Vote radical : ce que le travail nous apprend des colères qui séparent

Source: The Conversation – France (in French) – By Yann Algan, Professeur d’économie, HEC Paris Business School

À partir d’une enquête menée auprès de 3 909 salariés du secteur privé, nous montrons que les votes dits radicaux ne procèdent pas tous de la même expérience sociale. Le travail éclaire autrement la distinction entre « défiance RN », « conflictualité LFI » et retrait politique.


Au lendemain du second tour des élections municipales, les commentaires ont utilement insisté sur plusieurs lignes de force du scrutin : l’abstention reste élevée dans une partie des classes populaires, le Rassemblement national (RN) continue de progresser dans certains territoires, et des candidatures portées par La France insoumise (LFI) ont parfois remobilisé des électeurs longtemps tenus à distance de la représentation politique. Ces lectures sont précieuses. Mais elles laissent souvent dans l’ombre un lieu décisif pour comprendre les fractures politiques contemporaines : le travail.

C’est précisément ce que notre recherche a cherché à éclairer. À partir d’une enquête menée en 2024 et 2025 auprès de 3 909 salariés du secteur privé en France, nous avons voulu comprendre ce qui distingue, à caractéristiques sociales comparables, les différentes formes de radicalité électorale.

Nos résultats conduisent à une conclusion nette : le revenu, le diplôme ou la catégorie socioprofessionnelle ne suffisent pas. Pour expliquer les préférences politiques, il faut aussi regarder de près la manière dont les individus vivent leur travail, la qualité de leurs relations avec leurs collègues, leur confiance dans leur environnement professionnel, leur sentiment de reconnaissance et, plus largement, leur satisfaction dans la vie.




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Autrement dit deux salariés de même qualification, de même statut, parfois dans la même entreprise, peuvent voter très différemment. Ce qui les distingue n’est pas seulement leur position dans la structure sociale, mais la texture de leur expérience quotidienne : se sentent-ils intégrés à un collectif ? Font-ils confiance à leurs pairs ? À leur direction et leur entreprise ? Ont-ils le sentiment d’être traités avec respect ? Vivent-ils comme des membres d’une équipe ou comme des individus isolés ?

Désaffiliation au travail au RN

Cette perspective permet d’abord de mieux comprendre le vote RN. Dans notre enquête, les salariés proches du Rassemblement national se caractérisent par une forme singulière de désaffiliation au travail. En moyenne, ils expriment un niveau de confiance envers leurs collègues inférieur à celui des autres groupes politiques. Ils se sentent moins entourés, moins entendus, moins insérés dans leur équipe. Ils ont aussi le sentiment d’un blocage des perspectives, d’une reconnaissance insuffisante et d’une place dégradée dans l’ordre social. Cette défiance horizontale compte.

Elle éclaire la manière dont l’isolement vécu au travail peut nourrir une défiance plus générale à l’égard d’autrui, des institutions et, souvent, des minorités. En revanche, nous constatons qu’ils sont en moyenne très fiers de leur travail, confiants dans leur entreprise. Leur colère est nourrie par le blocage dans les perspectives de promotion et de reconnaissance. Leur souhait est de trouver une meilleure place dans la société, pas de changer de système.

Une défiance pour la hiérarchie, le système à LFI

Les salariés proches de La France insoumise expriment eux aussi une colère, mais celle-ci ne repose pas sur la même expérience sociale. Dans nos données, ils se distinguent au contraire par un niveau élevé de confiance envers leurs collègues. Ils déclarent plus fréquemment se sentir solidaires de leur collectif de travail, mieux intégrés à leur équipe, davantage portés par des relations de proximité préservées. Leur conflictualité n’est pas d’abord dirigée vers les pairs. Elle est plus verticale : elle vise la hiérarchie, l’organisation du travail, l’entreprise comme institution, ou le sentiment d’un décalage entre les promesses du travail et la réalité vécue.

Cette distinction est essentielle, parce qu’elle invite à cesser de rabattre tous les votes dits « anti-système » sur un même ressort. Nos résultats ne montrent pas une seule colère, qui se distribuerait ensuite entre droite radicale et gauche radicale. Ils montrent au contraire des colères de nature différente.
Dans un cas, la protestation s’accompagne d’une défiance envers les collègues et les autres en général, mais d’une confiance dans l’entreprise. Dans l’autre, elle coexiste avec un lien de confiance encore fort entre semblables, mais une forte défiance dans l’entreprise et le système.

Un autre enseignement important de notre enquête tient à la nature des frustrations exprimées. Chez les sympathisants de LFI, l’insatisfaction semble davantage liée au sens du travail. Elle naît d’un écart entre des aspirations fortes – utilité sociale, autonomie, dignité, capacité à agir – et une réalité perçue comme décevante ou empêchée. Chez les sympathisants du RN, la frustration renvoie plus fréquemment à la place occupée dans le système : rémunération, promotion, statut, reconnaissance sociale. Dans les deux cas, il y a une critique du présent. Mais l’objet de cette critique diffère.

La France des trois colères

Cette opposition permet de reformuler d’une manière plus rigoureuse ce qui ressort aussi de notre travail : parmi les salariés du privé, nous n’observons pas une seule France en colère, mais au moins trois configurations.

La première est celle d’une colère isolée, méfiante, socialement désaffiliée, qui se retrouve davantage du côté du RN. La deuxième est celle d’une colère collective, appuyée sur la confiance entre pairs, que l’on retrouve davantage chez les proches de LFI. La troisième est celle du retrait : un tiers des salariés interrogés ne se reconnaît dans aucun parti. Ce groupe ne partage pas nécessairement l’intensité protestataire des deux autres ; il se caractérise surtout par l’atonie civique, le désengagement, et le sentiment que rien ne peut vraiment changer.

Ce troisième groupe est souvent oublié dans les commentaires électoraux. Pourtant, il mérite une attention particulière. Car il cumule fréquemment le retrait politique et la fragilisation du lien social au travail. Il ne traduit pas une radicalité bruyante, mais une forme de décrochage silencieux. À terme, cette atonie peut être tout aussi problématique pour la vie démocratique qu’une polarisation exacerbée.

Printemps de l’économie, 2026.

Le rôle des entreprises et du travail

Il faut bien sûr rester prudent. Une enquête comme la nôtre n’autorise ni les simplifications abusives ni les causalités mécaniques. Le vote ne se réduit jamais à une variable unique, et le travail n’épuise pas à lui seul l’explication des comportements politiques. Mais nos résultats montrent qu’il constitue aujourd’hui un vecteur essentiel pour comprendre les lignes de fracture qui traversent la société française. L’entreprise n’est pas seulement un lieu de production. Elle est aussi un espace, où se fabriquent, ou se défont, la confiance, le sentiment d’appartenance et la possibilité de faire collectif.

Dans le moment politique actuel, ce point mérite d’être pleinement pris au sérieux. Car ce qui s’est joué lors des élections municipales ne dépend pas seulement des appartenances sociales au sens classique du terme. Cela dépendra aussi de la capacité des offres politiques à s’adresser à des expériences différenciées du lien social.

Dans une démocratie fragilisée à la fois par la défiance et par le retrait, distinguer les formes de colère, les comprendre est le prélude pour apporter des solutions pertinentes. Et dans cette perspective, la cohésion sociale dans l’entreprise, par opposition à la solitude, est un enjeu démocratique et pas seulement de politique RH.


Cet article a été écrit avec l’aide de Camille Frouard, étudiant en master à HEC.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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La peur de l’inflation fait craindre une hausse des taux d’intérêts

Source: The Conversation – France (in French) – By Éric Mengus, Professeur associé en économie et sciences de la décision, HEC Paris Business School

Avec la crainte d’une hausse de l’inflation, la question du resserrement monétaire réapparaît au Japon, aux États-Unis, au Royaume-Uni et même dans l’Union européenne. Retour sur cette politique monétaire mise en œuvre après la crise financière de 2008. Concrètement, une remontée des taux d’intérêt directeurs par les banques centrales et de facto sur nos prêts immobiliers.


Dans le contexte du conflit au Moyen-Orient, la réunion des quatre grandes banques centrales – Réserve fédérale américaine, Banque centrale européenne, Banque d’Angleterre et Banque du Japon – est scrutée de près. Avec le prix d’un baril de pétrole à plus de 112 dollars (plus de 96 euros), la peur d’une flambée inflationniste est dans tous les esprits.

L’outil phare des banques centrales pour contrôler l’inflation : le taux d’intérêt directeur. La Banque centrale européenne a décidé de garder son taux à 2 %. La Réserve fédérale américaine à 3,50 %-3,75 %. La Banque centrale du Japon à 0,75 %.

Concrètement, lorsque les banques centrales augmentent leurs taux d’intérêt directeurs, les prêts pour les entreprises et les ménages deviennent plus onéreux, et de facto, la demande de crédit baisse. À l’inverse, une baisse des taux directeurs encourage les crédits et peut potentiellement créer de l’inflation.

Pour garantir une stabilité de leur économie dans ces périodes de crise et freiner l’inflation, les banques centrales ont adopté une politique monétaire dite de « resserrement monétaire ». Explication de la crise financière de 2008 en passant par la pandémie de Covid-19 ou la crise inflationniste de 2022.

Taux d’intérêt directeurs

L’intensité de la crise financière de 2008 et ses conséquences économiques a conduit les banques centrales à réduire fortement leurs taux d’intérêt directeurs, jusqu’à atteindre 0 %, voire des valeurs négatives.

Parmi ces taux directeurs, on compte généralement le taux sur les marchés interbancaires à très court terme – c’est-à-dire le prix de l’argent pour les banques. La banque centrale, en visant ce taux, affecte via le système financier le coût de financement de toute l’économie.

Diminuer davantage les taux directeurs a été jugé difficile, et non sans risques. Les banques centrales ont pratiqué de nouvelles formes d’intervention – les politiques monétaires dites « non-conventionnelles ». Ces politiques se distinguent de la politique monétaire conventionnelle qui a trait à la manipulation des taux directeurs, mais partage le même objectif de faciliter le financement de l’économie.

Politiques non conventionnelles

On distingue plusieurs politiques non conventionnelles comme le guidage prospectif (ou forward guidance) ou l’assouplissement quantitatif (ou quantitative easing). Dans ce dernier cas, la banque centrale achète de grandes quantités de titres – essentiellement des obligations – auprès des banques qu’elle paie en réserves, c’est-à-dire de la monnaie de banque centrale.




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De nombreuses banques centrales ont eu recours à des programmes de quantitative easing : la Fed, la Banque d’Angleterre, la Banque du Japon ou encore, depuis 2015, la Banque centrale européenne (BCE) avec le « Asset Purchase Programme ». En réaction face aux conséquences économiques et financières de la pandémie de Covid-19, la BCE a ajouté le « Pandemic Emergency Purchase Programme ». Par exemple, l’enveloppe du programme est de 1 850 milliards d’euros le 10 décembre 2020.

Près de 9 000 milliards d’euros de bilan financier

In fine, la taille des bilans des banques centrales a atteint des niveaux rarement égalés. Dans le cas de la BCE, le bilan consolidé de l’Eurosystème a atteint pratiquement 9 000 milliards d’euros au pic de ces programmes en 2021/2022, soit pratiquement 70 % du PIB de la zone euro. Les chiffres sont encore plus impressionnants pour la Banque du Japon, dont le bilan a dépassé les 130 % du PIB après la pandémie de Covid-19.




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Ces politiques quantitatives n’ont pas été sans critiques. Parmi celles-ci, elles ont été accusées d’avoir des effets redistributifs importants, faisant des banques centrales des acteurs de facto de la politique fiscale. Elle pose la question de leur légitimité démocratique.

L’efficacité de ces politiques a également été questionnée. De multiples articles de recherche, notamment dans le cas de la BCE, ont souligné leurs effets tant sur les marchés financiers que sur l’activité économique. Ben Bernanke, alors président de la Fed et prix Nobel d’économie, avait commenté en 2012 :

« Le problème avec l’assouplissement quantitatif, c’est qu’il fonctionne en pratique, mais pas en théorie. »

Remontée des taux directeurs

Avec la fin des politiques de soutien à l’économie après la pandémie de Covid-19 et le retour de l’inflation en 2022, la politique monétaire a procédé à la constriction des conditions de financement. Ce « resserrement monétaire » a pris la forme d’une remontée importante des taux directeurs, de 0 % jusqu’en juillet 2022 à un pic à 4,5 % en septembre 2023 – le resserrement monétaire conventionnel.

En parallèle, la BCE et l’Eurosystème ont fortement réduit la taille de leur bilan – état des fonds alloués, empruntés et détenus à une certaine date. À la fin 2025, celui-ci avait diminué de plus d’un quart en valeur depuis son pic atteint post-pandémie de Covid-19 – le resserrement monétaire quantitatif ou quantitative tightening.

Ce resserrement quantitatif peut avoir lieu de manière active : la banque centrale vend les titres qu’elle avait acquis, afin de récupérer puis annuler les réserves qu’elle avait émises. Sans même ces ventes, le bilan de la banque centrale se réduit naturellement, lorsque les obligations achetées par cette dernière arrivent à maturité et sont remboursées par leurs créanciers.

Ces remboursements permettent à la banque centrale de récupérer les réserves qu’elle avait émises. Il faudrait alors une intervention active de la banque centrale pour maintenir la taille de son bilan en achetant à de nouveaux titres payés en émettant de nouvelles réserves.

Parole des banques centrales

Au-delà d’éventuelles mesures de court terme, la parole des banques centrales sera décortiquée par les analystes financiers ces prochaines semaines. En effet, il sera important d’observer d’éventuels signaux dans les discours des banquiers centraux quant à un changement plus persistant de la politique monétaire. Cela pourrait signifier notamment que d’autres remontées de taux sont possibles.

Ces remontées de taux seraient alors anticipées par les marchés financiers, du moins en partie. Ces derniers exigeraient des taux encore plus élevés, réduisant encore le financement de l’économie. Ce canal de la communication est important pour les banques centrales qui ont bien conscience que leurs mots sont écoutés avec attention.

The Conversation

Éric Mengus ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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L’ouverture à la concurrence dans le ferroviaire régional, ou quand le fer est pavé de bonnes intentions

Source: The Conversation – France (in French) – By Nicolas Fabre, Doctorant en économie des transports, ENTPE

Dans un contexte de tension sur les finances publiques, l’ouverture à la concurrence des lignes régionales est brandie comme une promesse de réduction de la facture pour les Régions. Pour autant, un service qui produit plus, mieux… et à coûts réduits dépend autant de la politique de la Région que du seul opérateur ferroviaire.


En 2021, le ferroviaire connaissait un premier processus d’ouverture à la concurrence sur le segment de la grande vitesse qui, rappelons-le, ne bénéficie d’aucune subvention pour son fonctionnement. Si cette libéralisation est profitable à l’usager en termes de prix et d’offre, il subsiste néanmoins des questions de péréquation territoriale.

Depuis décembre 2023, c’est au tour du ferroviaire régional d’être ouvert à la concurrence. À la différence de la grande vitesse, le TER est un service conventionné, c’est-à-dire que l’équilibre économique du service est assuré par une subvention des Régions. En 2024, les usagers couvraient en moyenne 34 % des coûts de fonctionnement, complété par une participation régionale de 66 %, soit 3,8 milliards d’euros.




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Recomposition du paysage

Jusqu’alors assuré sur l’ensemble des Régions par la SNCF, le service TER est aujourd’hui attribué par des contrats d’exploitation (des lots) qui doivent faire l’objet d’une mise en concurrence. L’arrivée de nouveaux opérateurs, dont certains sont déjà attributaires de lots (voir figure ci-dessous), amorce une recomposition du paysage ferroviaire public.

Calendrier d’ouverture à la concurrence dans le ferroviaire régional


Fourni par l’auteur

Concernant le rôle des Régions, elles organisent le service TER, c’est-à-dire qu’elles commandent, allouent et financent une offre de trains pour répondre aux besoins des usagers. Les Régions, qui n’avaient pas le choix de l’opérateur, étaient dépendantes de la SNCF. Avec la concurrence, elles doivent monter en compétence pour s’assurer que l’opérateur exécute bien le service au coût le plus raisonnable.

Réduire la facture

Cette motivation de réduire la facture pour le contribuable est d’autant plus importante que les coûts de l’opérateur historique ont fortement progressé et que les finances des Régions se sont dégradées. Cela s’est déroulé dans un contexte de perte de leur autonomie fiscale et de leurs recettes ces dernières années. L’Autorité de régulation des transports (l’ART) note qu’à ce stade la concurrence a plutôt été bénéfique en termes de coûts et d’offre, y compris dans le cas où la SNCF, qui accumule les victoires, remporte les lots qu’elle exploitait déjà.

Cette réduction des coûts, au bénéfice du contribuable, ne saurait se faire au détriment de la qualité du service, qui concerne l’usager. Les résultats d’une grande enquête de satisfaction administrée par la Chambre régionale des comptes Auvergne-Rhône-Alpes, lorsqu’elle a évalué la politique des TER de la région, montrent que, pour être attractif, le service rendu doit d’abord être performant.

Une autre évolution concerne directement l’économie du ferroviaire. Pour favoriser l’arrivée de nouveaux opérateurs, les Régions ont défini des lots, quatre fois plus petits en moyenne que les marchés régionaux avant l’ouverture à la concurrence. Or, ce « morcellement » peut faire craindre la perte d’économies d’échelle, même s’il est encore trop tôt pour se prononcer.

Évaluer ligne par ligne

Pour comprendre l’effet de ces transformations profondes sur l’efficience des TER, le besoin d’évaluation des services et des politiques ferroviaires se fait pressant. Grâce à une analyse à la ligne de train, il est possible de comprendre en détail les facteurs influençant réellement l’efficience d’un service ferroviaire.

Un service de transport ferroviaire efficient est celui qui propose le plus de trains au coût le plus faible. Ce questionnement sur l’efficience a guidé nos travaux, menés à la Chambre régionale des comptes et en partenariat avec l’ART. Plusieurs enseignements concrets en ressortent.

D’abord, comparer l’efficience des lignes de TER révèle une grande hétérogénéité entre, mais aussi au sein des Régions. Si les différences d’efficience entre les Régions sont documentées, celles entre les lignes comparables le sont beaucoup moins. Pourtant, l’analyse à l’échelle de la ligne est utile, car elle montre que l’efficience dépend à la fois de la Région et des opérateurs.

La performance dépend du matériel roulant

Les caractéristiques du matériel roulant déterminent fortement l’efficience d’une ligne. Celles dotées d’un matériel ancien et peu standardisé ont un coût de fonctionnement plus élevé, toutes choses égales par ailleurs. Pour les Régions, qui le financent, renoncer à investir dans le matériel roulant augmente in fine les coûts. Inversement, une pratique de maintenance vertueuse du matériel par l’opérateur contribue à l’efficience financière d’une ligne.

Dans ce contexte de concurrence, la question du matériel roulant est particulièrement épineuse, puisque le matériel attribué à un lot concourra directement à l’efficience ou non de l’opérateur, quel qu’il soit. C’est d’ailleurs un sujet dont les Régions se sont saisies, avec le développement de sociétés publiques locales consacrées à l’achat et à la gestion du matériel roulant, mais dont on peut craindre qu’elles opacifieront la lecture financière et comptable des TER.

Cette recherche de la « performance des coûts » ne doit pas effacer celle de la qualité du service. Dans le ferroviaire régional, le train à l’heure coûte autant que celui en retard, puisque les régions commandent à l’opérateur un volume de trains, qu’ils soient en retard ou non. Des ajustements sont effectués à travers des pénalités, mais la Cour des comptes relève qu’ils sont finalement assez peu incitatifs. Cette relative décorrélation entre les coûts du service et la qualité produite est déconcertante du point de vue de l’usager. En intégrant la qualité et le coût dans un indicateur unique, nous montrons que les lignes les plus performantes en coûts et qualité sont globalement les plus fréquentées, donc à enjeux.

La Vie du rail, 2026.

L’inclusion de critères de qualité permet aussi de valoriser des lignes qui ne sont pas les plus efficaces d’un point de vue économique, mais qui délivrent néanmoins un service fiable aux usagers. Ce sont ces lignes rurales et périphériques, pour lesquelles les évaluations socio-économiques sont pourtant souvent défavorables. En revanche, nous constatons que certaines lignes sont peu performantes à la fois selon des critères de coûts et de qualité. On y retrouve notamment les lignes interrégionales, peut-être plus sujettes aux difficultés de coordination. Ce qui interroge sur d’éventuelles difficultés futures liées au découpage du réseau en lots et à la présence de plusieurs opérateurs.

Un besoin de régulation

S’il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives sur les vertus et limites de la concurrence, nous plaidons pour faire davantage coïncider les attentes du contribuable avec celles de l’usager. Ces recherches proposent une méthodologie « clé en main » pour contribuer à poursuivre ces buts conjointement. Comprendre pourquoi certaines lignes, certaines Régions sont plus performantes permettra de diffuser les bonnes pratiques en isolant ce qui dépend des Régions, des opérateurs et du contexte local.

À cet égard, l’ART a un grand rôle à jouer, puisqu’étant, avec l’opérateur historique, la seule à disposer de l’ensemble des données, elle peut favoriser le partage de ces informations pour un accès équitable et des analyses approfondies. C’est d’ailleurs un choix assumé par l’Autorité qui est porteuse d’une politique forte de transparence par la donnée.

The Conversation

Nicolas Fabre a reçu des financements de la Chambre régionale des comptes Auvergne-Rhône-Alpes.

ref. L’ouverture à la concurrence dans le ferroviaire régional, ou quand le fer est pavé de bonnes intentions – https://theconversation.com/louverture-a-la-concurrence-dans-le-ferroviaire-regional-ou-quand-le-fer-est-pave-de-bonnes-intentions-278813

Ramadan et habitudes de consommation : quand le sacré et le profane s’entremêlent

Source: The Conversation – France (in French) – By Mourad Touzani, Enseignant-chercheur, Neoma Business School

Dans l’œil des sociologues et des spécialistes du marketing, le mois du ramadan, qui vient de s’achever, est un terrain d’observation très riche qui permet d’étudier comment les rites, notamment alimentaires, s’adaptent aux évolutions sociales et aux habitudes de consommation.


On compte 1,9 milliard de musulmans dans le monde, mais il est difficile de connaître la proportion précise de musulmans qui jeûnent pendant le ramadan. Selon France Culture, parmi les 5,4 millions de Français de confession musulmane, 70 % pratiquent le jeûne. Dans le rapport d’une étude réalisée en 2023 par TGM Research dans 15 pays, 98 % déclarent qu’ils célébreront le ramadan et 94 % affirment qu’ils jeûneront. En France, en 2026, 83 % des musulmans de 18 à 24 ans observent le jeûne du ramadan, selon un sondage Ifop publié en novembre dernier.

Le mois de ramadan correspond au neuvième mois du calendrier lunaire hégirien. Il est au cœur de la vie de millions de musulmans à travers le monde. Traditionnellement associé au jeûne (sawm), à la prière et à l’autodiscipline, ce pilier de l’islam semble, à première vue, être le mois de la déconsommation. Pour un des répondants à une enquête sur le sujet menée auprès de la communauté musulmane en France en 2011 :

« C’est aussi un mois de réflexion et de méditation, et, compte tenu des obligations et des devoirs qu’il implique, nous devons faire face à tous nos désirs humains et à toutes les tentations… C’est un mois de ferveur communautaire et de solidarité, mais aussi un mois de maîtrise de soi. »

Pourtant, une analyse approfondie des pratiques rituelles et culinaires révèle un phénomène bien plus complexe : le ramadan peut devenir un véritable festival de la consommation où le sacré et le profane s’entremêlent.

Le rite culinaire, entre tradition et mise en scène

La rupture du jeûne (iftar), qui correspond au coucher du soleil, ne se résume pas à l’ingestion de calories ; c’est un système codifié de pratiques symboliques. Le rituel commence souvent par la consommation de dattes et de lait, une pratique mimétique qui fait écho aux habitudes du prophète Mohammed telles qu’elles sont relatées dans le Coran. Cet acte simple transforme la nourriture en un lien sacré reliant l’individu à l’ensemble de la communauté musulmane (oumma).

À en croire un autre répondant de notre enquête :

« Nous respectons les horaires que nous distribue la mosquée et le fait de rompre le jeûne exactement au même moment que des centaines d’autres personnes est vraiment un acte magique qui renforce notre sentiment d’appartenance à la communauté musulmane de France. »

Dans plusieurs pays, la table du ramadan devient un « banquet pour les sens ». Ainsi, une des personnes interrogées précise que « la présentation de la table devient un véritable travail d’artiste capable de réveiller tous les sens ».

En Tunisie ou au Maroc, par exemple, on retrouve des plats incontournables comme la chorba ou hrira (soupe traditionnelle), les briks à l’œuf, la pastilla (une sorte de tourte), les tajines, les salades diverses et des pâtisseries parfumées (comme les zlabias, makroudhs, samsas, ou encore les baklawas). Cette focalisation sur l’alimentation est telle que la cuisine devient le véritable « centre de gravité de la maison ».

Le shour (repas pris avant le lever du soleil) est aussi un moment phare de la journée du jeûne lors duquel certains vont prendre un petit déjeuner ou carrément un déjeuner. Certaines journées marquent ce mois saint comme le 14ᵉ ou le 26ᵉ jour, nuit d’Al Qadr, au cours de laquelle les familles préparent souvent du couscous.

La « noëlisation » du ramadan : un syncrétisme culturel

La « noëlisation » du ramadan décrit la transformation de ce mois « saint » en une période de consommation intense, comparable à ce qu’est devenue la fête de Noël dans les pays occidentaux. Ce phénomène se manifeste par une augmentation spectaculaire des dépenses en denrées alimentaires, en vêtements et en cadeaux.

Ainsi, selon un récent article des Échos publié en février 2025, les dépenses alimentaires des ménages musulmans en France augmentent de 40 % en moyenne pendant cette période, passant de 282 à 394 euros par mois, et le chiffre d’affaires total du ramadan s’établirait à plus de 400 millions d’euros dans l’Hexagone.

Cette évolution est particulièrement visible lors de l’Aïd-el-Fitr, la fête marquant la fin du jeûne. Initialement centrée sur la spiritualité, elle est devenue, dans de nombreux foyers, la « fête des petits ». On y observe une prolifération de cadeaux, notamment des jouets technologiques (consoles de jeux, smartphones) qui remplacent les jouets traditionnels d’autrefois.

Le marché s’est adapté, proposant des promotions agressives et des décors festifs qui sacralisent le shopping. Le centre commercial devient un lieu de rassemblement où l’expérience de la communauté se vit à travers l’achat. Certaines familles préparent chaque année les mêmes plats pour célébrer la fin du ramadan et l’Aïd-el-Fitr : la soupe hlalem avec des merguez, la mloukhia, ou encore la charmoula et le poisson salé.

Cette journée est l’occasion d’un rassemblement familial : les convives dégustent des pâtisseries traditionnelles et portent des vêtements neufs. Les enfants reçoivent une somme d’argent (mahba).

Le marché français s’est adapté : les supermarchés proposent désormais des produits spécifiques, allant des feuilles de brik aux raviolis halal, permettant un mélange des genres culinaires (on peut manger des frites ou des pizzas à l’Iftar pour faire plaisir aux enfants. Les catalogues des supermarchés français mettent à l’honneur ces périodes particulières de l’année.

Publication Facebook du supermarché Carrefour, 2026.

Un idéal de sobriété contrarié

Le ramadan est intrinsèquement lié à une volonté de purification du corps et de l’esprit. En s’abstenant de nourriture, de tabac et de parfums, le croyant cherche à retrouver une pureté originelle. Paradoxalement, cette quête d’ascétisme se heurte souvent à une surconsommation ostentatoire.

Une forme de surconsommation s’empare parfois des consommateurs. On achète plus que nécessaire, et le gaspillage alimentaire devient un problème réel. Bien que le jeûne ait pour but de faire ressentir la faim telle que la vivent les pauvres, l’abondance des tables de rupture de jeûne contredit parfois cet idéal de sobriété. Mais cette générosité a aussi un versant positif : les rituels oblatifs (sadakkah) se multiplient, avec des dons de nourriture et d’argent aux plus démunis pour s’assurer que personne ne reste sans repas pour la rupture du jeune ou l’Aïd. Plusieurs plateformes en ligne permettent ainsi de récolter des dons.

Un rite en constante évolution

Le ramadan n’est pas une pratique figée dans le temps. Il est le fruit d’un syncrétisme culturel permanent où les valeurs ancestrales de l’islam rencontrent les forces de la mondialisation et du capitalisme. Que ce soit à Tunis, Paris ou ailleurs, la nourriture reste le marqueur identitaire le plus puissant de ce mois. Elle permet de passer du « moi privé » au « nous collectif », transformant chaque bouchée en un acte de résistance culturelle ou de dévotion spirituelle.

Pour les spécialistes du marketing et les sociologues, le ramadan est devenu un laboratoire fascinant pour observer comment le sacré peut cohabiter avec le matériel, prouvant que, même dans l’abstinence, l’humain reste un « homo consumericus ».

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Ramadan et habitudes de consommation : quand le sacré et le profane s’entremêlent – https://theconversation.com/ramadan-et-habitudes-de-consommation-quand-le-sacre-et-le-profane-sentremelent-278671

Why without value sharing, there is no social justice

Source: The Conversation – France – By Huysentruyt Marieke, Professeur Associé, Directrice Académique de l’Impact Company Lab, HEC Paris Business School

Value-sharing schemes play an active role in both building and eroding social justice in the workplace. Our report takes a closer look at corporate profit-sharing mechanisms.

Tying in with World Day of Social Justice (February 20, 2026), our report “Value Sharing Mechanisms: From Optional to Indispensable?” examined the main mechanisms through which companies share value. Businesses play a central role in either strengthening or eroding social justice.

On World Day of Social Justice, we tend to assume that justice primarily depends on laws, institutions, and major political decisions. Yet an increasing share of contemporary injustice is created or corrected much closer to home: in the way companies choose to share the value they generate.

In OECD countries, the share of labour income in national income has been declining in favour of capital owners. According to a report by the International Labour Organization (ILO), globally (including OECD countries), this share has fallen by 1.6 percentage points since 2004, reaching 52.3% in 2024. This represents a $2.4 trillion shortfall for workers in that year alone.

Income inequality and even more so wealth inequality has widened. Top earners continue to pull ahead while lower-income groups see their conditions deteriorate.

The World Inequality Report 2026 indicates that in 2025 the richest 10% captured 53% of total income (compared with 8% for the poorest 50%). In terms of wealth, the imbalance is even greater: the richest 10% hold 75% of global wealth, compared with just 2% for the poorest half of the population.

In France, the poverty rate has reached a record 15.4%, illustrating the gradual erosion of social cohesion driven by these macroeconomic trends.

In this context, value-sharing mechanisms within companies, profit-sharing schemes, shareholding, training, well-being programmes, and more democratic governance are becoming essential levers of social justice.

This raises a fundamental question: even if a company can retain most of the value it creates, should it and with whom should that value be shared?

The risk of conflict and reputational damage

The report which we conducted with Nil Aydin, 2024 HEC Paris graduate, highlights the troubling consequences of failing to share value.

It reviews controversial cases involving globally recognised companies such as Amazon, Walmart, McDonald’s, Uber, and Tesla, which have been criticised for low wages, unsafe working conditions, or reliance on precarious employment arrangements that deprive workers of basic social security cover.

These are not one-off communication crises. They reveal a structural pattern: when labour is treated merely as a cost to be minimised and employees are forced to absorb shocks such as inflation or rising productivity pressures alone, companies expose themselves to social conflict, reputational risk, and regulatory backlash.

Research cited in the report shows that replacing disengaged employees can cost up to 150% of an annual salary. By contrast, approaches based on value sharing, which strengthen loyalty and engagement, help stabilise the workforce and overall performance.

What may initially appear to be an “economic” strategy, compressing wages and benefits quickly becomes costly when strikes, litigation, and consumer boycotts follow.

Ten times more wealth for employee shareholders

Value sharing relies on a growing set of tools that organisations around the world are beginning to adopt.

First, this can take the form of profit-sharing schemes, which allocate a portion of company results to employees, either through bonuses or retirement savings contributions. Studies conducted in the United States show that such mechanisms are associated with productivity gains of 3.5% to 5%, particularly in small businesses – demonstrating that sharing the pie can also make it grow.

Secondly, employee ownership, particularly through Employee Stock Ownership Plans (ESOPs). These mechanisms allow employees to become co-owners of their companies. According to research cited in our report, in the United States employees nearing retirement in ESOP companies hold, on average, ten times more wealth than those in comparable firms without employee ownership. These companies are also three to five times less likely to lay off workers during economic downturns.

Thirdly, non-monetary mechanisms. Skills development, wellbeing and recognition initiatives are powerful – and often underestimated – forms of value sharing. Investing in training expands employees’ capabilities and future opportunities, echoing Amartya Sen’s concept of development as the expansion of human freedoms. Comprehensive well-being policies, such as those implemented by Google, including mental health support and sports facilities, improve both employee well-being and productivity, as research on the link between happiness and economic performance suggests.

Value sharing can also extend across the entire value chain: fairer contracts with suppliers, local hiring practices, community initiatives, or inclusive pricing policies.

Governance: Who gets to decide?

At its core, value sharing raises a deeply political question: who has the authority to decide how the fruits of economic activity are distributed?

For more than half a century, Milton Friedman’s doctrine The Social Responsibility of Business is to Increase its Profits provided a clear answer. Under this view, corporate governance should primarily serve shareholder interests, provided that the company complies with the law.

Today, however, this vision appears increasingly untenable. Edward Freeman’s stakeholder theory, often referred to as stakeholder capitalism, argues that since value is co-created by multiple actors, governance structures should incorporate their voices in decision-making.

Concrete proposals include:

• employee representation on boards, as in European codetermination models,

• stakeholder advisory councils,

• or even board seats reserved for environmental NGOs to represent the interests of nature and future generations.

The goal is not to exclude shareholders, but rather to rebalance their role within a broader community of legitimate beneficiaries.

At the same time, innovations in ownership models are gaining visibility.

In Denmark, foundation ownership structures hold significant stakes in companies such as Carlsberg, using dividends to finance scientific and cultural initiatives while ensuring stable, long-term governance.

In Spain, the Mondragon Group operates as a federation of worker cooperatives in which employees are both owners and decision-makers, benefiting from greater job security and higher wages than in comparable firms.

Moving towards a new social contract

Regulation is accelerating this shift. With the Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD) and other frameworks, sustainability is becoming an issue of transparency, risk management, and accountability.

Publishing indicators on carbon emissions or diversity will no longer be enough. The next frontier may be a company’s ability to share value more fairly, more transparently, and in a more innovative way than its competitors, and create value through more just production systems.

Each time World day of Social Justice comes around it may be tempting to expect governments to correct inequalities. But if social justice is to be taken seriously, we must also look to the companies that structure employment, income, consumption, and social cohesion. Whether they like it or not, businesses now find themselves on the front line of a new social order.

In a world marked by declining labour income shares, rising living costs, and eroding trust, value sharing should move to the centre of public debate. It is one of the clearest tests of our economies’ ability to build prosperity that goes hand.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Schneider Electric is a partner of HEC Paris’ Inclusive Economy Center.

ref. Why without value sharing, there is no social justice – https://theconversation.com/why-without-value-sharing-there-is-no-social-justice-278017

Les échographies prénatales et l’annonce du sexe du bébé : entre projection sociale et humanisation du fœtus

Source: The Conversation – France in French (3) – By Mouna El Gaied, Maîtresse de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication, CREM, IAE Nancy School of Management; Université de Lorraine

L’annonce du sexe du fœtus aux parents puis aux proches, comme celle du prénom qui a été choisi, humanise d’emblée le bébé à naître, lui assigne un genre et l’inscrit dans l’histoire familiale. C’est ce qu’analysent des travaux de recherche originaux entre sciences sociales, médecine fœtale et maïeutique.


L’annonce du sexe du bébé pendant l’échographie du deuxième trimestre de grossesse constitue le point de départ à une projection humanisante, sexuée et genrée autour du fœtus, sur fond de représentations sociales et d’histoires familiales.

Le projet interdisciplinaire FASEP (pour « Fabrication d’un sujet sexué dans les échographies prénatales ») aborde la façon dont une analyse pluridisciplinaire entre sciences sociales, médecine fœtale et maïeutique informe sur les procédés de fabrication d’un sujet sexué. Dans ce cadre, des réponses ont pu être apportées à cette question, en observant et en analysant le moment de l’annonce du sexe par les parents à leurs proches, après l’échographie du second semestre.

Il est en effet, possible de voir comment, à partir de ce moment, le fœtus commence à être perçu comme un enfant en devenir, un être qui est tout à la fois collectif (membre de l’espèce humaine) et singulier (la matérialisation d’un projet individuel ou conjugal à inscrire dans une histoire familiale).

Selon une approche issue de la sociologie et des sciences de l’information et de la communication, cet article met en avant le moment de l’annonce du sexe par les parents à l’entourage avec ses temporalités et ses outils spécifiques.

Échographies prénatales et attribution du sexe

L’échographie du deuxième trimestre, qui coïncide avec l’annonce du sexe, permet une humanisation du fœtus par les parents qui s’autorisent à se projeter dans leur rôle de géniteurs, étant donné que les soignants considèrent le fœtus comme « viable ». Pour 31 des répondants (sur 32), les prénoms sont envisagés en fonction du sexe de l’enfant. Même lorsque le sexe n’est pas connu avant l’accouchement, deux prénoms sont envisagés (l’un pour une fille, l’autre pour un garçon).

En assignant un sexe qui, comme Thomas Laqueur le montre, est depuis le XIXᵉ siècle pensé comme fixe, stable, constitutif de l’identité de la personne, l’échographie participe de ce processus d’humanisation et de sexuation du sujet. L’attribution du sexe participe ainsi de la singularisation de l’enfant à naître, mais aussi de l’assignation à un genre et une identité sociale. Avant tout parce qu’il inscrit dans un groupe de sexe auquel vont être associés des attentes et des projets que le langage fait transparaître (de l’usage de pronom sexué au choix de la couleur de la peinture de la chambre, ou des premiers vêtements – y compris les cadeaux qui arrivent des proches).

Ce processus d’humanisation semble toutefois fragile et en perpétuelle construction. Une construction qui peut aussi échouer (par exemple, lorsque le sexe n’est pas identifiable avec l’échographie, ou encore lorsque la grossesse s’inscrit dans un parcours biographique impliquant des difficultés d’attachement à l’enfant à naître, la découverte de malformations congénitales pouvant susciter des mises à distance, ou encore tout simplement parce que les parents ne souhaitent pas identifier le sexe de l’enfant à naître avant sa naissance).

Sexuation, une histoire familiale

Cette sexuation s’inscrit aussi dans des projets conjugaux et familiaux qui définissent et redéfinissent la place de l’enfant : au sein de la fratrie par exemple (avec des tensions possibles lorsque le sexe n’est pas celui souhaité), mais aussi dans la lignée à travers les jeux de ressemblance démarrant autour du cliché échographique – inscription du fœtus dans un des « côtés » de la famille, recherche de ressemblances physiques et comportementales.

Les prénoms sont choisis en fonction de l’écosystème familial, croisés avec les prénoms des parents, grands-parents et frères et sœurs. Ainsi, un couple ayant appris qu’ils allaient avoir une troisième fille projette de garder le préfixe du prénom des aînées. Un autre couple justifie le choix du prénom de leur futur garçon comme un diminutif du deuxième prénom du papa (Mael, Ismael).

Un dernier couple ne donnera pas de prénom italien pour se démarquer du frère de la maman qui a donné des prénoms italiens à ses enfants. La famille (les grands-parents ou les frères et sœurs aînés) est parfois mobilisée pour proposer un prénom que les parents choisiront in fine. Le processus d’humanisation du fœtus consiste à inscrire déjà l’enfant à naître dans une filiation.

Groupes WhatsApp, « baby shower »… la temporalité d’une annonce sexuée

Dans notre échantillon, 29 couples sur 32 annoncent la grossesse et le sexe du bébé en même temps au reste des membres de l’entourage. Seul 1 couple sur 32 ne souhaitait pas connaître le sexe avant l’accouchement. Ce couple avait déjà une fille et projetait de faire quatre enfants. Deux autres couples souhaitaient ne pas divulguer le sexe du bébé à l’entourage avant l’accouchement.

Le cercle intime est privilégié et occupe une place centrale aux yeux des futurs parents au moment de l’annonce du sexe. Les premières annonces se font en face à face de préférence, ou par téléphone en direct (pendant l’échographie ou en en sortant). Arrivent ensuite les messages privés diffusés sur des groupes WhatsApp.

Est souvent observée une mise en scène visuelle. L’image, que ce soit celle de l’échographie montrée en présentiel ou une photographie de chaussons de bébé rose et bleu diffusée sur un groupe ou un réseau social numérique, ou encore une vidéo du grand frère Léon qui annonce que ses parents attendent une petite « Léonette », atteste du sexe du bébé.

L’organisation d’une baby shower ou d’un gender reveal party est envisagée tant comme une preuve d’accès à la parentalité que comme le moment où on présente le bébé à la famille et aux ami·es réuni·es pour l’occasion.

L’originalité de la fête organisée est recherchée sans doute pour singulariser le sujet en devenir. Néanmoins, elle est également porteuse de représentations très stéréotypées, le bleu et/ou le rose étant les couleurs mobilisées.

Ainsi, ce qui peut paraître à première vue une quête de singularité semble aussitôt se traduire en reproduction d’une norme largement partagée.

The Conversation

Le projet de recherche intitulé « Fabrication d’un sujet sexué dans les échographies prénatales », porté par Luca Greco, a été financé dans le cadre de l’Appel à projets – Interdisciplinarité Université de Lorraine.

Vulca Fidolini est membre associé du laboratoire « Sociologie des Territoires, du Travail, des Âges et de la Santé » (TETRAS), Université de Lorraine.

Julie Brusq ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les échographies prénatales et l’annonce du sexe du bébé : entre projection sociale et humanisation du fœtus – https://theconversation.com/les-echographies-prenatales-et-lannonce-du-sexe-du-bebe-entre-projection-sociale-et-humanisation-du-foetus-278013

Religions en Afrique : déchiffrer un paysage en constante transformation

Source: The Conversation – France in French (3) – By Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherches, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Le continent africain est marqué par la grande diversité de ses expressions religieuses. Cependant, dans le débat international, il est souvent réduit à un affrontement simpliste entre islam et christianisme. Dans l’ouvrage l’Afrique des religions, à l’épreuve des chiffres et des catégorisations , qui vient de paraître aux éditions Maisonneuve & Larose-Hémisphères, et qu’il a co-dirigé avec Nathalie Bernard-Maugiron, juriste et directrice de recherche à l’Institut de recherche pour le développement, et Aurélien Dasré, démographe et maître de conférences à l’Université Paris Nanterre, Marc-Antoine Pérouse de Montclos, politiste et directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement, revient sur les histoires locales et les pratiques sociales qui ont forgé la pluralité religieuse du continent, en croisant anthropologie, démographie, droit et sciences politiques. Extrait de l’introduction.


Terre de mission par excellence, l’Afrique intéresse le religieux à bien des égards. Du fait de sa vitalité démographique, d’abord, elle fait l’objet de vifs débats sur l’ampleur, la nature et la profondeur de son islamisation et de son évangélisation, alors que les communautés de croyances des deux plus grosses religions abrahamiques sont elles-mêmes travaillées de l’intérieur par des contestations salafistes et pentecôtistes. L’Afrique subsaharienne, qui plus est, a toujours été une aire d’étude privilégiée pour les anthropologues des religions dites « traditionnelles », « fétichistes », « naturistes » ou « endogènes ». Historiquement, enfin, le continent a joué un rôle important dans le développement de l’islam et de la chrétienté.

Avant même l’hégire vers Médine du prophète Mohammed, l’Abyssinie copte a ainsi accueilli des musulmans persécutés par l’aristocratie mecquoise. Sur la péninsule arabique, le premier muezzin de l’islam, Bilal ben Rabah, était quant à lui un esclave noir éthiopien.

De leur côté, les pères fondateurs de l’Église comprenaient d’illustres figures comme saint Cyprien de Carthage, le théologien tunisien Quintus Tertullien ou bien encore Augustin d’Hippone, évêque de Numidie, dans l’actuelle Algérie. Pendant plusieurs siècles, le patriarcat d’Alexandrie a par ailleurs compté le plus grand nombre de chrétiens de l’Empire byzantin avant d’être officiellement détrôné par la « nouvelle Rome », Constantinople, au concile de Chalcédoine qui, en 451, le relégua au troisième rang dans la hiérarchie ecclésiastique.

De l’Abyssinie copte jusqu’au royaume du Kongo, n’oublions pas non plus que des christianismes africains ont pu se développer avant l’occupation coloniale, qui fut bien plus tardive qu’en Amérique du Sud ou en Asie.

L’arrivée des Européens a alors eu pour particularité de transposer les questionnements sur le religieux dans le registre d’un projet civilisationnel. Bien que leurs relations avec les autorités coloniales aient parfois été tendues, les missionnaires chrétiens ont ainsi précédé puis accompagné la conquête de territoires perçus comme « sauvages » et « arriérés ». Une fois passé le temps des résistances et des révoltes, les clercs musulmans ont, de leur côté, collaboré avec des puissances impérialistes qui, en dépit de craintes fort anciennes sur l’islam, ont fini par adopter des positions pragmatiques en vue de se concilier les bonnes grâces d’alliés de circonstances, notamment au Sahel. Parallèlement, le développement d’administrations étatiques et d’économies marchandes a bouleversé les cultes dits traditionnels ou agraires. L’ère coloniale a en effet consacré le grand basculement des populations d’Afrique subsaharienne dans le monothéisme en favorisant des conversions massives à l’islam ou à la chrétienté.

La période des indépendances a ensuite renouvelé les enjeux sociaux et politiques du religieux. Les catholiques et les anglicans, notamment, ont perdu leur position d’autorité face à la prolifération d’églises « indépendantes » puis « pentecôtistes » qui, pour certaines d’entre elles, existaient déjà depuis plusieurs décennies. En pleine guerre froide ont par ailleurs émergé de nouveaux acteurs du réveil islamique qui ont été qualifiés, tantôt de fondamentalistes, tantôt de réformistes.

Dans un premier temps, les salafistes se sont surtout opposés aux traditionalistes soufis et n’ont guère inquiété les pays occidentaux du fait de leur profonde hostilité au bloc communiste et à l’athéisme marxiste. Mais la guerre « globale » contre le terrorisme et le djihadisme a bientôt remis en cause certains des paradigmes qui avaient jusqu’alors dominé les analyses du religieux en Afrique. À l’orée du XXIe siècle, on a en effet assisté à une floraison d’études sur le salafisme et la « radicalisation de l’islam ».

Dans le même temps, les recherches sur l’Église catholique ou les protestants « orthodoxes » sont tombées en désuétude au profit d’un intérêt renouvelé pour des mouvements évangéliques, pentecôtistes et prophétiques parfois qualifiés de syncrétiques. Les termes du débat n’en ont pas moins continué d’être encadrés par des catégories d’analyse juridiques, démographiques et sociologiques qui dataient en grande partie de la période coloniale.

Un débat scientifique en plein renouvellement

Ce livre a pour ambition de revisiter les questions religieuses à l’épreuve des chiffres et des catégorisations, entendues ici comme des typologies dans les recensements et des listes de cultes reconnus sur le plan juridique. Dans le cadre d’une approche empirique et sans prétentions théoriques, l’objectif est notamment de confronter les catégories officielles des autorités étatiques avec les réalités du terrain et les diverses interprétations locales ou nationales des phénomènes qualifiés de religieux.

Les chapitres constitutifs de l’ouvrage portent non seulement sur les musulmans et les chrétiens, mais aussi sur des ensembles hybrides et difficilement définissables au regard des récits dominants sur les appartenances confessionnelles à une échelle globale. C’est donc dans le rapport aux autres communautés de croyances et dans les contours de chacune d’entre elles que les études qui suivent visent à comprendre les transformations religieuses en Afrique.

Résolument pluridisciplinaire et innovante, la démarche mobilise des spécialistes du droit, de la démographie, des sciences politiques, de l’anthropologie, de l’histoire et de la science des religions. Elle fait le pari qu’on peut effectivement comparer des systèmes de croyances. Dans le même temps, les auteurs de ce volume reconnaissent pleinement les spécificités des communautés qu’ils analysent. Ils ne cherchent nullement à soutenir que certains concepts d’ordre théologique seraient transposables d’une religion à l’autre. Ils n’ont pas non plus la prétention de produire une synthèse de nos connaissances à partir d’une littérature académique déjà très riche et fort abondante sur la définition des religions, des systèmes de croyances et des communautés de foi en Afrique et, d’une manière générale, dans le monde.

Plus modestement, les objectifs sont triples sur le plan heuristique. En premier lieu, l’idée est de combiner des méthodologies quantitatives et qualitatives pour identifier et mieux cerner les contours de communautés de croyances qui ne sont pas aussi clairement définies qu’on pourrait l’imaginer de prime abord. Pour cela sont exploitées des données statistiques tirées de recensements, d’enquêtes démographiques, de sondages et de sources utilisées par le Pew Research Center aux États-Unis. Sont également évoquées les normes et les modalités de quantification, de codification, de qualification juridique et de reconnaissance des ensembles confessionnels, légalisés ou non. Une telle approche permet de « déchiffrer » autrement les notions de laïcité, d’incroyance, d’islamisation, d’évangélisation et de conversion au prisme de statistiques qui obligent à questionner des définitions pour le moins polysémiques.

En second lieu, l’objectif est de confronter les données démographiques et juridiques disponibles avec les perceptions de l’évolution des appartenances confessionnelles en Afrique. De fait, il existe d’importants écarts entre les réalités objectivables et les représentations véhiculées par les médias, les décideurs politiques et les croyants eux-mêmes.

Un troisième objectif de ce livre est en conséquence de s’affranchir des approches purement quantitatives pour appréhender en finesse la complexité des dynamiques religieuses du continent par le biais d’entretiens semi-directifs et d’observations participantes. À partir de cas d’étude très localisés, l’analyse de l’hybridité et de la fluidité des communautés de croyances questionne en effet les frontières habituellement établies entre l’islam, la chrétienté et les religions dites traditionnelles. Elle interroge également le rapport du religieux au profane, au politique, aux conflits et, d’une manière générale, à l’insécurité spirituelle et matérielle.

The Conversation

Marc-Antoine Pérouse de Montclos a reçu des financements de l’Université Paris Cité, Atrium Humanités et Sciences Sociales France 2030.

ref. Religions en Afrique : déchiffrer un paysage en constante transformation – https://theconversation.com/religions-en-afrique-dechiffrer-un-paysage-en-constante-transformation-278834

Démocratie et science : les deux piliers de la résilience européenne

Source: The Conversation – France in French (3) – By Dominic Rohner, Professor of Economics and André Hoffman Chair in Political Economics and Governance, Geneva Graduate Institute, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)

Dans un monde bouleversé par les tensions géopolitiques et l’essor de l’intelligence artificielle, l’avenir de l’Europe repose sur deux piliers : le renforcement de ses institutions démocratiques et un investissement massif dans la recherche scientifique. Seule une Union européenne devenue superpuissance scientifique pourra relever les défis du XXIᵉ siècle.


Les événements récents révèlent l’accélération du passage d’un ordre multilatéral fondé sur des règles à un monde où prévaut la loi du plus fort. Au nom d’une approche que certains qualifient déjà de nouvelle doctrine « Don-roe » (contraction du prénom du locataire actuel de la Maison-Blanche et de doctrine Monroe, du nom de son lointain prédécesseur des années 1820), l’administration américaine a attaqué l’Iran, arrêté et incarcéré le président du Venezuela, adressé des avertissements à la Colombie et à Cuba, et menacé ouvertement d’annexer le Groenland – menace certes atténuée depuis, mais dont la simple formulation a suffi à ébranler les certitudes européennes.

Si les interventions états-uniennes en Amérique latine sont abondamment documentées, l’évocation d’une annexion du Groenland a constitué la première menace explicite de Washington contre le territoire d’un pays européen – le Danemark – depuis 1945. Pour un continent dont les libertés démocratiques doivent tant à l’intervention de l’US Army il y a quatre-vingts ans, ce franchissement d’un tabou par un allié centenaire marque un bouleversement géopolitique majeur.

Dans un monde où les grandes puissances se partagent les zones d’influence, les petits États situés aux marges des blocs de pouvoir voient leur avenir devenir particulièrement incertain. Un scénario dans lequel la Chine et la Russie accepteraient tacitement une suprématie américaine exclusive sur l’hémisphère occidental, tandis que Pékin revendiquerait une domination équivalente sur Taïwan et d’autres territoires asiatiques, et Moscou sur l’Europe de l’Est, apparaît désormais possible. L’intervention américaine à Caracas et en Iran pourrait non seulement encourager de nouvelles actions contre Cuba, mais aussi inciter la Russie et la Chine à agir dans les régions qu’elles considèrent comme relevant de leur propre sphère d’influence. Pour l’Europe, une telle évolution relèverait de la menace existentielle.

Les faits empiriques démontrent que le multilatéralisme appuyé sur un rôle important attribué aux institutions internationales favorise la paix et la prospérité tout en protégeant la souveraineté des petites démocraties. L’érosion de l’ordre multilatéral est donc de mauvais augure pour l’Europe. Pourtant, des raisons d’espérer subsistent : le continent dispose d’atouts stratégiques considérables qui, utilisés avec discernement, pourraient lui permettre de prospérer même dans un environnement hostile.

Le pluralisme démocratique, une force insoupçonnée

Si le pluralisme politique des pays européens est souvent présenté comme une faiblesse sur le plan militaire, la richesse des cultures démocratiques du continent constitue au contraire un rempart contre toute dérive autoritaire. La décentralisation du pouvoir entre de multiples centres de décision pourrait rendre la démocratie plus résiliente en Europe qu’ailleurs. Ce pluralisme démocratique profondément ancré pourrait également s’avérer décisif pour attirer les talents du monde entier.

L’histoire fournit un précédent éclairant : l’exode des meilleurs chercheurs allemands fuyant le fascisme dans les années 1930 a largement contribué à l’essor des États-Unis comme superpuissance académique. Or, depuis quelques années, le monde académique est redevenu, dans de nombreux pays un terrain de plus en plus politisé. Au-delà d’anecdotes particulières, des données rigoureuses démontrent que la liberté académique décline dans de nombreux pays. L’Indice de la liberté académique 2025 révèle que, ces dix dernières années, les libertés académiques ont nettement diminué dans 34 pays – y compris des poids lourds comme les États-Unis, l’Inde et la Russie – tandis qu’elles n’ont progressé que dans huit pays, bien plus petits.

Si dans les prochaines années et décennies, l’Europe se positionne comme un phare de liberté et de démocratie, elle pourrait à son tour attirer les esprits les plus brillants. Le monde académique fuit les environnements où circulent des listes noires de sujets de recherche bannis et où critiquer le gouvernement peut conduire au licenciement, voire à l’incarcération. À l’inverse, les scientifiques attachent une grande valeur à la liberté intellectuelle. La science doit rester suffisamment ouverte pour accueillir une pluralité de perspectives et de méthodes. Le progrès scientifique repose sur la confrontation d’idées diverses soumises à l’épreuve des faits. Un tel environnement, propice aux découvertes majeures et à la prospérité qui en découle, s’épanouit dans des sociétés profondément attachées à la démocratie et aux libertés civiles.

Attirer les talents : un défi crucial

Le « vieux continent » a déjà compris que le moment était propice pour attirer des vedettes désirant quitter les États-Unis. L’Université de Zurich a récemment réussi un coup d’éclat en engageant deux Prix Nobel d’économie, Esther Duflo et Abhijit Banerjee, en provenance du MIT. Au niveau du European Research Council (ERC), l’institution européenne qui finance des projets scientifiques de pointe, il existe un effort concerté pour créer des « super-subsides » sous le label « Sélectionne l’Europe pour la recherche », doublant de 2 à 4 millions d’euros le financement attribué aux nouveaux arrivants extra-européens désirant créer un laboratoire.

Recruter des « stars » venues d’autres horizons peut s’avérer important en termes de visibilité, mais il faut veiller à ne pas oublier la relève. Souvent, les prix Nobel récompensent des recherches menées plusieurs décennies auparavant. Concentrer notre manne financière sur quelques sommités ayant dépassé leur pic de productivité risque d’avoir moins d’impact à long terme qu’investir dans les prix Nobel du futur.

N’oublions pas qu’une grande partie des innovations sont actuellement réalisées par de brillants cerveaux européens ayant tenté leur chance aux États-Unis. Parmi les vingt-trois économistes ayant reçu le prix Nobel ces dix dernières années, presque 40 % sont d’origine européenne, mais tous étaient affiliés à une université d’élite américaine au moment de recevoir ce prix prestigieux.

Pendant des décennies, l’excellent système scolaire public européen a formé des cerveaux qui sont ensuite partis contribuer à la prospérité américaine. Plutôt que viser quelques vedettes vieillissantes, nous devrions améliorer les conditions-cadres pour que nos jeunes talents aient envie de rester en Europe. Cela implique non seulement une défense vigoureuse de la liberté académique, mais également un système de recrutement ouvert et méritocratique, ainsi que des conditions d’engagement attractives dans nos hautes écoles.

L’urgence d’une autonomie stratégique

Nous vivons une période charnière de l’histoire, caractérisée non seulement par des incertitudes géopolitiques, mais également par des transformations radicales causées par l’intelligence artificielle. Celle-ci pourrait remodeler nos économies à l’échelle de l’industrialisation ou de l’essor des ordinateurs, créant de nouvelles inégalités entre pays et au sein des pays. Les bouleversements du marché du travail et une perte de vitesse de la classe moyenne pourraient mettre davantage de pression sur nos institutions démocratiques et favoriser la montée de populismes de tout bord. Dans cette période, notre continent ne peut se permettre de perdre du terrain : nous devons être en tête du peloton.

Comme de nombreuses études le démontrent de manière convaincante, la démocratie favorise la prospérité à long terme, laquelle se traduit généralement par une puissance politique et militaire accrue. Pour promouvoir ce qu’Emmanuel Macron appelle une « Renaissance » européenne, le continent doit atteindre une véritable autonomie stratégique : être suffisamment solide sur les plans économique, politique et militaire pour faire face à n’importe quelle superpuissance sans accepter des « accords » déséquilibrés imposés sous la contrainte.

Si les investissements de défense à court terme sont indispensables, la voie la plus sûre vers une paix solide et une prospérité durable consiste à renforcer les fondements démocratiques – libertés civiles, liberté de la presse et indépendance de la justice – tout en investissant massivement dans les infrastructures de recherche : financement, liberté académique et reconnaissance par le mérite. Comme l’avait déjà compris Napoléon, « le sabre est toujours vaincu par l’esprit ». Pour assurer l’avenir de l’Europe, nous devons en faire une superpuissance scientifique — condition essentielle de sa force économique, politique et militaire.

The Conversation

Dominic Rohner a dans le passé reçu des financements de recherche du European Research Council (ERC) et du Fonds national suisse (FNS) dont il siège actuellement dans le Conseil national de recherche.

ref. Démocratie et science : les deux piliers de la résilience européenne – https://theconversation.com/democratie-et-science-les-deux-piliers-de-la-resilience-europeenne-277179

Bad rural roads in South Africa aren’t just a technical problem – they block people’s rights: report

Source: The Conversation – Africa (2) – By Siyabulela Christopher Fobosi, Senior Researcher, UNESCO ‘Oliver Tambo’ Chair of Human Rights, University of Fort Hare, University of Fort Hare

In many rural parts of South Africa, getting to a hospital, school or workplace depends on the condition of a gravel road. When that road collapses during rain or potholes make it impassable, the consequences are immediate: ambulances cannot reach patients, children miss school, workers lose income.

This is the reality for many communities in the Eastern Cape, one of South Africa’s poorest provinces. Here, four out of every five children live in households whose monthly income isn’t enough to meet their basic needs. In 2024, nearly 50% of children in the Eastern Cape lived in households without a single employed adult – the highest rate in the country.

A recent study in one Eastern Cape community documents that the roads are so degraded – from poorly maintained gravel to crumbling asphalt – that they actively cut residents off from healthcare, education and markets.

The problem is often described simply as a failure of service delivery. But this explanation is incomplete. My research as a sociologist with a particular interest in the transport sector suggests that the decay of rural roads reflects something deeper. It is not a breakdown, but a continuation. A regime of inequality continues to shape infrastructure development long after the end of apartheid.

The poor infrastructure is a direct legacy of apartheid’s spatial planning, which from 1948 to 1994 systematically underdeveloped rural “homelands” like the former Transkei (now in the Eastern Cape) to confine and control the Black majority.

Today’s neglected roads still physically isolate communities, restrict their access to markets and services, and demonstrate how the state, through inaction and underfunding, maintains the barriers established by its predecessor.

In my study, I drew on the 2023 inquiry conducted by the South African Human Rights Commission into the state of rural roads in the province. The inquiry was convened in response to a pattern of complaints received by the Commission from rural communities over several years. I served on the panel for this inquiry, which heard oral testimonies from affected community members and farmers, and received detailed written submissions from key stakeholders.

A key finding was that only 9% of the province’s roads are paved, compared to a national average of 25%. The inquiry found that poor road infrastructure limits people’s ability to access essential services enshrined as constitutional rights, such as healthcare, education and social support.

Roads as a system of power

Infrastructure is often seen as neutral – roads, bridges and railways that simply allow people and goods to move. But infrastructure also reflects political choices about who receives investment and who is left behind.

A snapshot of this is evident in the provincial budget for roads in the Eastern Cape. The human rights inquiry report reveals that the Eastern Cape Department of Transport receives an annual allocation of about R2.5 billion (almost US$150 million) for its road network. But the department itself estimates a capital backlog of R30.5 billion just to bring roads up to an acceptable standard.

While the annual budget allows for upgrading only about 42km of road per year (at an average cost per kilometre of R18 million, or over US$1 million), the province has over 36,000km of unpaved roads – a legacy of apartheid-era neglect.

This is not a technical failure. It is a political choice to perpetuate a system where the most vulnerable communities remain isolated.

Three decades after democracy, many of these patterns remain visible. And the effects continue to ripple through everyday life.

The everyday harm of infrastructure decay

For rural residents, road deterioration is not just an inconvenience. It produces what scholars call slow, everyday harm.

Ambulances struggle to reach remote villages, delaying medical care. School transport is disrupted when buses cannot travel on damaged roads. Farmers face difficulties transporting goods to markets. Public transport services often avoid areas where roads are impassable.

These impacts accumulate over time, affecting livelihoods, health and dignity.

In some cases, residents must walk long distances because vehicles cannot reach their communities. During heavy rains, entire villages can become temporarily isolated.

This situation highlights how infrastructure shapes social inequality. When roads deteriorate, the burden falls disproportionately on people who already face economic and geographic marginalisation.

Why the problem persists

Several factors contribute to the continued deterioration of rural roads.

The first is the massive historical backlog.

Second, the funding model is fundamentally inadequate. The inquiry report details that the Eastern Cape relies almost entirely on the Provincial Roads Maintenance Grant. Provincial Treasury itself argued that the national funding formula, based on population, fails to account for the province’s vast geography and historical infrastructure deficit.

Third, governance and capacity issues are rife. Submissions from the Auditor General highlighted repeated financial mismanagement within the Department of Transport, including fruitless and wasteful expenditure on contracts. Municipalities, tasked with maintaining local roads, often lack the resources and the technical capacity to effectively use management systems.

Fourth, the impact of climate change is accelerating decay. The inquiry heard from multiple municipalities about how increasingly severe weather events overwhelm their ability to respond.

Finally, a lack of coordination and accountability. The report notes that despite clear legal mandates, there is often poor planning between the provincial department, the national roads agency and municipalities, leading to misaligned priorities and slow project implementation.

Urban areas and major highways receive priority funding because they are economically strategic. This is not a uniquely South African phenomenon – it is a global pattern. The World Bank estimates that 80% of the world’s poorest people reside in rural areas.




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Rural roads tend to receive less consistent maintenance. When maintenance is consistently deferred, costs climb.

Meanwhile, funds that could be used for this upkeep are often tied up elsewhere. A recent Auditor-General’s report found that municipal infrastructure projects nationally face average delays of 17 to 26 months, and all South African municipalities combined spend only 4% of the total value of their assets on maintenance.

These numbers show that the deterioration of rural roads is not an accident, but the predictable outcome of political choices not to invest in marginalised communities.

Communities stepping in

Despite these challenges, rural residents are not passive victims of infrastructure neglect.

Across parts of the Eastern Cape, communities have organised to repair roads themselves. Residents fill potholes, clear drainage channels and use local materials to stabilise damaged sections of road.

These efforts are often informal and rely on collective labour rather than state support. They reflect what scholars sometimes call “insurgent infrastructure” – grassroots initiatives that emerge when the state fails to maintain essential services.

While such actions demonstrate community resilience, they also highlight the scale of the problem. Road infrastructure is expensive and technically complex to maintain. Community efforts cannot substitute for sustained public investment.

Rethinking infrastructure policy

Addressing rural road deterioration requires more than occasional repairs. It demands a broader rethinking of infrastructure governance.

First, rural infrastructure should be treated as a development priority, not a secondary concern. Reliable roads are essential for economic participation, access to services and social inclusion.

Second, government agencies need stronger coordination to ensure that road maintenance responsibilities are clearly defined and effectively implemented.

Finally, policymakers should recognise the knowledge and experience of rural communities themselves. Residents often understand the local terrain and infrastructure challenges better than distant administrators.

Beyond service delivery

If rural roads continue to deteriorate, the consequences will extend far beyond transport. They will reinforce social and economic exclusion for already marginalised communities.

Recognising infrastructure as part of a broader regime of inequality is an important step towards addressing these challenges.

The Conversation

Siyabulela Christopher Fobosi does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Bad rural roads in South Africa aren’t just a technical problem – they block people’s rights: report – https://theconversation.com/bad-rural-roads-in-south-africa-arent-just-a-technical-problem-they-block-peoples-rights-report-278337

African cities are diverse and thriving, but face many challenges. How to make them healthier

Source: The Conversation – Africa (2) – By Elaine Nsoesie, Assistant Professor, Department of Global Health, Boston University School of Public Health, Boston University

A new book called Urban Health in Africa explores how rapid urbanisation across the continent shapes public health and wellbeing. Drawing on diverse research and case studies, the book reframes African cities not just as sites of challenge, but as places of innovation, resilience and opportunity.

We spoke to global health researcher Elaine Nsoesie and urbanisation and wellbeing sociologist Blessing Mberu, co-editors of the book, to explore why the stories of African cities matter, and what it will take to build inclusive, healthy urban futures.

What’s one thing about urban life in Africa that you think more people should appreciate?

African cities work, but not always like cities in other regions. In the book, we quote the following text by AbdouMaliq Simone, who works on issues of spatial composition in urban regions:

In city after city, one can witness an incessant throbbing produced by the intense proximity of hundreds of activities: cooking, reciting, selling, loading and unloading, fighting, praying, relaxing, pounding, and buying, all side by side on stages too cramped, too deteriorated, too clogged with waste, history, and disparate energy, and sweat to sustain all of them. And yet they persist.

That persistence matters. Too often, discussions about African cities focus only on their problems. These include inadequate infrastructure, rapid urbanisation and informal settlements. What gets lost is their remarkable functionality and their diversity. No single city can represent the entire continent. Lagos is not Nairobi; Accra is not Dakar. Each has its own history, governance structures and contemporary challenges. Treating them all the same flattens this complexity.

Yes, these cities face serious challenges. But they’re also home to innovative urban experts, effective policy solutions and technological breakthroughs designed for their specific contexts. The question isn’t whether African cities work. It is whether we’re paying attention to how they work, documenting how they are addressing challenges related to health and learning from their solutions.

Was there a story or example that really stayed with you?

When we set out to write this book, we knew we had to start with history. You can’t understand health in African cities today without understanding how colonialism shaped the built environment and urban citizenship. We wanted readers to see how historical forces combined with rural-urban migration, population growth and policies created the urban landscapes affecting millions of lives today.




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Our second goal was to map the social determinants of health – the conditions of the environments in which people are born, live, play, work and learn – shaping African cities. We focused on informal settlements and slums because they’ve become defining features of urban Africa. We examined how residents navigate daily struggles: inadequate housing, water and sanitation; air pollution; transportation; food insecurity. We didn’t want to present these as isolated problems. We wanted to show how they’re interconnected challenges that affect many communities.

One of our favourite chapters is in this section. The chapter explores how transport affects health in African cities – both the risks and the benefits. For example, the availability of transportation increases access to hospitals and schools, while vehicles also cause traffic injuries and air pollution. The authors also discuss distinctive forms of public transport that African cities share that you won’t find in most other parts of the world.

Motorcycle taxis, for example, have different names. They are called boda bodas in Kampala, okadas in Lagos. Commuter minibuses are referred to as poda-poda in Freetown, trotro in Accra, daladala in Dar es Salaam, matatu in Kenya, car rapides in Dakar, kamuny in Kampala, gbaka in Abidjan, esprit de mort in Kinshasa, candongueiros in Luanda, sotrama in Bamako, songa kidogo in Kigali.

The chapter captures a major theme in the book; while these cities are different, policies that have been effective in one city can be adopted to address the needs of residents in another city.




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In addition to the social determinants of health, we had another section that addressed Africa’s unique demographic reality: these cities are young. We dedicated sections to how urban environments shape young lives, particularly around sexual and reproductive health. We also highlighted the growing epidemic of chronic diseases like obesity, diabetes and hypertension. Studies have shown an association between the rate of urbanisation in Africa and an increase in chronic diseases because of issues such as adoption of unhealthy western diets, lack of spaces to exercise, and sedentary behaviours.

To showcase how some cities are addressing the challenges related to the social determinants of health, we included case studies on air quality in Kampala, new mental health initiatives in Yaoundé, an approach to reducing school dropouts in Arusha, integrated planning transforming informal settlements in Nairobi, and digital health innovations. The case studies demonstrate that effective solutions incorporate community voices and the local context.

Your book outlines a future for urban health in Africa. What do you see?

Our final chapters make explicit what we believe must happen next. We need public health professionals, urban planners, physicians, nurses, community health workers, policy advocates and water and waste managers working together. We need educational programmes focused specifically on urban health. Most critically, we need strong local, national and regional governance to turn plans into reality.




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But we also need to elevate youth voices, ideas and innovations across the continent. According to United Nations estimates, about 40% of Africans were under 15 in 2020, and nearly 60% were under 25 – the largest proportion of young people of any region worldwide.

Young people are shaping African cities and they will live with the consequences of whatever decisions are made today.

What motivated the publication of this book, and why now?

When we started this project there weren’t any books on urban health in Africa written by Africans working to address the various challenges faced by urban residents. An estimated 46% of Africa’s 1.3 billion people live in urban areas. Africa is also the continent with the fastest urbanisation rate, with 50% to 65% of the population projected to live in urban areas by 2050. Despite having urban challenges similar to those in other regions, some of the issues that cities in Africa face are unique.

We wanted to bring together researchers and practitioners with diverse expertise and deep knowledge of the challenges people face in cities. We wanted to look at these challenges, the policies that have been effective and recommendations about what must be done to improve the health of residents.

The Conversation

Elaine Nsoesie receives funding from the Gates Foundation to support a fellowship program for early career researchers in Africa.

Blessing Mberu works for the APHRC, an organization that previously received funding for urbanization research, but not for the specific book on urban health in Africa, nor this submission to The Conversation Africa.

ref. African cities are diverse and thriving, but face many challenges. How to make them healthier – https://theconversation.com/african-cities-are-diverse-and-thriving-but-face-many-challenges-how-to-make-them-healthier-274647