Transplanter au Québec les rituels et la philosophie du thé chinois

Source: The Conversation – in French – By Jie Yu, Doctorat en art numérique, danse et patrimoine immatériel, Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT)

Peut-on transplanter une cérémonie du thé chinoise millénaire dans le sol québécois sans, d’une part, la dénaturer, et d’autre part imposer strictement ses codes ? Derrière cette question, c’est la notion de dialogue interculturel qui me retient. Au Musée d’art de Rouyn-Noranda, j’ai mené une recherche-action qui explore ce rituel spirituel en assouplissant son exercice pour créer des ponts interculturels.


Dans le cadre de mon doctorat en art numérique, danse et patrimoine immatériel à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, j’ai eu la chance d’animer des cérémonies dans cet espace culturel. L’objectif est d’étudier comment la cérémonie du thé, en tant que pratique méditative et esthétique, peut être réinterprétée pour favoriser le bien-vivre individuel et créer des ponts interculturels dans un contexte inclusif, participatif et pluraliste comme celui du Québec.

Cette recherche soulève également pour moi des enjeux relatifs à l’héritage et à sa transmission, puisque j’ai grandi dans une famille marquée par la tradition du thé. Mon expérience de migration au Québec a suscité une réflexion sur les modalités de transposition d’un héritage culturel spécifique dans un nouvel écosystème socioculturel.

La cérémonie du thé

Bien plus qu’un simple art de la dégustation, la cérémonie du thé s’ancre dans la sagesse chinoise, qui célèbre les cycles naturels, notamment les 24 segments climatiques du calendrier agricole traditionnel. Elle incarne à cet égard un profond respect pour la nature et une philosophie de vie fondée sur l’harmonie entre l’être humain et l’univers.

La voie du thé s’est historiquement déployée comme un art vivant, capable d’épouser les contextes tout en préservant une cohérence profonde. Elle ne se réduit ni à une technique figée ni à un protocole immuable, mais se manifeste comme une pratique évolutive, façonnée par les dynamiques sociales, esthétiques et spirituelles propres à chaque époque.

Dès ses origines, la pratique du thé en Chine a connu des transformations significatives. Des préparations relativement simples sous la dynastie Tang (618 – 907) aux formes plus élaborées et raffinées sous la dynastie Song (960 – 1279), la culture du thé s’est continuellement reconfigurée selon les périodes, les lieux et les sensibilités. Chaque dynastie a réinventé les manières de préparer, d’offrir et de célébrer le thé, sans jamais rompre le fil conducteur qui relie ces variations successives. Selon l’historien du thé chinois Juenong Wu, ce fil rouge concerne la quête d’harmonie entre l’humain, la nature et le cosmos.

Dans la tradition chinoise, la cérémonie du thé agit comme une interface temporelle où se rencontrent la résonance des origines, comprise comme l’ensemble des savoirs, gestes et cosmologies hérités, et la densité du maintenant, c’est-à-dire l’expérience sensible et relationnelle vécue dans l’instant partagé.

À cette dynamique s’ajoute la promesse du possible, entendue comme l’ouverture vers des significations encore en devenir. Elle mobilise une mémoire culturelle inscrite dans des techniques codifiées, des rythmes saisonniers et des symboliques écologiques, tout en se reconfigurant dans l’instant du moment partagé, au contact des corps présents, des contextes culturels spécifiques et des subjectivités qui la réinterprètent. Ainsi, le rituel n’est pas la répétition d’un passé intact, mais l’actualisation d’un héritage à travers l’espace-temps.




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D’une part, cette culture se distingue par la simplicité de son accès, fondée sur des gestes élémentaires tels que s’asseoir, verser et offrir. D’autre part, elle déploie une complexité remarquable dans ses ramifications symboliques, en raison des strates historiques, esthétiques et philosophiques qu’elle convoque. Elle exige une transmission progressive fondée sur le vécu plutôt que sur un apprentissage strictement normatif.

La compréhension ne procède pas principalement par l’accumulation de règles, mais par une immersion corporelle et relationnelle qui permet au sens d’émerger à travers la pratique. La cérémonie devient alors un espace d’apprentissage sensible où l’attention, la lenteur et la réciprocité constituent les véritables vecteurs de connaissance.


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Assouplir les codes

J’ai choisi d’assouplir ces règles au Québec afin d’accorder la priorité à l’accueil et à la découverte sensible plutôt qu’à la régularité formelle. Mon intention était de recréer une atmosphère authentique sans imposer un cadre susceptible de générer du stress ou un sentiment d’inadéquation chez les participants. Cette approche a permis de déplacer l’accent de la conformité rituelle vers la qualité relationnelle et sensorielle du moment partagé dans un contexte interculturel.

Chaque séance, conçue comme une exploration collective et contemplative, durait environ une heure et demie. Ce temps se divisait en deux séquences complémentaires : une heure dédiée à l’immersion dans l’expérience de la cérémonie du thé, suivie d’une demi-heure d’échange et de partage des ressentis en groupe. Pour préserver l’expérience de chaque participant, le nombre de personnes par session était limité à huit. Les rencontres étaient programmées selon le calendrier des 24 segments climatiques, afin d’ancrer la traversée dans une perception chinoise du temps et du vivant, et d’offrir aux participants une porte d’entrée éprouvée vers une autre relation à la nature.

Je rappelais souvent aux invités que leur présence relevait avant tout de la curiosité et de l’ouverture d’esprit, et non d’une obligation de performance culturelle. L’expérience devait être reçue comme un cadeau que l’on s’offre à soi-même, un moment pour déposer la fatigue du quotidien, détendre le corps et affiner le lien corps-esprit. Je les invitais à faire confiance à l’instant présent et à voyager ensemble dans l’univers philosophique du thé tout en vivant une forme de méditation partagée.

Le thé, un pont interculturel

Les retours des participants ont confirmé que la cérémonie du thé dépasse largement les frontières culturelles. Ils sont nombreux à avoir découvert une nouvelle manière d’habiter le monde à travers les détails du rituel : la manipulation des ustensiles, l’appréciation des articles d’art artisanal, l’attention portée aux autres et la gratitude envers la nature qui nous offre ces thés précieux.

Plusieurs participants ont décrit une amélioration de leur bien-être immédiat, ainsi qu’un sentiment accru d’appartenance au groupe éphémère constitué autour du thé.

L’une d’elles confiait : « Je ne m’attendais pas à ressentir autant de calme. C’était comme si le temps suspendait son vol et que nous étions tous reliés par quelque chose d’invisible ».

Une autre participante décrivait ainsi son expérience : « Chaque geste avait du sens. J’ai eu l’impression de redécouvrir la lenteur, de retrouver une connexion avec moi-même à travers la cérémonie ».




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D’autres retours abondent aussi dans ce sens. Les participants ont évoqué, tout au long des gestes, une profonde impression de respect et d’attention et un sentiment d’être accueillis et aimés. Certains ont parlé d’une « énergie du thé nourrissant l’esprit », d’autres d’un « voyage poétique et doux », et finalement plusieurs mentionnent avoir vécu un processus « presque thérapeutique » leur permettant d’amorcer autrement leur fin de semaine.

Ces témoignages suggèrent que la pratique agit simultanément sur le plan individuel en contribuant à la régulation du stress et au développement de la conscience corporelle, ainsi que sur le plan social en favorisant la reconnaissance mutuelle et la circulation des significations.

Une tradition vivante

Les résultats de ma recherche-action tendent à montrer que la transplantation de cette pratique peut contribuer à l’enrichissement du paysage culturel québécois à condition d’en reconfigurer les modalités pédagogiques.

Ils montrent également que la cérémonie du thé ne constitue pas un système clos régi par une orthodoxie intangible, mais un processus ouvert de co-création de sens dans lequel chaque rencontre actualise la tradition sans l’appauvrir, et où l’héritage se maintient précisément parce qu’il accepte de dialoguer avec les conditions contemporaines de son déploiement.

La cérémonie du thé devient alors un laboratoire où s’élaborent de nouvelles formes d’hospitalité interculturelle capables de conjuguer respect des traditions et créativité contextuelle.

La Conversation Canada

Jie Yu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Transplanter au Québec les rituels et la philosophie du thé chinois – https://theconversation.com/transplanter-au-quebec-les-rituels-et-la-philosophie-du-the-chinois-274463

Comment éviter que votre chat ne devienne un vecteur de maladies

Source: The Conversation – in French – By Amy Wilson, Adjunct Professor, Forest and Conservation Sciences, University of British Columbia

Les chats qui vagabondent chassent, interagissent avec la faune sauvage ou d’autres animaux domestiques, et évoluent dans des environnements contaminés par des agents pathogènes et des toxines. (Unsplash/Oscar Fickel)

Les animaux de compagnie occupent une place importante dans la vie de nombreuses personnes, leur apportant une compagnie précieuse. Pourtant, ils peuvent parfois être à l’origine de pathogènes et de maladies indésirables, surtout lorsqu’ils sortent régulièrement à l’extérieur.


Nous sommes des écologistes et un vétérinaire qui étudions la santé de la faune sauvage, ainsi que la circulation des pathogènes entre la faune sauvage, les animaux domestiques et les humains. Si votre chat sort librement ou si des chats errants fréquentent votre jardin, nos récentes découvertes vous concernent peut-être directement.

Les agents pathogènes zoonotiques sont des organismes capables d’infecter aussi bien les animaux que les humains. Du point de vue d’un agent pathogène, nous ne sommes qu’un hôte parmi d’autres. La faune sauvage est souvent pointée comme source principale de maladies émergentes, ce qui se comprend, étant donné qu’il existe bien plus d’espèces sauvages que d’espèces domestiques.

Cela dit, même si un agent pathogène peut infecter les humains, encore faut-il qu’il trouve un moyen de nous atteindre. Or, nous partageons davantage d’agents pathogènes zoonotiques avec nos animaux domestiques qu’avec la faune sauvage, tout simplement parce qu’ils vivent à notre contact. L’avantage est encore plus grand pour les pathogènes capables d’infecter un animal de compagnie.

Dans notre étude récemment publiée, nous avons compilé les données de plus de 400 études afin d’examiner dans quelle mesure le mode de vie d’un chat – intérieur, extérieur ou errant – influe sur sa probabilité de porter des agents pathogènes susceptibles d’infecter les humains.

Au total, cette compilation recense près de 100 agents pathogènes détectés chez les chats, considérés comme zoonotiques. Parmi les plus courants : la rage, Toxoplasma gondii, les vers ronds et la salmonelle.

Nos recherches

un chat blanc et orange dans un jardin
Les chats chassent des animaux susceptibles de porter des agents pathogènes zoonotiques, notamment des rongeurs, des oiseaux et des chauves-souris, dont beaucoup n’auraient autrement que peu de contacts directs avec les humains.
(Unsplash/Hadley Woodall)

Nous avons constaté que les chats ayant accès à l’extérieur avaient trois à cinq fois plus de chances de porter un agent pathogène zoonotique que les chats vivant exclusivement à l’intérieur. Fait plus surprenant : les chats autorisés à sortir présentaient un risque comparable à celui des chats errants. Ils portaient certes moins de types d’agents pathogènes différents, mais les mêmes pathogènes qui infectent les chats errants peuvent tout autant affecter les chats de compagnie.

Ce risque prend une dimension considérable à grande échelle, car les chats qui déambulent librement sont en contact étroit avec les humains, la faune sauvage et d’autres animaux domestiques. Dans l’ensemble des études analysées, environ 60 % des chats domestiques avaient un accès non surveillé à l’extérieur, un taux qui dépasse 90 % dans certaines régions.

Les chats errants chassent, interagissent avec la faune sauvage ou d’autres animaux domestiques, et évoluent dans des environnements contaminés. Des recherches suggèrent que les propriétaires de chats sous-estimeraient les captures de leurs chats d’environ 80 %, ce qui signifie que la majorité des contacts avec des animaux sauvages passent inaperçus.

Ces interactions ne sont ni rares ni limitées aux espèces dites nuisibles. À l’échelle mondiale, les estimations du nombre d’animaux sauvages tués par des chats se chiffrent en milliards, avec plus de 2000 espèces répertoriées comme proies des chats domestiques.

un chat gris se prélassant dans un pot rouge
Traiter les infections parasitaires existantes et vacciner contre des maladies comme la rage sont des précautions essentielles, même pour les chats d’intérieur.
(Unsplash/Anna K)

Les chats chassent des animaux susceptibles de véhiculer des agents pathogènes zoonotiques – rongeurs, oiseaux, chauves-souris – qui n’auraient autrement que peu de contacts avec les humains. Ils peuvent ramener chez eux des rongeurs porteurs de virus, et des cas documentés montrent des chats introduisant dans des habitations des chauves-souris séropositives pour la rage. Un chat rentrant avec une proie peut ainsi ouvrir une voie directe entre les agents pathogènes circulant dans les populations sauvages et les humains.


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Les propriétaires ne sont pas les seuls exposés. Les chats d’extérieur défèquent dans les jardins, les parcs, les aires de jeux et autres espaces communs, ce qui peut engendrer des taux de contamination élevés. Une étude a estimé que les chats d’extérieur déposaient plus de 60 tonnes de matières fécales pour 10 000 foyers chaque année.

Selon le parasite, les excréments peuvent contenir des centaines, voire des centaines de milliers d’œufs qui persistent dans le sol ou l’eau pendant des mois, voire des années, et infecter toute personne ou tout animal entrant en contact avec eux.

Ce que les propriétaires de chats peuvent faire

La mesure la plus simple est aussi la moins coûteuse et la plus humaine : éviter que les chats ne vagabondent sans surveillance. Cela ne signifie pas leur interdire l’extérieur. Il existe des alternatives : construire des enclos ou des « catios », les promener en laisse, organiser des sorties surveillées ou tout autre dispositif permettant un accès contrôlé.

Les soins vétérinaires restent indispensables. Traiter les infections parasitaires et vacciner contre la rage sont des précautions essentielles, y compris pour les chats d’intérieur. Mais ni les vaccins ni les antiparasitaires ne couvrent l’ensemble des agents pathogènes associés à la faune sauvage : limiter l’exposition demeure donc l’approche la plus complète.

un chat blanc et gris aux yeux verts
Un chat rentrant à la maison avec une proie peut mettre les agents pathogènes circulant chez la faune sauvage en contact avec les humains.
(Unsplash/Sanela Arsenic)

Le débat sur la liberté de mouvement est souvent présenté comme un faux dilemme : soit le chat se promène librement, soit il est privé d’une vie naturelle. Ce cadre est trompeur, et ne correspond pas à la façon dont nous gérons les autres animaux de compagnie. Nous ne considérons pas qu’un chien a besoin d’un accès illimité aux routes, aux jardins des voisins ou à la chasse pour s’épanouir. De la même façon, les chats d’intérieur ou ceux bénéficiant d’un accès surveillé peuvent mener une vie saine, enrichie et plus longue.

Des politiques encadrant les déplacements des chats à l’extérieur peuvent contribuer à préserver la biodiversité, le bien-être des félins et de la faune sauvage, ainsi que la santé publique. C’est là l’essence même du concept One Health : les choix qui protègent les écosystèmes sont souvent les mêmes que ceux qui protègent les animaux et les humains qui les partagent.


Cet article a été coécrit par David Lapen, chercheur à Agriculture et Agroalimentaire Canada, qui finance également ses travaux.

La Conversation Canada

Amy Wilson a effectué des travaux de recherche contractuels pour Agriculture et Agroalimentaire Canada ainsi que pour Environnement et Changement climatique Canada.

Scott Wilson travaille pour Environnement et Changement climatique Canada, qui finance également ses recherches.

Peter Marra ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Comment éviter que votre chat ne devienne un vecteur de maladies – https://theconversation.com/comment-eviter-que-votre-chat-ne-devienne-un-vecteur-de-maladies-284919

Îles Salomon : délicat jeu d’équilibre géopolitique entre la Chine et l’Australie

Source: The Conversation – in French – By Pierre-Christophe Pantz, Enseignant vacataire et chercheur associé à l’Université de la Nouvelle-Calédonie (UNC), Université de la Nouvelle-Calédonie

Derrière la visite officielle du nouveau premier ministre salomonais Matthew Wale à Canberra, certains ont voulu voir un signe de rééquilibrage diplomatique après des années de rapprochement avec la Chine. Mais plus qu’un choix de camp, l’arrivée au pouvoir de Wale répond d’abord à une crise politique interne. Entre dépendance aux financements extérieurs, endettement et rivalités accrues entre grandes puissances, les îles Salomon tentent de préserver leur marge de manœuvre.


La première visite officielle du nouveau premier ministre salomonais Matthew Wale en Australie, début juin 2026, a été perçue comme un signal de rapprochement avec Canberra après plusieurs années de coopération renforcée avec la Chine. Pourtant, derrière ce geste symbolique, la réalité apparaît plus nuancée. Si cette prise de contact pourrait traduire un rééquilibrage diplomatique, les îles Salomon demeurent surtout confrontées à une contrainte structurelle : préserver leur autonomie en capitalisant sur la rivalité accrue entre la Chine, l’Australie et les puissances occidentales.

Le choix de la première destination d’un chef de gouvernement est rarement neutre. À ce titre, la visite à Canberra de Matthew Wale, quelques jours à peine après son arrivée au pouvoir en mai 2026, a retenu l’attention. Le geste est d’autant plus notable que les îles Salomon sont devenues, depuis leur reconnaissance diplomatique de Pékin au détriment de Taipei en 2019 puis l’accord de sécurité sino-salomonais de 2022, un terrain central de la compétition stratégique dans le Pacifique insulaire.

À première vue, ce déplacement aurait pu être lu comme un revirement par rapport aux gouvernements de Manasseh Sogavare (2019-2024) puis de Jeremiah Manele (2024-2026), souvent associés à un rapprochement avec la Chine. Cette lecture mérite toutefois d’être nuancée : dès 2024, Manele avait lui-même choisi l’Australie pour sa première visite officielle – ce qui illustre la continuité des liens entre Honiara et Canberra malgré l’approfondissement du partenariat avec Pékin.

Dès lors, la question n’est peut-être pas celle d’un basculement entre Chine et Australie, mais celle de la manière dont les îles Salomon cherchent à ménager leurs deux principaux partenaires dans un espace régional de plus en plus polarisé.

2024-2026 : une crise politique d’abord interne

Les élections législatives de 2024 ont souvent été interprétées à l’étranger comme un référendum implicite pour ou contre l’influence de la Chine. Cette grille de lecture, centrée sur la rivalité sino-occidentale, tend toutefois à minimiser les dynamiques internes.

En effet, le gouvernement de Jeremiah Manele, ancien ministre des Affaires étrangères de Manasseh Sogavare et acteur clé du basculement diplomatique vers Pékin en 2019, s’est rapidement fragilisé. Dans un archipel de plus en plus marqué par la fragmentation des alliances parlementaires, la recrudescence des accusations de corruption, les tensions entre élites politiques et une insatisfaction sociale persistante ont progressivement érodé sa majorité.

Manele est finalement renversé en mai 2026 par une motion de défiance (26 voix contre 22). Si les débats sur la relation avec la Chine ont nourri les critiques, ils ne suffisent pas à expliquer cette chute, qui s’inscrit d’abord dans une instabilité politique structurelle. Cette lecture est renforcée par un constat central : malgré les investissements chinois dans les infrastructures (stade national, hôpitaux, équipements publics), les inégalités sociales et territoriales demeurent particulièrement fortes. Les îles Salomon restent un État classé par l’ONU parmi les pays les moins avancés (PMA), où l’accès aux services essentiels demeure très inégal.

Dans ce contexte, Matthew Wale a bâti son accession au pouvoir sur un discours de réforme centré sur la transparence et la lutte contre la « capture de l’État par les élites ». Son élection relève donc autant d’une crise interne que des recompositions géopolitiques régionales, qui reconfigurent les équilibres de la scène politique salomonaise.

Le « paradoxe Wale » : entre critique de la Chine et Realpolitik

Critique de longue date de l’accord de sécurité signé avec la Chine en 2022, Wale a adopté une posture plus pragmatique dès 2025, alors qu’il siégeait encore dans l’opposition, notamment lors d’une visite à Pékin où il réaffirme son soutien au principe d’une seule Chine.

Une fois au pouvoir, il n’a pas remis en cause le principe même de la coopération sécuritaire avec la Chine. Il a néanmoins marqué une inflexion en annonçant un réexamen du pacte signé en 2022, dont il continue de dénoncer le manque de transparence et les clauses de confidentialité. Cette position traduit moins une rupture avec Pékin qu’une volonté de reprendre le contrôle politique d’un accord longtemps critiqué pour son opacité.

Ce pragmatisme s’explique par des contraintes fortes. D’une part, le pays dépend largement des financements extérieurs pour ses infrastructures et services publics. D’autre part, l’endettement contracté notamment auprès de la Chine populaire limite les marges budgétaires, sans constituer pour autant un « piège » au sens strict.

Dans le même temps, les équilibres extérieurs sont structurants : l’Australie reste le principal partenaire sécuritaire et un bailleur majeur, tandis que la Chine occupe une place croissante dans le financement du développement.

Dans ce cadre, Wale cherche à maintenir des relations avec plusieurs partenaires afin de préserver ses marges de manœuvre diplomatiques. La souveraineté est surtout utilisée comme un levier politique, plutôt que comme une recherche d’autonomie totale.

D’ailleurs, l’élection de Wale n’a pas provoqué de réaction hostile de Pékin. Les autorités chinoises ont rapidement affiché leur volonté de poursuivre et d’approfondir leur coopération avec le nouveau gouvernement, tandis que Wale a lui-même réaffirmé son attachement au principe d’une seule Chine. Cette retenue mutuelle suggère que, à ce stade, ni Honiara ni Pékin ne souhaitent transformer la transition politique de 2026 en rupture diplomatique.

Australie–Salomon : une relation jamais rompue

En parallèle, la visite officielle de Wale en Australie s’inscrit également dans un réengagement australien plus large dans le Pacifique. Canberra a multiplié les accords bilatéraux ces dernières années : Tuvalu (Union Falepili, 2023), îles Salomon (un premier traité de sécurité en 2024), Papouasie–Nouvelle-Guinée (traité Pukpuk, 2025), Indonésie (2026), Vanuatu (projet d’accord Nakamal, 2026).

Dans cette architecture, les Îles Salomon occupent une position particulière. L’Australie conserve une influence historique, héritée notamment de la Mission régionale d’assistance aux îles Salomon (2003-2017), même si la montée en puissance de la Chine depuis 2019 a introduit une nouvelle incertitude stratégique.

La relance de la coopération policière et sécuritaire engagée dans le cadre de l’accord bilatéral conclu en 2024, dont la mise en œuvre avait été partiellement retardée sous le gouvernement Manele, illustre davantage une continuité qu’un basculement. Les liens institutionnels entre Canberra et Honiara n’ont jamais été rompus, y compris durant la période de rapprochement avec Pékin.

Pour l’Australie, l’objectif consiste désormais moins à évincer la Chine qu’à conserver une position centrale dans les domaines de la sécurité, de la formation et de la gouvernance. Pour les Salomon, l’enjeu est inverse : maintenir ouvertes plusieurs options de coopération afin d’éviter toute dépendance exclusive.

Cette logique rejoint une pratique plus large des petits États insulaires du Pacifique, souvent résumée par la formule « Amis de tous, ennemis de personne », qui vise à préserver les marges de manœuvre diplomatiques, mais également à maximiser les aides au développement dans un environnement marqué par de fortes asymétries de puissance.

Une souveraineté sous contrainte

Pour les pays occidentaux, l’accord de sécurité signé en 2022 entre la Chine et les îles Salomon a agi comme un électrochoc stratégique. Il a remis en cause l’idée d’une chasse gardée australienne dans le Pacifique insulaire et conduit à un renforcement de la présence américaine, marqué notamment par la réouverture de l’ambassade des États-Unis à Honiara en 2023 après trente ans d’absence.

Dans ce contexte, l’Union européenne a été incitée à réaffirmer une approche plus discrète, centrée sur le développement et le multilatéralisme, dans un espace de plus en plus structuré par la rivalité entre la Chine et le couple Washington–Canberra. En 2026, l’arrivée au pouvoir de Matthew Wale – principal opposant à cet accord – ne marquera vraisemblablement pas une rupture nette dans la politique étrangère des îles Salomon. Elle correspond plutôt à une configuration de pragmatisme et de dépendance, avec des contraintes internes (fragilités socio-économiques, coalitions instables) qui s’articulent avec d’intenses rivalités extérieures.

Dans un contexte de forte dépendance aux financements extérieurs et d’endettement croissant, la politique étrangère salomonaise s’apparente à un exercice d’ajustement permanent plutôt qu’à un choix stratégique souverain pleinement autonome.

Plus qu’un basculement géopolitique, l’élection de Wale en mai 2026 illustre ainsi une réalité plus large du Pacifique insulaire : celle d’États qui tentent de transformer leur position de dépendance en espace de négociation entre plusieurs puissances concurrentes. Reste une question centrale : cette concurrence accrue entre partenaires extérieurs peut-elle réellement se traduire en améliorations concrètes pour des populations confrontées quotidiennement à des vulnérabilités structurelles persistantes ?

The Conversation

Pierre-Christophe Pantz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Îles Salomon : délicat jeu d’équilibre géopolitique entre la Chine et l’Australie – https://theconversation.com/iles-salomon-delicat-jeu-dequilibre-geopolitique-entre-la-chine-et-laustralie-284681

Non, les basketteurs de la NBA ne sont ni des bêtes ni des guerriers

Source: The Conversation – in French – By Audrey Portes, Assistant Professor, Montpellier Business School

Spurs, Wolves, Thunder, Hawks… les finales NBA 2026 battent leur plein. Les noms des équipes renvoient à un imaginaire qui est tout sauf neutre. Que révèlent-ils sur la conception du sport ? Quelles en sont les conséquences ?


Pour rejoindre les finales NBA 2026, les Spurs de San Antonio, portés par un Victor Wembanyama omniprésent, ont dû éliminer les Timberwolves du Minnesota, puis arracher la victoire aux Thunder d’Oklahoma City. De leur côté, les Knicks de New York ont affronté les Hawks d’Atlanta, ainsi que les Cavaliers de Cleveland.

Wolves, Cavaliers, Thunder, Hawks… en observant le nom de ces équipes, un constat s’impose : la NBA est peuplée de prédateurs, de guerriers et de forces hostiles.

Logos passés et présents des Wolves, des Thunder, des Hawks et des Cavaliers.
Wikimedia

Que disent vraiment les noms des équipes NBA ?

Ce constat n’est pas anodin. Une recherche récente publiée dans European Sport Management Quarterly, menée sur les 124 franchises des quatre grandes ligues nord-américaines (MLB, NBA, NFL, NHL), révèle que 79 % des équipes professionnelles portent un nom métaphorique. Il est évident que les joueurs des Chicago Bulls ne sont pas littéralement des taureaux, pas davantage que les Golden State Warriors ne sont des guerriers.

Pourtant, ces noms ne sont pas que le produit d’un folklore sportif amusant. Ils façonnent, souvent à notre insu, la façon dont nous percevons le sport.




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Un langage qui structure notre vision du monde

Pour comprendre pourquoi, il faut s’appuyer sur la théorie des métaphores conceptuelles de George Lakoff et Mark Johnson. Lakoff et Johnson montrent que les métaphores sont omniprésentes dans notre langage courant, structurent notre façon de penser et influencent nos comportements.

Ainsi, les métaphores comparant les discussions à des « joutes verbales » où les participants « attaquent » puis « défendent » leurs « positions » révèlent que nous conceptualisons le débat d’idées comme un affrontement plutôt que comme un échange bienveillant.

Les noms des équipes sportives fonctionnent de la même manière. En nommant une équipe les Predators de Nashville ou les Sharks de San José, on ne choisit pas seulement un nom accrocheur : on ancre dans l’esprit du public une représentation particulière de ce que sont les athlètes et de ce qu’est le sport.

Les athlètes comme bêtes sauvages ou guerriers

Notre recherche révèle que derrière la diversité apparente des noms, une représentation écrasante domine. Les athlètes y sont avant tout conceptualisés comme des bêtes sauvages (Bears, Tigers, Wolves, Raptors, Jaguars…) ou comme des guerriers (Warriors, Vikings, Raiders, Cavaliers…). À un niveau plus abstrait, ces métaphores convergent vers une conception commune : le sport comme combat brutal.

Qu’il s’agisse des Vipers, des Blackhawks, des Sabres ou des Titans, la grande majorité des noms d’équipes évoquent la violence, la prédation ou la guerre. Ce constat est remarquablement stable d’une ligue à l’autre, ce qui suggère que cette représentation n’est pas le reflet des spécificités de chaque sport, mais bien d’une conception culturelle du sport plus large.

Différencier sans sortir du moule : quelles solutions alternatives ?

Ce constat soulève un paradoxe intéressant du point de vue du management des marques. Si presque toutes les franchises utilisent des métaphores, comment se différencient-elles les unes des autres ?

Notre recherche identifie trois niveaux de différenciation. Au niveau le plus superficiel, des équipes, comme les Bulls, les Raptors ou les Hornets, partagent la même métaphore sous-jacente (les athlètes sont des bêtes sauvages) et ne se distinguent que par les attributs spécifiques de l’animal choisi : la puissance brute pour le taureau, la voracité du rapace, la rapidité de la guêpe. La différenciation reste marginale.

À un niveau intermédiaire, des équipes, comme les Warriors ou les Cavaliers, mobilisent une métaphore distincte pour les athlètes (ce sont des guerriers, non des animaux). Tout en conservant la même vision du sport comme combat. La différenciation est plus marquée : ces équipes évoquent la stratégie militaire, la discipline, le courage, plutôt que l’instinct animal.

C’est au troisième niveau que la différenciation devient fondamentale, parce qu’elle rompt avec la métaphore dominante du sport-combat. Quelques équipes, très minoritaires, mobilisent des univers radicalement différents. L’Utah Jazz et les St. Louis Blues (NHL) conceptualisent les athlètes comme des musiciens, tandis que les Washington Wizards ou les Orlando Magics convoquent le thème de la magie.

Une conceptualisation alternative du sport comme art est alors proposée. Ce faisant, ils communiquent une image plus valorisante des athlètes opposant des valeurs de virtuosité, de créativité et de maîtrise technique à celles de puissance brute et d’instinct primal. Une promesse de beau jeu est ainsi formulée, qui se distingue de celle de l’affrontement violent.

Niveaux de différentiation en fonction des conceptualisations sous-jacente des athlètes et du sport.
Infographie des auteurs

Des noms innocents aux conséquences réelles

Au-delà de ces implications en termes de différenciation, le choix de métaphores associant le sport à un combat brutal touche également à la responsabilité sociale des franchises. Conceptualiser les athlètes comme des bêtes sauvages ou des machines de guerre porte des valeurs positives comme la combativité ou l’engagement mais dès lors que ce type de métaphores s’impose comme le modèle dominant, cela contribue à une normalisation de l’agressivité.

Pour vérifier empiriquement ce mécanisme, nous avons conduit une étude auprès de 1 140 spectateurs de basket-ball, et recueilli ce que leur évoque différents noms d’équipes métaphoriques de la NBA G-League (ligue de développement). Les résultats sont attendus mais éloquents : les noms connectés aux métaphores « bêtes sauvages » ou « guerriers » génèrent significativement plus d’associations liées à la violence, au danger et à l’agression.

À l’inverse, des noms, comme Rip City Remix ou Capital City Go-Go, liés à la musique et à l’art, suscitent des associations centrées sur la créativité, le jeu, l’amusement voire la diversité (pour les remix).

Associations d’idées générées par des noms d’équipes de la NBA G-league.
Infographie des auteurs, CC BY

Ces résultats rejoignent ceux d’autres études montrant que l’exposition répétée à des systèmes de métaphores dominants contribue à normaliser des croyances ou comportements. Ici, les résultats montrent que les noms choisis participent d’une naturalisation de la violence dans le sport, un processus d’autant plus insidieux que la dimension humoristique de ces métaphores permet simultanément d’annoncer et de dédramatiser la promesse d’un spectacle violent.

Nommer autrement : une responsabilité de marque

Ces constats ont des implications pratiques directes pour les dirigeants sportifs. Le choix d’un nom d’équipe est souvent laissé à des concours de fans, une pratique répandue dans les nouvelles franchises ou à l’occasion de rebranding. Si cette démarche favorise l’engagement du public, elle tend aussi à reproduire, par mimétisme, les mêmes clichés et à perpétuer les mêmes représentations.

L’exemple des Washington Redskins (les « Peaux rouges ») illustre les risques de l’inertie. L’équipe de NFL avait dû abandonner son nom en 2020 après des décennies de protestation des communautés amérindiennes autochtones, sous la pression conjuguée des sponsors et des partenaires commerciaux. L’équipe de football s’est ainsi retrouvée sans nom pendant près de deux saisons avant d’adopter celui de Washington Commanders.

Inversement, l’équipe de NBA de Washington montre qu’il est possible de faire preuve d’initiative. L’équipe ayant décidé de changer son nom de Washington Bullets (balles) à Wizards(magiciens), dès 1997, pour éviter de diffuser des connotations violentes.

BFM 2025.

Ainsi, choisir un nom qui s’affranchit de la métaphore dominante du sport-combat n’est pas seulement un acte de différenciation stratégique, c’est aussi une forme de responsabilité sociale. Il s’agit de décider quelles valeurs une franchise souhaite incarner et diffuser, au-delà des victoires sur le terrain.

Alors que le Game 5 des finales NBA 2026 se jouera dimanche, la question mérite d’être posée : que se passerait-il si, au lieu de mettre en scène chaque soir un affrontement de prédateurs et de guerriers, certaines équipes choisissaient de raconter une autre histoire ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Non, les basketteurs de la NBA ne sont ni des bêtes ni des guerriers – https://theconversation.com/non-les-basketteurs-de-la-nba-ne-sont-ni-des-betes-ni-des-guerriers-284752

Biométrie électorale à Madagascar: pourquoi la technologie ne suffit pas à produire la confiance

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

À Madagascar, la préparation des élections de 2027 passe par la refonte biométrique du registre électoral national avec l’objectif clair de fiabiliser les listes, mieux identifier les électeurs et renforcer la crédibilité du scrutin. Dans un pays où les dernières élections ont suscité des contestations et des accusations d’irrégularités, la biométrie est ainsi présentée comme un outil de confiance.

Cette réforme s’inscrit dans une dynamique plus large. Depuis une vingtaine d’années, de nombreux pays africains ont adopté des technologies biométriques pour enregistrer ou identifier les électeurs, avec la promesse récurrente de réduire certaines fraudes et d’améliorer la qualité des scrutins.

Mais que nous apprennent réellement les recherches consacrées à la biométrie électorale en Afrique ?

Chercheur en sciences de l’information et de la communication, spécialiste de la gouvernance numérique et des nouvelles vulnérabilités informationnelles en Afrique et dans l’océan Indien, j’analyse dans cet article la biométrie non pas en tant que solution miracle ou simple outil technique, mais en tant que technologie électorale, en tenant compte de sa complexité contextuelle.

Une promesse technique face à un problème politique

L’essor de la biométrie électorale répond à des difficultés concrètes. Dans plusieurs pays africains, les systèmes d’état civil restent incomplets ou inégalement tenus. Identifier les électeurs constitue alors un défi majeur pour les administrations électorales.

Les dispositifs biométriques permettent, en théorie, d’améliorer la qualité des registres électoraux en limitant les inscriptions multiples, les doublons et certaines formes de fraude documentaire.

Les travaux d’Alan Gelb et Anna Diofasi montrent que ces technologies peuvent contribuer à renforcer la fiabilité administrative des listes électorales — notamment en réduisant le risque d’élections sérieusement contestées pouvant dégénérer en violence. À condition, toutefois, qu’elles soient déployées de manière rigoureuse et dans des contextes institutionnels appropriés. Cette dimension explique en partie leur diffusion progressive sur le continent, malgré des coûts élevés et une efficacité variable selon les pays.

Par exemple, au Ghana, l’introduction de l’enregistrement et de la vérification biométriques à partir de 2012 a permis de dédupliquer les listes et de réduire les inscriptions multiples. Cette situation a contribué à faire reculer les contestations centrées sur la fiabilité du registre électoral, même si les élections restent malgré tout politiquement disputées.

À l’inverse, l’étude du cas camerounais suggère que la biométrie peut contribuer à formaliser et à sécuriser les registres électoraux. Son effet sur la réduction des crises électorales demeure limité lorsque les institutions sont contestées. En outre, son efficacité reste faible si les acteurs politiques ne perçoivent pas le processus électoral comme impartial.

Mais cette promesse technique ne doit pas être confondue avec une promesse démocratique plus large.

Les débats publics autour de la biométrie reposent souvent sur une idée implicite : puisque l’une des controverses électorales porte sur l’identification des électeurs, une technologie capable de mieux identifier les individus permettrait de résoudre les problèmes de fraude.

Cette perspective reflète une approche technosolutionniste, c’est-à-dire l’idée selon laquelle une innovation technique pourrait, à elle seule, résoudre des problèmes sociaux ou politiques complexes. Or, les contestations électorales ne se réduisent pas aux questions d’identification. Elles peuvent aussi concerner l’achat de voix, les pressions administratives, l’intimidation des électeurs, les déséquilibres médiatiques, la désinformation, la compilation des résultats, l’indépendance des institutions électorales ou encore la confiance accordée aux autorités chargées du scrutin.

Dans cette perspective, la biométrie peut améliorer certains aspects techniques de l’élection, notamment l’identification des électeurs, sans pour autant répondre à l’ensemble des enjeux de confiance qui entourent un scrutin.

Quand la technologie électorale devient un objet de confiance

Les travaux sur le Tchad montrent que la biométrie n’est pas seulement introduite pour ses performances techniques. Elle est aussi investie d’une forte charge symbolique — modernité, objectivité, neutralité — et présentée comme capable de corriger les défaillances imputées aux acteurs humains. Pourtant, cette recherche montre que la biométrie ne sort jamais du champ politique : le choix des prestataires, les coûts, la gestion des données et le rôle des experts deviennent eux-mêmes des objets de controverse. La biométrie ne supprime donc pas ici les conflits électoraux ; elle les reconfigure.

D’autres recherches récentes sur le Kenya et le Sénégal vont dans le même sens en montrant comment cette reconfiguration opère à l’ère numérique. La numérisation déplace les controverses vers les bases de données, les serveurs et les enjeux de souveraineté numérique avec des citoyens qui réclament désormais l’ouverture des infrastructures censées produire la vérité électorale. Ce déplacement met en évidence un paradoxe : alors que la biométrie est promue comme gage de transparence, son opacité technique peut elle-même devenir une source de défiance.

Ces vulnérabilités informationnelles électorales se présentent sous des formes variées. Il s’agit de rumeurs sur les données, d’opacité des systèmes, ou d’incapacité des institutions à rendre les mécanismes du scrutin vérifiables par les citoyens.

À ces enjeux communicationnels s’ajoute la dimension de la souveraineté des données. Dans plusieurs pays africains, la collecte et le traitement des données biométriques sont confiés à des prestataires étrangers, ce qui soulève des questions quant au contrôle effectif des données personnelles des électeurs, à leur stockage et à leur éventuelle réutilisation.

Au Kenya, la société française Safran Identity & Security, devenue IDEMIA, a été retenue par la commission électorale pour fournir la technologie du système KIEMS lors des élections générales de 2017, notamment pour l’identification biométrique des électeurs. Ce dispositif s’est ensuite retrouvé au cœur des controverses post-électorales, non parce qu’une fraude de l’entreprise aurait été démontrée, mais parce que la contestation a porté sur l’accès aux serveurs, la transmission électronique des résultats, la vérifiabilité du système et la transparence des infrastructures électorales.

Cette question rejoint le débat sur le « colonialisme des données ». Les sociétés numériques reposent sur l’appropriation des traces produites par les individus, désormais traitées comme une ressource.

Dans le contexte africain, Danielle Coleman parle d’un « 21st Century Scramble for Africa » pour désigner une nouvelle ruée vers le continent, centrée sur l’extraction, le stockage et le contrôle des données par les grandes entreprises.

Appliqué aux élections biométriques, l’enjeu est particulièrement sensible. Les données électorales touchent à l’identité civile, à la citoyenneté, au droit de vote et à la souveraineté démocratique. Lorsque les systèmes, leur maintenance ou leur traitement dépendent de prestataires étrangers, les États africains peuvent devenir dépendants d’infrastructures qu’ils n’ont ni conçues ni pleinement gouvernées.

Une technologie électorale ne s’impose donc pas uniquement parce qu’elle fonctionne. Son acceptation dépend aussi de la confiance accordée aux institutions qui la déploient, de la clarté des explications, de la crédibilité du dispositif et de la perception des risques par les publics. L’enjeu ne se limite donc pas à l’aspect technologique, il est aussi communicationnel.

Pour Madagascar, l’enjeu n’est donc pas seulement d’introduire une biométrie fiable, mais de garantir autant que possible le contrôle national des données électorales, leur crédibililités, l’encadrement strict des prestataires et la compréhension publique du dispositif.

La biométrie n’est pas un substitut à la confiance démocratique

L’exploration des recherches consacrées aux expériences africaines invite à une conclusion prudente : la biométrie n’est ni une solution miracle, ni une technologie inutile. Son efficacité dépend de son articulation avec d’autres mécanismes démocratiques à savoir les audits indépendants, la transparence des procédures, le contrôle citoyen, les institutions crédibles.

Le risque principal serait de la présenter comme un substitut à la confiance institutionnelle, comme si une technologie pouvait, à elle seule, garantir la crédibilité d’un scrutin. Au-delà de s’interroger sur le fonctionnement de la technologie, la question est aussi de comprendre comment les sociétés construisent la confiance autour d’elle. Car si une machine peut vérifier une identité, elle ne peut pas produire la légitimité d’une élection.

En définitive, pour les pays africains engagés dans des réformes biométriques, et notamment pour Madagascar où l’apport de la biométrie est aujourd’hui d’actualité, la question décisive ne sera pas seulement technique. Elle sera aussi de savoir si cette technologie est comprise, crédible, contrôlée et perçue comme légitime par les citoyens.

La biométrie peut contribuer à crédibiliser l’identification des électeurs. La comparaison avec d’autres expériences africaines montre qu’elle peut produire des effets positifs lorsqu’elle s’inscrit dans une gouvernance électorale crédible. Outre le cas du Ghana déjà évoqué, le Sénégal constitue un exemple intéressant avec la consolidation du fichier électoral biométrique, appuyée sur la photographie, les empreintes digitales et le Numéro d’identification national, qui ont renforcé l’unicité de l’électeur et la fiabilité technique du registre.

Ces deux exemples montrent qu’il existe bien des situations où la biométrie peut contribuer à crédibiliser l’identification électorale, à condition d’être accompagnée par de la transparence, des audits indépendants et une pédagogie publique suffisante.

Mais elle ne traite pas, à elle seule, les dimensions politiques, institutionnelles et informationnelles qui conditionnent la confiance démocratique. C’est dans l’articulation entre outil technique, transparence institutionnelle et contrôle citoyen que se joue, en définitive, la crédibilité du scrutin africain.

The Conversation

Fabrice Lollia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Biométrie électorale à Madagascar: pourquoi la technologie ne suffit pas à produire la confiance – https://theconversation.com/biometrie-electorale-a-madagascar-pourquoi-la-technologie-ne-suffit-pas-a-produire-la-confiance-284587

Arsenic à Rouyn‑Noranda : la fabrique du doute

Source: The Conversation – in French – By Laurie Gagnon-Bouchard, Doctorante en science politique, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Les citoyens de Rouyn‑Noranda ne seraient pas plus exposés à l’arsenic que les autres Canadiens et leurs niveaux d’imprégnation proviendraient surtout de leur alimentation, non pas de la Fonderie Horne. C’est du moins ce qu’affirme une récente étude commanditée par Glencore – qui relance les inquiétudes sur la manière dont l’industrie fabrique le doute autour de risques pourtant documentés depuis des décennies.


Le 9 juin 2026, une étude de biosurveillance sur l’arsenic à Rouyn-Noranda commandée par Glencore à la firme privée Intrinsik était rendue publique. Payée par la compagnie propriétaire de la Fonderie Horne, elle conclut que l’alimentation serait davantage responsable de l’imprégnation à l’arsenic de la population que les émissions de la Fonderie – pourtant située au cœur de la ville. L’étude affirme même que les Rouynorandiens seraient moins exposés à l’arsenic que les Canadiens moyens.

Des scientifiques indépendants, comme la professeure de santé environnementale Maryse Bouchard, ont rapidement relevé les lacunes méthodologiques de la recherche, notamment sur le choix des biomarqueurs. Le directeur de l’Observatoire national sur les incidences des émissions de contaminants sur la santé et l’environnement (ONICSE), Daniel Proulx, a quant à lui rappelé l’importance de privilégier les recherches universitaires indépendantes – une exigence que cette étude, financée directement par l’industrie concernée, ne semble pas satisfaire.

Mais alors, qu’est-ce qui pousse une compagnie comme Glencore à financer une telle étude ?

La fabrique du doute

En tant que chargée de cours enseignant la sociologie de l’environnement à l’UQO et doctorante à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa – où je réalise une thèse sur l’expérience vécue des citoyens de Rouyn-Noranda –, je propose une réponse : la fabrique du doute. Cette tactique, historiquement utilisée par l’industrie du tabac et l’industrie pétrolière, vise à brouiller les certitudes scientifiques pour retarder l’action politique.

Un mémo désormais célèbre de 1969 d’un cadre de l’industrie du tabac la résumait ainsi : « Le doute est notre produit, car il est le meilleur moyen de rivaliser avec le corps de connaissances qui existe dans l’esprit du grand public. »

Les Américains Naomi Oreskes et Erik Conway, historiens des sciences, ont documenté cette stratégie dans le livre Les marchands de doute (2010). Ils montrent comment des industries dont les produits et les activités présentent des risques pour la santé et l’environnement ont financé des recherches alternatives pour entretenir l’incertitude et repousser la réglementation. L’étude commanditée présente la structure des mécanismes identifiés par Oreskes et Conway : proposer une source alternative d’exposition pour diluer la responsabilité industrielle.




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Comment ça fonctionne ?

Le mécanisme est simple. La science comporte toujours une part d’incertitude. Les compagnies l’amplifient en proposant notamment des causes alternatives – l’alimentation, par exemple – pour réduire la certitude scientifique perçue dans l’espace public.

De leur côté, les médias jouent un rôle important dans la diffusion de ces pistes alternatives, non par mauvaise foi, mais en raison du principe journalistique d’impartialité. En cherchant à représenter « les deux côtés » d’un débat, les médias finissent parfois par accorder une équivalence apparente à des positions qui n’ont pas le même poids scientifique. Les chercheurs américains Maxwell Boykoff et Jules Boykoff ont appelé ce phénomène le « balance as bias » en exposant comment les sceptiques des changements climatiques ont eu accès à des tribunes médiatiques importantes permettant de diffuser leur désinformation.

Dès lors, le risque de cette étude commanditée par Glencore est qu’elle soit présentée comme une voix parmi d’autres dans un « débat », en plaçant sur le même pied d’égalité une connaissance scientifique indépendante et une étude financée par l’industrie directement concernée. Ainsi, un article qui citerait à parts égales l’étude Intrinsik et les avis de santé publique indépendants donnerait l’impression d’un débat équilibré là où il n’y en a pas.


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Ce qu’on finit par oublier

Cette fabrique du doute est si efficace qu’elle pourrait faire oublier les faits documentés. La Fonderie Horne se dresse au cœur de Rouyn-Noranda, à proximité des maisons. Elle a laissé des traces durables sur le territoire – ses parcs miniers orangés en témoignent, comme le décrit Pierre Céré dans Voyage au bout de la mine –, tout en continuant de rejeter de l’arsenic, du plomb et du cadmium à des niveaux préoccupants. Les avis de 2018 et de 2019 de santé publique sur le risque sanitaire lié à ces rejets sont clairs.

Dès 2004, l’avis interministériel signé par Pierre Walsh était sans ambiguïté : « Étant donné le caractère cancérigène de l’arsenic, il est nécessaire d’adopter une approche préventive visant à réduire le plus possible les niveaux d’exposition de la population. »

Des conséquences politiques concrètes

La fabrique du doute ne vise pas seulement l’opinion publique : elle a pour objectif ultime de retarder l’action politique. Les historiens Naomi Oreskes et Erik Conway ont documenté comment cette tactique employée par l’industrie du tabac a contribué à repousser des politiques de santé publique – avec des conséquences importantes sur le nombre de décès lié au tabagisme.

L’opération de relations publiques de Glencore depuis la dernière attestation d’assainissement de 2023 – publicités, menaces de fermeture, et maintenant cette étude – pourrait permettre à la Fonderie d’obtenir un délai supplémentaire pour atteindre le seuil de 15 ng/m³. Rappelons que la norme québécoise sur l’arsenic est de 3 ng/m³.

Cela implique que le gouvernement du Québec reviendrait sur les normes qu’il avait lui-même imposées en 2023. Cette éventualité retarderait la diminution des émissions d’arsenic de la Fonderie Horne alors que les experts demandaient déjà dans l’avis de 2004 qu’elle atteigne un niveau inférieur à 10 ng/m3.




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Le doute que vivent les citoyens

Cela fait au moins vingt ans que les autorités publiques peinent à réduire l’exposition de la population de Rouyn-Noranda aux niveaux recommandés par plusieurs experts. Pendant ce temps, des citoyens vivent une exposition injuste à des contaminants dans leur quotidien – quand ils soupent dehors, quand ils promènent leur chien, quand ils font leur jogging, quand ils ouvrent leurs fenêtres. Ce sont eux qui portent quotidiennement le poids cognitif du doute : se demander s’ils peuvent cultiver et manger leurs légumes, si leurs enfants peuvent jouer dans la cour, si les problèmes de santé de leurs proches sont liés aux rejets de la Fonderie.

Il y a plus de soixante ans, la biologiste américaine Rachel Carson écrivait dans Printemps silencieux : « L’arsenic est la première des substances carcinogènes reconnues ; cette découverte a été faite il y a deux siècles par un médecin anglais, qui a relié le cancer à l’arsenic contenu dans les suies de cheminée. Des populations entières ont été empoisonnées chroniquement par l’arsenic, pendant de longues périodes. » Ce que Carson décrivait comme une leçon historique est encore, à Rouyn-Noranda, une réalité présente.

Le doute ne devrait pas avoir le dernier mot sur une certitude scientifique vieille de deux siècles. Pour reprendre les mots de Carson : « il est grand temps de faire taire ces fausses assurances, de cesser d’enrober de sucre des faits désagréables au palais. »

La Conversation Canada

Laurie Gagnon-Bouchard a reçu une bourse doctorale d’études supérieures de l’Ontario (BESO).

– ref. Arsenic à Rouyn‑Noranda : la fabrique du doute – https://theconversation.com/arsenic-a-rouyn-noranda-la-fabrique-du-doute-285017

Les ovnis, un mythe moderne façonné par Hollywood

Source: The Conversation – in French – By Mehdi Achouche, Maître de conférences en cinéma anglophone et études américaines, Université Sorbonne Paris Nord

Une scène de *Rencontres du troisième type*, chef d’œuvre de Steven Spielberg, sorti en 1977. Columbia Pictures

À l’occasion de la sortie en salle du dernier film de Steven Spielberg, Disclosure Day, le 10 juin, et alors que les spéculations sur l’existence des ovnis intriguent la tête actuellle du gouvernement américain, retour sur huit décennies de représentations des mystérieuses « soucoupes volantes » à l’écran. Ou, comment Hollywood a transformé les ovnis en mythe moderne.


Même s’il existe des précédents, comme l’émission radiophonique d’Orson Welles autour de la Guerre des mondes en 1938 (roman de science-fiction écrit par H. G. Wells, publié en 1898), les peurs et les fantasmes liés aux ovnis apparaissent vraiment en 1947.

En juin, Kenneth Arnold, aviateur amateur, est le premier à observer ce que la presse nomme très vite des « soucoupes volantes » (flying saucers). Le 8 juillet, l’armée annonce qu’une soucoupe volante s’est écrasée près de Roswell, au Nouveau-Mexique, avant de se rétracter, créant ainsi les premiers soupçons d’un mensonge d’État.

L’U.S. Air Force préfère qualifier ces appareils de « UFO » (Unidentified Flying Objects, c’est-à-dire OVNI, objets volants non identifiés, en français) pour leur donner une connotation plus neutre et sérieuse.

Mais Hollywood en décide autrement : dès 1956 sort le film Les soucoupes volantes attaquent, parmi beaucoup d’autres récits d’invasion extraterrestre (dont une première version cinéma de la Guerre des mondes en 1953). Même les enlèvements par des aliens, qui se multiplient bientôt, semblent puiser dans l’imaginaire hollywoodien : le récit des expérimentations sur Betty and Barney Hill, kidnappés par des aliens, rappelle beaucoup des épisodes d’Au-delà du réel, diffusés quelques semaines plus tôt en 1964. Le spirituel et le religieux ne sont par ailleurs jamais loin : dans la Planète rouge (1952), Dieu lui-même se manifeste depuis la planète Mars, menant à la destruction du communisme et l’avènement du christianisme partout sur Terre.

Le merveilleux technologique

Les années 1950 donnent ainsi le jour aux premières religions ufologiques. Celles-ci voient souvent dans les ovnis des messagers venus prévenir l’humanité du danger nucléaire, s’inspirant peut-être en cela du film Le jour où la Terre s’arrêta (1951). Selon ces croyances, les messagers viennent sauver une poignée d’élus de l’Apocalypse atomique à venir, ou encouragent l’humanité sur la voie du renouvellement spirituel. The Seekers, créés en 1953, pensent qu’ils vont être emmenés par Jésus dans un ovni à la veille de la fin du monde, le 21 décembre 1954.

L’échec de leur prophétie fera l’objet de la première étude universitaire du phénomène, When Prophecy Fails, en 1956. Deux ans plus tard, le psychiatre Carl Gustav Jung publie un ouvrage consacré aux ovnis, qu’il qualifie de « mythe moderne » et de révolution spirituelle aussi importante que l’avènement du christianisme en son temps.

Lorsque Steven Spielberg réalise Rencontres du troisième type, qui sort en 1977, il se fonde donc sur ce qui est devenu au fil des années une véritable mythologie, d’essence américaine mais désormais mondialisée. Le phénomène fascinait déjà le jeune Spielberg, qui collectionnait les articles à leur sujet et réalise à 17 ans un long-métrage amateur, Firelight, qui propose quasiment la même histoire. La grande différence est que Rencontres met surtout en scène la sensibilité dite New Age, en proposant des aliens bienveillants qui apportent une lumière transcendantale depuis les étoiles.

Lors de sa sortie, le film, clairement influencé par 2001 : L’Odyssée de l’espace, est qualifié « d’évènement dans l’histoire de la foi » et de « summum du mysticisme New Age ». Pour Jean Renoir, qui écrit à François Truffaut (qui y joue un petit rôle), Rencontres du troisième type est l’œuvre d’un « poète » digne de Méliès, un fada au sens propre du terme, c’est-à-dire touché par les fées. Spielberg a bien senti le caractère merveilleux ou féérique de la mythologie extraterrestre.

Spielberg filme ici l’émerveillement béat des témoins du premier contact à travers de longs plans de réaction, technique qu’il affectionne. Le regard des adultes est implicitement assimilé à celui de l’enfant, qui a d’ailleurs la même taille que les extraterrestres. Le personnage interprété par Truffaut et les autres adultes retrouvent leur âme d’enfant, grande thématique de Spielberg.

La vérité est ailleurs

Le phénomène connaît un regain d’intérêt dans les années 1990, après des pseudo-révélations sur un supposé complot visant non seulement à cacher l’existence des aliens, mais aussi à les aider à coloniser la planète. La guerre froide est peut-être finie, mais les théories du complot ne font que commencer, les globalistes et l’État profond remplaçant désormais les communistes.

C’est l’époque où la zone 51 du Nevada rejoint la mythologie extraterrestre, et où des œuvres comme X-Files ou Independence Day remettent au goût du jour la figure de l’extraterrestre menaçant. X-Files, en particulier, relie les ovnis à un supposé gouvernement de l’ombre et à des théories autour des vaccinations et de terroristes manipulés par l’État profond, contribuant à familiariser le grand public avec les théories du complot.

L’avènement du troisième millénaire n’est pas non plus étranger au phénomène : en mars 1997, 39 membres de la secte ufologique Heaven’s Gate, créée dans les années 1970, se suicident. Ils espèrent ainsi échapper à la fin du monde prochaine en transportant leur âme à bord d’un vaisseau spatial où ils retrouveraient Jésus lui-même.

Dès 1982, Hollywood s’était inspiré de leur histoire dans le téléfilm la Secte du futur, également inspiré des Rencontres du troisième type et qui faisait de leurs leaders des aliens. Même Spielberg propose une version de l’extraterrestre beaucoup plus sombre qu’autrefois avec la Guerre des mondes en 2005, un film clairement marqué par les évènements du 11-Septembre. L’alien sert à nouveau de métaphore ou d’exutoire, toujours pour exprimer les peurs contemporaines. Dans le remake du Jour où la terre s’arrêta (2008), l’alien qui émerge de sa soucoupe volante se préoccupe désormais de la dégradation de l’environnement.

X-Files parodie ici à la fois un épisode de la Quatrième dimension (« Comment servir l’homme »), Le jour où la terre s’arrêta et Trump lui-même : l’extraterrestre, qui annonce la construction d’un mur pour isoler la Terre du reste de la galaxie, reprend presque mot pour mot le célèbre discours du futur président sur les immigrés mexicains. Ironiquement, le Trump extraterrestre accuse les êtres humains d’être de fieffés menteurs.

Trump face aux ovnis

Le phénomène est revenu au goût du jour depuis les révélations du New York Times sur l’existence d’un programme secret mené par le Pentagone pour enquêter sur les ovnis. Les témoignages de lanceurs d’alerte devant le Congrès des États-Unis, accompagnés de nouvelles vidéos enregistrées par l’armée, donnent une nouvelle crédibilité à ce que le Pentagone dénomme désormais Unidentified Aerial Phenomena (UAP, ou phénomènes aérospatiaux non-identifiés) afin de s’éloigner – une fois de plus – de l’image souvent ridicule associée aux ovnis.

Depuis 1977, la France dispose de son propre organisme d’investigation, le GEIPAN, qui a inspiré l’excellente série Ovni(s), beaucoup moins tentée par la mythologisation du réel que les œuvres hollywoodiennes.

Enfin, depuis l’élection de Donald Trump, de nombreux conspirationnistes rêvent du « Disclosure Day », ce jour où le gouvernement révèlera enfin l’existence des aliens. C’est ce dont traite The Age of Disclosure, récent documentaire sur le sujet. C’est ce dont parle également le nouveau film de Spielberg, Disclosure Day, qui revient sur l’incident de Roswell et les technologies qui y auraient été récupérées, et que certaines théories voient comme la suite cachée de Rencontres du troisième type.

Le vice-président des États-Unis, J. D. Vance, chrétien enthousiaste, confiait récemment être « obsédé » par les ovnis et convaincu que les aliens sont en réalité « des démons ». D’après le tabloïd Daily Star, Trump, qui a promis de faire toute la lumière sur la question, s’apprêterait même à faire la révélation tant attendue durant la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde de football, ce 11 juin 2026. C’est-à-dire soixante dix-neuf ans jour pour jour après l’annonce par l’Air Force du crash d’une soucoupe volante à Roswell. Et un mois après la sortie du film de Spielberg. Comme toujours quand il s’agit d’ovnis, Hollywood n’est jamais très loin.

The Conversation

Mehdi Achouche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les ovnis, un mythe moderne façonné par Hollywood – https://theconversation.com/les-ovnis-un-mythe-moderne-faconne-par-hollywood-283205

ZFE, de la suppression au sursis : une saga juridique qui n’a pas encore dit son dernier mot

Source: The Conversation – in French – By Sébastien Martin, Maître de conférences en droit public HDR, Université de Bordeaux

Fin mai 2026, le Conseil constitutionnel a sauvé les zones à faibles émissions mobilité, les ZFE, en annulant leur suppression. Cette décision, qui intervient sur la forme plutôt que sur le fond, n’empêchera probablement pas un retour du sujet dans le débat politique. Une généralisation trop rapide pourrait expliquer en partie le sort tumultueux connu par le texte. Mais, en cas d’abandon définitif de la mesure, le risque de recadrage de la France par l’Union européenne – et, en particulier, de condamnation par la Cour de justice de l’UE – est réel.


Dans une décision du 21 mai 2026, le Conseil constitutionnel vient de donner un sursis aux zones à faibles émissions mobilité (ZFE). Il est revenu sur la suppression, qui avait été actée avec l’adoption de la loi dite de simplification de la vie économique, pour un motif d’ordre procédural.

Sur le fond, le juge constitutionnel ne s’est donc pas prononcé sur la compatibilité de la suppression avec les dispositions de la Charte de l’environnement, consacrant notamment le droit de chacun de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé, ou avec le droit à la protection de la santé, garanti par le préambule de 1946.

Les ZFE n’en restent pas moins un dispositif clivant. Il y a donc fort à parier que leur suppression revienne d’ici peu en débat politique devant la représentation nationale.




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Un signe fort de « backlash » écologique

Lors de l’adoption de la loi d’orientation des mobilités en 2019, les ZFE avaient été présentées comme un dispositif phare de la transition écologique et énergétique. En visant à limiter l’utilisation de véhicules très polluants, elles devaient concourir au développement de nouvelles formes de mobilités moins émettrices de CO2.

Le débat autour de cette suppression est un signe majeur d’une rétrogradation de la protection de l’environnement par le droit, dont on ne saurait dire jusqu’où elle pourrait aller. Les avancées réalisées en faveur d’un droit de la mobilité durable, parfois sous l’influence du droit de l’Union européenne, sont aujourd’hui remises en cause. Cela s’inscrit dans une tendance globale au « backlash » écologique, très prégnante aux États-Unis en particulier.

Mais à l’heure où les institutions publiques en Europe ont été incitées à poursuivre les efforts réalisés pour renforcer le cadre juridique de la mobilité durable en zone urbaine, cette tentative de rétrogradation interroge.

Une généralisation trop rapide ?

L’histoire tumultueuse des ZFE précède l’adoption de la loi d’orientation des mobilités (LOM).

En 2010 déjà, la loi Grenelle II avait mis en place, à titre expérimental, des zones d’actions prioritaires pour l’air dans le but de lutter contre la pollution atmosphérique. Ce dispositif, jugé peu efficace, a été remplacé par une nouvelle loi en 2015 pour instituer, à titre facultatif, des « zones à circulation restreinte ».

Ce sont véritablement la LOM de 2019 puis la loi dite Climat et résilience de 2021 qui ont permis à ce dispositif, alors dénommé « zones à faibles émissions de mobilité », de s’ancrer dans la vie quotidienne des Français.

Au 1er janvier 2025, 25 agglomérations sur le territoire hexagonal avaient mis en place une ZFE dans lesquelles l’accès des véhicules les plus polluants est interdit. Pour assurer un contrôle efficace des véhicules circulant dans la ZFE, la LOM laissait la possibilité aux collectivités de déployer des systèmes de contrôle automatisé, autrement dit des « radars à ZFE ».

C’est précisément cette généralisation (trop rapide ?) qui a été au centre des critiques. De nombreuses agglomérations avaient fait part de difficultés d’ordres économique et technique pour le déploiement de ces solutions. En réponse à ces critiques, une mission flash parlementaire ainsi que des outils d’ingénierie territoriale à l’initiative de l’Agence de la transition, l’Ademe, avaient été développés.

La mise en place des ZFE s’est également heurtée aux critiques sur le manque d’accessibilité des ménages les plus précaires ou des usagers éloignés des zones urbaines, laissant craindre une accentuation des inégalités sociales et territoriales.

Pour contourner ces critiques, la loi prévoit une série d’exemptions et de dérogations. Sans doute, aurait-il fallu fixer des échéances plus longues aux collectivités territoriales pour penser et adapter ces mesures d’accompagnement aux réalités économiques, sociales et techniques de chaque zone.




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La volonté de supprimer les ZFE rappelle, en tout état de cause, le sort réservé au dispositif de l’écotaxe dans le milieu des années 2010. Présenté comme un engagement fort du gouvernement lors de l’adoption de la loi Grenelle I en 2009, son principe était celui du report modal. Il visait à inciter les opérateurs à recourir à d’autres formes de mobilité que la route pour les activités de transport de marchandises.

Là encore, la complexité tant juridique que technique, comme les réticences au dispositif, avait conduit à son report puis à sa suspension entre 2009 et 2014 et enfin à sa suppression en 2017.

Le risque de recadrage par l’Union européenne

La suppression des ZFE devrait avoir des conséquences notables pour ce qui est de la relation de la France avec l’Union européenne.

Sans être une obligation pour les villes européennes, la mise en place de Low Emission Zones connaît pourtant un certain succès. Ainsi, on dénombrait en 2022 315 zones en Europe dans 14 États membres. Ces divers exemples européens ont, d’ailleurs, démontré leur efficacité sur le plan sanitaire.

Low Emission Zones en Europe, situation à fin 2022.
Ademe, 2023

En revanche, le droit européen impose de ne pas dépasser, dans l’ensemble des zones et agglomérations, certaines valeurs limites de polluants atmosphériques. Dans les cas où il subsisterait un risque de dépassement de ces seuils, les autorités nationales sont tenues de mettre en place des mesures et des plans d’action à court terme, ce qui peut correspondre à la réduction de la circulation de certains véhicules. Autrement dit, à certaines mesures prévues par les ZFE.

On soulignera que la France a déjà fait l’objet de condamnations à plusieurs reprises par la Cour de justice de l’UE pour inaction climatique. Le juge a, en effet, estimé qu’elle « a dépassé de manière systématique et persistante » la valeur limite de polluants, comme le dioxyde d’azote, émis par les véhicules diesel.

Très récemment, le Conseil d’État a admis que l’instauration d’une ZFE comptait parmi les différentes mesures considérées comme suffisantes pour garantir le respect des valeurs limites de concentration de dioxyde d’azote dans l’agglomération parisienne. Cet arrêt a sonné la fin d’une saga contentieuse débutée en 2017, où l’État avait été enjoint de prendre des mesures pour se conformer aux obligations tirées du droit de l’Union.

On l’aura compris, si la volonté politique de supprimer les ZFE réapparaît, le risque de condamnation de la France n’est pas à éluder.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. ZFE, de la suppression au sursis : une saga juridique qui n’a pas encore dit son dernier mot – https://theconversation.com/zfe-de-la-suppression-au-sursis-une-saga-juridique-qui-na-pas-encore-dit-son-dernier-mot-284844

Non, les relations entre professeurs et étudiants ne sont pas simplement une affaire d’« adultes consentants »

Source: The Conversation – in French – By Bryn Williams-Jones, Professor of Bioethics and Director of the Department of Social and Preventive Medicine, École de santé publique, Université de Montréal

Dès qu’on parle de relations intimes entre professeurs et étudiants, l’argument revient : « Ce sont des adultes consentants. Ce qu’ils font en privé ne regarde personne d’autre. » Mais à l’université, cet argument ne tient pas.


Le consentement a bien sûr son importance, mais il ne résout pas les problèmes éthiques qui surgissent lorsqu’une personne exerce un pouvoir sur une autre. Les professeurs encadrent les étudiants, évaluent leur travail, contrôlent l’accès aux opportunités de recherche et influencent leur avenir. Dans ce contexte, une relation intime n’est jamais simplement privée.

L’enjeu dépasse d’ailleurs le milieu universitaire. Les Forces armées canadiennes viennent d’adopter une directive beaucoup plus restrictive sur les relations entre militaires de différents niveaux d’autorité : les liaisons secrètes sont interdites et la responsabilité de déclarer la relation incombe d’abord à la personne en position d’autorité. La logique est la même : dans une institution hiérarchique, le consentement ne suffit pas à régler les enjeux de pouvoir.

Professeur de bioéthique, je travaille depuis plus de vingt ans sur les conflits d’intérêts, l’intégrité académique et la gouvernance universitaire. J’ai aussi siégé à de nombreux comités disciplinaires, où les problèmes les plus difficiles tiennent rarement à une absence de règles : ils surgissent plutôt lorsque le pouvoir, la dépendance et la responsabilité professionnelle sont mal reconnus.

Un espace social structuré par le pouvoir

À l’université, même les relations entre collègues de statut similaire peuvent créer des difficultés. Elles peuvent influencer la perception des décisions, des collaborations, des embauches ou de l’accès à l’information. Si la relation se termine mal, les conséquences peuvent aussi affecter les collègues, les étudiants et le climat institutionnel.




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Il est compréhensible que des personnes travaillant étroitement ensemble pendant des années développent des sentiments amoureux. Cela peut se produire entre collègues, entre supérieurs et subordonnés, ou entre professeurs et étudiants de cycles supérieurs. Mais les universités ne sont pas des espaces sociaux neutres : l’accès aux opportunités y est inégal.

Quand l’autorité transforme la relation

Lorsqu’un déséquilibre de pouvoir manifeste existe entre un professeur et un étudiant, les risques deviennent beaucoup plus graves.

Un professeur peut noter, superviser, employer, financer, encadrer ou recommander un étudiant. Il peut aussi contrôler l’accès aux conférences, aux publications, aux postes d’assistant de recherche, aux bourses ou aux réseaux professionnels. Même vécue comme consensuelle, la relation est transformée par le contexte institutionnel.

La personne ayant le moins de pouvoir peut se sentir contrainte de maintenir la relation, d’éviter les conflits ou d’accepter des conditions qu’elle refuserait autrement. Elle peut craindre de perdre un soutien académique, de nuire à sa réputation ou de compromettre son avenir. Même sans pression explicite, la dépendance façonne ce que signifie concrètement le consentement.

L’équité vue par les autres

La relation affecte aussi les autres. D’autres étudiants peuvent se demander si les décisions académiques sont équitables. Une personne obtient-elle de meilleures notes, davantage d’occasions de recherche ou un soutien accru en raison d’une relation intime ? Les discussions confidentielles restent-elles protégées ? Les décisions reposent-elles sur le mérite ou sur l’attachement, la loyauté, la jalousie ou la peur ?

Ces préoccupations ne relèvent pas seulement des apparences. Dans les universités, les apparences comptent parce que la confiance compte. Les étudiants et les collègues doivent pouvoir croire que l’évaluation est équitable, que les opportunités sont bien réparties et que les informations confidentielles sont protégées. Une fois ébranlée, cette confiance est difficile à rétablir.

Qui paie le prix réputationnel ?

La réputation est aussi en jeu.

Ces situations prennent plusieurs formes, mais elles s’inscrivent souvent dans des rapports de pouvoir genrés : les cas les plus fréquents et problématiques impliquent un professeur homme et une étudiante femme. Celle-ci peut alors être perçue comme bénéficiant de favoritisme plutôt que comme réussissant par son mérite.

Cette perception est sexiste et injuste, mais elle influence la reconnaissance de ses réalisations. La personne ayant le moins de pouvoir supporte ainsi une grande partie du coût professionnel et réputationnel, même lorsque la responsabilité principale revenait à la personne en position d’autorité.

Un conflit d’intérêts impossible à « gérer »

Les relations intimes dans un contexte d’autorité académique doivent donc être comprises comme des conflits d’intérêts problématiques. Un conflit d’intérêts survient lorsqu’un intérêt secondaire, comme une relation intime, pourrait influencer le jugement professionnel ou être perçu comme le compromettant.

Certains conflits d’intérêts sont relativement simples à gérer. Un professeur peut se récuser d’un comité ; un chercheur peut déclarer un intérêt financier et limiter son implication dans certaines décisions.




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Mais dans le contexte des relations intimes entre professeurs et étudiants, la déclaration est insuffisante. La promesse de rester objectif l’est aussi. La relation fragilise les conditions mêmes d’une supervision, d’une évaluation, d’un mentorat et d’une confiance institutionnelle équitables.

La vulnérabilité particulière des cycles supérieurs

C’est particulièrement vrai aux cycles supérieurs.

Certaines universités interdisent les relations entre professeurs et étudiants de premier cycle en raison du déséquilibre de pouvoir évident, mais restent souvent moins claires pour les cycles supérieurs.

Or, ces étudiants peuvent être encore plus dépendants de leur direction de recherche que ceux du premier cycle. Ils travaillent pendant des années avec une personne qui peut orienter leur recherche, contrôler le financement, rédiger des lettres cruciales et influencer l’obtention du diplôme dans les délais prévus.

L’avenir académique et professionnel d’un étudiant de cycles supérieurs peut donc dépendre d’une seule personne. Cette dépendance rend les relations intimes particulièrement risquées, même lorsque les deux personnes affirment qu’elles sont consensuelles.


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Ce que l’éducation peut (et ne peut pas) faire

L’éducation et la formation ont un rôle à jouer. Les membres des universités doivent comprendre le consentement, le harcèlement, les conflits d’intérêts et les limites professionnelles. Ils doivent aussi reconnaître qu’une attention romantique peut être importune, qu’un « non » doit être accepté et que des avances répétées peuvent constituer du harcèlement.

Mais l’éducation ne suffit pas lorsque le risque institutionnel est élevé. Certaines relations ne doivent pas être gérées après coup, mais interdites, car elles sont incompatibles avec la responsabilité professionnelle et un milieu de travail sain.

Changer la relation de pouvoir avant la relation intime

Cela ne signifie pas que l’amour, l’attirance ou l’intimité ne peuvent jamais naître dans un contexte universitaire. Cela signifie que lorsqu’il existe un rapport de pouvoir significatif, la relation professionnelle doit changer avant la relation intime. Si deux personnes veulent s’engager dans une telle relation, la supervision, l’évaluation ou le lien d’emploi doit d’abord prendre fin.

Cela peut être inconfortable et impliquer des choix difficiles. Cela peut même exiger qu’une personne quitte son poste, change de direction de recherche ou d’établissement. Mais l’alternative consiste à faire peser le risque sur la personne ayant le moins de pouvoir, ainsi que sur une communauté universitaire qui repose sur l’équité et la confiance.

L’université n’est pas un espace privé

« Ce sont des adultes consentants » peut sembler convaincant dans la vie privée ordinaire. Mais les universités ne sont pas des espaces privés. Ce sont des institutions structurées par la hiérarchie, la dépendance, la réputation et les opportunités. Elles ont besoin de la confiance de leurs membres et du public pour remplir leurs missions d’éducation et de production de connaissances.

Les relations amoureuses impliquant un rapport de pouvoir académique ne peuvent être éliminées par l’éducation. Elles doivent être interdites.

La Conversation Canada

Bryn Williams-Jones ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Non, les relations entre professeurs et étudiants ne sont pas simplement une affaire d’« adultes consentants » – https://theconversation.com/non-les-relations-entre-professeurs-et-etudiants-ne-sont-pas-simplement-une-affaire-d-adultes-consentants-283847

Le danger d’une IA utilisée par la justice

Source: The Conversation – in French – By Raisul Islam Sourav, PhD Candidate in Legal Analytics, University of Galway

Les systèmes algorithmiques nécessitent une supervision humaine continue. Les « hallucinations » ou erreurs, peuvent totalement annuler les gains de temps annoncés pour les tribunaux. Oleg Troino

Au Royaume-Uni, des directives suggèrent que les juges pourraient utiliser l’IA pour des travaux préparatoires. L’Estonie utilise un système d’IA semi-automatisé pour les recouvrement de petites créances. En Allemagne, un système est testé pour des litiges relatifs aux droits des passagers aériens. À Taïwan, l’IA aide les tribunaux dans des affaires de conduite en état d’ivresse ou de fraudes. Pourtant, les arguments en défaveur d’une utilisation de l’IA par la justice sont nombreux et doivent être pris en considération.


En quelques années seulement, l’intelligence artificielle générative a entraîné des changements significatifs dans de nombreux secteurs, de la santé à l’éducation, du divertissement à la finance, et même dans le domaine du droit.

L’utilisation de l’IA dans les décisions judiciaires pose des risques importants pour la justice. Des résultats erronés issus d’informations « hallucinées », des décisions discriminatoires et un manque de transparence font partie des préoccupations liées à l’introduction de cette technologie dans les tribunaux.

Pourtant, un certain nombre de juges à travers le monde l’ont déjà utilisée dans la prise de décision et la rédaction de jugements. C’est pourquoi certaines juridictions, dont le Royaume-Uni, ont publié des lignes directrices à l’intention des juges concernant l’usage de l’IA.

De manière générale, ces directives suggèrent que les juges peuvent utiliser l’IA comme un outil pour effectuer des travaux préparatoires, tels que la rédaction de résumés de documents longs, la traduction de documents juridiques, l’identification de précédents juridiques ou l’amélioration de la lisibilité des documents. Elles déconseillent son utilisation pour les fonctions judiciaires essentielles, notamment la prise de décision.

Récemment, certains hauts responsables judiciaires ont estimé que l’IA pourrait être utilisée pour trancher des affaires « à faible enjeu » ou moins complexes, à condition de prendre des précautions adéquates, comme maintenir un juge humain dans le processus.

Dans un discours prononcé en novembre 2024, le deuxième juge le plus haut placé du Royaume-Uni, Geoffrey Vos, a évoqué un « spectre » de décisions juridiques que l’IA pourrait bientôt prendre, ou contribuer à prendre.

Vos a déclaré que l’utilisation de l’IA pour des « décisions largement mécaniques, comme celles concernant le montant d’une pension ou de prestations, ou le calcul des dommages corporels et des pertes de revenus » permettrait probablement d’économiser du temps et de l’argent. Mais il a appelé à une réflexion sur la question de savoir si une telle utilisation violerait des droits humains fondamentaux.

Un an plus tard, Vos a de nouveau appelé à un « débat sérieux » sur les droits qui devraient être protégés pour les humains dans ce contexte. Il a également insisté sur le fait que l’IA devait être « utilisée de manière responsable, efficace et sûre dans les systèmes et processus juridiques ».

Plusieurs juridictions testent ou utilisent déjà l’IA dans ce type d’affaires « mécaniques ». L’Estonie utilise un système de petites créances semi-automatisé dans les procédures civiles pour des demandes pécuniaires allant jusqu’à 7 000 euros, avec des greffiers humains supervisant le processus.

Le tribunal de district de Francfort, en Allemagne, a testé un système d’IA nommé Frauke pour traiter les litiges relatifs aux droits des passagers aériens. Frauke analyse des affaires et décisions antérieures afin de produire des projets de jugements préconfigurés. Les juges assemblent ensuite les verdicts finaux à partir de ces textes après avoir statué, ce qui réduit considérablement le temps consacré à la rédaction.

Taïwan a expérimenté un outil basé sur l’IA pour aider les tribunaux, notamment en produisant des notifications de décision dans des affaires de conduite en état d’ivresse ou de complicité dans des fraudes. Le système d’IA génère un projet complet de décision comprenant les faits, le raisonnement juridique, les citations et le verdict final. Le juge examine ce projet et, après approbation, peut l’émettre comme jugement officiel, avec ou sans modifications.

Ces exemples montrent clairement que la principale motivation pour remplacer les juges humains dans certaines catégories d’affaires est l’efficacité. Par conséquent, d’autres juridictions explorent également la possibilité d’intégrer l’IA générative afin de statuer sur certains litiges sans intervention de juges humains.

Le coût de l’utilisation de l’IA générative comme juge

Les tribunaux sont surchargés, et des technologies comme l’IA générative promettent cohérence et efficacité. Mais cela représenterait un changement majeur par rapport à des pratiques vieilles de plusieurs siècles. Et cela risque de saper ce que certains juristes considèrent comme un principe fondamental de la justice : le droit d’être jugé par un être humain.

Le jugement d’une affaire ne consiste pas uniquement à parvenir à une décision. Il s’agit d’un processus global et équitable qui inclut le droit d’être entendu – présenter sa défense, mettre en balance des récits contradictoires et exercer un jugement à la lumière du droit et de l’équité.

Les outils algorithmiques, aussi avancés soient-ils, n’entendent ni ne « comprennent » même pas leurs propres productions, encore moins les valeurs humaines ou les contextes sociaux changeants. L’IA générative ne peut pas reconnaître la souffrance, la crédibilité, le remords ou la vulnérabilité comme le ferait un humain. Cela seul la rend inapte à occuper le siège d’un juge.

Classer les affaires comme simples ou complexes peut sembler pragmatique, mais c’est à la fois juridiquement et moralement dangereux. Ce qui constitue une affaire « simple, routinière ou mécanique » est en soi une décision humaine. Les litiges relatifs à des indemnisations ou à des prestations peuvent paraître simples sur le papier, mais elles peuvent avoir des conséquences importantes pour la personne qui saisit la justice.

Attribuer ces affaires à une adjudication algorithmique risque de créer un système judiciaire à deux vitesses – dans lequel un groupe de citoyens peut présenter son affaire devant un juge humain, tandis que d’autres sont traités par des machines. Seuls les premiers, à mon sens, exercent pleinement leur droit à une audience et à un procès équitables devant un tribunal indépendant et impartial, tel que garanti par l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme.

De plus, l’argument de l’efficacité pourrait s’avérer illusoire. Les systèmes algorithmiques comme l’IA générative nécessitent une supervision humaine continue, des audits et des corrections. Les hallucinations ou erreurs, qu’elles résultent d’une conception défaillante ou de données d’entraînement biaisées, peuvent totalement annuler les bénéfices annoncés.

La confiance du public est essentielle dans tout système juridique. Si les citoyens perdent confiance dans les décisions automatisées, les recours augmenteront – aggravant encore l’arriéré déjà existant des affaires.

Les technologies émergentes comme l’IA générative peuvent être utiles pour gérer l’administration des tribunaux et réduire les charges administratives. Mais remplacer les juges humains, même dans des affaires supposément à faible enjeu, porte atteinte aux principes fondamentaux de la justice. L’efficacité ne devrait pas se faire au détriment des valeurs que le système judiciaire est censé protéger.

The Conversation

Raisul Islam Sourav ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le danger d’une IA utilisée par la justice – https://theconversation.com/le-danger-dune-ia-utilisee-par-la-justice-280484