Au Moyen Âge, les femmes prenaient (aussi) la plume

Source: The Conversation – in French – By Justine Audebrand, Chercheuse associée au Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris (UMR 8589), post-doctorante à l’Institut Historique Allemand, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Miniature extraite de _la Cité des dames_ (1405), de Christine de Pizan (1364-v. 1430). Wikimedia Commons

Au Moyen Âge, l’alphabétisation se décline en une palette de situations : savoir lire ne signifie pas qu’on est capable de composer un texte. Seule une petite élite maîtrise l’écriture. Mais dans cette élite, il y a des femmes. Qui étaient-elles ? Et dans quels types d’écrits se sont-elles illustrées ?


Le Moyen Âge apparaît souvent comme une période sombre pour les femmes : cloîtrées dans d’obscurs monastères ou soumises à leur mari, elles auraient été tenues écartées du pouvoir et de toute forme de culture écrite.

Ce cliché, comme beaucoup d’autres, sur les prétendus temps obscurs, apparaît à la Renaissance et se développe dans l’esprit des Lumières. Or, durant les six siècles qui suivent la fin de l’Empire romain, la condition féminine est très éloignée de cet imaginaire collectif. Dans les sphères du pouvoir ou du savoir, certaines femmes tiennent alors une place éminente, qui n’est pas tout à fait la même que ce que l’on verra entre les XIIᵉ et XVᵉ siècles.

Le Moyen Âge est une longue période et de nombreuses reconfigurations politiques, économiques ou religieuses changent et affectent la condition des femmes : celles de la fin de la période sont plus connues car nous possédons davantage de sources, mais celles du début ont parfois accès à des ressources économiques ou culturelles inattendues.

Les femmes ont aussi pris part à la culture de leur temps, c’est que montrent les recherches mises en avant dans la Vie des femmes au Moyen Âge. Une autre histoire VIᵉ-XIᵉ siècle (Perrin, 2026). À une époque où l’alphabétisation était faible, c’est parfois par les femmes que se transmettait la maîtrise de la lecture et de l’écriture.

Apprendre à écrire

Pour écrire, il faut bien sûr avoir appris le geste technique qui consiste à tracer des lettres sur du parchemin. Aujourd’hui, lecture et écriture s’apprennent ensemble mais, au Moyen Âge, beaucoup de personnes savent lire sans pour autant être capables d’écrire, si ce n’est leur nom.

L’alphabétisation médiévale se pense d’ailleurs comme un spectre : il y a un monde de pratiques entre savoir lire et être capable de composer un texte complexe en latin. De ce fait, la maîtrise complète de l’écriture est réservée à une petite élite, laïque ou ecclésiastique, et de plus en plus à des professionnels de l’écrit comme les notaires qui gagnent en importance à partir du XIIᵉ siècle. Par ailleurs, les laïcs les plus susceptibles d’avoir appris à lire et à écrire disposent aussi de secrétaires : au début du Moyen Âge par exemple, les aristocrates n’écrivent pas eux-mêmes leurs lettres mais les dictent à des secrétaires, voire ne leur donnent que quelques indications.

Les femmes ne sont pas exclues de ces logiques, bien au contraire. Dans l’aristocratie laïque de la première moitié du Moyen Âge, il n’est pas rare qu’elles reçoivent une éducation poussée.

La raison en est simple : elles sont bien souvent elles-mêmes en charge de l’éducation de leurs enfants. La reine Mathilde, épouse du roi de Germanie Henri Ier (919-936), sait par exemple lire et écrire, ce qui n’est pas le cas de son royal époux et, dans la famille ottonienne (du nom de leur fils, le roi puis empereur Otton Ier), ce sont souvent les femmes qui sont les plus lettrées.

Copistes et autrices

Ce n’est pourtant pas chez les laïcs mais au sein des monastères féminins que l’on trouve le plus de femmes qui savent écrire. L’acte le plus courant est la copie de manuscrits : avant l’invention de l’imprimerie, c’est cet inlassable travail qui permet la diffusion des œuvres.

On estime qu’environ 1 % des manuscrits médiévaux ont été copiés par des femmes. Cela peut paraître infime, mais il faut avoir en tête que l’immense majorité des manuscrits ne sont pas signés par leurs copistes et qu’on ne peut donc en réalité que rarement connaître le genre du ou de la copiste. Le travail des moniales est en tout cas loin d’être déconsidéré : à la fin du VIIIᵉ siècle, les nonnes de Chelles sont les principales pourvoyeuses en copies d’Augustin d’Hippone, un des pères de l’Église les plus lus au Moyen Âge. Elles reçoivent notamment des commandes des évêques de Cologne et de Wurtzbourg.

Il est donc logique que ce soit aussi dans les monastères que l’on trouve le plus d’autrices, c’est-à-dire de femmes qui ne se contentent pas de copier des œuvres et en composent de nouvelles. Aucun genre littéraire ne leur est interdit : elles écrivent de l’hagiographie – la vie de saints, hommes et femmes –, des textes annalistiques, des traités, de la poésie et même du théâtre.

La dramaturge et poétesse Hrotsvita, qui vit au monastère de Gandersheim (en Saxe) autour de 960, est ainsi considérée comme la « première poétesse allemande » même si elle écrit, comme la plupart de ses contemporains, en latin.

Une écriture « féminine » ?

Hroswida
Hrotsvita (Xᵉ siècle)
Wikimédia

Ces textes de femmes ont été étudiés de diverses manières par les historiens, d’abord avec un brin de suspicion : quand les œuvres de Hrotsvita ont été redécouvertes au XIXᵉ siècle, d’éminents savants ont douté de leur attribution et ont cherché, en vain, à affirmer que la moniale n’avait jamais existé, ou jamais écrit…

Et ce n’est que dans les années 1980 que les spécialistes du Moyen Âge ont véritablement commencé à s’intéresser aux écrits des femmes médiévales d’avant Christine de Pizan. Ces travaux sont marqués par l’idée que l’écriture des hommes serait différente de celle des femmes. Il ne s’agit pas de l’écriture manuscrite, paléographique, puisque la différenciation genrée n’apparaît qu’au XVIIIᵉ siècle, mais du style.

Les femmes, même au Moyen Âge, parleraient plus facilement de leurs émotions et de leur famille. C’est sans doute vrai dans certains textes mais, en réalité, les textes écrits par des femmes montrent plus de similitudes que de différence avec ceux des hommes. Cela est dû, en partie, au poids des modèles anciens dans l’écriture médiévale : quand la moniale Baudonivie écrit la vie de la sainte reine Radegonde vers 600, elle a en tête le modèle par excellence qu’est la Vie de saint Martin, tout comme son contemporain Venance Fortunat qui consacre aussi un texte à la sainte.

Pour autant, en particulier à partir des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, il semble que l’écriture des femmes soit de plus en plus contrainte et que cela les cantonne parfois à certains types d’écrits. La grande réforme de l’Église connue sous le nom de réforme grégorienne cherche à mieux encadrer les pratiques des fidèles et à redéfinir le lien des femmes au sacré. Le développement des universités – réservées aux clercs et donc aux hommes – exclut aussi les femmes de tout un pan du savoir.

C’est dans ce cadre que fleurissent les femmes mystiques, dont les écrits vantent une proximité particulière avec la divinité. Mais là encore, la réalité est complexe : les visions de ces femmes sont souvent mises par écrit par leur confesseur ou un homme qui peut retravailler la matière transmise par la mystique. Même Hildegarde de Bingen, grande savante et abbesse du XIIᵉ siècle, a recours à un secrétaire. Au Moyen Âge, l’idée d’un auteur ou d’une autrice unique fonctionne rarement, et l’écrit des femmes comme celui des hommes fait souvent appel à une multitude d’intervenants ou intervenantes.

The Conversation

Justine Audebrand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au Moyen Âge, les femmes prenaient (aussi) la plume – https://theconversation.com/au-moyen-age-les-femmes-prenaient-aussi-la-plume-273919

René Cassin, un héritage moral très actuel

Source: The Conversation – in French – By Julien Broch, Maître de Conférences HDR en Histoire du droit et des institutions, Aix-Marseille Université (AMU)

La vie et l’œuvre de René Cassin se confondent en un engagement constant pour les droits humains.

Le juriste et diplomate René Cassin, dont on s’apprête à commémorer le cinquantième anniversaire de la disparition, a consacré sa vie à la défense de la dignité humaine et de la paix, alliant idéalisme et réalisme. Résistant et proche de de Gaulle, il a joué un rôle clé au sein de la France libre puis contribué à la création de l’ONU et à l’élaboration de la Déclaration universelle des droits de l’homme en 1948, ce qui lui vaudra le prix Nobel de la paix, vingt ans plus tard. Sa pensée et son action restent aujourd’hui une source d’inspiration pour relever les défis internationaux et renforcer la solidarité entre les peuples.


Le 20 février prochain, cela fera tout juste cinquante ans que disparaissait le juriste internationaliste René Cassin (1887-1976), prix Nobel de la paix 1968.

Alors que nous sommes confrontés à un monde devenu sans boussole autre que la force pour ce qui est de la conduite des relations internationales, il est rafraîchissant de revenir à la pensée et à l’action de cet universitaire passé par les universités d’Aix-Marseille, Lille et Paris, que François Mitterrand présenta comme un « professeur d’espoir » lors de son entrée au Panthéon le 5 octobre 1987.

Espoir, parce que, résilient, il a fait preuve d’optimisme de la volonté lors du déchaînement de l’hitlérisme. Ce grand blessé de la Première Guerre mondiale, qui a dû porter toute sa vie une ceinture abdominale, a cherché à se rendre utile en se faisant l’avocat à la fois idéaliste et réaliste de la dignité humaine et de la paix.

L’œuvre de celui qui a dirigé plusieurs des éminentes juridictions françaises et internationales (Conseil d’État, Conseil constitutionnel, Cour européenne des droits de l’homme…) rappelle assez qu’il est illusoire de croire en la force du droit. Elle n’est qu’une incantation. Le droit n’est fort que lorsqu’il est juste et qu’il se trouve des bonnes volontés pour le défendre.

La paix, grande affaire de tous

Que dit Cassin à nous autres du XXIe siècle ?

D’abord que quand la valeur « paix » cesse d’être la grammaire du monde, il est crucial de la rendre désirable aux peuples. C’est la raison pour laquelle, à la tête de mouvements d’anciens combattants, il s’est attaqué, d’abord officieusement, puis à partir de 1924 officiellement en tant que membre de la délégation française aux assemblées de la Société des Nations, à la « dernière tranchée », celle des droits sociaux, au sein du Bureau international du travail.

Son idée ? Mettre autour de la table les vétérans des ex-pays belligérants pour les faire travailler sur des problèmes concrets, tels que les emplois réservés pour les estropiés, l’accès aux prothèses et aux soins médicaux, la prise en charge des pupilles de la Nation, etc. C’est dire assez qu’il appartient présentement à la société civile de jeter les ponts au-dessus des océans et des autres frontières pour, en dépit du mauvais vouloir de certains grands de ce monde et de leurs idéologues, sauver ce qui peut l’être et bâtir de nouvelles coopérations.

Ensuite, face aux nouveaux « États-Léviathan », qui sont des concentrations de puissance n’ayant d’autre morale que la leur, et qui s’assoient sur le droit international dès lors qu’il s’agit de déchaîner leur force pour acquérir des ressources et des territoires, ou lorsqu’il leur plaît d’imposer sur un mode agressif leur politique commerciale aux pays tiers, il ne faut jamais renoncer à donner de la voix et à agir. Immédiatement après ce grand renoncement qu’ont été les accords de Munich, signés le 29 septembre 1938, Cassin, tout en reprenant son bâton de pèlerin du multilatéralisme et du droit international, en a appelé à la signature de partenariats stratégiques – y compris avec l’URSS – pour tenir en respect le Reich hitlérien. Et d’écrire, vu la tiédeur de certains partenaires de Paris :

« Le sort de la sécurité française est, en premier lieu, dans les mains des Français eux-mêmes. »

Une affirmation qui fait sens au moment où il est question du rétablissement partiel d’une forme de service militaire dans notre pays.

René Cassin interviewé après l’attribution du prix Nobel en 1968, Archive INA.

Qui plus est, l’expérience de la Société des Nations créée par le traité de Versailles en 1919 et des accords de Locarno, ratifiés le 1er décembre 1925, visant à assurer la sécurité collective en Europe, révèle à Cassin que les organismes et mécanismes internationaux, si audacieux soient-ils, restent lettre morte tant qu’ils n’obtiennent pas l’assentiment des opinions publiques nationales.

Face à des dirigeants ayant perdu le sens de la mesure, les peuples, prenant conscience du développement de la solidarité internationale dans les faits – parfois sous les radars de la politique et du droit –, doivent se prendre en main, mais aussi se tendre la main les uns aux autres. Il faut éduquer justement les peuples à la paix et aux droits de l’homme, leur inculquer ce qu’est la dignité humaine, et que les droits et libertés bénéficient à tous sans exception, donner à chacun le sens de ses responsabilités en tant que citoyen et en tant qu’homme ou femme. On comprend dès lors que René Cassin contribuera activement à la mise en place de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), institution onusienne spécialisée créée le 16 novembre 1945. Ce travail pédagogique est plus que jamais utile aujourd’hui. Il est de la responsabilité de tous, médias compris.

Les deux pôles du monde nouveau : la démocratie et les droits de l’homme

Par ailleurs, René Cassin, enfant des « trois frontières » (Pyrénées, Alpes, Rhin), n’a jamais opposé le patriotisme, qu’il avait chevillé au corps, à l’internationalisme (l’« esprit de Genève »).

La mondialisation des échanges commerciaux et des communications lui a fait augurer que dans le futur ce phénomène déboucherait sur une société mondiale fortement intégrée, dotée d’instances de gouvernement et d’une police commune chargées de punir les gouvernements agresseurs. Il a défendu de toutes ses forces la Société des Nations, ainsi que les traités internationaux sur le recours à l’arbitrage et la mise de la guerre hors-la-loi, en dépit de leurs imperfections. La communauté universelle aurait, selon l’universitaire juriste, un droit de regard sur l’application des droits de l’homme en tous points du globe. Mais il ne doutait pas que c’est au premier chef à chaque État qu’il appartient de garantir l’effectivité des droits fondamentaux. Il n’opposait pas, comme on a tendance parfois à le faire, l’État de droit aux droits du peuple, car il considérait que le premier est au service de la sécurité et du bien-être de tous.

Enfin, premier civil ayant rejoint de Gaulle à Londres en 1940, il a été le juriste du général, travaillant avec les armes du droit, la plume et le micro de Radio Londres à ce que la France libre soit reconnue par les Alliés. Le risque était que, compromis du fait du collaborationnisme, le régime de Vichy soit discrédité au point de signer l’effacement de la France et de ses intérêts de la scène internationale. Il s’agissait donc de garantir la restitution intégrale de son indépendance dans l’avenir.

Les accords Churchill-de Gaulle du 7 août 1940, négociés par Cassin, ont fait de la France libre la seule organisation qualifiée pour représenter la France restée au combat. Restait à convaincre les autres interlocuteurs internationaux, et notamment le président américain F. D. Roosevelt. Le professeur s’est employé pour cela à délégitimer le pouvoir maréchaliste au motif que celui-ci s’était asservi aux nazis et avait trahi les valeurs (la liberté, l’égalité, la fraternité, la justice, la démocratie et la République) et la mission historique (protéger les peuples opprimés) de la France.

Le Comité national français, à Londres, observant une minute de silence en l’honneur des otages exécutés à Nantes et à Bordeaux. De gauche à droite : André Diethelm, Émile Muselier, Charles de Gaulle, René Cassin, René Pleven et Philippe Auboyneau.
Wikimedia

L’embryon de gouvernement qui a trouvé refuge à Londres, à Brazzaville, puis à Alger a fonctionné dans le respect de ces principes éminents, d’où, par exemple, l’Ordonnance du 9 août 1944, portant rétablissement de la légalité républicaine, dont Cassin a été l’un des principaux artisans.

Chargé du portefeuille de la justice et de l’éducation au sein du cabinet gaulliste durant la guerre, il a convié des savants à réfléchir sur la régénération morale du monde une fois que celui-ci aura été libéré, et notamment sur les droits de l’homme, érigés en but de guerre par les Alliés dans la Déclaration des Nations unies du 1ᵉʳ janvier 1942.

La victoire sur les puissances de l’Axe obtenue, ce sera justement le rôle de l’Organisation des Nations unies d’articuler la paix avec les droits de l’homme ainsi que les progrès politiques et sociaux, toutes choses qui n’ont rien d’un luxe ou d’un élément accessoire. Aux côtés d’Eleanor Roosevelt et d’autres, René Cassin a pris une part très active à l’élaboration de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée solennellement à Paris, au Palais de Chaillot, le 10 décembre 1948.

Est ainsi vérifiée la locution qui dit qu’un travail acharné vient à bout de tout. C’est sans doute encore vrai aujourd’hui, quoique les informations qui nous parviennent quotidiennement soient décourageantes. Rendons alors grâce à René Cassin de nous inspirer par toute une vie consacrée aux valeurs de dignité et de solidarité humaines.

The Conversation

Julien Broch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. René Cassin, un héritage moral très actuel – https://theconversation.com/rene-cassin-un-heritage-moral-tres-actuel-274896

En Mésopotamie, le rôle très important des personnes trans

Source: The Conversation – in French – By Chaya Kasif, PhD Candidate; Assyriologist, Macquarie University

Ce bas-relief du VIIIᵉ siècle avant notre ère présente, à côté du roi d’Assyrie Sargon II, un « ša rēši » imberbe. Un des témoignages du rôle majeur joué par les hauts courtisans royaux durant l’Antiquité. Daderot/Wikimedia Commons/Oriental Institute Museum, University of Chicago. OIM A7366

Loin d’être marginalisées, certaines personnes de genre atypique jouaient un rôle central dans le culte, la politique et l’armée en Mésopotamie, montrant une forme ancienne de reconnaissance sociale.


Aujourd’hui, les personnes trans font face à une politisation de leur vie et à la diabolisation par des politiciens, certains médias et une partie de la société. Mais dans quelques-unes des premières civilisations de l’histoire, ces personnes étaient reconnues et comprises de manière totalement différente.

Dès 4 500 ans avant notre ère, en Mésopotamie dans le Proche-Orient ancien par exemple, des rôles sociaux importants, avec des titres professionnels majeurs, étaient dévolus aux personnes de genre atypique. Notamment les serviteurs cultuels de la grande divinité Ištar, appelés assinnu, et les hauts courtisans royaux appelés ša rēši. Des preuves antiques montrent que ces personnes occupaient des positions de pouvoir en raison de leur ambiguïté de genre, et non malgré elle.

La Mésopotamie

La Mésopotamie est une région qui correspond aujourd’hui principalement à l’Irak et à des régions de la Syrie, de la Turquie et de l’Iran. Faisant partie du Croissant fertile, le mot « Mésopotamie » vient du grec et signifie littéralement « terre entre deux fleuves », l’Euphrate et le Tigre.

Pendant des milliers d’années, plusieurs grands groupes culturels y ont vécu. Parmi eux, les Sumériens, puis plus tard les groupes sémitiques appelés Akkadiens, Assyriens et Babyloniens.

Les Sumériens ont inventé l’écriture en traçant des coins sur des tablettes d’argile. L’écriture, appelée cunéiforme, a été créée pour transcrire la langue sumérienne, mais les civilisations suivantes l’ont utilisée pour écrire leurs propres dialectes de l’akkadien, la plus ancienne langue sémitique.

Qui étaient les assinnu ?

Les assinnu étaient les serviteurs religieux de la grande déesse mésopotamienne de l’amour et de la guerre, Ištar.

Reine des cieux, Ištar a précédé Aphrodite et Vénus.

Cette tablette en argile néo-assyrienne (VIIᵉ siècle avant notre ère) contient 48 lignes en cunéiforme ; la ligne 31 contient un présage concernant les assinnu.
British Museum/Numéro d’inventaire 1197477001, CC BY-NC-SA

Connue des Sumériens sous le nom d’Inanna, cette déesse guerrière détenait le pouvoir politique ultime et conférait leur légitimité aux rois. Elle veillait également sur l’amour, la sexualité et la fertilité. Dans le mythe de son voyage aux Enfers, sa mort entraîne la fin de toute reproduction sur Terre. Pour les Mésopotamiens, Ištar était l’une des plus grandes divinités du panthéon. L’entretien de son culte officiel garantissait la survie de l’humanité.

Ses serviteurs, les assinnu, avaient la responsabilité de la satisfaire et de s’occuper d’elle par le biais de rituels religieux et de l’entretien de son temple. Le titre même d’assinnu est un mot akkadien lié à des termes signifiant « féminin », « homme-femme » ainsi que « héros » et « prêtresse ».

Le vase de Warka (3500–2900 avant notre ère) représente une procession pour Inanna, qui se tient à l’entrée de son temple.
Osama Shukir Muhammed Amin/Musée national d’Irak, Bagdad. IM19606/Wikimedia, CC BY-SA

Leur fluidité de genre leur venait directement d’Ištar. Dans un hymne sumérien, la déesse est décrite comme ayant le pouvoir de :

transformer un homme en femme et une femme en homme,
changer l’un en l’autre,
habiller les femmes avec des vêtements d’hommes,
habiller les hommes avec des vêtements de femmes,
mettre des fuseaux dans les mains des hommes,
et donner des armes aux femmes.

Les assinnu ont d’abord été considérés par une partie des historiens comme un type de travailleur·se religieux·se sexuel·le. Une conception qui repose sur des hypothèses anciennes concernant les groupes transgenres et qui n’est pas fortement étayé par les preuves.

Le titre est aussi souvent traduit par « eunuque », bien qu’il n’existe aucune preuve claire qu’il se soit agi d’hommes castrés. Si le titre est principalement masculin, il existe des preuves d’assinnu féminines. En réalité, divers textes montrent une résistance à la binarité de genre.

Leur importance religieuse leur attribuait des pouvoirs magiques et de guérison. Une incantation dit :

Que ton assinnu se tienne à mes côtés et retire ma maladie. Qu’il fasse sortir par la fenêtre la maladie qui m’a saisi.

Un présage néo-assyrien indique également que des relations sexuelles avec un assinnu pouvaient procurer des avantages personnels :

Si un homme s’approche d’un « assinnu » pour avoir des relations sexuelles, les interdits à son égard seront assouplis.

En tant que dévots d’Ištar, ils exerçaient également une forte influence politique. Un almanach néo-babylonien indique :

le [roi] doit toucher la tête d’un « assinnu », il vaincra son ennemi
et son pays obéira à ses ordres.

Ayant vu leur genre transformé par Ištar elle-même, les assinnu pouvaient marcher entre le divin et le mortel tout en veillant au bien-être des dieux et de l’humanité.

Qui étaient les « ša rēši » ?

Généralement décrits comme des eunuques, les ša rēši étaient des serviteurs du roi. Les « eunuques » de cour ont été recensés dans de nombreuses cultures au fil de l’histoire. Cependant, le terme n’existait pas en Mésopotamie, et les ša rēši avaient leur propre titre distinct.

Le terme akkadien ša rēši signifie littéralement « un de la tête » et désigne les courtisans les plus proches du roi. Leurs fonctions au palais étaient variées, et ils pouvaient occuper plusieurs postes de haut rang simultanément.

Cette scène de chasse au lion royal de Ninive (dans l’Irak actuel) montre des courtisans imberbes dans un char royal.
British Museum/Numéro d’inventaire 431054001, CC BY-NC-SA

Les preuves de leur ambiguïté de genre sont à la fois textuelles et visuelles. Plusieurs textes les décrivent comme infertiles, comme une incantation qui dit :

Comme un « ša rēši » qui n’engendre pas, que ton sperme se dessèche !

Les ša rēši sont toujours représentés imberbes, en contraste avec un autre type de courtisan appelé ša ziqnī (« celui qui a une barbe »), qui avait des descendants. Dans les cultures mésopotamiennes, la barbe symbolisait la virilité ; un homme imberbe allait donc directement à l’encontre de la norme. Pourtant, des bas-reliefs montrent que les ša rēši portaient les mêmes vêtements que les autres hommes royaux, leur permettant ainsi d’afficher leur autorité aux côtés des autres élites masculines.

Une stèle d’un ša rēši nommé Bēl Harran bēlī ușur, provenant de Tell Abta, à l’ouest de Mossoul, en Irak.
Osama Shukir Muhammed Amin/Wikimedia/Musée de l’Ancien Orient, CC BY-SA

L’une de leurs fonctions principales était de superviser les quartiers des femmes dans le palais – un lieu à accès très restreint – où le seul homme autorisé à entrer était le roi lui-même.

Étant si étroitement liés au roi, ils pouvaient non seulement occuper des fonctions martiales comme gardes et conducteurs de char, mais aussi commander leurs propres armées. Après leurs victoires, les ša rēši se voyaient attribuer des biens et la gouvernance de territoires nouvellement conquis, comme en témoigne l’inscription royale en pierre que l’un d’eux s’est fait ériger.

Grâce à leur fluidité de genre, les ša rēši pouvaient transcender non seulement les limites de l’espace genré, mais aussi celles séparant le souverain de ses sujets.

La fluidité de genre comme outil de pouvoir

Alors que les premiers historiens considéraient ces figures comme des « eunuques » ou des « travailleur·ses religieux·ses sexuel·les », les preuves montrent que c’est parce qu’ils vivaient en dehors de la binarité de genre que ces groupes pouvaient occuper des rôles puissants dans la société mésopotamienne.

Reconnaître aujourd’hui l’importance des personnes trans et de genre divers dans nos communautés, est, en quelque sorte, une continuité du respect accordé à ces figures anciennes.

The Conversation

Chaya Kasif ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En Mésopotamie, le rôle très important des personnes trans – https://theconversation.com/en-mesopotamie-le-role-tres-important-des-personnes-trans-273368

Le RN face à Trump et Poutine : affinités idéologiques et lignes de fracture

Source: The Conversation – in French – By Marlène Laruelle, Research Professor of International Affairs and Political Science, George Washington University

Le Rassemblement national partage un projet illibéral avec Vladimir Poutine et Donald Trump. En cas de victoire d’un candidat RN à la présidentielle de 2027, faut-il s’attendre à une nouvelle alliance entre la France, la Russie de Poutine et les États-Unis de Trump ?


La Stratégie de sécurité nationale des États-Unis, publiée en décembre 2025, a dessiné la vision sombre d’une Europe en perdition qui ne pourrait être sauvée que par l’ingérence américaine. Cette lecture non seulement d’un déclin économique et démographique, mais aussi d’une décadence politique et culturelle de l’Europe résonne largement avec la vision du monde des extrêmes droites européennes que la Stratégie soutient. Le texte reconnaît ainsi que « L’Amérique encourage ses alliés politiques en Europe à promouvoir ce renouveau de l’esprit, et l’influence croissante des partis patriotes européens donne en effet matière à un grand optimisme ». Le texte fait également écho à la vision russe de l’Europe – sans lui en être directement redevable – construite depuis près de deux décennies par le régime de Vladimir Poutine, qui présente la Russie comme le dernier bastion de la « vraie Europe » et, à ce titre, comme l’alliée naturelle de l’ensemble des « patriotes » européens.

En effet, aussi bien les extrêmes droites européennes que les gouvernements russe et américain actuels partagent un ensemble de valeurs communes que l’on peut définir comme illibérales : ils défendent la souveraineté nationale contre les institutions supranationales et multilatérales, croient en un monde multipolaire et non universaliste, promeuvent un pouvoir exécutif fort contre les droits des minorités ainsi qu’une vision homogénéisante de la nation et revendiquent des valeurs conservatrices et le respect des hiérarchies sociales traditionnelles afin de sauvegarder l’identité profonde de l’Europe.

Ce logiciel idéologique commun permet de partager un certain nombre de stratégies politiques, en particulier la dénonciation de l’Union européenne (UE), vue comme un instrument au pouvoir d’élites technocratiques, non élues, qui chercheraient à dissoudre les identités nationales dans un globalisme cosmopolite et progressiste. Steve Bannon a ainsi récemment déclaré soutenir Marine Le Pen dans l’espoir de « tuer l’Union européenne ». Toutefois, le partage d’un même logiciel illibéral n’implique pas l’automaticité de tous les alignements géopolitiques.

Ukraine, Venezuela, Groenland : de la difficulté à ajuster les positionnements stratégiques

Avec l’invasion militaire de l’Ukraine en février 2022, le Rassemblement national (RN) a été contraint d’opérer un éloignement progressif de la Russie et de réajuster son discours afin de demeurer en phase avec une opinion publique française largement critique de Moscou. Les références à l’Ukraine comme faisant partie du monde russe ont donc cédé la place à un discours plus nuancé, focalisé sur le coût économique de la guerre, mais qui, sur le plan stratégique, continue de rejoindre en partie les perspectives russes.

Ce repositionnement discursif n’efface ni l’héritage des relations entretenues avec la Russie ni la persistance de trajectoires individuelles qui continuent de structurer, de manière différenciée, les liens du parti avec des acteurs russes. Les interfaces politiques et financières portées principalement par Aymeric Chauprade et Jean-Luc Schaffhauser (tous deux ayant aujourd’hui quitté le parti) ont été bien documentées. Le positionnement prorusse assumé de Thierry Mariani a contribué à normaliser des lectures favorables à Moscou à l’intérieur du parti. L’eurodéputé Philippe Olivier, beau-frère de Marine Le Pen, ainsi que de nombreux autres candidats du parti, ont eu ou ont encore des liens directs avec la Russie. Plus récemment, c’est le cas de Patrice Hubert, nommé directeur général du RN en 2025, dont l’expérience professionnelle antérieure en Russie et le rôle passé de correspondant du FN à Moscou signalent une intégration plus discrète et managériale de la familiarité avec la Russie dans l’appareil du parti plutôt qu’un militantisme explicite.

Le RN a toujours eu un tropisme plus russe qu’américain, dû à l’histoire du mouvement, et aux orientations idéologiques de la famille Le Pen elle-même. Jean-Marie Le Pen a eu des contacts avec des figures de l’extrême droite russe, comme Vladimir Jirinovsky, depuis le début des années 1990, et Marine Le Pen avait été reçue par Vladmir Poutine en 2018 et financièrement soutenue par une banque russo-tchèque lors de sa campagne de 2017.

Alors que les autres extrêmes droites européennes ont été plus enthousiastes à la réélection de Donald Trump (par exemple l’AfD en Allemagne ou le FPÖ en Autriche), et que Giorgia Meloni en Italie s’est positionnée en leader politique national-conservateur le plus proche du monde trumpiste, le RN est resté plus ambivalent. Ces ambiguïtés ne sont pas nouvelles : dès le premier mandat du président américain, le RN avait pris ses distances avec des figures comme Steve Bannon lorsque celui-ci cherchait à créer une internationale européenne des extrêmes droites, et seuls les réseaux de Marion Maréchal s’en étaient rapprochés. Et en effet, les cercles de Reconquête autour d’Éric Zemmour, et en particulier Sarah Knafo, ont été bien plus explicites dans leur admiration pour Trump et le monde MAGA que le RN.

Le RN a préféré rester dans un « entre-deux » idéologique : Jordan Bardella n’a pas caché son admiration pour Trump au moment de sa réélection et avait prévu de se rendre à la Conférence d’action politique conservatrice (en anglais, Conservative Political Action Conference, CPAC) de février 2025 avant d’annuler au dernier moment son déplacement, après la polémique autour du salut nazi de Steve Bannon. Les contacts bilatéraux continuent également à ce jour autour du procès de Marine Le Pen, l’administration américaine (tout comme la Russe) ayant clairement interprété le jugement comme un acte politique et ne cachant pas son soutien à la candidate. Le nouveau sous-secrétaire d’État américain aux affaires économiques Jacob Helberg, connecté à la fois professionnellement et personnellement aux grands noms trumpistes de la Silicon Valley, comme Peter Thiel et sa firme Palantir, officie comme liaison entre Washington et la droite française dans son ensemble, de Reconquête au RN et aux républicains (LR).

Avec l’accélération de l’histoire voulue par l’administration Trump, la prise de distance s’est accrue dans les déclarations publiques. Le RN a pris clairement position contre l’enlèvement de Nicolas Maduro au Venezuela, y dénonçant une violation flagrante de la souveraineté nationale et du droit international. Marine Le Pen a déclaré que « la souveraineté nationale n’est jamais négociable » et Thierry Mariani que « Trump nous traite comme une colonie ». Il en va de même pour les demandes américaines d’un achat du Groenland au Danemark, Bardella ayant par exemple vigoureusement dénoncé le « retour des ambitions impériales » américaines et le chantage commercial.

Nations et empires dans le monde illibéral

On peut bien sûr interpréter le malaise du RN à l’égard de Donald Trump comme un simple ajustement discursif destiné à rester en phase avec l’opinion publique, dans une logique essentiellement électoraliste : les deux candidats du RN auront besoin des voix de la droite classique, voire des déçus du macronisme, pour tenter de gagner le second tour de l’élection présidentielle. Or la politique trumpienne fonctionne comme un repoussoir pour la moitié des Français, qui considèrent Trump comme un ennemi de l’Europe.

En outre, comme les autres extrêmes droites européennes, le RN s’est converti à une Europe des nations, qui devrait s’affirmer sur la scène internationale, tout en défaisant en grande partie le projet supranational de l’Union européenne (UE). La position du RN n’est pas aussi « EU compatible » que celle de Giorgia Meloni, mais elle n’est plus non plus favorable au « frexit », et se rapproche plutôt du positionnement de Viktor Orban. Cette Europe des nations correspond bien aux visées de la Russie comme des États-Unis trumpistes, mais elle ne leur ait pas inféodée : Meloni est en tension avec Washington sur l’aide à l’Ukraine, les droits de douane ou l’expansionnisme américain, de même qu’Orban l’est sur sa relation privilégiée à la Chine, qui déplaît fortement à Trump.

Là où le bât blesse, c’est que le projet trumpiste est plus impérial que national, considérant que les grandes puissances ont le droit d’accaparer de nouveaux territoires au détriment des États-nations existants, comme on le voit dans la rhétorique expansionniste envers le Groenland. Il peut donc entrer en contradiction avec les ambitions nationalistes des forces européennes qui lui sont pourtant idéologiquement proches. On pourrait dire qu’il en va de même pour le projet impérial russe, qui s’est aliéné des soutiens possibles dans des pays comme la Pologne, précisément par sa dimension impériale. En termes idéologiques, le parti Droit et Justice (PiS), au pouvoir entre 2015 et 2023, et bien parti pour gagner à nouveau les élections en 2027, partage en effet de nombreuses valeurs communes avec le discours russe sur la vraie Europe, chrétienne et conservatrice.

Là où l’extrême droite d’Europe occidentale voit une différence majeure entre les projets impériaux russe et américain, c’est que la conquête de l’Ukraine semble relever d’une logique de sphère d’influence extérieure à l’espace de l’UE, propre au monde dit postsoviétique, alors que la conquête du Groenland s’oppose frontalement à un pays membre de l’UE, le Danemark. Le côté mercantiliste du discours trumpien, qui conjugue des arguments sécuritaires et économiques, suscite également moins d’attrait que le discours russe, bien plus sophistiqué dans ses arguments historiques et culturels, et donc identitaires, pour justifier la prise de l’Ukraine.

On voit donc que la supposée alliance illibérale et le partage d’un agenda de transformation profonde de l’UE est limitée par des contraintes de politique intérieure : il faut suivre les opinions publiques pour qui Poutine et Trump sont des « parrains » embarrassants. Marine Le Pen ou Jordan Bardella, s’ils accèdent au pouvoir, auront sans doute pour priorité la reconduction de leur mandat et leur image de gouvernabilité dans un contexte où ils seront destituables politiquement (censure parlementaire, alternance) et contrôlables juridiquement (Conseil constitutionnel, justice administrative).

Les incertitudes qui entourent les choix stratégiques du RN en cas de victoire présidentielle tiennent ainsi moins à un flou idéologique qu’à la tension constitutive de son projet. La revendication d’un nationalisme continental européen pourrait, en théorie, faire de « l’Europe des nations » un pôle stratégique autonome, ni subordonné à Washington ni aligné sur Moscou.

Dans les faits, cependant, le parti sera contraint d’arbitrer entre deux trajectoires déjà éprouvées : une voie « à la Meloni », consistant à infléchir de l’intérieur certaines politiques européennes sans remettre en cause l’architecture supranationale (immigration, environnement, droits LGBTQIA+, etc.), et une voie « à la Orban », plus conflictuelle vis-à-vis des institutions de l’UE. Dans l’un comme dans l’autre cas, la transformation du logiciel politique européen se ferait par déplacement progressif vers des référentiels illibéraux convergents avec ceux des États-Unis trumpistes et de la Russie poutinienne, sans pour autant effacer les rivalités géopolitiques et économiques qui structurent l’ordre international.

L’illibéralisme n’ouvre donc pas sur une nouvelle « fin de l’histoire », mais sur une recomposition durable des lignes de conflit, où la convergence idéologique coexiste avec la persistance des logiques de puissance.

The Conversation

Marlène Laruelle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le RN face à Trump et Poutine : affinités idéologiques et lignes de fracture – https://theconversation.com/le-rn-face-a-trump-et-poutine-affinites-ideologiques-et-lignes-de-fracture-274127

Université : comment les premières étudiantes ont été accueillies dans les amphis, entre sarcasme et camaraderie

Source: The Conversation – in French – By Amélie Puche, Docteure en histoire contemporaine, associée au CREHS, Université d’Artois; Université de Lausanne

Cours de l’académicien Gustave Reynier à la Sorbonne dans l’amphithéâtre Descartes, en 1909. Bibliothèque de la Sorbonne, via Wikimedia Commons, CC BY-SA

C’est en 1867 que les femmes ont pu s’inscrire pour la première fois à l’université. Pour obtenir ce droit, il leur a fallu surmonter nombre de préjugés. Mais le combat ne s’est pas arrêté une fois franchi le seuil des amphithéâtres. À quelles réactions ont-elles dû faire face ? Et comment un terrain d’entente s’est-il dessiné avec les autres étudiants ?


En 1866, au moment où les femmes réclament d’accéder à l’enseignement supérieur, les rôles sociaux sont très tranchés. Ces dernières sont vouées à la sphère privée (le foyer) tandis que les hommes évoluent dans la sphère publique. L’idée est que la division biologique des sexes induirait une différence de capacités. Ainsi, ce que les hommes peuvent faire, les femmes ne le pourraient pas.

L’aptitude féminine à enfanter les placerait du côté de la nature, leur conférant un caractère instable et fragile. Elle les enfermerait également dans les tâches répétitives des soins à l’enfant, aux autres, et de la maison, seules conciliables avec les grossesses. Leur esprit serait alors tourné vers les aspects pratiques du quotidien, les détails, le rendant incapable d’abstraction ou à fortiori de création.

Si les femmes procréent, les hommes créent. Ces derniers auraient maîtrisé la nature et les sentiments qui les rendent vulnérables pour se tourner vers la culture. Ils produiraient, tant au niveau agricole, qu’industriel, commercial, financier ou intellectuel. Seul l’esprit masculin pourrait concevoir la société : les lois, les arts, la religion… et l’étudier.

Cette conception des rôles est validée par la médecine au XIXᵉ siècle, caution médicale qui renforce les assignations de genre. Pour étudier, les femmes sortent du foyer. Cela est perçu comme une transgression, d’autant que, si les auditrices libres fréquentaient déjà les amphithéâtres, s’inscrire comme étudiante signifie passer les diplômes et briguer les emplois sur lesquels ils ouvrent. Revenons sur l’histoire de cette conquête de l’université par les femmes.

Forcer les portes des amphithéâtres

Mars 1866, Madeleine Brès (1842-1921) rencontre le doyen de la faculté de médecine Adolphe Wurtz (1817-1884). Son souhait : s’inscrire, faire des études et devenir médecin. Elle passe alors le baccalauréat, obligatoire pour s’inscrire en faculté et ouvert aux femmes depuis peu. En effet, la première à réclamer le droit de se présenter aux épreuves est Julie-Victoire Daubié (1824-1874), bachelière en 1861.

Pendant ce temps, Adolphe Wurtz constitue son dossier.

S’il est favorable à l’ouverture des facultés aux femmes à titre personnel, il sait qu’il doit s’élever contre une montagne de préjugés. Ses collègues craignent surtout les troubles que les étudiantes pourraient provoquer dans les amphithéâtres, et une baisse de niveau. Car il est généralement admis que les femmes seraient moins intelligentes que les hommes.

Le doyen fait vérifier le droit : il n’y a aucun interdit légal à ce que les femmes poursuivent des études, seuls les préjugés et la tradition sont cause de leur exclusion. Il s’intéresse à la faculté de médecine de Zurich qui, en 1864, a accueilli une première étudiante : Nadedja Souslova (1843-1918). Il veut savoir si sa présence a entraîné des perturbations et si elle a réussi à suivre les cours. Tout s’étant déroulé au mieux en Suisse, il argumente et défend la demande de Madeleine Brès auprès de ses collègues, en vain.

Il conseille donc à la jeune femme de s’adresser au ministre Victor Duruy (1811-1894), ce qu’elle fait. Le jour où sa requête est examinée en conseil des ministres, c’est l’impératrice Eugénie qui préside. Elle enlève le vote en faveur de l’ouverture des facultés aux femmes. Dès 1867, de premières inscriptions féminines sont prises dans les facultés françaises.

Prendre place sur les bancs des amphithéâtres

Les étudiants se montrent plutôt accueillants. Ils se veulent des hommes nouveaux, souhaitant épouser une égale, instruite et capable d’élever leurs enfants dans des valeurs communes. Certains prennent conscience que les femmes ne sont pas inférieures intellectuellement mais ont été maintenues dans l’ignorance.

Il est vrai que, en 1867, lorsque les premières femmes franchissent le seuil des amphithéâtres, il n’existe pas d’enseignement secondaire pour elles. Il faut attendre 1880 pour que celui-ci soit créé, et encore, il est très différent de celui des garçons, sans sciences et sans latin, afin que les filles n’aient pas accès au baccalauréat. Dans ces conditions, la majorité des étudiants, en plus de se montrer courtois, partagent des conseils de lecture ou les intègrent à leurs groupes de travail en bibliothèque.

Carte postale du début du XXᵉ siècle intitulée Doctoresse, L’Étudiante
Carte postale du début du XXᵉ siècle : Doctoresse. L’étudiante.
Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne, via Wikimedia, CC BY-SA

Bien sûr, certains hommes se montrent plus réticents à accepter les femmes : bruits d’animaux voire injures, propos obscènes pour les choquer et leur faire quitter le cours, jets de boulettes de papier et même de pommes cuites. La pratique est d’ailleurs renforcée par la place attribuée aux femmes dans les amphithéâtres : les bancs du bas juste devant le bureau du professeur.

Mais c’est surtout lorsque ces dernières briguent les diplômes pour exercer un emploi que les étudiants se révèlent ennemis. Ils estiment qu’elles leur volent leurs postes. Souvent, ils refusent tout simplement de les inclure dans leurs groupes d’étude car, manquant de pratique, elles sont désavantagées lors des examens.

Parfois, des protestations plus vives peuvent avoir lieu. Par exemple, lors de la soutenance de thèse de Jeanne Chauvin (1862-1926) dans laquelle elle défend l’égalité juridique des hommes et des femmes, donc une égalité d’éducation et d’accession aux professions, les étudiants envahissent la salle et mènent un tel vacarme que la soutenance est ajournée.

L’administration ne semble pas réagir face à ces pratiques. Pour cause, en 1867, une majorité des professeurs doute du bien-fondé d’admettre les filles dans les universités. Néanmoins, ces angoisses se dissipent rapidement. Elles se révèlent particulièrement douées, réussissant un peu mieux que les étudiants aux examens. Une réalité qui se situe à rebours des conceptions du temps.

Les caricatures produites au sein des amphis

En 1867, la nouveauté qu’est l’étudiante nourrit les discours et les images, souvent pour souligner que la place des femmes n’est pas dans les amphithéâtres.

D’abord, leur santé serait en danger. Leur silhouette délicate ne leur permettrait pas de supporter les fatigues du travail universitaire, les rendant malades. L’étude ébranlerait leurs nerfs déjà fragiles, les poussant à la folie, voire au suicide.

Autre argument, le cerveau féminin ne serait pas fait pour l’étude. Certains travaux scientifiques tentent, en vain, de prouver leur infériorité intellectuelle. D’autres se contentent d’expliquer que leur intelligence est sociale et non pas logique, en raison d’une nature changeante et instable, donc incompatible avec l’enseignement supérieur.


CNRS Éditions

De plus, elles seraient des perturbatrices, menaçant la réussite des étudiants. Selon les professeurs, leurs silhouettes, leurs voix, leurs chevelures éveilleraient les instincts d’hommes encore jeunes. Selon certains de leurs camarades, elles sauraient séduire les professeurs pour réussir. Selon les journaux, elles n’hésiteraient pas à déployer tous leurs artifices pour épouser un étudiant. Mais dans ce cas, seraient-elles de meilleures épouses et mères car partageant les idées de leur conjoint ou, au contraire, d’abominables ménagères délaissant les tâches quotidiennes pour les travaux de l’esprit ?

Se dessine par-là la crainte d’assister à la destruction de la société. Car les femmes qui étudient se viriliseraient et, en vivant comme des hommes, elles gagneraient leur vie, refuseraient donc de se marier et de fonder une famille.

Toutefois, face à la réalité, des modifications dans la manière dont les étudiantes sont dépeintes apparaissent. Les « premières » prouvent qu’elles peuvent réussir sans altérer leur santé. De plus, loin de perturber les étudiants, elles les pousseraient à travailler davantage. Et, tout cela, sans forcément refuser leurs demandes en mariage…

The Conversation

Amélie Puche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Université : comment les premières étudiantes ont été accueillies dans les amphis, entre sarcasme et camaraderie – https://theconversation.com/universite-comment-les-premieres-etudiantes-ont-ete-accueillies-dans-les-amphis-entre-sarcasme-et-camaraderie-271135

La Chine, leader de la décarbonation des économies du Sud

Source: The Conversation – in French – By Mary-Françoise Renard, Professeur d’économie, Université Clermont Auvergne (UCA)

La Chine émet à présent des obligations « pandas » vertes, finançant des projets de fermes solaires ou de stations d’épuration des eaux usées dans les pays du Sud. MdvEdwards/Shutterstock

Très engagée dans la décarbonation de son économie, la Chine est devenue la première, et la plus innovante, productrice mondiale d’énergies vertes. Cette position lui permet de conforter ses relations avec les pays du Sud, en répondant à leurs besoins tout en servant ses propres objectifs d’étendre son influence, d’écouler sa production et d’approfondir l’internationalisation de sa monnaie. L’objectif : être la première puissance mondiale en 2049.


L’image d’une alliance entre grands pays du Sud global lors de la rencontre Xi Jinping, Vladimir Poutine et Narendra Modi pendant la réunion de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Tianjin en septembre 2025, est un message aux pays du monde occidental : il existe une alternative au multilatéralisme.

L’importante délégation chinoise à la COP 30 en novembre 2025, au Brésil, et l’organisation dans ce cadre, d’un évènement sur la coopération Sud-Sud relatif au climat, illustre l’un des principaux vecteurs de cette coopération. La Chine est devenue le premier investisseur mondial dans les énergies renouvelables.

Cette stratégie vise à servir l’ambition chinoise de devenir la première puissance économique mondiale en 2049. Elle doit notamment lui permettre de jouer un rôle majeur dans la définition des normes et des standards internationaux.

Une stratégie offensive pour concurrencer l’Occident

L’affaiblissement des économies occidentales lors de la crise financière de 2007 a été concomitante de la volonté des pays du Sud de monter en puissance dans la gouvernance mondiale.

La création des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) en 2009 et le discours de Wen Jiabao, alors premier ministre de Hu Jintao, à Davos la même année, illustrent cette volonté d’être leader de ce mouvement. La Chine est progressivement passée d’une stratégie « profil bas » avec Deng Xiaoping à la stratégie offensive d’une économie innovante pouvant concurrencer les économies développées dans de nombreux secteurs.




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À l’heure où les États-Unis se marginalisent dans la lutte contre le réchauffement climatique et où l’Europe souffre de ses désaccords, la Chine se positionne comme le fournisseur de technologies vertes aux pays du Sud et le défenseur de leurs intérêts. Elle peut leur permettre d’accélérer la décarbonation de leur économie à un coût assez faible, de bénéficier d’investissements qui créent des emplois et peuvent générer des transferts de technologie. Elle sert un double objectif :

  • offrir des débouchés pour écouler ses surproductions, poursuivre la montée en gamme de son industrie et renforcer sa position de leader dans les technologies vertes ;

  • accroître l’internationalisation de sa monnaie, pour limiter les dépendances à l’extraterritorialité du dollar.

Une demande croissante de technologie chinoise par les pays du Sud

Éoliennes, panneaux solaires, batteries, la Chine est le premier producteur d’énergies vertes dans le monde. C’est principalement par la technologie que la Chine envisage la décarbonation de l’économie. Par exemple, en matière de panneaux solaires, la Chine dispose de 80 % de la capacité de production mondiale à chaque stade de la chaîne de valeur. La domination est encore plus forte dans les batteries avec 85 % de maîtrise de la chaîne de valeur.

Elle dispose d’un quasi-monopole dans la technologie de traitement des terres rares qu’elle possède en grande quantité. Sa compétitivité en matière de transports décarbonés illustre les efforts faits dans ce domaine grâce aux différents plans, notamment Made in China 2025.

S’agissant des véhicules électriques, on retrouve la traditionnelle intégration des pays d’Asie et des entreprises chinoises – BYD, China’s Sunwoda Electric Company, China’s Zhejiang Geely Holding Group, etc. Ces dernières ont créé des usines de voitures électriques et de batteries en Thaïlande, au Vietnam, en Malaisie et en Indonésie. Les investissements de l’entreprise China’s Sunwoda Electronic Company et de Chery doivent permettre respectivement à la Thaïlande et au Vietnam de devenir des acteurs majeurs dans la chaîne de valeur des véhicules électriques.




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Dans ce domaine, c’est tout un écosystème qui est proposé par Contemporary Amperex Technology Co. Limited (CATL), la plus grande usine chinoise de batteries, s’appuyant sur une joint-venture (coentreprise) sur le nickel avec l’Indonésie pour construire des capacités locales grâce à l’expertise chinoise.

Internationalisation de sa monnaie, le renminbi

Entre 2000 et 2023, la Chine a prêté 36,67 milliards d’euros aux pays africains pour développer l’accès à l’électricité sur le continent.

La construction de centrales hydroélectriques concentre 63 % des financements chinois de production d’électricité en Afrique entre 2020 et 2023, notamment en Zambie et en Angola. Les entreprises chinoises ont là aussi une position très dominante sur les chaînes de valeur de la transition énergétique, qu’il s’agisse des panneaux photovoltaïques ou des systèmes de stockage par batteries.

Sa compétitivité dans ce domaine lui permet de servir un autre objectif : l’internationalisation de sa monnaie. L’Arabie saoudite a accepté que le pétrole qu’elle vend à la Chine lui soit payé en renminbi (RMB) et attend en échange des investissements chinois dans les énergies renouvelables.

Obligations « pandas »

Grâce à des obligations libellées en renminbi, la Chine peut soutenir des projets dans les pays du Sud sur trois marchés : le marché obligataire panda onshore, le marché obligataire dim sum offshore et le marché obligataire offshore des zones de libre-échange (free-trade zones, FTZ), qui connaissent une forte croissance. Rappelons qu’une obligation est une dette émise par un État, une entreprise ou une collectivité locale sur un marché financier. Lorsqu’un étranger émet une dette sur un marché financier chinois, en renminbi, elle est qualifiée d’« obligation panda ». Lorsque ce titre de dette en renminbi est émis sur un marché étranger (off-shore), c’est une « obligation dim sum ».

En 2023, l’Égypte émet une obligation panda durable d’un montant de 3,5 milliards de renminbi (362 millions d’euros), avec le soutien de la Banque africaine de développement (BAD) et de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII).

En 2024, c’est l’entreprise brésilienne de pâte à papier Suzano qui émet 1,2 milliard de renminbi (140 millions d’euros) en obligations vertes pandas, avec l’aide de la Banque de Chine. Ces fonds ont été affectés à des plantations d’eucalyptus qui séquestrent le carbone tout en protégeant les forêts indigènes.

La Chine soutient le financement de forêts d’eucalyptus au Brésil pour séquestrer le carbone.
JoaSouza/Shutterstock

Ces obligations panda sont particulièrement adaptées aux projets à grande échelle comme les fermes solaires et les stations d’épuration des eaux usées. La Chine accroît sa présence dans des financements en partie délaissés par les États-Unis, et qui sont de plus en plus souvent le fait de banques commerciales.

Elle fournit aussi des services de conseil. La Tunisie a fait appel à la Chine pour l’aider à lutter contre la pollution industrielle. Le gouvernement tunisien compte ainsi sur les capacités d’expertise chinoises pour éradiquer la pollution d’une usine de produits chimiques de Gabès (près de Sfax, au sud-est du pays) émettant des gaz toxiques entraînant des problèmes de santé pour les riverains, .

Objectif de leadership

Si la Chine participe activement à la décarbonation de l’économie, en servant un intérêt global, la lutte contre le réchauffement climatique, elle sert aussi son objectif de leadership. La domination des entreprises chinoises se renforce au fur et à mesure que les pays investissent dans les projets hydroélectriques, solaires, nucléaires notamment, comme en Afrique australe.

La Chine conforte son influence sur les pays du Sud en répondant à leur demande et en offrant une alternative à leurs relations avec les pays occidentaux, même si cela s’accompagne d’une certaine méfiance et de nombreuses tensions.

The Conversation

Mary-Françoise Renard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La Chine, leader de la décarbonation des économies du Sud – https://theconversation.com/la-chine-leader-de-la-decarbonation-des-economies-du-sud-264419

Soixante ans après Astérix, Idefix® se lance à son tour dans la conquête spatiale

Source: The Conversation – in French – By Julien Baroukh, Chef de projet du rover Idefix pour la mission MMX, Centre national d’études spatiales (CNES)

Le rover Idefix<sup>®</sup> se posera à la surface de Phobos et sera à la fois un éclaireur pour la sonde MMX et un enquêteur scientifique de terrain. ©DLR, CC BY-NC-ND

Cette année, une mission internationale menée par le Japon va décoller en direction des lunes de Mars. Pourquoi se pencher sur ces corps célestes ? Quels sont les défis à relever pour faire de la mission un succès ? Le chef de projet côté français nous emmène en coulisse.


Les lunes de Mars, Phobos et Deimos, intriguent : très petites et proches de Mars, les modèles scientifiques n’arrivent pas à déterminer d’où elles viennent. Sont-elles le résultat d’un impact géant sur la planète rouge ? Ou bien sont-elles des astéroïdes capturés par la gravité de cette dernière ? Ont-elles évolué depuis leur formation ? Répondre à ces questions permettra d’améliorer la compréhension de la formation et de l’évolution du système solaire, avec, à la clé, la question de l’origine de l’eau sur Mars… et sur la Terre.

En octobre 2026, la mission japonaise MMX (pour Martian Moons eXploration) décollera de Tanegashima, au Japon, vers la lune martienne Phobos. À son bord, le premier rover (ou « astromobile ») de conception et fabrication franco-allemande, appelé Idefix®, un petit robot sur roues conçu pour explorer la surface de Phobos. Ainsi, soixante ans après le décollage du premier satellite français A1, surnommé Astérix, à bord de la fusée française Diamant depuis la base spatiale d’Hammaguir en Algérie – et qui faisait de la France la troisième puissance spatiale, c’est son fidèle compagnon Idefix® qui s’élancera à son tour vers l’espace, célébrant la coopération internationale dans l’exploration spatiale.

Une mission pour étudier Phobos, une des lunes de Mars

Déterminer l’origine des deux lunes martiennes est l’objectif que s’est fixé l’agence spatiale japonaise, la JAXA. Pour cela, elle a imaginé et mis sur pied la mission MMX en coopération avec plusieurs agences internationales. Elle ira étudier Phobos et Deimos sur place : depuis l’orbite d’abord, au moyen de plusieurs instruments scientifiques, puis en se posant à la surface de Phobos pour y collecter des échantillons, qui seront renvoyés vers la Terre, avec un retour prévu en 2031.

Le Cnes, l’agence spatiale française, contribue à plusieurs titres à cette extraordinaire aventure. Tout d’abord avec son expertise sur les trajectoires planétaires : ses équipes participeront à la validation des calculs de leurs homologues japonais. Ensuite avec la fourniture d’un instrument scientifique, le spectromètre imageur MIRS, qui permettra d’observer Phobos et Deimos (et aussi l’atmosphère de Mars) dans l’infrarouge. Et enfin avec la mise à disposition du petit rover Idefix®, conçu en collaboration avec l’agence spatiale allemande, le DLR (Deutsches Zentrum für Luft- und Raumfahrt), pour explorer la surface de Phobos pendant au minimum cent jours.

Un casse-tête d’ingénierie

Les challenges à relever pour Idefix® sont nombreux, car explorer la surface de Phobos est un véritable défi : il n’y a pas d’atmosphère, les températures sont extrêmes, de – 200 °C la nuit à + 60 °C le jour, et la gravité y est très faible (environ 2 000 fois moins que sur Terre) et varie du simple au double selon le lieu où l’on se trouve.

photo du rover en salle blanche
Le rover Idefix® en configuration de croisière, c’est-à-dire sa configuration quand il est accroché à la sonde MMX : il a les jambes et les panneaux solaires repliés, ainsi que les protections des différentes appendices fermées.
Cnes, Fourni par l’auteur

Un vrai casse-tête que les équipes d’ingénieurs ont dû résoudre en plus des contraintes techniques très fortes inhérentes aux projets spatiaux, telles que la masse allouée, la puissance électrique disponible ou encore l’encombrement très réduits. Le résultat est un rover de moins de 25 kilogrammes, de 45 centimètres par 40 centimètres par 35 centimètres – environ la taille d’un micro-onde – avec quatre roues et alimenté par quatre petits panneaux solaires d’une puissance max d’environ 15 watts chacun.

Les objectifs de mission assignés à Idefix® sont triples.

Tout d’abord, Idefix® est un éclaireur. Il se posera le premier sur le sol jusqu’ici inconnu de Phobos et permettra de mieux caractériser son état et son comportement, avant que la sonde MMX atterrisse à son tour pour y recueillir des échantillons et les rapporter sur Terre. En effet, la très faible gravité de Phobos rend le régolithe, cette couche de sable et de gravier à la surface, très imprévisible : sable mouvant ? ou bien croûte parfaitement rigide ? La sonde MMX ne veut pas le découvrir lors de son propre atterrissage, et c’est donc Idefix® qui prendra les risques à sa place.

Ensuite, Idefix® est un démonstrateur technologique, et ce, à plusieurs titres. Il sera le premier objet à rouler sur un corps céleste avec une gravité aussi faible (milligravité), ouvrant ainsi la voie à une nouvelle méthode d’exploration spatiale. Il démontrera les capacités de navigation autonome fondée sur la vision, permettant d’étendre les rayons d’action de telles explorations. Enfin, il testera de nouvelles technologies avioniques (ordinateur de bord, système de communication, etc.) issues des nanosatellites d’observation de la Terre, mais dans un cadre interplanétaire.

Enfin, Idefix® est un explorateur scientifique in situ équipé de plusieurs instruments : quatre caméras dans le domaine visible, un radiomètre et un spectromètre à effet Raman, qui pourront bénéficier de la capacité du rover à se mouvoir pour étudier plusieurs zones.

Explorer la surface de Phobos grâce à quatre instruments, en se déplaçant

En explorant des zones non perturbées de la surface de Phobos, Idefix® déterminera les propriétés physiques du matériau de surface et caractérisera l’homogénéité de la surface dans une plage allant de 0,1 millimètre à plusieurs dizaines de mètres. Ainsi, Idefix® apportera un éclairage unique, une passerelle entre les études menées à distances depuis l’orbite par la sonde et l’analyse des échantillons qu’elle rapportera sur Terre.

illustration
Illustration d’Idefix® pointant ses panneaux photovoltaïques vers le Soleil.
Jean Bertrand, Cnes, Fourni par l’auteur

Deux des caméras sont situées à l’avant du rover, les navcams. Elles sont en premier lieu conçues pour le pilotage du rover en permettant de reconstituer le terrain devant Idefix® en trois dimensions. Elles offriront des informations de contexte scientifique aux autres instruments du rover, et leur résolution (4 mégapixels) permettra aussi de conduire des études géomorphologiques de la surface de Phobos.

À côté des navcams, le radiomètre miniRAD étudiera les propriétés thermiques du régolithe et des roches à la surface de Phobos, en mesurant leur rayonnement infrarouge. À l’aide de modèles mathématiques, ces mesures permettront de déterminer des éléments clés de minéralogie, comme l’inertie thermique de la surface, la porosité et l’émissivité du régolithe ou des roches étudiées, apportant ainsi un éclairage sur les processus géologiques à l’œuvre à la surface de Phobos.

Les wheelcams observeront chacune le mouvement des roues du rover et leur interaction avec le régolithe. On pourra en tirer des informations sur les propriétés mécaniques et dynamiques de la surface et aussi, grâce à des LED, sur la composition des grains.

Enfin un spectromètre Raman, orienté vers le sol, permettra de conduire des analyses minéralogiques de la surface de Phobos. Sa plage spectrale permettra de détecter une grande variété de minéraux.

Mais avant même d’explorer la surface de Phobos, le rover Idefix® va vivre des aventures mouvementées. Tout d’abord, le lancement en lui-même est toujours un moment critique. Puis Idefix® devra passer un peu plus de deux ans accroché à la sonde, soumis aux radiations, au vide spatial et aux variations extrêmes de températures. Enfin, il lui faudra survivre à la phase très critique d’atterrissage en terre inconnue.

The Conversation

Julien Baroukh ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Soixante ans après Astérix, Idefix® se lance à son tour dans la conquête spatiale – https://theconversation.com/soixante-ans-apres-asterix-idefix-sup-sup-se-lance-a-son-tour-dans-la-conquete-spatiale-273034

Défendre la démocratie à Prague : comment un président et 100 000 manifestants ont mis le camp illibéral en échec

Source: The Conversation – in French – By Jan Rovny, Professor of Political Science, Centre d’études européennes et de politique, Sciences Po

La République tchèque vit depuis octobre 2025 une cohabitation tendue entre le président (aux pouvoirs constitutionnellement réduits) Petr Pavel et le gouvernement illibéral conduit par le milliardaire Andrej Babiš. Cette tension vient de connaître un épisode dont les leçons vont au-delà du seul cas tchèque : appuyé par l’opinion publique, le président a réussi à tenir bon et à empêcher la nomination au gouvernement d’un politicien particulièrement extrémiste.


La semaine dernière, la République tchèque a été le théâtre d’une confrontation politique intense entre le président et le gouvernement, qui a finalement conduit quelque 100 000 personnes dans les rues de Prague.

Ces événements, déclenchés par la tentative de nomination d’un politicien controversé à un poste ministériel, ont incarné un clivage politique typique entre des illibéraux cherchant sans scrupules à dominer la scène politique et des défenseurs de l’ordre démocratique libéral – un clivage qui se décline aujourd’hui sous des dizaines de formes dans les démocraties développées. Les événements de Prague sont remarquables en ce qu’ils montrent comment les démocrates libéraux peuvent l’emporter.

Que s’est-il passé ?

Le cœur du différend réside dans le refus du président tchèque Petr Pavel de nommer Filip Turek, président d’honneur du parti des Motoristes – membre junior de la coalition gouvernementale – au poste de ministre de l’environnement. Turek, homme d’affaires et pilote automobile, est connu pour avoir vendu des médicaments alternatifs contre le Covid, pour collectionner des objets du Troisième Reich et banaliser le nazisme, ainsi que pour une longue série de propos racistes, sexistes et homophobes. Dans sa déclaration de rejet de la candidature de Turek, le président a invoqué l’incompatibilité des opinions et des actes de Turek avec les principes fondamentaux de la Constitution et de l’ordre juridique de la République tchèque.

Le différend s’est intensifié lorsque le chef des Motoristes, le ministre des affaires étrangères Petr Macinka, a critiqué le président Pavel et laissé entendre que lui-même et son parti cesseraient toute communication avec la présidence, limitant ainsi la capacité du chef de l’État à participer aux activités de politique étrangère.

Après une levée de boucliers de l’opposition, l’organisation civique « Un million de moments pour la démocratie » a réagi en appelant à une manifestation de soutien au président Pavel et contre le chantage politique de Macinka. Celle-ci a rassemblé environ 100 000 personnes dans la vieille ville de Prague, le 1er février 2026.

Des sondages d’opinion antérieurs indiquent que plus de 60 % des Tchèques considèrent Turek comme un candidat inapproprié à un poste ministériel, tandis que le président Pavel demeure le responsable politique le plus digne de confiance, avec 58 % de soutien dans l’opinion publique.

Peu après, Petr Pavel a rencontré le premier ministre milliardaire Andrej Babiš qui, sensible à l’opinion publique, a accepté la position du président et appelé à une nouvelle proposition de nomination ministérielle, mettant de facto les Motoristes et le ministre des affaires étrangères Macinka sur la touche.

Quel est le contexte ?

Comme tant de démocraties aujourd’hui, la République tchèque est traversée par un fossé entre, d’un côté, des forces politiques illibérales qui remettent en question les bénéfices de la démocratie libérale, de la coopération internationale et de l’intégration européenne, et, de l’autre, un camp libéral convaincu du caractère irremplaçable de l’ordre démocratique libéral fondé sur l’État de droit et la protection des droits humains et des libertés civiles.

Après les élections législatives d’octobre 2025, un nouveau gouvernement composé de trois partis illibéraux disparates est arrivé au pouvoir — en République tchèque, c’est le gouvernement qui dispose de l’essentiel des leviers de l’exécutif. Toutefois, le président Petr Pavel, général à la retraite qui a battu Andrej Babiš lors de l’élection présidentielle de 2023, constitue un important correctif constitutionnel.

Mais ce gouvernement est un mariage de convenance qui représente déjà un casse-tête pour Babiš. Comme je l’ai soutenu précédemment, son succès électoral pourrait encore s’avérer une victoire à la Pyrrhus. Les trois partis au pouvoir partagent certes une critique illibérale du statu quo ; mais ils divergent sur des points importants.

Le principal parti gouvernemental, ANO (Action des citoyens mécontents), formation technocratique de Babiš, est organisé pour servir de manière opportuniste les intérêts économiques de son dirigeant. Compte tenu des diverses procédures judiciaires visant Babiš, le rôle actuel d’ANO est de garantir le maintien de son immunité parlementaire. Son illibéralisme est donc avant tout stratégique. Sa critique sélective de l’Europe, ses allusions à la migration illégale ou son opposition à la régulation climatique se combinent à un soutien social ciblé à certains segments de la population. Cet illibéralisme modéré mobilise l’électorat d’ANO parmi les votants moins diplômés et ruraux, sans heurter directement les intérêts économiques ouest-européens de Babiš, ses contacts au sein de l’Union européenne (qui incluent le président Macron) ni son modèle économique fondé sur les subventions de l’État et de l’UE.

Le second parti gouvernemental, le SPD (Liberté et démocratie directe), classé à l’extrême droite, est plus dogmatiquement centré sur l’opposition à la migration, à l’internationalisme — en particulier à l’UE, qu’il souhaite quitter — et de plus en plus, aussi, au soutien tchèque à l’Ukraine. Son chef, Tomio Okamura, récemment désigné président de la Chambre basse du Parlement, appelle à donner la priorité aux citoyens tchèques avant tout. Son discours du Nouvel An, dénonçant les initiatives tchèques de soutien à l’Ukraine, qualifiant le gouvernement ukrainien de « junte autour de Zelensky » et affirmant que l’UE se dirige vers une « troisième guerre mondiale », a constitué une gêne pour le gouvernement. Le SPD combine ses appels nativistes avec un soutien social ciblé aux groupes défavorisés dans des domaines tels que les retraites, l’accès au logement abordable et le contrôle du coût de la vie.

Les Motoristes constituent la troisième composante du gouvernement. Fondés par un groupe de conservateurs de droite désabusés, ils combinent des positions économiques libertariennes avec un traditionalisme masculiniste. Ils aiment les gros moteurs thermiques et les faibles impôts. Cette dernière position, toutefois, peut les mettre en porte-à-faux avec leurs partenaires de coalition, dont les politiques sociales nativistes exigent des niveaux de dépenses plus élevés.

Répartition des partis tchèques sur le spectre politique.
Chapel Hill Expert Survey

La figure ci-dessus, fondée sur les travaux de l’équipe du Chapel Hill Expert Survey présente les positions des partis gouvernementaux (triangles) et d’opposition (cercles) tchèques en matière de soutien à la démocratie libérale (axe vertical) et de positionnement économique gauche-droite (axe horizontal). Elle montre que l’espace politique tchèque est relativement resserré sur les questions économiques, mais plus dispersé sur la question démocratique. Alors que les formations d’opposition soutiennent clairement les principes constitutionnels libéraux — particulièrement un exécutif contraint et une justice indépendante — du pays (nombre de leurs dirigeants se sont exprimés en faveur du président Pavel), les trois partis gouvernementaux se situent du côté illibéral du spectre — les Motoristes étant en tête sur ce plan (notons que ces données ont été collectées début 2025, avant les dernières élections).

La figure met également en évidence les divisions du gouvernement sur les questions économiques. Alors qu’ANO et le SPD se situent à l’extrémité gauche de l’espace politique tchèque, les Motoristes — qui oscillent entre libertarianisme économique et autoritarisme culturel — comptent parmi les plus à droite.

La fragilité de cette coalition gouvernementale, divisée entre hommes d’affaires en quête de profits, radicaux nativistes et marginaux fascinés par le nazisme, ainsi que sur des priorités économiques fondamentales, a conduit Andrej Babiš à minimiser le conflit politique avec la présidence et à rechercher une remise à zéro politique.

Pourquoi cela importe-t-il ?

Les récents événements à Prague constituent une scène mineure dans le drame des luttes démocratiques qui se jouent aujourd’hui dans la plupart des démocraties développées. La semaine écoulée met toutefois en lumière la manière dont la démocratie peut se protéger contre des tentatives sans scrupules de contournement des normes libérales. La position inébranlable, guidée par la Constitution, des forces politiques de contre-pouvoir, combinée à une mobilisation civique organisée, a laissé les challengers illibéraux sur la touche.

Le président Pavel est resté fidèle à sa ligne tout au long du conflit de nomination, tout en précisant qu’il ne céderait que sur injonction de la Cour constitutionnelle. Son argumentation claire, se référant explicitement à la Constitution et à la jurisprudence constitutionnelle, a rendu toute riposte difficile pour les partisans des Motoristes. Parallèlement, l’organisation civique « Un million de moments pour la démocratie », désormais un groupe aguerri qui avait mené les grandes manifestations contre Babiš en 2019, a développé un maillage efficace et maintenu une large audience à travers le pays. Cela lui a permis de mobiliser 100 000 manifestants à un moment clé, offrant un important soutien populaire au président et forçant la main au premier ministre.

Ce n’est certainement pas le dernier acte de ce drame démocratique, mais un acte qui devrait être étudié par tous les responsables politiques et les citoyens qui continuent de penser que la démocratie libérale — la séparation des pouvoirs politiques et la protection des droits et libertés individuels — est préférable aux alternatives disponibles.

The Conversation

Jan Rovny a reçu des financements de recherche de l’Union Européenne.

ref. Défendre la démocratie à Prague : comment un président et 100 000 manifestants ont mis le camp illibéral en échec – https://theconversation.com/defendre-la-democratie-a-prague-comment-un-president-et-100-000-manifestants-ont-mis-le-camp-illiberal-en-echec-275413

La statue de la Liberté (1886-2026) : un anniversaire sous tension

Source: The Conversation – in French – By Laurence Nardon, responsable du programme Amériques, IFRI (Institut français des relations internationales)

La statue de la Liberté a été offerte en signe d’amitié par le peuple français aux Américains.

Cet article est publié en partenariat avec France Inter. Retrouvez Laurence Nardon, spécialiste de la politique américaine, dans le podcast « L’épopée de Lady Liberty », qui relate l’histoire épique de la statue de la Liberté, une idée française devenue le symbole de l’Amérique. Au fil des dix épisodes de ce poscast, Philippe Collin propose un long voyage dans le temps, un récit mouvementé à travers une amitié transatlantique autour de valeurs à défendre.


L’année 2026 marque les 140 ans de l’inauguration de la statue de la Liberté à New York, le 28 octobre 1886. Cette figure majestueuse, installée sur une île à l’embouchure de l’Hudson, est l’un des monuments préférés des New-Yorkais et des touristes, accueillant quatre millions de visiteurs par an. Au cours du temps, elle a su symboliser tour à tour la libération des esclaves et le triomphe de la république à l’issue de la guerre de Sécession (1861-1865), l’accueil des immigrants et le progrès social dans les années 1930, la lutte du « monde libre » et des démocraties libérales contre le totalitarisme pendant la guerre froide, ou encore la résilience de la ville après les attentats du 11-Septembre…

Cadeau de la France aux États-Unis, Lady Liberty incarne aussi le lien entre ces deux pays. Sa construction est imaginée en 1865 par un groupe d’amis français sous la houlette du professeur de droit Édouard de Laboulaye et du sculpteur Auguste Bartholdi, qui souhaitent célébrer la démocratie libérale américaine au lendemain de la guerre de Sécession. Leur projet exprime plus largement leur adhésion aux valeurs des Lumières et, implicitement, une critique du régime impérial de Napoléon III. Il mettra plus de vingt ans à se réaliser. Grâce à la vente de produits dérivés et aux dons du grand public des deux côtés de l’Atlantique, la statue elle-même est financée par la France, son socle par les Américains.

Une amitié franco-américaine compromise par le populisme trumpiste

La commémoration de son inauguration aurait pu donner lieu cette année à une célébration conjointe de l’amitié franco-américaine, d’autant plus qu’une autre date anniversaire se profile en 2026, celle de la Déclaration d’indépendance. Proclamée le 4 juillet 1776, cette dernière aura cette année 250 ans. On sait que la France a été le premier allié déclaré des rebelles nord-américains, dépêchant Lafayette, Rochambeau et l’amiral de Grasse à la tête de 10 000 hommes pour aider les révolutionnaires dans leur combat pour l’indépendance. On aurait donc pu imaginer dans les mois qui viennent des discours, des fleurs et des embrassades sincères devant la tombe de Lafayette au cimetière de Picpus et devant celle de Bartholdi au cimetière du Montparnasse.

Hélas, les relations entre Paris et Washington se sont dégradées depuis le retour au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025. À vrai dire, l’hostilité de la Maison-Blanche ne concerne pas seulement la France, mais toute l’Europe. Les hausses de droits de douane, les désaccords sur le soutien à l’Ukraine et le projet d’achat du Groenland refusé par le Danemark ne sont que les manifestations concrètes d’une remise en cause beaucoup plus fondamentale : la contestation idéologique du modèle libéral hérité des Lumières par le camp populiste MAGA (Make America Great Again) autour du président Trump. À Munich en février 2025, le vice-président J. D. Vance a ainsi dénoncé le « déclin civilisationnel » du Vieux Continent via le « wokisme » et l’immigration, laissant stupéfait le parterre d’Européens auquel il s’adressait.

Affirmer l’espoir de jours meilleurs

Dans ce contexte, les Européens n’ont désormais plus d’autre choix que de se penser seuls. C’est un choc pour certains de nos voisins : ceux qui sont très proches culturellement des États-Unis, comme la Grande-Bretagne, ou ceux qui se perçoivent comme particulièrement vulnérables vis-à-vis de la Russie, tels que la Pologne ou les pays baltes. Ces derniers avaient compris les avancées russes, de l’annexion de la Crimée en 2014 à l’invasion de l’Ukraine en 2022, comme la preuve qu’il fallait absolument maintenir la protection américaine, impliquant un alignement politique et stratégique, l’achat d’armements américains, etc. Le fait que les États-Unis de Trump soient devenus une puissance menaçante pour le Vieux Continent conduit ces mêmes pays européens à modifier en profondeur leur approche sécuritaire.

Cette rupture est sans doute plus facile à penser pour la France, qui a été historiquement habituée aux frictions avec Washington – c’est pour garantir son indépendance qu’elle a, avant même le retour de de Gaulle au pouvoir en 1958, lancé son propre programme de bombe nucléaire. La situation actuelle entraîne en tout cas des propositions inédites. Ainsi, le premier ministre canadien a proposé, lors du sommet de Davos de janvier 2026, que les puissances moyennes s’unissent pour tenir tête aux grandes puissances inamicales ou devenues inamicales. Si l’on considère qu’une telle alliance existe déjà avec l’Union européenne, cette dernière doit désormais avancer résolument dans la voie de la puissance géopolitique.

Mais sans doute faut-il aussi garder à l’esprit que le populisme trumpiste ne sera qu’un moment, peut-être un cycle, de l’histoire des États-Unis. La société civile américaine a connu deux cent cinquante ans de pratique démocratique ininterrompue et compte dans ses rangs une majorité de personnes « décentes ». Ces dernières auront du mal à accepter un glissement durable vers l’illibéralisme et l’agressivité internationale. Tocqueville ajoute encore que les Américains sont finalement peu intéressés par les passions politiques, tendant à se retirer tôt ou tard dans leur sphère privée.

Dès lors, les symboles conservent toute leur importance. Célébrer cette année la statue de la Liberté et les valeurs qu’elle incarne, c’est aussi affirmer l’espoir de jours meilleurs pour les États-Unis comme pour leurs alliés.

The Conversation

Laurence Nardon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La statue de la Liberté (1886-2026) : un anniversaire sous tension – https://theconversation.com/la-statue-de-la-liberte-1886-2026-un-anniversaire-sous-tension-275365

Artemis II : la NASA lance bientôt la première mission habitée vers la Lune depuis 54 ans, avec un Canadien à bord

Source: The Conversation – in French – By Gordon Osinski, Professor in Earth and Planetary Science, Western University

L’équipage de la nouvelle fusée lunaire Artemis II de la NASA au Centre spatial Kennedy, avec Jeremy Hansen de l’Agence spatiale canadienne complètement à droite. De gauche à droite : Reid Wiseman, Victor Glover et Christina Koch. (NASA)

La dernière mission Apollo s’est déroulée il y a 54 ans, et les humains ne se sont pas aventurés au-delà de l’orbite terrestre basse depuis ce temps. Cette situation est toutefois sur le point de changer avec le lancement de la mission Artemis II qui doit avoir lieu le mois prochain au Centre spatial Kennedy, en Floride.

L’agence spatiale américaine a annoncé que le lancement d’Artemis II, initialement prévu le 8 février, était reporté au 6 mars en raison d’une fuite d’hydrogène liquide découverte lors de la répétition générale du 3 février.

Il s’agira du premier vol habité du programme Artemis de la NASA, ainsi que de la première fois que des êtres humains s’aventureront vers la Lune depuis 1972. L’astronaute canadien Jeremy Hansen sera à bord. Il sera le premier non-Américain à voler jusqu’à la Lune, faisant du Canada le deuxième pays à envoyer un astronaute dans l’espace lointain.




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La NASA a annoncé qu’elle reportait le lancement d’Artemis II à la fenêtre de lancement de mars, qui commence le 6 mars, en raison d’une fuite d’hydrogène liquide découverte lors de la répétition générale.

Je suis professeur, explorateur et astrogéologue. Depuis 15 ans, je contribue à la formation de Hansen et d’autres astronautes en géologie et en sciences planétaires. Je suis également membre de l’équipe scientifique d’Artemis III et chercheur principal de la toute première mission canadienne d’exploration lunaire avec une astromobile.

une fusée dans un lanceur, la nuit
Le lanceur SLS de la mission Artemis II de la NASA avec le vaisseau spatial Orion fixés à la rampe de lancement mobile du Centre spatial Kennedy, en Floride.
(NASA)

Quelle est la mission d’Artemis ?

Le programme Artemis de la NASA, commencé en 2017, a un objectif ambitieux : celui de retourner sur la Lune et d’y établir une base afin de préparer l’envoi d’êtres humains sur Mars. Le lancement de la première mission, Artemis I, a eu lieu fin 2022. Après quelques retards, celui d’Artemis II est prévu en mars.

Hansen et ses trois coéquipiers américains en feront partie.

Il s’agit d’une mission particulièrement exaltante. Artemis II marquera le premier lancement d’êtres humains à l’aide du gigantesque lanceur SLS (Système de lancement spatial) de la NASA, ainsi que le premier vol d’humains à bord du vaisseau spatial Orion.

La fusée SLS est la plus puissante jamais construite par la NASA, avec la capacité de lancer plus de 27 tonnes métriques de charges utiles (équipements, instruments, matériel scientifique et cargaison) sur la Lune. Le vaisseau spatial Orion se trouve au sommet et transportera l’équipage vers la Lune. Le nom choisi par les membres de l’équipage pour sa capsule, Integrity, reflète, selon eux, les valeurs de confiance, de respect, de franchise et d’humilité.

une infographie illustre un vaisseau spatial
Infographie réalisée par la NASA montrant les différentes parties du vaisseau spatial Orion.
(NASA)

Que fera l’équipage d’Artemis II dans l’espace ?

Après le lancement, l’équipage procédera à des tests des systèmes de survie d’Integrity : le distributeur d’eau, l’équipement de lutte contre les incendies et, bien sûr, les toilettes. Saviez-vous qu’il n’y avait pas de toilettes lors des missions Apollo ? À la place, les équipages utilisaient des « tuyaux sanitaires ».

Si tout va bien, Artemis II allumera ce qu’on appelle l’étage de propulsion cryogénique provisoire (Interim Cryogenic Propulsion Stage), une partie de la fusée SLS toujours reliée à Integrity, afin d’élever l’orbite du vaisseau spatial. Si tout continue à bien fonctionner, Orion et ses quatre astronautes demeureront 24 heures en orbite haute, à une distance pouvant atteindre 70 000 kilomètres de la planète.

À titre de comparaison, la Station spatiale internationale orbite à seulement 400 kilomètres de la Terre.

Après une série de tests et de vérifications, l’équipage procédera à une des étapes les plus critiques de la mission : l’insertion translunaire (ITL). Il s’agit du moment où le vaisseau spatial passe d’une orbite terrestre, d’où il pourrait facilement revenir sur Terre, à une trajectoire vers la Lune et l’espace lointain.

La trajectoire en forme de « huit » de dix jours de la mission Artemis II
La trajectoire en « huit » de 10 jours de la mission Artemis II.
(NASA)

Une fois qu’Integrity est en route vers la Lune après l’ITL, il n’y a plus de retour en arrière possible, du moins pas sans se rendre d’abord jusqu’à la Lune. À l’instar des premières missions Apollo, Artemis II entrera alors dans ce qu’on appelle une « trajectoire de retour libre ». Même si les moteurs d’Integrity tombaient complètement en panne, la gravité de la Lune ferait naturellement tourner le vaisseau spatial autour d’elle et le redirigerait vers la Terre.




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Après trois jours de voyage vers la Lune, l’équipage entamera la phase la plus passionnante de la mission : le survol de la Lune. Integrity contournera la face cachée de la Lune, passant à une distance comprise entre 6 000 et 10 000 kilomètres au-dessus de sa surface, soit bien plus loin de la Terre que toutes les missions Apollo.


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S’inspirant d’un titre de Star Trek, on peut dire que, à ce stade, l’équipage d’Artemis II aura voyagé là où aucun humain n’est allé auparavant. Ce sera, littéralement, le point le plus éloigné de la Terre jamais atteint par un être humain.

L’exploration lunaire, un effort international

La présence d’un astronaute canadien dans l’équipage d’Artemis II témoigne de la nature collaborative et internationale du programme.

Une infographie montre tous les signataires des accords Artemis
Le 26 janvier 2026, Oman est devenu le 61ᵉ pays à signer les accords Artemis.
(NASA)

Si la NASA a créé le programme et en est le moteur, 61 pays ont signé les accords Artemis à ce jour.

Ces accords reposent sur la reconnaissance du fait que la coopération internationale dans le domaine spatial vise non seulement à renforcer l’exploration spatiale, mais aussi à améliorer les relations pacifiques entre les nations. Cette coopération est particulièrement nécessaire aujourd’hui, peut-être plus que jamais depuis la fin de la guerre froide.

J’espère sincèrement que lorsqu’Integrity reviendra de la face cachée de la Lune, les gens du monde entier prendront le temps, ne serait-ce que quelques instants, de réfléchir ensemble à un avenir meilleur. Bill Anders, qui a participé à la première mission Apollo habitée vers la Lune, a déclaré un jour :

Nous sommes venus explorer la Lune, et la chose la plus importante que nous ayons découverte est la Terre.

La Conversation Canada

Gordon Osinski a fondé la société Interplanetary Exploration Odyssey Inc. Il reçoit des fonds du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada et de l’Agence spatiale canadienne.

ref. Artemis II : la NASA lance bientôt la première mission habitée vers la Lune depuis 54 ans, avec un Canadien à bord – https://theconversation.com/artemis-ii-la-nasa-lance-bientot-la-premiere-mission-habitee-vers-la-lune-depuis-54-ans-avec-un-canadien-a-bord-275299