Nouveau partenariat Arabie saoudite-Pakistan : quelles conséquences internationales ?

Source: The Conversation – in French – By Kevan Gafaïti, Enseignant à Sciences Po Paris en Middle East Studies, Président-fondateur de l’Institut des Relations Internationales et de Géopolitique, doctorant en science politique – relations internationales au Centre Thucydide, Sciences Po

Dans un contexte où la protection militaire fournie par les États-Unis peut paraître douteuse, l’Arabie saoudite s’est rapprochée du Pakistan, en signant avec ce grand pays d’Asie doté de l’arme nucléaire un accord de défense aux multiples implications.


En cas d’attaque contre l’Arabie saoudite, le Pakistan utilisera son arme nucléaire pour la défendre, en vertu de leur nouveau pacte de défense mutuelle. C’est en tout cas ce que bon nombre d’observateurs ont conclu de l’annonce, le 17 septembre 2025, de la signature d’un accord stratégique de haut niveau entre Riyad et Islamabad.

Du fait de ses possibles implications nucléaires, l’accord semble porteur de conséquences régionales et internationales majeures. En réalité, une analyse précise révèle que l’Arabie saoudite ne bénéficiera pas nécessairement du parapluie nucléaire pakistanais
et que cet accord stratégique n’est pas aussi disruptif qu’annoncé.

Quel lien avec la frappe israélienne sur Doha ?

L’annonce intervient peu de temps après l’attaque illicite israélienne sur Doha, officiellement pour assassiner des cadres du Hamas, alors que le Qatar bénéficie d’un accord de défense avec les États-Unis, dont il héberge la plus grande base militaire au Moyen-Orient.

Il serait erroné de croire que l’accord saoudo-pakistanais a été initié par l’agression israélienne contre le Qatar, laissée impunie par les États-Unis, pourtant juridiquement engagés à protéger l’émirat : un pacte de défense mutuelle s’initie, se prépare et se matérialise en plusieurs années, et certainement pas en quelques jours.

En revanche, l’attaque israélienne et l’impunité qui s’en est suivie ont assurément accéléré le calendrier de l’annonce dudit accord stratégique, l’Arabie saoudite cherchant certainement à souligner une vérité politique ancienne mais peu connue : Riyad et Islamabad entretiennent une relation stratégique fournie, le Pakistan entraînant depuis plusieurs années déjà l’armée saoudienne, et recevant de la monarchie wahhabite différents soutiens financiers.

Il existe évidemment une proximité religieuse entre les deux États musulmans sunnites. À titre anecdotique, il peut être rappelé ici que les talibans afghans, d’obédience deobandi, école religieuse pakistanaise, avaient vu leur premier émirat reconnu internationalement par de très rares États, dont l’Arabie saoudite.

Cette annonce entre l’Arabie saoudite et le Pakistan vient ainsi mettre en lumière plusieurs dynamiques politiques pré-existantes, mais s’accélérant ostensiblement : la maîtrise de la technologie nucléaire civile et militaire fait l’objet d’une rude compétition au Moyen-Orient, région au sein de laquelle les blocs se reconfigurent.

Un accord nucléaire défensif, vraiment ?

La conclusion de l’accord de défense mutuel entre l’Arabie saoudite et le Pakistan est évidemment un événement majeur en soi pour la sécurité internationale, étant donné que le Pakistan possède l’arme nucléaire.

La doctrine nucléaire pakistanaise est de premier emploi, c’est-à-dire que, contrairement à la plupart des autres États nucléarisés, Islamabad se réserve le droit d’utiliser l’arme nucléaire en premier, et pas nécessairement en représailles face à une première attaque nucléaire. Il faut y ajouter que la formulation retenue à propos dudit accord rappelle clairement celle de l’article 5 du traité de Washington établissant l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan), c’est-à-dire une clause d’assistance mutuelle et de défense collective. En d’autres termes, si le territoire saoudien est attaqué, même par des moyens conventionnels, le Pakistan peut en théorie employer l’arme nucléaire contre l’agresseur. C’est d’ailleurs ce qu’a affirmé Ali Shihabi, présenté comme un analyste proche de la cour royale saoudienne.

Cependant, seul fait foi le verbe des autorités officielles des deux États, dont le communiqué officiel conjoint ne fait absolument pas mention de l’arme nucléaire pakistanaise. Plus largement, le contenu précis de l’accord n’a pas été révélé publiquement, ce qui tend à remettre en cause les analyses trop rapides selon lesquelles la bombe pakistanaise pourrait être utilisée au bénéfice de l’Arabie saoudite.

Le ministre pakistanais de la défense Khawaja Muhammad Asif, a toutefois affirmé que le programme nucléaire de son pays serait « mis à la disposition de l’Arabie saoudite en cas de besoin ». Nous sommes dans le flou sur ce que recouvre vraiment cette coopération nucléaire : sera-t-elle civile ou militaire ? Le volet précis est volontairement non précisé.

À ce stade, il apparaît donc que cet accord marque effectivement une nouvelle étape nucléaire pour l’Arabie saoudite, engagée dans cette voie depuis longtemps ; mais ce pacte de défense mutuelle n’est ni du même calibre que l’Otan ni une garantie militaire nucléaire pour Riyad.

Un approfondissement certain de la relation stratégique Riyad-Islamabad

Si, pour le moment, rien n’indique concrètement que la bombe nucléaire pakistanaise pourrait être utilisée en dehors de la seule défense du territoire national, il n’en reste pas moins que cet accord constitue une avancée majeure dans la relation bilatérale. L’Arabie saoudite marque clairement son souhait de diversifier ses partenariats stratégiques et de ne pas se reposer sur le seul partenaire américain.

Riyad, sans nécessairement s’éloigner de Washington, cherche à se rapprocher d’autres acteurs, asiatiques notamment. L’année 2025 a démontré que les États-Unis de Donald Trump alignaient leur politique moyen-orientale sur celle d’Israël : le président états-unien affirme régulièrement qu’en cas d’échec de la stabilisation à Gaza, le premier ministre israélien aura son plein soutien pour « finir le travail » ; Washington a attaqué l’Iran dans la foulée de l’agression illicite israélienne du vendredi 13 juin 2025 contre l’Iran, mais, nous l’avons dit, n’a pas réagi lorsque Tel-Aviv a aussi attaqué le Qatar, pourtant allié des États-Unis, Trump se contentant, trois semaines plus tard, de contraindre Nétanyahou à téléphoner en sa présence à l’émir du Qatar pour lui présenter ses excuses.

L’Arabie saoudite prend acte du fait que la Maison Blanche donne la priorité à un partenaire au détriment des autres. Elle se rappelle aussi que, lors de sa campagne électorale victorieuse de 2020, Joe Biden avait promis de faire du prince héritier Mohammed Ben Salmane un « paria » à la suite de l’assassinat en 2018 du journaliste saoudien Jamal Kashoggi, même s’il avait par la suite changé de position et s’était rendu à Riyad en 2022.

Pour autant, il ne faudrait pas voir une rupture complète dans la relation Washington-Riyad. Celle-ci s’inscrit toujours dans le strategic partnership unissant les deux États depuis le pacte de Quincy de 1945, basé sur une équation simple mais fondamentale : l’Arabie saoudite fournit du pétrole et achète massivement les équipements militaires américains (récemment encore, un contrat d’armement pour 142 milliards de dollars a été signé) ; en contrepartie, les États-Unis protègent l’Arabie saoudite et la monarchie wahhabite à sa tête.

Le Pakistan, quant à lui, renforce son statut de puissance militaire asiatique, mais aussi musulmane, tout en étant tracté vers le jeu moyen-oriental. L’accord peut aussi avoir pour effet de provoquer une embellie économique pakistanaise par des investissements saoudiens, la monarchie wahhabite étant accoutumée à l’équation « sécurité et armes contre financements et contrats ». Cette annonce de pacte de défense mutuelle permet également au Pakistan de réapparaître fort et protecteur par rapport à d’autres acteurs, quand sa propre situation sécuritaire est déjà particulièrement tendue.

Sur son flanc est, des combats sporadiques avaient éclaté en avril-mai 2025 avec le frère ennemi indien dans la région contestée du Jammu-et-Cachemire, faisant craindre le risque d’une guerre ouverte entre puissances nucléaires.




À lire aussi :
Inde-Pakistan : vers une nouvelle guerre de grande ampleur ?


À l’ouest, le Pakistan voit dorénavant son filleul taliban le combattre ouvertement, Kaboul et Islamabad se renvoyant la responsabilité des récents meurtriers affrontements transfrontaliers.

Et sur son flanc sud-ouest, le Pakistan sait que la région du Sistan-Baloutchistan, à cheval sur le sol iranien, est hautement inflammable d’un point de vue stratégique, Islamabad entretenant une relation ambivalente avec Téhéran.

L’instauration d’un nouvel ordre sécuritaire régional ?

L’annonce du nouveau partenariat stratégique entre l’Arabie saoudite et le Pakistan est indubitablement un événement majeur dans les dynamiques sécuritaires régionales et internationales, notamment pour les raisons susmentionnées. Nonobstant, cet accord confirme des dynamiques pré-existantes plus qu’il n’en crée et resserre des liens entre des acteurs qui collaboraient déjà dans les secteurs militaire et technologique. Il conforte un lien étroit entre puissances usuellement considérées comme « périphériques » et « intermédiaires », qui cherchent toutes deux à s’éloigner de l’hyperpuissance américaine, mais aussi de ses concurrents globaux (Chine et Russie).

Au-delà de cet accord bilatéral, il faudra suivre de près les perceptions et réactions de deux voisins : l’Iran pour l’Arabie saoudite, l’Inde pour le Pakistan. Téhéran et Riyad sont des rivaux pour l’hégémonie régionale et l’Iran ne saurait voir d’un bon œil un accord stratégique – surtout avec un versant nucléaire – entre deux États l’entourant, même si le président Pezeshkian a salué le pacte, le présentant comme le début de la mise en place d’« un système de sécurité régional ». L’Arabie saoudite doit également ménager son partenaire indien, qui goûte peu ce nouveau rapprochement de Riyad avec Islamabad.

Une puissance internationale peut clairement se réjouir d’un tel accord saoudo-pakistanais : la Chine. Pékin est le premier client du pétrole saoudien et le port pakistanais de Gwadar, dont il a acquis la propriété et où il prévoit d’installer des infrastructures militaires, est le premier point de sa stratégie dite du « collier de perles » qui vise à sécuriser ses approvisionnements énergétiques en provenance du golfe Persique. On l’aura compris : les États-Unis voient se bâtir de nouvelles reconfigurations ouest et sud-asiatiques sans eux, et confortant le rival chinois.

The Conversation

Kevan Gafaïti ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Nouveau partenariat Arabie saoudite-Pakistan : quelles conséquences internationales ? – https://theconversation.com/nouveau-partenariat-arabie-saoudite-pakistan-quelles-conse-quences-internationales-267448

Vie chère dans les outre-mer : pourquoi l’interdiction des exclusivités d’importation est une fausse bonne idée

Source: The Conversation – France (in French) – By Florent Venayre, Professeur des universités en sciences économiques, Université de la Polynésie Française

En 2022, en Martinique, les prix sont en moyenne plus élevés de 13,8 % qu’en France hexagonale. Marc Bruxelle/Shutterstock

Contre la vie chère dans les territoires français ultra-marins, la loi Lurel interdit les contrats exclusifs de distribution entre une entreprise hexagonale exportatrice de produits et un importateur-distributeur situé dans les départements, régions et collectivités d’outre-mer. Avec quelles réussites ?


En 2009, les « États généraux de l’outre-mer » font de la vie chère une priorité nationale. Trois ans plus tard, la loi Lurel instaure une mesure radicale : l’interdiction automatique – appelée « per se » – des droits exclusifs d’importation… sans avoir à prouver qu’ils sont anticoncurrentiels.

Présentée comme un outil pour briser des situations de monopole et faire baisser les prix, cette loi consiste à mettre fin à la possibilité, pour une marque, de confier à un seul importateur la distribution de ses produits dans un territoire ultra-marin. Un choix souvent adopté par les producteurs en outre-mer, puisque approvisionner ces îles au moyen de plusieurs importateurs peut multiplier de facto les coûts.

Applicable dans les départements, régions et collectivités d’outre-mer (DROM-COM) – mais pas dans l’Hexagone –, elle inspire des législations similaires en Nouvelle-Calédonie et, un temps, en Polynésie française.

Notre analyse, fondée sur l’examen de douze années d’application de cette loi, montre que cette singularité française est injustifiée sur le plan économique. Elle génère en réalité des inefficacités qui vont à l’encontre de l’objectif affiché de compétitivité et de baisse des prix pour les consommateurs ultramarins.

Pratiques anticoncurrentielles verticales et horizontales

L’approche des droits exclusifs d’importation fait figure d’exception dans le paysage antitrust mondial. Partout ailleurs, les exclusivités territoriales sont analysées au cas par cas selon la « règle de raison » – un texte peut être contesté « dans un délai raisonnable » – qui évalue leurs effets proconcurrentiels et anticoncurrentiels.

En droit de la concurrence, le recours à l’interdiction per se est réservé aux pratiques dont les effets anticoncurrentiels sont quasi certains, et les effets bénéfiques quasi nuls. Il s’agit notamment des ententes conclues sur les prix entre entreprises concurrentes d’un même marché, ou entente horizontale.

Pour les accords concertés entre entreprises opérant à différents niveaux de la chaîne de production ou de distribution, ou entente verticale, la pensée économique a au contraire généralisé le recours à la règle de raison. Par exemple, les cosmétiques de luxe sont commercialisés en choisissant les distributeurs. Cette restriction verticale garantit aux parfumeurs la préservation de leur image de luxe.

Interdiction sans justification solide

L’interdiction des droits exclusifs d’importation ultra-marine a été décidée sans que la preuve de leur nocivité systématique n’ait été apportée. Aucune étude n’a démontré qu’elles avaient des effets globalement négatifs.

La loi prévoit théoriquement une exemption si une entreprise démontre les bénéfices économiques de l’exclusivité et le partage équitable des profits avec le consommateur. Dans les faits, cette démonstration s’avère impossible à réaliser, transformant cette présomption réfragable (qui peut être renversée par la preuve contraire) en une interdiction pure et dure. Aucune entreprise n’y est jamais parvenue, comme l’a encore confirmé une récente affaire concernant l’importation de champagne aux Antilles-Guyane.

Trois idées reçues qui brouillent le débat

Cette interdiction s’est construite sur une perception souvent erronée de la réalité des marchés ultramarins.

Notion abusive de « monopole »

Qualifier l’importateur exclusif d’une marque de « monopole » est économiquement incorrect et sémantiquement connoté. Un agent qui représente une marque sur un territoire n’en retire pas pour autant de façon automatique un pouvoir excessif sur le marché du produit en question. Il fournit un service de commercialisation et participe de facto à la concurrence avec les autres marques.

Cette situation n’est pas différente de celle d’un industriel comme Nestlé, qui implante sa propre filiale de distribution locale en outre-mer. Le groupe agroalimentaire suisse commercialise seul ses produits, c’est-à-dire qu’il procède lui-même à l’importation de ses produits dans les outre-mer et les revend ensuite aux distributeurs de détail (ce que l’on appelle le circuit intégré). Il n’est donc pas considéré comme un importateur exclusif, puisque cette logistique est réalisée au sein du groupe.

Pour la loi Lurel, ce circuit de distribution est légal. En revanche, une société qui, plutôt que d’implanter un représentant local, contracte avec une autre société (l’importateur exclusif) pour la commercialisation de son produit, se trouve à l’inverse sanctionnable.

Annihilation supposée de la concurrence intramarque

L’idée que l’exclusivité au stade grossiste tue toute concurrence entre détaillants pour les ventes de la même marque est contredite par les faits. En Polynésie française, on observe pour des produits très populaires, comme le Nutella, des écarts de prix allant jusqu’à 80 % entre différents détaillants ! Cela prouve une concurrence intramarque vive au niveau du détail, les commerces étant libres de fixer leurs prix.

L’exclusivité d’importation ne concerne généralement que le stade grossiste (et encore est-elle limitée par le recours possible aux centrales d’achat) et n’empêche pas la concurrence entre les nombreux points de vente.

Faiblesse présumée de la concurrence entre les marques

Il est souvent postulé que les marchés ultramarins, oligopolistiques, sont caractérisés par une faible concurrence intermarques. Si cela peut être vrai pour quelques produits particuliers, ce n’est pas le cas général. Dans les affaires sanctionnées, comme celle précitée du champagne, les autorités ont elles-mêmes reconnu l’existence d’une vive concurrence entre les marques.

Bilan coût-avantage négatif

L’interdiction exclusive, ou per se, génère plus de coûts que de bénéfices.

Les agents commerciaux des marques peuvent proposer dans les économies insulaires éloignées des services complémentaires qui évitent aux distributeurs de détail de les prendre en charge. Par exemple, ils assurent la logistique complexe – transport maritime, dédouanement, stockage –, ou adaptent les produits aux marchés locaux. La suppression de leur rôle risque de fragmenter les commandes, privant les distributeurs de remises sur volume.




À lire aussi :
Martinique : contre la vie chère, un collectif atypique


Si un distributeur peut bénéficier d’une exclusivité, il pourra plus facilement promouvoir sa marque. À l’inverse, interdire les exclusivités peut décourager l’entrée de nouvelles marques, et finalement restreindre le choix du consommateur. Les centrales d’achat métropolitaines, souvent présentées comme une alternative efficiente, opèrent une sélection de produits qui n’est pas toujours adaptée aux goûts et besoins locaux.

La mise en conformité est coûteuse et complexe pour les entreprises. La pratique des appels d’offres mis en place tous les deux ans pour choisir un importateur, encouragée par l’Autorité de la concurrence, précarise les relations fournisseurs/distributeurs et désincite à l’investissement à long terme. Après douze ans, aucun effet positif significatif sur le niveau général des prix n’a été documenté.

Pour un retour à la (règle de) raison

La décision politique de l’interdiction per se des exclusivités d’importation dans les outre-mer, ou loi Lurel, est une exception française, dont les fondements économiques sont fragiles et les résultats concrets décevants. Ni soutenue par les faits ni alignée sur les meilleures pratiques internationales, elle semble moins corriger des abus systématiques que créer de nouvelles inefficacités.

Plutôt que de renforcer une réglementation automatique et contre-productive, il serait plus judicieux de revenir à l’application de la règle de raison. Cela permettrait aux autorités de concurrence locales, qui en ont la capacité, de cibler leurs interventions sur les cas où des exclusivités auraient effectivement des effets anticoncurrentiels avérés, tout en préservant les nombreux avantages qu’elles procurent.

La lutte contre la vie chère mérite mieux que des solutions simplistes et idéologiques ; elle exige une analyse pragmatique et nuancée de la réalité économique des outre-mer. D’autres effets potentiels sur les prix devraient être étudiés : structure des coûts d’approche, impact de la lourdeur des réglementations, régulation inefficace des monopoles naturels, fiscalité douanière, mesures de protection des marchés, etc.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Vie chère dans les outre-mer : pourquoi l’interdiction des exclusivités d’importation est une fausse bonne idée – https://theconversation.com/vie-chere-dans-les-outre-mer-pourquoi-linterdiction-des-exclusivites-dimportation-est-une-fausse-bonne-idee-266077

Cancer du sein : comment sont remboursés les produits de soutien ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Laurence Coiffard, Professeur en galénique et cosmétologie, Université de Nantes, Auteurs historiques The Conversation France

Au début de l’année 2025, l’Assemblée nationale et le Sénat ont adopté une loi ayant pour objectif d’aboutir au remboursement à 100 % par la Sécurité sociale de certains soins et dispositifs prescrits dans le cadre de la prise en charge du cancer du sein.


La loi n° 2025-106 du 5 février 2025 visant à améliorer la prise en charge des soins et dispositifs spécifiques au traitement du cancer du sein par l’Assurance maladie a été promulguée, après son adoption par l’Assemblée nationale et le Sénat.

Elle concerne pour l’heure les « actes de dermopigmentation », les « sous-vêtements adaptés au port de prothèses mammaires amovibles » et le « renouvellement des prothèses mammaires ». La loi prévoit également « un forfait finançant des soins et des dispositifs non remboursables présentant un caractère spécifique au traitement du cancer du sein et à ses suites, sur prescription médicale ».

Toutefois, pour en savoir plus sur la nature des autres soins et dispositifs susceptibles d’être remboursés, il faudra attendre le décret d’application, qui n’a pas encore été publié au moment où ces lignes sont écrites. La Haute Autorité de santé (HAS), l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) et l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) sont notamment consultées dans ce cadre.

Ce texte de loi nous amène à réfléchir à plusieurs sujets : la dermopigmentation et sa sécurité d’emploi, l’existence de produits hydratants susceptibles d’être prescrits et remboursés, ou encore l’importance des cosmétiques pour l’amélioration de la qualité de vie des patientes. Faisons le point.

« Soin de support » : de quoi s’agit-il ?

Utilisée depuis les années 1950 dans la littérature médicale, l’expression anglaise de « supportive cares » est souvent traduite improprement en français par le terme de « soins de support ». Il serait en effet plus juste d’employer le terme de « soins de soutien ».

Leur définition est précisée en 1994, grâce à la philosophe Margaret Fitch, qui les circonscrit à la cancérologie et les définit comme

« la prestation des services nécessaires aux personnes atteintes ou affectées par le cancer, pour répondre à leurs besoins informationnels, émotionnels, spirituels, sociaux ou physiques, pendant les phases de diagnostic, de traitement ou de suivi, englobant les questions de promotion de la santé et de prévention, de survie, de soins palliatifs et de deuil… »

Ce terme de « soins de support » sera repris par le président Jacques Chirac dans son plan Cancer de 2003, dont lesdits soins constitueront le point 42 des 70 mesures à mettre en place.

Dermopigmentation et remboursement

Le texte de loi évoque le remboursement des soins de « tatouage médical », dans le cadre de la chirurgie reconstructive du sein. Cette technique de tatouage, réalisée depuis 1975, a pour objectif de simuler l’aréole manquante à l’aide de pigments. Considérée comme sûre par le corps médical, elle est appréciée des bénéficiaires de manière générale.

Il serait utile, toutefois, de s’assurer de la qualité des encres utilisées. En effet, on trouve sur le marché des produits pouvant être contaminés par divers polluants susceptibles de compromettre la santé des utilisatrices : métaux lourds, hydrocarbures aromatiques polycycliques, amines aromatiques,formaldéhyde, etc.




À lire aussi :
Tatouage et allergies : de nombreuses encres contiennent des ingrédients non indiqués sur l’étiquette


Quelles crèmes hydratantes rembourser ?

Si les crèmes hydratantes ne sont pas désignées explicitement en tant que soins de support, il est évident que ces crèmes, susceptibles de traiter le problème de la sécheresse cutanée, effet indésirable récurrent, sont bien concernées.

Les traitements par chimio et radiothérapies peuvent induire une sécheresse cutanée. Dans ce contexte, les crèmes hydratantes susceptibles de traiter ce problème sont des produits importants pour améliorer la qualité de vie des patientes. Cependant, elles ne sont pas désignées explicitement en tant que soins de support dans le texte de loi.

Par ailleurs, il est important de déterminer de quelles crèmes hydratantes il est question, car leur nature n’est pas sans conséquences sur leur remboursement. Faut-il plutôt les chercher dans le domaine cosmétique ou bien dans celui du médicament ?

À l’heure actuelle, une dizaine de spécialités médicamenteuses sont remboursées à hauteur de 15 %. Destinées à traiter la sécheresse cutanée dans le cadre de différentes pathologies (comme l’eczéma ou le psoriasis), elles sont de composition très simple, renfermant un trio de principes actifs : glycérol, vaseline, paraffine. Leur prix est modique, puisqu’il faut compter 2,51 € pour acquérir un tube de 250 grammes.

D’autres dispositifs médicaux à caractère hydratant sont également remboursables en cas de prescription, dans certaines indications. Pour pouvoir être remboursable, il faut que le fabricant du dispositif médical en question accomplisse la démarche de déposer un dossier auprès de la Haute Autorité de santé (plus précisément à la Commission nationale d’évaluation des dispositifs médicaux et des technologies de santé, Cnedimts) et auprès du Comité économique des produits de santé (Ceps). Si le remboursement est agréé, alors, ledit dispositif médical pourra figurer sur la liste des produits et prestations remboursables (LPP).

À côté de ces différents dispositifs médicaux, il existe de très nombreux produits cosmétiques présentés comme hydratants ou émollients (capables d’amollir les tissus biologiques, les rendant plus souples). Ces derniers ne sont pas, pour l’heure, remboursés. Leur composition, très variable, devra être examinée avec soin, au cas par cas, afin d’éviter la présence de toute substance indésirable.

Pourquoi rembourser des vernis à ongles ?

Certains traitements du cancer du sein peuvent provoquer une altération de la plaque unguéale se traduisant par l’apparition de stries ou une modification de sa couleur. Afin de protéger les ongles des effets délétères de la chimiothérapie, qui peuvent entraîner leur chute, il est possible d’appliquer sur ceux-ci des vernis à ongles.

Les produits destinés à renforcer l’ongle peuvent donc être considérés comme des soins de support et, à ce titre, pourraient être remboursés.

Ces substances doivent être appliquées en deux couches successives. Pour renforcer leur efficacité, on peut d’abord couvrir l’ongle nu d’une couche de base, qui recevra le vernis, puis une couche de « top coat » sur ce dernier.

Des « thérapies par la beauté » ?

Certaines études ont mis en évidence le fait que les ateliers de maquillage, proposés par des socio-esthéticiennes (maquillage du teint, des yeux) permettent d’améliorer le bien-être et la qualité de vie des patientes. Cette « thérapie par la beauté » permet d’augmenter l’estime de soi, même chez les femmes qui ne semblent pas porter un intérêt particulier à leur apparence.

Ce moment est considéré comme une bulle apaisante par les femmes qui bénéficient de ces ateliers, lesquelles apprécient d’être traitées « comme une personne à part entière », et non plus comme une malade dont le corps est soumis à toutes sortes de protocoles curatifs.

Que changer, et jusqu’où aller ?

Proposer le remboursement des soins de support aux femmes souffrant d’un cancer du sein est une bonne chose. Cependant, la notion de soin de support est une notion vague et élastique, suffisamment étirable pour recouvrir toutes les pratiques qui permettent d’apporter un bénéfice à la patiente.

Cette loi, pour être appliquée correctement, va donc devoir faire la lumière sur les zones d’ombre qui existent encore, afin de ne proposer aux patientes que des produits sûrs et efficaces. Une crème hydratante remboursable ? Il en existe déjà. Des produits de maquillage des ongles ou du teint remboursables ? Il n’en existe pas encore, et il va falloir déterminer lesquels seront les plus bénéfiques pour les patientes.

Par ailleurs, une dernière question se pose : qu’en sera-t-il du remboursement des soins de support applicables aux patients atteints d’autres types de cancers ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Cancer du sein : comment sont remboursés les produits de soutien ? – https://theconversation.com/cancer-du-sein-comment-sont-rembourses-les-produits-de-soutien-250115

Une culture pour les gouverner tous ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Louise Colling, PhD candidate in organizational behavior, Université de Liège

Plus agiles, participatives, collaboratives, démocratiques… les organisations lâchent progressivement la bride hiérarchique pour gagner en résilience et pour répondre aux attentes des plus jeunes générations de travailleurs. Disparu le contrôle ? Pas vraiment. D’autres formes discrètes émergent dans ce contexte.


Le contrôle normatif prévoit l’autodiscipline des travailleurs baignés dans une culture organisationnelle forte et exigeante. Les travailleurs sont alors confrontés à ce contrôle impalpable, complexe, dont les conséquences sont mal appréhendées. Rétablir conscience et nuance autour de ce phénomène est essentiel pour la santé des collaborateurs et des organisations.

Le contrôle normatif, ce méconnu

Coffee corner, ambiance campus universitaire, buddy pour accueillir les nouveaux, codes vestimentaires et conversationnels décontractés, petit-déjeuners spécial valeurs, awards calqués sur les valeurs de l’entreprise, récit mythique de la fondation de l’entreprise… une culture d’entreprise « vibrante » est au cœur des stratégies pour attirer les meilleurs talents, assurer leur loyauté et leur engagement.

Dès les années 1960, la science en management définit le contrôle normatif comme un alignement spontané des comportements et actions des travailleurs sur la culture d’organisation. Soucieux de se montrer dignes des valeurs et idéaux de l’entreprise, les travailleurs donnent le meilleur d’eux-mêmes et agissent naturellement dans l’intérêt de l’organisation. C’est l’avènement de la motivation intrinsèque, de la fierté du travail bien fait et de l’appartenance à une organisation unique.




À lire aussi :
L’entreprise libérée donne-t-elle du courage ?


Le contrôle normatif prend de l’ampleur avec la vague de flexibilisation et de libération des organisations. Quoi de mieux qu’un contrôle discret et spontané dans une organisation où le contrôle hiérarchique n’est plus légitime ? Prenons l’exemple des cabinets de conseils, réputés pour l’autonomie de leurs travailleurs, des équipes projet dites « agiles », une relation très fluide entre les collaborateurs, une ambiance décontractée. La culture organisationnelle d’excellence qui y est largement diffusée pousse pourtant les travailleurs à donner le meilleur d’eux-mêmes et viser l’hyper performance. Une autodiscipline bien plus efficace qu’un supérieur qui vérifie le travail par-dessus l’épaule.

Loyauté et engagement

« Culture eats strategy for breakfast », selon le théoricien Peter Drucker. La littérature managériale grand public loue la culture organisationnelle pour la loyauté et l’engagement qu’elle suscite chez les travailleurs. Les organisations déploient alors avec optimisme des pratiques relevant du contrôle normatif – ateliers valeurs, atmosphère ludique et familiale au bureau, engagement en faveur d’une cause sociétale.

La science en management se montre beaucoup plus sceptique, voire carrément hostile. Elle met en garde contre l’exploitation, l’uniformisation des employés et les dérives totalitaires du contrôle normatif. Alors, pour ou contre le contrôle normatif ? Bon ou mauvais ? Face à l’optimisme des livres de management et à la critique souvent cantonnée au champ académique, difficile pour les organisations de se faire une raison. Notre analyse de près de 80 articles et livres traitant du contrôle normatif vise à rétablir nuance et conscience. Elle aboutit à une liste d’opportunités et de menaces du contrôle normatif pour les organisations et leurs travailleurs.

Une source de sens, mais pas seulement

Le contrôle normatif est d’abord source de sens pour les travailleurs. En adhérant aux valeurs et idéaux de l’organisation, ces derniers ont le sentiment de se réaliser. L’individu qui a internalisé ces normes culturelles devient plus proactif, nécessite moins de supervision. Le partage d’une identité commune porte le collectif, avec une diminution des conflits.

Poussée par cet élan individuel et collectif, l’organisation est en meilleure capacité d’innover et de s’adapter aux changements. Dans ce contexte favorable, il est plus facile d’attirer et de garder des travailleurs motivés. Ces derniers communiquent leur enthousiasme auprès des clients, s’engagent plus personnellement dans les échanges avec eux et se montrent d’autant plus exemplaires qu’ils se sentent ambassadeurs d’une culture unique. Un phénomène illustré notamment chez Ikea, avec des employés tellement imprégnés de la culture familiale qu’ils en viennent à représenter et défendre l’entreprise auprès de leurs proches.

Mais ce sens, cet idéal fort soulèvent aussi des questions éthiques quand engagement rime avec exploitation. La frontière entre travail et vie privée s’efface, l’investissement est sans fin pour être digne de l’idéal organisationnel. Les travailleurs se dépassent quand ils le font pour « la grande famille des collègues », « un service d’exception au client », ou « une entreprise engagée pour la transition »…

Une résistance peu frontale

Apparaît alors une résistance certes peu frontale mais qui peut miner l’organisation à coups de sabotages, faux-semblants, cynisme, et finalement départs. Pour ceux qui n’ont pas la force de résister, les risques psychosociaux sont réels : stress, diminution de l’estime de soi, burn out. Les managers ne sont pas épargnés, la pression de l’exemplarité s’abat sur eux.

Une culture d’organisation trop uniforme et sacralisée peut aussi causer rigidité, manque de créativité et résistance au changement. Enfin, il faut également avoir à l’esprit les efforts conséquents en temps et en argent pour diffuser cette culture (événements sociaux, décoration des locaux, système de buddy, campagnes sur les valeurs, etc.).

Un contrôle à double tranchant

Le contrôle normatif déclenche ainsi un mix d’opportunités et de menaces qui dépend du contexte organisationnel et de chaque individu. Par exemple, il est illusoire de s’en remettre au contrôle normatif en espérant seulement améliorer l’engagement des collaborateurs, sans que cela augmente également les risques psychosociaux.

Fondation nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises (Fnege) Médias, 2025.

Favoriser le contrôle normatif, c’est s’exposer à ces différentes opportunités et menaces, en même temps. C’est devoir naviguer entre ses différents paradoxes ; agilité et rigidité organisationnelle, engagement et résistance des travailleurs, relâchement et exemplarité managériale.

Adaptation à l’entreprise-tribu

Depuis quelques années, le contrôle normatif s’est adapté à l’engouement pour un travail toujours plus collaboratif, des environnements de travail communautaires (par exemple, le coworking). C’est l’organisation idéalisée comme une tribu. D’un côté, l’extase du dépassement de soi pour le collectif, les moments transcendants de partage avec les collègues. De l’autre, une porosité entre la vie privée et professionnelle toujours plus forte, la proximité et les émotions des collègues à gérer. Entre les deux, le yo-yo émotionnel. Si les références culturelles évoluent, le contrôle normatif reste à double tranchant.

En présence d’un contrôle normatif fort, les managers avisés peuvent renforcer le suivi des indicateurs psychosociaux, être attentifs aux discours trop dogmatiques qui mettent les équipes sous pression, veiller à ce que les voix dissonantes puissent continuer à s’exprimer. Les équipes des ressources humaines ont également un rôle clé à jouer pour qu’acculturation ne rime pas avec endoctrinement. Notamment dans les parcours d’onboarding, trouver un équilibre entre partage des repères culturels communs et valorisation des personnalités uniques de tout un chacun. Le rôle des cabinets de conseil doit aussi être encadré, pour éviter qu’ils ouvrent les vannes d’une culture organisationnelle super puissante. Les grands ateliers participatifs sur les valeurs et la culture organisationnelle ne sont pas anodins, ils enclenchent une dynamique normative. Et les consultants sont souvent repartis quand les effets négatifs du contrôle normatif se font sentir.

Être conscient du contrôle normatif et rester alerte sur ses dérives est plus que jamais d’actualité avec cette fausse impression que le contrôle se dilue dans des organisations toujours plus flexibles. Notre liste d’opportunités et de menaces du contrôle normatif peut constituer une boussole pour préserver les organisations et leurs travailleurs.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Une culture pour les gouverner tous ? – https://theconversation.com/une-culture-pour-les-gouverner-tous-265635

Échec de la fusion Kraft-Heinz. Les dix secrets des fusions qui réussissent

Source: The Conversation – France (in French) – By Ludivine Chalencon, Maître de conférences, finance et comptabilité, iaelyon School of Management – Université Jean Moulin Lyon 3

Début septembre 2025, dix ans après la création du cinquième groupe mondial de l’industrie agroalimentaire, le géant états-unien Kraft-Heinz, qui distribue notamment le célèbre ketchup Heinz ou le fromage à tartiner Philadelphia, annonce la scission de ses activités. Quelles sont les raisons de l’échec de cette mégafusion ? Et quels sont les secrets des fusions réussies ?


Dans un communiqué de presse publié le 2 septembre 2025, The Kraft Heinz Company (KHC) annonce son intention de se scinder en deux entités distinctes, pour mieux cibler ses priorités stratégiques, accélérer la croissance rentable et créer de la valeur pour ses actionnaires.

« Les marques de Kraft-Heinz sont emblématiques et aimées, mais la complexité de notre structure actuelle complique l’allocation efficace des capitaux, la priorisation des initiatives et le développement de nos activités les plus prometteuses », déclare Miguel Patricio, le PDG de Kraft-Heinz.

« En nous séparant en deux sociétés, nous pouvons allouer l’attention et les ressources nécessaires pour libérer le potentiel de chaque marque et ainsi améliorer la performance et créer de la valeur à long terme pour les actionnaires. »

C’est en 2015 que les deux groupes américains Kraft Foods et Heinz fusionnent pour former un nouveau géant mondial de l’industrie agroalimentaire, sous la houlette du fonds d’investissement brésilien 3G et de l’homme d’affaires Warren Buffet. Le montant de l’opération est estimé à 45 milliards de dollars, l’un des plus gros « deals » réalisés dans la période. L’objectif était de réaliser des économies et des synergies annuelles de 1,5 milliard de dollars.

Kraft-Heinz a perdu 62 % de sa valeur depuis sa création

Dix ans après, la fusion se révèle être un échec et les objectifs annoncés n’ont pas été réalisés. Les divergences sont nombreuses au sein du groupe qui a perdu 62 % de sa valeur en Bourse depuis sa création. Les activités du groupe vont être réparties entre deux entreprises : les deux nouvelles entités seront Global Taste Elevation Co., qui regroupera des marques emblématiques, telles que Heinz, Philadelphia et Kraft Mac & Cheese, et North American Grocery Co, qui réunira notamment Oscar Mayer, Kraft Singles et Lunchables. En 2024, les ventes de sauces et de pâtes à tartiner de Kraft-Heinz ont atteint environ 15,4 milliards de dollars (soit 13,15 milliards d’euros), tandis que celles des produits alimentaires transformés et des plats préparés se sont élevées à 10,4 milliards de dollars.

Les raisons de l’échec de cette mégafusion sont multiples. Il convient d’abord de rappeler que le mariage scellé en 2015 n’était pas égalitaire : 51 % du capital du nouveau groupe étaient détenus par les actionnaires de Heinz, dont le PDG était nommé PDG de Kraft-Heinz, et 49 % du capital étaient détenus par Kraft Foods.

Cette gouvernance déséquilibrée en faveur de Heinz a entraîné de nombreuses difficultés dans la réalisation du processus d’intégration et des objectifs fixés. A ces difficultés internes se rajoute un contexte défavorable qui est marqué par la hausse des matières premières dans l’industrie agroalimentaire et des changements profonds dans les comportements des consommateurs, en particulier américains, qui délaissent de plus en plus les produits ultratransformés pour de la nourriture plus saine.

Dix secrets pour réussir une fusion

Nos travaux de recherche, fondés sur des études qualitatives et quantitatives, permettent d’identifier 10 secrets relatifs à la préparation, au déploiement et à la performance des fusions qui réussissent :

Préparation de la fusion

Le déroulement d’une fusion est d’abord lié à la gouvernance qui doit être équilibrée sous la forme d’un « merger of equals ». L’équilibre au niveau de la gouvernance concerne à la fois la structure actionnariale et la composition des équipes dirigeantes (secret n° 1). La réussite dépend aussi de la complémentarité des activités et des marchés des entreprises qui décident de fusionner (secret n° 2).

Le processus d’intégration joue un rôle déterminant dans la réalisation d’une fusion. Le temps constitue un facteur clé et il est nécessaire d’établir un calendrier avec les différentes étapes du processus d’intégration, qui s’étale généralement sur une période allant de six à 24 mois (secret n° 3). Les dirigeants des entreprises associées doivent communiquer la vision stratégique et les différentes étapes de l’opération auprès de leurs salariés, de leurs actionnaires, de leurs clients et fournisseurs et du grand public (secret n° 4).

Déploiement de la fusion

Les différentes étapes du processus d’intégration doivent être gérées par des comités de pilotage et des groupes de travail mixtes, qui représentent de manière équilibrée les équipes des deux entreprises qui fusionnent (secret n° 5). Les équipes mixtes constituées doivent gérer l’intégration des pratiques et des processus en identifiant les best practices dans les deux entreprises (secret n° 6).

L’intégration des pratiques et des processus est uniquement possible si les équipes concernées acceptent et partagent les best practices identifiées dans chaque entreprise (secret n° 7). Elle est facilitée par la création d’une culture organisationnelle commune qui s’appuie sur les valeurs des entreprises associées (secret n° 8). Ces valeurs peuvent être liées aux différences culturelles entre les pays.

Performance de la fusion

Le processus d’intégration doit faciliter la réalisation d’économies et de synergies sur le long terme afin de permettre la croissance rentable, garant de la pérennité de la fusion (secret n° 9). Enfin, la réussite d’une fusion dépend d’une évolution favorable du marché et de l’environnement (secret n° 10). Dans cette perspective, il convient de rappeler que le contexte actuel est marqué par une forte instabilité politique et économique, qui est accentuée par la multiplication de crises et de conflits à l’échelle mondiale.

Les dix secrets de fusions qui réussissent que nous avons identifiés dans nos travaux de recherche concernent aussi bien des grands groupes que des PME, même si les petites entreprises sont moins actives dans ces opérations de croissance externe.

Les causes de l’échec de la fusion Kraft-Heinz

Notre analyse permet de mieux comprendre les raisons de l’échec de la mégafusion entre les groupes américains Heinz et Kraft Foods. Elle montre que l’échec de cette fusion est principalement lié à une gouvernance déséquilibrée, aux difficultés rencontrées dans le processus d’intégration, à la non-réalisation des économies et des synergies escomptées et à l’évolution défavorable du marché et de l’environnement.

Concrètement, le processus d’intégration a conduit à la suppression de 2 500 emplois aux États-Unis et au Canada, et la plupart des fonctions stratégiques ont été confiées aux anciens dirigeants de Heinz (10 postes sur 12). Ce contexte anxiogène a détérioré la confiance et la motivation des équipes et entraîné de nombreux départs de salariés. De plus, le processus d’intégration n’a pas abouti à une entité unifiée, l’organisation était encore fortement ancrée dans les structures opérationnelles d’avant la fusion.

La fusion s’est construite autour d’une stratégie de réduction des coûts, avec des coupes budgétaires significatives qui ont notamment impacté l’innovation et le marketing. Cette stratégie a eu pour conséquence de détériorer le climat social et de freiner l’adaptation des produits à l’évolution du marché. Pour autant, les économies de coût demeuraient insuffisantes au regard des objectifs fixés et dans un contexte d’augmentation du prix des matières premières.

Malgré leur grande popularité, les fusions d’entreprises restent des opérations complexes aux performances contrastées, comme en témoigne la scission du groupe Kraft-Heinz !

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Échec de la fusion Kraft-Heinz. Les dix secrets des fusions qui réussissent – https://theconversation.com/echec-de-la-fusion-kraft-heinz-les-dix-secrets-des-fusions-qui-reussissent-265105

En France, des outils existent pour relocaliser l’industrie, mais ils sont mal utilisés

Source: The Conversation – France (in French) – By Catherine Mercier-Suissa, Professeure des Universités en sciences économiques, iaelyon School of Management – Université Jean Moulin Lyon 3

L’État déploie des moyens financiers importants pour inciter les entreprises à rapatrier leur production. Mais l’accès à ces dispositifs reste complexe, leur efficacité difficile à mesurer et leurs effets parfois ambivalents, entre soutien réel, effets d’aubaine et stratégies opportunistes.


Depuis la pandémie de Covid-19, la nécessité de reconquérir une base industrielle est devenue une priorité politique. Les relocalisations industrielles apparaissent alors comme une mesure phare de la réindustrialisation. Pour encourager cette mesure, l’État déploie massivement une panoplie d’aides : subventions, appels à projets, dispositifs comme France Relance ou France 2030, favorisant la relocalisation. À cela s’ajoute la commande publique, présentée comme un levier d’entraînement et de soutien de la production locale. Mais quel est le degré d’accessibilité et d’efficacité réelle de ces soutiens ?

Des aides publiques massives mais difficilement accessibles

Celles-ci sont devenues l’instrument central de la politique de relocalisation. Pourtant, leur efficacité est difficile à évaluer. D’abord parce qu’accéder à ces aides n’est pas si facile pour les entreprises, notamment pour les plus petites. Nombre de ces dernières dénoncent une gestion administrative trop complexe, qui freine la sollicitation et l’accès auxdites aides.

Ces aides font parfois l’objet d’un détournement d’utilisation. En effet, certaines entreprises « chasseuses de prime » utilisent les aides disponibles dans les territoires sans s’installer durablement. Certaines aides peuvent être acquises par l’entreprise a posteriori, une fois que la relocalisation a bien été effectuée mais cela s’apparente alors à un « effet d’aubaine » et non comme un élément déterminant de la relocalisation. Certaines entreprises n’utilisent pas ces aides comme un soutien déclencheur de la relocalisation de leur activité, mais plutôt comme un accompagnateur.

La commande publique : un levier sous-exploité et peu conditionné

La commande publique représente environ 8 % du PIB en France. Privilégier le « Fabriquer en France » pour les achats publics permet à l’État de soutenir nombre d’entreprises et ainsi de participer à la réindustrialisation du pays.

La société Fil Rouge en est un bon exemple. Entreprise dans le secteur du textile, elle a notamment pu bénéficier de cette commande publique lors des Jeux olympiques (JO) de Paris 2024. L’entreprise a honoré une commande de Paris 2024, en collaboration avec d’autres entreprises de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur : c’est elle qui a produit 100 000 tee-shirts pour les volontaires des JO.

La SNCF a fait de même. La PME de Villefranche-sur-Saône, Cepovette Safety, spécialisée dans le vêtement de protection, va fournir près de 280 000 vêtements à l’entreprise ferroviaire. Auparavant, ces produits étaient fabriqués à base de coton venu d’Asie. Dorénavant, ces nouveaux vêtements sont confectionnés à partir de lin français, ce qui vient souligner l’engagement de la SNCF pour l’environnement et la réindustrialisation du territoire. Cette initiative est réalisée en collaboration avec Terre de lin, premier producteur de lin mondial en Normandie et Tenthorey, tisseur français dans le Grand Est.

Les acheteurs publics ne mobilisent pas tous le levier de la commande publique, et font même parfois machine arrière. C’est le cas de l’armée française, qui confiera la confection de certains uniformes à Paul-Boyer Technologie, entreprise française délocalisée à Madagascar. Elle se fournissait auparavant auprès de l’entreprise Mark et Balsan, ce qui contraint cette dernière à fermer une de ses usines, qui comptait 66 employés à Calais. Cette décision a suscité de vives réactions ainsi qu’une certaine incompréhension.

De manière générale, la dépendance aux achats publics peut avoir de graves conséquences lorsque ceux-ci ralentissent. En 2024, Lucibel, entreprise spécialisée dans l’éclairage LED, en a fait les frais. Après des commandes régulières de la part des musées nationaux, ses principaux clients, pour leurs éclairages, tout a changé à l’approche des Jeux olympiques. Les subventions dont bénéficiaient les musées auraient été redirigées vers les JO, et les achats de la part des musées ont cessé cette même année pour Lucibel et ses éclairages LED.

Bien que les achats publics puissent jouer un rôle indéniable pour certaines entreprises, le recours à la commande publique comme outil de politique industrielle reste en grande partie marginal et encore à construire. L’ancien ministre Arnaud Montebourg met notamment en lumière une fragmentation des acheteurs publics entre les différents niveaux de collectivités. Il souligne la différence du nombre d’acheteurs publics avec l’Allemagne : 120 000 acheteurs publics en France, contre seulement 3 000 en Allemagne.

Centraliser les acheteurs publics et mettre en place une stratégie commune d’achat semble alors nécessaire, mais difficile à réaliser en France sans volonté politique, pour faire de la commande publique un véritable levier de la relocalisation.

Quelle stratégie industrielle derrière les outils ?

Au fond, la faiblesse principale de l’action publique réside moins dans ses moyens que dans leur mise en œuvre. L’État, comme les entreprises, peut prendre des dispositions afin de renforcer son efficacité.

Pour les entreprises, mettre en place une veille stratégique et intégrer les aides publiques en amont du projet permettraient de mieux les mobiliser lors d’une stratégie de relocalisation. Du côté des pouvoirs publics, simplifier l’accès aux aides et s’adapter aux besoins réels du terrain faciliteraient la coordination entre les pouvoirs publics et les entreprises, en répondant clairement à leurs besoins.

De plus, la mise en place d’un suivi des activités de l’entreprise qui prendrait en compte le taux de maintien de l’activité, le nombre d’emplois créés, la contribution à l’écosystème local, etc., reste encore marginale mais gagnerait à être implémentée à grande échelle. Sans aperçu concret des résultats, il reste compliqué d’évaluer le ciblage et l’efficacité des soutiens publics.


Les auteurs remercient Léa Peyriere (IAE Lyon) pour sa contribution à l’article.

The Conversation

Catherine Mercier-Suissa a reçu des financements de l’iaelyon pour ses travaux de recherche sur les relocalisations.

Daniel Suissa ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En France, des outils existent pour relocaliser l’industrie, mais ils sont mal utilisés – https://theconversation.com/en-france-des-outils-existent-pour-relocaliser-lindustrie-mais-ils-sont-mal-utilises-265128

Management toxique : comment la rivalité narcissique détruit les équipes

Source: The Conversation – France (in French) – By Birgit Schyns, Professor of Organisatonal Behaviour, Neoma Business School

Les dirigeants narcissiques sont plus enclins à adopter des comportements abusifs lorsque les employés transgressent des normes ou règles de l’entreprise ou à leur égard. PrazisImages/Shutterstock

Certains leaders peuvent avoir tendance à croire que les autres leur sont inférieurs. Cette rivalité narcissique est associée à un management abusif. Comment s’exprime-t-elle ? Comment l’empêcher afin de protéger les salariés ?


Le narcissisme n’est pas nécessairement toxique. Une dose de confiance en soi, le désir de reconnaissance ou une vision affirmée peuvent même galvaniser les équipes et susciter l’adhésion. De nombreux leaders à forte personnalité accèdent à des postes de responsabilité grâce à leur assurance et à leur charisme.

Mais ce qui constitue une force peut aussi se transformer en arme destructrice.

C’est particulièrement vrai dans le cas de la rivalité narcissique, caractérisée par la dévalorisation d’autrui, l’agressivité et la quête incessante de suprématie. C’est sur cet aspect précis que se concentrent nos recherches. Nos résultats montrent que le problème ne réside pas dans le narcissisme en général, mais bien dans cette facette antagoniste. Les leaders marqués par une forte rivalité narcissique se révèlent plus enclins à ridiculiser leurs collaborateurs ou à leur faire porter la responsabilité de leurs propres erreurs.

Pourquoi, quand et comment ces managers présentent cette forte rivalité narcissique ?

Échelle de rivalité narcissique

Dans une première étude, nous avons travaillé avec 123 binômes composés d’un manager et de son collaborateur, issus de secteurs variés tels que l’administration publique, l’éducation, la santé ou les services.

Pour ce faire, les managers répondaient à un questionnaire évaluant leur niveau de rivalité narcissique (Narcissistic Admiration and Rivalry Questionnaire), tandis que leurs collaborateurs rapportaient la fréquence des comportements abusifs qu’ils subissaient. Les participants recensaient certains comportements abusifs de la part des managers, tels que des humiliations ou encore la tendance à minimiser leurs réussites. Cette approche croisée nous a permis de confronter l’image que les managers ont d’eux-mêmes, avec la réalité vécue par leurs équipes.

Les résultats indiquent que plus les leaders obtenaient un score élevé sur l’échelle de rivalité narcissique (mesurée de 1 = « pas du tout d’accord » à 6 = « tout à fait d’accord »), plus leurs collaborateurs rapportaient des comportements managériaux abusifs (évalués de 1 = « jamais » à 5 = « toujours »). Ces comportements apparaissaient même lorsque les employés n’avaient commis aucune faute.

Dans les deux études, nous avons demandé aux managers d’indiquer, sur une échelle allant de 1 = « jamais » à 5 = « toujours », la fréquence des comportements négatifs de leurs salariés à leur égard. Les résultats montrent que même en l’absence de menace directe à leur estime de soi, les leaders narcissiques manifestaient des signes d’abus.

Comportements déviants

Dans un second article, nous avons combiné une expérimentation sociale et l’analyse de récits autobiographiques.

Dans un premier temps, 152 participants ont été exposés à des scénarios décrivant différents comportements déviants de la part d’un collaborateur : retards répétés, critiques ouvertes à l’égard du supérieur hiérarchique ou encore attaques dirigées contre un collègue. Ils devaient ensuite indiquer, sur la même échelle que celle utilisée dans le premier article, comment ils réagiraient dans de telles situations.

Dans un second temps, nous avons analysé les récits autobiographiques de 141 managers, invités à décrire une situation réelle de déviance vécue dans leur environnement de travail.

Les résultats croisés de l’expérimentation et de l’étude autobiographique sont unanimes. Les dirigeants narcissiques sont plus enclins à adopter des comportements abusifs lorsque les employés se conduisent mal vis-à-vis de l’organisation ou directement envers eux, mais non lorsque ces comportements négatifs visent d’autres collègues.

Pistes pour éviter la rivalité narcissique

Notre étude met en évidence la nécessité pour les organisations d’adopter une vigilance accrue dans leurs processus de recrutement, en évaluant non seulement les compétences et l’expérience des dirigeants potentiels, mais également leurs caractéristiques psychologiques.

La mise en place d’évaluations psychologiques rigoureuses peut contribuer à identifier les profils à risque et, ainsi, à réduire la probabilité de comportements managériaux abusifs. Avant d’introduire de telles mesures, il est essentiel de s’assurer qu’elles constituent une pratique autorisée et conforme aux cadres légaux et éthiques en vigueur.

Former à un leadership éthique et empathique

Les programmes de formation au leadership devraient également être conçus de manière à tenir compte des comportements abusifs des managers aux traits narcissiques. Les formations qui mettent l’accent sur l’empathie, l’intelligence émotionnelle et la prise de décision éthique peuvent aider les dirigeants à développer un style de leadership plus équilibré et constructif.

Instaurer une culture de confiance et de responsabilité

Une organisation saine repose sur un climat de respect mutuel et de sécurité psychologique. Les collaborateurs doivent pouvoir exprimer leurs préoccupations sans crainte de représailles. Pour cela, il est essentiel de mettre en place des procédures de signalement efficaces – boîte aux lettres anonymes, plateforme de signalement en ligne sécurisée, désignation de référents en matière de harcèlement –, accompagnées de mécanismes disciplinaires clairs.

Soutenir les employés affectés

Les organisations devraient envisager de mettre à disposition un soutien et des ressources adaptés pour les employés susceptibles de subir les effets négatifs d’une supervision abusive. Cela peut passer, par exemple, par la mise en place de lignes téléphoniques consacrées aux problèmes psychosociaux, de permanences de soutien psychologique, ou encore par l’accès facilité à des services de conseil et à des dispositifs de santé mentale.

Face à l’ampleur du phénomène et à ses conséquences sur le bien-être au travail, il devient urgent pour les organisations de prendre ces enjeux au sérieux. Au-delà des coûts humains, les entreprises qui négligent ces aspects risquent de voir leurs meilleurs talents partir vers des environnements plus respectueux et bienveillants.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Management toxique : comment la rivalité narcissique détruit les équipes – https://theconversation.com/management-toxique-comment-la-rivalite-narcissique-detruit-les-equipes-262655

Afrique de l’Ouest : l’effondrement du système de surveillance commerciale met en péril la sécurité alimentaire

Source: The Conversation – in French – By Olivier Walther, Associate Professor in Geography, University of Florida

Il y a dix ans, les pays d’Afrique de l’Ouest ont mis en place un mécanisme unique de surveillance commerciale. Son objectif était de suivre le commerce intra-régional des produits agricoles et du bétail dans la région. Mais le système a été arrêté en 2022 en raison du manque de financement de la part des organisations régionales.

Ce mécanisme fournissait aux pays d’Afrique de l’Ouest des données provenant de plus de 320 marchés et de 10 corridors, permettant ainsi de suivre non seulement les tendances commerciales, mais aussi le bétail et les zoonoses.

L’absence de données commerciales actualisées a de nombreuses répercussions. Des données détaillées sur le commerce intra-régional sont essentielles pour aider à évaluer l’impact des chocs externes qui peuvent affecter de manière significative la sécurité alimentaire et le développement économique. Il s’agit notamment des crises politiques, des phénomènes météorologiques extrêmes, de la dévaluation monétaire ou des épidémies.

Des données fiables sont également essentielles pour cartographier les réseaux commerciaux. Elles renforcent les systèmes d’information sur les marchés et les dispositifs de surveillance sanitaire. Ceux-ci dépendent étroitement de la circulation des biens, des personnes, du bétail et des capitaux dans la région.

À partir des données collectées par le Comité permanent inter-États de lutte contre la sécheresse dans le Sahel entre 2013 et 2017, des chercheurs ont montré l’importance de prendre en compte la structure sociale, la géographie et l’évolution des réseaux commerciaux dans le temps.

Ces éléments sont essentiels pour améliorer les systèmes d’information sur les marchés et la surveillance des maladies, qui dépendent tous deux fortement de la circulation des biens, des personnes, du bétail et des capitaux dans la région.

Les chercheurs ont conclu que les organismes régionaux devraient soutenir la reprise de la collecte de données commerciales. Ils devraient également favoriser le dialogue avec les offices nationaux de statistique et d’autres institutions nationales qui ont de l’expérience dans la collecte de données sur le commerce alimentaire régional informel afin d’élaborer une approche statistique régionale cohérente.

Une base de données unique sur l’économie régionale

En Afrique de l’Ouest, le commerce des produits agricoles et du bétail s’effectue dans des corridors bien établis. Les animaux, par exemple, circulent du Sahel vers les grands centres urbains de la côte atlantique et du golfe de Guinée.

Notre analyse des données commerciales suggère que les marchés frontaliers jouent un rôle clé dans le commerce du bétail et qu’une grande partie des mouvements sont transfrontaliers.

Cette forte mobilité facilite la propagation des maladies animales et [zoonotiques][https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1155/2023/1880493]. Il s’agit notamment de la fièvre de la vallée du Rift, de la fièvre hémorragique de Crimée-Congo, de la fièvre aphteuse et de la peste des petits ruminants. Fin septembre 2025, par exemple, une nouvelle épidémie de fièvre de la vallée du Rift a été observée en Mauritanie et au Sénégal. Ces deux pays d’Afrique de l’Ouest
sont étroitement liés par les échanges de bétail.

La nature transnationale du commerce en Afrique de l’Ouest a conduit à la création d’une base de données régionale par le Comité permanent inter-États de lutte contre la sécheresse dans le Sahel en 2013. Les données collectées sur plus de 320 marchés et le long de 10 corridors, de la Guinée et du Sénégal à l’ouest au Nigeria à l’est, étaient uniques sur le continent africain.

Ces données étaient particulièrement adaptées à l’analyse des denrées alimentaires et du bétail produits localement au niveau régional. En effet, elles intégraient à la fois le commerce formel et informel, deux types de commerce très répandus dans toute la région. Nos travaux récents estiment que les activités informelles pourraient atteindre 85 % du commerce total, soit 10 milliards de dollars américains. Ce chiffre est six fois plus élevé que celui présenté dans les statistiques officielles.

Combler le déficit statistique

L’expérience de ces dernières années et la nature transnationale des flux commerciaux suggèrent une mesure clé. Il s’agit de confier la collecte des données à des institutions régionales plutôt qu’à des donateurs bilatéraux.

Au départ, les données ont été collectées dans le cadre du Comité permanent inter-États de lutte contre la sécheresse dans le Sahel du Programme régional d’appui à l’accès aux marchés. Celui-ci a été développé afin d’augmenter le volume et la valeur des échanges commerciaux au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest et de l’ Union économique et monétaire ouest-africaine .

De 2017 à 2019, l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) a financé la création de la base de données via son Bureau régional agriculture pour l’Afrique de l’Ouest. Les données ont finalement été intégrées à la base de données sur le commerce transfrontalier informel de la CEDEAO. Celle-ci a été développée afin de surveiller le commerce transfrontalier informel dans la région en 2019.

Le programme de l’USAID a pris fin en 2019. Par la suite, la collecte de données a été transférée au projet « Agriculture familiale, marchés régionaux et corridors commerciaux transfrontaliers au Sahel ». Lancé en 2020, ce projet avait pour objectif de développer un moyen durable et autofinancé de collecter des données fiables sur le commerce agricole et alimentaire en Afrique de l’Ouest.

Le financement de ces activités a été assuré par le Fonds international de développement agricole (FIDA). Il a été géré localement par l’Association ouest-africaine pour le commerce transfrontalier des produits agroforestiers, pastoraux et halieutiques, basée au Togo.

Cette initiative, qui couvrait 17 pays, a malheureusement pris fin en 2022 (produits agricoles) et 2024 (bétail).

La cessation de ce financement a eu des effets désastreux. Elle a profondément affecté la capacité des chercheurs à mesurer l’impact des changements structurels et politiques qui touchent la région. Par exemple, il est toujours impossible de mesurer dans quelle mesure la fermeture de certaines frontières à la suite des coups d’État successifs au Mali, au Burkina Faso et au Niger ces dernières années a affecté les réseaux commerciaux reliant le Sahel au golfe de Guinée.

De meilleures données pour surveiller le commerce et les maladies animales

Il faut un système permanent pour collecter des données. Ce système doit être soutenu par des associations locales. Ces informations sont indispensables et renforceront l’économie et la santé dans la région.

Le Code sanitaire de l’Organisation mondiale de la santé animale le recommande : il faut centraliser les données sur les déplacements du bétail. C’est la première étape à suivre. C’est la meilleure méthode pour empêcher la propagation transnationale des maladies entre les pays.

Une collecte de données précise, rapide et centralisée pourrait aider à identifier les éventuels foyers et à reconstituer les schémas de transmission. Elle permettrait également de mettre au point des mesures de contrôle et des systèmes d’alerte afin de protéger les zones non touchées.

Au-delà de la santé animale, ces données commerciales sont aussi très utiles. Elles aident à créer des politiques qui préparent l’économie aux changements climatiques et à l’instabilité politique.

Mieux connaître le commerce informel a un autre avantage. Cela peut aider à obtenir des financements pour lutter contre le changement climatique. En montrant son importance réelle, on prouve que cette partie de l’économie mérite d’être soutenue.

Par exemple, dans l’un de nos derniers rapports, nous estimons que les exportations régionales de bétail du Mali, du Niger et du Burkina Faso devraient avoisiner le milliard de dollars américains si l’on tient compte du commerce non déclaré, contre 80 millions de dollars américains selon les statistiques officielles.

La rédaction de cet article s’est appuyée sur les travaux de :
. Brahima Cissé, qui coordonne le programme des marchés régionaux à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest au Togo ;
. Dr Alban Masaparisi, économiste spécialisé dans la transformation des systèmes alimentaires et la politique agricole au Club Sahel et Afrique de l’Ouest de l’OCDE, en France ;
. M. Koffi Zougbede, économiste travaillant sur les systèmes alimentaires au Club Sahel et Afrique de l’Ouest de l’OCDE, en France.

The Conversation

Olivier Walther bénéficie d’un financement de l’OCDE.

Andrea Apolloni and Lacey Harris-Coble do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Afrique de l’Ouest : l’effondrement du système de surveillance commerciale met en péril la sécurité alimentaire – https://theconversation.com/afrique-de-louest-leffondrement-du-systeme-de-surveillance-commerciale-met-en-peril-la-securite-alimentaire-267456

La démocratie ivoirienne promise à une nouvelle défaite dans les urnes

Source: The Conversation – in French – By Sebastian van Baalen, Associate Senior Lecturer, Uppsala University

La démocratie ivoirienne s’apprête à subir un nouveau revers lors du scrutin présidentiel du 25 octobre. Le président sortant, Alassane Ouattara, brigue un quatrième mandat et, ses deux principaux adversaires – Laurent Gbagbo, Tidjane Thiam et Pascal Affi N’Guessanayant été écartés de la course, sa victoire ne fait aucun doute. Pourtant, alors que les observateurs et les militants prodémocratie alertent depuis longtemps sur la dérive autoritaire du pays, la France, l’Union européenne et la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) gardent un silence assourdissant, laissant la démocratie mourir dans les urnes.

Nous sommes des chercheurs spécialisés dans les dynamiques de violence électorale et de violence post-conflit, avec un accent particulier sur la Côte d’Ivoire. Pour nous, bien avant le jour du vote, l’élection présidentielle de 2025 en Côte d’Ivoire constitue déjà une défaite pour les principes démocratiques. Nous en expliquons ici les raisons.

Capture constitutionnelle

Alassane Ouattara a déjà remporté trois scrutins présidentiels. Le premier, en 2010, a été entaché de violences électorales massives et d’une reprise du conflit armé qui a fait plus de 1 500 morts. Apparu en 2002, le conflit ivoirien avait fait près de 10 000 morts mais était en sommeil depuis un accord de paix de 2007. Le second, en 2015, s’est appuyé sur une large coalition qui s’est ensuite disloquée. Le troisième, en 2020, s’est soldé par un boycott violent de la part de l’opposition.

Les accusations de « capture constitutionnelle » se sont depuis multipliées et, fait rare, l’opposition pourtant fragmentée fait bloc pour dénoncer la candidature du président à un quatrième mandat.

En août dernier, Alassane Ouattara a officialisé sa candidature à un nouveau mandat de cinq ans. Comme en 2020, l’opposition a aussitôt condamné cette décision, tandis que la communauté internationale s’est montrée remarquablement silencieuse. Le camp présidentiel soutient que la révision constitutionnelle de 2016 aurait « remis les compteurs à zéro » et lui permettrait donc de briguer un second mandat sous le régime de la nouvelle Constitution.

Ses adversaires affirment au contraire que la limite est d’un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois, et que les troisième et quatrième candidatures de Ouattara constituent un coup de force constitutionnel, phénomène bien connu sur le continent.

Quelle que soit l’interprétation juridique, cette nouvelle candidature représente un recul majeur pour la démocratie, porté par un dirigeant qui, déjà avant le scrutin de 2020, affirmait que la politique ivoirienne avait besoin d’un profond renouvellement générationnel.

Un terrain biaisé

Au-delà du principe de limitation à deux mandats, l’élection de 2025 mine la démocratie ivoirienne parce qu’elle se joue sur un terrain largement biaisé en faveur du pouvoir en place. En septembre, le Conseil constitutionnel a invalidé les candidatures des deux principaux opposants, Tidjane Thiam et Pascal Affi N’Guessan, pour des raisons techniques. Tidjane Thiam, nouveau chef du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) – le plus ancien parti du pays – était perçu comme le seul capable d’inquiéter le président sortant. Il a été écarté au motif que la renonciation à sa nationalité française aurait été finalisée trop tard.

Quant à Affi N’Guessan, héritier du Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo après l’inculpation de ce dernier à la Cour pénale internationale, il a été disqualifié au motif qu’il n’aurait pas réuni le nombre de parrainages requis. Qu’il s’agisse d’une négligence de leur part ou d’un verrouillage bureaucratique orchestré par le pouvoir importe peu : l’absence des deux principaux candidats jette une ombre inquiétante sur le scrutin de 2025.

Dans un climat politique déjà polarisé, marqué par des rumeurs de corruption et la contestation des pratiques controversées d’Alassane Ouattara, une telle compétition tronquée ne fait qu’approfondir les fractures entre le pouvoir et l’opposition, et accentuer la désillusion des électeurs. Cette polarisation et ce désenchantement risquent d’engendrer de nouvelles violences, menace récurrente dans un pays où les élections sont souvent entachées d’affrontements.

Pour parachever ce tournant autoritaire, le Conseil national de sécurité a interdit les rassemblements publics, invoquant des raisons de sécurité. Les autorités cherchent manifestement à prévenir un scénario similaire à celui de 2020, lorsque l’opposition avait appelé à la « désobéissance civile ». Des affrontements entre manifestants, forces de l’ordre et communautés rivales avaient alors fait au moins 83 morts et plus de 600 blessés. Cependant, interdire les manifestations peut facilement produire l’effet inverse, et l’opposition appelle déjà à manifester chaque jour pendant la courte campagne électorale.

Le silence de la communauté internationale

Malgré cette triple atteinte à la démocratie, la réaction internationale reste au mieux timide. Alassane Ouattara demeure le chouchou des partenaires étrangers, notamment la France et l’Union européenne. Depuis son arrivée au pouvoir, il a présidé à une croissance économique record sur le continent, lancé d’importants projets d’infrastructures, et mené la Côte d’Ivoire à une victoire inattendue lors de la Coupe d’Afrique des Nations à domicile, en 2024. Sa popularité auprès des dirigeants européens s’est encore renforcée à mesure que l’influence française s’effondrait dans ses anciennes colonies.

Ouattara est désormais l’un des rares chefs d’État ouest-africains à maintenir des relations diplomatiques avec Paris « comme si de rien n’était ». Craignant d’attiser un nouveau vent d’hostilité anti-française, Paris reste muet face au démantèlement progressif de la démocratie ivoirienne. L’Union européenne, quant à elle, lui emboîte le pas, ne sachant toujours pas définir une politique régionale indépendante du leadership implicite de la France.

Ironiquement, le silence de la France et l’Union européenne face à la dérive autoritaire de Ouattara sapent leur propre crédibilité. Les accusations de double standard et d’hypocrisie quant aux principes démocratiques nourrissent précisément la rhétorique anti-française de dirigeants comme le capitaine Ibrahim Traoré, à la tête du Burkina Faso. En se taisant face à la lente agonie de la démocratie ivoirienne, les dirigeants occidentaux affaiblissent encore leur position en Afrique de l’Ouest.




Read more:
Qu’est-ce que la Françafrique ? Une relation ambiguë entre héritage colonial et influence contemporaine


La Cedeao dans l’impasse

La Cedeao se trouve quant à elle dans une impasse pareille, en se taisant face aux tendances autocrates du président ivoirien et de son gouvernement. Toujours ébranlée par le retrait de trois États sahéliens dirigés par des juntes militaires, l’organisation régionale compte désormais sur la Côte d’Ivoire et le Nigeria pour préserver sa légitimité. Dans ce contexte, il est peu probable qu’elle prenne une position ferme sur la candidature de Ouattara ou sur les irrégularités électorales.

À l’approche du scrutin, de nombreuses zones d’ombre subsistent. Des coalitions se forment entre les candidats encore en lice, tandis que certains exclus s’allient pour créer un « front commun » réclamant leur réintégration et appelant à descendre dans la rue. Les manifestations s’intensifient : plus de 200 personnes ont été arrêtées, le 11 octobre, lors d’un rassemblement pacifique à Abidjan.

Si la contestation populaire n’a pas réussi à faire fléchir le pouvoir en 2020, les exemples récents de Madagascar et du Kenya montrent que les régimes qui ignorent la soif populaire de changement le font à leurs risques et périls.

Quelles que soient les péripéties des dernières semaines de campagne, la démocratie a déjà subi un revers majeur en Côte d’Ivoire. Avec une quatrième victoire de Ouattara annoncée, la question la plus pressante n’est sans doute pas le résultat du vote d’octobre, mais les séquelles durables qu’il laissera sur la vie politique du pays.

À plus long terme, le président sortant, l’opposition et la communauté internationale partagent la responsabilité de préparer une transition pacifique et constitutionnelle vers l’ère post-Ouattara – dans l’espoir que la démocratie ivoirienne puisse se relever et qu’une nouvelle génération des politiciens puisse diriger de manière pacifique et non polarisante.

The Conversation

Sebastian van Baalen receives funding from the Swedish Research Council (grant VR2020-00914, VR2020-03936, and VR2024-00989. He is a member of the Conflict Research Society steering council, a not-for-profit academic organization.

Jesper Bjarnesen receives funding from the Swedish Research Council (grant VR2024-00989).

ref. La démocratie ivoirienne promise à une nouvelle défaite dans les urnes – https://theconversation.com/la-democratie-ivoirienne-promise-a-une-nouvelle-defaite-dans-les-urnes-267695

« L’Automobile de Bécassine » : quand la bande dessinée prend le volant

Source: The Conversation – in French – By Sophie Renault, Professeur des Universités en Sciences de Gestion et du Management, Université d’Orléans

© Hachette/ Gautier-Languereau, 1927, Fourni par l’auteur

Il y a presque cent ans, l’automobile faisait tellement rêver que les aventures de Bécassine y consacraient un album. Que disait cette fascination pour la voiture ? Au-delà, quelle place l’automobile occupe-t-elle dans la bande dessinée ?


Les salons automobiles sont depuis plus d’un siècle les vitrines du progrès technique et des rêves de mobilité. Mais bien avant les véhicules électriques, connectés et autonomes, une figure inattendue avait déjà pris place au volant : Bécassine.

Dans l’album intitulé l’Automobile de Bécassine (1927), la célèbre domestique bretonne conduit une Excelsior, marque belge prestigieuse aujourd’hui disparue. De cette façon, les auteurs, Caumery et Pinchon, offrent un témoignage singulier de la fascination de cette époque pour l’automobile et de l’inscription de ce symbole de modernité au cœur des représentations sociales.

Une héroïne populaire face à la modernité

Née en 1905 dans la Semaine de Suzette, Bécassine est une héroïne comique, souvent caricaturée pour ses maladresses et son langage naïf. Or, ses aventures la placent sans cesse face aux innovations techniques de son temps. Elle découvre le gaz, le téléphone, l’aviation… autant de signes d’un monde en transformation. Pendant la Grande Guerre, la série la montre mobilisée, symbole de l’élargissement du rôle des femmes et de leur engagement durant le conflit.




À lire aussi :
Bécassine, l’héroïne qui avait du mal à grandir


Le 6 janvier 1927, c’est l’automobile qui est au cœur de la nouvelle aventure de la célèbre Bretonne. La France des années 1920, marquée par les « Années folles », associe la voiture à la vitesse, au luxe et à la distinction sociale. Voir Bécassine, figure d’origine modeste, entrer dans une salle d’exposition Excelsior et s’installer dans un véhicule prestigieux crée un contraste à la fois comique et révélateur. D’un côté, la naïveté de l’héroïne amuse ; de l’autre, le lecteur est invité à partager son émerveillement.

Un beau joujou

La voiture est alors perçue comme un « beau joujou », pour reprendre les termes de l’album, un objet de rêve encore réservé à une élite. Cette dimension sociale est renforcée par la situation de la marquise de Grand-Air, maîtresse de Bécassine, contrainte par des difficultés financières de se séparer de sa propre automobile et de son chauffeur.

Le beau joujou
Le beau joujou.
Hachette/Gautier-Languereau, 1927, Fourni par l’auteur

L’accès de Bécassine à la voiture passe alors par un détour inattendu : elle remporte le gros lot d’un concours organisé par la Société des confitures Dilecta, fondé sur un lâcher de ballons. Le procédé renvoie aux jeux concours promotionnels des années 1920. En remportant l’automobile (une Torpedo 10 CV de couleur jaune), Bécassine en devient la conductrice et rend ainsi de nouveau possible à sa maîtresse l’usage de la voiture.

Cette bande dessinée a aussi une portée symbolique. Tandis que les femmes n’obtiendront le droit de vote en France qu’en 1944, elles ont eu accès très tôt à la conduite automobile. En 1898, la duchesse d’Uzès est d’ailleurs la première femme à obtenir le certificat de capacité (l’équivalent de l’actuel permis de conduire) et devient dans la foulée la première conductrice verbalisée pour excès de vitesse à… 15 km/h.

Mais dans les faits, la conduite restait dominée par les hommes et les femmes au volant demeuraient rares. En représentant Bécassine conductrice, l’album projette une image d’émancipation féminine.

Quand la bande dessinée flirte avec la publicité

Ce qui frappe dans l’Automobile de Bécassine, c’est la mention explicite d’une marque réelle : Excelsior, constructeur belge, actif de 1903 à 1929. Était-ce de la publicité déguisée ou plus précisément une forme de « placement produit » ? Rien ne permet a priori de l’affirmer. Ce que l’on peut dire, en revanche, c’est que le recours à une marque connue confère au récit une vraisemblance accrue. Il semble a minima s’agir ici d’une forme de réalisme référentiel permettant de donner à une fiction une texture de vérité en s’appuyant sur des objets, des marques et/ou des lieux existants.

Dans le cas de la poupée Bleuette, également mentionnée dans l’album, la dimension commerciale est, cette fois, explicite. Il faut savoir que Bleuette est commercialisée par l’éditeur Gautier-Languereau et vendue aux lectrices de la Semaine de Suzette. Sa présence relève donc d’une véritable stratégie de promotion croisée : la bande dessinée valorise un objet que les enfants pouvaient se voir offrir et la référence à la poupée, en retour, prolonge l’univers de Bécassine dans le quotidien de ses jeunes lectrices.

La poupée Bleuette.
Hachette/Gautier-Languereau, 1927, Fourni par l’auteur

De l’Excelsior à la Fiat 509 : l’automobile, héroïne (et anti-héroïne) de la bédé

Revenons à l’automobile : d’autres grandes séries lui ont très vite accordé une place de choix, en l’intégrant comme accessoire narratif, symbole ou même moteur de l’action. Hergé peuple Tintin de voitures inspirées de modèles réels : on trouve par exemple la Ford T dans Tintin au Congo (1931) ou bien encore la Lincoln Torpedo dans les Cigares du pharaon (1934). La présence de ces véhicules traduit l’esprit d’aventure et l’ancrage contemporain des albums de Tintin. Plus tard, dans l’album intitulé la Corne de rhinocéros (1955), Spirou et Fantasio ont le privilège de découvrir la Turbotraction, bolide au design futuriste, incarnant l’enthousiasme technologique de l’après-guerre.

Avec Michel Vaillant, Jean Graton franchit un cap : l’automobile n’est plus un accessoire, mais l’objet central du récit, donnant lieu à un univers entier de courses et de compétitions. Dans une veine plus populaire, -Bibi Fricotin_ illustre cette appropriation enthousiaste. En particulier, l’album Bibi Fricotin, as du volant (1960) montre combien la voiture devient un espace d’aventure, reflet de sa démocratisation croissante.

À côté de ces représentations héroïques, la bédé a également proposé des incursions comiques. Dans Tintin, la mythique 2 CV des Dupond et Dupont devient elle-même source de burlesque, ses déboires mécaniques faisant écho aux bévues de ses propriétaires. Franquin, avec Gaston Lagaffe, tourne également le mythe automobile en dérision : la vieille Fiat 509 rafistolée et polluante devient l’anti-bolide par excellence, dénonçant par l’absurde la civilisation automobile. Ironie de l’histoire, Fiat rendra hommage à Lagaffe en publiant en 1977 un album promotionnel intitulé « La fantastica FIAT 509 di Gaston Lagaffe », preuve, s’il en fallait, que même la satire peut être récupérée par le marketing.

La Fiat 509 de Gaston Lagaffe sur la place verte de Charleroi.
Wikimediacommons

De l’Excelsior luxueuse de Bécassine à la guimbarde comique de Gaston, en passant par les bolides de Tintin et de Spirou, la bande dessinée met en scène toutes les facettes de notre rapport à la voiture : fascination, appropriation, démocratisation et critique.

L’automobile, d’hier à aujourd’hui : entre innovation et récit

Aujourd’hui, les salons consacrés à l’automobile mettent en avant les enjeux de transition vers l’électrique, les mobilités partagées et connectées. Les aventures de Bécassine rappellent que, dès son apparition, l’automobile a été bien plus qu’un outil de transport : elle a été un objet culturel et symbolique.

France 3 Bretagne, 2025.

L’Excelsior fascinait comme un bijou mécanique ; les concept-cars ou Tesla d’aujourd’hui suscitent une curiosité semblable. Ce parallèle souligne une constante : l’innovation ne se diffuse jamais seule, elle doit être racontée, mise en scène, appropriée. Depuis ses débuts, l’automobile s’accompagne d’un imaginaire qui dépasse la seule prouesse technique.

Raconter, c’est donner à la voiture une histoire, un usage, une promesse : celle de la vitesse, de la liberté ou du confort. Mettre en scène, c’est lui offrir un cadre visible (un salon automobile, une publicité, une bande dessinée) qui transforme la machine en spectacle, en expérience esthétique et sociale. Enfin, s’approprier, c’est permettre à chacun de relier cet objet à sa propre existence, à ses rêves ou à ses valeurs.

Comme les automobiles d’exposition d’aujourd’hui, l’Excelsior de Bécassine ne relevait pas seulement du progrès mécanique : elle participait d’un imaginaire collectif, d’une mise en récit de la modernité où la technique devient le miroir de son époque.

The Conversation

Sophie Renault ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « L’Automobile de Bécassine » : quand la bande dessinée prend le volant – https://theconversation.com/lautomobile-de-becassine-quand-la-bande-dessinee-prend-le-volant-266840