Espace : après les drapeaux sur la Lune et une Tesla dans l’espace, une exploration postcoloniale est-elle possible ?

Source: The Conversation – in French – By Jacques Arnould, Expert éthique, Centre national d’études spatiales (CNES)

La Tesla Roadster d’Elon Musk, dans l’espace. Falcon Heavy Demo Mission/SpaceX

La galaxie d’Andromède, la planète Mars, les missions Apollo hier et Artémis aujourd’hui : avez-vous remarqué combien d’astres et de missions spatiales portent des noms de dieux romains ou grecs ? Certaines conceptions de la conquête spatiale reflètent des doctrines colonialistes. Comment les dépasser ?


Souvenez-vous : le 6 février 2018, Elon Musk a envoyé vers Mars sa propre Tesla, avec, à bord, un mannequin habillé d’une combinaison spatiale. Le message était clair : la colonisation de la planète rouge par le milliardaire américain avait commencé ! Certes, huit ans plus tard, les fusées de la société SpaceX n’ont pas encore atteint la surface de Mars et les projets de colonie restent à l’état de magnifiques images de synthèse ; pourtant, l’enthousiasme ne fléchit pas chez les aficionados de l’espace, et l’inquiétude chez bien d’autres : jamais nous n’avons été aussi près d’une colonisation de l’espace.

Pour la réaliser, bien des défis technologiques et humains restent à relever ; mais l’affaire est suffisamment sérieuse pour y appliquer une analyse et une critique sérieuses. Nous savons trop bien de quelle manière les humains ont colonisé notre Terre. Voulons-nous agir de même dans l’espace ?

Nous irons conquérir la Lune

Elon Musk n’est pas le premier à vouloir conquérir une planète. Ce projet a toujours été associé aux rêves et aux réalisations de voyage dans le ciel. N’en prenons que deux exemples, non dénués d’humour.

Le premier est une satire, issue d’un journal anglais, The Examiner. Le 3 janvier 1808, il prête à Napoléon des propos guerriers de conquête et de colonisation de l’espace :

« Alors je pourrai constituer une armée de ballons, dont Garnerin sera le général, et prendre possession de la Comète. Cela me permettra de conquérir le système solaire, ensuite j’irai avec mes armées dans les autres systèmes, enfin – je pense –, je rencontrerai le Diable. »

Le second exemple est sorti des archives des imageries d’Épinal : dans la forme d’un cerf-volant, un zouave grimpe hardiment une échelle appuyée sur la Lune. « Nous irons conquérir la Lune », claironne la légende ; au même moment où les frères d’armes du zouave sont engagés dans la colonisation de l’Afrique du Nord.

L’espace, une « terra nullius » à explorer, à envahir ?

Jusqu’à preuve du contraire, l’espace extra-atmosphérique présente une propriété assez rare sur notre planète : il est inhabité (je rappelle ici que les scientifiques n’ont pour l’instant aucune preuve de l’existence de la moindre forme de vie, de la moindre biosphère extraterrestre). En terme juridique, l’espace pourrait donc être considéré comme une terra nullius, selon l’expression latine qui désignait des terres « sans habitants » – à l’époque, il s’agissait plus précisément de dire « sans populations chrétiennes » – et, par suite, n’appartenant à personne.

Dans le passé, cette doctrine, validée par le pouvoir religieux, a justifié la prise de possession de ces territoires par les souverains (chrétiens) d’Europe ; et c’est une perspective que les inspirateurs du droit de l’espace et les législateurs spatiaux ont tenté d’écarter en proposant de déclarer les corps célestes patrimoine commun de l’humanité.

Ainsi, le traité de l’Espace, adopté par l’ONU en décembre 1966, a déclaré l’espace bien commun et a été signé par les grandes puissances de l’époque, États-Unis et Union soviétique en tête : l’espace appartient à tous ; son exploitation est possible… comme l’illustre la lucrative activité des satellites de communication.

vue d’artiste d’une colonie spatiale
Dans les années 1970, l’idée d’établir des colonies dans l’espace était en plein essor. Ici une vue d’artiste de champs à l’intérieur d’un vaisseau spatial.
NASA Ames Research Center, CC BY

Toutefois, lorsque l’accord sur la Lune, proposée par l’ONU treize ans plus tard, propose de déclarer l’astre des nuits patrimoine commun de l’humanité et donc d’y interdire toute forme d’exploitation, les puissances spatiales refusent de le signer. Il n’est aujourd’hui ratifié que par 18 États dépourvus de grandes ambitions spatiales.

Devons-nous conclure que les puissances spatiales, établies ou en devenir, caressent des rêves de conquête et de colonisation ? La décision de l’administration Obama de l’hiver 2015 de soutenir et de préserver les initiatives de ses entreprises nationales en matière d’exploitation des ressources spatiales, suivie par des initiatives analogues de la part des gouvernements du Luxembourg, des Émirats arabes unis et du Japon, pourrait faire penser à la politique des comptoirs lancée par les puissances européennes à partir du XVᵉ siècle. Les défis technologiques à relever sont aussi importants que les débats juridiques et politiques à résoudre.

Quant à l’immense vide spatial et, notamment, le domaine des orbites autour de la Terre : ce territoire était incontestablement inhabité jusqu’à l’arrivée du premier Spoutnik, puis du premier cosmonaute. Toutefois, il possède à son tour une caractéristique singulière, celle d’être impérativement à usage commun, du simple fait de la mécanique céleste : tout corps y est en mouvement et n’occupe un point de l’espace que très brièvement. Le seul mode possible d’appropriation relève de la saturation, autrement dit d’une occupation par le nombre : fin 2025, entre 50 et 65 % des satellites en orbite autour de la Terre appartenaient à un seul opérateur, SpaceX.

S’il est inapproprié de parler d’une « colonisation des orbites circumterrestres », il est à craindre que les règles et les lois qui gouvernent l’usage de cet espace soient celles du plus fort, du plus nombreux, du premier arrivé.

Pouvons-nous décoloniser le passé spatial ?

Que pouvons-nous conclure ici ? Qu’à formellement parler la colonisation de l’espace lui-même n’a pas encore commencé et que, par voie de conséquence, l’enjeu actuel et à venir constitue moins à décoloniser l’espace qu’à en empêcher la colonisation future.

En revanche, force est de constater que l’esprit des 70 premières années de l’entreprise spatiale a bien été imprégné par certains traits communs aux politiques, aux récits, aux symboles de la colonisation. À l’époque des missions Apollo, n’était-il pas question de « conquête de l’espace », plutôt que de son exploration ? Si planter un drapeau sur le sol lunaire n’a jamais été interprété comme une volonté d’appropriation, le geste a tout de même été effectué pour affirmer la supériorité technique des États-Unis et, donc, une forme de suprématie politique.

Aussi symbolique quoique moins violente est l’habitude de baptiser les astres et leurs topographies en s’inspirant des mythologies et de l’histoire de l’Occident. Entamer la décolonisation de l’espace peut alors consister à recourir désormais à d’autres mythologies pour baptiser les corps célestes que découvrent les astronomes. Baptiser Oumuamua, en hawaïen « l’éclaireur », l’objet interstellaire repéré le 19 octobre 2017 en est une illustration.

Que dire dès lors des revendications émises par plusieurs peuples amérindiens lors de missions lunaires, qu’il s’agisse de celles des années 1960 ou celle plus récente menée début 2024 par la société états-unienne Astrobotic ? Pour ces populations, la Lune appartient au domaine du sacré : y poser des vaisseaux robotiques, habités ou transportant les cendres de Terriens, n’est-ce pas accomplir un sacrilège, autrement dit une forme extrême de colonisation ?

Vers un futur postcolonial

Les raisons ne manquent donc pas de porter dans les affaires spatiales le souci de décolonisation qui marque aujourd’hui de nombreux discours à propos de l’espace, quitte à y inclure l’apport des ingénieurs allemands (éventuellement nazis) dans le développement spatial de pays, comme les États-Unis et la France, ou encore la politique menée par la France sur le territoire guyanais afin d’y implanter la base spatiale de Kourou, qui succéderait en 1968 à celle d’Hammaguir après l’indépendance de l’Algérie.

Ce souci est indispensable ; mais il n’est pas suffisant.

Le processus de décolonisation doit conduire à une perspective postcoloniale, autrement dit à l’instauration de politiques, de gouvernances des activités humaines dans l’espace qui soient autant que possible débarrassées des principaux caractères néfastes de la colonisation : la soumission violente et l’exploitation brutale d’une partie de l’humanité par une autre, l’exploitation jusqu’au saccage de ressources communes, la destruction de cultures et de traditions ancestrales, etc.

Dans cette perspective, les discours, les revendications et les programmes spatiaux de certains acteurs du NewSpace (les stations spatiales de Jeff Bezos, les colonies martiennes d’Elon Musk) peuvent susciter bien des soucis, bien des craintes, tant ils mettent en avant les seuls intérêts de ces entrepreneurs, les seuls plaisirs ou la seule sécurité de quelques privilégiés.

De plus, l’argument de l’espèce humaine interplanétaire est loin d’être moralement convaincant. Où est-il « écrit » que nous devions nous répandre au-delà des frontières terrestres, au détriment de possibles biosphères extraterrestres ? À quel « échantillon » humain pourrions-nous confier le soin des expansions extraterrestres ? Ou, pour le dire autrement, quelle partie de l’humanité serait « laissée » sur une Terre dont nous savons l’avenir menacé ?

N’oublions pas pour autant les récits d’hier et d’aujourd’hui qui décrivent des communautés humaines installées durablement dans l’espace. Non pour alimenter les rêves de paradis retrouvé, comme ceux imaginés par le gourou du NewSpace que fut Gerard O’Neill, mais pour mener le travail critique imaginé par Thomas More dans son célèbre ouvrage, l’Utopie.

Publié dans sa version finale en 1518, ce petit ouvrage, « non moins salutaire qu’agréable » selon les mots mêmes de son auteur, invitait ses premiers lecteurs à partir pour une cité totalement imaginaire, un non-lieu aussi bien qu’un non-temps, qui servait de miroir pour porter un regard critique sur leur propre société. Le philosophe britannique ne cherchait ni à rompre brutalement les liens avec un passé ni à s’échapper dans un futur idéalisé, mais avant tout à remettre l’être humain au centre du souci commun, à lui construire un futur à la mesure de sa condition, celle éprouvée dans le passé et dans le présent, celle pensée et espérée pour le futur.

The Conversation

Jacques Arnould ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Espace : après les drapeaux sur la Lune et une Tesla dans l’espace, une exploration postcoloniale est-elle possible ? – https://theconversation.com/espace-apres-les-drapeaux-sur-la-lune-et-une-tesla-dans-lespace-une-exploration-postcoloniale-est-elle-possible-275159

Espace : après les drapeaux sur la Lune et une Tesla dans l’espace, une exploration post-coloniale est-elle possible ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Jacques Arnould, Expert éthique, Centre national d’études spatiales (CNES)

La Tesla Roadster d’Elon Musk, dans l’espace. Falcon Heavy Demo Mission/SpaceX

La galaxie d’Andromède, la planète Mars, les missions Apollo hier et Artémis aujourd’hui : avez-vous remarqué combien d’astres et de missions spatiales portent des noms de dieux romains ou grecs ? Certaines conceptions de la conquête spatiale reflètent des doctrines colonialistes. Comment les dépasser ?


Souvenez-vous : le 6 février 2018, Elon Musk a envoyé vers Mars sa propre Tesla, avec, à bord, un mannequin habillé d’une combinaison spatiale. Le message était clair : la colonisation de la planète rouge par le milliardaire américain avait commencé ! Certes, huit ans plus tard, les fusées de la société SpaceX n’ont pas encore atteint la surface de Mars et les projets de colonie restent à l’état de magnifiques images de synthèse ; pourtant, l’enthousiasme ne fléchit pas chez les aficionados de l’espace, et l’inquiétude chez bien d’autres : jamais nous n’avons été aussi près d’une colonisation de l’espace.

Pour la réaliser, bien des défis technologiques et humains restent à relever ; mais l’affaire est suffisamment sérieuse pour y appliquer une analyse et une critique sérieuses. Nous savons trop bien de quelle manière les humains ont colonisé notre Terre. Voulons-nous agir de même dans l’espace ?

Nous irons conquérir la Lune

Elon Musk n’est pas le premier à vouloir conquérir une planète. Ce projet a toujours été associé aux rêves et aux réalisations de voyage dans le ciel. N’en prenons que deux exemples, non dénués d’humour.

Le premier est une satire, issue d’un journal anglais, The Examiner. Le 3 janvier 1808, il prête à Napoléon des propos guerriers de conquête et de colonisation de l’espace :

« Alors je pourrai constituer une armée de ballons, dont Garnerin sera le général, et prendre possession de la Comète. Cela me permettra de conquérir le système solaire, ensuite j’irai avec mes armées dans les autres systèmes, enfin – je pense –, je rencontrerai le Diable. »

Le second exemple est sorti des archives des imageries d’Épinal : dans la forme d’un cerf-volant, un zouave grimpe hardiment une échelle appuyée sur la Lune. « Nous irons conquérir la Lune », claironne la légende ; au même moment où les frères d’armes du zouave sont engagés dans la colonisation de l’Afrique du Nord.

L’espace, une « terra nullius » à explorer, à envahir ?

Jusqu’à preuve du contraire, l’espace extra-atmosphérique présente une propriété assez rare sur notre planète : il est inhabité (je rappelle ici que les scientifiques n’ont pour l’instant aucune preuve de l’existence de la moindre forme de vie, de la moindre biosphère extraterrestre). En terme juridique, l’espace pourrait donc être considéré comme une terra nullius, selon l’expression latine qui désignait des terres « sans habitants » – à l’époque, il s’agissait plus précisément de dire « sans populations chrétiennes » – et, par suite, n’appartenant à personne.

Dans le passé, cette doctrine, validée par le pouvoir religieux, a justifié la prise de possession de ces territoires par les souverains (chrétiens) d’Europe ; et c’est une perspective que les inspirateurs du droit de l’espace et les législateurs spatiaux ont tenté d’écarter en proposant de déclarer les corps célestes patrimoine commun de l’humanité.

Ainsi, le traité de l’Espace, adopté par l’ONU en décembre 1966, a déclaré l’espace bien commun et a été signé par les grandes puissances de l’époque, États-Unis et Union soviétique en tête : l’espace appartient à tous ; son exploitation est possible… comme l’illustre la lucrative activité des satellites de communication.

vue d’artiste d’une colonie spatiale
Dans les années 1970, l’idée d’établir des colonies dans l’espace était en plein essor. Ici une vue d’artiste de champs à l’intérieur d’un vaisseau spatial.
NASA Ames Research Center, CC BY

Toutefois, lorsque l’accord sur la Lune, proposée par l’ONU treize ans plus tard, propose de déclarer l’astre des nuits patrimoine commun de l’humanité et donc d’y interdire toute forme d’exploitation, les puissances spatiales refusent de le signer. Il n’est aujourd’hui ratifié que par 18 États dépourvus de grandes ambitions spatiales.

Devons-nous conclure que les puissances spatiales, établies ou en devenir, caressent des rêves de conquête et de colonisation ? La décision de l’administration Obama de l’hiver 2015 de soutenir et de préserver les initiatives de ses entreprises nationales en matière d’exploitation des ressources spatiales, suivie par des initiatives analogues de la part des gouvernements du Luxembourg, des Émirats arabes unis et du Japon, pourrait faire penser à la politique des comptoirs lancée par les puissances européennes à partir du XVᵉ siècle. Les défis technologiques à relever sont aussi importants que les débats juridiques et politiques à résoudre.

Quant à l’immense vide spatial et, notamment, le domaine des orbites autour de la Terre : ce territoire était incontestablement inhabité jusqu’à l’arrivée du premier Spoutnik, puis du premier cosmonaute. Toutefois, il possède à son tour une caractéristique singulière, celle d’être impérativement à usage commun, du simple fait de la mécanique céleste : tout corps y est en mouvement et n’occupe un point de l’espace que très brièvement. Le seul mode possible d’appropriation relève de la saturation, autrement dit d’une occupation par le nombre : fin 2025, entre 50 et 65 % des satellites en orbite autour de la Terre appartenaient à un seul opérateur, SpaceX.

S’il est inapproprié de parler d’une « colonisation des orbites circumterrestres », il est à craindre que les règles et les lois qui gouvernent l’usage de cet espace soient celles du plus fort, du plus nombreux, du premier arrivé.

Pouvons-nous décoloniser le passé spatial ?

Que pouvons-nous conclure ici ? Qu’à formellement parler la colonisation de l’espace lui-même n’a pas encore commencé et que, par voie de conséquence, l’enjeu actuel et à venir constitue moins à décoloniser l’espace qu’à en empêcher la colonisation future.

En revanche, force est de constater que l’esprit des 70 premières années de l’entreprise spatiale a bien été imprégné par certains traits communs aux politiques, aux récits, aux symboles de la colonisation. À l’époque des missions Apollo, n’était-il pas question de « conquête de l’espace », plutôt que de son exploration ? Si planter un drapeau sur le sol lunaire n’a jamais été interprété comme une volonté d’appropriation, le geste a tout de même été effectué pour affirmer la supériorité technique des États-Unis et, donc, une forme de suprématie politique.

Aussi symbolique quoique moins violente est l’habitude de baptiser les astres et leurs topographies en s’inspirant des mythologies et de l’histoire de l’Occident. Entamer la décolonisation de l’espace peut alors consister à recourir désormais à d’autres mythologies pour baptiser les corps célestes que découvrent les astronomes. Baptiser Oumuamua, en hawaïen « l’éclaireur », l’objet interstellaire repéré le 19 octobre 2017 en est une illustration.

Que dire dès lors des revendications émises par plusieurs peuples amérindiens lors de missions lunaires, qu’il s’agisse de celles des années 1960 ou celle plus récente menée début 2024 par la société états-unienne Astrobotic ? Pour ces populations, la Lune appartient au domaine du sacré : y poser des vaisseaux robotiques, habités ou transportant les cendres de Terriens, n’est-ce pas accomplir un sacrilège, autrement dit une forme extrême de colonisation ?

Vers un futur post-colonial

Les raisons ne manquent donc pas de porter dans les affaires spatiales le souci de décolonisation qui marque aujourd’hui de nombreux discours à propos de l’espace, quitte à y inclure l’apport des ingénieurs allemands (éventuellement nazis) dans le développement spatial de pays, comme les États-Unis et la France, ou encore la politique menée par la France sur le territoire guyanais afin d’y implanter la base spatiale de Kourou, qui succéderait en 1968 à celle d’Hammaguir après l’indépendance de l’Algérie.

Ce souci est indispensable ; mais il n’est pas suffisant.

Le processus de décolonisation doit conduire à une perspective post-coloniale, autrement dit à l’instauration de politiques, de gouvernances des activités humaines dans l’espace qui soient autant que possible débarrassées des principaux caractères néfastes de la colonisation : la soumission violente et l’exploitation brutale d’une partie de l’humanité par une autre, l’exploitation jusqu’au saccage de ressources communes, la destruction de cultures et de traditions ancestrales, etc.

Dans cette perspective, les discours, les revendications et les programmes spatiaux de certains acteurs du NewSpace (les stations spatiales de Jeff Bezos, les colonies martiennes d’Elon Musk) peuvent susciter bien des soucis, bien des craintes, tant ils mettent en avant les seuls intérêts de ces entrepreneurs, les seuls plaisirs ou la seule sécurité de quelques privilégiés.

De plus, l’argument de l’espèce humaine interplanétaire est loin d’être moralement convaincant. Où est-il « écrit » que nous devions nous répandre au-delà des frontières terrestres, au détriment de possibles biosphères extraterrestres ? À quel « échantillon » humain pourrions-nous confier le soin des expansions extraterrestres ? Ou, pour le dire autrement, quelle partie de l’humanité serait « laissée » sur une Terre dont nous savons l’avenir menacé ?

N’oublions pas pour autant les récits d’hier et d’aujourd’hui qui décrivent des communautés humaines installées durablement dans l’espace. Non pour alimenter les rêves de paradis retrouvé, comme ceux imaginés par le gourou du NewSpace que fut Gerard O’Neill, mais pour mener le travail critique imaginé par Thomas More dans son célèbre ouvrage, l’Utopie.

Publié dans sa version finale en 1518, ce petit ouvrage, « non moins salutaire qu’agréable » selon les mots mêmes de son auteur, invitait ses premiers lecteurs à partir pour une cité totalement imaginaire, un non-lieu aussi bien qu’un non-temps, qui servait de miroir pour porter un regard critique sur leur propre société. Le philosophe britannique ne cherchait ni à rompre brutalement les liens avec un passé ni à s’échapper dans un futur idéalisé, mais avant tout à remettre l’être humain au centre du souci commun, à lui construire un futur à la mesure de sa condition, celle éprouvée dans le passé et dans le présent, celle pensée et espérée pour le futur.

The Conversation

Jacques Arnould ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Espace : après les drapeaux sur la Lune et une Tesla dans l’espace, une exploration post-coloniale est-elle possible ? – https://theconversation.com/espace-apres-les-drapeaux-sur-la-lune-et-une-tesla-dans-lespace-une-exploration-post-coloniale-est-elle-possible-275159

Artemis, Chang’e, Chandrayaan… en quoi la course à la Lune des années 2020 diffère de celle des années 1960

Source: The Conversation – France in French (2) – By Alban Guyomarc’h, Doctorant en droit spatial et en droit international privé, Université Paris-Panthéon-Assas; École normale supérieure (ENS) – PSL

Quelques-uns des lanceurs qui doivent propulser des sondes et des humains vers la Lune cette année ou la prochaine : SLS pour la Nasa, Longue Marche-5 de l’agence spatiale chinoise (CNSA), LVM3 pour l’agence spatiale indienne (ISRO). Nasa/ CNSA/ISRO

En 2026 est prévu un lancement très attendu – et déjà reporté plusieurs fois : celui d’Artemis 2, la deuxième mission du programme d’exploration lunaire Artemis, débuté en 2017 par la Nasa et ses partenaires. Fin 2026, c’est la Chine qui doit envoyer une mission robotisée au pôle Sud lunaire, Chang’e 7, tandis que l’Inde prépare l’alunissage de Chandrayaan-4 pour 2027.


Dans la mission Artemis 2, qui doit emmener quatre astronautes survoler notre satellite naturel avant de revenir sur Terre, tout semble baigner dans un parfum de guerre froide, comme un écho lointain du programme Apollo. La fusée SLS (pour Space Launch System), haute de cent mètres, rappelle la Saturn-5 qui propulsait autrefois les astronautes vers la Lune. La capsule Orion évoque le Command Module d’hier, panneaux solaires en plus. Même la rhétorique états-unienne réactive l’idée d’une nouvelle course lunaire : non plus contre l’URSS, mais face à l’autre hégémon du moment, la Chine. Et puis il y a la destination elle-même, la Lune, dont le sol s’apprête à être foulé de nouveau.

La pièce qui se joue devant nous paraît familière. Tout y a comme un air de déjà-vu. Pourtant derrière ce décor rétro se dessinent des lignes nouvelles. Si l’on adopte les perspectives des relations internationales et du droit, le programme Artemis permet d’illustrer deux évolutions majeures : l’émergence d’un axe de compétition Nord-Sud dans l’exploration lunaire et la disruption du cadre juridique applicable dans l’espace.

La nouvelle carte de l’exploration lunaire

Alors que la « conquête spatiale lunaire » des années 1960 ne comptait que deux superpuissances, l’URSS et les États-Unis, notre satellite naturel est aujourd’hui une destination prisée des programmes d’exploration, l’intérêt pour la Lune ayant crû au cours de la dernière décennie après un relatif désintérêt dans la période post-Apollo. Il faut prendre au sérieux cette internationalisation des ambitions d’exploration, et partant, savoir regarder les différents modèles d’exploration proposés ; tout en les rattachant à leur contexte culturel et géopolitique d’origine.

À partir de 2017, en réaction, notamment aux avancées spatiales chinoises dans les domaines de l’exploration, les États-Unis lancent progressivement le programme Artemis, visant à ramener des astronautes sur la Lune entre la fin des années 2020 et le début de la décennie 2030.

Annoncé en mars 2021, son pendant sino-russe, le programme ILRS (pour International Lunar Research Station) se propose des objectifs analogues, quoiqu’avec un calendrier différent. Il associe les compétences de deux puissances spatiales importantes que sont la Russie et la Chine. La première a déjà visé la Lune à l’été 2023 avec sa mission Luna 25 ; la seconde développe une série de missions lunaires Chang’e, depuis le début des années 2000, dont le septième opus, Chang’e-7, est une mission robotisée (et non habitée) qui doit décoller pour le pôle Sud lunaire fin 2026, avec un programme scientifique ambitieux.

Dans le sillage de ces deux programmes massifs que sont Artemis et l’ILRS, on trouve toute une série de missions plus modestes, optant pour une exploration robotisée de la surface de la Lune.

L’Inde, par exemple, poursuit ses lancements dans le cadre du programme Chandrayaan (Chandrayaan-3, a atteint le pôle Sud de la Lune en août 2023) et le pays ne cache pas ses ambitions dans le domaine du vol habité.

Parallèlement à ces projets, le Japon conduit une série de missions robotisées, dont certaines en coopération avec des start-up, et notamment ispace, une entreprise basée au Japon, aux États-Unis et au Luxembourg. Ce dernier se veut le fer-de-lance de la prospection de ressources spatiales à l’échelle européenne. L’Europe, via l’Agence spatiale européenne (ESA), développe, au-delà de ses coopérations avec la Nasa, une série de programmes lunaires futurs, et notamment l’atterrisseur lunaire Argonaut, pour début 2030.

Enfin, d’autres États se greffent à des missions lunaires existantes, c’est ainsi que la mission japonaise Hakuto-R1 embarquait en 2022 un rover émirati, Rashid ou que la mission chinoise Chang’e-6 a permis le placement en orbite lunaire du satellite pakistanais d’observation lunaire ICUBE-Q en 2024.

Les concepteurs des programmes Artemis et ILRS ont vu dans cette internationalisation des ambitions lunaires l’occasion de faire de la Lune un terrain de coopération ; ce qui constitue, là aussi, une nouveauté.

Les États-Unis coopèrent ainsi avec les États européens, notamment via l’ESA, avec le Japon ou encore avec le Canada. En face, la Chine et la Russie ont souhaité coopérer, selon des modalités qui demeurent floues, avec le Venezuela, l’Afrique du Sud, l’Azerbaïdjan, le Pakistan, la Biélorussie, l’Égypte, la Thaïlande, le Kazakhstan et le Sénégal. Si l’attention des chercheurs à l’égard d’Artemis est acquise, les travaux sur le réseau de coopération de l’ILRS sont encore assez rares.

In fine, cette carte de la coopération lunaire dit aussi beaucoup des évolutions de la géopolitique spatiale du siècle, qui ne tourne plus autour d’un axe Est-Ouest hérité de la guerre froide, mais autour d’un axe Nord global-Sud global – même s’il faut noter la participation d’États du Nord global à des missions lunaires chinoises, et notamment la participation du Cnes, l’agence spatiale française, à la mission Chang’e-6.

La disruption unilatérale du droit applicable

C’est encore dans le cadre du programme Artemis qu’il faut replacer deux innovations juridiques faisant de la Lune le terrain de ruptures majeures pour le droit de l’espace.

Ayant principalement pour objet la question de la propriété des ressources spatiales, ces ruptures sont venues troubler la relative stabilité du cadre constitué jusqu’alors par le traité de l’Espace de 1967, et dans une moindre mesure, par l’accord sur la Lune de 1979. Par l’article II du traité de l’Espace, l’espace extra-atmosphérique et notamment les corps célestes sont frappés d’un principe de non-appropriation ; tandis que dans l’article XI de l’accord sur la Lune, les ressources spatiales sont constituées en patrimoine commun de l’humanité.

Mais l’intérêt manifesté par quelques entreprises états-uniennes pour le sol lunaire et ce qu’il contiendrait d’exploitable (le conditionnel est vraiment de mise) a réveillé leur imaginaire juridique, ensuite relayé par le droit de la première puissance spatiale.

Ainsi, la première rupture date du Space Act de 2015, quand les États-Unis ont introduit en droit interne la possibilité de s’approprier légalement les ressources extraites dans l’espace. La proposition est pour le moins en délicatesse avec le droit international applicable, et notamment avec le principe de non-appropriation évoqué précédemment – ce que n’ont pas manqué de remarquer certains États aux Nations unies, dès 2016.

Néanmoins, elle a depuis fait florès, et on retrouve aujourd’hui des textes analogues en droit japonais, luxembourgeois ou encore émirati. Un groupe de travail spécifique fut même lancé aux Nations unies sur le sujet.

La seconde rupture juridique amorcée par les États-Unis concerne les accords Artemis, dont les sections 10 et 11 viennent consacrer, d’une part, la possibilité de s’approprier les ressources spatiales et, d’autre part, la possibilité de dessiner des zones de sécurité autour des installations lunaires. Là aussi, la conformité au droit de l’espace est a minima questionnable.

Mais c’est surtout la méthode employée qui interroge : les accords Artemis ne sont pas en soi un accord multilatéral concernant le droit applicable à l’exploration des corps célestes. Leur juridicité même est régulièrement questionnée. Par ailleurs, les États signataires des accords Artemis n’en ont pas négocié le contenu ; ils se sont contentés d’y adhérer, avec des contreparties variables. Néanmoins, grâce à ces signatures, l’initiative unilatérale de la première puissance spatiale mondiale prend des airs d’initiative internationale – et rend mainstream l’interprétation du droit applicable dans sa version états-unienne, ceci sachant que l’on compte aujourd’hui plus d’une cinquantaine d’États signataires des accords Artemis.

Ces deux ruptures juridiques d’origine états-unienne placent la nouvelle vague d’explorations lunaires sous l’égide d’un droit de l’espace en voie de renouvellement, tant dans son contenu que dans la fabrique de la norme spatiale. Les premières missions à toucher le sol lunaire auront donc un rôle majeur dans la définition du droit futur de l’exploration des corps célestes.

L’exploration lunaire rattrapée par les enjeux des années 2020

À côté des dynamiques nouvelles qui redessinent le paysage lunaire en ce début de siècle, d’autres facteurs rappellent combien celui-ci est aussi rattrapé par les contraintes au cœur des années 2020. Il est alors impossible de ne pas évoquer la question du coût environnemental et budgétaire de ces programmes.

Les grands programmes d’exploration ont toujours coûté cher : des 250 milliards de dollars du programme Apollo, on passe à une estimation basse du coût global du programme Artemis jusqu’à l’année 2025 de l’ordre de 93 milliards de dollars, soit plus de 78,6 milliards d’euros (un seul lancement Artemis est estimé à 4 milliards de dollars, plus de 3,3 milliards d’euros). Des montants tentaculaires comparés au budget spatial annuel français (2,5 milliards d’euros par an depuis plusieurs années) ou européen (l’ESA a voté un budget record d’environ 22 milliards d’euros pour trois ans).

D’ailleurs, la sécurisation budgétaire (et in fine politique) des programmes lunaires états-uniens a été un enjeu récurrent au cours de l’année 2025, les États-Unis finançant, puis dé-finançant, puis refinançant tout ou partie du programme lunaire, quitte à sabrer quelques-uns des domaines de coopération sur le sujet, notamment avec l’ESA.

Il faut aussi questionner la dimension écologique des programmes lunaires, quoique ce ne soit pas tellement une préoccupation états-unienne. Le lancement d’Artemis 2 intervient dans un monde marqué par l’intensification des effets du changement climatique. Cette concomitance interroge quant à l’adéquation de ces programmes à leur contexte environnemental et laisse aussi ouvert un autre chantier de réflexion, important à conduire, et notamment en Europe : qu’est-ce qu’une ambition lunaire correctement dimensionnée à notre époque, à la fois budgétairement et environnementalement ?

Car au-delà de la question classique et attendue de la priorisation des investissements, la question qui se pose est celle de la définition d’autres modèles d’exploration spatiale possibles – en ce sens, Artemis et l’ILRS ne fixent pas nécessairement le la de ce que devrait être une ambition lunaire en 2026.

The Conversation

Alban Guyomarc’h est membre du Groupe de travail “Objectif Lune” de l’Association Nationale de la Recherche et de la Technologie (ANRT), groupe de travail dont il coordonne les travaux. Dans le cadre de ses recherches, il est également membre du PEPR Origines de la vie, dans le cadre duquel il conduit ses recherches doctorales au Collège de France.

– ref. Artemis, Chang’e, Chandrayaan… en quoi la course à la Lune des années 2020 diffère de celle des années 1960 – https://theconversation.com/artemis-change-chandrayaan-en-quoi-la-course-a-la-lune-des-annees-2020-differe-de-celle-des-annees-1960-276469

Pourquoi l’aviation ne peut pas se décarboner sans renoncer à la croissance

Source: The Conversation – in French – By Henri Chevalier, PhD student at School of Environment, Resources and Sustainability, University of Waterloo

L’aviation commerciale transporte cinq milliards de passagers par an, mais demeure l’un des secteurs les plus difficiles à décarboner malgré les promesses climatiques. Pourquoi ? Notre recherche montre que le problème n’est pas seulement technologique, il est avant tout économique et structurel.


L’aviation est prise dans un impératif de croissance qui la pousse à croître en permanence pour survivre. Même si des carburants plus propres sont encouragés, le secteur est poussé à croître plus vite que ses émissions ne peuvent diminuer.

Le piège invisible des infrastructures

Pour comprendre cette dynamique, il faut regarder les infrastructures : avions, aéroports, pistes et autres infrastructures. Massifs et coûteux, ces actifs sont conçus pour durer des décennies — parfois un siècle —, ont été financés avec des instruments de dette à long terme et doivent être utilisés intensivement pour être rentables, créant une pression permanente à transporter toujours plus de passagers.

Notre analyse identifie quatre mécanismes qui obligent ces infrastructures à générer en permanence des revenus et à consommer ressources et énergie.

1. La contrainte de rendement financier

Les avions doivent atteindre un taux de remplissage minimal pour couvrir leurs coûts fixes. Or, la déréglementation du secteur aérien a fait chuter le rendement par passager — de 12,5 cents US par passager-kilomètre en 1970 à moins de la moitié en 2001 — faisant grimper le seuil de remplissage des avions pour atteindre la rentabilité aux États-Unis de 57 % en 1971 à près de 95 % en 2021. Les aéroports doivent aussi utiliser leurs nouvelles capacités presque au maximum pour rentabiliser l’investissement, en augmentant le trafic, les créneaux de décollage et les revenus commerciaux et de stationnement.

2. La pression d’expansion

Sous concurrence et face à la hausse du trafic, les aéroports doivent accroître leur capacité pour éviter la saturation et préserver leurs parts de marché. Lorsque l’utilisation aéroportuaire atteint environ 60 à 75 % de la capacité annuelle — seuil à partir duquel la Federal Aviation Administration recommande de planifier une nouvelle piste — l’expansion devient presque inévitable.

3. La contrainte d’utilisation minimale

Les infrastructures matérielles imposent aussi une contrainte physique : elles doivent fonctionner au-delà d’un seuil minimal et donc consommer un flux minimal de ressources pour éviter des problèmes techniques. Par exemple, les raffineries produisant du carburant aérien ne peuvent descendre sous 65 à 70 % de leur capacité sans risques pour la sécurité et la qualité du produit fini.

4. La contrainte d’entretien permanent

Un autre verrouillage physique vient du besoin d’un apport constant de ressources matérielles pour entretenir les infrastructures. Les pneus d’avion doivent être remplacés après 200 à 450 atterrissages, et la réfection des pistes représentait 60 % du ciment consommé par les aéroports étatsuniens en 2017. Plus les infrastructures vieillissent et s’étendent, plus ces flux matériels s’accélèrent.

Investir toujours plus pour rester dans le jeu

À cela s’ajoute une dynamique concurrentielle. Les entreprises doivent générer des profits croissants pour les réinvestir dans le maintien et l’expansion de leurs actifs afin d’éviter leur « dévalorisation ». Une compagnie qui n’adopte pas des avions plus efficaces risque d’être dépassée : face à la hausse du carburant, les compagnies ont donc remplacé leurs avions par des modèles plus économes pour réduire les coûts et rester compétitifs, réduisant l’âge moyen des flottes d’environ cinq ans entre 2005 et 2019.

Un aéroport qui ne modernise ou n’agrandit pas ses installations perd des parts de marché : les investissements défensifs passent par l’extension des terminaux et pistes, chaque mètre carré supplémentaire étant planifié pour accueillir environ 44 passagers de plus aux États-Unis.

Ces investissements dits « défensifs » protègent temporairement la rentabilité et permettent aux acteurs économiques de survivre. Mais ils augmentent aussi la taille et la complexité des infrastructures. Cela renforce l’effet d’engrenage décrit plus haut : les coûts fixes montent, la consommation de ressources augmente et il faut transporter toujours plus de passagers pour couvrir ces coûts.

C’est ce que nos données montrent : une hausse marquée des investissements et de la valeur des actifs fixes dans l’aviation depuis les années 1990. Les profits opérationnels ont aussi augmenté, reflétant la nécessité de financer ces investissements grandissants.

Pour résumer en une phrase, la concurrence oblige les compagnies aériennes et les aéroports à développer, entretenir et moderniser leurs actifs fixes à travers des investissements, ce qui les contraint à augmenter sans cesse le trafic aérien afin de couvrir la hausse des coûts et de générer des profits pour les réinvestir.


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Le coût caché de la croissance aérienne

L’aviation commerciale est donc confrontée à un dilemme : elle doit se développer pour survivre dans les règles économiques actuelles, mais l’augmentation du nombre de vols et de passagers accroît les émissions et compromet les objectifs climatiques.

En effet, la croissance du trafic aérien entraîne une hausse de la consommation de carburant, malgré les gains d’efficacité énergétique. Au Canada, entre 2005 et 2018, la consommation par passager-kilomètre a diminué de 20 %, mais le trafic a plus que doublé. Résultat : la consommation totale de carburant et les émissions de GES ont augmenté de 75 %. On retrouve cette même tendance pour les autres matériaux et ressources physiques : pneus, moteurs, sièges, béton pour les pistes, acier, aluminium.

L’économie circulaire peut atténuer certains impacts — 80 % des pneus d’avion aux États-Unis sont rechapés — mais les cycles de rechapage sont limités et ne compensent pas la croissance des flux. Par exemple, les pneus usagés augmentent plus vite que ceux effectivement circularisés. De plus, les pertes matérielles et énergétiques rendent impossible une circularité totale : chaque boucle exige de nouvelles ressources primaires.

Peut-on vraiment décarboner à temps sans décroître ?

Le secteur mise aujourd’hui sur trois leviers : amélioration de l’efficacité, carburants durables et compensations carbone. Mais ces solutions se heurtent à des limites structurelles. Les gains d’efficacité sont annulés par la croissance du trafic. La production de carburants durables demeure marginale et dépend de ressources limitées. Quant aux compensations, leur efficacité réelle est contestée.

Le cœur du problème est structurellement économique. Tant que l’aviation repose sur une logique d’augmentation constante du capital fixe, elle est poussée à croître le trafic aérien, et donc à émettre toujours plus de GES. L’engrenage de la dynamique du capital fixe arrimé à une concurrence pour des parts de marché se traduit en un impératif de croissance. Voilà le mécanisme économique que nous avons repéré dans cette industrie et qui opère certainement ailleurs dans l’économie avec les mêmes effets probables sur la transition.

Réduire la demande — voyager moins, privilégier le train — peut aider, mais cela ne suffit pas. La question devient politique : comment transformer les règles qui font de l’expansion du capital fixe une nécessité économique dans ce secteur ? Sans remise en cause de ces structures, la neutralité carbone risque de rester hors d’atteinte.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Pourquoi l’aviation ne peut pas se décarboner sans renoncer à la croissance – https://theconversation.com/pourquoi-laviation-ne-peut-pas-se-decarboner-sans-renoncer-a-la-croissance-276305

Iran : sous les bombes, une jeunesse qui n’a rien à perdre face à un régime qui veut tenir à tout prix

Source: The Conversation – in French – By Caroline Azad, Docteure en Sciences politiques, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Les frappes américano-israéliennes ont causé des dommages importants en Iran. Des centaines de personnes ont été tuées, de nombreuses villes ont été touchées, et plusieurs personnalités de premier plan du régime ont été éliminées, à commencer par le Guide suprême Ali Khamenei. Comment la société iranienne vit-elle cette séquence, qui intervient peu après l’écrasement extrêmement sanglant des manifestations de janvier dernier ? Entretien avec Caroline Azad, spécialiste de l’Iran, chercheuse associée à la Maison des sciences humaines de l’Université libre de Bruxelles.


Tout d’abord, une question personnelle : vos proches en Iran sont-ils en sécurité ?

Caroline Azad : Depuis samedi matin, nous n’avons eu que des bribes de nouvelles. Internet et le téléphone ne fonctionnent que par intermittence. Apparemment, tout le monde va bien, mais Téhéran est lourdement frappé, et beaucoup de gens ont quitté la capitale. L’inquiétude est évidemment très grande.

Le Guide suprême a été tué, de même que plusieurs personnalités de premier plan. Selon vous, le régime iranien peut-il tenir ?

C. A. : Le régime cherche à afficher un semblant de stabilité, notamment en annonçant l’instauration d’un conseil de direction intérimaire ; et il fait tout pour indiquer à la population qu’il n’entend rien céder, en poursuivant, malgré la situation actuelle, la répression épouvantable qu’il abat sur les Iraniens depuis fin décembre 2025. On sait qu’un certain nombre de personnes qui avaient célébré dans les rues l’annonce de la mort de Khamenei a été abattue par les forces de sécurité. Des vidéos nous sont parvenues montrant des gens, notamment des jeunes, qui exprimaient publiquement leur joie, avant même que la nouvelle soit officialisée par la télévision d’État.

Vidéo tournée à Téhéran après l’annonce de la mort d’Ali Khamenei. On entend des cris de joie provenir de nombreux immeubles.

Ce n’est pas étonnant : le massacre opéré par le régime contre les contestataires fin décembre et pendant tout le mois de janvier a entériné une rupture définitive entre le pouvoir et une grande partie de la population. Il n’y a pas de possibilité de retour en arrière. Tout au long du mois de janvier, les autorités ont fait tirer à balles réelles sur des civils désarmés, sur des familles, y compris sur des enfants. Les gens savaient qu’en sortant manifester, ils s’exposaient à un risque mortel. Souvent, avant d’aller rejoindre les cortèges, ils laissaient sur les réseaux sociaux des sortes de testaments, disant face caméra : « Je sors aujourd’hui, je sais que si je suis tué, je serai mort pour le salut de l’Iran et pour la liberté de mes compatriotes. »

J’insiste sur cette détermination absolue de très nombreux Iraniens à voir ce régime qu’ils honnissent disparaître. On parle de plusieurs dizaines de milliers de personnes tuées en quelques semaines. Ce carnage a généré un tel choc et un tel degré de désespoir au sein de la population qu’une bonne partie en est venue à demander, à exiger et à espérer une intervention extérieure sur son territoire.

Je crois qu’on n’a pas pris la pleine mesure, à l’extérieur du pays, de l’ampleur des crimes du régime. On parle là d’une véritable extermination de tous les segments de la population qui s’opposent. Mais les gens – et spécialement les jeunes qui n’ont pas connu l’Iran d’avant la révolution islamique, qui n’ont pas connu la longue et si meurtrière guerre contre l’Irak, qui n’ont même pas connu le vent d’espoir brièvement suscité en 2009 par le mouvement vert – continuent de protester, depuis 2022 et le mouvement Femme, Vie, Liberté, et jusqu’à aujourd’hui, malgré une répression d’une violence inouïe. La contestation de début 2026 a été plus massive que toutes les phases précédentes. Des foules colossales sont sorties dans la rue. Donc, pour répondre à votre question, même si le régime ne chute pas rapidement, il sait qu’il devra sans doute continuer de faire face à ce soulèvement généralisé.

Que souhaitent les contestataires en Iran ? La fin du régime ? Une réforme qui irait vers une sorte de démocratisation ?

C. A. : Il y a un constat qui est exprimé par de larges segments de la population, sinon la majorité depuis 2022 : c’est que ce régime est irréformable. Toute réforme de ce régime – et ça, la société, l’a compris – est incompatible avec sa survie. Résultat : le régime est dans une logique radicale de survie et la société a démontré sa détermination à refuser tout compromis avec ses bourreaux et demande un changement immédiat. L’appauvrissement croissant de la population depuis trente ans et le désespoir généralisé ont engendré une génération de jeunes qui n’ont rien à perdre puisqu’ils n’ont rien. Pour eux, la seule solution, c’est le changement total.

Ce changement peut-il passer par un retour, dans un rôle ou un autre, de la figure de Reza Pahlavi, fils du shah d’Iran renversé en 1979 ?

C. A. : S’il est resté actif durant toutes ses années d’exil et a maintenu le lien avec ses racines et son engagement patriotique, Reza Pahlavi a gagné en visibilité depuis 2022. Il a développé toute une stratégie de communication qui lui a permis de s’adresser directement à la nation iranienne à travers les réseaux sociaux. En janvier, c’est en large partie à son appel que les Iraniens ont répondu en descendant dans les rues en très grand nombre. Il n’incarne pas nécessairement le retour à la monarchie, mais il représente pour beaucoup d’Iraniens la possibilité d’un Iran différent, d’un Iran apaisé et qui aurait retrouvé sa dignité, où les droits civiques seraient respectés, où l’économie serait fonctionnelle et où la religion n’interférerait pas dans les affaires publiques et politiques.

Le système actuel est parvenu à tellement dégoûter la population que celle-ci le rejette en bloc. Et comme toute opposition organisée est impossible à l’intérieur, on regarde vers l’extérieur – et là, il y a, pour l’essentiel, deux mouvances : celle de Pahlavi, lequel affirme souhaiter contribuer à la mise en place d’un Iran démocratique à travers un plan de transition qu’il détaille sur son site et à propos duquel il communique depuis plusieurs années ; et celle de l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien (OMPI), mais celle-ci n’a aucune légitimité aux yeux de la population, aucun slogan n’y fait référence lors des mouvements.

Pahlavi, qui était très jeune au moment où son père a été renversé en 1979, n’a pas de sang sur les mains, alors que les Moudjahidines du peuple se sont ralliés à l’Irak de Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak et sont globalement perçus comme une organisation violente et sectaire qui a par ailleurs longtemps été classée comme organisation terroriste par plusieurs pays occidentaux, dont les États-Unis. Dans ce contexte, Pahlavi apparaît comme un acteur derrière lequel bon nombre d’Iraniens peuvent se ranger. Il dit depuis des décennies que ce qu’il veut, c’est accomplir sa mission patriotique et mettre en place une transition démocratique en Iran avec des points essentiels qui sont la laïcité, l’autodétermination du peuple et l’intégrité territoriale du pays. Ce sont des éléments qui résonnent très fort au sein de l’Iran actuel.

On a quand même vu aussi des rassemblements massifs, notamment à Téhéran, pour pleurer la mort de Khamenei. Est-il possible d’estimer quelle est la proportion d’Iraniens qui reste encore attachée à la République islamique, à son mode de gouvernement et à ses leaders ?

C. A. : Il est difficile d’avoir des chiffres précis puisqu’on ne peut pas réaliser de sondages crédibles dans le pays. Mais effectivement, en près de cinquante ans d’existence, le régime a travaillé à organiser une base loyale. Il y a des gens qui ont profité des largesses du régime en échange de leur loyauté. Sous la République islamique, un certain nombre de personnes ont obtenu un statut social, et toute une série d’avantages socio-économiques en échange de cette loyauté. Cette loyauté n’est pas gratuite, elle fonctionne car le ratio coûts-bénéfices semble encore à l’heure actuelle à leur avantage. Certains considèrent donc qu’ils auraient beaucoup à perdre en cas de changement. La République islamique s’est engagée depuis près d’un demi-siècle dans une vaste entreprise d’endoctrinement de la population. On constate aujourd’hui son échec. Même si certains continuent d’y croire, il reste difficile de mesurer leur proportion exacte ; elle n’est en tout cas pas majoritaire.

L’opposition n’est pas armée. Or le régime, vous l’avez dit, ne déposera pas les armes de lui-même. Est-il possible que des franges de l’armée, des forces de l’ordre, des pasdarans finissent par se retourner contre le pouvoir ?

C. A. : Il apparaît que, lors du massacre de janvier dernier, l’ensemble des forces de répression et de sécurité n’ont pas accepté de tirer sur les gens. On sait que les dirigeants du pays ont fait venir des membres du Hezbollah libanais, des milices irakiennes, des milices afghanes, des milices pakistanaises pour tuer un maximum de personnes. Ce qui peut indiquer que la loyauté des forces de sécurité iraniennes n’est pas aussi totale qu’on le croit généralement.

Avant même les bombardements, qui ont encore affaibli un régime déjà exsangue et enlisé dans son idéologie, certaines figures des pasdaran avaient d’ailleurs reconnu qu’il y avait eu des défections au sein de l’appareil de sécurité. Il y a des fractures importantes au niveau du système iranien. Comment vont-elles se traduire concrètement dans les prochains jours et dans les prochaines semaines ? Il est encore trop tôt que pour pouvoir le dire. Mais le régime ne tombera que par la volonté des Iraniens. Et pour cela, il faudrait, comme le souligne l’historien Clément Therme que je rejoins dans son analyse, à la fois une rupture effective au sein du système et une articulation stratégique entre des forces désidéologisées et cette opposition extérieure.

Contrairement à ce qui prévalait encore il y a quelques années, les massacres récents ont fait émerger une dynamique de convergence : cette opposition est désormais massivement plébiscitée, tant par les Iraniens de la diaspora que par ceux de l’intérieur. Il faut souligner à cet égard que les services de renseignement israéliens ont une connaissance approfondie de la situation interne en Iran. Ce niveau de maîtrise remonte à l’époque impériale. Cela signifie qu’ils disposent de sources et de relais à l’intérieur même du régime – ce n’est pas le signe d’un régime monolithique qui ne se fissure pas, au contraire.


Propos recueillis par Grégory Rayko.

The Conversation

Caroline Azad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Iran : sous les bombes, une jeunesse qui n’a rien à perdre face à un régime qui veut tenir à tout prix – https://theconversation.com/iran-sous-les-bombes-une-jeunesse-qui-na-rien-a-perdre-face-a-un-regime-qui-veut-tenir-a-tout-prix-277324

Oser enquêter face au pouvoir turc

Source: The Conversation – in French – By Pinar Selek, Maîtresse de conférences en sociologie, Université Côte d’Azur

En 1995, alors que le conflit entre la Turquie et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) s’intensifie, la sociologue Pinar Selek décide d’enquêter sur les origines du mouvement de résistance kurde. Ce travail de recherche lui vaut d’être arrêtée par la police d’Istanbul : refusant de livrer les noms des personnes interrogées, elle est torturée et emprisonnée, avant d’être acquittée à quatre reprises, puis de nouveau poursuivie. Depuis plus de vingt-sept ans, elle incarne le combat pour la liberté de penser. Dans son ouvrage Lever la tête. La recherche interdite sur la résistance kurde, qui vient de paraître aux éditions Université Paris Cité, Pinar Selek, aujourd’hui maîtresse de conférences en sociologie à l’Université Nice Côte d’Azur et membre de l’Unité de recherche migrations et société (Urmis), revient sur ces années de persécution, et fait de son récit un acte de résistance intellectuelle. Extraits.


Extrait 1

Depuis quelques mois, je vis une expérience renversante, poignante. Elle n’est ni amoureuse ni amicale… Je sens des choses qui se cassent, qui saignent énormément, qui crient à l’intérieur de moi, mais sans être pour autant une expérience corporelle. N’attendez pas un roman policier ou un conte de fées : j’ai ouvert les pages de ma recherche disparue. Sans l’avoir retrouvée. Je ne l’ai jamais retrouvée.

Je parle de ma recherche sociologique sur le mouvement kurde. La recherche dont on m’a dépossédée, qu’on m’a arrachée et qui a disparu. J’ai découvert le plus tragique de cette histoire : son effacement de ma mémoire. Jusqu’à maintenant, je raconte dans les médias qu’en juillet 1998, les matériaux de ma recherche sont devenus l’objet d’un délit politique : pour avoir prétendument porté atteinte à la nation, ils ont été confisqués par la police turque.

Tout a commencé en 1995. J’avais 24 ans et je vivais à Istanbul, dans un pays déchiré par un conflit que personne ne pouvait nommer. Depuis 1984, une guerre opposait l’État turc au mouvement kurde. Ce mouvement portait les revendications d’un peuple dont la langue s’est alors retrouvée interdite, l’histoire niée, l’existence même contestée par le pouvoir nationaliste et militariste turc.

Estimée à plus de 45 millions de personnes, cette population était divisée par les frontières nationales de la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Cette guerre s’accompagnait d’une mobilisation populaire sans précédent : malgré les 35 000 prisonniers politiques, la torture systématique, les disparitions quotidiennes, de plus en plus de jeunes Kurdes gagnaient le maquis, et les funérailles de guérilleros et guérilleras se transformaient en soulèvements. Mais il était interdit d’en parler. Il fallait employer les mots imposés par le pouvoir : ennemis, terroristes, diables. Parler d’un conflit social, ou même parler d’un conflit tout court constituait un acte dangereux.

Le pouvoir politique, en marginalisant la réflexion, en favorisant le mépris de la théorie, en banalisant l’irrationnel et l’absurdité, gouvernait les émotions. Tout cela faisait très peur. Pourtant, c’était une responsabilité de démontrer que les choses étaient plus compliquées qu’on ne le supposait et que les formulations réductrices qui résumaient la réalité étaient aveuglantes. Et pour le démontrer, il fallait d’abord enquêter. Je l’ai fait. Je refusais de plier devant cette folie. J’ai réfléchi, posé des questions.

Ainsi s’est construite une recherche-responsabilité qui m’a conduite à problématiser un mouvement social interdit, porté par une population minorisée et criminalisée, dans un contexte de guerre.

Le 11 juillet 1998, j’ai été arrêtée par la police d’Istanbul. Elle a confisqué tous mes matériaux concernant ce travail. Les cahiers, les disquettes… Elle exigeait que je livre les noms de mes interlocutrices et interlocuteurs. J’ai subi des tortures qui m’ont longtemps interdit toute activité physique ou intellectuelle.

Malgré la violence de mon supplice, j’ai réussi à préserver leur sécurité sans jamais révéler la moindre information et en respectant les règles de déontologie, à l’instar du secret professionnel de l’avocat. Devant ma résistance, l’étau de l’horreur s’est resserré : un mois après mon arrestation, alors que j’étais en prison, j’ai appris à la télévision que le pouvoir turc avait décidé de faire de moi une terroriste en m’accusant fallacieusement d’être impliquée dans l’attentat du bazar aux épices à Istanbul, alors même qu’il avait été établi que l’explosion était un accident. Après deux ans et demi de prison et quatre acquittements en 2006, 2008, 2011 et 2014, je subis, encore aujourd’hui, un harcèlement politico-judiciaire : le procès dure depuis 27 ans.

Extrait 2

J’ai ouvert les pages de ma recherche disparue. Sans l’avoir retrouvée. Je ne l’ai jamais retrouvée. Je parle de ma recherche sociologique sur le mouvement kurde. La recherche dont on m’a dépossédée, qu’on m’a arrachée et qui a disparu. J’ai découvert le plus tragique de cette histoire : son effacement de ma mémoire.

Jusqu’à maintenant, je raconte dans les médias qu’en juillet 1998, les matériaux de ma recherche sont devenus l’objet d’un délit politique : pour avoir prétendument porté atteinte à la nation, ils ont été confisqués par la police turque. […]

J’avais tous les moyens nécessaires à la reprise de mon enquête inachevée. […] Mais jusqu’alors, je n’y avais pas pensé un seul instant. C’est comme si elle était terminée. Non, elle m’a été enlevée. Et je devrais l’abandonner ? Comment un travail que j’ai commencé avec une grande curiosité et que j’ai mené avec enthousiasme jusqu’à la dernière minute peut-il rester en suspens ? Pourquoi n’ai-je pas rédigé au moins tout ce que j’avais 12 appris ?

Ma recherche a vraiment été interrompue. Ce qui est étrange, c’est que je n’ai même pas pensé que ce travail était inachevé. Avais-je intériorisé l’interdiction de mes matériaux ? Est-ce mon point de non-résistance ? Si c’est le cas, comment expliquer que je m’exprime souvent sur cette question dans l’espace public ? Ça ne semble pas être la peur. Quoi d’autre ? La fatigue ? Peu probable. Mes troubles liés au stress post-traumatique ? Un blocage ?

Sinon quoi ?

J’ai réfléchi. Ma recherche est un organisme vivant. Elle est née et elle a continué à grandir. Elle a été enlevée et non pas avortée. La naissance d’une recherche n’est pas sa publication. Ses matériaux sont blessés mais toujours en vie, en transformation, en vibration. Pour les soigner, j’écris.

Pourquoi maintenant ? Comment se fait-il que je m’en sois rendu compte soudainement, après 27 ans ? Me rendre compte de ma recherche blessée en moi. Puisque rien ne tombe du ciel, comment s’est produite cette révélation ?

Je suis vraiment étonnée. Profondément étonnée. Et c’est ce profond étonnement qui me procure la force d’écrire. J’écris pour découvrir et pour me débarrasser du désarroi.

Je vais me découvrir en écrivant. Je l’écrirai, vous le lirez. Nous le découvrirons ensemble.

The Conversation

Pinar Selek ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Oser enquêter face au pouvoir turc – https://theconversation.com/oser-enqueter-face-au-pouvoir-turc-275958

L’espace postsoviétique, un territoire lyrique au croisement d’identités et de circulations culturelles

Source: The Conversation – France (in French) – By Frédéric Lamantia, Docteur en géographie et maître de conférences, UCLy (Lyon Catholic University)

Projet de théâtre national de Tiflis (1881, aujourd’hui Tbilissi), en Géorgie, par l’architecte russe Victor Schröter (1839-1901).

D’abord art de cour, devenu au XIXe siècle vecteur d’affirmation nationale, puis instrument associé au pouvoir à l’ère soviétique, l’art lyrique des territoires postsoviétiques a connu une histoire riche de réinventions. Nous poursuivons ici notre série d’articles « L’opéra : une carte sonore du monde ».


Évoquer l’opéra dans l’espace postsoviétique ne consiste pas à décrire un patrimoine musical et architectural homogène mais demande d’analyser un vaste champ de circulations d’ordre culturel dans l’espace européen inscrites dans des territoires aux trajectoires impériales, religieuses et politiques profondément différenciées. De la Russie européenne à l’Asie centrale, du Caucase aux rives de la Baltique, l’histoire de l’opéra révèle des processus complexes d’importation, d’appropriation et de réinterprétation, où s’entrelacent dynamiques locales et projets politiques à différentes échelles.

Un art de cour importé d’Europe de l’Ouest

Tout d’abord, notons qu’avant l’implantation de l’art lyrique occidental dans ces territoires, des formes vocales préexistantes relèvent du chant liturgique orthodoxe dans les régions slaves ou de traditions orales dont le chant diphonique dans le Caucase et en Asie centrale. C’est par la suite que l’opéra s’implante dans l’Empire russe dès le XVIIIᵉ siècle comme un art de cour réservé à l’aristocratie qui en possède le monopole jusqu’en 1882.

Cette culture lyrique importée d’Italie, de France et d’une moindre mesure d’Allemagne, déborde des capitales impériales pour s’implanter progressivement sur tout le territoire. Dès le début du XIXᵉ siècle, des spectacles sont régulièrement donnés en italien. Plusieurs grandes villes se dotent de théâtres lyriques comme Kiev en 1867 ou Kharkov et Kazan en 1874.

Une esthétique liée à l’histoire et à la musique locales

L’opéra devient alors un outil important de construction identitaire tandis que son esthétique musicale tend à prendre de la distance vis-à-vis des modèles occidentaux pour mieux mettre en exergue le coloris national et la vision slavophile de l’histoire russe, caractéristiques de l’ensemble de l’opéra russe du XIXᵉ siècle.

En Russie, Mikhaïl Glinka ouvre la voie avec Une vie pour le tsar (1836), en intégrant chansons populaires et références historiques dans une forme opératique européenne. Si la matrice reste similaire, le contenu esthétique se teinte de mélodies empruntées à la vie locale.

Affirmations identitaires

Cette orientation musicale est approfondie ensuite par les compositeurs du « Groupe des cinq » : César Cui (1835-1918), Modeste Moussorgski (1839-1881), Alexandre Borodine (1833-1887), Mili Balakirev (1837-1910) et Nikolaï Rimski-Korsakov (1844-1908). Ces derniers puisent dans les chants archaïques, les modes orientalisants et les légendes nationales des matériaux rythmiques et sonores propres à souligner l’authenticité de ce lien avec le terroir et d’en affirmer l’identité. Boris Godounov, de Modeste Moussorgsky, ou le Prince Igor, d’Aleksandr Borodine, illustrent cette articulation entre identité nationale, dramaturgie historique dans un contexte de circulation des formes musicales européennes sur l’ensemble du continent.

Par ailleurs, des dynamiques comparables apparaissent dans d’autres régions de l’Empire. En Ukraine, Nikolaï Lysenko donne l’occasion à la langue et à la tradition populaire ukrainiennes de s’affirmer sur la scène lyrique, notamment avec Taras Boulba. En Azerbaïdjan, Uzeyir Hajibeyov crée Leyli et Majnun, souvent considéré comme le premier opéra dans l’Orient musulman, en combinant structure opératique occidentale et improvisation mugham. Ces œuvres témoignent d’une appropriation originale de l’art lyrique occidental via une créativité usant d’un savant métissage donnant de fait à l’identité musicale locale la possibilité de devenir un vecteur de reconnaissance culturelle.

Instrumentalisation par le pouvoir soviétique

Cependant, la révolution de 1917 marque une rupture importante. D’abord perçu comme un art bourgeois, l’opéra est rapidement instrumentalisé par le pouvoir soviétique qui l’ouvre à la classe ouvrière au sein de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Si certaines villes, comme Bakou, ont connu la construction de théâtres d’opéra avant la révolution, les années 1920-1930 puis celles d’après-guerre voient se constituer progressivement un vaste réseau de théâtres lyriques aptes à proposer des œuvres prônant l’héroïsme de l’homme soviétique, l’amour pour les proches et pour la Patrie.

En effet, sur le plan artistique, les premiers opéras soviétiques privilégient des sujets contemporains et historiques porteurs de messages idéologiques clairs. Dans les années 1930, l’influence de la chanson « de masse », largement diffusée par le cinéma sonore et la radio, conduit à une simplification du langage musical. L’opéra le Don paisible, d’Ivan Dzerjinski, incarne un style fondée sur la mélodie populaire et le chœur, visant une large accessibilité. Cette orientation esthétique montre cependant ses limites en affaiblissant parfois la profondeur dramatique.

En outre, à partir de la fin des années 1920 et surtout après la Seconde Guerre mondiale, plusieurs compositeurs cherchent des synthèses musicales plus ambitieuses à l’image de Sergueï Prokofiev, avec Semyon Kotko (1939). Les héros des opéras de cette période – ouvriers, soldats ou paysans – incarnent la vertu collective, le courage patriotique et la fidélité aux valeurs familiales et nationales dans un cadre dramatique, exaltant la grandeur du projet socialiste.

De même, Dmitri Kabalevski parvient à concilier chant populaire et formes symphoniques dans la Famille de Taras (1950), illustrant ainsi une voie médiane entre accessibilité et exigence artistique.

De surcroît, des opéras historiques, comme les Décembristes (1925), de Yuri Shaporin, côtoient des œuvres ancrées dans les traditions locales. Cette production participe à une politique de soft power interne : en célébrant l’« amitié entre les peuples », l’État soviétique valorise la diversité culturelle tout en imposant un cadre idéologique commun et la généralisation de langue russe.

D’autre part, un relatif assouplissement idéologique s’opère à partir des années 1960 permettant une diversification des formes et un regain d’intérêt pour des œuvres contemporaines, nationales ou étrangères. L’opéra ajoute ainsi son influence à celles du théâtre dramatique et du cinéma, confirmant sa capacité d’adaptation. Loin de disparaître, il demeure un espace de dialogue entre traditions locales et langages modernes puis s’emploie à dépasser les frontières, œuvrant à sa manière à une diplomatie culturelle qui s’ouvre sur l’Occident.

Enfin, l’éclatement de l’URSS après 1991 entraîne une recomposition profonde du paysage lyrique. Chaque État suit désormais sa propre trajectoire, mais partout l’opéra reste un marqueur de prestige et un outil de soft power. Les scènes postsoviétiques alternent grand répertoire européen et œuvres nationales tandis que les tournées internationales et les coproductions prolongent les échanges culturels amorcés à l’époque impériale.

Ainsi, introduit comme art de cour, devenu au XIXᵉ siècle un vecteur d’affirmation nationale puis transformé en instrument associé au pouvoir, l’art lyrique joué dans les territoires postsoviétiques porte encore aujourd’hui les traces de ces strates successives tout en continuant à innover. Dans les œuvres de Glinka, Hajibeyov, Prokofiev et bien d’autres compositeurs soviétiques, l’opéra apparaît comme un marqueur géographique révélant une histoire où identité et échanges culturels restent indissociablement liés.


Merci à Nataliia Moroz, docteur en géographie, linguiste, traductrice, actuellement médiatrice scientifique à la Société de mathématiques appliquées et de sciences humaines (Smash), qui a co-écrit cet article.

The Conversation

Frédéric Lamantia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. L’espace postsoviétique, un territoire lyrique au croisement d’identités et de circulations culturelles – https://theconversation.com/lespace-postsovietique-un-territoire-lyrique-au-croisement-didentites-et-de-circulations-culturelles-275274

Manipuler le climat à grande échelle ? Les questions qui se posent à la recherche publique

Source: The Conversation – France in French (2) – By Éric Guilyardi, Directeur de recherche au CNRS, Laboratoire d’océanographie et du climat, LOCEAN, Institut Pierre-Simon Laplace, Sorbonne Université

La géo-ingénierie solaire comprend des méthodes de dispersion d’aérosols dans l’atmosphère pour limiter l’arrivée à la surface de la Terre des rayons du soleil. Yohanes Dwi Arianto/Unsplash , CC BY

Certaines interventions visant à éviter les effets du réchauffement climatique génèrent des risques très importants, tout particulièrement la « modification du rayonnement solaire ». La recherche publique a un rôle capital à jouer pour éviter que les connaissances produites le soient essentiellement par des acteurs qui auraient intérêt à mettre en avant des données qui leur seraient favorables.


Face à l’intensification des effets du changement climatique, l’idée de limiter ce phénomène en manipulant volontairement le climat a surgi. Différentes interventions d’« ingénierie climatique » sont évoquées. Parmi elles notamment la géo-ingénierie solaire pour modifier l’arrivée des rayons du soleil à la surface de la Terre ; la géo-ingénierie polaire pour protéger la banquise de la fonte, par exemple en y cultivant de la neige ; la fertilisation de l’océan, en y injectant du fer pour activer la pompe biologique ; ou bien le blanchiment des nuages pour qu’ils réfléchissent les rayons solaires vers l’espace.

Ces propositions ont des efficacités et des risques très différents ; mais la géo-ingénierie par la modification du rayonnement solaire présente des risques collectifs à grande échelle (réchauffement brutal, modifications locales du climat…) et soulève des questions éthiques.

Quelle est la responsabilité des scientifiques lorsque de tels risques sont susceptibles d’être attachés à leurs recherches ? Dans un domaine désormais investi par divers États et acteurs privés désireux de multiplier les expérimentations dans un avenir proche, voire les déploiements à plus lointaine échéance, nous pensons que la recherche publique a un rôle capital à jouer : objectiver les questions en jeu, documenter des impacts potentiels, opérer un suivi de déploiements éventuels, éclairer correctement le public et les décideurs, éviter que les connaissances produites le soient essentiellement par des acteurs qui auraient intérêt à mettre en avant des données qui leur seraient favorables… comme cela a déjà été le cas dans l’histoire.

Qu’est-ce que la modification du rayonnement solaire et quels sont les risques associés ?

Les techniques de géo-ingénierie solaire consistent à vouloir limiter les effets de l’énergie du soleil qui arrive sur Terre, et sont présentées comme un outil possible pour atténuer les effets du réchauffement.

Parmi elles, la modification du rayonnement solaire (MRS) est aujourd’hui l’une des plus débattues et divise les communautés scientifiques. Elle consiste à injecter des particules, par exemple des aérosols soufrés, dans la stratosphère pour renvoyer vers l’espace une partie du rayonnement du soleil. Soutenue par un nombre croissant d’acteurs publics et privés (scientifiques, philanthropes, entreprises, États), elle comporte toutefois de nombreux risques.

Il est en effet établi qu’elle est susceptible d’entraîner une déstabilisation du climat local de régions entières, des écosystèmes et du cycle de l’eau (par exemple, en modifiant la mousson asiatique), ce qui pose des questions de justice et donc de gouvernance internationale.

En outre, l’arrêt des injections pourrait produire un effet rebond (ou « choc terminal »), c’est-à-dire un réchauffement brutal de la Terre dont les impacts pourraient être bien plus délétères que le réchauffement graduel en cours.

Il faut aussi envisager les potentielles utilisations stratégiques, voire malveillantes de la MRS – par exemple, un pays qui tenterait de réduire les précipitations sur le territoire d’un adversaire –, plus que jamais envisageables dans un monde fragmenté au plan géopolitique.

Des projets de recherches, des expérimentations et des déploiements en cours

Ces oppositions sont loin d’être purement théoriques. Aux États-Unis, des scientifiques, soutenus par leurs institutions, souvent des universités privées financées par des fonds publics autant que privés, se sont ainsi lancés dans de telles recherches, sans cadre légal, éthique ni soutien du public. C’est par exemple le cas du Harvard Solar Geoengineering Research Program qui explore différentes facettes des enjeux liés (connaissances scientifiques, enjeux sociaux et politiques), sans, pour l’instant, tenter d’expérience à grande échelle dans l’atmosphère.

Au Royaume-Uni, l’agence ARIA (qui, sur le modèle de la Defense Advanced Research Projects Agency, ou DARPA, aux États-Unis, a pour mission de soutenir des recherches « disruptives ») a décidé de promouvoir ces sujets et lancé des appels d’offres sur les « points de bascule » et la géo-ingénierie en 2024. Une partie de la communauté scientifique s’est vue acculée à réfléchir dans l’urgence aux enjeux éthiques.

En France, la communauté scientifique débat de la question de savoir s’il faut ou non donner suite ou non à la proposition de l’industriel F. Paulsen et d’autres mécènes de financer des recherches en géo-ingénierie polaire, notamment pour étendre ou épaissir la banquise.

La recherche publique doit objectiver les questions en jeu

Ces essais soulèvent d’épineuses questions pour la recherche publique. Lors des auditions que nous avons menées pour rédiger l’avis du comité d’éthique du CNRS (Comets) sur cette question, certains scientifiques ont fait valoir le principe de liberté de la recherche, mais aussi la « neutralité » de cette dernière : les chercheurs produisent des connaissances nouvelles qui seraient en elles-mêmes « neutres » ; aux politiques de choisir de mobiliser ces connaissances pour mettre en œuvre, ou pas, la modification du rayonnement solaire.

D’autres chercheurs affirment à l’inverse qu’il n’est pas responsable d’exposer les populations et l’environnement aux risques graves liés à de telles recherches. Ils font observer que la recherche en elle-même n’est pas neutre, car ses enjeux concernent la société, même si elle produit des connaissances fiables, c’est-à-dire robustes et utiles. Ils pointent notamment les impacts d’expériences dangereuses, mais aussi le risque que la recherche sur la modification du rayonnement solaire ne freine les efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre en nourrissant l’illusion d’un remède rapide, permettant à certains acteurs « d’acheter du temps », sans régler pour autant l’origine du problème.

Pour d’autres chercheurs enfin, il relève au contraire de la responsabilité de la recherche publique de répondre aux enjeux majeurs de notre époque, dont la lutte contre le changement climatique, y compris en empruntant des voies ou des méthodes à risques.

Au-delà de ces débats, dans un domaine désormais investi par divers acteurs désireux de multiplier les expérimentations voire les déploiements, même « contrôlés et de petite échelle », la recherche publique à la responsabilité d’objectiver les questions en jeu de façon interdisciplinaire, d’éclairer correctement le public et les décideurs, afin d’éviter que les connaissances produites le soient essentiellement par des acteurs qui auraient intérêt à mettre en avant des données qui leur seraient favorables. Ceci a déjà été le cas dans l’histoire, par exemple le financement, par l’industrie du tabac, de recherches sur d’autres sources du cancer du poumon.

Les scientifiques doivent de plus être attentifs à l’influence des financements privés de la géo-ingénierie solaire, dont les motivations peuvent correspondre moins à l’intérêt général qu’à des intérêts particuliers. Ensuite, veiller aux termes et concepts qu’ils utilisent qui peuvent être instrumentalisés dans des récits motivant le besoin « urgent » de solutions technologiques au changement climatique. À ce titre, les récits autour de potentiels « points de bascule globaux » du climat, qui engendreraient des changements brutaux et rapides, mais qui font l’objet de débats scientifiques non tranchés, sont souvent mobilisés. Que penser, par exemple, du fait que le Bezos Earth Fund, fondation d’une entreprise de la tech américaine, finance des rapports de scientifiques sur les « points de bascule globaux » ?

Comment structurer la recherche publique sur ces questions

Ainsi, le comité d’éthique du CNRS dont les deux auteurs de cet article font partie recommande de mobiliser la recherche publique sur ce sujet, avec des dispositifs solides de gouvernance et d’accompagnement : veille et suivi, dialogue interdisciplinaire, structuration d’espaces d’échanges avec la société civile, clauses de « revoyure » et « portes de sortie » afin d’évaluer, voire de stopper, des projets de recherche publique qui deviendraient dangereux.

The Conversation

Éric Guilyardi est Président de l’Office for Climate Education, organisation placée sous l’égide de l’UNESCO. Il est membre du Comité d’éthique du CNRS (COMETS) et du conseil scientifique de l’Éducation nationale. Il a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche et de l’Union Européenne.

Christine Noiville est DR au CNRS. Elle préside le COMETS, comité d’éthique du CNRS. Elle a reçu des financements de l’ANR et France 2030 (PEPR Santé numérique).

– ref. Manipuler le climat à grande échelle ? Les questions qui se posent à la recherche publique – https://theconversation.com/manipuler-le-climat-a-grande-echelle-les-questions-qui-se-posent-a-la-recherche-publique-276224

Le système de santé français expliqué aux citoyens des États-Unis en 2026

Source: The Conversation – France in French (3) – By Jean de Kervasdoué, Professeur d’économie de la santé, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Un habitant des États-Unis dépense 12 627 euros par an pour se soigner, contre 6 249 euros en France. MillaF/Shuttetstock

Un océan sépare la vision universelle française de son système de santé de la vision assurantielle des États-Unis. En France, on n’a pas de pétrole mais des médecins, des hôpitaux publics, une régulation étatique forte et des soins remboursés.


Le 1er octobre 2025, le gouvernement fédéral des États-Unis fermait ses portes, communément appelé un shutdown, faute d’accord avec un nombre suffisant de démocrates pour voter le budget du gouvernement fédéral.

Le plus long shutdown de l’histoire des États-Unis aurait pu avoir des conséquences dramatiques pour une partie de la population et, notamment pour des millions d’États-Uniens qui auraient perdu leur assurance santé. Le président Trump détricote activement ce qu’avait fait Barack Obama en améliorant l’accès des plus déshérités à l’assurance maladie, politique qu’avait poursuivie Joe Biden.

Il faut ajouter à ce recul annoncé, la très discutable politique du Secrétaire d’État à la Santé, Robert Francis Kennedy Jr. Il tient notamment des positions très controversées en matière de vaccins.

Pourtant, si la France creuse son déficit de l’assurance maladie (de 17,2 milliards d’euros en 2025))) et doit se réformer, en matière de qualité et d’accès aux soins médicaux, ce pays demeure un pays de cocagne.

Alors, comment l’expliquer aux citoyens du pays de l’oncle Sam ?

Efficacité de la médecine française

Pour expliquer le système français aux États-Uniens, je commencerai par un retour en arrière.

En 1939, un citoyen des États-Unis avait une espérance de vie à la naissance supérieure de sept années à celle d’un Français. Les choses ont changé depuis car celle-ci est, en 2024, inférieure de plus de trois années et demie : 79 pour les États-Unis, 82,5 pour la France. Pourtant, en 2025, pour se soigner, la dépense de santé par habitant correspondait à l’équivalent de 12 627 euros par an aux États-Unis, soit 14 885 dollars, et 6 249 euros en France, soit 7 367 dollars.

À l’échelle nationale, cela se traduit par un montant des dépenses dites « de santé » (elles sont surtout des dépenses médicales) de 17,2 % du PIB aux États-Unis et de 11,4 % en France. Si l’évolution de l’espérance de vie a à voir avec les modes de vie et les habitudes alimentaires (entraînant obésité et diabète), l’efficacité de la médecine joue un rôle croissant.

Il est vraisemblable que la qualité des soins pour le plus grand nombre est à la fois meilleure et plus accessible en France.

Pour ce qui est du paiement des soins médicaux, en France c’est simple : c’est un pays où l’assurance maladie vous couvre, dès la naissance. Tout résident légal est affilié de droit à l’assurance maladie et, à ce titre, reçoit des soins, gratuits pour les pathologies les plus sévères, sinon remboursés en grande partie par le régime d’assurance obligatoire et/ou le régime d’assurance santé complémentaire.

Aux États-Unis, coexistent trois systèmes de Sécurité sociale : Medicare, pour les plus de 65 ans et les personnes en situation de handicap, Medicaid pour les plus pauvres et la Veterans Health Administration) destinée aux anciens combattants.

Près de 7,8 % du coût des soins assumé par le citoyen français

Pour trente maladies graves, les soins sont remboursés à 100 % par le régime obligatoire comme le diabète de type 1 ou 2, les maladies psychiatriques ou les cancers.

Si on ajoute les assurances complémentaires « santé » – aujourd’hui quasiment universelles –, seulement 7,8 % du coût des soins en France est in fine réglé par le patient. Bien entendu, le citoyen ou la citoyenne de l’Hexagone ou son employeur auront cotisé pour financer l’assurance maladie obligatoire ou complémentaire.

Pour la plupart des Français et des Françaises, il n’y a pas ou peu de barrière financière à l’entrée. Elles se sont encore réduites pour les soins dentaires, l’optique et l’audition grâce à une politique menée par Emmanuel Macron le « 100 % santé ».).

Si quelques barrières demeurent, le système français est plus généreux que ceux des pays comparables.

Si le patient est incité à avoir un médecin de référence, son « médecin traitant » avec lequel les soins sont entièrement remboursés, il ne lui en coûtera que quelques euros quand il souhaitera déroger à la règle. Il pourra voir dans la même journée plusieurs spécialistes dont les honoraires lui seront en grande partie remboursés, si ce dernier ne pratique pas des tarifs supérieurs à ceux fixés par l’Assurance maladie (on parle de « dépassements d’honoraires »), une pratique courante dans certaines spécialités médicales.

En France, une majorité d’établissements publics

Comme aux États-Unis, il y a en France des hôpitaux publics, des hôpitaux privés à but non lucratif et des cliniques privées à but lucratif. À noter que les 31 hôpitaux universitaires (CHU) français sont tous publics.

La France a cependant un pourcentage plus élevé d’hôpitaux privés à but lucratif que les États-Unis. En 2024, la France compte 33 % de cliniques privées, les États-Unis 20 %.

Répartition des dépenses de santé aux États-Unis.
Healthsystemtracker

En France, en ville, les médecins libéraux ont la liberté d’installation et sont payés à l’acte. Dans la majorité des cas, les tarifs sont fixés par l’assurance maladie et sont très inférieurs aux tarifs états-uniens : 30 euros pour une consultation chez un généraliste en France, 150 dollars aux États-Unis, soit 127 euros.

Forte régulation par l’État en France

Bien entendu, en France, l’État est fortement impliqué dans la régulation du système.

Il n’est pas possible d’ouvrir une pharmacie sans autorisation administrative. L’État, par ses agences régionales de santé (ARS), contrôle toutes les autorisations en matière hospitalière, que les hôpitaux soient publics ou privés. L’État gère les nomenclatures de tous les actes médicaux, le tarif et le taux de remboursement de chaque médicament, radiographie ou examen de biologie. L’État, à l’échelon national nomme tous les directeurs et tous les médecins des hôpitaux publics (lesquels employaient près de 1,1 million de salariés fin 2021).

Il existe des établissements privés de grande qualité (315 000 employés en 2022) et, je le souligne encore, les médecins libéraux sont libres de leur installation et de leurs prescriptions.

Malgré tout, le système français est un des plus onéreux des pays occidentaux. L’hospitalisation y a une grande part, les spécialistes sont nombreux et la consommation de médicament y est élevée.

Si le système états-unien est plus onéreux encore, et factuellement plus inefficace, c’est parce que la concurrence entre les assurances privées produit non pas une baisse du coût des services – comme c’est souvent le cas en économie de marché – mais de l’inflation pour les primes d’assurance. Au nom d’une croyance dans les bienfaits absolus et systématiques de toute forme de concurrence, les gens aisés achètent aux États-Unis des assurances qui couvrent les honoraires des médecins réputés et les frais de séjour des hôpitaux luxueux. Ils entraînent de facto une croissance progressive du prix des biens et services médicaux.

Système états-unien inflationniste par essence

Avec le temps, les prix des producteurs de soins (ayant été rendus solvables par une partie de la demande) augmentent et cela produit de l’inflation. Le coût élevé des soins aux États-Unis, comparé aux autres pays occidentaux, est dû pour l’essentiel à une différence de prix des biens médicaux et des professionnels de santé. Le système états-unien est par essence inflationniste.

Les réformes durant le mandat de Barack Obama n’ont rien pu faire pour maîtriser cette inflation. Donald Trump dit vouloir s’y attaquer en pesant notamment sur le prix des médicaments.

À l’évidence, l’assurance maladie universelle permet le contrôle opérationnel des tarifs médicaux, du prix des médicaments et des tarifs hospitaliers. C’est la règle dans les pays de l’OCDE, à l’image de la France. Cela ne veut pas dire que les médecins ou les infirmières y soient mal payées, ou encore qu’il n’y ait pas d’accès aux découvertes médicales, mais que la régulation n’est pas laissée à un marché qui, dans le cas précis des soins médicaux, produit surtout de l’inflation.

Les États-Unis sont-ils plus socialistes ?

Pour terminer par une brève démonstration arithmétique : les dépenses publiques de santé, celles financées par les impôts et les cotisations obligatoires, représentent aux États-Unis 43 % des dépenses de santé aux États-Unis, soit 4 532 euros, soit 5 255 dollars, par habitant et par an (43 % des 10 517 euros de dépenses courantes de santé). En France, elles représentent 79,4 % de ces mêmes dépenses, soit 4 195 euros, 4 863 dollars – 79,4 % des 5 273 euros de dépenses courantes de santé au sens international par personne et par an –, le reste étant pris en charge par les complémentaires santé et les ménages.

Autrement dit, les taxes des États-Unis financent plus en valeur absolue le système de soins ! Pourrait-on considérer, de ce fait, que les États-Unis sont plus « socialistes » ? À l’évidence rien ne permet de l’affirmer, mais force est de constater que les États-Uniens payent deux fois leurs soins médicaux : une fois par leurs impôts, une fois par leur prime d’assurance.

Depuis longtemps aux États-Unis, des personnes ont fait ce constat et sont devenues de farouches partisans de l’assurance maladie universelle, à commencer par le défunt sénateur Ted Kennedy, le cadet des frères Kennedy. La probabilité qu’une telle réforme arrive sur l’agenda politique est à court terme nulle car, pour conclure par une citation de Marcel Proust, dans Du côté de chez Swann :

« Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas ; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis, sans les affaiblir. »

Les croyances dans l’efficacité universelle du marché sont donc aussi fermes que coûteuses et restent plus que jamais vivantes.

The Conversation

Jean de Kervasdoué ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le système de santé français expliqué aux citoyens des États-Unis en 2026 – https://theconversation.com/le-systeme-de-sante-francais-explique-aux-citoyens-des-etats-unis-en-2026-267123

Relations entre soignants, patients et aidants : pourquoi il faut accorder plus de place aux émotions

Source: The Conversation – France in French (3) – By Judith Partouche-Sebban, Professeur – Titulaire de la chaire Living Health, membre du département Technology Interaction, strategic Marketing & Customer Experience, PSB Paris School of Business

Ces dernières années, les chercheurs en sciences de gestion s’intéressent de plus en plus à la manière dont les émotions influencent les expériences de consommation, et le ressenti du service rendu. Dans le domaine de la santé, en revanche, cette problématique demeure sous-explorée. Et ce, alors même que les émotions façonnent chaque étape du parcours de soin, dans les hôpitaux, les cabinets médicaux ou même derrière l’écran d’une téléconsultation.


Dans les services hospitaliers, il est fréquent de voir des patients anxieux face à un diagnostic, des proches inquiets ou des soignants sous tension. Ces émotions ne sont pas de simples réactions passagères : elles déterminent la manière dont les patients perçoivent la qualité du soin, elles influencent leurs comportements, et façonnent leurs résultats de santé.

Les expériences de santé sont « émotionnellement intensives », marquées par la vulnérabilité, l’incertitude et le risque. Dès lors, comment comprendre ce rôle fondamental de l’émotion, et surtout, comment l’intégrer comme levier stratégique pour améliorer l’expérience patient ?

Les questions de santé activent des émotions fortes et persistantes

Les émotions apparaissent très tôt dans le parcours de soin. L’annonce d’un diagnostic, même lorsqu’il confirme une hypothèse déjà redoutée, déclenche un tourbillon émotionnel souvent violent : peur, détresse, colère, sentiment d’injustice. Les travaux existants montrent que ces réactions initiales influencent fortement la trajectoire émotionnelle des mois, voire des années, qui suivent.

Cette charge émotionnelle est souvent exacerbée dans les maladies chroniques ou rares. Les patients doivent intégrer dans leur quotidien une maladie visible ou non, évolutive, parfois difficile à comprendre pour l’entourage, et dont les symptômes physiques et psychologiques produisent une insécurité permanente.

Ils vivent alors une sorte de parcours ou de continuum affectif, ponctués non pas d’événements isolés, mais d’épisodes émotionnels successifs. Chaque phase dudit parcours activant des émotions différentes. Une consultation anxiogène peut réactiver des souvenirs douloureux ; une poussée de symptômes peut générer un sentiment d’impuissance ; un professionnel de santé maladroit dans son interaction peut générer frustration ou découragement.

L’émotion en santé n’est donc pas un bruit de fond : c’est une force structurante. Le patient n’est pas seulement un « usager » du système de soin. C’est un individu engagé dans un processus émotionnel complexe, qui co-construit son expérience avec les acteurs qui l’entourent.

Pourquoi les émotions transforment l’expérience patient

Les recherches en marketing et en comportement du consommateur montrent que les émotions influencent profondément les perceptions de service. En santé, cet effet est décuplé pour trois raisons principales.

Premièrement, les patients interprètent les événements du soin selon leurs préoccupations existentielles. La théorie psychologique dite de « l’évaluation cognitive » (cognitive appraisal theory, en anglais) permet de comprendre pourquoi, confrontées à une même situation, deux personnes peuvent réagir différemment. Elle postule que les émotions ne sont pas des réactions automatiques mais le résultat d’une évaluation subjective des événements : « Ce diagnostic menace-t-il ma vie ? », « Ce traitement va-t-il me permettre de redevenir moi-même ? », ou « Est-ce que je contrôle encore ce qui m’arrive ? ».

Ainsi, selon leur histoire, leurs attentes, leurs valeurs ou leurs ressources psychologiques disponibles au moment de recevoir l’information, deux patients se voyant attribuer un même diagnostic peuvent réagir très différemment, car ils lui attribueront un sens différent (menace ou défi, par exemple).

Deuxièmement, la santé touche directement à la préservation de ressources essentielles. En ce sens, une autre théorie psychologique, la théorie de la conservation des ressources (conservation of resources theory) est également éclairante. Elle montre que la perte réelle ou potentielle (autrement dit, la menace de perte) de ressources propres à l’individu génère stress et émotions négatives. Ces ressources peuvent être de nature matérielle ou non (santé, énergie, autonomie, soutien social, etc.).

Dans les maladies chroniques, ces pertes s’accumulent : fatigue durable, perte de statut, restrictions professionnelles, sentiment d’incompréhension sociale, etc. Les émotions deviennent alors un symptôme invisible, et pourtant déterminant et pesant, de l’expérience patient.

Troisièmement, les émotions influencent les comportements de santé. Des travaux soulignent que la détresse émotionnelle réduit l’observance des traitements (un patient en sécurité émotionnelle aura davantage tendance à suivre les recommandations médicales) ; elle altère la communication entre parties prenantes (patients, aidants, soignants) ; elle augmente le risque de complications ; et elle influence la capacité du patient à mobiliser ses ressources.

Reconnaître et apprendre à bien gérer ses émotions permet au patient de reprendre le contrôle sur son parcours et de mieux comprendre les enjeux thérapeutiques de sa prise en charge. D’un point de vue plus global, une meilleure gestion des émotions améliore la coordination des soins et renforce la cohésion entre les acteurs. À l’inverse, ignorer les émotions revient à ignorer un déterminant crucial de la qualité des soins.

Les émotions comme levier stratégique

Chaque interaction dans le système de santé constitue un « micro-moment émotionnel » : un rendez-vous manqué, une phrase maladroite, un manque de clarté dans l’explication d’un traitement… Ces petits événements lors des interactions entre parties prenantes déclenchent des cascades émotionnelles qui transforment la perception globale de l’expérience patient. À l’inverse, une parole rassurante, un signe d’attention ou un espace d’expression peut réduire drastiquement le stress et renforcer la confiance.

Ainsi, pour les patients, chaque interaction compte et peut être une occasion de créer de la confiance (dans les soignants, dans l’institution) ou au contraire, de générer défiance et rupture. Ceci est particulièrement vrai dans les maladies rares, où l’incertitude et la méconnaissance médicale amplifient les émotions négatives. Pour les soignants et établissements de santé, ces émotions représentent donc un levier stratégique.

Par ailleurs, contrairement à certaines idées reçues, les émotions en santé ne sont pas uniquement négatives. Elles peuvent aussi être des catalyseurs de résilience, d’adaptation ou même de changements positifs et durables vers de nouvelles priorités de vie ou de nouvelles perceptions de soi.

Plusieurs études démontrent, par exemple, que certains patients cherchent volontairement à expérimenter des situations physiquement difficiles – comme la pratique de l’escalade après un cancer – pour transformer leurs émotions douloureuses en force psychologique, dans une logique de croissance post-traumatique (en psychologie, ce concept désigne les changements psychologiques positifs qui surviennent à la suite de l’exposition à un traumatisme majeur, que ce soit en matière de perception de soi, de philosophie de vie, de relation aux autres, de développement spirituel, etc.).

Ces expériences, bien qu’éprouvantes, deviennent des espaces de reconquête du soi physique et existentiel, de son corps, d’autonomie et de sens. De ce fait, l’émotion, même négative, peut devenir un levier de valeur, pour peu que le système de soins accompagne correctement le patient.

Au-delà des diagnostics, des protocoles et des technologies, c’est bien l’émotion qui façonne la manière dont chacun vit le système de santé. Il ne s’agit pas d’un élément périphérique de l’expérience patient, mais bien de son infrastructure invisible.

Les émotions conditionnent la manière dont les patients vivent leurs soins et leur prise en charge, collaborent avec les professionnels de santé, adhèrent aux traitements, et donnent du sens à leur parcours. Les placer au centre des stratégies d’expérience patient est de ce fait une démarche nécessaire.

Cela implique de former les soignants à la compréhension des émotions, de créer des espaces de dialogue sécurisés, de développer des programmes d’accompagnement émotionnel, de considérer les émotions comme un indicateur de qualité des soins, et d’intégrer les associations de patients en tant que partenaires stratégiques.


Pour aller plus loin :

– La conférence « Les émotions : nouveau territoire de l’expérience patient », organisée dans le cadre des Matinales de la recherche, qui se tiendra le 19 mars 2026 à 9 h, sur le campus Delta de Paris School of Business Campus Delta, 16 Rue Claude Bernard à Paris.

The Conversation

Judith Partouche-Sebban ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Relations entre soignants, patients et aidants : pourquoi il faut accorder plus de place aux émotions – https://theconversation.com/relations-entre-soignants-patients-et-aidants-pourquoi-il-faut-accorder-plus-de-place-aux-emotions-277057