« Le plastique, c’est fantastique. » Vers un retour des jouets en plastique dans le Happy Meal ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Sophie Renault, Professeur des Universités en Sciences de Gestion et du Management, Université d’Orléans

Dans sa nouvelle campagne (photo), McDonald’s s’est associé à la célèbre marque de figurines Playmobil pour ses fameux Happy Meal. ©McDonald’s – visuel promotionnel de la campagne En avant Playmobil® , Fourni par l’auteur

Bannis des menus enfants depuis 2022, les jouets en plastique font leur retour chez McDonald’s par l’intermédiaire d’une collaboration avec Playmobil. Derrière l’argument du plastique végétal, que dit vraiment ce retour ? Et qu’omet-il de rappeler ?


Novembre 2025 marque, en France, un tournant symbolique chez le géant du fast-food McDonald’s. Après plusieurs années de « diète plastique » dans le menu enfant où il a fallu se contenter de cartes à collectionner, de coloriages ou d’autres livrets d’activité, les jouets en plastique ont fait leur grand retour dans le Happy Meal.

Grâce à une collaboration avec Playmobil, McDonald’s tourne la page du « tout-papier ». L’enseigne semble entonner le refrain d’Elmer Food Beat : « Le plastique, c’est fantastique. » Ce revirement s’appuie sur une mécanique redoutable mêlant nostalgie et vernis écologique.




À lire aussi :
La nostalgie, un puissant levier du marketing


Du jouet jetable à l’objet patrimonial : la requalification morale du plastique

En France, depuis le 1er janvier 2022, la loi Agec (anti-gaspillage pour une économie circulaire) interdit, dans son article 81, la distribution de jouets en plastique dans les menus destinés aux enfants. Il s’agit, d’une part, de réduire les déchets à usage unique et, d’autre part, de limiter l’exposition des enfants à des objets à faible durée de vie. En filigrane, cette mesure interroge le rôle des jouets comme leviers d’attractivité des offres de restauration rapide auprès des plus jeunes, dans un contexte de préoccupations croissantes liées à la prévention de l’obésité infantile et à la promotion de pratiques alimentaires plus équilibrées. Pour les enseignes de restauration rapide à l’instar du géant McDonald’s, cette mesure a signé la fin d’un pilier historique du menu enfant, longtemps structuré autour de la promesse d’un jouet en plastique à collectionner.

Durant cette parenthèse, où le jouet enfant était principalement réduit à du papier ou carton, le plastique n’avait pas quitté l’écosystème de McDonald’s. Il s’était simplement déplacé vers la cible adulte. C’est là toute l’habileté de la stratégie du géant du fast-food. Alors que l’enfant apprenait la sobriété écologique, les opérations pour adultes remettaient l’objet en plastique au centre du désir. En France, ce déplacement s’est matérialisé en 2025 autour de deux opérations emblématiques.

Tout a commencé avec les collaborations menées avec des univers culturels fortement chargés en capital affectif à l’occasion d’une part de la sortie du film Minecraft en avril, puis de la nouvelle saison de Mercredi en juillet  2025. Des figurines en plastique à vocation de collection ont été intégrées à des menus et dispositifs promotionnels tournés vers une clientèle adulte.

Du jouet pour enfants à l’artefact pour « kidults »

L’objet change ainsi de statut : de jouet jetable pour enfant, il devient artefact culturel pour kidults. La contrainte environnementale n’a pas fait disparaître le plastique. Elle l’a requalifié, en l’inscrivant dans une économie de la nostalgie et de la collection, socialement plus acceptable.

La subtilité réside dans le changement de statut du jouet en plastique : dans le menu enfant, le plastique était devenu un déchet polluant à bannir ; dans le menu adulte, il est célébré comme un objet de collection. En réhabilitant le plastique auprès des parents, McDonald’s a préparé les esprits. Une fois que le plastique a été « relégitimé » par la culture pop, il devenait plus simple de le réintroduire dans le menu enfant. Encore fallait-il lui trouver une vertu morale.

Pour acter ce retour en arrière, le choix du partenaire était crucial. Il semble, dans ce contexte, que l’association avec Playmobil ait pu agir comme un bouclier. Contrairement aux jouets sous licence de films, séries ou autres dessins animés susceptibles d’être jetés une fois la mode passée, les figurines Playmobil bénéficient d’une aura de respectabilité.

Il s’agit de jouets robustes qui se transmettent de génération en génération. L’argument implicite est fort, il ne s’agit pas d’un déchet plastique mais d’un patrimoine ludique. En outre, la collection de dix figurines d’animaux sauvages s’inscrit dans un imaginaire largement associé à la préservation de la nature et à la protection du vivant, ce qui renforce la portée affective et symbolique de l’opération.

Le « plastique végétal » : fantastique ou cynique ?

Face à l’urgence climatique, pour que ce retour soit socialement acceptable, il fallait un argument technique imparable : le plastique végétal. C’est ici que l’analyse doit se faire critique, car le terme flirte avec le malentendu.

D’une part, dire qu’un plastique est végétal signifie qu’il est fabriqué à partir de biomasse (fibres de canne à sucre, amidon de maïs, etc.) et non de pétrole. S’il s’agit d’un progrès en termes d’empreinte carbone, un polymère végétal a toutefois des similitudes avec son cousin pétrolier. S’il est perdu dans la nature, il mettra des décennies à se désagréger.

D’autre part, fabriquer des millions de figurines en plastique végétal implique d’utiliser des ressources agricoles. La systématisation de cette production pour des objets considérés comme « gratuits » pose la question de l’allocation des terres arables dans un monde aux ressources contraintes.

Enfin, et c’est peut-être la critique fondamentale, le plastique végétal est une solution technologique qui permet de tout changer pour que rien ne change. Il valide la poursuite d’un modèle basé sur la distribution massive de petits objets manufacturés avec un repas, plutôt que de questionner la nécessité même de ce « cadeau » systématique. De là à parler d’habillage éthique, il n’y a qu’un pas…

Archives INA.

Du Happy Meal au Happy Doggy : déplacer l’affect pour légitimer le plastique

Chez McDonald’s, les enjeux environnementaux n’ont pas fait disparaître le plastique. Ils l’ont rendu plus rare, plus scénarisé et de facto plus désirable. Dans le Happy Meal, les jouets en papier et carton demeurent ainsi la norme. Lorsque le jouet en plastique réapparaît, il est présenté comme un collector, pensé pour durer. La circulation de ces objets sur les plates-formes de vente en ligne, comme Vinted ou leboncoin, en témoigne. Le plastique se voit attribuer une seconde vie, socialement valorisée, qui le distingue du jetable.

In fine, le problème ne serait plus la matière, mais l’éphémère. Le jouet en soi n’est pas problématique, en revanche son absence de valeur affective l’est. Quid en ce sens des jouets en papier/carton ayant succédé à l’ère du plastique ? Ne sont-ils pas jetés bien plus rapidement que leurs homologues en plastique ? En requalifiant subtilement le plastique comme support de mémoire et de collection, McDonald’s transforme une pratique de consommation potentiellement dissonante en plaisir légitime.

L’introduction en novembre 2025 de jouets pour chiens (les Happy Doggy) dans le menu Best Of s’inscrit dans cette logique de déplacement symbolique. Le plastique trouve dans l’univers du pet marketing un nouvel espace de légitimation affective, moins exposé aux injonctions de sobriété adressées à la consommation enfantine.

The Conversation

Sophie Renault ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Le plastique, c’est fantastique. » Vers un retour des jouets en plastique dans le Happy Meal ? – https://theconversation.com/le-plastique-cest-fantastique-vers-un-retour-des-jouets-en-plastique-dans-le-happy-meal-273711

Tout sauf l’Ehpad ? Les ambiguïtés de la politique du grand âge

Source: The Conversation – France in French (3) – By Dominique Argoud, Professeur des Universités en sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Trois Français sur quatre ne souhaitent pas vivre dans un établissement pour personnes âgées dans le futur. En 2001, ils n’étaient qu’un sur deux. Age Cymru/Unsplash, CC BY

En France, les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) font figure de repoussoirs. En 2001, 53 % des Français déclaraient en ne pas souhaiter vivre dans un établissement pour personnes âgées dans le futur, ce pourcentage s’élève aujourd’hui à 74 %. Les pouvoirs publics cherchent à promouvoir d’autres formes d’hébergement moins médicalisées. Est-ce une bonne approche ?


Les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) constituent aujourd’hui le mode dominant d’accueil pour les personnes âgées ne pouvant pas rester à leur domicile. Fin 2023, sur les 700 000 personnes fréquentant un établissement d’hébergement pour personnes âgées, près de 80 % vivent en Ehpad. Compte tenu du vieillissement démographique, si les pratiques d’entrée en institution restent inchangées, il faudra ouvrir 108 000 places en Ehpad d’ici à 2030, puis 211 000 places entre 2030 et 2050. Cela reviendrait à un peu plus que doubler, dans la durée, le rythme d’ouverture de places observé depuis 2012.

Or, une telle projection se heurte à l’image dégradée dont bénéficient les Ehpad en France. Ceux-ci font office de repoussoir pour un grand nombre de personnes âgées et de familles, encore plus depuis l’affaire Orpea et la parution du livre Les fossoyeurs du journaliste Victor Castanet. La crainte de perdre sa liberté en établissement d’hébergement, voire d’être maltraité, conduit à plébisciter le maintien à domicile pour ses vieux jours. Ainsi, selon le baromètre de la DREES, alors que 53 % des Français déclaraient en 2001 de ne pas souhaiter vivre dans un établissement pour personnes âgées dans le futur, ce pourcentage s’élève aujourd’hui à 74 %. 44 % des Français feraient en sorte de s’occuper de son parent âgé à son domicile, 21 % seraient prêts à l’accueillir chez eux et 16 % les soutiendraient financièrement afin qu’il puisse bénéficier d’aides à domicile. Entre 2014 et 2023, la proportion de personnes qui privilégient de s’occuper de leur proche à son domicile a augmenté de presque 20 points, passant de 25 % en 2014 à 44 % en 2023.

Une politique domiciliaire en panne

Dans ce contexte, quelles sont les orientations de la politique vieillesse ? Depuis quelques années, l’État s’engage à promouvoir une approche domiciliaire pour tenir compte des réticences croissantes manifestées à l’égard des institutions d’hébergement. Cette approche est confortée par les projections des attentes des nouvelles générations de personnes âgées, qui correspondront aux baby-boomers (nés entre 1946 et 1964) atteignant le grand âge au cours des prochaines décennies. Ainsi, il est attendu que ces nouvelles générations soient plus enclines à vouloir préserver leur pleine et entière citoyenneté et à moins dépendre de décisions leur échappant.

Schématiquement, la politique domiciliaire engagée par l’État se structure autour de deux axes. Le premier consiste à renforcer les capacités du domicile pour que les gens puissent s’y maintenir plus nombreux et dans de bonnes conditions. Le second axe vise à transformer le fonctionnement des Ehpad pour qu’ils deviennent des lieux de vie ouverts sur la cité et où les résidents puissent y être « comme chez eux ». En réalité, cette politique relativement consensuelle se situe dans le prolongement des orientations antérieures. Mais de sérieux doutes ont été émis par l’Inspection générale des affaires sociales quant à la capacité de l’État à la mettre réellement en œuvre. Le coût budgétaire de la politique domiciliaire de même que la faible attractivité des métiers du grand âge en constituent autant de freins.

Une volonté politique d’encourager les habitats intermédiaires

D’un côté, l’Ehpad comme mode d’hébergement des personnes âgées n’a plus le vent en poupe, et de l’autre, le maintien à domicile des personnes en perte d’autonomie présente des limites. C’est pourquoi, pour mettre en œuvre l’approche domiciliaire, les pouvoirs publics misent fortement sur le développement de « l’habitat intermédiaire ».

Par habitat intermédiaire, il faut entendre toutes les formes d’habitat qui se situent entre le domicile historique et les établissements proposant un hébergement collectif. La Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) estime qu’il y aurait aujourd’hui 275 000 places en habitat intermédiaire (résidences autonomie, résidences services seniors, habitats inclusifs, accueil familial, résidences intergénérationnelles…). Compte tenu des besoins liés au vieillissement de la population, elle projette la nécessité de créer 500 000 solutions de logement en habitat intermédiaire d’ici 2050.

La justification de cette incitation publique en faveur de l’habitat intermédiaire est qu’il s’agit d’une formule qui répond au souhait des personnes de vivre chez elles sans êtres seules, tout en préservant leur intimité et leur liberté de choix.

Une autre de ses caractéristiques est que le public visé est plutôt constitué de personnes ayant une perte d’autonomie modérée, dont l’isolement ou les problèmes de santé les inciteraient à rejoindre un cadre de vie plus sécurisant. De fait, l’habitat intermédiaire apparaît comme une formule aux antipodes de l’Ehpad. Ce dernier accueille en effet des personnes plus dépendantes et représente un coût plus important pour les finances publiques compte tenu de la présence de personnels soignants.

Les Ehpad condamnés à faire figure de repoussoir

Cette politique en faveur de l’habitat intermédiaire contient un implicite : demain, encore plus qu’aujourd’hui, les Ehpad auront vocation à accueillir les personnes âgées très dépendantes. Malgré toute l’énergie que mettent les directions d’Ehpad pour ouvrir leurs établissements sur la vie de la cité, l’image repoussoir risque de se renforcer : la moitié des résidents en Ehpad a plus de 88 ans et 85 % sont en perte d’autonomie (classés en GIR 1 à 4) ; 38 % sont atteint d’une maladie neurodégénérative, soit 4 points de plus qu’en 2019. Parallèlement, le nombre de personnes autonomes qui intègrent un établissement a encore reculé en l’espace de quatre ans.

Pourtant, cette évolution n’est pas inéluctable. Les Ehpad ont toujours accueilli des personnes en situation de perte d’autonomie modérée. En effet, l’entrée en établissement d’hébergement ne résulte pas d’un processus linéaire qui rendrait le maintien à domicile impossible à partir d’un certain seuil de dépendance. De multiples facteurs entrent en ligne de compte dans ce processus, mêlant tant des éléments subjectifs (la perception individuelle de la situation) que des éléments objectifs comme la qualité de son cadre de vie ou la présence d’aidants mobilisables pour intervenir à domicile.

Une approche alternative aurait été possible

En favorisant le développement d’un habitat intermédiaire, quoi qu’il s’en défende, l’État contribue à segmenter l’offre en fonction du degré de dépendance. Toute catégorisation qui se veut positive tend à produire son contraire, à savoir une catégorie qui concentre les éléments négatifs. Que va-t-il advenir des personnes dont l’état de santé ne permettra plus de rester en habitat intermédiaire si ce dernier est amené à se développer ?

Un modèle alternatif était pourtant possible. Il a été défendu à partir des années 1980 par la Fondation de France qui encourageait la création de « lieux de vie jusqu’à la mort ». Contre l’idée de segmentation, il s’agissait de promouvoir des petites unités de vie, bien insérées dans le tissu social local, où les personnes auraient pu être accompagnées par des services d’aide et de soins à domicile jusqu’à la fin de leur vie. Ces structures, de petite taille, reposaient sur un mode de vie et d’accompagnement familial, prenant le contre-pied des grands établissements hospitaliers et médicalisés.

À la différence de beaucoup d’habitats intermédiaires actuels, leur ambition était de pouvoir accompagner jusqu’au bout des personnes âgées en perte d’autonomie. C’est sur ce modèle que se sont développées ces dernières années, par exemple, des colocations accueillant des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.

Mais, pour l’essentiel, cette option a peu été soutenue par les pouvoirs publics et beaucoup d’opérateurs sont restés prisonniers de cadres organisationnels et économiques favorables à la réalisation d’économies d’échelle, aboutissant à la constitution de lieux de relégation. Dans les faits, il s’est avéré plus aisé de produire une offre segmentée avec, d’un côté, des Ehpad ou des unités spécialisées hébergeant des personnes très dépendantes et, de l’autre, des habitats intermédiaires accueillant une population fragilisée mais encore peu dépendante. Ce processus de segmentation s’est opéré avec l’assentiment des élus locaux soucieux de proposer une offre non stigmatisée sur leur territoire, qui est elle-même valorisée par les familles.

Il n’est toutefois pas certain que le mot d’ordre « tout sauf l’Ehpad » contribue à rendre la société plus inclusive pour faire face au vieillissement de la population. Alors que les lieux de vie visent à accompagner l’ensemble des « gens du coin » dans leur vieillissement, le paysage gérontologique tend au contraire à spécialiser les réponses d’hébergement, enfermant un peu plus la figure du « vieux dépendant » dans son rôle de repoussoir.

The Conversation

Dominique Argoud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Tout sauf l’Ehpad ? Les ambiguïtés de la politique du grand âge – https://theconversation.com/tout-sauf-lehpad-les-ambigu-tes-de-la-politique-du-grand-age-274989

Les chiens et les chats transportent les vers plats envahissants de jardin à jardin

Source: The Conversation – in French – By Jean-Lou Justine, Professeur, UMR ISYEB (Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Les chiens et les chats domestiques peuvent transporter les vers plats (plathelminthes) collés sur leur pelage. Sans le vouloir, ils contribuent ainsi à la propagation de ces espèces exotiques envahissantes. Notre travail vient d’être publié dans la revue scientifique PeerJ.

Au niveau mondial, les espèces exotiques intrusives représentent un des dangers majeurs pour la biodiversité. Il est frappant de découvrir que les chiens et les chats, nos compagnons du quotidien, participent de manière involontaire à l’envahissement des jardins par une espèce potentiellement dangereuse pour la biodiversité.

Comment avons-nous fait cette découverte ?

Nous menons un projet de sciences participatives sur les invasions de vers plats.

Nous avons été interpellés par des courriels envoyés par des particuliers signalant la présence de vers collés au pelage de chiens et de chats. Nous avons alors réexaminé plus de 6 000 messages reçus en douze ans et avons constaté que ces observations étaient loin d’être anecdotiques : elles représentaient environ 15 % des signalements.

Fait remarquable, parmi la dizaine d’espèces de vers plats exotiques introduits en France, une seule était concernée : Caenoplana variegata, une espèce venue d’Australie dont le régime alimentaire est composé d’arthropodes (cloportes, insectes, araignées).

Caenoplana variegata, le ver plat qui est transporté par les chats et les chiens.
par Jean-Lou Justine, CC BY

En quoi cette découverte est-elle importante ?

On sait depuis longtemps que les plathelminthes (vers plats) exotiques sont transportés de leur pays d’origine vers l’Europe par des moyens liés aux activités humaines : conteneurs de plantes acheminés par bateau, camions livrant ensuite les jardineries, puis transport en voiture jusqu’aux jardins.

Ce qu’on ne comprenait pas bien, c’est comment les vers plats, qui se déplacent très lentement, pouvaient ensuite envahir les jardins aux alentours. Le mécanisme mis en évidence est pourtant simple : un chien (ou un chat) se roule dans l’herbe, un ver se colle sur le pelage, et l’animal va le déposer un peu plus loin. Dans certains cas, il le ramène même chez lui, ce qui permet aux propriétaires de le remarquer.

Par ailleurs, il est surprenant de constater qu’une seule espèce est concernée en France, alors qu’elle n’est pas la plus abondante. C’est Obama nungara qui est l’espèce la plus répandue, tant en nombre de communes envahies qu’en nombre de vers dans un jardin, mais aucun signalement de transport par animal n’a été reçu pour cette espèce.

Cette différence s’explique par leur régime alimentaire. Obama nungara se nourrit de vers de terre et d’escargots, tandis que Caenoplana variegata consomme des arthropodes, produisant un mucus très abondant et collant qui piège ses proies. Ce mucus peut adhérer aux poils des animaux (ou à une chaussure ou un pantalon, d’ailleurs). De plus, Caenoplana variegata se reproduit par clonage et n’a donc pas besoin de partenaire sexuel : un seul ver transporté peut infester un jardin entier.

Nous avons alors tenté d’évaluer quelles distances parcourent les 10 millions de chats et les 16 millions de chiens de France chaque année. À partir des informations existantes sur les trajets quotidiens des chats et des chiens, nous avons abouti à une estimation spectaculaire : des milliards de kilomètres au total par an, ce qui représente plusieurs fois la distance de la Terre au Soleil ! Même si une petite fraction des animaux domestiques transporte des vers, cela représente un nombre énorme d’occasions de transporter ces espèces envahissantes.

Un point à clarifier est qu’il ne s’agit pas de parasitisme, mais d’un phénomène qui s’appelle « phorésie ». C’est un mécanisme bien connu dans la nature, en particulier chez des plantes qui ont des graines collantes ou épineuses, qui s’accrochent aux poils des animaux et tombent un peu plus loin. Mais ici, c’est un animal collant qui utilise ce processus pour se propager rapidement.

Quelles sont les suites de ces travaux ?

Nous espérons que cette découverte va stimuler les observations et nous attendons de nouveaux signalements du même genre. D’autre part, nos résultats publiés concernent la France, pour laquelle les sciences participatives ont fourni énormément d’informations, mais quelques observations suggèrent que le même phénomène existe aussi dans d’autres pays, mais avec d’autres espèces de vers plats.

Il est désormais nécessaire d’étendre ces recherches à l’échelle internationale, afin de mieux comprendre l’ampleur de ce mode de dispersion et les espèces concernées.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les chiens et les chats transportent les vers plats envahissants de jardin à jardin – https://theconversation.com/les-chiens-et-les-chats-transportent-les-vers-plats-envahissants-de-jardin-a-jardin-274998

Pourquoi l’obésité progresse-t-elle depuis trente ans ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Arnaud Alessandrin, Sociologue, Université de Bordeaux

Le ministère de la santé vient de lancer sa feuille de route 2026-2030 pour la prise en charge des personnes en situation d’obésité. Ce cadre stratégique invite à questionner un paradoxe : l’État a déployé dès 2001 un ensemble d’actions autour de l’activité physique et la nutrition en vue de réduire la prévalence de cette maladie, et, pourtant, celle-ci augmente régulièrement depuis une trentaine d’années.


L’obésité est une maladie dont les causes et conséquences sont désormais bien documentées par la littérature médicale comme sociologique. Sa prévalence n’a cessé d’augmenter depuis les années 1990 dans le monde. La France ne fait pas exception. De 8,5 % en 1997, la population adulte en situation d’obésité est passée à 15 % en 2012, puis à 17 % en 2020. Des écarts importants existent entre les personnes suivant leur âge, leur sexe, leur région, leur niveau d’éducation et leur catégorie socioprofessionnelle.

Ces données épidémiologiques et sanitaires ont participé à une prise de conscience (certes, partielle) des pouvoirs publics quant à la nécessité d’agir. Mais les politiques publiques menées contre l’obésité en France sont inefficaces. Comment l’expliquer ? Quelles stratégies sont mises à l’œuvre par les lobbies pour contrer les mesures ? Et comment concilier lutte contre l’obésité et lutte contre la grossophobie ? Faisons le point.

Les années 1990, ou la prise de conscience du lien entre alimentation et santé

La reconnaissance de l’obésité comme une « épidémie » par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en 1997 incite les autorités sanitaires nationales à se saisir de cet enjeu.

En France, il faut attendre la fin des années 1990 pour voir le ministère de la santé s’intéresser à la question. Plusieurs dynamiques politiques et sociales se croisent alors. Le débat sur la « malbouffe » s’impose dans l’espace médiatique à cette période, notamment après le démontage d’un restaurant d’une célèbre chaîne de fast-food à Millau en 1999.

Il s’insère dans une séquence plus large de préoccupations sur le lien entre santé et alimentation, amorcée dès le début de la décennie avec les épisodes liés au variant de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, surnommé « maladie de la vache folle ».

Un plan national nutrition santé depuis 2001

Pour que les différentes dynamiques se combinent, il faudra néanmoins attendre l’apparition d’une « fenêtre d’opportunité politique » en 2000.

Le gouvernement cherche alors des thèmes à proposer à ses partenaires européens, en vue de sa présidence de l’Union européenne en 2001. Le ministère de la santé suggère celui de la nutrition santé, et en profite pour lancer un plan national, le Plan national nutrition santé (PNNS). Cette mise à l’agenda discrète, à la croisée de préoccupations nutritionnelles, sanitaires et politiques, constitue sans doute la première inscription de l’obésité comme problème de santé publique en France. La version actuelle du PNNS se décline en dix mesures phares présentées sur le site MangerBouger.

Avec notamment des recommandations en direction des professionnels et du grand public, le PNNS a pour objectif d’améliorer l’état de santé de la population en agissant sur la nutrition, qui est l’un de ses déterminants majeurs. Le plan vise à réduire la prévalence de l’obésité chez les adultes – le même objectif de réduction sera intégré à la loi 2004-806 du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique, sans que des moyens supplémentaires soient adoptés.




À lire aussi :
Lutte contre l’obésité : deux nouvelles mesures efficaces


Plan obésité, taxe soda et autres mesures

« Problème fluide » par excellence, l’obésité fera l’objet après 2001 de nouvelles inscriptions régulières à l’agenda, sans que cet intérêt entraîne de diminution de la prévalence. Elle fera de nouveau l’objet d’une attention politique et sociale à travers les débats parlementaires sur la loi de santé publique de 2004 et ceux entourant les messages sanitaires dans les publicités alimentaires en 2007.

D’autres mesures seront prises, parmi lesquelles :

Mais le poids des lobbies, et la complexité des actions à mener pour réduire la prévalence de l’obésité en font un problème insoluble – en tout cas sans changements sociaux structurels.

Alors, plus de vingt ans après le lancement du premier PNNS, le constat est sans appel : la prévalence de l’obésité continue de croître. Cet échec relatif s’explique par plusieurs facteurs structurels.

Une approche trop centrée sur la responsabilité individuelle

Tout d’abord, les politiques publiques françaises ont adopté une approche essentiellement comportementale, centrée sur la responsabilité individuelle : mieux manger, bouger davantage, équilibrer son alimentation.

Ce cadrage moral et sanitaire tend à négliger les déterminants sociaux de la santé, alors que les études montrent que l’obésité touche davantage les classes populaires, les femmes et les habitants de certaines régions. En ciblant les comportements sans agir sur les conditions de vie – précarité, urbanisme, accès à des aliments de qualité –, ces politiques ne font qu’effleurer les causes profondes du phénomène.

Ensuite, les politiques de lutte contre l’obésité se caractérisent par une forte dispersion institutionnelle (ministère de la santé, de l’éducation nationale, de la ville…). Les mesures se succèdent sans continuité, souvent diluées dans des programmes plus larges (nutrition, prévention, activité physique). L’obésité n’apparaît que comme un sous-thème, rarement comme une priorité politique autonome. Cette dilution empêche la mise en place d’une stratégie nationale cohérente et dotée de moyens pérennes.

Le poids de l’agro-industrie

Enfin, le poids des industries agroalimentaires constitue un frein structurel à l’effectivité des politiques nutritionnelles. Dotées de ressources économiques, juridiques et communicationnelles considérables, ces industries développent des stratégies d’influence visant à affaiblir, retarder ou contourner les mesures de santé publique adoptées par les pouvoirs publics.

L’un des exemples les plus emblématiques concerne les mobilisations contre le Nutri-Score, portées par des acteurs industriels (secteurs des huiles, des produits laitiers, des produits sucrés) et certains États membres de l’Union européenne, comme l’Italie, qui ont cherché à en contester la scientificité, à en limiter le caractère obligatoire ou à promouvoir des systèmes alternatifs moins contraignants auprès de la Commission européenne. Ces actions s’inscrivent dans une logique classique de lobbying réglementaire, visant à déplacer le débat du terrain de la santé publique vers celui de la liberté économique, du choix du consommateur ou de la protection des « traditions alimentaires ».




À lire aussi :
Retour sur les principaux arguments des « anti-Nutri-Score »


Ces logiques se retrouvent également dans les tensions autour de la fiscalité nutritionnelle, en particulier la taxe sur les sodas ou sur la réticence à encadrer strictement la publicité alimentaire, notamment à destination des enfants et des adolescents. Dans ce contexte, les politiques publiques apparaissent souvent prises en étau entre injonctions à la prévention des maladies chroniques et pressions industrielles, ce qui limite la portée transformatrice des réformes engagées.

Ces impasses morales, institutionnelles et économiques contribuent à expliquer la difficulté persistante de la France à enrayer l’augmentation de l’obésité, malgré une mobilisation politique et médiatique récurrente.

Lutter aussi contre la grossophobie

Peut-être pourrions-nous également incriminer les préjugés et stéréotypes à l’égard des personnes grosses. Le relatif désengagement des politiques de santé et l’accent mis sur la responsabilité individuelle ne s’expliquent-ils pas, au moins en partie, par une vision stéréotypée de l’obésité, qui en fait avant tout une affaire de décisions personnelles ?

Dans la lutte contre la grossophobie, les pouvoirs publics demeurent en tous cas frileux, déléguant aux bonnes volontés associatives ou professionnelles la mise en place d’actions dont on peine à deviner les contours. À cet égard, l’absence du terme de « grossophobie » dans la dernière feuille de route obésité présentée par le gouvernement interroge fortement.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi l’obésité progresse-t-elle depuis trente ans ? – https://theconversation.com/pourquoi-lobesite-progresse-t-elle-depuis-trente-ans-265887

« Trump est fou » : les effets pervers d’un pseudo-diagnostic

Source: The Conversation – France in French (3) – By Olivier Fournout, Maître de conférence HDR, département Sciences économiques et sociales, chercheur à l’Institut Interdisciplinaire de l’Innovation (CNRS), Télécom Paris – Institut Mines-Télécom

Qualifier Donald Trump de « fou », comme c’est régulièrement le cas ces derniers temps, tend à détourner l’attention de la cohérence de la politique conduite par l’intéressé depuis son retour à la Maison-Blanche et du fait qu’il constitue moins une anomalie individuelle qu’un produit typique d’un système économique, médiatique et culturel qui valorise la domination, la spectacularisation et la marchandisation du monde. Il convient de se détourner de cette psychologisation à outrance pour mieux se concentrer sur les structures sociales qui ont rendu possible l’accession au pouvoir d’un tel individu.


C’est devenu en quelques jours du mois de janvier 2026 la note la plus tenue de l’espace médiatique : Trump est fou. Une élue démocrate au Congrès des États-Unis tire la sonnette d’alarme sur X, le 19 janvier : le président est « mentalement extrêmement malade », affirme-t-elle. Fox News, média proche de Donald Trump sur le long terme, reprend les propos dès le lendemain sur un ton factuel. Le 22 janvier, lendemain du discours de Trump à Davos, durant lequel il a demandé « un bout de glace » (à savoir le Groenland) « en échange de la paix mondiale », l’Humanité fait le titre de sa une avec un magnifique jeu de mots : Trump « Fou allié ».

Une du 22 janvier 2026.
L’Humanité

Le 23 janvier, des messageries relayent ce qui déjà se diffuse largement dans la presse : « Déclaration de représentants démocrates au Congrès US : la santé mentale de Donald Trump est altérée ; c’est pire que Joe Biden, c’est un cas de démence ».

Le 24 janvier, la une de l’hebdomadaire The Economist montre un Donald Trump torse nu à califourchon sur un ours polaire – message de folle divagation en escalade mimétique avec Poutine et ses clichés poitrine à l’air, l’animal du Grand Nord soulignant en l’occurrence les prétentions du locataire de la Maison Blanche sur le Groenland.

Une du 24 janvier 2026.
The Economist

Même le premier ministre slovaque Robert Fico, pourtant un allié du milliardaire new-yorkais, l’aurait jugé « complètement dérangé » après l’avoir rencontré le 19 janvier à Mar-a-Lago. Le cas Trump est donc désormais régulièrement examiné à l’aune de la folie par des élus, des journalistes, mais aussi des psychiatres.

Il y a pourtant matière à être dubitatif sur les accusations de folie portées contre Trump. Non seulement elles n’ont guère contribué jusqu’ici à le neutraliser, mais elles ont même fait son succès et empêchent de penser le vrai problème. Les arguments en leur défaveur méritent un tour d’horizon.

Quelle légitimité du discours médicalisant ?

Il peut sembler contestable, même quand on est psychiatre et a fortiori quand on ne l’est pas, de déclarer quelqu’un malade mental sans l’avoir examiné selon des protocoles précis.

Quand le 5 mars 2025 le sénateur français Claude Malhuret, qui est médecin, traite Trump de « Néron » et de « bouffon » à la tribune du palais du Luxembourg – une intervention qui deviendra virale aux États-Unis –, le discours est de belle facture rhétorique, mais il n’est pas médical.

Le sénateur ne se réfère d’ailleurs pas à l’Académie. À ce stade, en l’absence d’examen effectué par des professionnels dont les résultats auraient été rendus publics, qualifier Trump de fou relève plus de la tournure politique que médicale.

Une rhétorique inefficace

Les déclarations sur la folie de Trump se succèdent sur le long cours sans avoir montré la moindre efficacité pour le combattre. Dès la première année de son premier mandat, la rumeur bruisse d’une possible destitution pour raison mentale sur la base d’avis d’experts qui n’ont pourtant pas eu d’entretiens avec le principal intéressé. Aucune procédure de destitution ne sera engagée sur ces bases.

Une nouvelle sortie collective de professionnels sur le déclin cognitif de Trump, lui trouvant un « désordre sévère et incurable de la personnalité », eut lieu en octobre 2024. Ce qui ne l’empêcha pas d’être élu assez aisément le mois suivant face à Kamala Harris. Quant à la défaite de 2020, elle arriva en pleine vague Covid et fut moins la conséquence des assertions selon lesquelles le président sortant était fou que de sa gestion désastreuse de la pandémie : sous-estimation de l’ampleur des contagions et de la mortalité, refus ostensible du port du masque.

Un jour, sans doute, Trump quittera-t-il le pouvoir, mais les effets des jugements de maladie mentale sur sa carrière politique – et en particulier sur sa victoire de 2024, qui se produisit alors que les électeurs avaient toute connaissance de son profil personnel – ont été nuls jusqu’à aujourd’hui.

Des attaques qui font le jeu de Trump

Pis encore : ces attaques ne sont pas seulement inefficaces, elles servent Trump. Le cœur de sa technique – qu’il a explicitée dès les années 1980 dans The Art of the Deal – consiste à semer la controverse pour faire parler de lui et de ses projets. Lui répondre sur ce terrain qui est le sien, en le traitant notamment de psychopathe (ou d’aberrant, de monstrueux, de stupide, ou de lunaire – le dernier vocable à la mode), c’est tomber dans le piège : il se pose ensuite en victime et ramasse les suffrages. Le sujet d’étonnement est que, depuis dix ans, aucune leçon n’ait été tirée de ces échecs à répétition dans la lutte contre Trump.

« Je fulmine et m’extasie comme un dément, et plus je suis fou, plus l’audimat grimpe »,

s’autopitchait Trump pour son émission de téléréalité, The Apprentice (source : Think Big and Kick Ass: In Business and Life, D. Trump et B. Zanker, 2007). Folie ? Non. Mise en scène éprouvée qui attire l’attention à son profit.

Mais le bénéfice s’enclenche aussi pour les commentateurs et les chambres d’écho. Et c’est là que le bât blesse : les « coups de folie » de Trump sont en réalité des diversions où les médias, les oppositions, les politiques et, souvent, les experts s’engouffrent pour le buzz.

Trump est à l’image de la société

Au-delà de la télé, les méthodes de Trump sont typiques de conseils de vie qui circulent largement dans la société, émanant de bien d’autres agents que lui. On pense, par exemple, aux classiques Swim With the Sharks Without Being Eaten Alive (1988), de Harvey Mackay, ou The Concise 33 Strategies of War (2006), de Robert Greene.

On pense aussi aux métaphores guerrières qui se glissent dans des ouvrages de management plus pondérés ; « les salles de commandement en temps de guerre » décrivent les réunions des équipes « successful », dans X-Teams (2007) ; donner plus de pouvoir au manager est recommandé pour qu’il ne se retrouve pas « face à dix ennemis avec une seule balle dans son fusil », dans Smart simplicity (2014).

De ce point de vue, Trump est « banal, trop banal ». Il est typique d’une « héroïcomanie hypermoderne », porté par une « trumpisation du monde » qui le dépasse. La conséquence de ce constat sociologique est que le problème est beaucoup plus profond qu’une folie idiosyncrasique, si perturbante soit-elle.

Déclarer Trump fou fait oublier à quel point le mode opératoire trumpiste est, pour une part non négligeable, partagé transversalement par la société. Ainsi, Trump privilégie-t-il les rapports de force. Il a toujours été sans équivoque sur ce point qui lui apporta la réussite dans le business, la télévision, le marché du leadership, et maintenant en politique. Mais cela ne se réalise pas contre la société américaine, comme par accident, mais en miroir d’un vaste spectre de celle-ci.

La négociation le revolver sur la tempe alimente quantité de traités de développement personnel, de management et de communication au travail. Elle est la matrice scénaristique assurant la popularité des films hollywoodiens (non seulement les westerns mais aussi les « propositions qui ne se refusent pas » du film le Parrain). Rien, là, de fou ou d’aberrant. Juste un éthos dominant qui a sa rationalité et qui n’a jamais été soft.

Aussi, aucune surprise si la rencontre d’un pouvoir fort est seule susceptible de faire fléchir Trump. Là encore, il est explicite sur ce point depuis longtemps. Lorsqu’il fut proche de la faillite dans les années 1990, il courbe l’échine devant les banquiers : « Quand vous devez de l’argent à des gens, vous allez les voir dans leur bureau […] Je voulais faire n’importe quoi sauf aller à des dîners avec des banquiers, mais je suis allé dîner avec des banquiers » (in Think big, 2007). Rationalité strictement instrumentale, certes, mais rationalité. L’article de fond « Ice and heat » récemment publié par The Economist sur l’affaire du Groenland relève que la menace européenne de déclencher l’instrument anti-coercition a joué, pour l’instant, dans le recul de Trump.

Révéler la structure pour mieux la combattre

Pour contrer l’Amérique de Trump, il conviendrait d’abord plutôt de se pencher sur la rationalité de ses lignes directrices. Son action, aussi bien en diplomatie qu’en politique intérieure, aussi bien en politique économique qu’en gestion des ressources naturelles, découle d’une stratégie claire et constante, pensée et volontariste. C’est sur ce terrain qu’il faut se battre pour défaire Trump, et non par des coups d’épée dans l’eau qui donnent bonne conscience à bon compte, sont repris en boucle, mais n’apportent rien de consistant face au fulminant showman.

Olivier Fournout a notamment publié : « La trumpisation du monde. Pourquoi le monde adore Trump, y compris ceux qui le détestent. »
Éditions Le Bord de l’Eau, 2020

Du discours de Trump à Davos, le 21 janvier 2026, ressortent plusieurs traits qui n’ont rien de mentalement dérangé. D’une part, il apporte un momentum aux extrêmes droites européennes déjà au pouvoir ou aux portes de celui-ci. D’autre part, une Europe qui se réarme et qui reste toujours globalement « alliée » des États-Unis débouche sur une situation stratégique plus favorable du point de vue américain : tel est le résultat, objectif, de la séquence historique actuelle.

Enfin, la demande d’avoir un « titre de propriété » sur le Groenland réussit à installer, même si elle n’aboutit pas, l’horizon indépassable du monde selon Trump : « La terre, comme les esclaves d’Ulysse, reste une propriété », comme l’écrivait Aldo Leopold, pionnier de la protection de la nature aux États-Unis, dans Almanach d’un comté des sables, publié en 1948 (traduction française de 2022 aux éditions Gallmeister). Trump est dans son élément, en parfaite maîtrise du vocabulaire pour fragiliser la transition ou bifurcation écologique. Comme l’exprime Estelle Ferrarese dans sa critique de la consommation éthique, « dans aucun cas la finalité n’est de mettre certaines choses (comme la terre) hors marché ».

Question ouverte pour l’Histoire

En insistant sur la supposée folie de Trump, les commentaires se rabattent sur un prisme psychologisant individuel. Peut-être Trump est-il fou. La sénilité peut le guetter – il en a l’âge. Des centaines de pathologies psychiatriques sont au menu des possibles qui peuvent se combiner.

Mais l’analyse et l’inquiétude ont à se pencher, en parallèle, sur le symptôme structurel de notre temps, sur ce système qui, depuis cinquante ans, propulse Trump au zénith des affaires, des médias, des ventes de conseils pour réussir, et deux fois au sommet du pouvoir exécutif de la première puissance mondiale.

La prise de distance avec l’accusation de folie portée contre Trump ouvre un chantier de réflexion où le problème n’est plus la folie personnelle du leader élu, mais une stratégie dont Trump est, en quelque sorte, un avatar extrême mais emblématique. Le regard se détache de l’événementiel chaotique – trumpiste ou non trumpiste – pour retrouver le fil d’une analyse structurelle. Sans conteste, Trump fragilise l’ONU et l’OMS, mais à l’aune de l’histoire longue, il ressort qu’une « impuissance structurelle » persévère, selon laquelle « dans le cas des États-Unis, c’est un grand classique que de bouder (au mieux) et de torpiller (autant que possible) toutes les démarches multilatérales dont ils n’ont pas pris l’initiative ou qu’ils ne sont pas (ou plus) capables de contrôler » (Alain Bihr, l’Écocide capitaliste, tome 1, 2026, p. 249).

Les psychés peuvent être « débridées », mais ce sont les « structures sociales » qui « sélectionnent les structures psychiques qui leur sont adéquates ». Trump n’est plus alors une anomalie foutraque, sénile, troublée, en rupture avec ce qui a précédé et à côté des structures sociales, mais la poursuite d’une marchandisation du monde à haut risque, dont le diagnostic est à mettre en haut des médiascans, pour discussion publique.

The Conversation

Olivier Fournout ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Trump est fou » : les effets pervers d’un pseudo-diagnostic – https://theconversation.com/trump-est-fou-les-effets-pervers-dun-pseudo-diagnostic-275286

Les criminels blanchissent l’argent sale grâce à l’anonymat des cryptomonnaies

Source: The Conversation – in French – By Jean-Marc Figuet, Professeur d’économie, ISG Lab, Université de Bordeaux

Une adresse publique sur la blockchain se crée en quelques secondes, sans pièce d’identité, avec une clé privée connue uniquement du propriétaire des cryptoactifs. SergeyNivens/Shutterstock

Une affirmation revient souvent : les criminels du monde entier utilisent les cryptomonnaies pour blanchir l’argent, en toute impunité. En effet, s’il est facile de tracer les échanges financiers via les blockchains, impossible d’identifier les personnes sans la coopération des acteurs comme Binance, Tether ou les prestataires de paiements. Car sur la blockchain, on peut tout voir sans savoir qui agit.


La promesse des blockchains publiques, comme Bitcoin ou Ethereum, est aussi simple qu’audacieuse : chaque transaction y est enregistrée, horodatée et visible par tous. À première vue, c’est un avantage décisif pour les enquêteurs financiers. À première vue seulement, car cette transparence se révèle souvent trompeuse. Si le registre décentralisé est public, les identités derrière les adresses restent inaccessibles sans intermédiaire.

Publiée en novembre 2025, l’enquête internationale The Coin Laundry (ICIJ) montre comment ce « paradoxe crypto » alimente une économie criminelle mondialisée, et comment l’identification des personnes dépend, en pratique, du bon vouloir d’intermédiaires privés, comme les plateformes (Binance) ou les guichets de conversion crypto-to-cash desks. Ces guichets sont des opérateurs, tels que Huione Guarantee ou Tether Operations Limited, souvent localisés dans des paradis fiscaux. Ces derniers convertissent des cryptoactifs en monnaie fiduciaire – euros, dollars – ou en actifs tangibles – or, immobilier – sans vérification systématique d’identité.

On peut tout voir sans savoir qui agit. Car la blockchain affiche seulement des transferts de crypto, pas des identités. Cet écart entre la traçabilité technique et la responsabilité juridique permet aux réseaux criminels de prospérer ; la transparence des flux ne garantit ni l’identification des acteurs, ni l’effectivité des contrôles.

Alors, comment concrètement ces transactions fonctionnent-elles ?

Piège de la pseudonymie

Sur une blockchain publique, l’unité de base n’est pas l’individu, mais l’adresse publique, c’est-à-dire une suite de caractères. Par exemple, 1A1zP1eP5QGefi2DMPTfTL5SLmv**** sur la blockchain Bitcoin. Cette adresse publique se crée en quelques secondes, sans pièce d’identité, en quantité illimitée. Elle est associée à une clé privée, par exemple L5oLkpXH3Z55rVgQv8gQJQ5v9X8fLpW7tQeNqW3TbKbYsZ1P**** qui elle, n’est connue que du propriétaire des cryptoactifs.

Les réseaux criminels exploitent cette pseudonymie en multipliant les adresses, en fragmentant les montants et en automatisant les transferts via des « services » variés – mixing, swaps décentralisés ou bridges. Le plus connu est le mixing, utilisé pour brouiller les traces des transactions en crypto.

Le mixing, une technique utilisée pour brouiller les traces des transactions sur une blockchain, suit un process complexe :
  • 1. Le dépôt des fonds : un utilisateur envoie ses crypto à une adresse pool gérée par un service de mixing, comme Tornado Cash.
  • 2. Le mélange des fonds : le service mélange ces crypto avec celles d’autres utilisateurs.
  • 3. La redistribution des fonds : après un délai aléatoire, le service renvoie les fonds, mais provenant d’autres adresses, vers une nouvelle adresse désignée par l’utilisateur, ce qui rend impossible le suivi des fonds originaux.

Le mixeur Tornado Cash a permis le blanchiment de plusieurs milliards de dollars en 2022 et 2023, dont certains directement liés à des cyberattaques et des ransomwares. En 2022, le groupe Lazarus, lié à la Corée du Nord, a utilisé un mixeur pour blanchir 615 millions de dollars (plus de 520 millions d’euros) volés lors du piratage du jeu Axie Infinity. Les hackers ont subtilisé des Ethereum (ETH) et les ont envoyés à Tornado Cash qui a fragmenté puis redistribué ces ETH vers des centaines d’adresses différentes, rendant le suivi impossible. Les fonds ont ensuite été convertis en monnaie fiduciaire via des guichets asiatiques ou réinvestis dans des casinos en ligne.

Relier une adresse à une identité

Les cellules de renseignements publiques comme Tracfin en France, Europol dans l’Union européenne, ou privées telles que Chainanalysis utilisée par le FBI ou Interpol peuvent identifier des schémas de blanchiment sur la blockchain. Mais relier une adresse à une identité relève de la seule volonté de l’intermédiaire.

Un exemple rapporté par l’ICIJ illustre ce piège. Entre juillet 2024 et juillet 2025, des adresses associées au groupe cambodgien Huione ont transféré au moins 408 millions de dollars (345,8 millions d’euros) en stablecoins USDT vers des comptes clients sur Binance. Ces transactions se sont poursuivies malgré le classement d’Huione en tant qu’entité majeure de blanchiment d’argent, ou primary money laundering concern, dès le 1er mai 2025, par le Financial Crimes Enforcement Network, un département du Trésor américain.

La visibilité des transactions n’est pas en cause. Ce qui l’est, c’est la difficulté à convertir cette visibilité en attribution fiable et en action rapide, comme le gel, la saisie ou les poursuites.

Les intermédiaires, le talon d’Achille de la traçabilité

Tant que les fonds en cryptomonnaie restent dans la blockchain (« on-chain »), leur traçabilité est totale. En revanche, dès que les fonds sortent de la blockchain (« off-chain ») par une conversion en monnaie légale ou l’achat d’actifs financiers… tout dépend des intermédiaires (plateformes, prestataires de paiement…). Ces derniers jouent un rôle comparable à celui de douaniers. Eux seuls peuvent relier une adresse à une identité, condition indispensable pour déclencher une action judiciaire.




À lire aussi :
Comment les trafiquants de cocaïne blanchissent l’argent des cartels


L’enquête de l’ICIJ insiste sur une réalité moins technologique qu’institutionnelle. Même lorsque des signaux d’alerte existent, la réaction des intermédiaires peut être tardive, incomplète ou absente. Leur activité demeure structurée par un modèle économique fondé sur les volumes et les frais.

Binance, la principale plateforme, a généré plus de 17 milliards de dollars (14,4 milliards d’euros) de commissions sur les transactions en 2023. Cela crée une tension durable entre la croissance des flux, génératrice de revenus, et la traque des flux illicites. Comme le secret bancaire suisse dans les années 1990, les intermédiaires crypto aujourd’hui privilégient la rentabilité à court terme au détriment de la lutte contre la criminalité financière.

La différence ? Leur modèle est encore plus difficile à réguler, car il repose sur une technologie conçue pour contourner les contrôles.

Trois obstacles se cumulent.

Complexité technique

Les fonds peuvent changer de libellé, circuler via des services de swaps qui permettent d’échanger instantanément une cryptomonnaie contre une autre, franchir des ponts entre blockchains, ou emprunter des infrastructures décentralisées. Chaque étape n’efface pas la trace, mais multiplie les embranchements, donc les hypothèses, et accroît la difficulté probatoire.

Fragmentation juridique

Les plateformes, les prestataires et les serveurs sont dispersés géographiquement. L’entraide judiciaire internationale est lente. Et certaines juridictions sont peu coopératives, notamment dans les paradis fiscaux.

Asymétries économique et temporelle

Un criminel peut créer une nouvelle adresse en quelques clics alors qu’un enquêteur doit engager des procédures multiples dont l’issue est incertaine. L’ICIJ souligne l’émergence de crypto-to-cash desks qui permettent de convertir de grosses sommes de crypto en cash, avec des contrôles variables.

Un indicateur aide à saisir l’ampleur du phénomène. Pour 2024, l’Internet Crime Complaint Center du FBI estime à 9,3 milliards de dollars (7,8 milliards d’euros) les pertes déclarées par des victimes de crimes liés aux cryptomonnaies. Au-delà du chiffre, cela dit la vitesse d’adaptation des fraudeurs et la pression sur les capacités d’enquête.

La régulation européenne en progrès

L’Union européenne a créé deux instruments majeurs pour renforcent la traçabilité aux points d’entrée et de sortie du système régulé.

Le règlement européen Markets in Crypto-Assets, dit MiCA encadre les prestataires de services sur crypto-actifs via un régime d’autorisation depuis le 30 décembre 2024. Il crée de fait des exigences de gouvernance et des obligations de conformité.




À lire aussi :
Comment les trafiquants de cocaïne blanchissent l’argent des cartels


La règle du « voyage des fonds » (règlement UE 2023/1113) impose, depuis le 30 décembre 2024, que certaines informations accompagnent les transferts afin de réduire l’opacité des flux dans les circuits régulés.

Leurs limites sont intrinsèques. Ils ne couvrent ni les échanges de pair à pair qui se réalisent sans intermédiaire (via des groupes Telegram), ni les plateformes offshore, localisées dans des paradis fiscaux, ni les portefeuilles auto-hébergés (MetaMask, Ledger…) où l’utilisateur contrôle seul ses clés.

En clair, la réglementation sécurise le pont sans combler les fossés.

La transparence ne suffit pas

Affirmer que « la blockchain est transparente » est un leurre. Cette transparence ne porte que sur les mouvements de fonds, jamais sur les acteurs et sur leur identité. La lutte contre le blanchiment se joue aux marges du système, c’est-à-dire dans la rigueur des contrôles Know Your Customer, la réactivité des plateformes, et la coopération internationale.

Trois priorités semblent aujourd’hui s’imposer :

  • harmoniser les règles pour éviter l’arbitrage entre des juridictions permissives et d’autres, strictes ;

  • doter les enquêteurs de moyens techniques et juridiques adaptés ;

  • sanctionner réellement les intermédiaires défaillants, afin de transformer la transparence en responsabilité.

Au vu de l’expérience de la coopération internationale pour lutter contre les paradis fiscaux, on peut supposer que le chemin sera, sans nul doute, périlleux pour atteindre ces priorités. Sans elles, la blockchain restera un registre ouvert où les criminels savent tourner les pages sans y laisser leur nom.

The Conversation

Jean-Marc Figuet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les criminels blanchissent l’argent sale grâce à l’anonymat des cryptomonnaies – https://theconversation.com/les-criminels-blanchissent-largent-sale-grace-a-lanonymat-des-cryptomonnaies-273051

Rester ou rentrer ? Le dilemme invisible des étudiants africains formés en France

Source: The Conversation – in French – By Saliou Dit Baba Diallo, Docteur en Histoire moderne et contemporaine, Université Cheikh Anta Diop de Dakar

Chaque année, des milliers d’étudiants africains se rendent en France pour des études supérieures. Le récit qui accompagne leur départ est optimiste : acquérir des compétences, obtenir un diplôme reconnu, puis rentrer pour contribuer au développement de leur pays. Pourtant, pour beaucoup, la fin du cursus ne signifie pas un retour immédiat, mais une période d’incertitude. Rester en France ou rentrer au pays ? Cette question, rarement abordée frontalement, constitue un moment complexe de l’expérience migratoire étudiante.

Pour avoir étudié la situation des étudiants migrants africains en France, j’ai constaté que cette question dépasse le choix individuel, mêlant politiques migratoires, marché du travail, attentes familiales et trajectoires personnelles.

Une mobilité pensée comme temporaire

Dès l’obtention du visa étudiant, le cadre institutionnel est clair : le séjour est provisoire. Dans les années 2010, l’engagement de retour faisait partie des démarches administratives. Les renouvellements de titre de séjour rappelaient implicitement que la formation devait être suivie d’un départ. Cette logique s’inscrit dans une vision largement partagée : former puis voir repartir. Dans le débat public français, la présence prolongée d’anciens étudiants étrangers suscite parfois incompréhension ou suspicion. L’étudiant est perçu comme visiteur académique, non comme futur acteur du marché du travail. Cette conception se heurte rapidement aux réalités vécues.




Read more:
L’« entreprise fantôme » : les jeunes diplômés face aux mythologies de l’entreprise


Quand le projet initial se transforme

À leur arrivée, de nombreux étudiants africains affirment vouloir rentrer. Mais les projets migratoires évoluent selon expériences, opportunités et contraintes. Durant les études, les étudiants construisent réseaux sociaux et professionnels, découvrent le marché du travail français et constatent les difficultés d’insertion dans leur pays. Le retour, initialement évident, devient conditionnel : « après avoir travaillé un peu », « une fois stabilisé », « lorsque les conditions seront réunies ». Cette redéfinition n’est pas de l’opportunisme, mais une adaptation à des contextes souvent incertains.

L’après-université, période sous pression

Contrairement à une idée reçue, la fin des études n’est pas un relâchement, mais une période de forte tension : trouver un emploi, régulariser sa situation et décider de son avenir géographique. En France, l’accès à l’emploi est la principale voie de régularisation. Sans contrat répondant aux exigences administratives, le maintien sur le territoire devient difficile. Cette situation entraîne des choix contraints, souvent dans des délais courts, accentuant la vulnérabilité au moment charnière du parcours de vie.




Read more:
Le calvaire des étudiant·e·s africain·e·s confiné·e·s en France


Des inégalités selon les filières

Les perspectives d’insertion varient selon les disciplines. Dans les années 2010, diplômés des filières scientifiques et numériques bénéficiaient de meilleures opportunités d’emploi et pouvaient plus facilement changer de statut. Les étudiants en lettres, sciences humaines et sociales se retrouvaient plus souvent dans des emplois précaires, insuffisants pour régulariser leur situation.

Cette inégalité structurelle influence la décision de rester ou rentrer. Les doctorants disposent de contrats, allocations et réseaux académiques leur offrant davantage de marges de manœuvre, parfois jusqu’à la naturalisation. La trajectoire dépend ainsi moins de la volonté individuelle que de la position dans le système académique et professionnel.

Enfin, l’accès au logement accentue également ces inégalités : les étudiants des filières scientifiques et numériques, mieux rémunérés ou disposant de contrats doctoraux, peuvent se loger plus facilement et stabiliser leur parcours. À l’inverse, les étudiants en lettres et sciences humaines, souvent confrontés à des emplois précaires, voient leur choix de rester ou de rentrer fortement conditionné par des difficultés d’hébergement.

Rentrer : un choix non neutre

Le retour est souvent présenté comme moral ou patriotique. En réalité, il recouvre des situations diverses. Certains étudiants rentrent dans de bonnes conditions : postes préparés à distance, réseaux solides, dispositifs institutionnels. Pour d’autres, le retour survient sous contrainte : perte de titre de séjour, refus de l’irrégularité, épuisement moral ou échec administratif. Ces trajectoires restent invisibles dans les statistiques et les discours publics, marginalisées dans les politiques, en Europe comme en Afrique.

Les données de Campus France publiées ces dernières années indiquent qu’environ 50 % des étudiants étrangers restent en France jusqu’à quatre ans après la fin de leurs études, qu’ils ne sont plus qu’environ 33 % au bout de sept ans et seulement près de 20 % après dix ans, la majorité finissant par retourner dans leur pays d’origine ou par s’installer ailleurs. Ces chiffres ne sont pas figés : ils dépendent notamment du pays d’origine, du niveau de diplôme, des opportunités professionnelles, des trajectoires familiales et des cadres juridiques (permis de travail, titres de séjour, etc.).




Read more:
L’Afrique a besoin de plus de titulaires de doctorat, mais les moyens constituent un obstacle pour les étudiants


Une décision rarement individuelle

Rester ou rentrer n’est jamais strictement personnel. La décision se construit sous l’influence de multiples acteurs : administrations, employeurs, famille, parfois communauté d’origine. Les attentes familiales jouent un rôle central : le diplôme à l’étranger est associé à l’espoir de réussite sociale ou de soutien économique.
Rentrer sans emploi peut être perçu comme un échec socialement coûteux. Cette pression s’ajoute à celle des institutions (universités, préfectures, municipalités, etc.), qui considèrent encore la mobilité étudiante en termes de contrôle, sans réel accompagnement de l’après-formation.

Penser autrement la mobilité étudiante

Opposer rester ou rentrer conduit à une impasse analytique. Les trajectoires des étudiants africains en France s’inscrivent de plus en plus dans des logiques de circulation : allers-retours, mobilités temporaires, projets transnationaux. Penser la mobilité seulement à travers la « fuite des cerveaux » ou le retour obligatoire empêche de saisir cette complexité. Former sans anticiper l’après-formation produit incertitude et précarité. Reconnaître la pluralité des trajectoires permettrait de mieux accompagner les étudiants, valoriser leurs compétences et renforcer les liens entre pays d’accueil et pays d’origine.




Read more:
Diaspora et mobilité : enrichir la recherche africaine


Rendre visible l’invisible

Derrière chaque décision de rester ou rentrer se cache une histoire singulière, faite d’espoirs, d’ajustements et de renoncements. Rendre visibles ces parcours permet de dépasser jugements moraux et discours simplificateurs. Avec la croissance de la mobilité étudiante internationale, il devient essentiel de considérer l’après-études comme une phase à part entière du parcours migratoire. Ainsi, la formation internationale profitera aux individus, aux sociétés d’accueil et aux pays africains.

The Conversation

Saliou Dit Baba Diallo does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Rester ou rentrer ? Le dilemme invisible des étudiants africains formés en France – https://theconversation.com/rester-ou-rentrer-le-dilemme-invisible-des-etudiants-africains-formes-en-france-275236

Épées, enfants et mémoire : ce que révèle un cimetière médiéval du Kent

Source: The Conversation – in French – By Duncan Sayer, Professor in Archaeology, University of Lancashire

Loin d’être de simples symboles guerriers, les épées, lances et boucliers mis au jour témoignent d’une société où les armes exprimaient autant la perte et le deuil que la force et le statut.


Lors d’une récente fouille archéologique à laquelle j’ai pris part, quatre épées anglo-saxonnes anciennes ont été mises au jour. Chacune éclaire la manière dont les armes étaient perçues à l’époque. Plus surprenant encore, un enfant a été retrouvé enterré avec une lance et un bouclier. Faut-il y voir la trace d’un combattant trop jeune pour l’être ? Ou ces objets revêtaient-ils une portée symbolique dépassant largement le seul cadre de la guerre ?

Les armes sont porteuses de valeurs. Les chevaliers Jedi de la franchise Star Wars incarneraient-ils la même noblesse s’ils maniaient des couteaux plutôt que des sabres laser ? Aujourd’hui, les armées modernes font la guerre à distance, à coups de missiles et de drones, ou s’appuient sur des dispositifs mécaniques mêlant armes à feu et blindage. Pourtant, dans de nombreux pays, l’épée demeure un attribut cérémoniel des officiers – au point que la porter de travers peut encore suffire à démasquer un imposteur.

La fouille, que j’ai menée avec l’archéologue Andrew Richardson, portait sur un cimetière du haut Moyen Âge, et les épées ont été découvertes dans des sépultures. Notre équipe, composée de chercheurs de l’Université du Lancashire et d’Isle Heritage, a fouillé au total une quarantaine de tombes. Cette découverte est visible dans l’émission de BBC2 Digging for Britain.

L’une des épées mises au jour se distingue par un pommeau en argent décoré (la partie arrière de la poignée) et par un anneau fixé à la poignée. Il s’agit d’un objet du VIe siècle prestigieux et d’une grande beauté, conservé dans un fourreau doublé de fourrure de castor. L’autre épée présente une petite garde en argent et une large embouchure de fourreau dorée et côtelée – deux éléments de styles artistiques différents, issus de périodes distinctes, réunis sur une même arme.

Ce mélange se retrouve également dans le trésor de Staffordshire, découvert en 2009, qui comprenait 78 pommeaux et 100 collerettes de poignée, datés sur une large période allant du Ve au VIIe siècle de notre ère. Au Moyen Âge, les épées – ou certaines de leurs parties – étaient conservées, transmises et entretenues par leurs propriétaires. Les armes anciennes étaient souvent plus estimées que les neuves.

Le poème en vieil-anglais Beowulf, probablement composé entre le VIIIe et le début du XIe siècle, offre un vocabulaire particulièrement riche pour parler des épées : il y est question de l’« épée ancienne » (ealdsweord), de l’« épée d’autrefois » (gomelswyrd), ou encore d’objets transmis en héritage (yrfelafe). Le texte évoque aussi des « armes durcies par les blessures » (waepen wundum heard), façonnées autant par l’usage que par le temps.

Deux énigmes consacrées à l’épée figurent également dans le Livre d’Exeter, un vaste recueil de poésie mis par écrit au Xe siècle, mais qui renvoie sans doute à des représentations plus anciennes. Dans l’énigme 80, l’arme se définit elle-même comme « a warrior’s shoulder-companion », « la compagne d’épaule du guerrier ». Une formule qui fait écho de manière frappante à nos découvertes du VIe siècle : dans chaque sépulture, la poignée de l’épée était placée contre l’épaule, tandis que le bras du défunt semblait enlacer l’arme.

Un geste comparable a déjà été observé dans des sépultures de Dover Buckland, également dans le Kent. Deux autres cas ont été recensés à Blacknall Field, dans le Wiltshire, et un à West Garth Gardens, dans le Suffolk. Notons qu’il est rare de voir quatre individus enterrés de cette manière au sein d’un même cimetière – d’autant plus qu’ils ont été découverts à très faible distance les uns des autres.

La zone du cimetière que nous avons fouillée comprend plusieurs tombes avec armes, disposées autour d’une sépulture profonde entourée d’un fossé circulaire. Un petit tertre de terre devait à l’origine recouvrir cette tombe, la rendant visible et la distinguant clairement dans le paysage funéraire.

La sépulture la plus ancienne – celle qui a servi de repère pour l’implantation des autres tombes avec armes – contenait un homme dépourvu de tout objet métallique ou armement. Les tombes armées sont surtout attestées dans les générations qui entourent le milieu du VIe siècle : il est donc probable que cet individu ait été enterré avant que ne s’impose l’usage de déposer des armes avec les morts. Peut-être parce que, durant la période troublée de la fin du Ve siècle et des toutes premières années du VIe, les armes étaient jugées trop précieuses pour être soustraites à la défense des vivants.

La découverte d’une tombe d’enfant âgé de 10 à 12 ans, accompagné d’une lance et d’un bouclier, vient renforcer cette interprétation. La courbure de sa colonne vertébrale rend peu probable qu’il ait pu manier ces armes de manière fonctionnelle.

Une seconde sépulture, celle d’un enfant encore plus jeune, contenait une large boucle de ceinture en argent. L’objet était manifestement trop grand pour un garçon de deux à trois ans. Ce type de dépôt est habituellement associé à des hommes adultes : les grandes boucles de ceinture constituaient un symbole de fonction dans les contextes de la fin de l’Antiquité romaine et du haut Moyen Âge, comme en témoignent, par exemple, les spectaculaires exemplaires en or de Sutton Hoo.

La découverte d’une tombe d’enfant âgé de 10 à 12 ans, comprenant une lance et un bouclier, vient compléter ce tableau. La courbure de sa colonne vertébrale rendait peu probable un usage aisé de ces armes.

Une deuxième tombe, celle d’un enfant encore plus jeune, a livré une large boucle de ceinture en argent. L’objet, de toute évidence, était bien trop grand pour un garçon âgé de deux à trois ans. De tels dépôts funéraires sont habituellement réservés à des hommes adultes : dans l’Antiquité tardive et le haut Moyen Âge, les grandes boucles de ceinture faisaient office de marqueurs de rang ou de fonction, comme l’illustrent les spectaculaires exemplaires en or découverts à Sutton Hoo.

Alors pourquoi ces objets ont-ils été déposés dans les tombes ? De récents résultats d’analyses ADN soulignent l’importance de la filiation masculine, en particulier celle transmise par le chromosome Y. À West Heslerton, dans l’est du Yorkshire, des analyses génétiques montrent l’existence de liens biologiques entre des hommes enterrés à proximité les uns des autres. Beaucoup d’entre eux étaient accompagnés d’armes, dont l’un inhumé avec une épée et deux lances. Plusieurs autres sépultures masculines ont été disposées autour de cet ancêtre fortement armé.

Nous n’affirmons pas pour autant que les armes anciennes étaient uniquement cérémonielles. Les entailles visibles sur les boucliers et l’usure des lames témoignent d’un usage réel, lié à l’entraînement comme au combat. Les blessures et les morts précoces observées sur les squelettes attestent de l’usage bien réel des armes dans la société du haut Moyen Âge. De son côté, la poésie anglaise ancienne parle autant de deuil que d’héroïsme.

Comme le montre Beowulf, le sentiment de perte était étroitement lié à la mise en scène des morts masculins et de leurs armes, mais aussi aux inquiétudes face à l’avenir :

The Geat people built a pyre for Beowulf, Beowulf’s funeral

(Le peuple des Goths érigea un bûcher pour Beowulf, pour les funérailles de Beowulf)

stacked and decked it until it stood four-square,

(l’empilant et l’ornant jusqu’à ce qu’il se dresse, solide et parfaitement carré,)

hung with helmets, heavy war-shields

(garni de casques, de lourds boucliers de guerre)

and shining armour, just as he had ordered.

(et d’armures étincelantes, comme il l’avait ordonné.)

Then his warriors laid him in the middle of it,

(Puis ses guerriers le déposèrent en son centre,)

mourning a lord far-famed and beloved.

(pleurant un seigneur illustre et aimé.)

Les armes déposées dans nos tombes relevaient autant de l’expression de la perte et du deuil que d’une affirmation matérielle de la force, de la masculinité et de la lignée masculine. Même des guerriers aguerris, endurcis par les combats et par l’âge, pleuraient leurs morts et les enterraient avec des armes – des épées notamment – porteuses d’histoires.

La lance, le bouclier et les boucles de ceinture découverts dans de petites tombes parlaient des hommes que ces enfants auraient pu devenir.

The Conversation

Duncan Sayer tient à remercier le Dr Andrew Richardson, codirecteur du projet de fouilles de l’est du Kent.

ref. Épées, enfants et mémoire : ce que révèle un cimetière médiéval du Kent – https://theconversation.com/epees-enfants-et-memoire-ce-que-revele-un-cimetiere-medieval-du-kent-274987

La fauconnerie comme outil de subversion des normes de genre au Moyen-Âge

Source: The Conversation – in French – By Rachel Delman, Heritage Partnerships Coordinator, University of Oxford

Agnes Hathaway (Jessie Buckley) et son faucon dans « Hamnet ».
Focus Features

Dans deux films récents consacrés à la vie des femmes au Moyen Âge, on observe la présence de faucons, symboles de pouvoir et, au risque d’employer un anachronisme, d’émancipation avant l’heure.


Les faucons prennent leur envol au cinéma. Dans deux adaptations littéraires récentes — Hamnet et H is for Hawk —, ces oiseaux sont intimement liés à la vie et aux émotions de leurs héroïnes respectives : Agnes Shakespeare (née Hathaway) et Helen Macdonald.

La symbolique des rapaces est au cœur de ces deux nouveaux films : Hamnet, l’adaptation par Chloé Zhao du roman de Maggie O’Farrell paru en 2020, et H is for Hawk, tiré des mémoires de Macdonald publiés en 2014 et traduits en français par M pour Mabel. Dans ces films, les faucons deviennent des figures complexes et ambivalentes.

Si Hamnet se déroule à l’époque élisabéthaine, H is for Hawk prend place dans le monde contemporain. Mais une histoire encore plus ancienne retrace la relation entre femmes et oiseaux de proie. Mes recherches montrent qu’au Moyen Âge déjà, cette relation était multiforme. Bien plus qu’un accessoire de mode, les faucons offraient aux femmes un moyen d’affirmer leur genre, leur pouvoir et leur statut social dans un monde largement dominé par les hommes.

Un boîtier de miroir provenant de la collection de la British Library.
The Trustees of the British Museum, CC BY-NC

Au Moyen Âge, le dressage des faucons — subtil jeu d’équilibre entre contrôle et liberté — était fréquemment associé à la cour amoureuse entre hommes et femmes.

La dimension romantique de la fauconnerie transparaît dans les œuvres d’art, les objets et la littérature de l’époque. Des scènes d’hommes et de femmes chassant ensemble à l’aide de faucons figurent parmi un large éventail d’artéfacts médiévaux : tapisseries ornant murs de châteaux, étuis décorés servant à protéger les miroirs à main…

La plus grande tapisserie des Devonshire Hunthing Tapestries — un ensemble de quatre tapisseries du XVe siècle — est entièrement consacrée à la fauconnerie. Des amoureux y sont représentés en train de se promener bras dessus bras dessous, pendant que leurs oiseaux chassent le gibier.

Deux étuis à miroir du XIVe siècle, conservés au British Museum et au Metropolitan Museum of Art, représentent des couples à cheval, tenant des faucons. Ces miroirs ont probablement été offerts comme gages d’amour. La littérature médiévale regorge elle aussi de références à des femmes accompagnées de faucons, voire représentées comme tels.

Mais la figure de la femme-faucon qu’il faudrait « dompter et contrôler » ne renvoie toutefois pas à une soumission féminine. Au contraire, la fauconnerie et sa symbolique permettaient aux femmes de l’élite médiévale d’exprimer leur autorité et leur autonomie.

Se définir à travers l’image

Lorsque les femmes de haut rang avaient la possibilité de se représenter à travers la culture visuelle, elles choisissaient souvent d’y inclure des oiseaux de proie. Cela était notamment visible sur les sceaux, cachets officiels souvent utilisés à l’époque médiévale pour authentifier les documents juridiques. Le sceau constituait la marque d’identification de la personne qui l’apposait, et renvoyait à son statut social et à son autorité. L’iconographie des sceaux et les matrices servant à les produire reflétaient la manière dont les femmes de haut rang voulaient être perçues par le monde.

Elizabeth de Rhuddlan, la plus jeune fille du roi Edouard Ier d’Angleterre et d’Eleonore de Castille, a choisi pour la matrice de son sceau personnel, un motif particulièrement répandu chez les femmes du XIIIe siècle : une femme debout, corps légèrement tourné vers un rapace docile posé sur sa main gauche.

Une autre matrice du même siècle montre Elizabeth, dame de Sevorc, à cheval, assise en amazone, tenant un faucon dans une main et la serre d’un aigle dans l’autre.

À travers ces sceaux, les femmes médiévales affirmaient leur maîtrise des rapaces, mais surtout, leur appartenance à un cercle féminin puissant.

Medieval image of a woman and a hawk
Une dame observe son faucon volant en direction d’un canard. Scène tirée du livre d’heures Taymouth Hours.
British Library

Des archives montrent par ailleurs que reines et dames ont créé et administré des parcs et domaines de chasse. Elles pratiquaient la fauconnerie ensemble, dressaient les rapaces et les offraient même parfois en cadeau.

Certaines petites espèces, comme le faucon merlin, étaient jugées plus convenables pour les femmes. Dans le film H is for Hawk, Helen (Claire Fory) refuse de se contenter d’un faucon merlin, qu’elle rejette comme « oiseau de dame ». Effectivement, les femmes du Moyen Âge n’acceptaient pas toujours, loin de là, de se plier aux règles prescrites par les manuels de bonne conduite.

Margaret Beaufort, la grand-mère paternelle d’Henry VIII, possédait de nombreux rapaces : faucons merlins, lanerets… mais aussi de grandes espèces comme des autours et des faucons lanier.

Le parc à daims qu’elle fit aménager autour de son palais de Collyweston, dans le Northamptonshire, se prêtait parfaitement à la fauconnerie. Sa belle-fille, la reine Elizabeth de York, qui disposait de ses propres appartements au palais, chassait quant à elle avec des autours.

Dans certains cas, les femmes semblent même avoir été reconnues comme de véritables expertes dans le domaine de la fauconnerie. Les Heures Taymouth, un livre d’heures enluminé du XIVe siècle, probablement destiné à une femme d’origine royale, montre des femmes coiffées de parures, chassant le colvert à l’aide de grands rapaces. Leur posture affirme leur autorité, leur savoir-faire et leur contrôle sur les oiseaux.

Au siècle suivant, Dame Juliana de Berners, prieure du monastère de Sopwell, est considérée comme l’autrice — en partie — du Boke of St Albans, un ouvrage traitant de la chasse et de la fauconnerie.

Dessin médiéval représentant une dame observant son faucon abattre un canard
Une dame observant son faucon abattre un canard dans le manuscrit de Yates Thompson.
British Library

Des recherches menées par English Heritage ont par ailleurs révélé que certaines femmes pouvaient gagner leur vie grâce à leur expertise en matière de dressage de faucons. Au milieu du XIIIe siècle, une femme nommée Ymayna était la gardienne des faucons et des chiens du comte de Richmond. En échange de ses services, elle et sa famille obtinrent le droit d’exploiter des terres voisines.

Si Ymayna constitue une figure exceptionnelle dans un milieu largement masculin, son parcours laisse penser que d’autres femmes ont exercé des fonctions similaires, bien que leurs noms soient absents de tout document historique.

Certaines pourraient figurer parmi les propriétaires de couteaux dont les manches sont conservés dans des musées européens. L’un des plus remarquables, sur lequel est sculptée une femme noble serrant contre son cœur un petit rapace, date du XIVe siècle et est exposé à l’Ashmolean Museum d’Oxford.

Les textes littéraires révèlent que la fauconnerie favorisait la socialisation et la solidarité entre femmes. Dans le poème Sir Orfeo, écrit en moyen anglais, Orfeo aperçoit un groupe de soixante femmes à cheval, chacune tenant un faucon.

Illustration médiévale représentant une dame chassant le lièvre à l’aide d’un faucon
Une dame chasse à l’aide d’un faucon, image issue du Yates Thompson manuscript.
British Library

Dans Hamnet, Agnes explique à son mari William Shakespeare que son gant de fauconnerie lui a été offert par sa mère. Les femmes du Moyen Âge et du début de l’époque moderne s’offraient des cadeaux entre elles, y compris des gants. Mes recherches suggèrent toutefois que les oiseaux de proie étaient plus fréquemment offerts comme cadeaux entre femmes et hommes.

Margaret Beaufort donnait et recevait des rapaces de la part de parents et de proches masculins, parmi lesquels son jeune petit-fils, le futur Henri VIII. Les rapaces étaient considérés comme étant des cadeaux convenables lors d’occasions et évènements marquants. En 1525, Margaret Pole, comtesse de Salisbury, offrit par exemple trois faucons à son neveu Henry Courtenay pour célébrer son accession au titre de marquis d’Exeter.

Le fait que des femmes puissantes propriétaires de terres aient pris part aux échanges rituels de rapaces avec des hommes montre que la fauconnerie ne relevait pas uniquement d’une expression féminine du pouvoir. En possédant des domaines de chasse et en donnant ou recevant des oiseaux de proie, elles s’inscrivaient dans un univers traditionnellement masculin : celui de la chasse et de la générosité seigneuriale.

The Conversation

Rachel Delman a reçu des financements du Arts and Humanities Research Council (2013-2016) et du Leverhulme Trust (2019-2022).

ref. La fauconnerie comme outil de subversion des normes de genre au Moyen-Âge – https://theconversation.com/la-fauconnerie-comme-outil-de-subversion-des-normes-de-genre-au-moyen-age-275331

Au Moyen Âge, les femmes prenaient (aussi) la plume

Source: The Conversation – in French – By Justine Audebrand, Chercheuse associée au Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris (UMR 8589), post-doctorante à l’Institut Historique Allemand, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Miniature extraite de _la Cité des dames_ (1405), de Christine de Pizan (1364-v. 1430). Wikimedia Commons

Au Moyen Âge, l’alphabétisation se décline en une palette de situations : savoir lire ne signifie pas qu’on est capable de composer un texte. Seule une petite élite maîtrise l’écriture. Mais dans cette élite, il y a des femmes. Qui étaient-elles ? Et dans quels types d’écrits se sont-elles illustrées ?


Le Moyen Âge apparaît souvent comme une période sombre pour les femmes : cloîtrées dans d’obscurs monastères ou soumises à leur mari, elles auraient été tenues écartées du pouvoir et de toute forme de culture écrite.

Ce cliché, comme beaucoup d’autres, sur les prétendus temps obscurs, apparaît à la Renaissance et se développe dans l’esprit des Lumières. Or, durant les six siècles qui suivent la fin de l’Empire romain, la condition féminine est très éloignée de cet imaginaire collectif. Dans les sphères du pouvoir ou du savoir, certaines femmes tiennent alors une place éminente, qui n’est pas tout à fait la même que ce que l’on verra entre les XIIᵉ et XVᵉ siècles.

Le Moyen Âge est une longue période et de nombreuses reconfigurations politiques, économiques ou religieuses changent et affectent la condition des femmes : celles de la fin de la période sont plus connues car nous possédons davantage de sources, mais celles du début ont parfois accès à des ressources économiques ou culturelles inattendues.

Les femmes ont aussi pris part à la culture de leur temps, c’est que montrent les recherches mises en avant dans la Vie des femmes au Moyen Âge. Une autre histoire VIᵉ-XIᵉ siècle (Perrin, 2026). À une époque où l’alphabétisation était faible, c’est parfois par les femmes que se transmettait la maîtrise de la lecture et de l’écriture.

Apprendre à écrire

Pour écrire, il faut bien sûr avoir appris le geste technique qui consiste à tracer des lettres sur du parchemin. Aujourd’hui, lecture et écriture s’apprennent ensemble mais, au Moyen Âge, beaucoup de personnes savent lire sans pour autant être capables d’écrire, si ce n’est leur nom.

L’alphabétisation médiévale se pense d’ailleurs comme un spectre : il y a un monde de pratiques entre savoir lire et être capable de composer un texte complexe en latin. De ce fait, la maîtrise complète de l’écriture est réservée à une petite élite, laïque ou ecclésiastique, et de plus en plus à des professionnels de l’écrit comme les notaires qui gagnent en importance à partir du XIIᵉ siècle. Par ailleurs, les laïcs les plus susceptibles d’avoir appris à lire et à écrire disposent aussi de secrétaires : au début du Moyen Âge par exemple, les aristocrates n’écrivent pas eux-mêmes leurs lettres mais les dictent à des secrétaires, voire ne leur donnent que quelques indications.

Les femmes ne sont pas exclues de ces logiques, bien au contraire. Dans l’aristocratie laïque de la première moitié du Moyen Âge, il n’est pas rare qu’elles reçoivent une éducation poussée.

La raison en est simple : elles sont bien souvent elles-mêmes en charge de l’éducation de leurs enfants. La reine Mathilde, épouse du roi de Germanie Henri Ier (919-936), sait par exemple lire et écrire, ce qui n’est pas le cas de son royal époux et, dans la famille ottonienne (du nom de leur fils, le roi puis empereur Otton Ier), ce sont souvent les femmes qui sont les plus lettrées.

Copistes et autrices

Ce n’est pourtant pas chez les laïcs mais au sein des monastères féminins que l’on trouve le plus de femmes qui savent écrire. L’acte le plus courant est la copie de manuscrits : avant l’invention de l’imprimerie, c’est cet inlassable travail qui permet la diffusion des œuvres.

On estime qu’environ 1 % des manuscrits médiévaux ont été copiés par des femmes. Cela peut paraître infime, mais il faut avoir en tête que l’immense majorité des manuscrits ne sont pas signés par leurs copistes et qu’on ne peut donc en réalité que rarement connaître le genre du ou de la copiste. Le travail des moniales est en tout cas loin d’être déconsidéré : à la fin du VIIIᵉ siècle, les nonnes de Chelles sont les principales pourvoyeuses en copies d’Augustin d’Hippone, un des pères de l’Église les plus lus au Moyen Âge. Elles reçoivent notamment des commandes des évêques de Cologne et de Wurtzbourg.

Il est donc logique que ce soit aussi dans les monastères que l’on trouve le plus d’autrices, c’est-à-dire de femmes qui ne se contentent pas de copier des œuvres et en composent de nouvelles. Aucun genre littéraire ne leur est interdit : elles écrivent de l’hagiographie – la vie de saints, hommes et femmes –, des textes annalistiques, des traités, de la poésie et même du théâtre.

La dramaturge et poétesse Hrotsvita, qui vit au monastère de Gandersheim (en Saxe) autour de 960, est ainsi considérée comme la « première poétesse allemande » même si elle écrit, comme la plupart de ses contemporains, en latin.

Une écriture « féminine » ?

Hroswida
Hrotsvita (Xᵉ siècle)
Wikimédia

Ces textes de femmes ont été étudiés de diverses manières par les historiens, d’abord avec un brin de suspicion : quand les œuvres de Hrotsvita ont été redécouvertes au XIXᵉ siècle, d’éminents savants ont douté de leur attribution et ont cherché, en vain, à affirmer que la moniale n’avait jamais existé, ou jamais écrit…

Et ce n’est que dans les années 1980 que les spécialistes du Moyen Âge ont véritablement commencé à s’intéresser aux écrits des femmes médiévales d’avant Christine de Pizan. Ces travaux sont marqués par l’idée que l’écriture des hommes serait différente de celle des femmes. Il ne s’agit pas de l’écriture manuscrite, paléographique, puisque la différenciation genrée n’apparaît qu’au XVIIIᵉ siècle, mais du style.

Les femmes, même au Moyen Âge, parleraient plus facilement de leurs émotions et de leur famille. C’est sans doute vrai dans certains textes mais, en réalité, les textes écrits par des femmes montrent plus de similitudes que de différence avec ceux des hommes. Cela est dû, en partie, au poids des modèles anciens dans l’écriture médiévale : quand la moniale Baudonivie écrit la vie de la sainte reine Radegonde vers 600, elle a en tête le modèle par excellence qu’est la Vie de saint Martin, tout comme son contemporain Venance Fortunat qui consacre aussi un texte à la sainte.

Pour autant, en particulier à partir des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, il semble que l’écriture des femmes soit de plus en plus contrainte et que cela les cantonne parfois à certains types d’écrits. La grande réforme de l’Église connue sous le nom de réforme grégorienne cherche à mieux encadrer les pratiques des fidèles et à redéfinir le lien des femmes au sacré. Le développement des universités – réservées aux clercs et donc aux hommes – exclut aussi les femmes de tout un pan du savoir.

C’est dans ce cadre que fleurissent les femmes mystiques, dont les écrits vantent une proximité particulière avec la divinité. Mais là encore, la réalité est complexe : les visions de ces femmes sont souvent mises par écrit par leur confesseur ou un homme qui peut retravailler la matière transmise par la mystique. Même Hildegarde de Bingen, grande savante et abbesse du XIIᵉ siècle, a recours à un secrétaire. Au Moyen Âge, l’idée d’un auteur ou d’une autrice unique fonctionne rarement, et l’écrit des femmes comme celui des hommes fait souvent appel à une multitude d’intervenants ou intervenantes.

The Conversation

Justine Audebrand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au Moyen Âge, les femmes prenaient (aussi) la plume – https://theconversation.com/au-moyen-age-les-femmes-prenaient-aussi-la-plume-273919