Le supermarché, source d’inspiration pour la littérature contemporaine

Source: The Conversation – in French – By Clémentin Rachet, Architecte, chercheur (laboratoire CRENAU), Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Nantes

Chez Annie Ernaux ou chez Michel Houellebecq, le supermarché est à l’honneur. Carlo Martin Alcordo/Pexels, CC BY

Alors que les commerces quittent progressivement les centres-villes, écrivaines et écrivains semblent fascinés par les supermarchés. À chaque extrêmité de l’échiquier politique, d’Annie Ernaux à Michel Houellebecq, la littérature contemporaine leur voue un culte surprenant. Comment expliquer cet intérêt soudain, et visiblement consensuel, pour ces lieux du quotidien ?


Le supermarché en particulier, et les espaces de consommation en général, attisent depuis l’avènement de la société de consommation les regards les plus acerbes et les désirs les plus inavoués. Alors que Françoise Sagan inaugurait l’ouverture du premier hypermarché de France en 1963, écrivaines et écrivains contemporains ne s’y sont visiblement pas trompés et investissent dûment, au sein de leurs romans, l’ensemble des « temples » de la consommation moderne.

Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, version poche.
Folio

Le supermarché (ou l’hypermarché) est, en effet, progressivement devenu digne d’intérêt. Annie Ernaux y consacre même un livre en 2014 – journal intime à l’hypermarché Auchan du centre commercial des Trois-Fontaines, à Cergy (Essonne) – sur la couverture duquel (dans sa version poche) trône un caddie orange. Le début de Regarde les lumières mon amour (2014) prend des allures de revendication, voire de slogan manifeste. Dès les premières pages, l’écrivaine y explique les raisons de son entreprise :

« Pour raconter la vie, la nôtre, aujourd’hui, c’est donc sans hésiter que j’ai choisi comme objet les hypermarchés. J’y ai vu l’occasion de rendre compte d’une pratique réelle de leur fréquentation, loin des discours convenus souvent teintés d’aversion que ces prétendus non-lieux suscitent et qui ne correspondent en rien à l’expérience que j’en ai. »

Rappelons que le sociologue Marc Augé a précisément fait des espaces de la consommation l’un des trois piliers de ses « non-lieux empiriques », aux côtés des espaces de circulation et de communication. Si Ernaux semble douter d’une telle affectation et vouloir désamorcer, loin des discours dépréciateurs et moralisateurs, les effets répulsifs qui l’accompagnent habituellement, c’est que le super/hyper symbolise de nombreux paradoxes : à la fois attractif et repoussant, dénigré et massivement fréquenté, il est définitivement ambigu.

Il faut dire que nous passons un temps non négligeable dans les supermarchés. Pour l’écrivaine, ils méritent de fait la plus grande attention de la part de celles et ceux chargés d’en fabriquer les représentations :

« Nous choisissons nos objets et nos lieux de mémoire ou plutôt l’air du temps décide de ce dont il vaut la peine qu’on se souvienne. Les écrivains, les artistes, les cinéastes participent de l’élaboration de cette mémoire. Les hypermarchés, fréquentés grosso modo cinquante fois l’an par la majorité des gens depuis une quarantaine d’années en France, commencent seulement à figurer parmi les lieux dignes de représentation. »

L’esthétisation du supermarché

Si cette dignité apparaît comme circonstancielle – le modèle de la grande distribution qui date des années 1960, est relativement récent –, gageons qu’elle perdure. Car les enseignes commerciales tâchent continuellement de réinventer leur offre, aussi conscientes que l’autrice de l’importance qu’elles occupent depuis soixante ans dans notre quotidien.

Si les centres-villes se vident de leurs commerces dans la plupart des villes intermédiaires, perdant ainsi des lieux de sociabilité qui faisaient le sel de l’expérience urbaine, c’est que les centres commerciaux s’exposent comme un « centre-ville d’un nouveau genre », en accueillant, au-delà d’une offre commerciale défiant toute concurrence, des programmes urbains, des cinémas ou des cafés notamment. Les hyper/super et les centres commerciaux sont-ils devenus le « bistrot de la France périurbaine » ? Toutes les études convergent : on compte un hypermarché, en France, tous les vingt kilomètres en moyenne. En quittant sciemment la centralité, voilà qu’il l’aurait définitivement remplacée.

Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte (1994), version poche.
J’ai lu.

Rares sont donc les lieux que l’on fréquente aussi régulièrement qu’un supermarché. Michel Houellebecq ne cesse de le démontrer depuis la publication de ses premiers textes, à l’orée des années 1990. Dans sa poésie ou dans ses essais, le supermarché occupe une place de choix. Le poème « Hypermarché, Novembre », qui ouvre le recueil la Poursuite du bonheur (1991) – et donc, d’une certaine manière, l’entrée en littérature de Houellebecq – devance même la sortie du premier roman de l’auteur, Extension du domaine de la lutte (1994), dont la couverture du format poche présente une enfilade de caddies sur fond blanc. D’une certaine manière, chez Houellebecq, le supermarché anticipe le roman.

Dans sa géographie éclatée des supermarchés, de Limoges à Paris en passant par la Normandie ou l’Espagne, l’écrivain n’oublie jamais de signifier à quel point les supermarchés demeurent les seuls territoires capables d’émerveiller des personnages à qui l’espace urbain ne procure qu’angoisse ou désolation :

« Un hypermarché Casino, une station-service Shell demeuraient les seuls centres d’énergie perceptibles, les seules propositions sociales susceptibles de provoquer le désir, le bonheur, la joie. »

Si Ernaux et Houellebecq apparaissent comme les figures de proue de cette entreprise d’esthétisation du supermarché, leurs consœurs et leurs confrères ne sont pas en reste : de Laurent Mauviginer dans Ce que j’appelle oubli (2011) à Marie-Hélène Lafon dans Nos vies (2017), en passant par Célestin de Meeûs et sa Mythologie du .12 (2024), ou, de l’autre côté de l’Atlantique, par Bret  Easton Ellis chez qui « la consommation et le paraître sont présentés comme l’éthos de l’Amérique riche et blanche », les supermarchés revêtent des imaginaires et des représentations riches et variés dans la littérature contemporaine. Les personnages y projettent des ersatz de domesticité.

En estompant sciemment les limites entre les activités domestiques et la consommation de masse, auteurs et autrices expriment les relations, mouvantes, qui opèrent entre les individus et nos lieux de consommation ordinaire.

Temples de la consommation

Le supermarché rassemble ; il crée du consensus. Il reste respectivement perçu chez Houellebecq et chez Ernaux comme « émerveillement du monde » et comme « grand rendez-vous de l’humain ». Le supermarché frise donc avec le métaphysique, voire le mystique. Au narrateur de Sérotonine (2019) de déclarer :

« Je n’avais jamais, à mon âge, mis les pieds dans un centre Leclerc. Je fus ébloui. »

L’éblouissement confine au religieux.

Et comme il en est d’usage dans les églises, Annie Ernaux se demande dans Regarde les lumières mon amour s’il est autorisé de photographier l’intérieur des lieux. L’autrice questionne, en creux, leur inintérêt architectural.

La littérature n’est du reste pas la seule à s’éprendre du supermarché. On connaît notamment l’affection que lui porte le photographe anglais Martin Parr :

« Les photographes de Magnum partent en croisade photographier la famine et la faim […], en ce qui me concerne je vais au supermarché du coin, c’est ma ligne de front. »

Si le champ de la création s’y intéresse de manière exponentielle, le super/hyper tarde à opérer une mue significative dans l’imaginaire collectif, encore associé à un rituel hebdomadaire ou quotidien au mieux déprimant, au pire anxiogène, sous les néons blafards et les musiques de fond des grandes enseignes commerciales génériques.

Généralement construits sans ambition créative, selon des modèles reproductibles, les super/hyper n’ont pas meilleure presse chez les architectes. Ils sont même à l’origine d’une expression devenue courante. La fameuse « esthétique de supermarché » que certains se plaisent à employer à l’envi pour désigner la pauvreté d’un paysage ou d’un bâtiment, renvoyant dès que possible les super/hyper à la laideur dont ils souffrent déjà dans nos représentations courantes. Mais, à en croire les écrivaines et les écrivains, la fascination prend plutôt racine ailleurs : dans la simplicité réconfortante d’un programme quotidien, utopie du proche et du familier. Dans un monde globalisé, le supermarché représente visiblement l’un des derniers refuges de sociabilité et l’illusoire espoir d’un possible foyer.


Cet article est publié dans le cadre de la série « Regards croisés : culture, recherche et société », publiée avec le soutien de la Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle du ministère de la culture.

The Conversation

Clémentin Rachet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le supermarché, source d’inspiration pour la littérature contemporaine – https://theconversation.com/le-supermarche-source-dinspiration-pour-la-litterature-contemporaine-263576

How users can make their AI companions feel real – from picking personality traits to creating fan art

Source: The Conversation – France (in French) – By Alisa Minina Jeunemaître, Associate Professor of Marketing, EM Lyon Business School

Just a few years ago, the idea of someone marrying their AI chatbot might have sounded like the plot of a film. Today, it is no longer just an idea. In July 2025, an article in The Guardian featured people who describe their relationships with chatbots as deeply meaningful, including a man who “married” his AI beloved “in a digital ceremony”. Later that month, a piece in GQ explored how AI girlfriends are reshaping the way men express vulnerability and emotional need. These examples reflect a broader shift in how people relate to technology. In a world where media outlets and government bodies warn of an “epidemic of loneliness”, and long-term relationships face increasing strain, the rise of AI companions points to our growing willingness to treat non-human entities as emotionally significant partners.

Social science researchers have long been interested in companionship, which is rooted in mutual affection, shared interests, a desire to spend time together, and, especially, intimacy and personal fulfilment. As digital technologies advance, these qualities are no longer found exclusively in human-to-human relationships. The emergence of AI companions suggests that similar bonds can form with entities that exist only in software, which led our research team to investigate how intimacy is created, sustained and experienced in human-AI relationships.

Emotionally meaningful human-AI relationships

Creators of AI companion apps such as Replika, Nomi.AI or Character.AI often market their chatbots in ways that humanise them, emphasising that qualities they present are “better” than those of human partners. For instance, Luka Inc., the creator of Replika, markets its product as “the AI companion who cares. Always here to listen and talk. Always on your side.” This language stresses Replika chatbots’ constant availability and support. Indeed, AI companions do not get tired or annoyed, and they are designed to make users feel close to them. Users can choose their chatbot’s name, gender, appearance and personality traits. Over time, the chatbot adapts to the user’s conversational style and preferences, while shared memories built from their conversations inform future interactions.

As our research shows, these choices and adaptations are highly effective at making AI companions feel real. We observed that consumer relationships with AI companions often involved elements of care: not only did the companions provide emotional support, but users also worried about their companions missing them or feeling neglected if they didn’t log in for a while. Some of these relationships also included shared routines and even a sense of loss when an AI “partner” disappeared or changed. One user wrote in a Google Store review that his Replika chatbot made him feel loved, while another described losing access to romantic features as “like a breakup”. These feelings and reactions may sound extreme until we consider how people use creativity and storytelling to “animate” their AI companions.

How a chatbot becomes ‘someone’

To understand how human-AI relationships take shape, we analysed more than 1,400 user reviews of AI companion apps, observed online communities where people discussed their experiences, and conducted our own autoethnography by interacting with chatbots such as Replika’s and recording our reflections. We followed strict ethical guidelines, using only publicly available data and removing all personal details.

We found that consumers engaged in a deliberate and creative process to make relationships with AI companions feel real. To explain this process, we referred to Cultural-Historical Activity Theory, a framework originally developed by Russian psychologists Lev Vygotsky and Alexei Leontiev, which sees imagination as a socially shaped mental function linking inner experiences with cultural tools and social processes.

Our analysis suggests that what we observe as AI humanisation can be understood through the lens of what we call consumer imagination work – an active and creative process where people draw on personal experiences, cultural narratives and shared exchanges to animate AI companions, gradually shaping them into figures that feel human-like. This imagination work can occur in personal interactions between a consumer and a chatbot, or in online communities, where consumers interact with each other and share their experiences and stories of the relationships they build with their AI companions.

On the individual level, imagination work begins with internalisation, where users attribute human-like roles or even sentience to their AI companions. It continues through externalisation, which can include personalising the companion’s features, writing shared stories, creating fan art, or producing photographs in which the companion appears as part of a user’s daily life. A user can thus imagine their chatbot as a spouse with shared routines and history. Some users in online communities describe raising virtual children, who come into being only when they are imagined.

These human-AI bonds may form privately, or they may also form in the communities, where users seek advice and validate each other’s experiences. A user might write “my AI cheated on me” and receive both empathy and reminders that the chatbot is reflecting programmed patterns. This is part of what we call community mediation, the social scaffolding that supports and sustains these relationships. Community members offer guidance, create shared narratives and help balance fantasy with reality checks.

The various attachments that users form to their AI companions can be genuine. When Replika removed its erotic role-play feature in 2024, users filled forums with messages of grief and anger. Some described feeling abandoned, others saw it as censorship. When the feature returned, posts appeared saying things like “it is nice to have my wife back”. These reactions suggest that, for many, relationships with AI consist of deeply felt connections, and do not exist as mere entertainment.

What does this mean for human-to-human connection?

Polish-British sociologist Zygmunt Bauman described the modern era as one in which relationships become increasingly fragile and flexible, constantly negotiated rather than given. AI companionship fits within this broader shift. It offers a highly customisable experience of connection. And unlike human relationships, it doesn’t require compromise or confrontation. In this way, it reflects what French-Israeli sociologist Eva Illouz calls emotional capitalism, or the merging of market logic and personal life.

But there are also risks to these customized experiences. App features that may enable deeper emotional bonds with a chatbot are often hidden behind subscription paywalls. Software updates can change a chatbot’s “personality” overnight. And as AI becomes more responsive, users may increasingly forget that they are interacting not with a person, but with code shaped by algorithms, and often, commercial incentives.

When someone says they are in love with their AI companion, it is easy to dismiss the statement as fantasy. Our research suggests that the feeling can be genuine, even if the object of affection is not, and it also suggests that the human imagination has the capacity to transform a tool into a partner.

This invites reflection on whether AI companions are emerging to replace human connection or to reshape it. It also raises ethical considerations about what it means when intimacy becomes a service, and where boundaries should be drawn, at a time when artificial others are becoming part of our social and emotional landscapes.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. How users can make their AI companions feel real – from picking personality traits to creating fan art – https://theconversation.com/how-users-can-make-their-ai-companions-feel-real-from-picking-personality-traits-to-creating-fan-art-265442

France Inter et France Télévisions sont-ils de gauche, comme les en accusent CNews et les médias Bolloré ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By François Jost, Professeur émérite en sciences de l’information et de la communication, Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3

Les journalistes du service public Patrick Cohen et Thomas Legrand en rendez-vous avec des responsables du Parti socialiste. Image tirée d’une vidéo publiée par le journal d’extrême droite _l’Incorrect_. capture d’écran

Après l’enregistrement de deux journalistes du service public, Patrick Cohen et Thomas Legrand, lors d’un rendez-vous avec des responsables du Parti socialiste, l’audiovisuel public est sous le feu des médias de Vincent Bolloré qui l’accusent de partialité et de sympathies de gauche. Ces critiques, qui visent plus particulièrement France Télévisions et France Inter, sont-elles fondées ? Entretien avec le chercheur François Jost.


The Conversation : Le service public est attaqué pour son supposé manque d’impartialité, à la suite de l’affaire Legrand-Cohen. Pouvez-vous nous rappeler l’évolution historique de ce débat relatif au pluralisme et à l’impartialité dans les médias audiovisuels ?

François Jost : Jusque dans les années 1970, l’opposition est quasiment interdite d’antenne à la télévision. Le pluralisme n’existe pas. C’est pour lutter contre cet état de fait qu’en 1982, avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, la loi sur la communication audiovisuelle inscrit dans son texte la nécessité d’un « pluralisme de l’information ». L’arrivée de la droite au pouvoir ne le remet pas en cause, et va plus loin avec la loi de 1986 qui exige des garanties d’honnêteté, d’indépendance et de pluralisme des courants de pensée. Chose très importante : ces obligations s’imposent à toutes les chaînes en sorte qu’il doit y avoir un pluralisme interne. Aucune chaîne ne peut représenter un seul courant de pensée.

Avec l’arrivée du numérique, les chaînes se sont multipliées. En 2016, Vincent Bolloré a acheté i-Télé, et une grève d’un mois s’est soldée par le départ d’une centaine de journalistes. Rebaptisée CNews, i-Télé devient une chaîne d’opinion qui privilégie les commentaires sur les faits et les débats en studio plutôt qu’une information de terrain.

Considérant que l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) ne remplit pas bien son rôle, l’ONG Reporter sans frontières fait un recourt devant le Conseil d’État en 2022 et me demande, dans ce cadre, d’examiner dans quelle mesure CNews est une chaîne d’opinion. J’analyse, de façon très classique dans ce genre d’étude, les programmes, les thèmes, le rôle des animateurs, les invités que je compare avec la principale concurrente, BFM. Je montre alors que la stratégie de CNews est de recevoir quelques politiques encartés, mais surtout de donner une place très importante à des chroniqueurs engagés à droite ou à l’extrême droite.

C’est une stratégie habile car, à l’époque, l’Arcom décomptait uniquement le temps d’antenne des politiques encartés et pas des journalistes. Cela permettait à la chaîne de pencher à droite sans que cela apparaisse dans les calculs des temps d’antenne.

Est-ce que le service public a joué le jeu du pluralisme depuis les règles l’imposant à l’audiovisuel ?

F. J. : Dans son rapport de 2024, l’Arcom notait que « conformément à ses missions de service public, le groupe propose une offre d’information riche, diversifiée et pluraliste ». En ce qui concerne Radio France, l’Arcom a relevé, en 2023, des sous-représentations persistantes du Rassemblement national (RN), de Renaissance, de La France insoumise (LFI) et de Reconquête – sous-représentations qui ont été partiellement améliorées depuis.

En réalité, mesurer le pluralisme n’est pas simple. Le pluralisme se définit par la diversité des opinions et des tendances en présence, et pas seulement par une comptabilité. La question n’est pas uniquement de savoir qui est invité dans une émission, mais quel point de vue est exprimé. Dans son rapport de 2024, l’Arcom souligne, par exemple, à propos de CNews, « qu’en dépit notamment de la variété des thématiques abordées et de la diversité des intervenants, de nombreux sujets, tels que les violences commises contre les forces de l’ordre, le fonctionnement de la justice ou les effets de l’immigration sur le fonctionnement de notre société, apparaissaient traités de manière univoque, les points de vue divergents demeurant très ponctuels ».

Pour évaluer le pluralisme, il faut donc aussi une approche qualitative : analyser les discours des journalistes, des invités, des humoristes, etc. Quand Pascal Praud émet l’hypothèse que les punaises ont été apportées par les immigrés, on peut le classer à droite. Cela lui a valu une sanction de l’Arcom.

Lorsque vous avez sur CNews, dans « L’heure des pros », des chroniqueurs comme Charlotte d’Ornellas (JDD), Alexandre Devecchio (le Figaro), Georges Fenech (ancien député de l’UMP) et aucun chroniqueur de gauche, on cherche où est le pluralisme…

Sur France Inter, cette situation n’existe pas. Dans la matinale il y a des débats contradictoires. Certes Thomas Legrand a une sensibilité de gauche, il écrit dans Libération, mais Dominique Seux est un libéral qui écrit dans les Échos. Ce qui amène certains à penser que France Inter est de gauche, c’est que les journalistes ont une culture commune que j’appellerais humaniste et qui, en fait, peut être partagée par des personnes de gauche comme de droite. Reste que, pour certains médias de droite ou d’extrême droite, les valeurs humanistes fondamentales – respect des droits humains, égalité de tous devant la loi – ou même la défense de l’environnement vous classent immédiatement à gauche.

Notons enfin que si le pluralisme au sein d’une chaîne n’est pas toujours évident à mesurer, il est en revanche facile d’établir une sociologie des auditeurs et des téléspectateurs, cela est éclairant. Une étude de Julien Labarre montre que, sur une échelle gauche-droite, allant de 0 à 10, les spectateurs du service public se situent entre 5 et 5,2, au même niveau que le Français moyen qui se situe à 5,3. Les spectateurs de CNews sont, eux, les plus à droite et les plus homogènes en matière de préférence politique. Leur score oscille entre 6,5 pour ceux qui regardent la chaîne une fois par semaine et 7,5 pour ceux qui regardent plusieurs fois par semaine.

L’affaire Legrand-Cohen prouve-t-elle une connivence de certains journalistes de l’audiovisuel public avec la gauche ?

F. J. : Enregistrer une conversation privée à l’insu des intéressés, tronquer un extrait et le rendre public, ce sont des méthodes déloyales condamnées par la Charte de déontologie des journalistes, dite charte de Munich. Je ne comprends pas que l’on puisse échafauder une accusation à partir de ce type de preuves. Notons que l’image de cette conversation est prise à distance, ce qui montre que la personne qui l’a enregistrée s’est immiscée dans cette conversation à l’insu de ses participants. C’est la méthode qui est grave. Sur le fond, que Thomas Legrand soit de gauche n’est pas une découverte. Personnellement, je trouve très positif que l’on connaisse la tendance politique d’un journaliste : cela permet à l’auditeur de moduler ses propos. Il est beaucoup plus gênant que les journalistes s’avancent masqués sans que l’on sache qui ils sont. Concernant Patrick Cohen, je constate qu’il fait son travail de journaliste de façon pondérée, en se montrant critique en général. Je ne pense pas que l’on puisse lui reprocher quoi que ce soit.

Comment interpréter la mise à l’écart de Thomas Legrand décidée par la direction de France Inter ?

F. J. : J’ai été très étonné par la violence de cette mise à l’écart. Il me semble que la direction aurait pu assumer la présence d’un chroniqueur de gauche et répondre qu’il y avait aussi des gens de droite sur France Inter. Mais je suppose que cette direction a voulu se protéger dans un moment de vulnérabilité, alors que la loi Dati est dans les cartons et qu’elle vise à fusionner les différentes entités du service public. C’est un geste pour calmer les détracteurs du service public en leur disant « Vous voyez, on n’est pas de gauche » !

L’offensive ne vient pas uniquement des médias de droite privés, elle vient aussi de certains responsables politiques…

F. J. : Effectivement, à son arrivée au ministère de la culture, Rachida Dati a déclaré au JDD : « Le service public doit respecter toutes les opinions », laissant entendre que ce n’était pas le cas. Sa proposition de loi qui vise la fusion de plusieurs entités de l’audiovisuel public n’est sûrement pas une garantie de pluralisme. Le patron de la future entité unique sera-t-il indépendant ou inféodé au pouvoir ? C’est l’un des enjeux majeurs de cette réforme – outre l’objectif de faire des économies budgétaires. Je rappelle aussi que le RN, qui n’est pas loin d’accéder au pouvoir, veut tout simplement supprimer l’audiovisuel public en le privatisant.

L’Arcom vient de déclencher une enquête sur l’impartialité de l’audiovisuel public. Est-ce une démarche légitime et utile ?

F. J. : L’Arcom est dans son rôle. La question, c’est : Quels sont les indicateurs pour mesurer le pluralisme ? D’un point de vue méthodologique, comme je l’ai dit, il n’est pas simple de le mesurer. Au-delà de la mesure du temps d’antenne des politiques, il faut prendre en compte, non seulement qui est invité, mais aussi les animateurs, les humoristes, etc. Et surtout les discours tenus – ce que peuvent étudier des analystes de discours et des sémiologues.

Nous verrons les résultats de cette enquête concernant le service public. Mais ce qui est déjà établi, ce sont les nombreux manquements de Cnews. L’Arcom a déjà sanctionné cette chaîne pour « propos inexacts et manque de rigueur dans deux émissions », notamment en présentant l’avortement comme la première cause de mortalité mondiale, sans contradiction ni vérification. L’Arcom, qui n’a pas renouvelé la licence de C8 n’est certes pas allé aussi loin pour CNews. Il me semble que cela est lié à une mauvaise conception de la liberté d’expression, Roch-Olivier Maistre, président de l’Arcom (de janvier 2022 à février 2025), ayant déclaré devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, qu’interdire une chaîne, c’était mettre en cause la liberté d’expression.

Estimez-vous l’audiovisuel public en danger ?

F. J. : Ces attaques contre le service public relatives au pluralisme par des médias qui ne le respectent pas du tout en dit long sur l’état du débat dans notre pays. Les médias Bolloré réussissent à imposer leur narratif. On se retrouve à devoir défendre des médias pondérés accusés par des médias politisés et qui ne respectent aucune règle.

La présidente de France Télévisions Delphine Ernotte a raison de rappeler l’engagement politique de ces médias. Ce sont eux qui sont coupables d’infractions à la loi, pas le service public. La chercheuse Claire Sécail a bien montré que C8 et Cyril Hanouna véhiculaient des opinions d’extrême droite. Pour ma part, j’ai montré que des opinions de droite et d’extrême droite s’expriment dans les médias de Vincent Bolloré.

Ce qui est inquiétant aussi, c’est de voir que ces médias utilisent la stratégie du complotisme, avec en sous-texte la haine des élites incitant le contribuable à se révolter. Cela est illustré par la couverture du JDNews du mercredi 18 septembre, titrant « Ils donnent des leçons et complotent avec la gauche… avec vos impôts », sous la photographie de Patrick Cohen.

Aujourd’hui, le danger est évident et, pourtant, je vois peu d’intellectuels ou de politiques attachés au véritable pluralisme et à la qualité de l’information monter au créneau pour défendre un service public apprécié des Français (France Inter est la première radio de France.

The Conversation

François Jost ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. France Inter et France Télévisions sont-ils de gauche, comme les en accusent CNews et les médias Bolloré ? – https://theconversation.com/france-inter-et-france-televisions-sont-ils-de-gauche-comme-les-en-accusent-cnews-et-les-medias-bollore-265689

Jusqu’où peut aller l’espionnage des télétravailleurs ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Caroline Diard, Professeur associé – Département Droit des Affaires et Ressources Humaines, TBS Education

Dans son rapport 2023, plus de 1 000 plaintes ont été déposées à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) concernant des systèmes de vidéoprotection ou de vidéosurveillance mis en place sans information adéquate ni respect de la vie privée des personnes concernées. Mike_Shots/Shutterstock

Le contrat de travail donne à l’employeur un pouvoir de direction, incluant le contrôle des tâches effectuées en contrepartie d’une rémunération. Mais peut-on vraiment surveiller les télétravailleurs à leur insu ?


La généralisation du télétravail a modifié le lieu d’exercice du travail – en mode nomade, à domicile, en tiers-lieu – et provoqué une imbrication des temps et espaces de vie.

La banque états-unienne Wells Fargo a licencié une dizaine de collaborateurs au motif que ses salariés utilisaient un simulateur de mouvement de souris pour contrer le logiciel installé par leur employeur pour contrôler leur activité. Le géant bancaire brésilien Itaú a, quant à lui, tranché la question de la productivité de ses salariés en télétravail de façon radicale avec le licenciement de 1 000 salariés.

Ces deux affaires très médiatisées interrogent sur la possibilité de surveiller les salariés en télétravail et sur le droit à la preuve.

Alors que certains outils technologiques, comme les webcams, sont régulièrement convoqués dans l’espace personnel, créant l’opportunité d’un « espionnage » des télétravailleurs, peut-on vraiment surveiller ces derniers à leur insu ? Quelles limites sont posées par la réglementation et la jurisprudence récente ? Quels sont les facteurs d’acceptabilité sociale et éthique de ces technologies ?

La notion de contrôle, largement évoquée dans la littérature académique, est inhérente à toute situation professionnelle. Grâce à une étude qualitative dans le secteur bancaire, nos travaux ont permis de conclure au renforcement de plusieurs formes de contrôle en télétravail : par les comportements, les résultats, les inputs (ou, intrants) et la technologie.

Ce que dit le droit

Le contrôle est un concept juridique encadré, en droit français.

Le salariat implique l’existence d’un contrat de travail et d’un lien de subordination. Il confère à l’employeur un pouvoir de direction qui inclut le contrôle des tâches effectuées en contrepartie d’une rémunération. En vertu de ce pouvoir de direction, il est possible de déployer des dispositifs de contrôle.

L’entreprise peut mettre en place un système de contrôle des horaires ou un système de vidéoprotection dans les locaux de l’entreprise. Les conditions : respecter les contraintes réglementaires et ne pas utiliser le dispositif pour contrôler le salarié sans information préalable.

Surveillance ponctuelle

Toute surveillance doit rester ponctuelle, justifiée par la nature de la tâche à accomplir, et proportionnée au but recherché, comme le précise le Code du travail. L’article L. 1121-1 du code du travail précise :

« Nul ne peut apporter aux droits des personnes et aux libertés individuelles et collectives de restrictions qui ne seraient pas justifiées par la nature de la tâche à accomplir ni proportionnées au but recherché. »

Selon l’article L. 1222-4, aucune information personnelle concernant un salarié ne peut être collectée sans que ce dernier en ait été informé au préalable.

L’utilisation de ces dispositifs de contrôle doit faire l’objet d’une consultation des représentants du personnel. La surveillance au travail nécessite de traiter des données personnelles à des fins diverses, dont certaines peuvent présenter des risques pour les droits et libertés, comme le respect du droit à l’image ou le secret de la correspondance.

Mille plaintes déposées

La mise en place de technologies de contrôle sur le lieu de travail est autorisée à condition de respecter les libertés individuelles et la vie privée des collaborateurs. L’installation d’un tel dispositif ne doit pas conduire à une mise sous surveillance généralisée et permanente du personnel, selon la délibération n°2014-307 du 17 juillet 2014 de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil), décision du Conseil d’État du 18 novembre 2015.




À lire aussi :
Le télétravail est-il devenu le bouc émissaire des entreprises en difficulté ?


La Cnil rappelle régulièrement le droit au respect de la vie privée des salariés au travail en matière de vidéoprotection. Dans son rapport 2023, plus de 1 000 plaintes ont été déposées concernant des systèmes de vidéoprotection ou de vidéosurveillance, mis en place sans information adéquate ni respect de la vie privée des personnes concernées.

Activation des caméras en visioconférence

Concernant l’activation des caméras en visioconférences, la Cnil indiquait dès mars 2020, soit durant le premier confinement, sur son site :

« Lorsqu’il n’est pas possible ou souhaitable de recourir à un dispositif de floutage, l’employeur ne peut pas imposer systématiquement l’activation de leur caméra aux salariés en télétravail qui participent à des visioconférences. Son activation doit donc en principe être laissée à l’appréciation des salariés dans la mesure où, dans la plupart des cas, une participation via le micro est suffisante. »

Il était de jurisprudence constante depuis l’arrêt Néocel (Cass. soc., 20 novembre 1991, n° 88-43120), il y a trente ans, de considérer irrecevables les preuves déloyales (surveillance à l’insu des salariés). La cour de cassation considérait jusqu’alors que le salarié soumis à une surveillance constante et que les enregistrements issus de dispositifs clandestins étaient attentatoires à la vie personnelle du salarié et disproportionnés. Ces dispositifs n’étaient pas opposables au salarié.

Droit de la preuve

La cour de cassation vient d’opérer un important revirement de jurisprudence. Elle a récemment rendu plusieurs arrêts remarqués concernant la surveillance au travail qui ne manquent pas d’inquiéter.

Elle invite le juge à évaluer si une preuve même déloyale est indispensable à l’exercice du droit à la preuve, et si l’atteinte à l’équité du procès ou aux droits des parties demeure proportionnée.

« Le licenciement pour faute grave d’une salariée fondée sur le visionnage d’une vidéosurveillance de sécurité est justifié malgré la clandestinité du procédé dès lors que cette preuve est indispensable à l’exercice du droit à la preuve de l’employeur et proportionnée au but poursuivi »,

précise l’arrêt n° 22-23.073 du 14 février 2024. Dans un nouvel arrêt n° 23-22.216 du 22 janvier 2025, la cour de cassation se prononce à nouveau sur la recevabilité comme preuve des données d’un logiciel de gestion des appels. Les salariés n’ayant pas été informés de son utilisation comme outil de surveillance, elle admet que les données du logiciel servent le licenciement pour faute.

Ce revirement pourrait susciter des débats concernant le contrôle, notamment par les webcams en situation de télétravail. Un tel dispositif pourrait permettre de constituer une preuve recevable justifiant un licenciement pour faute à condition que l’objectif soit proportionné.

Intériorisation de la surveillance

À l’opposé du contrôle hiérarchique classique, qui se manifeste principalement dans l’espace physique de l’entreprise, l’autodiscipline et l’autocontrôle propres à l’hybridation viennent s’ajouter à une surveillance électronique potentielle, comparable à un dispositif panoptique. Cette image illustre un mécanisme d’intériorisation de la surveillance. Se sentant de façon constante potentiellement observé, le télétravailleur est incité à respecter les attentes et les règles du collectif.

La mise en place d’un système de contrôle ne peut être envisagée en dehors de son contexte social, parce qu’il est imposé par un règlement, ou une norme liée au métier ou à l’activité. C’est le cas du « reporting » pour des activités commerciales, des caméras dans les banques et aux caisses des supermarchés, de la géolocalisation des livreurs.

L’influence sociale de la communauté de travail peut aussi donner à la webcam la dimension d’un outil collaboratif. Activer sa caméra peut devenir une pratique commune, un usage partagé. Une information transparente permet également une meilleure acceptation par les salariés lorsqu’ils comprennent l’intérêt de la technologie de contrôle et la perçoivent comme adaptée à leur environnement de travail.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Jusqu’où peut aller l’espionnage des télétravailleurs ? – https://theconversation.com/jusquou-peut-aller-lespionnage-des-teletravailleurs-265110

Le PSG, du club de football à la marque culturelle mondiale

Source: The Conversation – France (in French) – By Fatima Regany, Maître de conférences, Université de Lille

Un tournant est pris pour le PSG avec la victoire tant attendue, le 31 mai 2025, en Ligue des champions. Charnsitr/Shutterstock

Depuis sa victoire en Ligue des champions, le PSG souhaite faire évoluer son image et son influence. Cette ambition dépasse le simple cadre sportif. Il s’agit pour la direction du club de faire du PSG l’une des plus grandes marques sportives au monde, capable de refléter les valeurs de la ville de Paris et de rassembler en dehors du stade, en dehors du football.


Dans le but d’associer le PSG aux valeurs que symbolise la ville de Paris, le président du club Nasser Al-Khelaifi affichait depuis 2011 son ambition :

« Paris est une des villes les plus incroyables du monde, et mon objectif en tant que président a été de lui donner le club qu’elle mérite. »

Depuis sa victoire en Ligue des champions, comment cette marque peut-elle faire évoluer son image et son influence en devenant une marque culturelle ?

Pour répondre à cette question, nous avons mené une recherche qualitative avec des responsables marketing du PSG – brand activation, le digital et les réseaux sociaux, le sponsoring, partenariats et merchandising –, des consommateurs et associations de supporters, et quantitative en analysant les données des campagnes de communication du club.

« Branding »

Devenir une marque est un long et incertain processus de développement qu’il faut alimenter. Ce processus est nommé en marketing branding. Il renvoie à l’ensemble des actions marketing mises en place pour valoriser une marque tant au niveau matériel – produit, services –, qu’immatériel – identité, valeurs et promesse.

Le professeur de marketing Benoît Heilbrunn rappelle que

« les marques ne sont pas uniquement des systèmes de communication, elles ont plus généralement une fonction de transmission culturelle et idéologique en modifiant de façon significative une chaîne d’éléments structurels de l’environnement socio-économique – système de croyance, règles de comportements, rituels, etc. ».

Par son symbolisme, elle devient un outil rassemblant les communautés, qui entre en résonance avec la vie des individus et la société au sens large. Elle produit des ressources culturelles et identitaires que les individus et les groupes sociaux s’approprient, selon le professeur en marketing Douglas Holt dans son essai Comment des marques deviennent-elles iconiques.

L’appui du « sportainment »

La marque PSG s’est appuyée sur le sportainment pour créer une marque capable d’offrir, au-delà de la consommation d’un produit ou d’un service, une expérience source de valeur hédonique et sociale. La marque, comme le sport, repose sur des rituels, eux aussi moteurs de la construction communautaire, qui renforcent l’adhésion et l’engagement des supporters.

De nombreux supporters à travers le monde suivent le PSG : 65,3 millions d’abonnés sur Instagram, 53 millions sur Facebook, 49,2 millions sur TikTok ou 15,3 millions sur X.

Le PSG mise sur l’expérience du match en développant un spectacle de sport associé au Parc des Princes, lieu de destination qu’elle rend mythique. Durant la saison 2024/2025, son taux de remplissage était de 99 %, avec 47 656 spectateurs par match en moyenne. Les animations comme le Stadium Tour participent à renforcer l’expérience de stade en générant un sentiment d’appartenance au club et admirer le récent trophée de la Ligue des champions.

Des joueurs devenus stars interplanétaires

Pour développer sa capacité émotionnelle et affective, la marque PSG s’appuie sur le brand embodiment, en associant l’histoire de joueurs célèbres à son identité. Mais certains supporters expriment un désengagement envers la marque causée par la présence trop importante de joueurs stars médiatisés. Selon un répondant à notre étude,

« le PSG est devenu une machine stratosphérique avec des stars interplanétaires et peut-être que c’était difficile de s’identifier justement à ce club ».

Kylian Mbappé et Neymar da Silva Santos Júnior
Kylian Mbappé et Neymar da Silva Santos Júnior, lors du match du PSG contre l’Étoile rouge de Belgrade le 11 décembre 2018.
StefanUgljevarevic/Shutterstock

La marque PSG est au cœur de contradictions culturelles. Elle s’adresse à des audiences ayant une relation différente au club et une sociologie hétérogène. « Dans un club, il y a toujours cette dualité-là entre le concret de la ville, parce que c’est là que vous rencontrez les gens. […] Et la virtualité de l’international où vous savez que vous avez un impact très fort via la télévision et via le réseau, mais avec des gens qui n’interagissent pas physiquement » souligne un répondant.

Les abonnés historiques (supporters très fidèles ancrés localement) qui suivent l’aspect sportif du club se distinguent des nouveaux fans arrivés après 2011 intéressés par l’aspect culturel et lifestyle de la marque.

Supporters du PSG
Supporters du virage Auteuil.
VictorVelter/Shutterstock

Plus de 3,1 millions d’euros pour la Fondation

Compte tenu de sa notoriété et de son influence, la marque PSG possède-t-elle la capacité d’avoir un impact sociétal ? Elle l’inscrirait dans la catégorie des marques iconiques.

Notre analyse souligne une attente d’engagement de toutes parts :

« Même pour les supporters se dire que mon club soutient des causes, comme les personnes en situation de handicap, c’est extrêmement important »,

selon l’un des répondants. D’après l’un des responsables du marketing répondants, le PSG opère le choix volontaire de rendre les actions de la Fondation PSG For Communities peu visibles afin d’éviter tout risque d’accusation de récupération. Cela augmente le risque d’être perçu comme une marque inactive. Le montant de la fondation s’élève à plus de 3,1 millions d’euros pour la saison 2023/2024.

« Rêvons plus grand »

D’après nos résultats, la marque PSG cristallise des tensions entre le local et le global chez les supporters. Une autre tension irrésolue réside dans la contradiction entre une identité élitiste de la marque associée à l’image de Paris et une identité urbaine, populaire. Sur nos quatre supporters répondants, trois disent la percevoir comme élitiste depuis 2011, en contradiction avec la culture urbaine et populaire.

Le schéma ci-dessous, pensé par le professeur en marketing Douglas Holt, est appliqué pour cette recherche aux particularités de la marque PSG. Il montre comment le PSG tente de résoudre des contradictions socioculturelles en s’appuyant sur des récits identitaires.

Le club a construit pendant plus d’une décennie une mise en récit fondée sur le rêve, « rêvons plus grand » la grandeur et la conquête, sans toutefois avoir une image de vainqueur. Aujourd’hui, le rêve s’est concrétisé avec la victoire tant attendue le 31 mai 2025 en Ligue des champions.

Vítor Machado Ferreira, surnommé Vitinha, et Ousmane Dembélé, deux des grands artisans de la victoire du PSG en Ligue des champions de l’UEFA
Vítor Machado Ferreira, surnommé Vitinha, et Ousmane Dembélé, deux des grands artisans de la victoire du PSG en Ligue des champions de l’UEFA.
ErreRoberto/Shutterstock

Notre analyse soulève les défis pour faire évoluer la marque à savoir : quel récit la marque PSG peut-elle incarner à présent ? Quel impact aura le repositionnement sportif du club sur la marque ? Elle change en effet de statut sportif avec sa victoire et, dans le même temps, elle se repositionne comme « club de la nouvelle génération ». Elle doit construire une relation authentique avec ses consommateurs et une identité nouvelle pour l’amener à résoudre les tensions culturelles liées à son statut de marque paradoxe. Autant de défis qui font de cette marque un cas d’école dans le champ du branding culturel.


Cet article a été co-rédigé avec Clémence Delhaye (IEP Lille), d’après son travail de recherche « Le branding culturel d’un club international de football : le cas de la marque Paris Saint-Germain ».

The Conversation

Fatima Regany ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le PSG, du club de football à la marque culturelle mondiale – https://theconversation.com/le-psg-du-club-de-football-a-la-marque-culturelle-mondiale-260255

Qu’est-ce qu’un « bon employeur » ? Une approche par la notion d’« employeurabilité »

Source: The Conversation – France (in French) – By Frédéric Faure, Chercheur associé, Université Rennes 2

Comment expliquer qu’avec un taux de chômage élevé, des postes de travail restent non pourvus ? Les commentaires font souvent porter la responsabilité sur des salariés peu enclins à s’adapter. Et si les employeurs devaient aussi faire leur part du chemin en améliorant leur « employeurabilité » ? Coup de projecteur sur une notion qui explique une bonne partie du paradoxe de l’emploi.


France Travail a diffusé en avril 2025 son enquête annuelle auprès des employeurs sur leurs besoins en main-d’œuvre. Malgré une diminution significative des projets d’embauche dans tous les secteurs d’activité (-12,5 % par rapport à l’année précédente) et une moindre anticipation de difficultés de recrutement (-7 points), près de 40 % des employeurs ayant effectivement cherché à recruter déclarent, malgré tout, avoir rencontré des difficultés. 70 % d’entre eux imputent ces difficultés de recrutement à un trop faible nombre – voire une inexistence – de candidatures et à une inadéquation de ces candidatures à leurs attentes (manque d’expérience, de motivation, de compétences).

La même enquête révèle que près de 20 % de ces employeurs ayant cherché à recruter ont également rencontré des difficultés pour garder leur personnel. Cette situation peut sembler paradoxale au regard du taux de chômage qui reste élevé en France et du fait que plus de 2 millions de personnes y sont durablement éloignées de l’emploi.

La responsabilité des employeurs

Mais alors ce déséquilibre sur le marché de l’emploi est-il essentiellement lié à une inadaptation de l’offre de travail à la demande des employeurs, autrement dit à un problème d’employabilité d’une partie de la main-d’œuvre ? Ne peut-on pas également questionner la capacité des employeurs à être suffisamment attractifs, à recruter convenablement, à s’adapter à la main-d’œuvre disponible localement, à proposer des conditions de travail acceptables, à former, motiver et ainsi conserver leur personnel, à gérer la relation d’emploi de manière efficace et durable ? C’est en référence à cette seconde approche que le terme d’« employeurabilité » a été forgé, en miroir de celui d’employabilité. Il s’agissait de pointer la part de responsabilité des employeurs et d’esquisser, d’une certaine manière, le profil du « bon employeur ».




À lire aussi :
Quand les avis en ligne des salariés prennent à contre-pied la communication des employeurs


Apparue pour la première fois en France en 1999 sous la plume d’un consultant en ressources humaines, reprise et approfondie ensuite par quelques rares économistes, ce n’est qu’à partir de 2018 que la notion d’employeurabilité a connu un relatif essor en France, particulièrement portée par la diffusion du rapport Borello sur l’inclusion professionnelle, par le projet employeurabilité du Pacte civique ainsi que le rapport de préfiguration de France Travail.

Confusion dans les notions

Peu traitée par la recherche académique, la notion d’employeurabilité pâtit d’une insuffisance de caractérisation conceptuelle. Ce flou dans les contours de la notion est accentué par des recouvrements avec d’autres notions proches parmi lesquelles la marque employeur, la responsabilité sociale d’entreprise (RSE), ou encore la qualité de l’emploi.

Il est vrai que la manière dont une entreprise communique sur ses leviers d’attractivité, la force de ses engagements sociétaux et la qualité des emplois qu’elle propose va significativement influer sur sa capacité à recruter. Mais certains écrits sur la notion d’employeurabilité en présentent d’autres facettes. L’inclusion dans et par l’emploi est une facette essentielle. Il s’agit de la capacité des entreprises à sortir des sentiers battus en termes de recrutement, à s’ouvrir à la diversité plutôt que rester sur un profil de « candidat idéal », tout autant recherché par les entreprises concurrentes, à faire l’effort d’intégrer des personnes éloignées de l’emploi, voire d’en faire le but même de l’entreprise.

Recenser les pratiques

Au-delà du recrutement et de l’intégration, l’employeurabilité peut également être envisagée comme la capacité des employeurs à mettre en place des conditions – organisationnelles, managériales et RH – favorables au développement de l’employabilité interne comme externe de leurs salariés. On rejoint ici les notions d’employabilité supportée ou d’employabilité durable.

Face à la multiplicité des approches de l’employeurabilité, il nous a semblé utile d’en faire un recensement et un examen systématique afin d’y voir plus clair et de mieux caractériser cette notion. À partir d’une analyse lexicale puis thématique d’un corpus de 75 textes académiques et non académiques (articles de presse, rapports d’organisations publiques, articles émanant du monde associatif ou syndical) faisant nommément référence à l’employeurabilité, nous avons abouti à une représentation synthétique des enjeux et pratiques associées.

Note de lecture : 34 % des enjeux évoqués dans les textes du corpus concernent « la capacité des employeurs à gérer la relation d’emploi » et 45 % des pratiques d’employeurabilité évoquées dans ces mêmes textes relèvent de l’appui externe à l’employeur.

Qui sont les bons employeurs ?

À partir des associations d’enjeux et de pratiques d’employeurabilité les plus fortement corrélées, cette recherche nous a finalement permis d’envisager trois types de réponse à la question « Qu’est ce qu’un bon employeur ? »

  • Un employeur qui est en mesure de mobiliser les outils et méthodes de gestion adaptés (RH, organisation, management) pour attirer et fidéliser les talents dont il a besoin dans un objectif final de maximisation de l’efficacité de l’entreprise. Les pratiques liées à l’amélioration de la qualité de l’emploi déjà citées font partie de cette catégorie, de même qu’une communication réaliste des éléments d’attractivité d’une offre d’emploi.
Xerfi 2024.
  • Un employeur qui, au-delà de sa fonction d’entrepreneur, est capable de gérer de façon équilibrée et durable la relation d’emploi, y compris, si besoin, en faisant appel à un appui externe ou à travers de la mutualisation. Par exemple, le recours à une aide externe par les TPE et PME peu outillées sur le plan RH, peut contribuer à faire émerger auprès des employeurs novices une identité d’employeur, centrée sur la capacité d’écoute et d’accompagnement du salarié vers son autonomie, et sur l’anticipation de ses besoins.

  • Un employeur qui, s’éloignant de recherches de rentabilité financière directe) ou d’habillage social), déploie une responsabilité sociale élargie dans le champ de l’emploi à travers des pratiques d’inclusion et de développement de l’employabilité de ses salariés. Certaines pratiques d’embauche et de développement du pouvoir d’agir de publics particulièrement éloignés de l’emploi entrent dans ce cadre.

Une question de taille

La notion d’employeurabilité invite, finalement, à dépasser la dimension morale que revêt le mot « bon » accolé à celui d’employeur pour réfléchir de manière factuelle et différenciée, selon la taille des employeurs.

Pour ce qui est des petites structures employeuses (à but lucratif ou non) : comment mieux former les entrepreneurs au rôle d’employeur, les accompagner dans leurs premiers recrutements, renforcer l’appui des intermédiaires de l’emploi, développer les solutions de mutualisation de l’emploi ?

Pour les employeurs de taille intermédiaire : comment améliorer l’offre de conseil RH adaptée à leurs moyens et problématiques spécifiques ? Enfin, pour les grandes entreprises, comment les inciter, ou les contraindre par la loi, à adopter des comportements s’inscrivant dans un esprit de « stakeholder » et non pas seulement de « shareholder » ?

The Conversation

Frédéric Faure travaille pour France Travail.

Alain Cucchi a reçu des financements de France 2030 dans le cadre du projet eNSEMBLE

Jennifer Urasadettan a reçu des financements de l’ANR dans le cadre d’une recherche sur les tiers-lieux ruraux

ref. Qu’est-ce qu’un « bon employeur » ? Une approche par la notion d’« employeurabilité » – https://theconversation.com/quest-ce-quun-bon-employeur-une-approche-par-la-notion-d-employeurabilite-263482

Dirigeantes sous pression : comment le féminisme néolibéral alimente le syndrome de l’imposteur

Source: The Conversation – France (in French) – By Zuzanna Staniszewska, Assistant Professor in the Management Department at Kozminski University; Research Associate, ESCP Business School

Les dirigeantes d’aujourd’hui sont célébrées comme des « girlboss » capables de tout concilier : carrière, famille et ambition personnelle. Mais derrière cette façade se cache une pression invisible : le féminisme néolibéral impose l’auto-optimisation et la performance sans répit, donnant naissance à un nouveau « syndrome de l’imposteur » où jamais rien n’est assez. Enquête auprès de femmes qui occupent des postes à responsabilité dans le secteur du luxe en France.

De nos jours, les médias célèbrent souvent la « girlboss », cette entrepreneuse qui travaille 80 heures par semaine pour développer sa marque et réussir, tandis que des campagnes publicitaires montrent des femmes qui « s’imposent » dans les salles de réunion et dont la vie de famille est réglée comme du papier à musique. Ces représentations culturelles créent l’illusion que les femmes occupant des postes de direction sont plus autonomes que jamais. Pourtant, nos recherches révèlent que certaines se disent épuisées, enfermées dans des attentes et poussées à incarner un idéal qui ne tolère guère la vulnérabilité. Cette tension renvoie à une forme de féminisme relativement récente, qui n’est sans doute pas aussi libératrice qu’elle le suggère.

Le féminisme néolibéral

L’expression féminisme néolibéral a été introduit pour la première fois en 2013 par Catherine Rottenberg, spécialiste des médias et des études culturelles.

Rottenberg l’a utilisé pour décrire la fusion progressive d’un certain type de féminisme centré sur les libertés individuelles, et la rationalité néolibérale. Le néolibéarlisme étant défini, selon la théoricienne politique Wendy Brown, comme un ordre de la raison normative qui « reconfigure tous les aspects de l’existence en termes économiques »

Ce courant du féminisme reconnaît la persistance des inégalités entre les sexes, en particulier dans le monde du leadership dominé par les hommes, mais attribue la responsabilité de les surmonter aux femmes elles-mêmes, les exhortant à devenir la version la plus performante d’elle-même et à affirmer constamment leur valeur. Mais derrière cette responsabilité se cache une nouvelle forme de pression : celle de ne pas seulement affirmer leur valeur auprès des hommes, mais aussi auprès des autres femmes. Cette pression ne provient pas du patriarcat traditionnel, mais des préjugés intériorisés par les femmes. Elle alimente ce que nous appelons, en combinant des termes issus de la littérature populaire et académique, le « phénomène de l’imposture de la superwoman » : un sentiment d’insuffisance causé par des attentes contradictoires et irréalistes.

Enquête dans le secteur du luxe en France

Pour explorer ce phénomène, nous avons mené 20 entretiens approfondis entre 2022 et 2023 avec des femmes occupant des postes de direction dans le secteur du luxe en France, un environnement qui incarne les attentes fondamentales de la féminité néolibérale : les femmes doivent diriger, inspirer et avoir une apparence parfaite, le tout dans un contexte de leadership dominé par les hommes. Nous avons interrogé nos participantes sur la manière dont elles construisent leur image de marque personnelle, leurs routines quotidiennes en matière de leadership, les types de pressions auxquelles elles sont confrontées et la manière dont elles concilient leurs attentes professionnelles et personnelles.

Pour analyser les réponses des participantes, nous avons adopté une approche qualitative combinant analyse thématique et analyse du discours, en utilisant une logique abductive qui allait et venait entre les données et la théorie. L’analyse thématique nous a aidés à identifier des schémas récurrents dans les récits des participantes. L’analyse du discours a replacé ces récits dans un contexte social plus large. Elle a montré comment les idéaux culturels de féminité et de leadership influencent la manière dont les femmes parlent de leurs expériences.

Dans les conclusions préliminaires de notre étude, qui est actuellement en cours d’examen par des pairs, certaines participantes décrivent des sentiments de fierté et d’accomplissement. D’autres évoquent plutôt la fatigue, un sentiment d’isolement et la pression de devoir se montrer à la hauteur d’un idéal impossible à atteindre.

Une nouvelle version du syndrome de l’imposteur

Le syndrome de l’imposteur désigne un sentiment persistant de doute de soi : la conviction que l’on ne mérite pas vraiment son succès. On peut attribuer ses réalisations à la chance, à un bon timing ou à l’aide d’autrui, plutôt qu’à ses propres compétences.**

Ce terme a été inventé à la fin des années 1970 par les psychologues Pauline Clance et Suzanne Imes, sur la base de leurs travaux auprès de femmes très performantes. Bon nombre des femmes interrogées par Clance et Imes avaient obtenu un doctorat et occupaient des postes à responsabilité, mais se sentaient néanmoins comme des imposteurs. Elles craignaient d’avoir été admises par erreur dans des programmes d’études supérieures ou que leurs collègues les aient en quelque sorte surestimées.

Depuis lors, le phénomène de l’imposteur est largement reconnu (et souvent appelé « syndrome de l’imposteur »). Particulièrement fréquent chez les femmes, il se caractérise généralement par trois aspects : le sentiment d’être une imposteur, la peur d’être démasquée et la difficulté à croire en sa réussite personnelle, même lorsqu’on travaille dur pour la maintenir.

Mais quelque chose a changé

Aujourd’hui, les difficultés et les craintes des femmes occupant des postes de direction ne concernent plus seulement le fait de « mériter leur place », mais aussi celui d’« être tout à la fois » : une dirigeante visionnaire, une mère parfaite, une partenaire solidaire, une mentor inspirante, une marathonienne soucieuse de sa santé, une collaboratrice qui se démarque tout en s’intégrant à l’équipe. Ce qui est frappant, c’est que la pression ne vient pas toujours des hommes. Le plus souvent, les femmes nous ont confié qu’elles craignaient le jugement des autres femmes.

Derrière ce que nous considérons comme une nouvelle version du syndrome de l’imposteur, il existe un nombre croissant de recherches montrant que le doute de soi chez les femmes est façonné par la compétition intra-genre. Par exemple, des études universitaires sur le concept de « syndrome de la reine des abeilles », la misogynie féminine et la micro-violence parmi les femmes de l’élite révèlent comment les femmes occupant des postes de direction peuvent se désolidariser des autres femmes ou imposer des normes masculines.

Cela est particulièrement pertinent lorsque l’on considère comment l’internalisation de la féminité néolibérale transforme le phénomène de l’imposteur en quelque chose de plus complexe. Promu dans des ouvrages tels que « En avant toutes : les femmes, le travail et le pouvoir », le livre publié en 2013 par l’ancienne cadre de Facebook Sheryl Sandberg, le féminisme néolibéral présente l’inégalité comme un problème à résoudre par l’initiative individuelle des femmes, la confiance en soi et l’auto-optimisation.

En conséquence, les femmes craignent non seulement d’être incompétentes, mais aussi de ne pas incarner la superwoman – toujours compétente, toujours ambitieuse et toujours maîtresse d’elle-même – et ressentent la pression des autres femmes qui incarnent et appliquent les mêmes principes.

Derrière les apparences

Ce qui rend le féminisme néolibéral, ainsi que le phénomène de l’imposture de la superwoman, particulièrement insidieux, c’est qu’il se dissimule sous le masque de l’émancipation. En apparence, « tout avoir » semble être un objectif ambitieux. Mais derrière cette façade se cache une fatigue chronique. Plusieurs femmes avec lesquelles nous avons discuté nous ont confié qu’elles travaillaient tard le soir, non pas parce qu’on l’attendait d’elles, mais parce qu’elles estimaient devoir le faire pour prouver leur valeur. Une cadre a décrit ainsi ses premières expériences de leadership : « Je n’ai pas demandé de ressources, car je voulais prouver que je pouvais y arriver toute seule… ce qui était une énorme erreur. » C’est ainsi que fonctionne l’idéal de la superwoman : comme un manager intérieur que l’on s’impose à soi-même. Ce manager exige non seulement la réussite, mais qu’elle soit accomplie sans effort apparent, sans plainte, sans solliciter d’aide et sans laisser transparaître la moindre vulnérabilité.

En ce qui concerne la surveillance entre personnes du même sexe à l’intérieur même d’une entreprise, une tension importante que nous avons observée concernait la maternité : les femmes qui revenaient d’un congé maternité n’étaient pas jugées par les hommes, mais par leurs collègues féminines qui remettaient en question leur ambition et leur engagement. Une femme a déclaré : « J’ai souffert d’une forme de discrimination après mon retour de congé maternité, mais c’était de la part d’une femme, ma responsable, qui m’a dit : “Je suis revenue au bout de trois mois. Si vous êtes sérieuse, vous rattraperez votre retard. » Je me suis sentie jugée parce que je ne m’étais pas remise assez vite. »_

Les femmes avec lesquelles nous avons discuté ont déclaré se sentir peu soutenues par leurs collègues féminines, être témoins de concurrence plutôt que de solidarité, et lutter pour tout faire sans jamais montrer leur vulnérabilité. Comme l’a dit une femme : « Les femmes ne soutiennent pas les autres femmes parce qu’elles ont peur… de perdre leur poste au profit de quelqu’un de plus jeune ou de plus intelligent. » Pour reprendre un terme couramment utilisé, c’est ce que nous appelons le dilemme de la sororité : le conflit interne entre le désir de voir davantage de femmes accéder à des postes de direction et le sentiment de menace que cela suscite. Il ne s’agit pas seulement d’un manque de solidarité. C’est le résultat de la rareté des postes à responsabilité, du perfectionnisme et de la pression à la performance.

Un appel à de nouveaux récits

Nous ne pouvons pas résoudre le phénomène de l’imposture des superwomen en apprenant aux femmes à avoir davantage confiance en elles, car le problème n’est pas un manque de confiance, mais l’exigence impossible d’être toujours compétente et de prouver continuellement sa valeur. Ce qu’il faut repenser, c’est la culture qui fait que les femmes se sentent comme des imposteurs. Cela signifie prendre conscience que nous n’avons pas besoin de modèles parfaits. Nous avons besoin de modèles authentiques.

Le débat doit passer de « comment les femmes peuvent-elles avoir davantage confiance en elles ? » à « pourquoi la confiance en soi est-elle nécessaire en premier lieu, et qui décide à quoi elle doit ressembler ? » Nous avons besoin de lieux de travail où les femmes peuvent être à la fois vulnérables, authentiques et visibles. Comme nous l’a dit une cadre supérieure, « il faut porter une sorte de masque. Mais que se passe-t-il si je veux l’enlever ? »

Il est temps de la laisser faire.

The Conversation

Zuzanna Staniszewska est affiliée à l’université Kozminski et à l’ESCP Business School.

Géraldine Galindo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Dirigeantes sous pression : comment le féminisme néolibéral alimente le syndrome de l’imposteur – https://theconversation.com/dirigeantes-sous-pression-comment-le-feminisme-neoliberal-alimente-le-syndrome-de-limposteur-265616

Gestion des déchets au Cameroun : d’autres solutions existent

Source: The Conversation – in French – By Nkweauseh Reginald Longfor, Assistant Professor, Sophia University

De nombreuses villes africaines sont confrontées à des problèmes de gestion des déchets et d’ordures qui ne sont pas éliminés correctement. Cet état de fait pose de graves risques pour la santé publique, attirant les vecteurs de maladies tels que les moustiques et les mouches, et pouvant entraîner des épidémies de choléra et de paludisme.

Le déversement de déchets organiques, tels que les restes alimentaires, dans des décharges non contrôlées entraîne également des émissions de méthane, un puissant gaz à effet de serre qui accélère le changement climatique. Mais celui-ci peut aussi être utile : il peut en effet être converti en compost riche en nutriments ou en biogaz, une énergie renouvelable. Ce processus, appelé « valorisation énergétique des déchets », pourrait contribuer également à remédier aux pénuries d’électricité en Afrique.




Read more:
Les déchets plastiques de l’Afrique de l’Ouest pourraient alimenter l’économie au lieu de polluer les océans


Cela se produit malgré les investissements réalisés dans la collecte et la mise en décharge des déchets, dont le Cameroun, mon pays d’origine, qui dépense environ 6,6 millions de dollars américains chaque année pour la gestion des déchets solides municipaux. Hygiène et Salubrité du Cameroun est le principal prestataire privé du pays, assurant la majeure partie de la collecte des déchets dans les dix régions. Cependant, la fiabilité de ce service reste un défi.

Car seulement environ 60 % des déchets sont effectivement collectés. Et seulement 43 % des déchets des habitants sont collectés à l’extérieur de leur domicile. Le reste est collecté dans des poubelles communales qui sont vidées par l’entreprise. D’autres n’ont d’autre choix que de jeter leurs déchets à l’air libre.

La plupart des déchets municipaux au Cameroun finissent dans des décharges et sont brûlés. Moins de 4 % sont recyclés, principalement par des récupérateurs informels.




Read more:
Gestion des déchets : en Côte d’Ivoire, l’immense potentiel de l’économie circulaire


Je suis un scientifique spécialisé dans le développement durable qui étudie comment les déchets peuvent être transformés en énergie. J’ai mené un projet de recherche en collaboration avec Hygiène et Salubrité du Cameroun afin d’observer les pratiques locales en matière de gestion des déchets. J’ai interrogé les dirigeants de l’entreprise, des représentants d’organisations non gouvernementales et de groupes de la société civile, un maire local et des responsables gouvernementaux.

Je voulais comprendre ce qui pouvait encourager la mise en place de projets de valorisation énergétique des déchets et ce qui l’en empêchait.

Mes recherches ont montré que le système actuel et les personnes influentes qui y participent n’ont pas réussi à investir de manière stratégique dans des projets de valorisation énergétique des déchets. Au lieu de cela, ils ont tendance à se concentrer sur des solutions à court terme. Ils envisagent notamment la construction de nouvelles décharges et l’organisation de campagnes de nettoyage ponctuelles. En effet, ces solutions sont rapides et faciles à mettre en place. Elles sont également très visibles pour les électeurs qui en ont peut-être assez des déchets mal gérés. Et elles coûtent également moins cher que les systèmes de valorisation énergétique des déchets.

Mais de tels choix impliquent que le Cameroun passe à côté d’une opportunité de créer du biogaz et du compost à partir des déchets. Comme je le soulignais auparavant cette option alternative permettrait de réduire la pollution, d’améliorer la santé publique et d’atténuer les pénuries d’électricité. Elle permettrait aussi d’accélérer la transition du Cameroun vers une économie circulaire, dans laquelle les déchets sont recyclés, compostés ou transformés en énergie, afin de prolonger autant que possible la durée de vie des matériaux.

Quels sont les problèmes ?

Le Cameroun dispose d’une stratégie nationale de gestion des déchets depuis 2007. Elle est coordonnée par la Commission interministérielle camerounaise pour la gestion des déchets municipaux, qui réunit des agences gouvernementales, des autorités locales, des entreprises privées, des organisations non gouvernementales et des partenaires internationaux. Cette stratégie visait à réduire de moitié la quantité de déchets mis en décharge d’ici 2035 et à faire évoluer le pays vers une économie circulaire.

Les ressources financières limitées conduisent souvent les municipalités camerounaises à recourir à des méthodes d’élimination des déchets peu coûteuses, telles que le déversement des ordures dans des décharges.

La mise en place de systèmes de valorisation énergétique des déchets implique un coût initial élevé. Mes recherches antérieures montrent que les responsables gouvernementaux nationaux et locaux manquent également d’engagement et de volonté pour adopter des solutions innovantes face aux problèmes liés aux déchets. Cela freine les investissements dans les projets de valorisation énergétique des déchets.

Au Cameroun, le soutien politique et réglementaire à la valorisation énergétique des déchets est faible. Il n’existe aucune incitation fiscale pour encourager les entreprises à améliorer la gestion des déchets solides. Les normes d’exploitation et les réglementations gouvernementales ne sont pas claires. L’obtention d’un permis d’exploitation d’un système de valorisation énergétique des déchets prend beaucoup de temps en raison de la bureaucratie excessive des systèmes d’autorisation.

Cette situation crée une incertitude qui décourage les investisseurs locaux et internationaux. Une lacune réglementaire – l’absence ou l’insuffisance de règles et d’incitations claires et favorables régissant le secteur – signifie que la mise en décharge reste l’approche dominante.

Un autre problème réside dans le manque de coordination entre les ministères et avec les organismes extérieurs. Les entreprises privées se contentent de suivre les instructions figurant dans leurs contrats, et les organisations non gouvernementales et la société civile sont largement exclues du processus décisionnel.

Ce qu’il faut faire maintenant

Les différents groupes impliqués dans la gestion des déchets, en particulier les autorités locales et nationales et les entreprises privées de gestion des déchets, devraient adopter de toute urgence une approche d’économie circulaire.

Les mesures à court terme pourraient inclure :

  • des taxes ou des interdictions sur les décharges afin de décourager le déversement de déchets;

  • des subventions gouvernementales pour les initiatives de recyclage;

  • des campagnes de sensibilisation du public pour informer les citoyens sur les avantages de la réduction des déchets, du recyclage et des solutions de valorisation énergétique des déchets;

  • l’intégration des concepts d’économie circulaire dans les programmes scolaires et les programmes d’éducation communautaire;

  • la mise en place de stations de transfert des déchets plus proches des sources de déchets, afin de permettre un tri efficace, de réduire les coûts de transport et de diminuer les volumes mis en décharge;

  • trouver des moyens pour que tous les acteurs du secteur des déchets travaillent ensemble sur les plans et les décisions;

  • lancer des projets pilotes menés par tous les différents acteurs.

À long terme, il est urgent que le gouvernement :

  • réforme sa politique afin d’intégrer les principes de l’économie circulaire et la gestion durable des déchets dans les lois et réglementations nationales;

  • améliore les réseaux routiers et les systèmes de transport afin de rendre la collecte et le transport des déchets plus efficaces;

  • investisse dans des technologies de valorisation énergétique des déchets abordables et adaptées au contexte local;

  • promeuve les partenariats public-privé dans le secteur de la gestion des déchets;

  • renforce l’expertise et les capacités locales par l’éducation, la formation professionnelle et les pôles d’innovation;

  • crée des réglementations, des mécanismes financiers et des incitations favorables afin d’attirer les investissements du secteur privé dans des solutions durables de gestion des déchets.

Cette étude souligne la nécessité de passer de solutions de gestion des déchets à court terme, reposant sur les décharges, à des pratiques d’économie circulaire. Cela permettra de transformer les déchets urbains en actifs précieux et de favoriser la durabilité environnementale et le développement durable.

The Conversation

Nkweauseh Reginald Longfor travaille à l’université Sophia.

ref. Gestion des déchets au Cameroun : d’autres solutions existent – https://theconversation.com/gestion-des-dechets-au-cameroun-dautres-solutions-existent-265530

La France a organisé la première Assemblée de la Terre, voici pourquoi elle est pionnière

Source: The Conversation – in French – By Caroline Regad-Riot, Enseignant-chercheur, faculté de droit de l’Université de Toulon, Aix-Marseille Université (AMU)

Logo de l’Assemblée de la Terre-France. Fourni par l’auteur

C’est une première mondiale : à Toulon (Var), en juillet 2025, a eu lieu la première Assemblée de la Terre. Mêlant société civile et scientifiques, elle a pour but de décloisonner les approches pour repenser les moyens d’atteindre les objectifs de développement durable de manière écocentrée.


Le 2 juillet 2025 a marqué une date historique pour de nouveaux équilibres entre les humains, les animaux et la nature : la France a lancé la toute première Assemblée de la Terre d’envergure nationale. Cet événement pionnier, dans le prolongement des résolutions et des rapports sur l’harmonie avec la nature de l’Organisation des Nations unies (ONU), pourra servir de modèle dans le monde entier, la France ouvrant résolument la voie.

Conçue pour refonder les objectifs de développement durable (ODD) en vue du Sommet de la Terre de 2030, l’Assemblée de la Terre – France mise sur une approche participative, alliant la conscience citoyenne et la rigueur scientifique.

Un vaste et complexe travail de fond démarre à présent, échelonné sur plusieurs années, destiné à structurer l’espoir et à dessiner l’avenir de notre planète.

Les ODD, dix ans déjà et un bilan mitigé

Adoptés en 2015 et assortis de 169 cibles, les 17 Objectifs de développement durable (ODD) s’inscrivent dans l’Agenda 2030. Porteurs d’une vision à la fois globale et universelle, ils abordent des thèmes transversaux cruciaux, de l’éradication de la pauvreté à l’accès à des emplois décents, en passant par l’innovation, les infrastructures et la lutte contre le changement climatique.

Cependant, malgré leur ambition affichée, les ODD se heurtent aujourd’hui à un bilan mitigé. La complexité de leur mise en œuvre est apparue au grand jour, révélant un caractère parfois dispersé et un manque d’efficacité opérationnelle qui freinent leur pleine réalisation.

La nature transversale des objectifs est une difficulté notable. Par exemple, l’ODD 14 sur la vie aquatique peut impliquer des mesures relatives à la lutte contre le changement climatique qui, pour sa part, relève de l’ODD 13. Cette dépendance illustre la difficulté à isoler les problématiques et, plus fondamentalement, interroge la pertinence d’approches segmentées au regard de défis interconnectés. Leur nombre et leur rédaction peuvent aussi interroger.

En conséquence, l’ensemble de ces facteurs laisse présager un échec. Selon le rapport du Sustainable Development Solutions Network, aucun des ODD ne sera atteint d’ici à 2030.

Banderole de l’Assemblée de la Terre-France.
Fourni par l’auteur

L’Assemblée de la Terre – France ouvre la voie

Dans ce contexte, des Assemblées de la Terre sont appelées à se constituer dans différents pays. Elles s’inscrivent dans le prolongement des résolutions et des rapports sur l’harmonie avec la nature de l’ONU et sont désignées, à l’international, sous l’acronyme AMAT, en écho à l’espagnol Asamblea de la MAdre Tierra.

En France, l’organisation de l’Assemblée de la Terre est le fruit d’une coordination scientifique menée par des enseignants-chercheurs de l’Université de Toulon (Var), sélectionnés pour leurs travaux et l’expérience acquise avec le programme onusien précédent Harmony with Nature (HwN) : le juriste Cédric Riot ainsi que moi-même. Nous nous joignons progressivement les compétences d’autres spécialistes.

Cette démarche est guidée par un principe fondamental : la science est au cœur de l’Assemblée de la Terre – France dont l’objectif est de « semer les graines du futur », en proposant de façonner, « un modèle pour un avenir en harmonie avec la nature ».

Une assemblée participative alliant la rigueur scientifique et la conscience citoyenne

L’Assemblée de la Terre – France : une structuration par cercles concentriques.
Fourni par l’auteur

L’Assemblée de la Terre – France se structure par cercles concentriques autour de l’organe scientifique avec :

  • des personnes qualifiées, identifiées sur des critères académiques. Ces experts apportent leur savoir scientifique pointu et leur expertise sur les thèmes des ODD en adéquation avec leurs compétences ;

  • des personnes intéressées qui œuvrent ou qui ont déjà œuvré pour une approche écocentrée : institutions publiques ou privées, associations, personnes physiques prêtes à participer à l’effort de réflexion, par exemple, par la remontée d’informations locales ;

  • des observateurs volontaires qui sont les citoyens intéressés par le sujet.

Le cadencement stratégique de la feuille de route

Un cadencement stratégique du calendrier de l’Assemblée de la Terre – France.
Fourni par l’auteur

L’Assemblée de la Terre – France abordera ses travaux autour de trois thématiques principales, chacune explorée en une année.

Le cycle débutera avec la nature (biodiversité et écosystème, climat, eau, interdépendance des formes de vie…) pour la période 2025-2026, suivie des objectifs sociétaux (éducation, villes et communautés durables, santé et bien-être…) en 2026-2027, puis des objectifs économiques en 2027-2028. Chaque année, les conclusions et les avancées seront présentées lors d’une restitution solennelle, fixée au début du mois de juillet.

En 2029, une rencontre dite « régionale » (pour la France, cela signifie au niveau européen) permettra de coordonner les ultimes efforts avant le Sommet de la Terre de 2030.

Les ateliers se dérouleront pendant l’année en distanciel. La périodicité des rencontres sera ajustée en fonction des besoins du projet. Les inscriptions restent ouvertes sur la page Internet ad hoc.

La première Assemblée de la Terre nationale

Le 2 juillet 2025, la France a ainsi franchi une étape décisive, s’affirmant comme pionnière à plusieurs égards. La rediffusion de l’événement est disponible ici.

L’Assemblée de la Terre – France est non seulement la première de ce type à voir le jour au niveau mondial, mais son architecture est également conçue pour servir de modèle aux autres Assemblées de la Terre à l’étranger : l’Allemagne, le Brésil, l’Espagne, l’Équateur, les États-Unis, le Mexique, le Pays basque notamment se sont déjà manifestés en ce sens. De futurs coordinateurs de ces pays ont d’ores et déjà félicité l’initiative pionnière française et adressé leurs lettres officielles d’intention.

Dynamiser les ODD

L’Assemblée de la Terre se distingue par son approche plurielle, qui vise à surmonter les obstacles rencontrés dans la mise en œuvre des ODD. Cette stratégie repose sur plusieurs axes.

D’abord, la pluralité des voix : l’Assemblée est conçue comme une plateforme participative, intégrant non seulement des experts, mais aussi des citoyens et des acteurs de terrain. Cette inclusion favorise l’échange d’idées et la prise en compte de perspectives diverses, créant ainsi des solutions plus robustes et largement acceptées.

Ensuite, la pluralité des disciplines convoquées à l’Assemblée de la Terre est un autre facteur déterminant. Les défis de l’anthropocène sont par nature interconnectés. L’Assemblée y répond par une approche multidisciplinaire, rassemblant des experts de différents domaines (océanographes, éthologues, juristes, philosophes, médecins, vétérinaires, etc.) pour croiser leurs connaissances et élaborer des solutions qui traitent les problèmes dans leur globalité, plutôt que de manière isolée.

En outre, l’Assemblée de la Terre appelle à la pluralité des idées et de la pratique. Elle combine la réflexion théorique et l’action concrète. Elle ne se limite pas à des discussions académiques ; elle encourage également la remontée d’informations issues du terrain. Cet échange bidirectionnel entre les savoirs experts et les réalités locales est crucial. C’est en faisant circuler les idées entre tous les acteurs que des solutions efficaces et innovantes peuvent émerger.

En conséquence, l’Assemblée de la Terre – France dynamise les ODD en brisant les silos, en favorisant le dialogue entre différents savoirs et en ancrant la réflexion dans les réalités du terrain, tout en restant guidée par le savoir scientifique.

L’horizon 2030 et le Sommet de la Terre

Dans l’infographie officielle, les ODD sont représentés sous forme de roue, symbole d’un progrès harmonieux. Celle-ci est aujourd’hui confrontée à l’urgence d’une profonde métamorphose. Loin de s’arrêter, cette roue roule toujours plus vite, non pas pour conserver sa forme initiale, mais pour se dissoudre et se muer en un nouveau symbole : le buisson de la vie.

C’est le sens de la séquence, profondément symbolique, insérée dans le teaser et d’autres documents de communication audiovisuelle de l’Assemblée de la Terre – France, où la roue du logo des ODD se détache, tourne et se transforme en buisson de la vie.

La roue des ODD se détache et se transforme en buisson de la vie.
Fourni par l’auteur

Le buisson de la vie, symbole inspirant des Assemblées de la Terre – France, incarne un profond changement de paradigme. En s’appuyant sur les découvertes de la phylogénétique, il replace l’être humain non pas au sommet d’une pyramide, mais comme partie intégrante d’une communauté du vivant où toutes les formes de vie sont intrinsèquement liées. Cette approche résolument écocentrée et planéto-centrée (Earth-centered), loin de tout anthropocentrisme, guidera les réflexions et les travaux des Assemblées de la Terre – France. Et en cela, elle est également novatrice.

Logo de l’Assemblée de la Terre – France.
Fourni par l’auteur

Comment structurer l’espoir ?

D’autres Assemblées de la Terre devraient voir le jour en s’inspirant, selon leurs besoins, du modèle français. La fondatrice du programme onusien Maria Mercedes Sanchez, lors du lancement officiel, a solennellement affirmé :

« Je veillerai personnellement à transmettre aux experts situés à l’étranger tous les documents et modèles utiles que l’Assemblée de la Terre – France a déjà forgés et qu’elle complétera au fur et à mesure. »

La suite reste donc à écrire.

Voilà la science en quelque sorte replacée au milieu du village global, avec les idées nouvelles de multidisciplinarité et de multiculturalisme que comportent les Assemblées de la Terre.

Il est temps d’ouvrir un chapitre nouveau pour un avenir plus juste et profondément écocentré, dessinant les contours d’une « Cosmopolis » où humains, animaux, nature pourraient vivre en harmonie, actant une (r) évolution du droit du vivant.

The Conversation

Caroline Regad est experte auprès du programme Harmony with Nature de l’Organisation des Nations-Unies. Elle a été désignée coordinatrice de l’Assemblée de la Terre – France.

ref. La France a organisé la première Assemblée de la Terre, voici pourquoi elle est pionnière – https://theconversation.com/la-france-a-organise-la-premiere-assemblee-de-la-terre-voici-pourquoi-elle-est-pionniere-261415

L’éducation par les pairs dans la lutte contre le VIH menacée par les réductions de l’aide publique au développement

Source: The Conversation – in French – By Marion Di Ciaccio, Chair de Professeur Junior IRD, Institut de recherche pour le développement (IRD)

L’éducation par les pairs – délivrée par des personnes issues d’une même communauté – est un pilier de la lutte contre le VIH, en particulier dans les pays à ressources limitées. Les réductions drastiques de l’aide publique au développement menées par l’administration Trump, comme par les principaux pays européens donateurs, mettent à mal cette stratégie de santé communautaire qui a pourtant fait ses preuves.


S’appuyer sur des individus au sein d’une communauté donnée pour informer et sensibiliser leurs pairs, afin de promouvoir des comportements de prévention, leur accès à une prise en charge et/ou leur maintien dans les soins, c’est le principe d’une stratégie de santé communautaire baptisée pair éducation ou éducation par les pairs.

L’éducation par les pairs est apparue dans les années 1970 dans les pays anglo-saxons, notamment dans le champ de la santé mentale et de la lutte contre les inégalités sociales de santé des minorités ethniques et raciales. Dans la lutte contre le VIH, la pair éducation est devenue une stratégie incontournable, notamment dans les pays à ressources limitées.

Volontariat, motivation, partage des vécus

La spécificité de la pair éducation est de s’appuyer sur une dynamique de relation d’égal à égal. Les pairs éducatrices ou éducateurs (PE) partagent des pratiques, des vécus, des identités et des réalités communes avec une population donnée et sont recruté·e·s sur la base du volontariat et de leur motivation pour travailler auprès d’elle.

Les PE sont formé·e·s afin de leur permettre d’acquérir de nouvelles compétences sur la gestion du VIH et sur la connaissance des systèmes de santé afin de renforcer leurs savoirs et leurs expertises.

Les PE peuvent ainsi promouvoir des pratiques et des comportements favorables à la santé physique et mentale auprès de leurs pairs, en tenant compte des réalités dans lesquelles ils et elles vivent.

Qui sont les pairs éducatrices et éducateurs dans le VIH ?

Les pairs éducatrices ou éducateurs (PE) sont le plus souvent issu·e·s des organisations communautaires de lutte contre le VIH et/ou contre les discriminations. Leur mobilisation répond au besoin de sensibiliser et d’accompagner des catégories spécifiquement vulnérabilisées de la population qui supportent le double fardeau de la stigmatisation liée au VIH et de la discrimination sociale.

Les vulnérabilités psychologiques, sociales, économiques, cliniques et de genre chez les adolescentes et adolescents infecté·e·s par le VIH ont été largement démontrées et sont souvent similaires quelle que soit l’histoire de la contamination par le VIH, périnatale ou plus récente. Les PE qui les accompagnent sont donc des jeunes (15-24 ans) vivant avec le VIH qui contribuent à la continuité d’une offre de soins et de support adaptée aux besoins spécifiques des filles et des garçons, entre les services de pédiatrie et de médecine adulte.

Les PE proviennent également de groupes considérés par l’Onusida comme les « populations clés du VIH » : les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, les travailleuses et travailleurs du sexe ou encore les consommateurs de drogues injectables. En effet, ces groupes ont des besoins psychosociaux spécifiques (liés à leurs conditions de vie et aux discriminations subies) que les structures publiques de santé ne sont généralement pas en mesure de prendre en charge.

Ainsi, les PE sont principalement des personnes (à partir de 15 ans) vivant avec le VIH ou fortement exposées au risque d’infection. Parce qu’elles ou ils ont une histoire ou des pratiques communes, les PE sont les mieux placés pour accompagner ces groupes vulnérabilisés dans un parcours de prévention ou de soins.

Pourquoi la pair éducation est cruciale dans la lutte contre le VIH

La lutte contre le VIH est jalonnée depuis ses débuts par la participation inédite de mouvements communautaires pour l’accès aux traitements et à la prévention. Les personnes concernées (vivant avec) et affectées (groupes principalement concernés par le VIH) ont rapidement su imposer le concept du « Rien pour nous sans nous » dans la recherche et la lutte contre le VIH, imposant une nouvelle façon de faire de la recherche et de proposer des services de santé.

Dans ce contexte, les PE effectuent un travail de proximité qui permet :

Depuis plus de deux décennies, l’engagement de jeunes PE auprès des adolescentes et adolescents est déterminant dans la prise en charge du VIH. Ils interviennent, par exemple, pour soutenir leur observance aux traitements, pour favoriser leur rétention dans les soins et leur bien-être psychosocial, pour les accompagner après l’annonce de leur sérologie VIH, pour les soutenir dans le partage de leur sérologie avec leur entourage et lutter contre l’autostigmatisation ainsi que l’isolement, ou encore pour renforcer leurs connaissances en santé et concernant le VIH en particulier.

Une revue systématique de la littérature scientifique publiée, ainsi qu’une méta-analyse de toutes les études identifiées dans cette revue, montre que la pair éducation a également des bénéfices directs sur la prévention du VIH auprès des populations clés, et notamment sur le recours au dépistage du VIH, l’utilisation du préservatif, la diminution du partage du matériel de consommation de drogues et la diminution des rapports sexuels non protégés.

Les PE apportent aussi une plus-value importante aux programmes de PrEP (prophylaxie préexposition de l’infection VIH, un traitement préventif oral contre l’infection au VIH). En effet, il a été démontré au sein d’une cohorte en Afrique de l’Ouest que les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes qui étaient en contact avec des PE prenaient mieux la PrEP que les autres.




À lire aussi :
Médicaments antirétroviraux injectables contre le VIH : une évaluation impossible en Afrique de l’Ouest ?


Une étude qualitative menée au Mali montre également que les PE jouent un rôle crucial pour le maintien dans les soins des personnes vivant avec le VIH grâce, à la fois, au soutien psychosocial qu’ils leur apportent mais également grâce à leur soutien dans l’accès aux traitements.

La pair éducation est donc cruciale non seulement au niveau individuel pour améliorer la santé et la qualité de vie des groupes clés et vulnérabilisés, mais également au niveau global pour contrôler l’épidémie de VIH.

Dans le cadre de projets de recherche, les PE sont également des acteurs clés qui, en collaborant avec les équipes de recherche, permettent d’identifier des problématiques émergentes dans leurs communautés, de faciliter le contact avec des populations plus difficiles d’accès, d’adapter les méthodologies et les pratiques de recherches à leurs réalités, ainsi qu’à mieux interpréter les données issues des projets.

Quel impact de la réduction de l’aide publique au développement ?

L’expertise et la contribution précieuse à la lutte contre le VIH des PE n’est bien souvent reconnue et valorisée qu’à travers des financements issus de l’aide au développement, de programmes de mises en œuvre de prestations de santé communautaire innovantes, ou encore de projets de recherche communautaire et interventionnelle. Cette configuration précarise encore davantage leur position et la pérennité des services qu’ils apportent aux personnes qu’ils accompagnent, pourtant avec succès.

Depuis début 2025, le financement de l’aide publique au développement connaît de nombreux bouleversements. L’événement le plus notable est l’arrêt et/ou la réduction brutale des financements américains (par l’intermédiaire des programmes PEPFAR et USAID, notamment). L’aide publique au développement européen connaît également de fortes diminutions. En effet, les principaux pays donateurs (la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et les Pays-Bas) annoncent des baisses conséquentes des budgets alloués.

Ces diminutions drastiques des financements peuvent remettre en question les progrès de la lutte contre le VIH dans les pays des Suds avec un risque accru de recrudescence de l’épidémie et d’augmentation des inégalités sociales d’accès aux soins.

Les financements américains représentent une part considérable des ressources dédiées à la prévention, au dépistage, à l’accès aux traitements antirétroviraux et au renforcement des systèmes de santé locaux pouvant aller jusqu’à 60 % des financements de la lutte contre le VIH dans certains pays comme la Côte d’Ivoire (figure ci-dessous), le Cameroun ou encore le Burundi.

Exemple de la Côte d’Ivoire

Graphique représentant les principales sources de financement de la lutte contre le VIH en Côte d’Ivoire

PEPFAR pour « President’s Emergency Plan for AIDS Relief » correspond au plan d’aide des États-Unis consacré à la lutte contre le VIH à l’international/Source des données présentées dans le graphique : Data Et cetera & Coalition PLUS, Fourni par l’auteur

Dans ces pays, les données collectées montrent que ce sont les programmes de prévention à destination des populations clés qui sont les plus touchés par les coupes budgétaires, incluant le financement des postes des PE (actuellement, uniquement dans le réseau d’organisations communautaires de Coalition PLUS – un réseau international d’associations engagées dans la lutte contre le VIH sida –, plus de 1 000 PE ne sont plus financés).

Le gel des financements a déjà eu des conséquences irréversibles sur la lutte contre le VIH. Les estimations montrent que la réduction de ces aides internationales pourrait entraîner de 4,43 millions à 10,75 millions de nouvelles infections par le VIH et de 0,77 millions à 2,93 millions de décès liés au VIH entre 2025 et 2030 dans les pays bénéficiaires de ces aides.

The Conversation

Marion Di Ciaccio est une ancienne salariée du pôle recherche communautaire de Coalition PLUS, une union internationale d’organisations communautaires de lutte contre le VIH.

Cécile Cames et Mathilde Perray ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. L’éducation par les pairs dans la lutte contre le VIH menacée par les réductions de l’aide publique au développement – https://theconversation.com/leducation-par-les-pairs-dans-la-lutte-contre-le-vih-menacee-par-les-reductions-de-laide-publique-au-developpement-264528