DAF et risques climatiques : pourquoi l’inaction devient le principal risque financier des entreprises

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Louis Bertrand, Professeur de Finance, ESSCA School of Management

Les pertes économiques annuelles des entreprises européennes dues aux risques climatiques physiques sont passées de 8,6 milliards d’euros dans les années 1980 à 44,9 milliards d’euros depuis les années 2020. Face à ces risques, les directeurs administratifs et financiers, ou DAF, n’ont d’alternative que d’agir vite.


Personne ne reprochera à un directeur administratif et financier (DAF) la survenance d’un événement climatique qui endommage les biens de production ou interrompt l’activité. Mais on le tiendra, à juste titre, pour responsable de ne pas l’avoir anticipé et de ne pas avoir agi, alors qu’il en a aujourd’hui le devoir et les possibilités.

Le devoir parce que les risques climatiques physiques sont clairement définis par les référentiels comptables (IFRS2) et environnementaux (ESRS1) depuis de nombreuses années. Le devoir aussi parce que ces risques (inondations, vagues de chaleur, tempêtes, feux de forêt, etc.) ont des conséquences opérationnelles, humaines, et financières sur les entreprises de plus en plus évidentes.

Une étude récente portant sur 550 grandes entreprises montre que sur les cinq dernières années, à cause du climat, 80 % des entreprises ont subi des perturbations opérationnelles, des fermetures temporaires (70 %) ou définitives (9 %), des pertes de revenus, des dommages aux infrastructures, et une hausse de plus de 150 % des coûts d’assurance.

Alors, quels sont les enjeux ? Et quelles actions mettre en place pour un directeur financier ?

Les coûts annuels des risques physiques pour les entreprises du S&P Global 1200 devraient doubler pour atteindre 885 milliards de dollars (761,5 milliards d’euros) dans les années 2030, et 1 200 milliards de dollars (1 030 milliards d’euros) dans les années 2050 dans le scénario médian du Giec (SSP2-4.5. Il correspond à une hausse des températures mondiales de 2,7 °C d’ici 2100, ndlr.).

Les petites et moyennes entreprises (PME) sont encore plus vulnérables que les grandes entreprises. En Europe, 38 % d’entre elles font face à des problèmes de liquidité dans les trois mois qui suivent un sinistre climatique, et dans le monde 40 % à 60 % ne rouvrent jamais.

Le devoir encore parce que le coût économique mondial de la chaleur extrême a atteint 835 milliards de dollars (718,6 milliards d’euros) en 2023, en augmentation de 50 % par rapport à la moyenne 1990-1999. D’ici 2030, l’augmentation du stress thermique devrait se poursuivre et entraîner des pertes de productivité équivalentes à 80 millions d’emplois.

Seules 25 % des pertes indemnisées

Au global, les pertes économiques liées aux risques climatiques des entreprises européennes sont passées en euros constants de 8,6 milliards par an dans les années 1980 à 16,5 milliards d’euros par an dans les années 1990, à 44,9 milliards d’euros par an depuis les années 2020. Seules 25 % des pertes ont été indemnisées par les assureurs : couvertures dommages plafonnées, exclusion de certains périls, interruptions et pertes d’exploitation non couvertes, franchises, ou encore incapacité du dirigeant à prouver que l’entreprise a mis en place les « mesures habituelles pour prévenir les dommages » comme l’exige le Code des assurances. Dans ce contexte, l’absence d’actions d’adaptation peut rendre un bien inassurable au risque qu’il devienne un actif « échoué ».

Risques transmis aux banques

Le devoir toujours car les travaux académiques montrent que les risques climatiques physiques qui affectent les entreprises se transmettent aux banques et constituent désormais une source majeure de risque systémique.

En réponse, la Banque centrale européenne (BCE) renforcera la réglementation dès le second semestre 2026, afin d’intégrer ces risques dans les ratios prudentiels et d’ajuster la valeur du collatéral bancaire à l’exposition climatique. En l’absence d’informations fiables sur les expositions propres à chaque entreprise, la BCE n’aura d’autre choix que d’appliquer des décotes prudentielles, qui seront répercutées par les banques sur leurs clients. La baisse de l’assurabilité dans les zones à haut risque accroît le risque résiduel supporté par les entreprises et les prêteurs, augmentant la probabilité de défaut et la dégradation des garanties.

Adaptation = 30 % à 40 % de pertes en moins

Le devoir enfin parce que les faits confirment que la mise en place d’actions d’adaptation pour une entreprise n’est pas un coût mais un investissement rentable.

Les actions d’adaptation sont de quatre ordres : financière (assurance, captive, etc.), bâtimentaire (isolation, bassin de rétention, etc.), technologique (groupe froid, batardeau, etc.) et organisationnelle (plan de continuité d’activité, de mise en sécurité des biens et des personnes, organisations du travail, etc.).

Les entreprises adaptées subissent de 30 % à 40 % de pertes en moins, améliorent la continuité d’activité de 25 % à 45 %, empruntent moins cher (entre 0,3 et 0,4 % d’économies), et leurs actifs sont mieux valorisés par le marché – jusqu’à + 20 %. Au global, une étude fondée sur le cadre d’analyse du triple dividende de la résilience portant sur 320 projets, montre que 1 euro investi = 10,50 euros de bénéfices.

Quelles sont alors les possibilités d’action pour un directeur financier ? Tout d’abord, considérer les risques climatiques physiques comme des risques financiers à part entière : ils affectent les flux de trésorerie et la rentabilité (interruptions, productivité), la valeur des actifs (dommages, assurabilité), et le coût du capital (risque crédit).

Deux étapes pour un DAF

Une première étape consiste à établir un diagnostic structuré distinguant clairement exposition, vulnérabilité et risque. L’exposition décrit l’intensité et la probabilité des aléas climatiques auxquels les sites et chaînes d’approvisionnement sont soumis – inondation, chaleur, vent, sécheresse. La vulnérabilité traduit la sensibilité des actifs et des activités à ces aléas (conception des bâtiments, dépendances critiques, organisation, redondances). Le risque résulte de leur combinaison : un aléa intense sur un actif peu vulnérable génère peu de pertes, tandis qu’un aléa modéré sur un actif fragile peut entraîner des dommages majeurs.




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Une deuxième étape consiste à valoriser financièrement ces risques, via des fonctions de dommage reliant l’intensité de l’aléa aux pertes attendues – dommages, interruption, surcoûts. Cette approche permet de calculer des pertes annuelles moyennes attendues, les pertes extrêmes en cas de sinistres et des impacts sur les cash-flows et le bilan sur différentes périodes (coût de l’inaction), bases indispensables aux décisions d’investissement et de couverture.

Ce diagnostic doit être actualisé régulièrement : le climat évolue, l’environnement des sites change (urbanisation, réseaux) et le périmètre de l’entreprise se transforme (actifs, fournisseurs). Le risque climatique n’est pas statique ; il se reconfigure d’année en année, comme n’importe quel autre risque financier.

La réduction du risque repose alors sur deux leviers complémentaires : anticipation et adaptation. Les systèmes d’alertes anticipées géolocalisées et la préparation opérationnelle réduisent l’impact immédiat des événements, tandis que les investissements d’adaptation diminuent structurellement la vulnérabilité.

Processus financier classique

Le choix des outils de diagnostic et de quantification financière du risque devient dès lors déterminant. Le guide PERIFEM sur la résilience climatique des sites commerciaux souligne plusieurs critères essentiels pour sélectionner ces outils :

  • Qualité et résolution des données d’aléas ;

  • Transparence et auditabilité des méthodes de calcul ;

  • Capacité à produire des indicateurs financiers directement exploitables – pertes annuelles, pertes extrêmes, impacts d’interruption ;

  • Autonomie d’usage par l’entreprise et actualisation régulière des informations.

Ces exigences conditionnent la fiabilité des décisions d’investissement, d’assurance et de financement.

Pour un directeur financier, la gestion des risques climatiques physiques devient un processus financier classique : diagnostiquer, quantifier, investir pour réduire le risque, et suivre dans le temps la performance de résilience. Dans un contexte d’intensification des aléas, l’inaction n’est plus une option ; l’adaptation devient un déterminant de la valeur et de la solvabilité de l’entreprise.

The Conversation

Professeur de finance à l’ESSCA School of Management, Jean-Louis Bertrand est engagé dans l’analyse des vulnérabilités climatiques des entreprises et des collectivités territoriales chez Tardigrade AI et en tant que vice-président du GIEC des Pays de la Loire.

ref. DAF et risques climatiques : pourquoi l’inaction devient le principal risque financier des entreprises – https://theconversation.com/daf-et-risques-climatiques-pourquoi-linaction-devient-le-principal-risque-financier-des-entreprises-276489

Rachat par un fonds de capital-investissement : menace ou opportunité pour les salariés ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Iliya Komarev, Associate Professor of Accounting and Auditing, Montpellier Business School

Que se passe-t-il vraiment pour les salariés quand un fonds de capital-investissement rachète une entreprise ? La politique de ressources humaines de ces acteurs financiers est plus nuancée qu’on ne le croit et dépend largement du contexte. Pour tous les salariés, cela peut être le bon moment de se poser la question : rester ou partir ? Car l’arrivée d’un fonds redistribue les cartes au-delà de la seule entreprise rachetée. Tout le secteur est affecté.


Le capital‑investissement connaît un essor spectaculaire en France. Les montants engagés atteignent des niveaux record : 26 milliards d’euros investis dans 2 692 entreprises en 2024, contre 10,7 milliards en 2015, selon France Invest. Résultat : un nombre croissant d’entreprises, moyennes ou grandes, passent sous le contrôle de fonds privés.

Au cours des quinze dernières années, plusieurs enseignes bien connues ont été concernées : Elior, Keolis, Kiloutou, Loxam, Maisons du Monde ou encore Picard. Et ces deux dernières années ont vu le rachat de sociétés pharmaceutiques d’importance stratégique, comme Biogaran, acquis par BC Partners pour près d’un milliard d’euros, ou Opella, la branche Santé Grand Public de Sanofi, vendue au consortium CD&R-Bpifrance pour une valorisation globale avoisinant les 15 milliards d’euros. Le mouvement touche aussi la finance (Cyrus Group, Eres Group), l’environnement et l’énergie (DI Environnement, FACE).

Dans ce contexte, beaucoup de salariés s’interrogent : que se passera-t‑il quand un fonds arrivera au capital de l’entreprise où je travaille ? Les modes de gestion et de management vont-ils changer ? Dans quel sens ?




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Un objectif clair

Un fonds de capital‑investissement poursuit un objectif clair : accroître la valeur financière de l’entreprise avant de la revendre trois, cinq ou dix ans plus tard. Pour y parvenir, il cherche à optimiser les coûts, accélérer la croissance et améliorer la performance opérationnelle.

Cela se traduit souvent par des restructurations, une rationalisation des dépenses – notamment de personnel – et parfois par une révision complète du mode de management. L’arrivée d’un fonds s’accompagne également d’un changement d’équipe dirigeante et de culture d’entreprise.

Une gestion active des coûts salariaux

Selon notre étude menée sur 368 entreprises européennes (moitié rachetées, moitié non rachetées), les entreprises acquises deviennent plus sensibles aux coûts salariaux en ce sens qu’elles ajustent leur politique de ressources humaines. Il a été reproché aux fonds d’investissement d’imposer une financiarisation des entreprises acquises, qui consiste à privilégier les objectifs de performance financière de court terme au service des investisseurs et au détriment des dépenses salariales, mais aussi au détriment des conventions tacites avec toute autre prenante.

Néanmoins, les effets sur les politiques de ressources humaines de l’entrée d’un fonds dans le capital peuvent varier en fonction de plusieurs facteurs et ne sont pas toujours néfastes. Si le fonds d’investissement provient d’un pays avec une forte culture de performance financière, la nouvelle direction risque d’adopter des politiques qui sacrifient les emplois au bénéfice de la rémunération des investisseurs. Mais le fonds, dans sa quête d’optimisation opérationnelle, peut aussi apporter une transformation technologique qui renforce les compétences transférables des employés.

Notre article montre que les conséquences sur l’emploi, à la suite du rachat par un fonds privé, dépendent de la conjoncture du secteur d’activité. Cette conjoncture peut soit renforcer, soit affaiblir la corrélation inverse entre le coût moyen par salarié et le nombre de personnes employées dans l’entreprise. En pratique, si une entreprise devait augmenter le salaire moyen de ses employés (pression à la hausse par le marché de l’emploi, augmentation des charges sociales), elle serait amenée à réduire ses effectifs.

  • Dans un secteur en forte croissance, où les salaires augmentent, l’entreprise rachetée par un fonds privé aura tendance à ralentir l’augmentation des salaires et à maintenir, voire à réduire, le nombre d’emplois afin d’assurer sa rentabilité financière. À l’opposé, ses concurrentes non acquises par un fonds misent sur l’attractivité et investissent dans le capital humain (formations, avantages non pécuniaires, primes), en affaiblissant la corrélation inverse entre salaire moyen et nombre d’emplois. La réduction de la masse salariale chez l’entreprise acquise se fait ici au travers de la réduction des effectifs.

  • Dans un secteur en difficulté, où les salaires baissent et les autres avantages aux employés sont remis en question, l’entreprise acquise par un fonds pousse encore plus loin la réduction du coût moyen par employé pour justifier le maintien des emplois. Elle peut utiliser ainsi une ressource humaine moins chère pour maintenir sa performance financière. À l’inverse, dans ce contexte économique tendu, l’entreprise non acquise sacrifie, externalise ou automatise des postes moins performants, en maintenant une rémunération moyenne relativement avantageuse de ses salariés restants. La réduction de la masse salariale chez l’entreprise acquise se fait ici au travers de la baisse du salaire moyen.

En clair, l’optimisation de la masse salariale devient un besoin immédiat pour les entreprises acquises par un fonds privé.

Des effets en cascade chez les concurrents

Notre étude révèle également un phénomène moins connu : le rachat par un fonds a un impact sur les entreprises concurrentes. Celles‑ci absorbent souvent les salariés dont l’entreprise rachetée se sépare, généralement à des salaires plus bas. Mais l’étude montre que les écarts de rémunération se résorbent en deux à trois ans.

Cette « contagion » est particulièrement visible dans les secteurs à forte intensité de compétences où le salaire moyen est élevé : les concurrents recrutent des profils qualifiés ou rares, libérés par les entreprises acquises. À l’inverse, les fonds n’hésitent pas non plus à débaucher chez les concurrents des talents qu’ils souhaitent attirer, souvent au moyen de salaires plus élevés. Une véritable dynamique de chaises musicales s’installe.

Trois ans après une opération de rachat, les différences entre entreprises acquises et non acquises tendent ainsi à s’effacer. Les salaires comme la performance opérationnelle convergent. C’est la preuve que les entreprises du secteur s’adaptent rapidement et que les salariés recrutés par les concurrents valorisent leurs compétences.

Rester ou partir ? Le dilemme du salarié

Lorsqu’une entreprise est rachetée par un fonds, les salariés se retrouvent devant un choix stratégique. Ils peuvent choisir de s’aligner avec la nouvelle direction, en contribuant à l’optimisation recherchée par l’investisseur. Ils proposeront dans ce cas des améliorations, adopteront les nouveaux outils et méthodes. Cela peut ouvrir la voie à une promotion ou à une évolution interne. Néanmoins, les risques psychosociaux demeurent présents pour les employés qui ont fait l’effort de s’adapter et qui ont évité le licenciement. La manifestation la plus fréquente de ces risques est le syndrome du survivant.

Fnege Médias, 2021.

Une autre possibilité est de partir chez un concurrent. Ce départ peut être l’occasion de valoriser ses compétences sur le marché… mais peut impliquer une baisse temporaire de rémunération, selon les secteurs et la rareté du profil. La probabilité de retrouver rapidement un emploi pertinent dépend de la combinaison de trois facteurs majeurs : structurels (conjoncture économique, dynamique du secteur), personnels (qualification, compétences, expérience et autres éléments objectifs) et décisionnels (éléments subjectifs comme l’aversion au changement, les préférences personnelles, etc.).

Par exemple, dans un marché en croissance, la mobilité sera probablement plus facile pour les profils hautement qualifiés et ouverts aux changements. Mais dans un secteur en récession, la mobilité sera plus accessible aux profils peu qualifiés et à faible salaire.

Une recomposition générale

Le capital‑investissement ne bouleverse pas seulement les entreprises qu’il rachète. Il recompose l’ensemble des secteurs, en accélérant les mouvements de talents et les stratégies de croissance des concurrents.

Pour les salariés, comprendre ces mécanismes est essentiel. Un rachat n’est pas forcément synonyme de perte ou d’incertitude. Il peut devenir une opportunité de repositionnement, à condition de clarifier sa stratégie personnelle, d’identifier ses compétences clés, d’anticiper les changements, et, si nécessaire, d’accepter des ajustements temporaires de son niveau de salaire pour viser mieux à long terme.

The Conversation

Iliya Komarev ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Rachat par un fonds de capital-investissement : menace ou opportunité pour les salariés ? – https://theconversation.com/rachat-par-un-fonds-de-capital-investissement-menace-ou-opportunite-pour-les-salaries-258473

L’exploitation des sables minéralisés suscite des tensions au Sénégal : voici comment les apaiser

Source: The Conversation – in French – By Papa Sow, Senior Researcher, The Nordic Africa Institute

Le Sénégal est depuis plusieurs années un producteur de minéraux et de métaux tels que les phosphates, le fer, le titane, le cuivre, le rutile, le leucoxène, le nickel, l’ilménite et le zircon. En 2007, et pour une durée de 25 ans,l’Etat a octroyé à la société minière à capitaux internationaux GCO (Grande Côte Operations, devenue depuis novembre 2025 EGC – Eramet Grande Côte) un permis d’exploitation du zircon sur une superficie de 451.949 km2. Celle-ci s’étend du nord de Dakar (après la commune de Kayar) au sud de Saint-Louis (la Commune de Gandiol).

Le sable de zircon, ou silicate de zirconium — un minéral critique listé au numéro 40 dans le tableau périodique des minéraux de Mendeleïev)
—, et l’ilménite — un minéral non rare — sont présents en abondance dans de nombreux pays.

Le zircon est extrait de dépôts de sables noirs particulièrement riches en minéraux lourds, grâce à des techniques complexes de dragage ou d’extraction à sec. Le Sénégal, qui extrait un peu plus de 5 % du zirconium mondial, se range derrière la France, l’Afrique du Sud, l’Australie et le Mozambique qui demeurent les principaux producteurs et fournisseurs du monde.

Ces minéraux lourds sont concentrés le long des dunes sur la côte nord et en Casamance, dans le sud du pays. En 2021, le Sénégal disposerait du quatrième ou cinquième gisement de sables minéralisés au monde.

L’étude récente que j’ai menée met en lumière des tensions multidimensionnelles autour de l’exploitation de ce minerai avec des conflits saillants qui incluent des spoliations foncières – certains agriculteurs ayant perdu leurs terres fertiles en échange d’indemnisations faibles ou de relocations non adéquates –, les menaces sur l’économie touristique locale longtemps basée sur les écolodges, les bivouacs et les paysages uniques.

A cela s’ajoute la dégradation de l’environnement provoquée par la voracité d’une drague géante – actuellement aux arrêts « pour une période longue » après un « incendie » – qui avance et filtre, au nord de Lompoul, le sable minéralier conçu il y a des milliers d’années.

L’extraction des minéraux qui s’étire le long des dunes impacte durablement l’écosystème côtier, menace les cultures maraîchères et « pollue » la nappe phréatique, selon les agriculteurs interrogés dans notre étude.

Les aires de Diogo et de Lompoul, avec une population de plus de 40 000 habitants, sont aujourd’hui les plus impactées par cette exploitation qui se déplace d’année en année, anéantissant sur son passage toute activité traditionnelle – agriculture, élevage et pêche. L’exploitation endommage le reboisement des filaos mis en place depuis les années 1950 pour lutter contre l’érosion.

La mine mobile se déplace de 30 mètres par jour. Soit 7 000 tonnes de sables à l’heure et à peu près 3 500 camions de sable chaque jour sont livrés à la drague qui fait le tri des sables. Plus de 25 000 m³ d’eau/jour – quantité provenant du pompage direct dans les aquifères souterrains – sont nécessaires au fonctionnement journalier de l’unité de concentration flottante. Quant aux « déchets résiduels » (dont EGC continue de nier l’existence), ils sont susceptibles de « polluer » les nappes phréatiques et de créer de graves maladies.

Le « paternalisme » industriel face à l’acceptabilité sociale

Les investissements d’EGC, qui emploie plus de 2 200 personnes au Sénégal, sont estimés à 800 millions d’euros. La société minière EGC est contrôlée à 90 % par le groupe français ERAMET.

La part de l’État du Sénégal n’est que de 10 %. L’exploitation des sables minéralisés porte le Sénégal au rang mondial confortable de quatrième pays parmi les pays producteurs de ces produits, soit 700.000 tonnes de minéraux lourds traités chaque année.

La relation EGC-populations locales apparaît quasi asymétrique. EGC est perçue comme un « bienfaiteur » avec un certain nombre d’actions : relocations avec logements, mise en place de structures de santé, projets communautaires financés, Standard Initiative for Responsible Mining Assurance – IRMA 50 pour une « exploitation minière responsable », programmes de suivis participatifs, audits de suivi tous les 18 mois, restitutions de plus de 1000 hectares de terres reboisées, etc. Mais ce « bienfaiteur » reste exigeant. Les populations locales, souvent perçues comme de simples sujets devant faire preuve de respect, de loyauté et d’obéissance envers la multinationale, interprètent cette situation comme une forme de « paternalisme ».

Cette sorte de « contrôle social » exercé sur les populations locales qu’on voudrait voir être « fidèles et disciplinées » essaie de limiter les dégâts de contestations renvoyant aux nombreuses relocations, aux compensations financières « faibles » et aux impacts négatifs des extractions sur l’environnement.

L’acceptabilité sociale du projet d’extraction de minéraux n’a pas encore réellement pris. Elle est récusée par bon nombre de populations locales. Certains maires de ville avaient d’ailleurs, dès 2022, rejeté, lors d’une audience publique, l’étude d’impact environnementale présentée par EGC.

Les riverains estiment que les infrastructures (cases de santé, écoles, logements), bien que construites par EGC, sont souvent soit inopérantes, soit insuffisantes. Il y a donc un présage d’injustice sociale ambiante, un sentiment diffus qu’on a assisté à une sorte de pillage de leurs ressources par EGC sans que l’Etat sénégalais se prononce clairement sur la question.

Menace sur le tourisme et l’agriculture

Parallèlement à l’extraction minéralière, les aires de Diogo et de Lompoul, du fait de leurs terres riches, d’une nappe phréatique peu profonde et de paysages dunaires spectaculaires, sont aussi exploitées par les entrepreneurs du secteur touristique. Ces derniers ont contribué depuis le début des années 1980 à instaurer le concept du « tourisme de désert ».

A Lompoul, le tourisme qui exploite le mini « désert de Loumpoul » couvrant 18 km², situé à 200 km au nord de Dakar, s’est développé. C’est un site hostile, semi-aride et quasi désertique, situé à 50 kilomètres à l’ouest de la ville de Kébémer. Ce « désert », constitué de dunes de 30 à 40 mètres de hauteur, attire une clientèle touristique friande de solitude et d’un repos loin des grandes agglomérations bruyantes. En 20 ans, cette partie du Sénégal était devenue une zone de randonnée sécurisée que des touristes venus du monde entier arpentent.

Mais depuis plusieurs années, l’exploitation des sables minéralisés menace ces activités touristiques dans ce « désert de Lompoul » mais aussi le secteur de l’agriculture intensive. Certains exploitants touristiques et agriculteurs sont opposés à ces extractions. Un collectif de cadres, d’activistes et d’artistes les a soutenus par ailleurs dans une pétition publique publiée dans plusieurs médias à la mi-mars 2025.

Des activistes qui ont essayé de soutenir les populations locales ont été convoqués dans les tribunaux sénégalais en citation directe. D’autres ont été violemment brimés et emprisonnés pour quelques jours au cours du mois de février 2025, puis libérés. Les menaces étant désormais permanentes et voilées.

Manque de capacitation institutionnelle

Le Sénégal dispose d’un code minier avec un cadre institutionnel, élaboré en 2003, plusieurs fois remanié et réadapté en 2016.

C’est un excellent cadre législatif qui réglemente les activités minières dans le pays. Il incite à une gouvernance rationnelle des ressources minières, prévoit une répartition des dividendes entre l’Etat, les collectivités locales et les populations riveraines des sites exploités. Il n’en demeure pas moins que son application suscite des défis et enjeux majeurs.

Mon étude propose des recommandations. Pour rompre avec le « paternalisme industriel » décrié, calmer le mécontentement dans cette partie du Sénégal et promouvoir une meilleure acceptabilité sociale, il convient de :

  • Créer un fonds souverain — ou/et une rente annuelle indexée sur l’inflation — qui détiendra des parts dans l’exploitation minière pour garantir les revenus des populations locales à long terme. Il faut certes prioriser la loi sur le contenu local du secteur minier en ne misant pas uniquement sur les Sénégalais qualifiés, mais en élargissant la formation des jeunes aux métiers techniques favorisant les métiers issus de la sous-traitance locale.

  • Sanctuariser certaines aires – le « désert de Lompoul », par exemple – avec les activités connexes à haute valeur ajoutée comme le tourisme, l’agriculture et la pêche.

  • Initier un processus de restitution de qualité des terres définissant des indicateurs de performance agricoles — capacité de rétention d’eau de la nappe, taux de matière organique — basés sur des techniques traditionnelles d’amendement du sol sur cinq ans. Ces indicateurs doivent être validés par des experts indépendants choisis par les communautés locales avant la remise des terres afin de compenser les rendements antérieurs.

  • Surveiller les ressources en eau en installant des stations de mesure de niveau de l’eau avec des relevés publics et auxquels les populations locales et des experts indépendants ont accès afin de prouver l’absence ou non de communication entre les deux nappes maastrichtiennes (supposément utilisé par EGC) et phréatiques (par les populations locales).

  • Bloquer un fonds séquestre indépendant de réhabilitation post-mine, qui sera audité annuellement, pour garantir que l’argent sera disponible en cas de départ précipité ou fermeture des mines

Il est urgent de passer d’un modèle extractif paternaliste à un partenariat équitable et durable.

En combinant une sécurité financière (à travers des fonds souverains), une protection environnementale (sanctuarisation des sites importants) et une transparence technique (suivi dans le temps des nappes phréatiques et des sols), il est possible de restaurer la confiance sur le long terme.

Cette démarche pourrait aider à transformer l’exploitation minière en un véritable levier de développement local, respectueux des modes de vie traditionnels et des générations futures du Sénégal.

The Conversation

Papa Sow does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. L’exploitation des sables minéralisés suscite des tensions au Sénégal : voici comment les apaiser – https://theconversation.com/lexploitation-des-sables-mineralises-suscite-des-tensions-au-senegal-voici-comment-les-apaiser-277383

Malgré la guerre en Iran, l’argent est plus précieux que l’or

Source: The Conversation – France (in French) – By Yulia Titova, Professeur Associé, IÉSEG School of Management

Pourquoi parle-t-on autant d’or comme métal précieux, alors que c’est l’argent qui gagna le combat langagier. Ne dit-on pas « l’argent » – et non « l’or  » – « ne fait pas le bonheur » ? Natatravel/Shutterstock

La guerre en Iran le prouve, le « métal du diable » est extrêmement volatil : 105,07 euros l’once le 29 janvier 2026, 62,30 euros l’once le 17 février et 71,23 euros l’once le 4 mars 2026. Mais l’argent, dit l’« or du pauvre », possède un atout clé : il est à la fois un métal précieux et une matière première industrielle indispensable à la transition énergétique.


Assoiffés d’or, les conquistadors espagnols du XVIᵉ siècle rêvaient de l’Eldorado. Ils se trompaient : non seulement ce dernier n’existait pas, mais ce fut essentiellement le métal argent qu’ils trouvèrent. Entre 1550 et 1660, la quantité d’argent introduite en Europe est estimée à 18 000 tonnes pour seulement 2 000 tonnes d’or. La vraie richesse n’était pas l’or mais l’argent.

En ce siècle, l’année 2025 a été marquée par des records historiques du cours de l’or. L’évolution de l’argent a été encore plus spectaculaire : son prix a plus que triplé pour atteindre plus de 100 euros l’once fin janvier 2026.

Depuis, la tendance s’est en partie inversée. Entre fin janvier et début février, l’actif a perdu environ 50 euros de l’once, rappelant aux investisseurs son surnom de « métal du diable », lié à sa forte volatilité historique. Ce repli reflète un ajustement rapide des anticipations macroéconomiques, notamment l’attente d’une inflation maîtrisée et le raffermissement du dollar, à la suite de la nomination du nouveau président de la Fed, Kevin Warsh.

Cette correction récente ne remet pas en cause les dynamiques de fond qui structurent le marché de l’argent. Si cette hausse remarquable a souvent été interprétée comme le prolongement de celle de l’or, l’argent obéit à une logique propre : à la fois actif financier et métal industriel clé de la transition énergétique, notamment pour la conductivité des batteries.

Si sa volatilité demeure élevée et que son rôle de valeur refuge reste plus incertain que celui de l’or, la demande industrielle pourrait fournir un appui durable à la tendance haussière du cours de l’argent, à condition que les contraintes d’offre persistent.

« L’or du pauvre », un actif refuge

Le prix de l’argent est parfois analysé comme un simple reflet de celui de l’or. Cette perception de l’argent, parfois qualifié de « l’or du pauvre », renvoie à des fondements historiques solides, liés au rôle central joué par les deux métaux dans les systèmes monétaires passés. Depuis l’Antiquité jusqu’au XIXᵉ siècle, l’or et l’argent ont constitué le socle des régimes monétaires, qu’il s’agisse des monnaies d’or et d’argent de la Rome antique ou encore du bimétallisme européen, ce qui explique leurs trajectoires parfois synchronisées. Ces métaux précieux partagent également des usages communs en joaillerie.

Comme l’or, l’argent bénéficie de flux de demande en période d’instabilité économique et géopolitique, lorsque les investisseurs se tournent vers les métaux précieux comme valeurs refuges. Les facteurs macroéconomiques classiques jouent également un rôle : un dollar faible ou des taux d’intérêt réels bas soutiennent la demande d’actifs non rémunérés.

S’y ajoutent les craintes d’un regain d’inflation, qui renforcent l’attrait de l’argent comme couverture partielle contre l’érosion du pouvoir d’achat, même si son statut de protection contre l’inflation est moins établi que celui de l’or. Dans un contexte de dédollarisation, certaines banques centrales renforcent leurs réserves de métaux précieux, un phénomène largement dominé par l’or, mais qui inclut aussi, plus marginalement, l’argent, notamment dans le cas de la Russie.

Un métal avant tout industriel

C’est sur le terrain de la demande que la singularité de l’argent apparaît le plus nettement. Contrairement à l’or, dont la demande est avant tout portée par les réserves des banques centrales et les placements financiers, l’argent est d’abord un métal industriel – 50 à 60 % de la demande, comme l’illustre le graphique ci-dessous –, utilisé dans un large éventail d’applications.

L’argent est un intrant essentiel de la transition énergétique. Il est utilisé par exemple dans les batteries, les panneaux solaires photovoltaïques ou les cathéters et prothèses dans l’industrie de la santé. L’essor des énergies renouvelables et des infrastructures associées crée un soutien structurel et de long terme à la demande, qui distingue l’argent des autres métaux précieux.

Ce rôle industriel s’étend désormais à la transition numérique. L’argent est présent dans de nombreux composants électroniques à haute performance nécessaires aux centres de données et aux systèmes d’intelligence artificielle. Ses propriétés uniques de conductivité et de résistance à la corrosion rendent ce métal indispensable. Le déploiement des infrastructures numériques constitue un facteur croissant de la demande industrielle d’argent.

La reconnaissance récente de l’argent comme métal critique par les États-Unis et la Chine s’inscrit pleinement dans cette logique.

Près de 70 % de la production mondiale provient de mines polymétalliques

Cette dynamique de demande se heurte à une offre peu flexible. Bien que l’argent ne souffre pas d’une rareté physique au sens strict, son offre est structurellement contrainte. La principale spécificité du marché de l’argent tient au fait que près de 70 % de la production mondiale provient de mines polymétalliques, où l’argent est extrait comme sous-produit de l’exploitation du cuivre, du zinc, du plomb ou de l’or.

Cette structure limite la capacité de l’offre à réagir rapidement à une hausse des prix de l’argent. Les décisions d’investissement minier dépendent avant tout des prix des métaux principaux, et non de l’argent lui-même. Autrement dit, l’offre d’argent est relativement peu élastique aux prix, du moins à court et moyen terme.

Le recyclage constitue une source non négligeable, mais instable d’approvisionnement, représentant environ 15 à 20 % de l’offre mondiale selon les années. Il provient essentiellement de la récupération de déchets électroniques, de résidus industriels et de bijoux. Une part importante de l’argent utilisé dans les applications industrielles est dispersée en très faibles quantités dans des composants électroniques, des panneaux solaires ou des équipements électriques, rendant sa récupération techniquement complexe et économiquement peu rentable.

Principaux producteurs : Mexique, Chine, Pérou, Bolivie et Chili

À cela s’ajoutent des facteurs géopolitiques, comme la forte concentration de la production d’argent. Le Mexique, la Chine, le Pérou, la Bolivie et le Chili représentent plus de 60 % de la production mondiale. La Chine devient un acteur clé avec une position dominante dans le raffinage et la création de restrictions à l’exportation annoncées le 1er janvier 2026, qui renforcent les tensions sur la chaîne d’approvisionnement.




À lire aussi :
En 2025, l’or est-il encore l’ultime placement refuge ?


Ces divergences entre l’or et l’argent se sont accentuées depuis les années 1990, au point que plusieurs études montrent que les deux métaux doivent désormais être analysés comme deux marchés distincts, offrant des profils de risque et de protection différents.

Le métal argent comme placement financier

Ces usages industriels n’épuisent pas pour autant la dimension financière de l’argent. Les métaux précieux sont traditionnellement considérés comme des couvertures contre les risques systémiques. Dans les situations de risque géopolitique extrême, seuls l’or et l’argent présentent de manière relativement robuste des propriétés de valeur refuge. Pour autant, cette proximité ne doit pas conduire à assimiler pleinement l’argent à l’or.

En pratique, si l’argent peut jouer un rôle de couverture dans certains contextes d’incertitude, il offre généralement une protection plus instable que l’or lors des crises financières aiguës. Pour autant, l’argent conserve un attrait certain pour les investisseurs : il peut bénéficier de la transition énergétique et des tensions d’offre.

The Conversation

Yulia Titova ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Malgré la guerre en Iran, l’argent est plus précieux que l’or – https://theconversation.com/malgre-la-guerre-en-iran-largent-est-plus-precieux-que-lor-272528

L’argent est plus précieux (et volatil) que l’or

Source: The Conversation – in French – By Yulia Titova, Professeur Associé, IÉSEG School of Management

Pourquoi parle-t-on autant d’or comme métal précieux, alors que c’est l’argent qui gagna le combat langagier. Ne dit-on pas « l’argent » – et non « l’or  » – « ne fait pas le bonheur » ? Natatravel/Shutterstock

Le « métal du diable » est extrêmement volatil : 105,07 euros l’once le 29 janvier 2026 contre 62,30 euros l’once le 17 février. Mais l’argent, dit l’« or du pauvre », possède un atout clé : il est à la fois un métal précieux et une matière première industrielle indispensable à la transition énergétique.


Assoiffés d’or, les conquistadors espagnols du XVIᵉ siècle rêvaient de l’Eldorado. Ils se trompaient : non seulement ce dernier n’existait pas, mais ce fut essentiellement le métal argent qu’ils trouvèrent. Entre 1550 et 1660, la quantité d’argent introduite en Europe est estimée à 18 000 tonnes pour seulement 2 000 tonnes d’or. La vraie richesse n’était pas l’or mais l’argent.

En ce siècle, l’année 2025 a été marquée par des records historiques du cours de l’or. L’évolution de l’argent a été encore plus spectaculaire : son prix a plus que triplé pour atteindre plus de 100 euros l’once fin janvier 2026.

Depuis, la tendance s’est en partie inversée. Entre fin janvier et début février, l’actif a perdu environ 50 euros de l’once, rappelant aux investisseurs son surnom de « métal du diable », lié à sa forte volatilité historique. Ce repli reflète un ajustement rapide des anticipations macroéconomiques, notamment l’attente d’une inflation maîtrisée et le raffermissement du dollar, à la suite de la nomination du nouveau président de la Fed, Kevin Warsh.

Cette correction récente ne remet pas en cause les dynamiques de fond qui structurent le marché de l’argent. Si cette hausse remarquable a souvent été interprétée comme le prolongement de celle de l’or, l’argent obéit à une logique propre : à la fois actif financier et métal industriel clé de la transition énergétique, notamment pour la conductivité des batteries.

Si sa volatilité demeure élevée et que son rôle de valeur refuge reste plus incertain que celui de l’or, la demande industrielle pourrait fournir un appui durable à la tendance haussière du cours de l’argent, à condition que les contraintes d’offre persistent.

« L’or du pauvre », un actif refuge

Le prix de l’argent est parfois analysé comme un simple reflet de celui de l’or. Cette perception de l’argent, parfois qualifié de « l’or du pauvre », renvoie à des fondements historiques solides, liés au rôle central joué par les deux métaux dans les systèmes monétaires passés. Depuis l’Antiquité jusqu’au XIXᵉ siècle, l’or et l’argent ont constitué le socle des régimes monétaires, qu’il s’agisse des monnaies d’or et d’argent de la Rome antique ou encore du bimétallisme européen, ce qui explique leurs trajectoires parfois synchronisées. Ces métaux précieux partagent également des usages communs en joaillerie.

Comme l’or, l’argent bénéficie de flux de demande en période d’instabilité économique et géopolitique, lorsque les investisseurs se tournent vers les métaux précieux comme valeurs refuges. Les facteurs macroéconomiques classiques jouent également un rôle : un dollar faible ou des taux d’intérêt réels bas soutiennent la demande d’actifs non rémunérés.

S’y ajoutent les craintes d’un regain d’inflation, qui renforcent l’attrait de l’argent comme couverture partielle contre l’érosion du pouvoir d’achat, même si son statut de protection contre l’inflation est moins établi que celui de l’or. Dans un contexte de dédollarisation, certaines banques centrales renforcent leurs réserves de métaux précieux, un phénomène largement dominé par l’or, mais qui inclut aussi, plus marginalement, l’argent, notamment dans le cas de la Russie.

Un métal avant tout industriel

C’est sur le terrain de la demande que la singularité de l’argent apparaît le plus nettement. Contrairement à l’or, dont la demande est avant tout portée par les réserves des banques centrales et les placements financiers, l’argent est d’abord un métal industriel – 50 à 60 % de la demande, comme l’illustre le graphique ci-dessous –, utilisé dans un large éventail d’applications.

L’argent est un intrant essentiel de la transition énergétique. Il est utilisé par exemple dans les batteries, les panneaux solaires photovoltaïques ou les cathéters et prothèses dans l’industrie de la santé. L’essor des énergies renouvelables et des infrastructures associées crée un soutien structurel et de long terme à la demande, qui distingue l’argent des autres métaux précieux.

Ce rôle industriel s’étend désormais à la transition numérique. L’argent est présent dans de nombreux composants électroniques à haute performance nécessaires aux centres de données et aux systèmes d’intelligence artificielle. Ses propriétés uniques de conductivité et de résistance à la corrosion rendent ce métal indispensable. Le déploiement des infrastructures numériques constitue un facteur croissant de la demande industrielle d’argent.

La reconnaissance récente de l’argent comme métal critique par les États-Unis et la Chine s’inscrit pleinement dans cette logique.

Près de 70 % de la production mondiale provient de mines polymétalliques

Cette dynamique de demande se heurte à une offre peu flexible. Bien que l’argent ne souffre pas d’une rareté physique au sens strict, son offre est structurellement contrainte. La principale spécificité du marché de l’argent tient au fait que près de 70 % de la production mondiale provient de mines polymétalliques, où l’argent est extrait comme sous-produit de l’exploitation du cuivre, du zinc, du plomb ou de l’or.

Cette structure limite la capacité de l’offre à réagir rapidement à une hausse des prix de l’argent. Les décisions d’investissement minier dépendent avant tout des prix des métaux principaux, et non de l’argent lui-même. Autrement dit, l’offre d’argent est relativement peu élastique aux prix, du moins à court et moyen terme.

Le recyclage constitue une source non négligeable, mais instable d’approvisionnement, représentant environ 15 à 20 % de l’offre mondiale selon les années. Il provient essentiellement de la récupération de déchets électroniques, de résidus industriels et de bijoux. Une part importante de l’argent utilisé dans les applications industrielles est dispersée en très faibles quantités dans des composants électroniques, des panneaux solaires ou des équipements électriques, rendant sa récupération techniquement complexe et économiquement peu rentable.

Principaux producteurs : Mexique, Chine, Pérou, Bolivie et Chili

À cela s’ajoutent des facteurs géopolitiques, comme la forte concentration de la production d’argent. Le Mexique, la Chine, le Pérou, la Bolivie et le Chili représentent plus de 60 % de la production mondiale. La Chine devient un acteur clé avec une position dominante dans le raffinage et la création de restrictions à l’exportation annoncées le 1er janvier 2026, qui renforcent les tensions sur la chaîne d’approvisionnement.




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Le métal argent comme placement financier

Ces usages industriels n’épuisent pas pour autant la dimension financière de l’argent. Les métaux précieux sont traditionnellement considérés comme des couvertures contre les risques systémiques. Dans les situations de risque géopolitique extrême, seuls l’or et l’argent présentent de manière relativement robuste des propriétés de valeur refuge. Pour autant, cette proximité ne doit pas conduire à assimiler pleinement l’argent à l’or.

En pratique, si l’argent peut jouer un rôle de couverture dans certains contextes d’incertitude, il offre généralement une protection plus instable que l’or lors des crises financières aiguës. Pour autant, l’argent conserve un attrait certain pour les investisseurs : il peut bénéficier de la transition énergétique et des tensions d’offre.

The Conversation

Yulia Titova ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’argent est plus précieux (et volatil) que l’or – https://theconversation.com/largent-est-plus-precieux-et-volatil-que-lor-272528

Paléoneurologie : une avancée majeure pour comprendre le cerveau de nos ancêtres

Source: The Conversation – France in French (3) – By Antoine Balzeau, Paléoanthropologue, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Comment reconstituer le cerveau de nos ancêtres alors que cet organe mou ne se fossilise pas ? Depuis plus de cent cinquante ans, les chercheurs tentent de relever ce défi. Faute de cerveau fossilisé, ils s’appuient sur le seul vestige disponible : la surface interne du crâne, appelée endocrâne.

Sur cette paroi, certaines marques sont visibles. Elles pourraient, en partie, refléter la forme des différentes régions cérébrales. Toutefois, jusqu’à présent, cette hypothèse n’avait jamais été démontrée de manière scientifique.

Membres d’une équipe internationale et pluridisciplinaire, mes collègues et moi-même avons décidé d’apporter une réponse nouvelle et décisive à cette question centrale. Nos travaux ont permis d’élucider les liens entre l’empreinte interne du crâne et la forme du cerveau.

Ces résultats inédits pourraient devenir la « pierre de Rosette de la paléoneurologie » (la discipline qui étudie l’évolution du cerveau humain à partir des fossiles). En effet, en limitant les risques d’erreurs d’interprétation dans l’étude des fossiles, ils permettront de mieux comprendre l’histoire évolutive de notre cerveau.

Ces recherches ouvrent de ce fait la voie au décryptage des liens entre l’anatomie cérébrale et l’émergence de certains comportements.

Comment cette découverte a-t-elle été rendue possible ?

Nous avons comparé, chez 75 volontaires, la forme du cerveau et celle de son empreinte interne. Pour cela, nous avons eu recours à une approche innovante combinant imagerie par résonance magnétique (IRM) du cerveau et du crâne.

Les données ont été acquises sur la plateforme de neuroimagerie CENIR de l’Institut du cerveau et analysées à l’aide d’outils issus des neurosciences, développés par le laboratoire NeuroSpin.

Les résultats de notre étude montrent que les marques observées sur les endocrânes ne correspondent pas toujours directement aux sillons cérébraux. Les empreintes sont plus complexes qu’on ne le pensait initialement. Contrairement aux représentations classiques, elles sont souvent courtes, discontinues et irrégulières.

Vue latérale droite de l’ensemble des empreintes liées aux sillons cérébraux observées sur les 75 endocrânes
Vue latérale droite de l’ensemble des empreintes liées aux sillons cérébraux observées sur les 75 endocrânes, b. Vue supérieure ; c. Vue latérale droite de l’ensemble des MNAS (marques endocrâniennes non associées aux sillons cérébraux) observés sur les 75 endocrânes, d. Vue supérieure.
Victor Giolland, CNRS/MNHN, projet ANR Paleobrain, Fourni par l’auteur

Elles se concentrent principalement dans les régions inférieures du crâne, qui correspondent notamment aux lobes frontaux inférieurs et aux lobes temporaux. Ces régions sont particulièrement importantes, car elles abritent plusieurs zones fondamentales pour la production du langage.

Plus surprenant encore, environ 12 % des marques observées ne sont pas liées au cerveau, mais à d’autres structures du crâne. Ces marques, appelées « marques endocrâniennes non associées aux sillons cérébraux » (MNAS), peuvent facilement être confondues avec des traces cérébrales. Elles risquent ainsi de conduire à des erreurs d’interprétation dans l’étude des fossiles.

Pourquoi cette découverte est-elle importante ?

Il s’agit d’une étape clé pour mieux comprendre l’histoire évolutive de notre cerveau. Jusqu’à présent, l’interprétation des moulages internes de crânes reposait sur une approche déductive : les chercheurs comparaient ce qu’ils observaient sur un cerveau actuel — ou dans un atlas cérébral — avec les reliefs visibles sur l’endocrâne fossile.

Nos résultats posent les bases d’une méthode standardisée pour « relire » les endocrânes fossiles dont nous disposons, selon les principes suivants :

  • une description précise des marques, fondée sur les premières données objectives disponibles ;
  • une comparaison systématique entre individus ;
  • une validation croisée par plusieurs spécialistes.

Cette approche vise à limiter les surinterprétations et à mieux identifier les régions cérébrales chez les espèces humaines disparues.

En apportant enfin des données objectives sur le lien entre cerveau et endocrâne, cette étude transforme en profondeur la manière d’interpréter les fossiles. Elle offre aux chercheurs un nouvel outil pour explorer l’histoire de notre cerveau et, à travers elle, l’histoire de ce qui fait notre humanité.

Quelles sont les perspectives de ces travaux ?

Ces avancées ouvrent des perspectives majeures pour comprendre l’évolution du cerveau humain, notamment l’émergence des capacités cognitives complexes, du langage et de la latéralisation cérébrale (autrement dit, les différences fonctionnelles entre les deux hémisphères du cerveau).

Nous analysons actuellement de nombreux fossiles provenant des quatre coins du monde afin d’affiner la lecture de leur morphologie cérébrale. Cette démarche permettra de mieux apprécier la diversité des structures cérébrales présentes chez nos ancêtres.

Après avoir ainsi « reconstitué » les cerveaux des humains préhistoriques, l’étape suivante consistera à les « faire parler ». Elle est au cœur de notre second projet financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR), dont l’objectif est de décrypter la relation entre l’anatomie cérébrale et des comportements tels que la latéralisationLa latéralisation désigne le fait que la partie droite du corps est globalement dirigée par l’hémisphère gauche du cerveau, et vice versa., la préférence manuelleLa préférence manuelle désigne le fait que les humains sont en général plus adroits avec une main qu’avec l’autre, il y a environ 90 % de droitiers. ou encore la dextérité chez les homininesUn consensus existe pour considérer que le principal caractère commun des hominines est la bipédie. Ainsi, les hominines comprennent le genre humain (tous les fossiles attribués à Homo et les humains actuels), les australopithèques, paranthropes, ardipithèques et autres Orrorin ou Sahelanthropus..

Les comportements et les capacités cognitives ne pouvant être étudiés que chez les êtres vivants, nous avons conduit une expérience in vivo unique. Nous avons recueilli par IRM des données complémentaires de la tête d’un large échantillon de volontaires, qui se sont aussi soumis à des tests détaillés de latéralisation comportementale. Il s’agissait par exemples d’expériences de saisie d’objets plus ou moins gros avec une main, puis l’autre, des exercices de rapidité pour enlever des petites tiges de leur support, d’utilisation d’une pince pour collecter des noisettes, voire même une activité de collecte de miel dans un gros tube creux. Ce dernier test permet d’analyser l’usage respectif des deux mains et est un classique que l’on fait aussi réaliser aux chimpanzés ou gorilles !

L’analyse de cet ensemble de données apportera un éclairage nouveau sur les asymétries biologiques et comportementales. Elle offrira également des perspectives inédites pour caractériser et interpréter les particularités de l’humanité préhistorique.


Cet article est publié dans le cadre de la Semaine du cerveau, qui se tiendra du 16 au 22 mars 2026.
La conférence inaugurale nationale, dont le thème est « Stéréotypes : comprendre leurs mécanismes pour mieux s’en affranchir », aura lieu le mercredi 11 mars à 18 h 30 à l’Hôtel de Ville de Paris.


Les projets « PaleoBrain » et « PaleoBrain 2 »(https://anr.fr/Projet-ANR-25-CE27-5686) ont bénéficié du soutien de l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


The Conversation

Antoine Balzeau a reçu des financements de l’ANR.

ref. Paléoneurologie : une avancée majeure pour comprendre le cerveau de nos ancêtres – https://theconversation.com/paleoneurologie-une-avancee-majeure-pour-comprendre-le-cerveau-de-nos-ancetres-277106

Les jeux vidéo chinois : une nouvelle source de soft power pour Pékin ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Stéphane Aymard, Ingénieur de Recherche, La Rochelle Université

En quelques années, le jeu vidéo est devenu bien plus qu’un simple divertissement. Il représente aujourd’hui un secteur économique majeur et un espace d’expression culturelle à part entière. Alors que cette industrie gagne en puissance, certains États y voient un outil d’influence : la Chine, en particulier, en a fait un levier stratégique.


Le jeu vidéo est l’une des premières « industries culturelles et créatives » (ICC), définies par l’Unesco. Ces ICC regroupent les industries de la création, de la production et de la commercialisation de contenus culturels et immatériels (on parle parfois de « consommation d’expérience »). Les plus connues sont l’édition imprimée, le multimédia, la production cinématographique, audiovisuelle et phonographique, mais aussi l’artisanat et le design.

En pleine expansion, les ICC sont devenues un enjeu économique majeur. Et puisqu’elles sont aussi un moyen de diffusion de la culture des pays dont elles sont issues, elles suscitent donc un intérêt accru de la part des États.

Le phénomène touche tous les continents. Le jeu vidéo a récemment pris une place centrale dans le paysage des ICC, son poids économique étant désormais supérieur à celui du cinéma et de la musique. La Chine occupe une place singulière dans ce secteur, de plus en plus suivi par les autorités.

Un marché en plein essor où la Chine tient une place à part

L’industrie vidéoludique était estimée à 81,5 milliards de dollars (70 milliards d’euros) en 2014 au niveau mondial (à comparer au chiffre d’affaires de l’industrie cinématographique mondiale, proche de 40 milliards aujourd’hui). Aujourd’hui, elle est estimée à 189 milliards de dollars (163 milliards d’euros).

Voici une présentation des revenus estimés par pays en 2025, d’après les rapports annuels de l’Entertainment Software Association :

Revenus générés par l’industrie des jeux vidéo par pays.
Newoo.com

Dans certains pays, les revenus issus de l’industrie vidéoludique ont été multipliés par cinq (aux États-Unis, ils sont passés de 9,5 milliards de dollars en 2007 à près de 50 milliards aujourd’hui). L’évolution des consoles, des ordinateurs et des smartphones a, en effet, offert des possibilités diversifiées et démultiplié le potentiel des jeux vidéo.

Si en 2016, les États-Unis étaient en tête avec des revenus de 46,4 milliards de dollars devant la Chine (44 milliards) et le Japon (19 milliards), la situation a changé avec l’explosion du nombre de joueurs. En raison de sa population importante, la Chine est passée en tête, creusant l’écart entre elle et les autres pays. Néanmoins, la population ne fait pas tout : l’Inde, par exemple, ne figure pas dans le Top 10.

Si l’on rapporte les revenus au nombre de joueurs, le Japon est en tête avec 237 dollars par joueur, devant les États-Unis (221 dollars), loin devant la France (102 dollars) et la Chine (74 dollars).

Parallèlement, les performances à l’international des jeux développés en Chine sont de plus en plus importantes, avec 22 milliards de dollars (plus de 19 milliards d’euros) de revenus générés en 2025, principalement via les jeux sur smartphone : 33 éditeurs chinois sont classés dans le Top 100 mondial. L’intelligence artificielle vient accélérer le développement de l’industrie, avec le soutien des autorités politiques.

Mais les revenus doivent être examinés avec précaution. En effet, les bénéficiaires finaux ne sont pas forcément situés dans le pays. Entre les vendeurs de plateformes (consoles) et les vendeurs de jeux (créateurs), bon nombre de bénéficiaires sont américains, japonais ou français :

Consoles les plus vendues au monde depuis 2005.
Wikimedia

Les consoles les plus vendues sont japonaises (depuis vingt ans, Sony et Nintendo concentrent à eux seuls près de 80 % des ventes de consoles) et américaines (Microsoft). Aucune entreprise chinoise n’est présente sur le marché des consoles. Mais ces chiffres ne prennent pas en compte les jeux sur d’autres types de plateformes (ordinateurs PC et smartphones) où la Chine occupe une place importante.

Par ailleurs, le chiffre d’affaires relatif généré par les consoles est nettement inférieur à celui généré par les jeux. Le tableau ci-dessus indique que 1,3 milliard de consoles ont été vendues en vingt ans, soit 65 millions par an ; cela donne un chiffre d’affaires de 15 milliards à 20 milliards par an seulement. L’enjeu principal se situe donc dans les jeux vidéo eux-mêmes, qui concentrent à la fois la valeur culturelle et les ressources financières les plus importantes du marché.

Autrefois, les coûts de développement des jeux vidéo étaient très faibles. Aujourd’hui, compte tenu du potentiel technique (puissance de calcul, capacités graphiques) et des exigences des joueurs, les jeux les plus vendus nécessitent des coûts importants de développement :

Les jeux vidéo les plus coûteux depuis 2005.
Wikimedia

Les jeux classés AAA (terme pour désigner l’équivalent d’un « blockbuster ») demandent plusieurs années de développement et leur coût peut représenter jusqu’à plusieurs centaines de millions de dollars (certains jeux ont coûté plus cher à produire que des films comme Avatar, ou Pirates des Caraïbes…). Le marché est dominé par les États-Unis, et la Chine n’apparaît pas dans la liste ci-dessus.

Cela étant, il existe quelques exceptions, avec notamment l’entreprise chinoise miHoYo, fondée en 2012, qui a produit les jeux Genshin Impact en 2020, puis Honkai Academy 2, Honkai Impact 3rd, Honkai: Star Rail et Zenless Zone Zero. Certains ont coûté plusieurs centaines de millions de dollars en production ; c’est le cas de Genshin Impact, qui a attiré plus de 300 millions de joueurs. Le jeu existe en version chinoise et en version mondiale. D’ailleurs, le chiffre d’affaires des jeux développés en Chine sur les marchés étrangers a atteint 9 milliards de dollars, principalement aux États-Unis (un tiers des ventes), devant le Japon et la Corée.

Alors que le marché mondial du jeu vidéo voit sa croissance ralentir et les éditeurs sur consoles et PC misent tout sur quelques « blockbusters » pour équilibrer des coûts de production devenus trop importants, le marché chinois des jeux vidéo, lui, ne stagne pas. Au premier semestre 2025, il a enregistré une hausse de 14 %, contre 4 % pour le reste du monde.

L’e-sport (pratique de jeux vidéo en compétition) pourrait également relancer l’industrie. La finale des championnats du monde de League of Legends 2024 a réuni près de 7 millions de spectateurs en simultané (hors audience chinoise).

Un marché sensible en termes politiques

Au-delà des aspects financiers, le secteur du jeu vidéo soulève des questions liées à la stratégie d’influence.

Récemment, l’entreprise française de développement de jeux vidéo Ubisoft a été sollicitée pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris après l’incendie de 2019, en raison de la modélisation complète de la cathédrale réalisée pour son jeu vidéo Assassin’s Creed Unity en 2014, sans toutefois que ce projet aboutisse. Cette modélisation détaillée avait pris quatorze mois et cinq mille heures de travail. L’entreprise dispose en effet d’historiens qui ont permis une modélisation fidèle de la cathédrale en l’an 1789.

Par ailleurs, Ubisoft a fait un don de 500 000 euros pour la reconstruction, et a mis en place un système de visite virtuelle permettant de visualiser l’intérieur de la cathédrale telle qu’elle avait été modélisée par les ingénieurs de l’entreprise avant l’incendie. On voit ainsi le lien entre jeux vidéo et patrimoine culturel.

D’autre part, l’industrie vidéoludique dispose de plateformes communautaires permettant des échanges (feedbacks) et un développement croisé du jeu entre joueurs et concepteurs. Les communautés de joueurs participent donc également à la production de jeux en contribuant bénévolement au développement (testeurs, expertise), à des mods (c’est-à-dire des modifications de jeux existants), ou encore au service après-vente et à la diffusion (blogs, réseaux sociaux).

Les messages véhiculés par les jeux vidéo pour exercer un soft power sont assez anciens et subjectifs. En 2002, l’armée américaine diffusait gratuitement America’s Army (AA), sorte de Call of Duty, dans le but de recruter. Energyville, développé en 2007 par Chevron, faisait la promotion du pétrole et du gaz naturel. Le Japon a également fait la promotion de sa culture avec Ghost of Tsushima.

La Chine a ainsi investi ce secteur à la fois pour des raisons commerciales classiques, mais aussi pour y trouver une expression de soft power et un moyen de rattraper le retard sur les films hollywoodiens, la musique américaine ou les dessins animés japonais, qui sont des exportations culturelles majeures au niveau mondial.

Tencent, la fameuse entreprise chinoise, s’est imposée récemment comme un leader mondial de l’industrie du jeu vidéo, non seulement en produisant des jeux mais aussi en achetant et en investissant dans d’autres sociétés. D’abord spécialisé dans les jeux en ligne, Tencent a acheté en 2015 Riot Games (le producteur de League of Legends, célèbre notamment pour l’organisation de grands tournois) et poursuit son développement sur le marché des jeux sur smartphones, réalisant sur les jeux en ligne un chiffre d’affaires de plus de 2 milliards d’euros, supérieur à ceux des géants américains Activision ou Electronic Arts.

Dans la démarche de Tencent, on note l’intégration d’éléments culturels chinois dans l’expérience des jeux (par exemple la célébration du nouvel an chinois). Ainsi, la méthode ne passe pas par des messages ou par de la « propagande » mais par l’histoire, la mythologie et l’art chinois. Le jeu Honneur des rois – parmi les plus joués au monde – est symbolique car il consacre une part importante à la mythologie chinoise. On retrouve également la mythologie dans Fortnite ou Black Myth: Wukong, ce qui permet de présenter au monde l’histoire de la Chine de façon divertissante.

Dans Genshin Impact, par exemple, une région du jeu (Liyue), est une ville portuaire et commerçante, qui pourrait être inspirée de Chongqing, présentant à la fois une architecture traditionnelle chinoise et des constructions modernes. Le parc national de Zhangjiajie (province de Hunan), classé à l’Unesco, aurait également servi d’inspiration avec ses pics couverts d’arbres, tout comme les bassins d’autres scènes, inspirés des bassins de Huanglong dans le Sichuan, également classés à l’Unesco, ou encore les rizières en terrasses inspirées de Honghe Han dans le Yunnan, là encore classées à l’Unesco.

Ville de Liyue, Genshin Impact.

Rizières en terrasses, Genshin Impact.

L’utilisation par la Chine des jeux vidéo pour accroître son soft power s’inscrit dans le concept de Route de la soie digitale (DSR), les infrastructures numériques (fibres optiques, réseaux 5G, commerce électronique…) étant liées et conçues comme un ensemble.

Aujourd’hui, la liste des meilleurs jeux vidéo chinois présentent des royaumes mythiques (Black Myth: Wukong), des jeux de stratégie ou encore des jeux de société anciens. Ainsi, derrière Genshin Impact, Honkai: Star Rail, Honor of Kings (le plus joué en Chine avec 100 millions d’utilisateurs quotidiens), ou Black Myth: Wukong, on trouve Where Winds Meet (arts martiaux avec un accent sur l’architecture, les vêtements et les coutumes), Total War: Three Kingdoms (créé avec des consultants culturels chinois). On l’aura compris : pour appréhender les jeux chinois, il faut noter le volet culturel, le récit, l’esthétique, les traditions littéraires et philosophiques.

Deux genres sont souvent mis en avant : le Wuxia (arts martiaux de la Chine ancienne basés sur des valeurs comme l’honneur, la droiture, la justice… avec des décors issus des anciennes dynasties) ; et le Xianxia (genre fantastique basé sur le spirituel, imprégné de mythologie taoïste, avec niveaux de puissance progressifs et maîtrise des éléments). En outre, les jeux traditionnels comme le go, le mahjong ou les échecs chinois ont trouvé une seconde jeunesse grâce aux jeux vidéo.

Erlang Shen, dieu de la mythologie chinoise.
Capture d’écran, Black Myth Wukong
Where Winds Meet, capture d’écran.

Source d’inquiétudes

Les jeux vidéo permettent à la Chine de faire coup double : être présente sur un marché mondial très lucratif et beaucoup plus accessible que le cinéma (où Hollywood laisse peu de place aux autres pays), et véhiculer une image redorée de la Chine, basée sur des valeurs, des coutumes et une esthétique universellement appréciées.

Néanmoins, certains soupçons commencent à apparaître sur la possibilité que ces jeux servent à collecter des données des utilisateurs. League of Legends par exemple, racheté par Tencent, permet de collecter des données comportementales, vocales, sociales… On retrouve les mêmes tendances que pour les réseaux sociaux du type TikTok, si bien que le Committee on Foreign Investment in the United States (CFIUS) vient d’inclure les jeux vidéo dans son champ d’action, avec des actions visant à compartimenter les serveurs et à séparer les bases de données. On sent naître aujourd’hui une compétition à l’échelle mondiale, pour la « domination culturelle » que l’on croyait acquise aux États-Unis.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les jeux vidéo chinois : une nouvelle source de soft power pour Pékin ? – https://theconversation.com/les-jeux-video-chinois-une-nouvelle-source-de-soft-power-pour-pekin-275737

L’argent : « or du pauvre » ou métal clé de la transition énergétique ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Yulia Titova, Professeur Associé, IÉSEG School of Management

Pourquoi parle-t-on autant d’or comme métal précieux, alors que c’est l’argent qui gagna le combat langagier. Ne dit-on pas « l’argent » – et non « l’or  » – « ne fait pas le bonheur » ? Natatravel/Shutterstock

Le « métal du diable » est extrêmement volatil : 105,07 euros l’once le 29 janvier 2026 contre 62,30 euros l’once le 17 février. Mais l’argent, dit l’« or du pauvre », possède un atout clé : il est à la fois un métal précieux et une matière première industrielle indispensable à la transition énergétique.


Assoiffés d’or, les conquistadors espagnols du XVIᵉ siècle rêvaient de l’Eldorado. Ils se trompaient : non seulement ce dernier n’existait pas, mais ce fut essentiellement le métal argent qu’ils trouvèrent. Entre 1550 et 1660, la quantité d’argent introduite en Europe est estimée à 18 000 tonnes pour seulement 2 000 tonnes d’or. La vraie richesse n’était pas l’or mais l’argent.

En ce siècle, l’année 2025 a été marquée par des records historiques du cours de l’or. L’évolution de l’argent a été encore plus spectaculaire : son prix a plus que triplé pour atteindre plus de 100 euros l’once fin janvier 2026.

Depuis, la tendance s’est en partie inversée. Entre fin janvier et début février, l’actif a perdu environ 50 euros de l’once, rappelant aux investisseurs son surnom de « métal du diable », lié à sa forte volatilité historique. Ce repli reflète un ajustement rapide des anticipations macroéconomiques, notamment l’attente d’une inflation maîtrisée et le raffermissement du dollar, à la suite de la nomination du nouveau président de la Fed, Kevin Warsh.

Cette correction récente ne remet pas en cause les dynamiques de fond qui structurent le marché de l’argent. Si cette hausse remarquable a souvent été interprétée comme le prolongement de celle de l’or, l’argent obéit à une logique propre : à la fois actif financier et métal industriel clé de la transition énergétique, notamment pour la conductivité des batteries.

Si sa volatilité demeure élevée et que son rôle de valeur refuge reste plus incertain que celui de l’or, la demande industrielle pourrait fournir un appui durable à la tendance haussière du cours de l’argent, à condition que les contraintes d’offre persistent.

« L’or du pauvre », un actif refuge

Le prix de l’argent est parfois analysé comme un simple reflet de celui de l’or. Cette perception de l’argent, parfois qualifié de « l’or du pauvre », renvoie à des fondements historiques solides, liés au rôle central joué par les deux métaux dans les systèmes monétaires passés. Depuis l’Antiquité jusqu’au XIXᵉ siècle, l’or et l’argent ont constitué le socle des régimes monétaires, qu’il s’agisse des monnaies d’or et d’argent de la Rome antique ou encore du bimétallisme européen, ce qui explique leurs trajectoires parfois synchronisées. Ces métaux précieux partagent également des usages communs en joaillerie.

Comme l’or, l’argent bénéficie de flux de demande en période d’instabilité économique et géopolitique, lorsque les investisseurs se tournent vers les métaux précieux comme valeurs refuges. Les facteurs macroéconomiques classiques jouent également un rôle : un dollar faible ou des taux d’intérêt réels bas soutiennent la demande d’actifs non rémunérés.

S’y ajoutent les craintes d’un regain d’inflation, qui renforcent l’attrait de l’argent comme couverture partielle contre l’érosion du pouvoir d’achat, même si son statut de protection contre l’inflation est moins établi que celui de l’or. Dans un contexte de dédollarisation, certaines banques centrales renforcent leurs réserves de métaux précieux, un phénomène largement dominé par l’or, mais qui inclut aussi, plus marginalement, l’argent, notamment dans le cas de la Russie.

Un métal avant tout industriel

C’est sur le terrain de la demande que la singularité de l’argent apparaît le plus nettement. Contrairement à l’or, dont la demande est avant tout portée par les réserves des banques centrales et les placements financiers, l’argent est d’abord un métal industriel – 50 à 60 % de la demande, comme l’illustre le graphique ci-dessous –, utilisé dans un large éventail d’applications.

L’argent est un intrant essentiel de la transition énergétique. Il est utilisé par exemple dans les batteries, les panneaux solaires photovoltaïques ou les cathéters et prothèses dans l’industrie de la santé. L’essor des énergies renouvelables et des infrastructures associées crée un soutien structurel et de long terme à la demande, qui distingue l’argent des autres métaux précieux.

Ce rôle industriel s’étend désormais à la transition numérique. L’argent est présent dans de nombreux composants électroniques à haute performance nécessaires aux centres de données et aux systèmes d’intelligence artificielle. Ses propriétés uniques de conductivité et de résistance à la corrosion rendent ce métal indispensable. Le déploiement des infrastructures numériques constitue un facteur croissant de la demande industrielle d’argent.

La reconnaissance récente de l’argent comme métal critique par les États-Unis et la Chine s’inscrit pleinement dans cette logique.

Près de 70 % de la production mondiale provient de mines polymétalliques

Cette dynamique de demande se heurte à une offre peu flexible. Bien que l’argent ne souffre pas d’une rareté physique au sens strict, son offre est structurellement contrainte. La principale spécificité du marché de l’argent tient au fait que près de 70 % de la production mondiale provient de mines polymétalliques, où l’argent est extrait comme sous-produit de l’exploitation du cuivre, du zinc, du plomb ou de l’or.

Cette structure limite la capacité de l’offre à réagir rapidement à une hausse des prix de l’argent. Les décisions d’investissement minier dépendent avant tout des prix des métaux principaux, et non de l’argent lui-même. Autrement dit, l’offre d’argent est relativement peu élastique aux prix, du moins à court et moyen terme.

Le recyclage constitue une source non négligeable, mais instable d’approvisionnement, représentant environ 15 à 20 % de l’offre mondiale selon les années. Il provient essentiellement de la récupération de déchets électroniques, de résidus industriels et de bijoux. Une part importante de l’argent utilisé dans les applications industrielles est dispersée en très faibles quantités dans des composants électroniques, des panneaux solaires ou des équipements électriques, rendant sa récupération techniquement complexe et économiquement peu rentable.

Principaux producteurs : Mexique, Chine, Pérou, Bolivie et Chili

À cela s’ajoutent des facteurs géopolitiques, comme la forte concentration de la production d’argent. Le Mexique, la Chine, le Pérou, la Bolivie et le Chili représentent plus de 60 % de la production mondiale. La Chine devient un acteur clé avec une position dominante dans le raffinage et la création de restrictions à l’exportation annoncées le 1er janvier 2026, qui renforcent les tensions sur la chaîne d’approvisionnement.




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Ces divergences entre l’or et l’argent se sont accentuées depuis les années 1990, au point que plusieurs études montrent que les deux métaux doivent désormais être analysés comme deux marchés distincts, offrant des profils de risque et de protection différents.

Le métal argent comme placement financier

Ces usages industriels n’épuisent pas pour autant la dimension financière de l’argent. Les métaux précieux sont traditionnellement considérés comme des couvertures contre les risques systémiques. Dans les situations de risque géopolitique extrême, seuls l’or et l’argent présentent de manière relativement robuste des propriétés de valeur refuge. Pour autant, cette proximité ne doit pas conduire à assimiler pleinement l’argent à l’or.

En pratique, si l’argent peut jouer un rôle de couverture dans certains contextes d’incertitude, il offre généralement une protection plus instable que l’or lors des crises financières aiguës. Pour autant, l’argent conserve un attrait certain pour les investisseurs : il peut bénéficier de la transition énergétique et des tensions d’offre.

The Conversation

Yulia Titova ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’argent : « or du pauvre » ou métal clé de la transition énergétique ? – https://theconversation.com/largent-or-du-pauvre-ou-metal-cle-de-la-transition-energetique-272528

Huile de palme, cacao, café… qui travaillera demain dans les grandes plantations tropicales ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Alain Rival, Agronome. Agrosystèmes Biodiversifiés,, Cirad

Si l’impact environnemental des plantations tropicales est souvent questionné, les conditions des travailleurs restent, elles, souvent mises de côté. Pourtant, en Indonésie et en Malaisie par exemple, les plantations d’huile de palme sont aujourd’hui menacées par l’absence d’attractivité sociale de ce mode de production, qui n’a quasiment pas changé depuis l’époque coloniale. Une réalité souvent ignorée par les populations occidentales qui consomment quotidiennement de l’huile de palme.


Palmier à huile, cacao, café, banane : derrière ces produits du quotidien se cache une question rarement posée. Qui acceptera encore demain de travailler dans les grandes plantations tropicales ?

Depuis les indépendances des pays producteurs, ces filières reposent sur un modèle largement hérité de la période coloniale : des cultures d’exportation destinées aux marchés mondiaux, dont la rentabilité s’est longtemps appuyée sur une main-d’œuvre abondante, docile et peu coûteuse.

Or ce modèle s’essouffle. Si les débats publics sur les grandes filières tropicales se sont longtemps focalisés sur l’environnement, l’enjeu central devient aujourd’hui l’attractivité sociale de ces systèmes de production.

Des filières marquées par leur histoire coloniale

Les grandes cultures tropicales se sont construites sur la spécialisation des territoires et la dépendance à l’exportation. Comme nous l’avons montré dans un précédent ouvrage, les indépendances n’ont pas profondément transformé cette logique productive, malgré des ajustements techniques et institutionnels. Les rapports de pouvoir, l’organisation du travail et l’orientation prioritaire vers les marchés extérieurs demeurent largement structurants.

Palmier à huile en Asie du Sud-Est, cacao en Afrique de l’Ouest ou banane en Amérique latine suivent ainsi des trajectoires comparables, dans lesquelles la durabilité environnementale – portée par des standards de certification de plus en plus robustes – progresse plus rapidement que la transformation sociale des filières.

Ce décalage entre un modèle productif hérité de l’histoire coloniale et les aspirations sociales des sociétés tropicales contemporaines explique en grande partie la crise actuelle de l’emploi dans les grandes plantations.

Les jeunes se détournent du travail en plantation

En Indonésie et en Malaisie, premiers producteurs mondiaux d’huile de palme, les plantations peinent désormais à recruter localement. Les travaux conduits par John McCarthy, politiste à l’Australian National University, montrent que les jeunes ruraux se détournent massivement du travail agricole, jugé pénible, peu valorisant socialement et faiblement rémunéré.

Cette pénibilité est renforcée par une mécanisation encore insuffisante dans de nombreuses filières tropicales. Elle contribue également à accentuer les inégalités de genre : les tâches les plus dures reposent encore très largement sur une main-d’œuvre masculine, tandis que les femmes restent cantonnées à des emplois précaires et peu reconnus avec un accès limité au salaire et aux protections. Elles cumulent en plus le travail dans la plantation et les responsabilités domestiques, ce qui renforce leur fatigue et leur dépendance économique.

Depuis un siècle, le travail dans les plantations de palmier à huile a ainsi très peu évolué. Il reste très physique et peu rémunéré, avec des ouvriers qui coupent et transportent de lourdes charges dans des zones isolées.

Pour continuer à produire, les exploitations reposent donc de plus en plus sur une main-d’œuvre migrante, souvent vulnérable. En Asie du Sud-Est, la dépendance aux travailleurs étrangers dans les plantations de palmier à huile est très inégale selon les pays. Elle est particulièrement élevée en Malaisie : les migrants y représentent environ de 70 à 80 % des travailleurs du secteur, principalement originaires d’Indonésie, du Bangladesh, du Népal et de l’Inde. Lorsque la main-d’œuvre étrangère était indisponible du fait de la pandémie de Covid-19, certaines grandes plantations ont tâché d’attirer des travailleurs locaux en offrant des emplois aux repris de justice, en logeant gratuitement leurs ouvriers, sans que cela suffise à faire remonter la nette baisse de production.

À l’inverse, en Indonésie, la production repose surtout sur une main-d’œuvre nationale, souvent issue de migrations internes entre îles, et la part de travailleurs étrangers dans les plantations y reste marginale.

La question devient alors centrale : quel jeune Indonésien ou Malaisien choisirait volontairement de travailler dans une plantation, s’il n’y est pas contraint par l’isolement géographique ou l’absence d’alternatives économiques locales ? Cette désaffection menace, à terme, la stabilité sociale et productive des grandes filières tropicales.

L’huile de palme spécifiquement est aujourd’hui pleinement dépendante de la main-d’œuvre, car c’est une culture très peu mécanisée. De fait, les caractéristiques botaniques du palmier à huile, qui produit des grappes de fruits très nombreuses et très serrées, rendent la récolte difficile à automatiser.

Les régimes doivent être coupés parfois à plus de dix mètres de hauteur et l’ouvrier doit juger visuellement leur niveau de maturité (taille et couleur des fruits, présence de fruits détachés), ce qui en fait une opération délicate, que les machines peinent encore à reproduire.

Cette faible mécanisation s’explique aussi par l’abondance historique d’une main-d’œuvre bon marché, locale ou immigrée, dans les régions productrices, qui a longtemps limité les incitations à investir dans la recherche et le développement (R&D) et dans des solutions techniques alternatives.

Certifier la durabilité : des progrès timides

Face aux critiques, notamment liées aux risques de déforestation, les filières tropicales ont multiplié les dispositifs de certification. Huile de palme durable, cacao ou café certifiés promettent traçabilité et meilleures pratiques environnementales. Ces outils ont permis des avancées réelles, mais ils laissent souvent de côté la question du travail.

La certification du palmier à huile, notamment à travers des dispositifs tels que la Roundtable on Sustainable Palm Oil (RSPO), demeure un processus long, complexe et coûteux. Elle repose sur des cahiers des charges exigeants, des audits réguliers et des exigences élevées en matière de traçabilité des pratiques, impliquant des compétences administratives et techniques substantielles. Si les grandes entreprises agro-industrielles sont en mesure de mutualiser ces coûts et d’absorber les contraintes administratives associées, ceux-ci constituent en revanche un obstacle majeur pour les petits planteurs, qui représentent pourtant environ 40 % de la production nationale d’huile de palme en Indonésie.

Dans de nombreuses régions productrices, ces derniers manquent du temps, de l’accompagnement et des moyens financiers nécessaires pour accéder durablement à la certification. Coûts d’audit, lourdeurs administratives et exigences de conformité continue excluent de fait une large partie des producteurs indépendants. Il en résulte un paradoxe : les acteurs les plus vulnérables sont aussi ceux qui rencontrent le plus de difficultés pour accéder aux dispositifs censés améliorer la durabilité, renforçant ainsi les inégalités au sein de la filière palmier à huile.

La durabilité reste donc encore trop souvent pensée à l’échelle de la parcelle ou de la chaîne d’approvisionnement, sans intégrer pleinement les conditions d’emploi, les parcours professionnels et les perspectives sociales des travailleurs.

Des consommateurs exigeants, mais un débat incomplet

Les consommateurs européens interrogent de plus en plus l’origine des produits tropicaux et la transparence des circuits de production. Mais cette exigence demeure majoritairement environnementale. La question de l’emploi, de son évolution et de son attractivité reste largement absente du débat public.

Comme l’analyse Stefano Ponte, spécialiste des chaînes de valeur agricoles mondiales, ce déséquilibre comporte un risque majeur : sans amélioration tangible des conditions de travail, les dispositifs de durabilité peuvent devenir de simples outils de conformité, sans transformation structurelle des filières.

Cette remise en question concerne aussi les organisations de production et leur gouvernance. Coopératives, entreprises agro-industrielles et organismes de filière jouent un rôle clé dans la structuration de l’emploi, la formation et la reconnaissance des métiers, mais restent encore trop rarement au cœur des stratégies de durabilité.

Repenser l’attractivité des filières tropicales

L’avenir des grandes cultures tropicales dépendra moins des rendements que de leur capacité à attirer et retenir des travailleurs. Revalorisation salariale, mécanisation adaptée, accès à la formation et reconnaissance sociale des métiers agricoles deviennent des leviers essentiels.

Comme le rappelle l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’emploi rural est désormais un facteur clé de la durabilité des systèmes agricoles dans les pays tropicaux.

Cette revalorisation doit concerner non seulement les agriculteurs, mais aussi les cadres et les responsables de plantation appelés à repenser leur formation et à être davantage sensibilisés aux enjeux sociaux et environnementaux.

Des initiatives, comme le projet TALENT porté par l’Agence française de développement (AFD) et le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), illustrent cette évolution en cherchant à renforcer les compétences, les trajectoires professionnelles et l’attractivité des métiers agricoles tropicaux dans une perspective de durabilité.

Une question politique avant d’être agricole

Derrière le palmier à huile, le cacao ou le café se pose une question politique majeure : quel avenir pour les sociétés tropicales postcoloniales ? Continuer à fonder ces économies sur des cultures d’exportation à la logique essentiellement extractiviste les rend socialement peu attractives et fragilise leur avenir.

La question n’est donc pas seulement comment produire durablement, mais bien qui produira demain, et à quelles conditions.

The Conversation

Alain Rival a reçu des financements du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (France) via son Fonds de solidarité pour les projets innovants (FSPI). Ses recherches sont également finançées par l’Agence Francaise de Developpement (AFD). Alain Rival a été Boursier Marie Curie de la Commission Européenne.

ref. Huile de palme, cacao, café… qui travaillera demain dans les grandes plantations tropicales ? – https://theconversation.com/huile-de-palme-cacao-cafe-qui-travaillera-demain-dans-les-grandes-plantations-tropicales-276334

Pour revaloriser le travail, le dialogue vaut mieux qu’un rapport de force

Source: The Conversation – France (in French) – By Marc Loriol, Directeur de recherche CNRS, sociologue, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Il y aurait une crise de la valeur du travail en France. Pour la restaurer, il faudrait instaurer un rapport de forces. Derrière les fausses évidences des discours médiatiques se cache une vision du travail réduit à un moyen de gagner de l’argent, faisant du salarié un mercenaire. Un comble, quand le discours de nombreuses entreprises s’inquiète du manque d’engagement des salariés.


Les discours politiques et médiatiques actuels bruissent d’une soi-disant désaffection des Français vis-à-vis du travail. Certains préconisent alors un durcissement du rapport de force : en réduisant les droits au chômage ou les conditions d’accès aux minima sociaux, on forcerait les Français à reprendre goût à l’effort. Cette approche porte en creux une vision : le travailleur ne serait plus celui qui peut être fier de son apport à la société.

Certes, on travaille pour gagner sa vie et financer ses besoins ou envies, mais il reste difficile de se limiter à cela. Travailler donne aussi une place dans la société, procure le sentiment d’être utile, apporte une forme de reconnaissance, permet d’entretenir des relations sociales et d’apprendre de nouvelles choses…




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La place du travail

D’après un sondage Harris Interactive mené en 2021 auprès de 10 001 personnes, seuls 35 % des personnes interrogées s’arrêteraient de travailler si elles n’avaient pas besoin de gagner de l’argent pour vivre. Les jeunes sont encore moins nombreux à envisager une vie sans travail.

C’est surtout quand on ne peut plus donner de sens à son activité que l’on en vient à la justifier par les gains monétaires. Un exemple extrême est celui des traders qui veulent gagner un maximum d’argent rapidement pour arrêter de travailler et profiter ensuite de la vie. Dans une moindre mesure, des vendeurs de téléphonie mobile, qui n’ont ni le temps ni la formation pour accompagner et conseiller au mieux les clients, peuvent se motiver à travers les challenges de vente pour obtenir des primes.

Mais cela ne garantit pas l’engagement à long terme et peut conduire au sentiment de perte de sens ou de manque d’accomplissement professionnel. Un des symptômes du burn out.

Le rôle des liens

Ce sont les liens avec les collectifs de travail, collègues, clients ou usagers, les échanges sur l’activité avec les pairs, les conditions de travail et la reconnaissance de l’engagement et de la créativité, qui donnent du sens, renforcent le sentiment d’être utile et de faire des choses intéressantes. Et « faire des choses intéressantes » ne signifie pas forcément travailler dans un domaine dont on a toujours rêvé. Dans les entretiens que j’ai pu mener auprès de différents métiers, les personnes qui ont fait état d’un engagement ou d’une vocation précoce ne sont pas forcément celles qui se déclarent les plus heureuses ou satisfaites.

Découvrir un quotidien en deçà de nos attentes et de l’idéal que l’on portait peut être vécu avec plus de déception par celles et ceux qui avaient vraiment à cœur l’activité en question. Un soignant peut découvrir que la façon dont les malades sont pris en charge n’est pas à la hauteur de la mission qu’il ou elle s’était donnée ; une personne qui rêvait de dessiner des vêtements créatifs et écoresponsables risque d’être déçue si elle doit sans arrêt produire de nouveaux modèles en copiant plus ou moins les tendances et sans tenir compte du bilan carbone. À l’inverse, quelqu’un qui arrive un peu par hasard dans un secteur auquel il n’avait pas pensé peut être agréablement surpris et même trouver sa tâche passionnante.

Dans les deux cas, les collègues, notamment les plus expérimentés, remplissent un rôle majeur. De jeunes policiers qui voulaient trouver de l’action et arrêter de vrais bandits peuvent se voir expliquer en situation par des anciens que le contrôle routier ou le règlement de différends familiaux ou de voisinage, en apparence moins glorieux, sont un vrai travail policier qui permet de prévenir des problèmes graves. Dans une étude que j’ai menée dans quatre commissariats, les policiers rencontrés se plaignaient bien plus de l’ennui dans les banlieues difficiles que dans des circonscriptions tranquilles : davantage d’action certes, mais moins d’anciens pour témoigner du sens du métier auprès des plus jeunes.

Se sentir plus utile

Discuter de la meilleure façon de travailler, définir les actions qui ont le plus de sens, prodiguer des conseils à un collègue ou avouer des difficultés… Tout cela permet de se sentir plus utile et reconnu en plus de rapprocher l’idéal de la réalité. Celui qui aide fait preuve de son savoir-faire ; celui qui est aidé se sent redevable et aura à cœur de rendre la pareille d’une façon ou d’une autre ; c’est le don et le contre-don. Partager avec ses collègues une même vision du travail permet enfin de mieux résister à des injonctions managériales qui vont à l’encontre de la qualité que l’on voudrait produire. Cela suppose que la confiance règne entre collègues, une confiance construite dans le temps au travers d’expériences partagées.

Les liens noués avec l’employeur et la certitude que les efforts seront reconnus, symboliquement et dans la promesse d’une carrière, constituent également des facteurs importants d’engagement. La science économique reconnaît d’ailleurs que tout n’est pas explicite dans un contrat de travail.

La « théorie des contrats implicites » stipule ainsi, à partir d’une analyse des risques, que les employeurs s’engageraient notamment à ne pas baisser les salaires en temps de crise et, en contrepartie, ne les augmenteraient pas en cas de conjoncture favorable.

INA Société – 2019.

Le risque des salariés mercenaires

L’approche sociologique va plus loin et intègre à ce contrat implicite des valeurs et des normes sociales partagées entre les patrons et les salariés. Le respect de ce contrat génère de l’engagement et favorise la paix sociale, tandis que sa rupture par l’employeur conduit à des conflits et des grèves dont l’ampleur peut dépasser les enjeux objectifs. Cela montre une nouvelle fois que les acteurs ne sont pas guidés seulement par des considérations utilitaristes, mais aussi par des enjeux collectifs, moraux et identitaires.

Miser sur la contrainte, le rapport de force ; vouloir revaloriser le travail sans s’intéresser à son sens et à son contenu, mais seulement aux incitations financières, c’est alors risquer d’avoir des salariés « mercenaires » qui vont quitter l’entreprise dès qu’ils pensent pouvoir trouver mieux ailleurs ou dès qu’une embellie sur le marché du travail génère un rapport de force un peu plus favorable aux salariés.


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie, cycle de conférences-débats qui se tiendront du 17 au 20 mars au Conseil économique social et environnemental (Cese) à Paris. Retrouvez ici le programme complet de l’édition 2026, « Le temps des rapports de force ».

The Conversation

Marc Loriol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pour revaloriser le travail, le dialogue vaut mieux qu’un rapport de force – https://theconversation.com/pour-revaloriser-le-travail-le-dialogue-vaut-mieux-quun-rapport-de-force-276313