Entre la Chine et les Etats-Unis, l’Afrique doit s’imposer comme l’arbitre des minéraux critiques

Source: The Conversation – in French – By James Boafo, Lecturer in Sustainability and Fellow of Indo Pacific Research Centre, Murdoch University

Les minéraux critiques tels que le lithium, le cobalt, le nickel, le cuivre, les terres rares et les métaux du groupe du platine sont essentiels aux technologies modernes, notamment à des secteurs comme l’électronique, les télécommunications, les énergies renouvelables, la défense et les systèmes aérospatiaux.

La demande mondiale pour ces minéraux ne cesse de croître, tout comme la concurrence pour s’en procurer.

L’approvisionnement et la production de ces minéraux sont largement concentrés dans les pays du Sud. La majeure partie du cobalt mondial est ainsi produite en République démocratique du Congo (RDC). Ce pays fournit près des trois quarts de la production mondiale de cobalt. L’Australie produit quant à elle près de la moitié du lithium mondial. Le Chili représente un autre quart de la production mondiale de lithium, suivi par la Chine avec 18 %.

La Chine, de son côté, domine la chaîne d’approvisionnement grâce à des investissements massifs dans les opérations minières, en particulier en Afrique. Elle est responsable du raffinage de 90 % des éléments de terres rares et du graphite, et de 60 à 70 % du lithium et du cobalt. Les États-Unis et l’Union européenne, partenaires commerciaux de longue date des pays africains, ont également adopté des politiques visant à garantir l’accès aux ressources africaines.

La question est de savoir ce que font les pays africains pour tirer parti de cette demande en minéraux essentiels, en particulier pour stimuler leur propre développement.

En tant que chercheurs spécialisés dans le développement, nous abordons cette question dans une publication consacrée à l’importance croissante des minéraux critiques en Afrique, éditée par le Indian Council of World Affairs. Dans une autre publication, nous examinons comment la nouvelle diplomatie des ressources risque de maintenir l’Afrique dans un rôle simple de fournisseur de matières premières de l’économie mondiale.

Nous recommandons aux pays africains de déterminer eux-mêmes comment tirer profit de cette concurrence mondiale. Cela passe notamment par l’élaboration de stratégies nationales qui mettent l’accent sur la valeur ajoutée et les avantages locaux. Ces stratégies nationales devraient commencer par mettre en position les pays africains de manière à ce qu’ils tirent profit de leurs ressources au-delà de la valeur ajoutée.

Cette compétition autour des minéraux essentiels de l’Afrique souligne ainsi l’urgence des réformes de gouvernance et de la coopération régionale afin de transformer la richesse minérale en prospérité durable, en évitant ainsi une nouvelle « malédiction des ressources ».

Le « nouvel ordre mondial » émergent

Un « nouvel ordre mondial » dirigé par la Chine est en train d’émerger pour contrer l’influence occidentale menée par les États-Unis. Les pays de l’Est et du Sud illustrent ce changement à travers des regroupements tels que les BRICS et la coopération Sud-Sud dans les domaines de la technologie et du développement. La Chine a également renforcé son influence dans le Sud grâce à des initiatives telles que la nouvelle route de la soie (Belt and Road Initiative).

Lancée en 2013, l’initiative « Nouvelle route de la soie» est un projet d’infrastructures ambitieux qui relie les continents par voie terrestre et maritime. Depuis lors, plus de 200 accords ont été signés avec plus de 150 pays et 30 organisations internationales. Cette initiative a augmenté l’accès de la Chine aux ressources. Cela se fait souvent en échange du développement d’infrastructures qui relient les régions minières aux ports.

En Afrique, la Chine a investi massivement dans l’exploitation minière et les infrastructures dans les pays riches en ressources tels que la RDC, le Zimbabwe, la Zambie, l’Afrique du Sud et le Ghana. Ses entreprises ont notamment dépensé environ 4,5 milliards de dollars américains dans des projets liés au lithium au Zimbabwe, en RDC, au Mali et en Namibie.

Pékin a récemment célébré le 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale par un défilé militaire qui a permis de mettre en avant la puissance militaire de la Chine. Le président Xi a affirmé à cette occasion que la Chine était désormais une puissance « inarrêtable ».

Forte de son influence et de son accès privilégié aux minéraux critiques, ce pays a consolidé sa capacité à acquérir du matériel militaire et des technologies de pointe.

La concurrence pour les minéraux essentiels de l’Afrique

L’Afrique détient environ 30 % des gisements mondiaux de minéraux critiques, ce qui en fait un enjeu géopolitique majeur. Les États-Unis et l’UE cherchent à conclure des accords afin de sécuriser leur approvisionnement et de réduire leur dépendance vis-à-vis de la Chine.

L’UE a ainsi conclu des partenariats stratégiques sur les minéraux avec la RDC, le Rwanda, la Namibie et la Zambie. La Chine a pour sa part conclu des accords bilatéraux avec onze pays africains dans le secteur minier. Les États-Unis ont également signé un accord trilatéral avec la RDC et la Zambie. Son objectif est de soutenir une chaîne de valeur intégrée pour les batteries des véhicules électriques (VE). Elle a également signé récemment un accord « Minerais pour la paix » avec la RDC et le Rwanda afin de tenter de mettre fin à des décennies de conflit dans l’est du Congo.

Bien que les pays africains aient besoin d’aide pour transformer leurs ressources en prospérité, nos recherches ont montré que ces partenariats risquent d’accentuer la position marginale de l’Afrique dans la chaîne de valeur mondiale. En effet, ils reproduisent souvent des conditions qui rappellent le colonialisme : dépendance, extraction des ressources et déséquilibres de pouvoir.

La voie à suivre

Nos recherches montrent que la rivalité entre l’ordre mondial échaffaudé par les États-Unis et celui impulsé par la Chine dépendra de plusieurs facteurs. Il s’agit notamment du contrôle des technologies émergentes: les énergies renouvelables, la défense, l’aérospatiale et l’IA. Or toutes ces industries dépendent des minéraux critiques. L’accès élargi à ces minéraux et à leurs chaînes d’approvisionnement, ainsi que leur contrôle, seront donc des facteurs déterminants de la puissance mondiale.

La compétition entre les États-Unis et la Chine pour les minéraux essentiels va s’intensifier. Dans cette bataille, il est crucial que les pays africains restent neutres. Ces derniers doivent s’engager uniquement dans des partenariats significatifs et mutuellement bénéfiques qui font véritablement progresser leurs pays et leurs économies.

A cet égard, les pays africains doivent définir explicitement leurs priorités dans le secteur extractif. Sans stratégie claire, l’Afrique continuera de se voir imposer l’avenir par les puissances extérieures. Le continent restera prisonnier de sa dépendance au lieu de pouvoir tirer pleinement parti de la valeur réelle de ses richesses minérales.

Enfin, plutôt que de se contenter de se disputer les minéraux critiques de l’Afrique, la Chine, les États-Unis et l’UE devraient s’engager de manière équitable avec les pays africains dans le secteur extractif afin de garantir un développement équitable sur tout le continent.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Entre la Chine et les Etats-Unis, l’Afrique doit s’imposer comme l’arbitre des minéraux critiques – https://theconversation.com/entre-la-chine-et-les-etats-unis-lafrique-doit-simposer-comme-larbitre-des-mineraux-critiques-267351

Écouter un livre aide-t-il à mieux apprendre ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Frédéric Bernard, Maître de conférences en neuropsychologie, Université de Strasbourg

La lecture d’un texte à voix haute l’enrichit d’une interprétation et d’une dimension émotionnelle. Mais dans quelle mesure l’écoute d’un livre en format audio aide-t-elle à mieux comprendre un texte ? Peut-elle concurrencer des pratiques de lecture classiques dans un cadre scolaire ?


Qu’il s’agisse de documents présents dans les manuels scolaires ou de fictions narratives étudiées en cours de lettres, la lecture de textes reste un pilier des apprentissages. Mais l’essor du livre audio ouvre de nouvelles possibilités d’approches.

Peut-on envisager d’écouter des œuvres littéraires au programme plutôt que de les lire de manière classique ? Et, en ce cas, l’écoute d’un texte permet-elle la même compréhension que sa lecture ?

Lire ou écouter : des différences limitées en apparence

Dans une méta-analyse publiée dans la Review of Educational Research et prenant en compte les résultats de 46 études menées entre 1955 et 2020, incluant au total 4 687 participants enfants et adultes, Virginia Clinton-Lisell, enseignante-chercheuse en psychologie de l’éducation à l’Université du Dakota du Nord, constate que les niveaux de compréhension ne diffèrent pas significativement lorsque les mêmes textes sont lus ou écoutés.

Ce résultat peut être rapproché d’une étude de Madison Berl et de ses collègues, publiée en 2010 dans le journal Brain and Language, montrant que des enfants âgés de 7 ans à 12 ans activent des régions cérébrales communes lors de l’écoute et de la lecture d’histoires. Ces régions comprennent notamment un réseau fronto-temporal impliqué dans des traitements sémantiques et syntaxiques partagés entre les deux modalités d’exploration, que les auteurs qualifient de « cortex de la compréhension ».

Un réseau comparable, auquel s’ajoutait la région pariétale, était également activé par des adultes qui écoutaient ou lisaient la même histoire dans l’étude de Fatma Deniz et de ses collègues, publiée en 2019 dans The Journal of Neuroscience.

Adapter son rythme avec la lecture classique

Cependant, la méta-analyse de Clinton-Lisell souligne aussi que la compréhension devient meilleure en lecture qu’en écoute lorsque les participants peuvent lire à leur propre rythme. La lecture offre en effet la possibilité d’ajuster librement sa vitesse : ralentir face à une difficulté, revenir en arrière ou vérifier une information. Ce contrôle cognitif n’est pas possible lors de l’écoute d’un texte dont le rythme est fixé, sans possibilité de retour en arrière aussi naturelle.

De plus, la lecture s’avère plus efficace que l’écoute lorsque la compréhension générale et inférentielle est évaluée, alors que cette différence ne se retrouve pas pour la compréhension littérale.

L’écoute, qui impose un rythme et une structure sonore, rend plus difficiles la mise en œuvre de stratégies de compréhension et la génération d’inférences – c’est-à-dire de liens entre les idées issues du texte et les connaissances et souvenirs dont dispose chacun. La lecture, au contraire, offre une plus grande liberté d’organisation mentale et favorise une créativité interprétative, soutenue par des processus de régulation attentionnelle et de contrôle cognitif.

Lorsqu’il s’agit d’amener les élèves à développer une réflexion plus approfondie, la lecture demeure la modalité la plus efficace. Elle stimule la création d’inférences, essentielles pour établir la cohérence du texte – gage d’une compréhension fine et profonde.

Avec l’écoute, une dimension émotionnelle

L’écoute d’un texte présente toutefois certains avantages, notamment sur le plan de l’expérience vécue.

Elle implique la perception de voix, d’intonations et de prosodies qui, pour les personnes qui y sont sensibles, apportent une dimension affective et émotionnelle plus directe que la lecture silencieuse. Elle peut également faciliter l’accès au texte pour des élèves en difficulté de lecture, en réduisant la charge visuelle et en soutenant la continuité de l’attention.

Cependant, l’écoute sollicite aussi l’attention auditive, qui constitue en soi une compétence spécifique, mobilisant à la fois la mémoire de travail et l’attention soutenue. Elle demande de maintenir une vigilance soutenue face à un flux verbal continu, ce qui peut représenter un défi pour certains élèves, notamment ceux ayant des difficultés de concentration ou de traitement auditif. L’écoute favorise alors une immersion auditive susceptible d’améliorer la compréhension globale du récit, même si elle n’offre pas toujours le même degré de contrôle sur les détails du texte.

Cette mise en voix peut renforcer l’engagement de l’auditeur et enrichir la réception d’un texte narratif, en accentuant la présence des personnages et le rythme du récit. La lecture, de son côté, permet une forme de dialogue intérieur et une suspension du temps propice à la réflexion.

L’anthropologue Michèle Petit décrit très subtilement, dans son ouvrage Lire le monde (2014), la force de l’expérience de la lecture à tout âge. Dans le chapitre intitulé « À quoi ça sert de lire ? », elle évoque plusieurs vertus de la lecture, parmi lesquelles la capacité à se retirer du tumulte, à s’ouvrir à d’autres mondes et à se construire soi-même. La section « Lever les yeux de son livre » illustre particulièrement bien cette expérience singulière : celle d’une lecture qui permet de suspendre le fil du texte pour laisser naître une pensée, une image ou un souvenir – ce que l’écoute, plus linéaire, favorise moins.

Former un assemblage cognitif vertueux

La professeure de littérature Katherine Hayles propose dans plusieurs de ses ouvrages – le plus récent étant Bacteria to AI: Human Futures with Our Nonhuman Symbionts (2025) – le concept d’« assemblage cognitif » pour désigner les systèmes hybrides dans lesquels les humains interagissent avec des technologies qui prolongent leurs capacités mentales. Si ce cadre concerne d’abord la relation entre humains et ordinateurs, il peut être élargi à la manière dont nous faisons corps avec les supports de la lecture et de l’écoute.

Lire un texte ou l’écouter relève de formes distinctes d’assemblages cognitifs, chacun mobilisant différemment nos sens, notre attention, notre mémoire et nos émotions. Apprendre à reconnaître ces différences – et à choisir la modalité la plus adaptée selon le but visé (lecture approfondie ou écoute immersive) et selon nos préférences (exploration plutôt visuelle et tactile, voire olfactive, ou auditive) – revient à former un assemblage cognitif vertueux, capable de tirer parti de la richesse de chaque mode d’interaction avec le langage et la culture.

Pour l’école, l’enjeu n’est donc pas de choisir entre lecture et écoute, mais d’apprendre aux élèves à reconnaître la valeur propre de chaque mode et à les combiner de manière réfléchie.

Cette prise de conscience des modalités d’exploration des textes participe d’une pédagogie différenciée, attentive aux styles d’apprentissage. Elle invite à développer une véritable éducation à la métacognition : apprendre à observer sa manière d’apprendre, à ajuster son rythme et à choisir le support le plus adapté selon le contexte.

Savoir quand lire, quand écouter et comment passer de l’un à l’autre – voire combiner les deux modes –, c’est apprendre à ajuster sa manière d’apprendre, et, plus largement, à penser par soi-même.

The Conversation

Frédéric Bernard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Écouter un livre aide-t-il à mieux apprendre ? – https://theconversation.com/ecouter-un-livre-aide-t-il-a-mieux-apprendre-266699

« Project 2025 » : le manuel secret de Trump prend vie

Source: The Conversation – France in French (3) – By Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours

Recours aux forces fédérales sur le territoire des États-Unis, désignation de l’opposition politique comme « ennemi intérieur », démantèlement de nombreuses agences, remise en cause de nombreux droits sociétaux… Depuis son arrivée au pouvoir en janvier, l’administration Trump met en œuvre un programme d’une grande dureté, qui correspond largement aux préconisations du « Project 2025 », document publié en 2023 par le groupe de réflexion de droite ultraconservatrice l’Heritage Foundation.


Fin septembre, l’Illinois a porté plainte contre l’administration Trump, qu’il accuse d’avoir ordonné un « déploiement illégal et anticonstitutionnel » de troupes fédérales sur son territoire. Le gouverneur démocrate J. B. Pritzker a qualifié le déploiement dans son État de la garde nationale, annoncé par l’administration Trump, d’« instrument politique ». Le bras de fer juridique bat son plein.

La controverse survient quelques jours seulement après un discours prononcé par Donald Trump à Quantico (Virginie) devant un immense parterre de hauts gradés de l’armée. Le président y a déclaré, à propos de plusieurs grandes cités dont les maires sont issus du Parti démocrate, citant San Francisco, Chicago, New York ou encore Los Angeles :

« Nous devrions utiliser certaines de ces villes dangereuses comme terrains d’entraînement pour notre armée. »

Et d’ajouter :

« Nous subissons une invasion de l’intérieur. Ce n’est pas différent d’un ennemi étranger, mais c’est à bien des égards plus difficile, car ils ne portent pas d’uniformes. »

Or, le recours à l’armée pour des missions de maintien de l’ordre est en principe très encadré par la loi aux États-Unis. Depuis le Posse Comitatus Act de 1878, l’usage des forces fédérales à des fins civiles est strictement limité, sauf exceptions prévues par la loi (notamment l’Insurrection Act). C’est précisément ce verrou que l’administration Trump cherche aujourd’hui à contourner.




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Ces initiatives n’ont rien d’improvisé : elles reprennent les orientations du « Project 2025 », le manuel de gouvernement conçu par le think tank Heritage Foundation, qui préconise un renforcement de l’autorité présidentielle et une redéfinition des menaces intérieures.

Le Project 2025, de manifeste à manuel de gouvernement

Lorsque l’Heritage Foundation – traditionnellement considérée comme un groupe de réflexion conservateur mais qui, ces dernières années, a pris un tournant de plus en plus radical – a présenté, en 2023, son Project 2025, le document a suscité un mélange de curiosité et d’inquiétude. Il consiste en près de 900 pages de recommandations visant à renforcer le pouvoir présidentiel et à réduire l’autonomie des contre-pouvoirs institutionnels – notamment le Congrès, la « bureaucratie » fédérale et certaines instances judiciaires.

La plupart des observateurs l’avaient lu comme une déclaration d’intentions, une sorte de catalogue des rêves de l’aile la plus extrême des conservateurs. Peu imaginaient qu’il puisse devenir un véritable plan d’action gouvernementale.

En France comme en Europe, le Project 2025 reste presque inconnu. Le débat public retient davantage les outrances de Donald Trump que les textes programmatiques qui structurent son action. Or, depuis le début du second mandat de ce dernier, ce document s’impose en coulisses comme une feuille de route opérationnelle. Il ne s’agit plus d’un manifeste théorique, mais d’un manuel de gouvernement, conçu par l’un des think tanks les plus influents de Washington, déjà célèbre pour avoir fourni à Ronald Reagan une grande partie de son programme économique et sécuritaire, dans les années 1980.

Du texte à la pratique : des décisions qui ne doivent rien au hasard

Le bras de fer entre Donald Trump et plusieurs gouverneurs démocrates, de la Californie à l’Illinois, a déjà montré que la Maison Blanche est prête à employer la force fédérale à l’intérieur du pays. Mais ce n’est qu’un aspect d’un mouvement plus vaste.

Ainsi, l’administration a récemment qualifié Tren de Aragua, une organisation criminelle vénézuélienne, de « combattants illégaux ». En invoquant le Alien Enemies Act de 1798, rarement mobilisé, Donald Trump a transformé une organisation criminelle transnationale en adversaire militaire à traiter non plus comme un réseau mafieux, mais comme une force armée hostile. Ce glissement conceptuel, déjà prévu par le Project 2025, brouille volontairement la frontière entre sécurité intérieure et guerre extérieure.

Cette orientation trouve également son incarnation dans une figure clé du trumpisme : Stephen Miller. Chef de cabinet adjoint chargé de la politique à la Maison Blanche, celui-ci pilote les orientations actuelles en matière d’immigration. Dans ses discours, il n’hésite pas à qualifier le Parti démocrate d’« organisation extrémiste », désignant ainsi l’opposition politique comme une « menace intérieure ». Cette rhétorique illustre les principes du Project 2025 : un exécutif tout-puissant et une présidence qui assimile ses opposants à des ennemis.

Au-delà des axes déjà évoqués, l’administration Trump a engagé une multitude d’autres efforts inspirés du Project 2025, trop nombreux pour qu’il soit possible ici d’en rendre compte de manière exhaustive. Citons-en toutefois certains, qui illustrent la diversité des chantiers ouverts.

Dans le domaine éducatif, l’Executive Order 14191 a redéfini l’usage de plusieurs programmes fédéraux afin d’orienter une partie des financements vers l’école privée, confessionnelle ou « à charte ». En parallèle, l’Executive Order 14190 a imposé un réexamen des contenus jugés « radicaux » ou « idéologiques ». Ces mesures s’inscrivent dans une perspective plus large explicitement évoquée dans Project 2025 : la réduction drastique du rôle fédéral en matière d’éducation, jusqu’à l’élimination pure et simple, à terme, du Department of Education.

Dans le champ des politiques de santé reproductive, l’Executive Order 14182 est venu renforcer l’application de l’amendement Hyde, en interdisant explicitement toute utilisation de fonds fédéraux pour financer l’avortement, tandis que la réintroduction de la Mexico City Policy a coupé le financement d’organisations non gouvernementales étrangères facilitant ou promouvant l’avortement.

L’administration a également ordonné à la Food and Drug Administration (FDA, l’administration chargée de la surveillance des produits alimentaires et des médicaments) de réévaluer l’encadrement de la pilule abortive et a révoqué les lignes directrices de l’Emergency Medical Treatment and Labor Act (EMTALA) qui protégeaient l’accès à l’avortement d’urgence dans les hôpitaux.

Par ailleurs, plusieurs décrets présidentiels – tels que l’Executive Order 14168 proclamant le « retour à la vérité biologique » dans l’administration fédérale, ou l’Executive Order 14187 qui interdit le financement fédéral des transitions de genre pour les mineurs – témoignent d’une volonté de redéfinir en profondeur les normes juridiques et administratives autour du genre et de la sexualité.

Enfin, au plan institutionnel, la Maison Blanche a imposé des gels budgétaires et des réductions de programmes qui s’inscrivent dans une stratégie de recentralisation du pouvoir exécutif et de mise au pas de la bureaucratie fédérale.

Des relais stratégiques et une duplicité assumée

Derrière Donald Trump, plusieurs figures issues des cercles conservateurs les plus structurés œuvrent à traduire Project 2025 en pratique. Le plus emblématique est Russ Vought, directeur de l’Office of Management and Budget lors du premier mandat de Donald Trump, poste qu’il a retrouvé lors du second mandat, et l’un des principaux architectes du document.

Lors de son audition de confirmation, plusieurs sénateurs l’ont présenté comme le stratège du projet et l’ont pressé de dire s’il comptait appliquer ce programme au gouvernement fédéral. Vought a soigneusement évité de s’y engager, affirmant qu’il suivrait la loi et les priorités présidentielles. Pourtant, ses initiatives depuis son retour à la Maison Blanche – notamment en matière de réorganisation administrative – reprennent directement les recommandations du manuel.

Capture d’écran d’une vidéo générée par IA, postée par Donald Trump sur son compte Truth Social, où Russ Vought est présenté comme « The Reaper » (« le Faucheur », en référence à la Grande Faucheuse, c’est-à-dire une allégorie de la Mort) qui détruit impitoyablement l’administration fédérale.
Compte de Donald Trump sur Truth Social

Un scénario similaire s’est joué avec d’autres nominations. Paul Atkins, nommé à la tête de la Securities and Exchange Commission (SEC, l’organisme fédéral de réglementation et de contrôle des marchés financiers), a été interrogé en mars 2025 sur sa participation au chapitre du projet appelant à la suppression d’une agence de supervision comptable créée après le scandale Enron (la Public Company Accounting Oversight Board, PCAOB). Devant les sénateurs, Atkins a botté en touche, affirmant qu’il respecterait la décision du Congrès. Mais une fois en poste, il a engagé une révision conforme aux orientations du texte.

Cette duplicité illustre une méthode désormais systématique : nier tout lien pour franchir l’étape de la confirmation puis, une fois aux affaires, appliquer les prescriptions idéologiques préparées en amont.

Un modèle pour les populistes européens ?

Le Project 2025 n’est plus un manifeste idéologique mais une feuille de route appliquée par l’équipe au pouvoir. Porté par l’Heritage Foundation et incarné par Vought et Miller, il structure désormais la pratique présidentielle : renforcement sans précédent de l’exécutif, militarisation de la sécurité intérieure, délégitimation de l’opposition. Cette orientation réduit l’emprise des contre-pouvoirs et accélère le basculement autoritaire des États-Unis.

Ce qui se joue à Washington dépasse les frontières états-uniennes. Car ce modèle assumant la confrontation avec ses opposants constitue un précédent séduisant pour les populistes européens. Ceux-ci disposent désormais d’une vitrine : la démonstration qu’une démocratie peut être reconfigurée par un projet idéologique préparé de longue date, puis appliqué une fois au pouvoir. La question demeure : combien de temps les contre-pouvoirs, aux États-Unis comme en Europe, pourront-ils résister à cette tentation autoritaire ?

The Conversation

Elizabeth Sheppard Sellam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Project 2025 » : le manuel secret de Trump prend vie – https://theconversation.com/project-2025-le-manuel-secret-de-trump-prend-vie-267186

With delay of pension reform, Prime Minister Sébastien Lecornu puts France’s Socialist Party back in the spotlight

Source: The Conversation – France in French (3) – By Benjamin Morel, Maître de conférences en droit public à Paris 2 Panthéon-Assas, chercheur au CERSA et chercheur associé à l’Institut des sciences sociales du politique (ISP), Université Paris-Panthéon-Assas

In his policy speech to lawmakers in the National Assembly on Tuesday, Prime Minister Sébastien Lecornu – who was reappointed by President Emmanuel Macron on Friday after submitting his resignation just days before – announced the suspension of pension reform, which a previous government forced into law without a vote in 2023. The reform raised the retirement age from 62 to 64, and also raised, depending on one’s year of birth, the number of working years required to 43. It had sparked mass protests even before it became law.

Lecornu’s announcement was key to obtaining an agreement from France’s once-mighty Socialist Party, which has 69 members and affiliated members in the 577-member Assembly, that it would not support a potential vote of no-confidence. How will the Socialists position themselves as the government’s finance bill comes up for debate? Is a parliamentary logic of consensus gaining ground? An interview with political scientist and French constitutional expert Benjamin Morel.


The Socialist Party (PS) has agreed not to back a no-confidence vote. Is Lecornu’s government guaranteed to remain in power?

Benjamin Morel: It takes 289 MPs not to vote in favour of the motion of no-confidence for the government to remain in power. At this stage, a motion of no-confidence is unlikely due to the number of political groups that have given instructions not to vote in favour of it. However, some groups, notably LR (Les Républicains, a right-wing party) and PS, are prone to dissent, and there are unknowns on the side of the non-attached members of LIOT (Libertés, indépendants, Outre-mer et territoires, a centrist group). Will there be more than 20 dissidents, which would allow the government to be censured? It’s not impossible, but it is unlikely.

Is a dissolution of parliament, which would be effected by President Emmanuel Macron, also unlikely?

B.M.: If the Lecornu government does not immediately lose a confidence vote, dissolution is probably out of the question. Indeed, if dissolution were to take place in November or early December, there would no longer be any MPs in the National Assembly to vote on the budget or pass a special law allowing revenue to be collected: this would then be a major institutional problem. If dissolution were to occur later – in the spring – it would take place at the same time as municipal elections, which PS and LR mayors would oppose because they could suffer from a “nationalisation” of local contests. Dissolution after the municipal elections? We would be less than a year away from the presidential election, and dissolution would be a considerable hindrance to Macron’s successor. For all these reasons, it is quite likely that dissolution will be ruled out.

If Lecornu’s government does not immediately lose a confidence vote, the next step will be a vote on the budget. What are the different scenarios for the budget’s adoption? What position will the PS take?

B.M.: Lecornu has announced that he will not invoke Article 49.3 (the constitutional rule that allows the government to pass a law without a vote) for the budget: this means that the budget can only be adopted after a positive vote by a majority of MPs, including the Socialist Party’s. However, we can expect the Senate, which has a right-wing majority, to push for a more austere budget before it goes to a joint committee and back to the Assembly. For the budget to be adopted, the Socialists would therefore have to vote in favour of a text that they do not really agree with, under pressure from the rest of the left, just a few months before the municipal elections. Lecornu’s general policy speech was considered a triumph for Socialist Party leader Olivier Faure and the PS. This is true, but the PS is now in a very complicated political situation.

The second scenario is that of a rejected budget and a government resorting to special laws. The problem is that these laws do not allow for all public investments to be made, which would have real economic consequences. In this case, a budget would have to be voted on at the beginning of 2026 with an identical political configuration (in the Assembly) and municipal elections approaching, which will further exacerbate the situation.

The final scenario is that after 70 days, Article 47 of the Constitution, noting that parliament has not taken a decision, allows the government to execute the budget by decree. There is uncertainty regarding Article 47 and the decrees, as they have never been used. Legal experts think that it is the last budget adopted that is submitted by decree – so, in principle, it would be the Senate’s budget, probably a very tough one – with the possible exclusion of funds earmarked for the suspension of pension reform.

Ultimately, the Socialists could face a real strategic dilemma: adopt a budget they will find difficult to support, bear the cost of special laws, or accept the implementation by decree of a budget drafted by the Senate’s right wing. All of this will likely lead to further crises.

How can we understand the change of direction by the Lecornu government, which is moving from an alliance with LR to an agreement with the PS?

B.M.: The PS became vital because the Rassemblement National (the far-right National Rally, or RN) entered into a logic where it wanted a dissolution in the hope of obtaining an absolute majority in the Assembly. As a result, the PS became the only force that allowed Lecornu to remain in place. The PS was able to take full advantage of this situation. Another factor in the PS’s favour is recent polls showing that, in the event of a dissolution, the Socialists would do well while the centre bloc would be left in tatters. This fundamentally changes the balance of power. To avoid losing a confidence vote and then facing dissolution, the government had to offer a big concession: the suspension of the pension reform.

How should we interpret this agreement between the central bloc and the PS? Is the parliamentary logic of consensus finally gaining ground?

B.M.: This political development is not based on parliamentary logic but on a balance of power. In a parliamentary system, the president does not pull a prime minister out of a hat, saying ‘it’s him and no one else’. He looks within parliament for someone capable of forming a majority. Once this majority has been found, a programme is drawn up and finally a government is appointed. The logic of consensus would have required a comprehensive agreement, a joint government programme between LR and PS. This is not the case at all.

Macron is not really asking Lecornu to find a majority; he is asking him to try not to lose a confidence vote, even though this PM is supported by only a minority of MPs – just under 100, from (central bloc parties) Renaissance and MoDem – which is unheard of in any parliamentary democracy. The result is that the balance of power is extraordinarily fragile and crises are recurrent. However, these obstacles will have to be overcome, and we will have to get used to relative majorities, because the polls do not necessarily suggest that a new majority would emerge in the event of a dissolution of parliament or even a new presidential election.

Interview conducted by David Bornstein.


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The Conversation

Benjamin Morel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. With delay of pension reform, Prime Minister Sébastien Lecornu puts France’s Socialist Party back in the spotlight – https://theconversation.com/with-delay-of-pension-reform-prime-minister-sebastien-lecornu-puts-frances-socialist-party-back-in-the-spotlight-267593

Pourquoi les labels « bio » ne se valent pas d’un pays à l’autre

Source: The Conversation – in French – By Marie Asma Ben-Othmen, Enseignante-chercheuse en Economie de l’environnement & Agroéconomie, Responsable du Master of Science Urban Agriculture & Green Cities, UniLaSalle

Le « bio » : une étiquette clairement identifiable et souvent rassurante. Pourtant, les réalités derrière ce label mondial divergent. Alors que les normes en Europe sont plutôt strictes, elles sont bien plus souples en Amérique du Nord. Dans les pays émergents, ce sont les contrôles qui sont inégaux. Autant d’éléments à même d’affecter la confiance accordée au bio par les consommateurs. Comment s’y retrouver ? L’idéal serait d’harmoniser les règles d’un pays à l’autre. Petit tour d’horizon.


Le « bio » est un label mondial qui peut s’appliquer à des produits venus d’Europe, de Chine ou d’Amérique du Sud. Il n’a pourtant rien d’universel. Derrière l’étiquette rassurante, on ne retrouvera pas les mêmes normes en fonction des pays de production.

Par exemple, alors que l’Europe impose des règles plutôt strictes, les États-Unis se montrent beaucoup plus souples. Dans certains pays émergents, comme le Brésil, ce sont les contrôles qui sont souvent moins sévères. Nous vous proposons ici un bref tour d’horizon, qui vous permettra, nous l’espérons, de mieux orienter vos choix de consommation.




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L’absence de pesticides derrière le succès du bio français

En France, la consommation de produits biologiques a connu une croissance fulgurante. En 2023, après vingt années de progression continue, ce marché a été multiplié par 13 par rapport à son niveau initial.

Cette tendance s’explique par le fait que les consommateurs perçoivent le bio comme un produit plus naturel, notamment en raison de l’absence de traitements pesticides autorisés. La production bio doit respecter un cahier des charges plus attentif à l’environnement, ce qui favorise la confiance des consommateurs dans un contexte de plus en plus marqué par la défiance alimentaire.

Ce label demeure toutefois une construction réglementaire qui dépend fortement du contexte national. Cette dynamique positive se heurte aujourd’hui à des évolutions législatives à même de la fragiliser. La loi Duplomb, adoptée le 8 juillet 2025, illustre combien les choix politiques peuvent ébranler la confiance accordée à l’agriculture en réintroduisant la question des pesticides au cœur du débat. Cette loi propose en effet des dérogations à l’interdiction d’utiliser des produits phytopharmaceutiques contenant des néonicotinoïdes.

Même si elle loi ne concerne pas directement les producteurs biologiques, elle risque d’avoir des effets indirects sur le secteur. En réintroduisant des dérogations à l’usage de substances controversées, elle ravive la défiance du public envers l’agriculture conventionnelle. Dans ce contexte, les filières bio pourraient apparaître comme une valeur refuge pour les consommateurs, renforçant leur rôle de repère de confiance dans un paysage agricole fragilisé.

Dans l’Union européenne, un label bio garanti sans OGM

L’Union européenne (UE) a établi une réglementation stricte pour l’agriculture biologique dès 1991. Au-delà de la question des pesticides, qui se pose, comme on l’a vu plus haut, plus intensément en France, celle des organismes génétiquement modifiés (OGM) offre également une clé de lecture intéressante à l’échelle européenne.

En effet, le label bio européen interdit totalement le recours à OGM dans les produits labélisés bio, à toutes les étapes de sa chaîne de production. Cela signifie qu’il est interdit d’utiliser des semences OGM pour les cultures bio, pas d’alimentation animale issue des OGM pour l’élevage bio et pas d’ingrédients issus des OGM pour les produits transformés bio.

En outre, le cahier des charges européen du bio impose des pratiques agricoles strictes en limitant le recours aux intrants de synthèse. Ceci inclut les engrais azotés, les pesticides, les herbicides et les fongicides de synthèse. Seuls certains intrants naturels ou minéraux sont autorisés, à l’instar du fumier, compost et engrais verts. Ceci reflète la philosophie du bio, basée sur la prévention des maladies et des déséquilibres agronomiques, par le maintien de la fertilité des sols, la biodiversité et les équilibres écologiques.

Logos français et européen relatifs à l’agriculture biologique.
JJ Georges, CC BY-SA

En France, le label français AB s’appuie ainsi sur le règlement européen, tout en ajoutant quelques exigences propres, comme un contrôle plus rigoureux de la traçabilité et du lien au sol.

Si les deux labels restent alignés sur les grands principes, le bio français se distingue par une mise en œuvre généralement plus stricte, héritée d’une longue tradition d’agriculture biologique militante.

Le bio en Europe se heurte aussi à un certain nombre d’enjeux actuels, notamment agronomiques. Il s’agit par exemple du besoin de renforcer la recherche sur les alternatives aux pesticides et autres intrants de synthèse, comme le biocontrôle, une sélection variétale adaptée et la gestion écologique des sols.

Enfin, force est de constater que l’UE a fait du bio un pilier de sa stratégie « de la ferme à la table » (« From Farm to Fork »). Celle-ci a pour objectif d’atteindre 25 % de la surface agricole utile (SAU) européenne en bio d’ici 2030.

Afin de garantir la fiabilité du label, l’UE a mis en place un système de contrôle centralisé et harmonisé de supervision des chaînes de valeur alimentaires. Celles-ci englobent les producteurs, les transformateurs, jusqu’aux distributeurs. Ces contrôles reposent sur des règles précises définies par le règlement européen 2018/848.

De son côté, le consommateur retrouvera les différents labels de certification bio, tels que le label européen EU Organic, le label national AB en France ou encore le Bio-Siegel en Allemagne. Même si tous ces labels reposent sur la même base réglementaire européenne, leurs modalités d’application (par exemple, le type de suivi) peuvent varier légèrement d’un pays à un autre. Chaque pays peut en outre y ajouter des exigences supplémentaires. Par exemple, la France impose une fréquence de contrôle plus élevée, tandis que l’Allemagne insiste sur la transparence des filières.

Une labélisation plus souple en Amérique du Nord

En Amérique du Nord, l’approche du bio est plus souple que celle de l’Union européenne. Aux États-Unis, le label USDA Organic, créé en 2002, définit les standards nationaux de la production biologique. Il se caractérise par une certaine souplesse par rapport aux standards européens, notamment en ce qui concerne l’usage des intrants, puisque certains produits chimiques d’origine synthétique sont tolérés s’ils sont jugés nécessaires et sans alternatives viables. Ceux-ci incluent, par exemple, certains désinfectants pour bâtiments d’élevage et traitements antiparasitaires dans la conduite de l’élevage.

Le Canada, de son côté, a mis en place sa réglementation nationale des produits biologiques – le Canada Organic Regime – plus tardivement que les États-Unis. Ce système est équivalent à celui des États-Unis, dans la mesure où un accord bilatéral de reconnaissance mutuelle permet la vente des produits bio canadiens aux États-Unis et vice versa.

Les deux systèmes présentent ainsi de nombreuses similitudes, notamment en ce qui concerne la liste des substances autorisées et leur flexibilité d’usage. Cependant, ils divergent du modèle européen sur plusieurs points.

Tout d’abord, alors que l’UE applique une tolérance quasi nulle vis-à-vis des OGM, les États-Unis et le Canada tolèrent, de façon implicite, la présence accidentelle de traces d’OGM dans les produits bio. En effet, selon le règlement de l’USDA Organic, l’utilisation volontaire d’OGM est strictement interdite, mais une contamination involontaire n’entraîne pas automatiquement la perte de la certification si elle est jugée indépendante du producteur. Le Canada adopte une position légèrement plus stricte, imposant des contrôles renforcés et une tolérance plus faible.

Cette différence a suscité des controverses au moment de l’accord de reconnaissance mutuelle, certains consommateurs et producteurs canadiens craignant de voir arriver sur leur marché des produits bio américains jugés moins exigeants sur la question des OGM. Celles-ci concernaient également les conditions d’élevage. En effet, alors qu’en Europe les densités animales sont strictement limitées et que les sorties en plein air sont très encadrées, en Amérique du Nord, certains systèmes de production biologique peuvent être beaucoup plus intensifs, menant à de véritables fermes industrielles biologiques, ce qui entraîne une perte de proximité avec l’idéal originel du bio.

Enfin, un autre contraste concerne les productions hors sol. Aux États-Unis, les fermes hydroponiques – qui cultivent les plantes hors sol – peuvent être certifiées USDA Organic, à condition que les intrants utilisés figurent sur la liste autorisée. En revanche, en Europe, l’hydroponie est exclue car elle ne respecte pas le lien au sol, considéré au cœur de la philosophie agroécologique.




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Dans les pays émergents, du bio mais selon quels critères ?

Dans les pays émergents, la question du bio se pose différemment. En effet, celle-ci dépend fortement des dispositifs et des critères mis en place par ces pays pour en garantir la crédibilité. À titre d’exemple, en Inde, au Brésil ou en Chine, les labels bio nationaux sont assez récents (la plupart ont été mis en place entre 2000 et 2010) et moins contraignants que leurs équivalents européens.

Alors que, dans l’UE, les contrôles sont effectués par des organismes certificateurs tiers accrédités et indépendants, au Brésil, les producteurs peuvent être certifiés via un système participatif de garantie (SPG), qui repose sur l’auto-évaluation collective des agriculteurs. En conséquence, ces labels peinent à construire une véritable confiance auprès des consommateurs.

Par ailleurs, dans de nombreux cas, les certifications biologiques sont avant tout conçues pour répondre aux standards des marchés internationaux afin de faciliter l’exportation vers l’UE ou l’Amérique du Nord, plutôt que pour structurer un marché intérieur. C’est, par exemple, le cas en Inde.

Cette situation laisse souvent les consommateurs locaux avec une offre limitée et parfois peu fiable. Dans ce contexte, les organismes privés de certification internationaux, comme Ecocert, Control Union ou BioInspecta occupent une place croissante. Ils améliorent la reconnaissance de ces produits, mais renforcent une forme de dépendance vis-à-vis de standards extérieurs, ce qui soulève des enjeux de souveraineté alimentaire mais aussi de justice sociale dans ces pays.

Le bio, un label global… mais éclaté

L’absence de reconnaissance universelle mutuelle entre les différents systèmes de certification biologique engendre de la confusion chez les consommateurs. Il crée également de fortes contraintes pour les producteurs.

En pratique, un agriculteur qui souhaiterait exporter une partie de sa production doit souvent obtenir plusieurs certifications distinctes. Par exemple, un producteur mexicain doit ainsi être certifié à la fois USDA Organic pour accéder au marché américain et EU Organic pour pénétrer le marché européen.

Cette multiplication des démarches alourdit les coûts et la complexité administrative pour les producteurs, tout en renforçant les inégalités d’accès aux marchés internationaux.

Du côté des consommateurs, l’usage généralisé du terme « bio » peut donner l’illusion d’une norme universelle, alors qu’il recouvre en réalité des cahiers des charges très différents selon les pays. Cette situation entretient une certaine ambiguïté et peut induire en erreur, en masquant les disparités de pratiques agricoles et de niveaux d’exigence derrière un label apparemment commun.

Comment s’y retrouver en tant que consommateur ?

Pour s’y retrouver dans la jungle du « bio », il faut donc aller au-delà du simple logo affiché sur l’emballage et s’informer sur la provenance réelle du produit et sur le cahier des charges du label précis qui le certifie.

Il est aussi essentiel de garder à l’esprit que bio ne signifie pas automatiquement « local » ni « petit producteur ». Certains produits certifiés biologiques proviennent de filières industrielles mondialisées.

Enfin, le consommateur peut jouer un rôle actif de « citoyen alimentaire », pour encourager davantage de transparence et de traçabilité, s’il favorise les circuits de distribution qui donnent accès à une information claire et détaillée sur l’origine et les modes de production. Il soutient alors une alimentation plus démocratique et responsable. C’est précisément cette implication citoyenne dans le système alimentaire qui peut favoriser l’essor d’une culture de l’alimentation locale et durable, fondée sur la confiance, l’attachement au territoire et la coopération entre producteurs et consommateurs.

Pour que le bio livre son plein potentiel en termes de transformation agroécologique des systèmes alimentaires mondiaux, peut-être faudrait-il, demain, envisager une harmonisation internationale du bio. C’est à cette condition qu’on pourra en faire un véritable langage commun pour les consommateurs, qui signifie réellement la même chose d’un pays à l’autre.

The Conversation

Marie Asma Ben-Othmen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi les labels « bio » ne se valent pas d’un pays à l’autre – https://theconversation.com/pourquoi-les-labels-bio-ne-se-valent-pas-dun-pays-a-lautre-267037

Le plan de cessez-le-feu de Trump mènera-t-il vraiment à une paix durable au Moyen-Orient ? L’avenir le dira

Source: The Conversation – in French – By Andrew Thomas, Lecturer in Middle East Studies, Deakin University

Le plan de paix pour Gaza progresse. Les deux parties ayant accepté les conditions, le Hamas a libéré tous les otages vivants dans les délais impartis. Israël a également procédé à un retrait partiel jusqu’à la ligne de démarcation convenue dans la bande de Gaza, et libéré près de 2 000 prisonniers palestiniens.

L’optimisme est palpable, en particulier sur le terrain à Gaza et en Israël après deux ans de conflit brutal. Certains estiment que les parties n’ont jamais été aussi proches d’une fin des hostilités et que le plan de paix en 20 points de Donald Trump pourrait enfin servir de véritable feuille de route.

Or, cette situation n’a rien de nouveau. Le Hamas et Israël ont désormais convenu d’une feuille de route pour la paix en principe, mais ce qui est en place aujourd’hui rappelle fortement les accords de cessez-le-feu passés, et un cessez-le-feu n’est pas la même chose qu’un accord de paix ou un armistice.

Le plan reste également flou sur plusieurs points clés, et c’est précisément là que réside le problème. L’armée israélienne se retirera-t-elle complètement de Gaza et renoncera-t-elle à l’annexion ? Qui assurera la gouvernance de la bande de Gaza ? Le Hamas participera-t-il à cette gouvernance ? Des signes de désaccord sur ces questions étaient déjà perceptibles avant même la fin des combats.

Si les mesures de cessez-le-feu sont maintenues à court terme, que se passera-t-il ensuite ? Que faudrait-il pour que le plan de paix aboutisse ?

Tout d’abord, les pressions politiques visant à empêcher la reprise des hostilités devront se maintenir. Le Hamas a libéré les 20 derniers otages vivants le 13 octobre, mais seulement 8 des 28 corps d’otages décédés ont été remis à Israël jusqu’à présent. Israël insiste sur le fait que le Hamas doit honorer pleinement ses engagements en restituant tous les corps restants. Si les hostilités devaient reprendre, le Hamas perdra effectivement tout levier de pression pour de futures négociations.

Une fois l’échange d’otages achevé, il est probable que le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou subisse des pressions de la part de la droite pour reprendre les hostilités.

Défis de gouvernance et désarmement à Gaza

Le Hamas ayant renoncé à ce moyen de pression, il sera essentiel que le gouvernement israélien considère ces négociations et la fin de la guerre comme essentielles à ses intérêts à long terme et à la sécurité indispensable au maintien de la paix. Il doit y avoir une volonté sincère de revenir au dialogue et au compromis, et non la complaisance qui prévalait avant le 7 octobre 2023.

Deuxièmement, le Hamas devra probablement renoncer à ses armes et à tout pouvoir politique à Gaza. Auparavant, le Hamas avait déclaré qu’il ne le ferait qu’à la condition de la reconnaissance d’un État palestinien souverain. Pas plus tard que le 10 octobre, les factions de Gaza ont déclaré qu’elles n’accepteraient pas la tutelle étrangère, un élément clé du plan de paix, la gouvernance devant être déterminée « directement par la composante nationale de notre peuple ».




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À cet égard, toute gouvernance ou autorité provisoire qui se mettrait en place à Gaza devrait refléter les besoins locaux. L’ « organe de paix » proposé, dirigé par Donald Trump et l’ancien premier ministre britannique Tony Blair, pourrait risquer de répéter les erreurs passées en excluant les Palestiniens des discussions sur leur propre avenir.

Paix durable et enjeux régionaux

Une partie de l’accord de paix prévoit la reprise de l’aide humanitaire, mais le sort du blocus de Gaza, en vigueur depuis 2007, reste incertain. Le blocus terrestre, maritime et aérien, imposé par l’Égypte et Israël après la prise de pouvoir politique du Hamas à Gaza, restreint fortement les importations et les déplacements des Gazaouis.

Avant octobre 2023, le chômage atteignait 46 % dans la bande de Gaza, et 62 % des Gazaouis avaient besoin d’une aide alimentaire en raison des restrictions imposées aux importations, notamment de denrées alimentaires de base et de produits agricoles tels que les engrais.

Si le blocus se poursuit, Israël créera au mieux à Gaza les mêmes conditions humanitaires d’insécurité alimentaire, médicale et financière qui existaient avant les attaques du 7 octobre. Alors que les restrictions sont aujourd’hui bien plus sévères à Gaza, les ONG ont qualifié les premières incarnations du blocus de « sanction collective ». Pour instaurer une paix durable dans la bande de Gaza, la politique de sécurité doit être conforme aux principes du droit humanitaire international.

Mais surtout, toutes les parties concernées doivent considérer la paix à Gaza comme étant fondamentalement liée à une paix plus large entre Israéliens et Palestiniens. Il serait erroné de considérer le conflit à Gaza comme distinct et séparé du conflit israélo-palestinien plus large. Les discussions sur l’autodétermination palestinienne, à Gaza comme en Cisjordanie, doivent être centrales à tout plan de paix durable.

Si le plan en 20 points mentionne une « voie crédible vers l’autodétermination et la création d’un État palestinien », l’histoire nous montre que ces voies ont du mal à dépasser le stade de la rhétorique.

De nombreux obstacles demeurent, notamment la colonisation et l’annexion israéliennes, le statut de Jérusalem et la question de la démilitarisation.


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Une mesure significative serait que les États-Unis s’abstiennent d’utiliser leur droit de veto au Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) contre les résolutions soutenant la création d’un État palestinien. Alors que plusieurs États ont reconnu l’État palestinien lors de la récente Assemblée générale, les États-Unis ont systématiquement bloqué son statut officiel au CSNU.




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Bilan humain et perspectives de paix

Malgré toutes ces préoccupations, toute trêve dans les hostilités est indéniablement une bonne chose. Le nombre total de morts depuis le 7 octobre 2023 s’élève à près de 70 000, avec 11 % de la population de Gaza tuée ou blessée et 465 soldats israéliens tués. La reprise de l’acheminement de l’aide humanitaire contribuera à elle seule à lutter contre la famine croissante dans la bande de Gaza.

Cependant, les accords de paix sont extrêmement difficiles à négocier, même dans les meilleures conditions, car ils exigent de la bonne foi, un engagement soutenu et de la confiance. Les racines de ce conflit remontent à plusieurs décennies, et la méfiance mutuelle s’est institutionnalisée et transformée en arme. Les difficultés rencontrées lors de la négociation des accords d’Oslo dans les années 1990 ont montré à quel point les racines du conflit sont profondes. La situation est aujourd’hui bien pire.

Il n’est pas certain que les parties impliquées dans les négociations aient la volonté politique nécessaire pour parvenir à un accord. Cependant, une fenêtre d’opportunité s’ouvre pour y parvenir, et elle ne doit pas être considérée comme acquise.

La Conversation Canada

Andrew Thomas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Une main-d’œuvre expérimentée, mais peu sollicitée : quelles solutions pour garder les personnes aînées au travail ?

Source: The Conversation – in French – By Hugo Asselin, Professeur titulaire, Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT)

Plusieurs pays industrialisés connaissent actuellement une pénurie de main-d’œuvre causée, notamment, par un vieillissement de la population. Ce n’est pas une surprise. C’était prévu depuis au moins 30 ans.

Parmi les solutions possibles figure celle d’encourager les gens à rester en emploi plus longtemps, ou à retourner au travail après la retraite. Cet appel à mettre à contribution la « main-d’œuvre expérimentée » n’est pas nouveau non plus, mais tarde à se concrétiser.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Des préjugés tenaces

Bien que le taux d’activité des personnes de 65 ans et plus ait augmenté considérablement depuis une vingtaine d’années au Canada (de 8,9 % en 2001 à 15,8 % en 2021), il demeure trois fois moins élevé que la proportion se disant en très bonne ou en excellente santé (49,9 % en 2021).

Une large part du bassin de main-d’œuvre expérimentée reste donc encore sur la touche.

Pourtant, des programmes ont été mis en place (p. ex. : L’initiative ciblée pour travailleurs âgés et La compétence n’a pas d’âge), des guides, des formations, des sites Web, etc. Mais force est de constater que ça ne suffit pas.

L’âgisme est encore un des principaux freins à la participation au travail des personnes âgées, même si plusieurs préjugés à leur égard sont non fondés. Ainsi, il est faux de prétendre que la productivité diminue avec l’âge. Bien que certaines habiletés physiques (force, dextérité, équilibre) et psychologiques (mémoire, concentration) puissent, dans certains cas, diminuer avec l’âge, d’autres habiletés compensent (diligence, expérience, capacité de transmission de connaissances).

Le mythe selon lequel les personnes plus âgées s’absentent davantage pour des raisons de santé a lui aussi été déboulonné. Une des rares études longitudinales sur le sujet a montré que le nombre moyen de jours de congé de maladie diminue après 65 ans.

Il est évident qu’il faut changer les attitudes et les comportements, mais peu d’entreprises et d’organisations incluent l’âge dans leurs politiques d’équité, diversité et inclusion (EDI).

Repousser l’âge de la retraite : une fausse bonne idée ?

Certains suggèrent le prolongement de carrière comme moyen de maintenir active la main-d’œuvre expérimentée.

Toutefois, une étude sur les « emplois-ponts » (les emplois entre la carrière principale et la retraite) a montré que seulement 8 % des gens ont prolongé leur carrière dans le même emploi, que 29,5 % ont opté pour un emploi similaire à leur emploi de carrière, et que près des deux tiers (62,5 %) ont choisi un emploi différent. Ce besoin de changement indique qu’il faut des mesures pour permettre aux gens de travailler plus longtemps, mais pas nécessairement pour le même employeur ou dans le même domaine.

Le repoussement de l’âge de la retraite est aussi souvent évoqué, mais cette mesure uniforme fait l’objet de critiques vu ses effets négatifs pour certains groupes de la population. Par exemple, travailler plus longtemps a des effets délétères pour les personnes moins diplômées, dont plusieurs occupent des emplois physiquement exigeants à risque élevé de blessures ou de douleurs chroniques.

Les femmes, qui sont plus nombreuses que les hommes à agir comme proches-aidantes, sont également pénalisées par un repoussement de l’âge de la retraite ou de la retraite anticipée. En effet, combiner plus longtemps leurs responsabilités professionnelles et leur engagement envers leurs proches augmente leurs charges financières, émotionnelles et physiques.

C’est donc dire qu’il faut des mesures pour inciter les personnes qui le peuvent et qui le souhaitent à poursuivre leur vie active, sans toutefois que ça ne devienne une obligation.


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Pourquoi travailler plus longtemps ?

On peut distinguer deux groupes parmi la main-d’œuvre expérimentée : les personnes pour qui le travail est une occasion de socialiser, de transmettre leurs connaissances et de se sentir utiles (environ les deux tiers), et celles qui doivent travailler plus longtemps pour des raisons économiques (environ le tiers).

Autrement dit, certaines personnes âgées vivent pour travailler tandis que d’autres travaillent pour vivre. Leurs besoins sont différents et nécessitent des approches différentes.

En raison de l’écart salarial persistant entre les hommes et les femmes, ces dernières sont nombreuses à avoir accumulé un revenu moindre une fois rendues à l’âge de la retraite. Occuper un emploi-pont bien rémunéré qui met en valeur leurs compétences (par exemple comme travailleuses autonomes), leur permettrait de combler une partie du manque à gagner et serait un beau point d’orgue à leur carrière.

Certaines personnes hésitent à travailler au-delà de la retraite, craignant des pénalités fiscales, ou que leurs prestations gouvernementales diminuent. D’abord, il convient de dire que ces craintes sont en partie exagérées, puisqu’une personne retraitée peut conserver entre 61 % et 89 % d’un revenu d’emploi d’appoint après prise en compte des charges fiscales.

Néanmoins, des améliorations pourraient tout de même être apportées aux politiques fiscales pour encourager la prolongation de la vie active. Par exemple, au Québec, le montant du crédit d’impôt pour prolongation de carrière pourrait être augmenté, et ce crédit pourrait être remboursable afin que les personnes à faible revenu y aient accès.

Quelles solutions pour favoriser la participation de la main-d’œuvre expérimentée ?

De nombreuses personnes aînées souhaitent continuer de travailler, mais pas nécessairement en prolongeant leur carrière principale. Elles sont parfois rebutées par certains aspects administratifs (p. ex. nécessité de mise à niveau, préparation d’un curriculum vitae, processus d’application, négociation des conditions de travail, etc.). À cet effet, les centres-conseils en emploi offrent des formations et du soutien pour outiller la main-d’œuvre expérimentée.

Au sein des entreprises et organisations, les mesures de conciliation emploi-retraite sont particulièrement importantes puisque plusieurs personnes aînées – particulièrement des femmes – font de la proche aidance ou s’occupent de leurs petits-enfants. D’autres font du bénévolat, ou ont des loisirs qui occupent une partie de leur temps. Certaines pratiques de gestion des ressources humaines sont ainsi plus favorables à la main-d’œuvre expérimentée (p. ex. horaires flexibles, temps partiel, travail à distance, rémunération concurrentielle).

L’emploi de main-d’œuvre expérimentée peut s’avérer plus complexe pour les employeurs, notamment en ce qui concerne le recrutement, la gestion des horaires et les besoins de formation. Des agences de placement de personnel ou des coopératives de travailleuses et travailleurs peuvent faciliter certains aspects logistiques.

Chose certaine, la participation de la main-d’œuvre expérimentée a des bénéfices, non seulement pour les travailleurs et travailleuses et leurs employeurs, mais aussi pour la société : réduction de la pénurie de main-d’œuvre, valorisation des expertises, réduction de la dépendance aux régimes publics, augmentation de la qualité de vie. Plusieurs mesures existent déjà et d’autres pourraient aisément être mises en place pour permettre aux personnes aînées de continuer de s’accomplir professionnellement et de contribuer activement au mieux-être collectif.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Une main-d’œuvre expérimentée, mais peu sollicitée : quelles solutions pour garder les personnes aînées au travail ? – https://theconversation.com/une-main-doeuvre-experimentee-mais-peu-sollicitee-quelles-solutions-pour-garder-les-personnes-ainees-au-travail-261637

Pardonner à l’assassin de son époux : Enjeux spirituels et politiques du geste d’Erika Kirk

Source: The Conversation – France in French (3) – By Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

« That man… that young man… I forgive him. » Ces mots prononcés par la veuve de Charlie Kirk à propos de l’assassin de son époux s’inscrivent dans une tradition chrétienne du pardon mais, aussi, dans un contexte spécifique aux États-Unis, où le pardon individuel et collectif, d’une part, et la grâce présidentielle, de l’autre, ont historiquement été mêlés de façon étroite et ont toujours eu un impact profond sur les débats politiques et moraux.


Le 21 septembre 2025, lors de la cérémonie d’hommage à son mari Charlie Kirk, Erika Kirk a prononcé un discours très remarqué dans lequel elle a déclaré qu’elle accordait son pardon à Tyler Robinson, le jeune homme accusé d’avoir assassiné son époux le 10 septembre précédent.

Elle a expliqué que son pardon découlait de sa foi chrétienne et de l’héritage spirituel de Charlie, proclamant « The answer to hate is not hate » (« la réponse à la haine n’est pas la haine »). Dans un entretien publié le même jour par le New York Times, elle a dit qu’elle ne souhaitait pas qu’une éventuelle exécution de Robinson pèse sur sa conscience, et qu’elle laissait à la justice le soin de décider de son sort.

Le pardon personnel…

Ce geste pose une question vertigineuse : comment une épouse peut-elle pardonner à l’assassin de son mari ? Le pardon, ici, est revendiqué comme un choix volontaire – non un oubli, mais une libération intérieure. Il s’inscrit dans une logique religieuse forte, où la foi chrétienne (et plus encore, la conviction que le pardon est un commandement moral) légitime l’abolition intérieure de la vengeance.

Erika Kirk a mis en avant le modèle du Christ – « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » – pour donner à son acte une justification transcendante. En analysant ce cas, on peut avancer que son pardon est doublement « surhumain » : surhumain parce qu’il exige de dépasser les émotions légitimes (colère, douleur, désir de vengeance) ; surhumain aussi parce qu’il prétend s’adresser non seulement à l’acte criminel, mais à l’auteur en tant que personne, dans un geste d’amour ou de miséricorde.

Mais un tel pardon ne peut être compris que dans le cadre d’un engagement religieux préexistant. C’est bien le point essentiel : ce pardon ne se décrète pas dans le vide. Il s’appuie sur une histoire de foi, sur une disposition spirituelle. Erika Kirk s’affiche comme chrétienne fervente, et sa vie publique se teinte de références religieuses. Sans cette assise, un acte aussi radical de pardon immédiat paraît presque invraisemblable.

On pourrait donc formuler la première grande leçon : le pardon d’un crime extrême s’enracine d’abord dans une anthropologie religieuse, qui suppose une vision de l’homme, du péché, de la rédemption, du mal et de la grâce. Le pardon devient une performance morale, au-delà du droit, qui témoigne de la supériorité de l’amour sur la justice stricte. Mais cette position n’est pas sans tension. Elle entre en conflit avec les exigences de la justice, de la réparation, de la mémoire et de la légitime colère des victimes.

… et le pardon institutionnel

Erika Kirk n’est pas la première à effectuer ce geste public de pardon envers un criminel. Dans l’histoire des États-Unis, plusieurs exemples célèbres illustrent des formes de pardon religieux ou politique offert à des auteurs de crimes graves.

Aux États-Unis, la grâce (executive clemency) est une institution constitutionnelle. Le président peut, pour des motifs de justice ou de miséricorde, gracier un condamné. L’article II, section 2, alinéa 1 de la Constitution des États-Unis définit le pouvoir de la grâce présidentielle. Il y est stipulé que le président « aura le pouvoir d’accorder des sursis et des grâces pour les offenses contre les États-Unis, sauf en cas d’impeachment ». Ce pouvoir s’applique donc uniquement aux crimes fédéraux, et non aux infractions relevant des États fédérés.

La grâce présidentielle peut prendre la forme d’un pardon complet, d’une commutation de peine ou d’un sursis. Elle est considérée comme l’un des attributs majeurs de l’autorité exécutive. Historiquement, ce pouvoir a été utilisé pour corriger des injustices ou pour apaiser des tensions politiques. La seule limite explicite demeure son inapplicabilité dans les procédures d’impeachment. Ainsi, la grâce présidentielle illustre la concentration de prérogatives dans la fonction exécutive, mais encadrée par le texte constitutionnel. C’est un pardon « légal » dans lequel l’État lui-même, au sommet de la hiérarchie, exerce une forme de miséricorde. Le plus souvent, ce type de pardon ne correspond pas à un pardon moral de la victime, mais à une révision de la peine (réhabilitation, reconnaissance de circonstances atténuantes, etc.).

Plusieurs présidents des États-Unis ont gracié des figures politiques controversées. En septembre 1974, le président Gerald Ford a accordé une grâce complète à son prédécesseur Richard Nixon, dont il avait été le vice-président et dont la démission lui avait permis d’accéder à la fonction suprême un mois plus tôt. Cette décision couvrait toutes les infractions fédérales liées au scandale du Watergate. Ford expliqua que ce pardon visait à mettre fin à une crise politique et morale sans précédent.

Le président Ford annonce sa décision de gracier Richard Nixon, 8 septembre 1974.
Gerald R. Ford Presidential Library

Plus récemment, Joe Biden, juste avant de quitter la Maison Blanche, a gracié son fils Hunter, condamné pour détention illégale d’arme à feu et fraude fiscale, affirmant que ce dernier avait été victime d’une « erreur judiciaire ». Peu après, dès le lendemain de sa seconde investiture, Donald Trump a gracié la quasi-totalité des insurgés du 6 janvier 2021, qu’il a qualifiés d’« otages de Joe Biden » dont la grâce « met fin à une grave injustice nationale infligée au peuple américain ».

De tels pardons suscitent souvent la polémique, ne serait-ce que parce qu’ils soulèvent la question de l’équité envers d’autres condamnés.

Au-delà du cadre pénal institutionnel, l’histoire américaine a parfois vu des victimes ou des proches pardonner publiquement à des auteurs de violences collectives, au nom de la réconciliation de la société. Dans le cadre du mouvement des droits civiques, des figures comme Martin Luther King ont prôné le pardon au nom du principe de non-violence, invitant à pardonner moralement les injures et les violences, sans pour autant nier les injustices et sans appeler à ce que les auteurs d’actes haineux ne soient pas traduits en justice et, le cas échéant, condamnés.

Mais ces pardons personnels, s’ils sont symboliquement puissants, restent souvent marginaux face à la masse des crimes non résolus ou non pardonnés. Le contexte social, médiatique, politique joue un rôle déterminant dans leur réception.

Le pardon, pour être crédible, doit se situer dans une tension entre la mémoire de la victime, la justice (y compris la peine), et le geste de miséricorde. La philosophie morale, la théologie et la théorie politique débattent du pardon extrême. Hannah Arendt a soutenu que le pardon ne peut s’appliquer à l’« extrême crime et au mal volontaire ». Certains actes seraient au-delà de la possibilité de pardon sans effacement de la responsabilité. Le pardon ne doit pas conduire à l’oubli, mais rester conditionné à une reconnaissance du tort, à une repentance et à une action réparatrice. Ainsi, même dans l’histoire américaine, le geste de pardon est rare, souvent contesté, et toujours porteur de tensions : entre justice et miséricorde, entre mémoire et réconciliation, entre gratitude divine et exigences humaines.

Le poids symbolique du pardon dans l’arène politique

Le pardon d’Erika Kirk n’est pas seulement personnel. Il s’adresse immédiatement au champ politique et symbolique. En pardonnant publiquement au meurtrier de son mari, Erika Kirk se pose comme une figure de hauteur morale. Elle transcende la spirale de vengeance, incarne le « modèle chrétien » et se présente comme l’héritière spirituelle et politique de son mari – un rôle qu’elle assume d’ailleurs officiellement puisqu’elle a été nommée à la tête de Turning Point USA, l’organisation tentaculaire que son mari avait fondée et qu’il avait dirigée jusqu’à son assassinat. La jeune veuve gagne une légitimité morale qui la distingue du « camp d’en face », mais aussi des commentateurs politiques. Ce geste peut renforcer son aura : celui ou celle qui pardonne même l’invraisemblable se veut dépositaire d’un message ici chrétien, conservateur, de miséricorde.

Ce pardon est un acte performatif : il produit du sens public. Il modifie le récit médiatique du crime, impose un cadre discursif (celui du pardon, non de la vendetta), et oriente la réception de l’événement dans la sphère politique. On pourrait dire que le pardon lui-même devient une arme symbolique. Il témoigne d’un pouvoir non coercitif, mais moral et, en sa qualité de discours unificateur, sert de pivot pour les alliances, les campagnes, la rhétorique.

Il détourne aussi une potentielle atmosphère vindicative ou punitive vers un récit de réconciliation. Mais ce pari est périlleux. Le pardon public peut être perçu comme un « adoucissement » du crime, un affaiblissement de la pression judiciaire, une concession au discours du criminel. Il peut être assimilé à une forme de naïveté, voire de complicité morale. Ainsi, certaines familles de victimes de la fusillade commise par un suprémaciste blanc dans une église afro-américaine de Charleston en 2015 ont dit pardonner au tireur, une position qui leur a valu des critiques.

En politique, le pardon est rarement neutre : il engage et il polarise. Il peut aussi être instrumentalisé. Certains y verront un moyen de neutraliser les contestations. Pardonner n’est jamais un acte purement moral ou individuel. C’est un geste qui a des effets sociaux, symboliques et parfois idéologiques.

Enfin, le pardon public d’un crime politique peut devenir un modèle (ou une norme implicite) : si l’on attend des victimes qu’elles pardonnent toujours, on fragilise la position des victimes dans le débat public. Le risque est celui d’un « pardon obligatoire », d’un impératif moral imposé aux victimes, ou d’une normalisation du pardon politique.

Peut-on pardonner à un criminel, même à celui qui vient de tuer votre mari ? Le cas d’Erika Kirk illustre à quel point le pardon peut devenir un acte spirituel, moral et politique, mais aussi une tension constante entre la miséricorde et l’exigence de justice.

Le pardon est d’abord une option intérieure, enracinée dans une foi et une vision théologique de l’homme. Il est aussi un geste qui emprunte les codes du pouvoir symbolique : il engage, il performe, il construit une légitimité. Mais ce geste ne dispense aucunement de la justice ni de la mémoire ni de la réparation. Le pardon trop rapide ou trop spectaculaire court le risque d’effacer la souffrance ou de masquer les responsabilités. En politique, le pardon devient un acte à la fois puissant et risqué.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pardonner à l’assassin de son époux : Enjeux spirituels et politiques du geste d’Erika Kirk – https://theconversation.com/pardonner-a-lassassin-de-son-epoux-enjeux-spirituels-et-politiques-du-geste-derika-kirk-267034

La liberté académique dans le monde et en France : un bien de première nécessité

Source: The Conversation – France in French (2) – By Stéphanie Balme, Director, CERI (Centre de recherches internationales), Sciences Po

Stéphanie Balme a mené pour France Universités une étude intitulée « Défendre et promouvoir la liberté académique : un enjeu mondial, une urgence pour la France et l’Europe. Constats et 65 propositions d’action ». Elle en livre ici quelques enseignements.


Dévoilé officieusement le 2 octobre 2025, le Compact for Academic Excellence in Higher Education de Donald Trump illustre de manière paroxystique la politisation du savoir et la volonté de contrôle idéologique de la production scientifique aux États-Unis. Derrière le discours de « restauration de l’excellence » se profile une nouvelle étape dans l’institutionnalisation du sciento-populisme : la défiance envers la science y est exploitée de manière stratégique afin de flatter les affects populistes et de transformer les universitaires en boucs émissaires, rendus responsables du « déclin » de l’hégémonie civilisationnelle américaine.

Ce phénomène, bien que caricatural, n’est pas isolé. Simultanément à l’annonce de Donald Trump, l’édition 2025 du Global Innovation Index (GII) révèle que la Chine intègre pour la première fois le top 10 des nations les plus innovantes, tandis que les États-Unis, encore troisièmes, montrent des fragilités structurelles. Huit pays européens, fait trop peu connu, figurent parmi les quinze premiers de ce classement. La France, quant à elle, est rétrogradée mais conserve néanmoins la treizième place, celle qu’occupait la Chine trois ans auparavant.

Les quatre-vingts indicateurs du GII, couvrant près de cent quarante pays, ne se limitent pas à mesurer la performance technologique ou scientifique : ils évaluent également la capacité des États à garantir un environnement politico-institutionnel, économique et financier complet, libre et sûr. En croisant ces données avec celles de l’Academic Freedom Index, principal outil de référence élaboré depuis 2019, on constate que la liberté académique n’est plus uniquement menacée dans les régimes autoritaires. Elle se fragilise désormais au cœur même des démocraties, affectant à parts égales les sciences humaines et sociales et les sciences expérimentales.

L’attribution du prix Nobel d’économie 2025 à Philippe Aghion, Peter Howitt et Joel Mokyr rappelle opportunément que la croissance et l’innovation reposent sur un écosystème fondé sur la liberté de recherche et la circulation des idées. Leurs travaux sur les conditions historiques et structurelles du progrès technologique montrent qu’aucune économie ne peut prospérer durablement lorsque la connaissance est contrainte ou soumise à un contrôle idéologique.

Régimes autoritaires et techno-nationalisme

Paradoxalement, les régimes autoritaires comptent aujourd’hui parmi les principaux investisseurs dans la recherche, dont ils orientent néanmoins strictement les finalités selon leurs priorités politiques. Engagés dans une phase ascendante de développement techno-nationaliste, ils investissent massivement dans la science et la technologie comme instruments de puissance, sans encore subir les effets corrosifs de la défiance envers le savoir.

Les démocraties, à l’inverse, peinent à financer la recherche tout en soutenant leurs dépenses de défense et doivent affronter la montée de mouvements contestant la légitimité même de la science telle qu’elle se pratique. C’est afin de mieux comprendre ces dynamiques que j’ai conduit pour France Universités une étude intitulée « Défendre et promouvoir la liberté académique : un enjeu mondial, une urgence pour la France et l’Europe. Constats et 65 propositions d’action ».

Des atteintes multiples en France

La France illustre particulièrement les vulnérabilités décrites plus haut. En 2024‑2025, les atteintes à la liberté académique y ont pris des formes multiples : ingérences étrangères accrues, conditionnement des financements publics régionaux à des chartes aux critères flous, pressions idéologiques sur les contenus d’enseignement et de recherche, annulations de conférences, campagnes de stigmatisation d’enseignants-chercheurs sur les réseaux sociaux, interventions de responsables politiques jusque dans les conseils d’administration d’universités, restrictions d’accès aux terrains ou à des bourses de recherche, et enfin, multiplication des procédures-bâillons.

Contrairement à d’autres droits fondamentaux, la liberté académique en France se distingue par l’absence d’une culture politique, professionnelle et citoyenne solidement enracinée. Les universitaires victimes d’atteintes dans leur liberté d’exercer leur métier se retrouvent souvent isolés, tandis que la capacité institutionnelle des universités à jouer un rôle de contre-pouvoir demeure limitée.

Cette vulnérabilité est aggravée par la dépendance aux financements publics, la précarisation des carrières, la surcharge administrative et l’absence d’autonomie institutionnelle réelle. Néanmoins, cette fragilité actuelle pourrait se transformer en levier de refondation, favoriser l’émergence d’une culture solide de la liberté académique et, ce faisant, renforcer la position de la France dans la géopolitique scientifique mondiale.

Une stratégie multi dimensionnelle

L’étude pour France Universités propose une stratégie proactive articulée autour de plusieurs axes complémentaires, visant quatre catégories d’acteurs : l’État, les universités, la société civile et l’échelon européen.

Le premier axe concerne le renforcement du socle juridique : constitutionnaliser la liberté académique, réaffirmer l’autonomie des établissements et l’indépendance des personnels ; enfin, reconnaître le principe du secret des sources comme pour les journalistes et intégrer un régime spécifique dans le Code de la recherche pour les données sensibles. Il est également proposé d’étendre le dispositif de protection du potentiel scientifique et technique de la nation (PPST) aux sciences humaines et sociales en intégrant les risques d’ingérence pour concilier sécurité et liberté scientifiques.

Le deuxième axe porte sur l’action des universités : coordonner les initiatives à l’échelle nationale via un organisme indépendant, généraliser les chartes de liberté académique dans l’ensemble des établissements et organismes de recherche, renforcer la protection fonctionnelle des enseignants grâce à un fonds national dédié et instaurer des protocoles d’assistance rapide. Il prévoit également la création d’un observatoire indépendant des atteintes à la liberté académique, la formation des directions et des référents à ces enjeux, ainsi que la coordination d’un soutien juridique, psychologique et numérique pour les universitaires pris pour cibles. Enfin, cet axe vise à favoriser une collaboration croisée entre fonctionnaires sécurité‑défense et chercheurs et enseignants-chercheurs.

Le troisième axe vise à promouvoir une véritable culture de la liberté académique dans l’espace public : lancer une campagne nationale de sensibilisation, encourager les initiatives étudiantes, transformer la Fête de la science en Fête de la science et de la liberté académique, organiser des États généraux pour définir un plan d’action participatif, et déployer une vaste campagne de valorisation de la recherche en partenariat avec l’ensemble des opérateurs, à commencer par le CNRS. Cette campagne, appuyée sur des supports visuels, affiches, dessins et un hashtag fédérateur, doit célébrer la recherche dans tous les médias et rappeler son rôle essentiel au service d’une société démocratique.

Le quatrième et dernier axe vise à inscrire ces mesures dans la diplomatie scientifique européenne, en rétablissant un classement européen des universités du monde entier intégrant un indice de liberté académique, et en œuvrant à son inclusion dans les grands classements internationaux ; renforcer la coopération entre l’Association européenne des universités et les alliances universitaires européennes ; instaurer un observatoire européen de la liberté académique ; créer un passeport européen des talents pour les chercheurs réfugiés ; faire de l’Europe un espace-refuge pour les scientifiques en danger, jusqu’à obtenir, à terme, une reconnaissance sous la forme d’un Prix Nobel de la paix dédié à la liberté académique.

La condition d’une démocratie vivante

Défendre la liberté académique n’est pas un réflexe corporatiste : c’est, au contraire, protéger un bien commun précieux et la condition même d’une démocratie vivante. Ce droit n’appartient qu’à un petit nombre, certes, mais il profite à toutes et à tous, à l’instar de la liberté de la presse, garantie par la loi de 1881. Contrairement à une idée reçue, les universitaires sont souvent les derniers à défendre leur droit professionnel, quand les journalistes, à juste titre, protègent activement le leur.

Le système universitaire français, tel qu’il s’est construit depuis 1945, et plus encore après 1968, n’a pas été pensé pour affronter l’autoritarisme. Aujourd’hui, les établissements français ne seraient pas en mesure de résister très longtemps à des attaques systématiques en cas d’arrivée au pouvoir d’un régime populiste et/ou autoritaire. Puissantes, riches et autonomes, les universités de l’Ivy League ont elles-mêmes vacillé face au mouvement MAGA et peinent encore à s’en relever. De nombreux scientifiques américains rejoignent aujourd’hui l’Europe, le Japon ou la Corée du Sud.

Comment, dès lors, les universités françaises, à la fois financièrement et institutionnellement dépendantes, et ne disposant que d’associations d’alumni encore récentes, pourraient-elles faire face à un tel assaut ? Sans compter que ce serait, à terme, la fin de l’ambition portée par le programme Choose Europe for Science.

Malgré la gravité de la situation, celle-ci ouvre un espace inédit pour l’action collective, l’innovation démocratique et la construction de solutions concrètes. Il est désormais temps d’agir collectivement, de coordonner les acteurs et de lancer une vaste campagne nationale et européenne en faveur de la liberté académique : tel est l’objet de ce rapport.

The Conversation

Stéphanie Balme ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La liberté académique dans le monde et en France : un bien de première nécessité – https://theconversation.com/la-liberte-academique-dans-le-monde-et-en-france-un-bien-de-premiere-necessite-267450

Pardonner à son meurtrier : Enjeux spirituels et politiques du geste d’Erika Kirk

Source: The Conversation – in French – By Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

« That man… that young man… I forgive him. » Ces mots prononcés par la veuve de Charlie Kirk à propos de l’assassin de son époux s’inscrivent dans une tradition chrétienne du pardon mais, aussi, dans un contexte spécifique aux États-Unis, où le pardon individuel et collectif, d’une part, et la grâce présidentielle, de l’autre, ont historiquement été mêlés de façon étroite et ont toujours eu un impact profond sur les débats politiques et moraux.


Le 21 septembre 2025, lors de la cérémonie d’hommage à son mari Charlie Kirk, Erika Kirk a prononcé un discours très remarqué dans lequel elle a déclaré qu’elle accordait son pardon à Tyler Robinson, le jeune homme accusé d’avoir assassiné son époux le 10 septembre précédent.

Elle a expliqué que son pardon découlait de sa foi chrétienne et de l’héritage spirituel de Charlie, proclamant « The answer to hate is not hate » (« la réponse à la haine n’est pas la haine »). Dans un entretien publié le même jour par le New York Times, elle a dit qu’elle ne souhaitait pas qu’une éventuelle exécution de Robinson pèse sur sa conscience, et qu’elle laissait à la justice le soin de décider de son sort.

Le pardon personnel…

Ce geste pose une question vertigineuse : comment une épouse peut-elle pardonner à l’assassin de son mari ? Le pardon, ici, est revendiqué comme un choix volontaire – non un oubli, mais une libération intérieure. Il s’inscrit dans une logique religieuse forte, où la foi chrétienne (et plus encore, la conviction que le pardon est un commandement moral) légitime l’abolition intérieure de la vengeance.

Erika Kirk a mis en avant le modèle du Christ – « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » – pour donner à son acte une justification transcendante. En analysant ce cas, on peut avancer que son pardon est doublement « surhumain » : surhumain parce qu’il exige de dépasser les émotions légitimes (colère, douleur, désir de vengeance) ; surhumain aussi parce qu’il prétend s’adresser non seulement à l’acte criminel, mais à l’auteur en tant que personne, dans un geste d’amour ou de miséricorde.

Mais un tel pardon ne peut être compris que dans le cadre d’un engagement religieux préexistant. C’est bien le point essentiel : ce pardon ne se décrète pas dans le vide. Il s’appuie sur une histoire de foi, sur une disposition spirituelle. Erika Kirk s’affiche comme chrétienne fervente, et sa vie publique se teinte de références religieuses. Sans cette assise, un acte aussi radical de pardon immédiat paraît presque invraisemblable.

On pourrait donc formuler la première grande leçon : le pardon d’un crime extrême s’enracine d’abord dans une anthropologie religieuse, qui suppose une vision de l’homme, du péché, de la rédemption, du mal et de la grâce. Le pardon devient une performance morale, au-delà du droit, qui témoigne de la supériorité de l’amour sur la justice stricte. Mais cette position n’est pas sans tension. Elle entre en conflit avec les exigences de la justice, de la réparation, de la mémoire et de la légitime colère des victimes.

… et le pardon institutionnel

Erika Kirk n’est pas la première à effectuer ce geste public de pardon envers un criminel. Dans l’histoire des États-Unis, plusieurs exemples célèbres illustrent des formes de pardon religieux ou politique offert à des auteurs de crimes graves.

Aux États-Unis, la grâce (executive clemency) est une institution constitutionnelle. Le président peut, pour des motifs de justice ou de miséricorde, gracier un condamné. L’article II, section 2, alinéa 1 de la Constitution des États-Unis définit le pouvoir de la grâce présidentielle. Il y est stipulé que le président « aura le pouvoir d’accorder des sursis et des grâces pour les offenses contre les États-Unis, sauf en cas d’impeachment ». Ce pouvoir s’applique donc uniquement aux crimes fédéraux, et non aux infractions relevant des États fédérés.

La grâce présidentielle peut prendre la forme d’un pardon complet, d’une commutation de peine ou d’un sursis. Elle est considérée comme l’un des attributs majeurs de l’autorité exécutive. Historiquement, ce pouvoir a été utilisé pour corriger des injustices ou pour apaiser des tensions politiques. La seule limite explicite demeure son inapplicabilité dans les procédures d’impeachment. Ainsi, la grâce présidentielle illustre la concentration de prérogatives dans la fonction exécutive, mais encadrée par le texte constitutionnel. C’est un pardon « légal » dans lequel l’État lui-même, au sommet de la hiérarchie, exerce une forme de miséricorde. Le plus souvent, ce type de pardon ne correspond pas à un pardon moral de la victime, mais à une révision de la peine (réhabilitation, reconnaissance de circonstances atténuantes, etc.).

Plusieurs présidents des États-Unis ont gracié des figures politiques controversées. En septembre 1974, le président Gerald Ford a accordé une grâce complète à son prédécesseur Richard Nixon, dont il avait été le vice-président et dont la démission lui avait permis d’accéder à la fonction suprême un mois plus tôt. Cette décision couvrait toutes les infractions fédérales liées au scandale du Watergate. Ford expliqua que ce pardon visait à mettre fin à une crise politique et morale sans précédent.

Le président Ford annonce sa décision de gracier Richard Nixon, 8 septembre 1974.
Gerald R. Ford Presidential Library

Plus récemment, Joe Biden, juste avant de quitter la Maison Blanche, a gracié son fils Hunter, condamné pour détention illégale d’arme à feu et fraude fiscale, affirmant que ce dernier avait été victime d’une « erreur judiciaire ». Peu après, dès le lendemain de sa seconde investiture, Donald Trump a gracié la quasi-totalité des insurgés du 6 janvier 2021, qu’il a qualifiés d’« otages de Joe Biden » dont la grâce « met fin à une grave injustice nationale infligée au peuple américain ».

De tels pardons suscitent souvent la polémique, ne serait-ce que parce qu’ils soulèvent la question de l’équité envers d’autres condamnés.

Au-delà du cadre pénal institutionnel, l’histoire américaine a parfois vu des victimes ou des proches pardonner publiquement à des auteurs de violences collectives, au nom de la réconciliation de la société. Dans le cadre du mouvement des droits civiques, des figures comme Martin Luther King ont prôné le pardon au nom du principe de non-violence, invitant à pardonner moralement les injures et les violences, sans pour autant nier les injustices et sans appeler à ce que les auteurs d’actes haineux ne soient pas traduits en justice et, le cas échéant, condamnés.

Mais ces pardons personnels, s’ils sont symboliquement puissants, restent souvent marginaux face à la masse des crimes non résolus ou non pardonnés. Le contexte social, médiatique, politique joue un rôle déterminant dans leur réception.

Le pardon, pour être crédible, doit se situer dans une tension entre la mémoire de la victime, la justice (y compris la peine), et le geste de miséricorde. La philosophie morale, la théologie et la théorie politique débattent du pardon extrême. Hannah Arendt a soutenu que le pardon ne peut s’appliquer à l’« extrême crime et au mal volontaire ». Certains actes seraient au-delà de la possibilité de pardon sans effacement de la responsabilité. Le pardon ne doit pas conduire à l’oubli, mais rester conditionné à une reconnaissance du tort, à une repentance et à une action réparatrice. Ainsi, même dans l’histoire américaine, le geste de pardon est rare, souvent contesté, et toujours porteur de tensions : entre justice et miséricorde, entre mémoire et réconciliation, entre gratitude divine et exigences humaines.

Le poids symbolique du pardon dans l’arène politique

Le pardon d’Erika Kirk n’est pas seulement personnel. Il s’adresse immédiatement au champ politique et symbolique. En pardonnant publiquement au meurtrier de son mari, Erika Kirk se pose comme une figure de hauteur morale. Elle transcende la spirale de vengeance, incarne le « modèle chrétien » et se présente comme l’héritière spirituelle et politique de son mari – un rôle qu’elle assume d’ailleurs officiellement puisqu’elle a été nommée à la tête de Turning Point USA, l’organisation tentaculaire que son mari avait fondée et qu’il avait dirigée jusqu’à son assassinat. La jeune veuve gagne une légitimité morale qui la distingue du « camp d’en face », mais aussi des commentateurs politiques. Ce geste peut renforcer son aura : celui ou celle qui pardonne même l’invraisemblable se veut dépositaire d’un message ici chrétien, conservateur, de miséricorde.

Ce pardon est un acte performatif : il produit du sens public. Il modifie le récit médiatique du crime, impose un cadre discursif (celui du pardon, non de la vendetta), et oriente la réception de l’événement dans la sphère politique. On pourrait dire que le pardon lui-même devient une arme symbolique. Il témoigne d’un pouvoir non coercitif, mais moral et, en sa qualité de discours unificateur, sert de pivot pour les alliances, les campagnes, la rhétorique.

Il détourne aussi une potentielle atmosphère vindicative ou punitive vers un récit de réconciliation. Mais ce pari est périlleux. Le pardon public peut être perçu comme un « adoucissement » du crime, un affaiblissement de la pression judiciaire, une concession au discours du criminel. Il peut être assimilé à une forme de naïveté, voire de complicité morale. Ainsi, certaines familles de victimes de la fusillade commise par un suprémaciste blanc dans une église afro-américaine de Charleston en 2015 ont dit pardonner au tireur, une position qui leur a valu des critiques.

En politique, le pardon est rarement neutre : il engage et il polarise. Il peut aussi être instrumentalisé. Certains y verront un moyen de neutraliser les contestations. Pardonner n’est jamais un acte purement moral ou individuel. C’est un geste qui a des effets sociaux, symboliques et parfois idéologiques.

Enfin, le pardon public d’un crime politique peut devenir un modèle (ou une norme implicite) : si l’on attend des victimes qu’elles pardonnent toujours, on fragilise la position des victimes dans le débat public. Le risque est celui d’un « pardon obligatoire », d’un impératif moral imposé aux victimes, ou d’une normalisation du pardon politique.

Peut-on pardonner à un criminel, même à celui qui vient de tuer votre mari ? Le cas d’Erika Kirk illustre à quel point le pardon peut devenir un acte spirituel, moral et politique, mais aussi une tension constante entre la miséricorde et l’exigence de justice.

Le pardon est d’abord une option intérieure, enracinée dans une foi et une vision théologique de l’homme. Il est aussi un geste qui emprunte les codes du pouvoir symbolique : il engage, il performe, il construit une légitimité. Mais ce geste ne dispense aucunement de la justice ni de la mémoire ni de la réparation. Le pardon trop rapide ou trop spectaculaire court le risque d’effacer la souffrance ou de masquer les responsabilités. En politique, le pardon devient un acte à la fois puissant et risqué.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pardonner à son meurtrier : Enjeux spirituels et politiques du geste d’Erika Kirk – https://theconversation.com/pardonner-a-son-meurtrier-enjeux-spirituels-et-politiques-du-geste-derika-kirk-267034