Les vraies raisons pour lesquelles vous procrastinez – et comment y remédier, selon la science

Source: The Conversation – in French – By Itamar Shatz, Affiliated Lecturer, Department of Theoretical and Applied Linguistics, University of Cambridge

Face à une tâche ou à un projet, vous arrive-t-il de vous dire sans cesse que vous le ferez « demain », « bientôt » ou « après avoir regardé encore quelques vidéos » ?

Si c’est le cas, en tant que personne ayant étudié la science de la procrastination pendant des années, je peux vous assurer que vous n’êtes pas seul. Environ 20 % des adultes procrastinent régulièrement.

Ceux qui agissent ainsi – moi y compris – peuvent être confrontés à toute une série de problèmes et de conséquences qui, selon les recherches, sont liés à la procrastination, notamment de moins bons résultats aux examens, des revenus plus faibles, un manque de sommeil et une [santé mentale et physique précaire]

La procrastination peut être pénible et extrêmement difficile à gérer. Cela s’explique en grande partie par le fait que bon nombre des idées que l’on entend à propos de ce comportement courant sont erronées.




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La plus grande fausseté est peut-être l’idée selon laquelle la procrastination découle de la paresse ou d’un manque d’intérêt. Selon cette interprétation erronée, les personnes qui procrastinent n’ont qu’à « faire plus d’efforts ». De telles perceptions peuvent entraîner des sentiments de culpabilité et de honte.

En réalité, les procrastinateurs ont généralement l’intention de travailler tout aussi fort que leurs pairs – voire plus. Mais une caractéristique déterminante de la procrastination est le fossé entre les intentions et les actions. Non seulement « simplement essayer plus fort » ne fonctionne pas, mais cela se retourne souvent contre nous, en nous détournant des solutions qui fonctionnent.

Qu’est-ce qui cause réellement la procrastination ?

Fondamentalement, notre cerveau est programmé pour privilégier ce qui nous fera nous sentir mieux immédiatement, plutôt que ce qui nous fera nous sentir mieux à long terme et dans l’ensemble.

Ainsi, lorsque nous craignons qu’une action soit pénible ou difficile, notre cerveau nous pousse à la retarder par mécanisme de défense, afin de repousser la douleur que nous redoutons.

Cela peut se produire lorsque nous avons l’impression que la matière à étudier sera source de frustration ou qu’un examen à venir sera particulièrement stressant. Ou encore, nous pouvons craindre que notre rédaction ou notre présentation ne soit pas parfaite.

Le perfectionnisme peut s’avérer particulièrement problématique lorsque nous craignons que notre travail soit critiqué par les autres, que cela risque ou non de se produire dans la réalité.

Notre cerveau peut être encore plus désorienté lorsque nous sommes confrontés à des alternatives tentantes dont nous savons qu’elles nous procureront une satisfaction immédiate, comme les flux des médias sociaux qui sont hyper-optimisés pour capter notre attention le plus longtemps possible.

D’autres facteurs peuvent rendre encore plus difficile de réorienter notre esprit lorsque nous repoussons une échéance. L’un des principaux facteurs est la fatigue ou, pire encore, l’épuisement professionnel, à force de travailler trop, pendant trop longtemps, à des tâches particulièrement épuisantes.

Cela peut entraîner un cercle vicieux. Nous sommes trop épuisés pour faire ce que nous devons faire, alors nous remettons cela à plus tard, ce qui nous stresse et nous épuise davantage, renforçant ainsi l’emprise de la procrastination.

Une explication de la procrastination. Vidéo : TED-Ed.

Des études ont également établi un lien entre la procrastination et le TDAH, un trouble neurodéveloppemental qui peut rendre plus difficile pour certaines personnes de s’en tenir à une tâche particulière.




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Heureusement, tout comme une mauvaise compréhension de la procrastination peut nous mettre sur la mauvaise voie pour la surmonter, en comprendre les véritables raisons peut nous aider à y mettre fin.

Comment cesser de procrastiner

Il existe de nombreuses raisons de procrastiner, et chacune d’entre elles peut nécessiter une solution différente. Commencez par vous demander pourquoi vous procrastinez cette fois-ci : la raison n’est pas toujours la même.

Êtes-vous épuisé ? Êtes-vous distrait par votre téléphone ? Avez-vous peur de faire des erreurs ? Ou bien y a-t-il un autre problème, ou une combinaison de problèmes, qui vous empêchent d’accomplir la tâche que vous devez accomplir, ou d’atteindre l’objectif que vous vous êtes fixé ?

Si vous avez des doutes, essayez de comparer les situations où vous êtes passé à l’action avec celles où vous avez sans cesse retardé les choses. Quelle était la différence ?

Sinon, imaginez qu’un ami se trouve dans une situation similaire et réfléchissez plutôt à son problème. Prendre cette distance psychologique pourrait vous aider à y voir plus clair.

Ensuite, demandez-vous quel changement vous pourriez apporter dès maintenant pour augmenter vos chances de mener à bien cette tâche. Il est vrai que certains sont plus faciles à mettre en œuvre que d’autres.

Si votre téléphone vous distrait, par exemple, éteignez-le avant de commencer la tâche. Si vous travaillez dans une bibliothèque ou un café, rangez votre téléphone dans votre sac dès que vous vous asseyez.

Si le problème réside dans la crainte d’une issue particulière, c’est plus difficile. Mais essayez de vous poser la question suivante : quelle est, en réalité, la probabilité que ce que vous redoutez le plus se produise réellement ? Souvent, c’est beaucoup moins probable, ou moins effrayant, que vous ne le pensez.

Une autre stratégie consiste à passer en revue ce scénario catastrophe, en réfléchissant à la façon dont vous pourriez en atténuer les répercussions négatives s’il venait à se produire.


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J’aborde d’autres causes de la procrastination, ainsi que d’autres solutions pour y remédier, dans mon nouveau livre, Solving Procrastination : The Science of Why We Put Things Off and How to (Finally !) Stop (Vaincre la procrastination : la science qui explique pourquoi on repousse les tâches, et comment (enfin !) y mettre fin.)

Voici quelques suggestions en bref :

  • Décomposez les tâches floues en micro-étapes gérables, afin que votre cheminement vous semble clair et réalisable.

  • Renforcez votre confiance en vous en identifiant et en remportant des victoires régulières, afin de faire taire le pessimiste intérieur qui vous freine.

  • Organisez votre horaire en fonction de vos rythmes de productivité, afin de travailler en harmonie avec vos préférences naturelles, et non à leur encontre.

Avant tout, vaincre la procrastination ne se résume jamais simplement à « faire plus d’efforts ». Il s’agit plutôt de cerner les véritables raisons pour lesquelles vous avez tendance à procrastiner – puis de les résoudre à l’aide des techniques qui vous conviennent le mieux.


Cet article fait référence à un livre mentionné à des fins rédactionnelles et contient un lien vers bookshop.org. Si vous cliquez sur ce lien et effectuez un achat sur bookshop.org, The Conversation UK pourrait toucher une commission.

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tamar Shatz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche. Il est l’auteur de « Solving Procrastination: The Science of Why We Put Things Off and How to (Finally!) Stop », publié par Penguin Random House.

– ref. Les vraies raisons pour lesquelles vous procrastinez – et comment y remédier, selon la science – https://theconversation.com/les-vraies-raisons-pour-lesquelles-vous-procrastinez-et-comment-y-remedier-selon-la-science-290507

Un site archéologique marocain qui réécrit l’histoire du Maghreb… Ce que nous apprend la découverte d’un ancien rempart

Source: The Conversation – in French – By Giulio Lucarini, Senior Researcher, Institute of Heritage Science, National Research Council (CNR)


L’ESSENTIEL

  • Oued Beht, au Maroc, abritait un important centre agricole et artisanal dès le Néolithique.

  • Le rempart vieux de 4 000 ans mis au jour révèle une société complexe et organisée.

  • Réoccupé au Moyen Âge, le site éclaire l’évolution des sociétés du Maghreb.


À Oued Beht, dans les collines du nord-ouest du Maroc, au-dessus du fleuve qui a donné son nom au site, des fouilles ont récemment révélé un pan jusqu’ici méconnu de l’histoire de la région. La découverte d’un vaste édifice montre qu’au IIe millénaire avant notre ère, les communautés d’Afrique du Nord-Ouest transformaient déjà leur environnement et entretenaient des échanges au sein de vastes réseaux méditerranéens.

Les recherches précédemment menées par le projet archéologique d’Oued Beht avaient déjà mis au jour ce qui constitue probablement le plus ancien et le plus vaste complexe agricole jamais découvert en Afrique en dehors de la vallée du Nil. Il daterait d’environ 5 400 à 4 900 ans. De nouvelles fouilles, auxquelles nous avons participé, ont été menées en 2023 et nous ont permis de mieux comprendre le site.

Notre nouvelle étude met en lumière la plus ancienne construction de grande ampleur probablement défensive connue à ce jour en Afrique du Nord, hors de la vallée du Nil. Elle daterait d’environ 4 000 à 3 500 ans.

On ignore précisément contre quelles menaces ces structures semblables à des remparts avaient été érigées. Elles témoignent probablement d’une concurrence croissante pour le contrôle des terres, des ressources et peut-être des voies de circulation, plutôt que de la crainte d’« envahisseurs ». De telles constructions laissent penser que les communautés ressentaient le besoin de se protéger ou d’affirmer leur pouvoir sur des lieux stratégiques.

Cette découverte atteste l’existence d’une architecture défensive organisée au Maghreb bien plus tôt qu’on ne le pensait. Elle révèle aussi que les sociétés de la région étaient alors plus complexes et mieux structurées qu’on ne l’imaginait.

Notre étude montre également qu’entre le XIe et le XIIIe siècle, le promontoire d’Oued Beht a retrouvé une place centrale. L’ancienne structure défensive a été reconstruite, un hameau ou une ferme s’est établi sur une colline voisine et un cimetière a été aménagé entre les deux.

Ensemble, ces découvertes offrent un rare aperçu archéologique des communautés rurales aussi bien à la préhistoire qu’u Moyen Âge. Elles nous aident à comprendre comment ces sociétés se sont développées et ont perduré dans une région trop souvent oubliée des livres d’histoire.

Un foyer majeur de la préhistoire au Maghreb

Pendant longtemps, la fin de la préhistoire au Maghreb – la région d’Afrique du Nord qui comprend le Maroc, l’Algérie et la Tunisie – est restée mal connue. Comparées à celles de régions voisines, comme la péninsule Ibérique ou la région d’Athènes, les données archéologiques étaient souvent fragmentaires. Mais ces dernières années, la situation a radicalement changé.

Les fouilles menées à Oued Beht ont révélé une importante concentration d’activités humaines sur une superficie d’au moins dix hectares. La première grande phase d’occupation remonte au milieu du IVe et au début du IIIe millénaire avant notre ère, soit à la fin du Néolithique.

L’étude des restes de végétaux et d’animaux datant de cette époque indique qu’une communauté d’agriculteurs y cultivait notamment de l’orge et du blé. Ses habitants exploitaient également des plantes sauvages et élevaient du bétail.

Le site était également un important centre de production artisanale. Des milliers de haches en pierre polie et d’autres outils y ont été découverts, ainsi que des poteries finement façonnées, parfois ornées de motifs peints.

On ignore encore si Oued Beht était alors un village occupé en permanence, un lieu de rassemblement saisonnier ou un type de site moins familier. Mais il occupait manifestement une place majeure dans le paysage du nord-ouest du Maroc.

Le rempart défensif

La présence de levées de terre et de murs potentiellement anciens avait été signalée dès les années 1930. L’archéologue français Armand Ruhlmann avait alors décrit un ensemble de trois murs, le quatrième côté étant protégé par l’escarpement naturel du promontoire. Il y voyait un dispositif défensif de type « éperon barré ». Jusqu’à présent, toutefois, la nature exacte et la datation de ces vestiges restaient incertaines.

De nouvelles fouilles ont confirmé l’existence d’un fossé, d’un rempart et d’un mur construits en plusieurs étapes dans une partie étroite de la crête d’Oued Beht, entre le fleuve et un ravin. Ce dispositif isolait et protégeait l’extrémité sud du promontoire. La datation au carbone 14 des dépôts associés à ces structures nous a permis d’en établir la chronologie.

Ces datations situent la construction initiale de cet ouvrage à une époque correspondant à l’âge du bronze dans le reste de la Méditerranée occidentale. Il s’agit donc du plus ancien ouvrage défensif attesté en Afrique du Nord en dehors de l’Égypte.

À quoi servait cet ouvrage ?

Cette structure soulève d’importantes questions sur la société qui l’a édifiée. La construction d’un système associant rempart et fossé nécessitait de la planification, de la coordination et la mobilisation d’une importante main-d’œuvre. Elle témoigne donc de l’existence d’une communauté capable de mener des projets de construction complexes.

Au cours de la première phase d’occupation, au Néolithique, les activités se concentraient dans la partie nord du site d’Oued Beht, plus vaste et plus ouverte. À l’époque étudiée dans notre nouvelle étude, elles s’étaient déplacées vers la crête méridionale, plus étroite et plus facile à défendre. Cette évolution pourrait traduire un changement dans les stratégies d’occupation du territoire.

Des liens avec le monde méditerranéen

Le IIe millénaire avant notre ère est une période de profonds bouleversements dans l’ensemble du bassin méditerranéen. Dans le sud de la péninsule ibérique, les sociétés argariques – entre 2200 et 1550 avant notre ère – développaient des habitats complexes, souvent établis au sommet de collines. Elles se caractérisaient par une architecture planifiée, une métallurgie avancée, notamment dans la production du bronze, et de fortes hiérarchies sociales, perceptibles dans les pratiques funéraires. Ces communautés aménageaient fréquemment des sites fortifiés et des habitats stratégiquement situés, qui leur permettaient de contrôler les territoires environnants.

De plus en plus d’indices montrent que les communautés d’Afrique du Nord-Ouest étaient intégrées à de vastes réseaux méditerranéens, notamment avec les territoires correspondant aujourd’hui à l’Espagne et au Portugal. Les découvertes d’Oued Beht confirment que le Maghreb n’était pas isolé, mais participait pleinement aux transformations qui façonnaient alors la Méditerranée occidentale.

Le système défensif du site pourrait ainsi témoigner de profondes évolutions dans l’organisation sociale et les relations entre les communautés de la région : une concurrence croissante pour l’accès aux ressources, le contrôle des voies de circulation et l’émergence de formes de pouvoir plus structurées.

Réécrire l’histoire

Les découvertes d’Oued Beht montrent combien l’histoire ancienne de l’Afrique du Nord reste encore à explorer. Le rempart témoigne de la capacité des communautés de la région à coordonner de vastes chantiers. Il révèle aussi des transformations sociales que l’on commence tout juste à entrevoir.

Les vestiges médiévaux montrent que le promontoire a de nouveau été occupé plusieurs siècles après l’abandon de l’habitat préhistorique. Oued Beht n’a donc pas connu une seule période d’occupation : différentes communautés ont choisi ce même lieu au fil des millénaires.

À mesure que les recherches progresseront, ce site pourrait devenir essentiel pour comprendre comment les sociétés du Maghreb ont évolué, des premières communautés agricoles au monde rural médiéval.

The Conversation

Giulio Lucarini a reçu, pour le projet OBAP, des financements du ministère italien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale (MAECI), du Conseil national de la recherche italien et du ministère italien de l’Université et de la Recherche (MUR), par l’intermédiaire de l’ISMEO – Association internationale d’études méditerranéennes et orientales, à Rome. Il est affilié à l’ISMEO.

Cyprian Broodbank a reçu, pour le projet OBAP, des financements du British Institute for Libyan and Northern African Studies, du programme de recherche en sciences humaines de l’Université de Cambridge et du McDonald Institute for Archaeological Research. Il est administrateur du Mediterranean Archaeological Trust et du Museum of London Archaeology.

Toby C. Wilkinson est affilié au McDonald Institute for Archaeological Research de l’Université de Cambridge et à l’Institut catalan d’archéologie classique (ICAC).

– ref. Un site archéologique marocain qui réécrit l’histoire du Maghreb… Ce que nous apprend la découverte d’un ancien rempart – https://theconversation.com/un-site-archeologique-marocain-qui-reecrit-lhistoire-du-maghreb-ce-que-nous-apprend-la-decouverte-dun-ancien-rempart-292250

En Antarctique, le guano des manchots devient rose, et ce n’est pas une bonne nouvelle

Source: The Conversation – France (in French) – By Casey Youngflesh, Assistant Professor of Biological Sciences, Clemson University

Un manchot Adélie nageant dans l’océan. Casey Youngflesh, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Les images satellite permettent de suivre l’évolution des colonies de manchots Adélie, et notamment l’évolution de la couleur de leurs excréments.

  • Des chercheurs ont remarqué que le guano des oiseaux de certaines colonies devient rose, ce qu’ils rattachent à un changement de régime alimentaire, basculant des poissons vers le krill, plancton des mers froides formé de petits crustacés.

  • Ce changement alimentaire n’est pas trivial : les poussins nourris au krill sont plus légers que ceux nourris aux poissons à l’âge adulte et ont moins de chances de survie à l’âge adulte.


La couleur des excréments de manchots Adélie, observée depuis l’espace, offre un bon aperçu de l’évolution de l’écologie et de l’environnement de l’Antarctique au fil du temps.

Les manchots Adélie comptent parmi les prédateurs les plus nombreux de l’océan Austral. Ils se nourrissent dans l’océan, mais nichent sur des affleurements rocheux disséminés tout autour du continent antarctique.

Les colonies de manchots comptent souvent des centaines de milliers d’oiseaux nicheurs, qui produisent une grande quantité de guano, à tel point qu’il est facilement identifiable depuis l’espace, grâce aux satellites Landsat de la Nasa.

 Une vue satellite d’un groupe de petites îles, entre lesquelles flotte de la glace, montre que certaines de ces îles sont roses, tandis que d’autres ne le sont pas
Un graphique de la Nasa montre plusieurs des îles Danger, en Antarctique, désormais teintées de rose par le guano des manchots Adélie, dont le régime alimentaire est riche en krill. Sans ces colonies, ces îles ressembleraient davantage à l’île Darwin.
NASA Earth Observatory/Michala Garrison

Une équipe multidisciplinaire de chercheurs, que j’ai dirigée, a utilisé des milliers d’images satellite remontant jusqu’aux années 1980 pour étudier ces traces de guano de manchots. L’enjeu était de déterminer le régime alimentaire de ces oiseaux et son évolution, en fonction des changements environnementaux. Ces derniers ont en effet des répercussions sur leur survie.

Nous avons notamment constaté que, lorsqu’une colonie est entourée de glace de mer abondante, les manchots Adélie qui y vivent ont tendance à se nourrir davantage de petits poissons. Lorsque la banquise est moins abondante, ils dépendent davantage du krill, ces petits crustacés ressemblant à des crevettes.




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La couleur de la nourriture et celle des excréments

Le krill possède un exosquelette rose que les manchots ne digèrent pas entièrement, ce qui confère à leur guano une teinte rosée. C’est justement la couleur du guano qui nous permet de déterminer ce que mangent les manchots.

Cette méthode s’appuie sur une approche quantitative que nous avons mise au point, qui consiste à analyser la couleur du guano et à établir un lien entre celle-ci et la part du krill dans le régime alimentaire des manchots.

Pour établir ce lien, nous avons collecté du guano de manchot à plusieurs endroits. À l’aide d’un spectromètre, nous avons déterminé la couleur de chaque échantillon telle qu’un satellite la percevrait. Cette opération a été réalisée dans un petit laboratoire de fortune installé à bord d’un navire en Antarctique, qui sent probablement encore aujourd’hui le guano de manchot. Nous avons également analysé la composition de ce guano, à l’aide d’outils issus de la chimie environnementale, afin de déterminer le régime alimentaire à l’origine de cette couleur.

Une personne est penchée au-dessus d’une table sur laquelle sont disposés plusieurs petits morceaux de tissu de différentes couleurs
Casey Youngflesh étale du guano de manchot afin de préparer son analyse.
Casey Youngflesh, CC BY

Ces informations, associées à une modélisation statistique, nous ont permis de déterminer ce que mangent les manchots en nous basant sur la couleur de leur guano telle qu’observée par satellite. Plus largement, cela nous donne un aperçu de ce qui se passe au sein du réseau trophique (c’est-à-dire, le réseau de relations prédateurs/proies de l’écosystème, ndlt) marin antarctique dans son ensemble, des informations qui resteraient autrement cachées sous la surface de l’océan austral. À notre connaissance, il s’agit de la première initiative visant à surveiller directement, depuis l’espace, ce que mangent ces animaux.

Une vue aérienne montre deux cercles formés par une colonie de manchots sur la terre ferme, près d’un rivage rocheux et glacé
Une photo prise par un drone montre à quel point les colonies de manchots, en bas à gauche, se distinguent par leur couleur du terrain environnant.
Thomas Sayre-McCord/WHOI/MIT, CC BY

À partir des données issues d’environ 4 000 images satellite, nous avons pu étudier les variations du régime alimentaire des manchots dans le temps et dans l’espace. De fait, nous avons constaté que les manchots se nourrissent effectivement d’aliments différents selon les régions du continent antarctique et que leur alimentation varie aussi bien au cours de l’année que d’une année à l’autre.

Les relations entre banquise, les réseaux trophiques et les populations de manchots

Nos données montrent comment le changement climatique modifie le régime alimentaire des manchots et comment le réseau trophique antarctique, dans son ensemble, évolue en conséquence.

Depuis les années 2010, la banquise a connu un recul spectaculaire en Antarctique, plusieurs années ayant enregistré de nouveaux records historiques de couverture minimale. Moins de glace de mer signifie moins de poissons, ce qui est une mauvaise nouvelle pour les manchots : les poussins de manchots Adélie sont généralement plus lourds lorsqu’ils sont nourris au poisson plutôt qu’au krill. De plus, les poussins plus lourds ont davantage de chances de survivre jusqu’à l’âge adulte.

Nos résultats montrent que dans les régions où les manchots consomment moins de poissons, leur nombre a diminué au cours des dernières décennies sur l’ensemble de l’aire de répartition de l’espèce. À l’inverse, les colonies de manchots qui consomment davantage de poissons ont davantage de chances de rester stables ou de s’agrandir.

De nombreux manchots sont perchés au-dessus de leurs poussins, au milieu des rochers, de la terre et du guano
Une colonie de manchots Adélie avec leurs poussins, sur l’île du Roi-George, en Antarctique.
Michael Polito, University of California Santa Cruz, CC BY

Malheureusement, le recul à large échelle de la banquise devrait se poursuivre à l’avenir. Les manchots Adélie sont également confrontés aujourd’hui à une concurrence accrue de la part d’autres espèces marines – sans parler des humains – pour l’accès aux poissons et au krill.

Une photo en gros plan montre un manchot penché en avant, le bec ouvert, face à deux minuscules poussins gris et noirs qui tendent la tête vers lui, la bouche grande ouverte
Un manchot Adélie adulte nourrit deux petits sur l’une des îles Danger, en Antarctique.
Michael Polito, University of California Santa Cruz, CC BY

Par exemple, dans la région de la péninsule antarctique, située juste au sud de l’Amérique du Sud, les populations de baleines à fanons, qui se nourrissent principalement de krill, ont considérablement augmenté depuis la fin de la chasse commerciale à la baleine il y a plusieurs décennies. Dans le même temps, les manchots papous ont étendu leur aire de répartition vers le sud, en direction de l’Antarctique à mesure que le climat se réchauffe, ce qui augmente le nombre de prédateurs chassant dans ces eaux.

Les chalutiers pêchent désormais également de grandes quantités de krill destinés à l’alimentation des poissons et à la fabrication de compléments alimentaires pour l’humain, ce qui pourrait exercer une pression supplémentaire sur les manchots Adélie dans ces régions.

Une découverte rendue possible par les images satellite

Ce n’est qu’en exploitant des milliers d’images satellite que notre équipe de recherche a pu comprendre comment le régime alimentaire des manchots Adélie varie selon les différentes zones de répartition de l’espèce, comment il évolue au fil des saisons et comment il s’adapte aux changements environnementaux observés au cours des dernières décennies.

Les informations fournies par les satellites sont particulièrement précieuses pour les régions isolées et difficiles d’accès telles que l’Antarctique. Les autres méthodes de collecte de ces données nécessiteraient des moyens considérables en termes de personnel, de planification, de déplacements et de logistique de survie.

À mesure que les technologies satellitaires continuent de s’améliorer, avec une résolution toujours plus élevée, des intervalles plus courts entre les prises d’images et de nouveaux capteurs destinés à la collecte d’informations, de nouvelles possibilités s’offrent à nous, chercheurs, pour transformer en profondeur la manière dont nous surveillons certaines espèces sauvages, fournissant ainsi des informations essentielles sur l’évolution du monde et sur la manière dont l’humanité pourrait s’adapter à ces changements.

The Conversation

Casey Youngflesh a reçu des financements de la NASA.

– ref. En Antarctique, le guano des manchots devient rose, et ce n’est pas une bonne nouvelle – https://theconversation.com/en-antarctique-le-guano-des-manchots-devient-rose-et-ce-nest-pas-une-bonne-nouvelle-292258

« Tu souffres de bouffées de chaleur ? » La ménopause, ce tabou qui creuse les inégalités au travail

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sophie Hennekam, Associate Professor in Human Resource Management, specialized in Diversity Management, Audencia

La ménopause agit comme un révélateur puissant d’inégalités sociales et professionnelles déjà existantes. Une étude menée dans plusieurs pays, sur trois continents, suggère que, loin d’être une simple transition biologique, elle met en lumière la manière dont le genre, la classe sociale, la culture et l’organisation du travail s’entrecroisent pour façonner les parcours professionnels des femmes.


La ménopause est encore largement pensée comme une question médicale individuelle.

Pourtant, nous montrons dans notre recherche qu’elle est avant tout une expérience sociale, profondément marquée par la culture et la classe sociale, avec des conséquences très différenciées sur les carrières des femmes.

La ménopause ne produit pas, à elle seule, ces inégalités. Elle révèle et amplifie des mécanismes déjà à l’œuvre, dont les effets diffèrent selon les ressources professionnelles, sociales et culturelles dont disposent les femmes.

En France, la ménopause au travail commence tout juste à émerger dans le débat public, alors même qu’elle concerne 17 millions de femmes. Chaque année, environ 500 000 femmes entrent dans cette période de leur vie ; 87 % d’entre elles indiquent des incidences sur leur activité professionnelle. Le nombre de femmes en emploi concernées ne cesse d’augmenter, sous l’effet du vieillissement de la population active et du recul de l’âge de départ à la retraite.

Longtemps tabou, ce sujet suscite désormais un intérêt politique croissant. En avril 2025, un rapport parlementaire a formulé 25 propositions visant à mieux intégrer la ménopause dans les politiques de ressources humaines et à améliorer les conditions de travail des salariées concernées. Il marque une prise de conscience certes tardive, mais indispensable.

Notre recherche s’appuie sur 205 témoignages de femmes en emploi dans plusieurs pays, notamment en Chine, en Afrique du Sud, aux États-Unis, au Zimbabwe et en Zambie. Elle analyse la manière dont elles vivent cette transition et met en évidence un constat central : les effets professionnels de la ménopause sont profondément inégalitaires.

Médicalisation de la ménopause

La ménopause n’est pas interprétée de manière universelle. Elle est principalement appréhendée dans de nombreux contextes occidentaux à travers un prisme biomédical, qui met l’accent sur les symptômes, la fatigue ou la baisse de performance.




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Même si les répercussions de la ménopause sur la santé des femmes ne doivent être ni ni niés ni minorés, cette médicalisation contribue à renforcer les stéréotypes liés à l’âge et au genre tout en alimentant des formes de stigmatisation au travail, en particulier dans les environnements compétitifs.

À l’inverse, dans les contextes africains et asiatiques analysés, la ménopause est perçue comme une transition sociale, parfois associée à un statut symbolique renforcé ou à une reconnaissance accrue. Certaines femmes interrogées décrivent cette période comme une étape de redéfinition de soi, y compris sur le plan professionnel. Une première femme interviewée témoigne :

« Après avoir traversé ces changements physiques et émotionnels, je me sens mieux armée pour gérer le stress et les situations difficiles. Je suis également devenue plus empathique envers les personnes confrontées à des difficultés personnelles, ce qui a renforcé mes compétences en matière de communication et de leadership. De plus, la ménopause m’encourage à fixer des limites plus saines et à donner la priorité à prendre soin de moi. »

Plus grande difficulté avec des emplois physiques

Sur tous les continents, en revanche, les femmes qui cumulent plus fréquemment des emplois physiquement exigeants, peu flexibles et offrant peu de marges de négociation, assument davantage de responsabilités domestiques. Ce phénomène est largement documenté dans la littérature sociologique, notamment par les chercheuses Jan Windebank ou Tracey Warren.

Pour ces femmes, les symptômes de la ménopause peuvent devenir particulièrement difficiles à gérer. Elles disposent de moins de ressources organisationnelles et se sentent souvent moins légitimes à demander des aménagements.

Une personne interviewée rappelle que :

« Le plus dur, c’est sans aucun doute le travail physique. Je me fatigue assez vite et j’ai ensuite des bouffées de chaleur si, par exemple, je dois aider quelqu’un à prendre son bain. »

Auto-exclusion professionnelle

La sévérité des symptômes peut affecter la santé, la productivité et la présence au travail). Notre recherche met surtout en évidence un phénomène plus discret : l’auto-exclusion professionnelle.

« Je pense que la ménopause m’a empêchée de postuler à d’autres emplois auxquels j’aurais pu prétendre. Cela me rend très peu sûre de moi et limite mes choix », relate une personne interviewée.

De nombreuses femmes expliquent renoncer à des opportunités de promotion, de mobilité ou de formation, non par manque de compétences, mais par une anticipation d’un coût personnel trop élevé. Ce mécanisme marque particulièrement les trajectoires professionnelles féminines en contexte de précarité.

« Je pense que depuis que je suis entrée en périménopause, je m’intéresse moins à l’évolution de ma carrière. J’ai l’impression de n’avoir plus rien à apporter à un poste à plus grandes responsabilités. J’ai perdu la confiance que j’avais autrefois… Je me demande sans cesse si je fais bien mon travail », souligne une autre personne interviewée.

Logique implicite d’adaptation individuelle

La ménopause devient un enjeu relevant de l’organisation du travail. Nous mettons en lumière que les difficultés rencontrées par les femmes tiennent moins aux symptômes eux-mêmes qu’à l’articulation entre les contraintes professionnelles et les ressources organisationnelles disponibles.

« Je n’ai pas parlé de mes symptômes à mon employeur. Mais si je le faisais, je ne recevrais aucun soutien », exprime une personne interviewée.

Les réponses organisationnelles reposent largement sur une logique implicite d’adaptation individuelle, supposant que les salariées disposent des marges de manœuvre nécessaires pour ajuster leur activité ou solliciter du soutien. Ces marges sont socialement différenciées :

  • les femmes les mieux dotées en ressources professionnelles et organisationnelles sont davantage en mesure de composer avec la ménopause ;

  • celles occupant des positions plus contraintes se trouvent plus exposées à la fatigue morale et au retrait professionnel.

En ce sens, les politiques organisationnelles existantes tendent à bénéficier prioritairement aux femmes disposant déjà de ressources, laissant de côté celles qui en auraient pourtant le plus besoin. Ceci confirme les appels récents à reconnaître la ménopause comme une véritable question de travail.

Ce que la ménopause révèle des inégalités au travail

Les effets de la ménopause ne sont ni uniformes ni automatiques. Ils dépendent largement des ressources disponibles – individuelles, sociales et organisationnelles – dont disposent les femmes pour y faire face.

Celles qui occupent des emplois autonomes, mieux reconnus et plus flexibles peuvent plus facilement ajuster leur activité, mobiliser du soutien ou redéfinir leur trajectoire professionnelle. À l’inverse, les femmes cantonnées à des postes contraints et moins aménageables se trouvent exposées à une dégradation de leurs conditions de travail et à des arbitrages défavorables pour leur carrière.

La ménopause apparaît comme un moment critique où des inégalités jusqu’alors latentes deviennent visibles : renoncements à des opportunités professionnelles, auto-exclusion de certaines trajectoires. Ces mécanismes contribuent à renforcer les écarts déjà observés en matière de progression de carrière, de reconnaissance et de santé au travail.

Penser la ménopause autrement, c’est dépasser une approche strictement individuelle ou médicale pour l’envisager comme un enjeu organisationnel et social à part entière. Cela implique de concevoir des politiques de ressources humaines capables de tenir compte de la diversité des situations vécues par les femmes, en intégrant explicitement les dimensions de conditions de travail et de culture organisationnelle.

À ce titre, la ménopause constitue un levier essentiel pour repenser les politiques d’égalité professionnelle, de santé au travail et de maintien en emploi des femmes tout au long de leur carrière.


Cet article a été corédigé avec Bruno Felix, professeur à Fundação Dom Cabral au Brésil.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. « Tu souffres de bouffées de chaleur ? » La ménopause, ce tabou qui creuse les inégalités au travail – https://theconversation.com/tu-souffres-de-bouffees-de-chaleur-la-menopause-ce-tabou-qui-creuse-les-inegalites-au-travail-281810

Une nouvelle carte du monde agrandit l’Afrique : pourquoi tant de remous ? Les cartographes s’expliquent

Source: The Conversation – in French – By Jack Swab, Assistant Professor Department of Geography & Sustainability, University of Tennessee

L’ONU a adpté une résoluton non contraignante en faveur de la projection « Equal Earth ». Cette carte représente plus fidèlement la taille réelle des terres émergées. La projection couramment utilisée aujourd’hui, appelée « projection de Mercator », exagère considérablement la superficie des terres situées près des pôles Nord et Sud, ce qui donne l’impression que « l’Afrique est beaucoup plus petite ».

Dans la projection de Mercator, les pays situés près des pôles Nord et Sud peuvent apparaître avec une taille de deux à quatorze fois plus grande que leur taille réelle. Dans la projection « Equal Earth », ces distorsions sont réduites. L’Afrique y apparaît ainsi plus grande par rapport aux autres régions.

Nous avons demandé à Jack Swab et Derek Alderman, cartographes et géographes qui étudient le pouvoir social et communicatif des cartes, de nous expliquer ce phénomène.


Qu’est-ce qu’une projection cartographique ?

Une projection cartographique est une technique utilisée par les cartographes (créateurs de cartes) pour représenter la terre, qui est ronde et en trois dimensions, sur une carte plate en deux dimensions. C’est ce que nous voyons accroché aux murs et sur les écrans d’ordinateurs. Lorsque les cartographes aplatissent le globe, la carte subit des déformations, ce qui modifie les formes et les superficies. Il n’existe aucune projection cartographique qui ne déforme pas la Terre, mais certaines projections sont mieux adaptées à certains usages que d’autres.

Le travail d’un cartographe consiste à choisir parmi les centaines de projections cartographiques différentes, en tenant compte de l’objet de la carte et de son utilisation prévue. Aucune projection n’est idéale pour toutes les utilisations. Cette nouvelle projection « Equal Earth » est mieux adaptée que la projection de Mercator pour produire des cartes du monde à l’échelle globale à des fins éducatives, de communication publique et d’élaboration des politiques.

La projection « Equal Earth » favorise une compréhension géographique plus précise des tailles relatives des pays et des continents. Elle offre au grand public une perspective plus juste pour comparer les régions en termes de population, d’environnement, de développement, de politique et d’autres tendances mondiales.

La projection de Mercator est-elle encore utile ?

Bien que la projection de Mercator ne soit pas adaptée pour représenter la taille des terres émergées de la planète, elle ne disparaîtra pas pour autant. Elle est par exemple très utile à des fins de navigation, car elle permet de conserver la précision d’un relèvement à la boussole entre deux points sans avoir à le recalculer.

C’est pourquoi la plupart des plateformes cartographiques en ligne, telles que Google Maps ou Apple Maps, s’appuient sur une variante de la projection de Mercator pour fournir des itinéraires. Utiliser la projection « Equal Earth » pour la navigation ne serait pas aussi efficace que la projection de Mercator.

Comment la projection « Equal Earth » sera-t-elle utilisée ?

La production de cartes est décentralisée. Il n’existe pas d’autorité unique qui décide du choix de la projection cartographique à utiliser. L’ONU a simplement entériné le message général selon lequel la projection « Equal Earth » est une projection plus juste qui représente de manière plus équitable la taille réelle de la planète Terre. Et bien que cette initiative se déroule à l’échelle mondiale, des mouvements sont en cours au sein des communautés cartographiques pour faire de la projection « Equal Earth » la projection cartographique mondiale par défaut.

La résolution de l’ONU ne suffira pas à elle seule à faire de la projection « Equal Earth » une projection adoptée à l’échelle mondiale.

Cela nécessite une révision délibérée des cartes utilisées dans les manuels scolaires, les bases de données, les productions médiatiques et les discussions diplomatiques, ce qui exige un investissement en main-d’œuvre et en ressources financières.

La projection « Equal Earth » a été développée par des cartographes et est devenue populaire dans le milieu depuis son lancement en 2018. Il est désormais possible d’acheter des cartes murales utilisant la projection « Equal Earth ». Elle a également déjà été utilisée par différents médias. Cela dit, il revient à chacun de faire le choix d’utiliser « Equal Earth » ou d’autres types de projection.

Pourquoi la projection « Equal Earth » a-t-elle suscité des résistances ?

La résistance à la projection « Equal Earth » a été assez limitée. Il y a eu plusieurs abstentions lors du vote à l’Assemblée générale des Nations unies, mais la plupart étaient motivées par d’autres raisons. L’Ukraine, par exemple, a exprimé des inquiétudes concernant la représentation de la péninsule de Crimée, objet de litige, sur la carte, que le site web de la projection « Equal Earth » présente comme un territoire dont le statut est contesté .

Cela a suscité une réaction de la Russie, ainsi que des remarques d’autres nations concernant des territoires disputés. Étant donné que la résolution de l’ONU portait sur la manière de représenter le monde et non sur des frontières politiques spécifiques (un point sur lequel la Russie et l’Ukraine s’accordaient), ces discussions relevaient davantage de prises de position géopolitiques sur des questions qui ne relevaient pas de la cartographie.

Le seul cas à part, et le seul vote « contre » la projection « Equal Earth », est venu des États-Unis. Ce pays a affirmé que la proposition s’inscrivait dans le cadre d’un « projet radical et idéologique » qui n’avait pas sa place dans les débats des Nations Unies. Les délégués américains ont contesté les formulations établissant un lien entre les distorsions de la projection de Mercator et les héritages coloniaux ainsi que la marginalisation de l’Afrique. Cela n’a rien de surprenant, puisque l’administration actuelle nie l’existence de systèmes structurels d’inégalité.

Il est difficile de ne pas remarquer l’hypocrisie à l’œuvre. Les États-Unis souhaitent que les autres pays ne discutent pas des implications politiques de la cartographie, alors même que le président Trump s’adonne à sa propre réinterprétation nationaliste de la carte. Il a unilatéralement rebaptisé le golfe du Mexique «golfe d’Amérique» et le lac Ontario en lac Amérique, pour des raisons idéologiques évidentes et sans consultation internationale.

En quoi cette nouvelle carte est-elle importante pour changer la perception mondiale du monde ?

L’argument avancé par les pays africains était que la projection « Equal Earth » constitue une forme de « justice cognitive ».

La justice cognitive reconnaît que les gens assimilent souvent le pouvoir et la valeur des lieux à leur taille apparente sur les cartes. La perception traditionnelle de l’Afrique comme un continent plus petit que l’Europe ou l’Amérique du Nord renforce l’idée que ces régions du monde sont plus importantes.

La projection « Equal Earth » pourrait faciliter l’enseignement, la diffusion et la discussion d’une vision différente de l’Afrique et de son importance dans le monde. Aujourd’hui, les pays africains comptent parmi les économies et les populations qui connaissent la plus forte croissance au monde.

Les projections cartographiques ne peuvent à elles seules changer les mentalités. Cependant, alors que les pays africains cherchent à exercer une plus grande influence dans les affaires internationales, corriger la carte mentale des dirigeants mondiaux constitue une étape importante pour mettre en avant la pertinence et les droits du continent.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Une nouvelle carte du monde agrandit l’Afrique : pourquoi tant de remous ? Les cartographes s’expliquent – https://theconversation.com/une-nouvelle-carte-du-monde-agrandit-lafrique-pourquoi-tant-de-remous-les-cartographes-sexpliquent-292076

Merci, Trump : le Canada en voie de devenir le tout premier « membre associé » de l’UE

Source: The Conversation – in French – By Stewart Prest, Lecturer, Political Science, University of British Columbia

Un pays peut-il changer de continent ? Le Canada semble prêt à tenter l’expérience.

Le premier ministre canadien Mark Carney a annoncé son intention de solliciter un statut inédit de membre associé de l’Union européenne. Il ne s’agit pas non plus d’une simple lubie, puisque Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a déjà appuyé cette idée.

Cette proposition est à la fois absurde et parfaitement logique, selon la façon dont on la présente. Sur le plan géographique, le Canada reste solidement ancré en Amérique du Nord, partageant une frontière avec son voisin du sud de plus en plus imprévisible, les États-Unis.

À d’autres égards importants, cependant, le Canada a clairement eu beaucoup plus en commun ces derniers mois avec les pays européens qu’avec des États-Unis de plus en plus instables. En effet, en l’espace d’un an, les États-Unis sont passés du statut de plus proche allié du Canada sur la scène mondiale à celui de principale menace pour sa souveraineté.




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En renforçant les liens avec d’autres démocraties européennes, Carney espère, de toute évidence, offrir au Canada une certaine protection contre l’ingérence continue des États-Unis et l’hostilité du président américain Donald Trump. Cet argument repose sur une certaine logique.

Les puissances moyennes s’unissent

En fait, à bien des égards, cette proposition s’inscrit tout à fait dans la lignée de l’approche multilatérale adoptée par le Canada en matière de politique internationale depuis la fin de la guerre froide.

C’est un récit que Carney a clairement évoqué lorsqu’il a parlé de la nécessité pour les puissances moyennes de tracer ensemble leur propre voie dans son discours historique prononcé à Davos plus tôt cette année.

Le Canada, hier comme aujourd’hui, n’est pas de taille à rivaliser avec les plus grandes puissances mondiales. Mais en collaborant avec d’autres États partageant les mêmes valeurs, il peut trouver des moyens de se défendre et d’accroître son influence. La différence, bien sûr, c’est qu’aujourd’hui, les États-Unis ne font plus partie de ces alliés, mais constituent au contraire la plus grande menace pour le Canada.

Il ne faut pas non plus sous-estimer cette menace. Alors que certains observateurs, dont moi-même, mettent en garde contre ce danger depuis que la piteuse démarche de Justin Trudeau à Mar-a-Lago a inspiré à Trump sa blague sur le « 51e État », l’ampleur et la gravité du problème sont devenues impossibles à ignorer.

Les dernières négociations commerciales l’ont clairement démontré. Après les blagues de mauvais goût et les cartes offensantes, l’administration Trump s’est mise à formuler des exigences plus concrètes en matière d’allégeance.

Avant même son entrée en fonction, Trump inventait des problèmes de trafic de drogue à la frontière que le Canada devait résoudre — un grief sur lequel le président revient sans cesse.

Des négociations commerciales plus récentes comprenaient des exigences qui constituaient un renoncement à la souveraineté canadienne. Elles comprenaient un droit de veto sur les partenaires commerciaux internationaux du Canada, une dépendance accrue à l’égard des États-Unis pour les marchés de défense et les services de sécurité et, chose incroyable, une tentative d’ingérence dans le bilinguisme officiel canadien.




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Chercher de l’aide ailleurs

En cours de route, des personnalités proches de Trump ont mis en avant l’idée d’une sécession de l’Alberta, et l’ambassadeur des États-Unis a traité les Canadiens avec un mépris total. Pire encore, le Canada n’a reçu que très peu de soutien, même de la part des Américains qui lui sont favorables.

Le message est clair : les Américains ont été intimidés par un gouvernement autoritaire qui n’a aucun respect pour le Canada ni pour les Canadiens. Si le Canada souhaite défendre sa souveraineté, il doit chercher de l’aide ailleurs. Aucun pays n’est plus vulnérable que celui qui n’a pas d’alliés.

Cela nous ramène à un Canada plus étroitement lié à l’Europe.

L’Union européenne est le premier regroupement de démocraties et la première puissance économique au monde. Lorsque les États européens parviennent à coopérer sur le plan politique — ce qui n’est pas toujours acquis —, ils constituent une force capable de rivaliser avec les autres grandes puissances mondiales.

Le Canada entretient également des liens de longue date avec l’Europe, non seulement par le biais de liens culturels — un patrimoine culturel commun à de nombreux Canadiens, bien que loin d’être tous —, mais aussi grâce à une coopération diplomatique et militaire au sein de nombreuses institutions internationales. Parmi ces organisations, on compte l’OTAN, les Nations unies, le G7 ou encore la Francophonie.

En tant que démocraties tout aussi vulnérables face à des régimes autoritaires de plus en plus décomplexés, le Canada et les États membres de l’UE ont tout intérêt à se protéger mutuellement et à collaborer pour défendre les valeurs et les institutions démocratiques.




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Risques et inconvénients potentiels

Le statut de membre associé du Canada au sein de l’UE soulève encore de nombreuses questions et comporte des risques bien réels. L’adhésion à l’Union européenne n’est pas sans inconvénient, comme l’a clairement démontré le Brexit il y a à peine dix ans.

Le Royaume-Uni a voté pour quitter l’Union européenne et, bien que cette décision ait posé des problèmes sur le plan économique, elle n’était pas dénuée de logique. L’adhésion à l’UE demeure controversée, car la mise en commun de la souveraineté exige des sacrifices : les nations renoncent à leur contrôle unilatéral en échange de bénéfices collectifs plus vastes.

Ce n’est pas un détail. La perte de pouvoir décisionnel est, dans une large mesure, ce à quoi le Canada s’oppose dans les négociations commerciales avec les États-Unis. Bien qu’il soit beaucoup trop tôt pour savoir en quoi consistera ce statut de membre associé, Carney devra prendre des mesures pour empêcher les populistes canadiens de trouver une nouvelle cible lointaine à Bruxelles.

L’harmonisation des politiques avec les alliés européens risquerait également de constituer un obstacle supplémentaire au commerce avec les États-Unis. Bien qu’il soit clair que le Canada ne puisse plus compter sur une relation de confiance avec son voisin du sud, les deux pays resteront indissociables, et les États-Unis demeureront probablement le plus important partenaire commercial du Canada, non seulement en raison de la géographie, mais aussi grâce à des décennies d’investissements et de politiques communes.

Même si le Canada a besoin d’amis, il est important que le pays agisse de manière à ne pas compromettre ses relations avec les États-Unis.


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Commerce avec l’Asie

Enfin, le Canada ne doit pas oublier que des millions de Canadiens ont des racines bien au-delà de l’Europe.

La région du Pacifique demeure la plus importante source d’échanges commerciaux du Canada à l’extérieur des États-Unis, et les démocraties de cette région ressemblent, à bien des égards, davantage au Canada qu’aux pays de l’UE.

Le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et Taïwan sont, tout comme le Canada, pris entre les influences des États-Unis et de la Chine et doivent trouver le moyen de louvoyer entre ces deux puissances. Par conséquent, dans sa recherche d’alliés, le Canada ne peut se permettre d’être trop étroit d’esprit ou trop ancré dans le passé. L’Europe représente le passé du Canada, mais la région du Pacifique occupe une place prépondérante dans son avenir.

Une chose est toutefois claire. Le premier ministre du Canada comprend que le monde a changé ; le monde d’avant ne reviendra pas. Le Canada mène un combat pour sa survie et agit en conséquence.

La Conversation Canada

Stewart Prest ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Merci, Trump : le Canada en voie de devenir le tout premier « membre associé » de l’UE – https://theconversation.com/merci-trump-le-canada-en-voie-de-devenir-le-tout-premier-membre-associe-de-lue-292210

Miquelon : comment relocalise-t-on un village menacé par les eaux ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Xénia Philippenko, Maîtresse de conférences en Géographie humaine, Université Littoral Côte d’Opale

Le village de Miquelon est implanté à seulement deux mètres au-dessus du niveau de la mer. Il est donc menacé de submersion. Dominic Smith/Flickr, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Menacé par la montée des eaux, le village de Miquelon-Langlade, à Saint-Pierre-et-Miquelon, dans l’Atlantique Nord, est en train de déménager.

  • Pourtant, la plupart de ses habitants étaient initialement opposés à ce projet.

  • Si ce déménagement a pu finalement démarrer, c’est notamment grâce à l’implication des habitants, au rachat de leur maison d’origine et à la construction d’un nouveau village pensé pour durer.


Que peut-on proposer aux habitants d’un village qui menace d’être submergé ? Lorsqu’en 2014, il se rend à Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel français de l’Atlantique Nord, François Hollande n’a pas vraiment de solution à suggérer aux 600 habitants de Miquelon-Langlade et à leurs 340 maisons situées à 2 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer. Uniquement une interdiction de nouvelles constructions à partir de 2018.

À l’époque, dans les couloirs des administrations, on parle pourtant déjà de relocalisation. Dans le village, on s’insurge et on manifeste contre une mesure qui semble exagérée, une décision imposée d’en haut, prise sans consultation ni information de la population.

Pourtant, douze ans plus tard, le projet de relocalisation du village est bien entamé et de premières maisons commencent déjà à sortir de terre à 1,5 kilomètre du village d’origine. En dépit des résistances initiales, le déménagement du village entier a donc pu se concrétiser, mais comment expliquer ce succès ?

Du déni à la prise de conscience forcée

Pour les Miquelonnais, le changement de positionnement s’amorce d’abord avec des vents violents : en novembre 2018, deux tempêtes avec des rafales dépassant les 150 km/h provoquent de nombreux dégâts sur les bâtiments ainsi que l’inondation de 32 maisons en pleine nuit. Le village se retrouve à devoir gérer une situation de crise pour assurer la sécurité des habitants et réduire les dégâts autant que possible.

Le choc causé par l’événement engendre un retournement d’opinion : le changement climatique est bien là, la relocalisation devra se faire, qu’on le veuille ou non. On ne peut pas encore parler d’adhésion, il s’agit plutôt d’une résignation.

Quatre ans après, l’ouragan Fiona en 2022 fait l’effet d’un dernier coup de massue psychologique : l’ouragan, dont la trajectoire a frôlé l’archipel, provoque des destructions et des dégâts majeurs dans les provinces canadiennes voisines de Terre-Neuve et des îles de la Madeleine. Les Miquelonnais le savent : si l’ouragan était passé chez eux, les dégâts auraient été autrement plus importants et graves qu’en 2018.

Le village actuel de Miquelon-Langlade, au raz de l’eau.
Xénia Philippenko, 2021., Fourni par l’auteur

C’est donc finalement à la demande des habitants, alertés par les tempêtes, et sous l’impulsion d’une nouvelle équipe municipale, que la relocalisation devient un projet de territoire, à partir de 2020, et finit par se concrétiser grâce au soutien des acteurs institutionnels du territoire (préfecture, services de l’État, Collectivité territoriale).

Où se relocaliser ?

Se pose alors la question du site d’implantation du nouveau village. En 2020, la Collectivité territoriale, administration territoriale propriétaire du foncier de l’archipel, propose d’abord un déplacement vers la presqu’île du Cap où les altitudes plus élevées garantissent la mise en sécurité des biens et des personnes. Mais cet emplacement isolé n’a pas la faveur de nombreux habitants qui préfèrent rester sur l’île de Miquelon, où ils sont mieux connectés à l’île voisine de Langlade (ou Petite Miquelon).

Sur l’insistance de la population et de la municipalité, c’est finalement le deuxième site qui est choisi : les Miquelonnais iront vivre à 1,5 kilomètre du site initial du village, à une altitude de 10 mètres minimum pour tenir compte des projections scientifiques d’élévation du niveau de la mer.

Non sans tensions, la Collectivité territoriale accepte pour cela de modifier son document d’aménagement (le Schéma territorial d’aménagement et d’urbanisme) afin d’ouvrir à la construction un espace jusqu’alors naturel, qu’elle cède pour 1 euro symbolique. Une fois le projet validé, le processus s’est poursuivi par des fouilles d’archéologie préventive sur le site du futur village, des études d’impacts environnementaux, et une longue phase de cadrage financier et juridique sur les modalités de réalisation de la relocalisation.

Ces modalités clarifiées, les parcelles ont été attribuées sur la base du volontariat.

S’adapter de façon soutenable

Dès 2022, habitants et mairie commencent ainsi à penser ensemble le projet d’aménagement du nouveau village, avec l’aide d’une agence d’urbanisme et d’architecture. Mais plutôt que de rebâtir à l’identique, une réflexion plus large est menée pour ne pas seulement déplacer le village mais aussi mieux le reconstruire.

Le projet final propose ainsi une isolation énergétique performante, des pistes cyclables, des logements collectifs, et un habitat « refuge » en cas de tempêtes majeures ou d’inondations pour les habitants qui ne se seront pas encore déplacés.

Cette attention à la soutenabilité du projet dans un monde soumis aux changements climatiques et environnementaux est également permise par l’échelle de temps envisagée : la relocalisation de Miquelon est planifiée sur une période de cinquante à soixante-dix ans. Ce délai permet une souplesse dans la gestion du projet et permet d’intégrer au fur et à mesure les nouvelles connaissances scientifiques. Cela donne aussi aux populations le temps de s’habituer à un tel chamboulement de leur quotidien.

Penser l’abandon d’un territoire

Ce bouleversement est primordial à prendre en compte, car la perte d’un territoire peut provoquer la perte d’habitudes spatiales et mentales, de souvenirs et d’émotions liées aux lieux fréquentés ou encore d’un voisinage. Cela peut avoir des conséquences psychologiques fortes à l’échelle de l’individu et des conséquences néfastes sur les liens communautaires, d’où l’importance d’accompagner ces changements à travers des initiatives collectives et un accompagnement social.

À Miquelon, cela s’est traduit jusqu’ici par des initiatives intergénérationnelles (marches symboliques des enfants), des événements conviviaux spontanés, des projets artistiques (expositions, résidences d’artistes) ou encore l’organisation d’un colloque consacré à cette question par la municipalité.

Se pose enfin la question du devenir des bâtiments du village actuel. Les ménages qui ont accepté de se relocaliser vendent à la mairie leur parcelle dans le village historique. Après trois ans, temps accordé aux ménages pour faire leur transition d’une maison à l’autre, la commune détruit les anciennes constructions puis renature les parcelles.

Selon l’emplacement de la parcelle et les espèces végétales présentes, la mairie prévoit soit de laisser la nature reprendre ses droits, soit d’accompagner l’évolution des parcelles vers des espaces de biodiversité spécifiques (choix des espèces végétales et entretien léger), soit d’hybrider les deux approches. Se pose également la question de la rénovation des infrastructures collectives (caserne de pompiers, production d’énergie, etc.). À partir de quand doit-on envisager de les déplacer ?

Qui paye ? Se relocaliser coûte cher

Détruire les constructions, planter des espèces végétales sur les parcelles abandonnées, construire de nouvelles maisons, créer de nouvelles routes ou raccorder le nouveau village aux réseaux d’électricité et d’eau potable : tout cela coûte cher et nécessite un accompagnement financier multiple.

Le Fonds dit Barnier, voué à l’indemnisation des victimes de catastrophes naturelles et à la prévention des risques naturels, a été mobilisé pour indemniser les ménages. L’État a fait une estimation des maisons des habitants volontaires et les a achetées via la mairie. Avec la somme donnée, les ménages construisent leur maison sur la nouvelle parcelle, qui peut être jusqu’à 40 % plus petite que leur parcelle d’origine.

Le coût total de ces rachats est estimé actuellement à 70 millions d’euros. Les travaux de voirie, comme le raccordement aux réseaux urbains ou la création de nouvelles routes, ont eux été pris en charge par la mairie, aidée de la préfecture. Pour tout cela, enfin, un prêt longue durée d’un million d’euros a été contracté par la Mairie auprès de la Banque des territoires.

Travaux de voirie du nouveau village et première maison sortie de terre.
Xénia Philippenko, 2026, Fourni par l’auteur

Impliquer les habitants dans le projet de leur territoire

À l’exception du point de départ initial en 2014, les différentes phases de la relocalisation ont fortement impliqué la population. Cela s’est traduit par des manifestations spontanées des habitants, par la rencontre entre les acteurs institutionnels et les habitants inquiets, par des réunions publiques régulières.

Le choix du site du nouveau village s’est fait en concertation avec eux, et les habitants ont pu choisir d’être volontaires pour la relocalisation. Depuis 2023, des ateliers de travail pluriannuels ont lieu, pour prendre en compte les retours des habitants et créer un village à leur image.

L’attention portée à l’intégration des habitants dans le processus a permis de maintenir la confiance de la population dans les acteurs, même si des détracteurs au projet existent toujours. En effet, une relocalisation réussie ne signifie pas une absence d’opposants ou d’erreurs. Ils existent et doivent être pris en compte, regardés en face, écoutés : la question finale est de les mettre en perspective face au défi que représente le changement climatique pour les sociétés humaines et se demander, in fine, ce qui profite à plus long terme au bien commun.

Quels enseignements tirer de la relocalisation de Miquelon ?

Le cas de Miquelon n’est malheureusement pas reproductible en l’état : trop d’éléments sont spécifiques au contexte miquelonnais et ultramarin. En revanche, il donne de nombreuses pistes à d’autres collectivités qui auraient à suivre le même chemin et rappelle le potentiel des collectivités dans l’adaptation au changement climatique, comme le titre le Haut Conseil sur le climat dans l’un de ses derniers rapports.

En premier lieu, cette relocalisation n’est faite ni dans l’urgence ni dans un contexte de post-catastrophe, comme cela a souvent été le cas jusqu’ici. L’adaptation prend du temps, elle doit être anticipée et c’est ce que fait Miquelon en se positionnant d’emblée sur du très long terme.

Deuxièmement, on constate que la relocalisation a été facilitée par un fort portage politique local, une synergie de tous les acteurs concernés et une adhésion relative de la population. Troisièmement, les dispositifs financiers pour le rachat des maisons exposées ont joué un rôle non négligeable pour rassurer les ménages. Enfin, c’est l’accompagnement de la population sur le long terme et son implication qui garantissent le succès d’un tel projet.


Les auteurs remercient Lydie Goeldner-Gianella et Gonéri Le Cozannet pour leur accompagnement et leurs conseils précieux durant ces années de travail commun sur les littoraux et l’adaptation au changement climatique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Miquelon : comment relocalise-t-on un village menacé par les eaux ? – https://theconversation.com/miquelon-comment-relocalise-t-on-un-village-menace-par-les-eaux-292057

De l’usine au parc d’attractions « Dragon Ball » : quand la puissance change de paysage

Source: The Conversation – France (in French) – By Benoît Heilbrunn, Professeur de marketing, ESCP Business School

L’imaginaire du parc d’attractions renvoie à une civilisation de loisirs, loin de la puissance industrielle. Une erreur de perspective ? Thomas Stadler/Unsplash

L’ESSENTIEL

  • L’annonce de la création d’un parc d’attractions près de Cergy, dans le Val-d’Oise, a suscité un débat. Ce projet symboliserait le déclin industriel de la France.

  • Derrière la controverse se trouve l’opposition entre industrie, synonyme de puissance, et tourisme, qui symboliserait le déclin, voire la décadence.

  • Ce débat est intéressant pour ce qu’il dit des imaginaires de la puissance. Celle-ci n’a pas disparu avec les cheminées des usines. Elle s’est déplacée.


Il est tout de même étonnant qu’en 2026 il suffise d’annoncer un grand parc d’attractions pour réveiller l’une des oppositions les plus ancrées de notre imaginaire économique. Il y aurait des nations qui produisent et d’autres qui se distraient, il y aurait ceux qui fabriquent le monde et ceux qui se contentent d’en jouir.

La désindustrialisation ne désignerait plus seulement une transformation de la structure économique. Elle deviendrait le symptôme d’un déclassement anthropologique. Après avoir construit des centrales, des TGV et l’avion supersonique Concorde, nous construirions désormais des montagnes russes. Nous fabriquions le futur. Nous organiserions désormais notre temps libre.

Quand la puissance avait une forme

Les réactions suscitées par le projet porté par Qiddiya Investment Company sur l’ancien site de Mirapolis, près de Cergy-Pontoise (Val-d’Oise), en offrent un exemple presque caricatural. Plusieurs milliards d’euros d’investissement sont annoncés, plusieurs dizaines de milliers d’emplois potentiels sont évoqués, et l’univers du manga Dragon Ball pourrait notamment inspirer l’un des parcs, une fois la question des droits du créateur est réglée.




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L’origine saoudienne des capitaux est évidemment problématique. Qu’un acteur lié à la stratégie de diversification du royaume investisse massivement dans une infrastructure culturelle et touristique française mérite que l’on s’interroge sur les nouvelles géographies du capital, les stratégies d’influence et le soft power.

Derrière cette interrogation légitime, en sourd une autre, plus diffuse : comment une ancienne puissance industrielle peut-elle se réjouir d’accueillir un parc d’attractions là où elle devrait rêver de nouvelles usines ?

Une forme symbolique autant qu’une puissance économique

Imaginons un instant que les mêmes milliards soient consacrés à une usine de semi-conducteurs. Avant même d’en connaître la rentabilité, la provenance des composants, le montant des subventions nécessaires ou la réalité des emplois créés, l’investissement bénéficierait d’un crédit symbolique considérable. Nous parlerions de souveraineté, de reconquête productive et de retour de la France dans la course industrielle.

L’industrie n’est pas seulement un secteur économique ; elle est l’une des grandes formes symboliques sous lesquelles la modernité a appris à reconnaître sa puissance. Nous avons construit pendant deux siècles une équivalence presque spontanée entre produire, transformer et dominer. La puissance véritable devrait s’exercer sur quelque chose qui lui résiste. Elle doit vaincre une matière, maîtriser une énergie, réduire une distance. Elle est d’autant plus convaincante qu’elle peut exhiber l’obstacle qu’elle a surmonté.

De la nécessité d’une résistance physique

L’anthropologue Gilbert Durand permet de comprendre pourquoi certaines formes matérielles peuvent acquérir une puissance symbolique très supérieure à leur fonction pratique.

Dans ce qu’il appelle le « régime diurne de l’imaginaire » dominent notamment les schèmes de verticalité, d’ascension et d’affrontement. La modernité industrielle a trouvé dans cette constellation une extraordinaire réserve d’images. Le barrage, la cheminée, le gratte-ciel, la fusée, le tunnel ou la centrale ne sont jamais seulement des équipements. Ils mettent en scène une relation entre un sujet et ce qui lui résiste. La fusée transforme la maîtrise de la propulsion en victoire sur la pesanteur et le Concorde promettait presque de vaincre le temps lui-même.

Tous ces objets ont en commun de matérialiser un pouvoir d’agir. Des systèmes politiques aussi différents que les États-Unis du New Deal, l’Union soviétique, la Chine maoïste ou la France gaullienne ont puisé dans cette grammaire visuelle de la modernité qui plie la matière, l’espace, l’énergie et le temps. La puissance moderne s’est ainsi donné une esthétique. Elle devait être visible, matérielle, verticale et, si possible, monumentale.

Quand l’usine produisait du collectif

L’usine est probablement l’un des dispositifs qui a le mieux condensé cet imaginaire. Elle rend visible une transformation et raconte presque naïvement sa propre causalité. La matière y entre, le produit en sort tandis que machines, gestes et énergie rendent visible le travail de la transformation. Ce que nous regrettons dans l’usine n’est peut-être pas seulement ce qu’elle produisait, mais la manière dont elle nous permettait de représenter notre propre puissance.

Cette lisibilité a une finalité politique. Elle permet de désigner des acteurs, d’identifier un lieu et finalement de construire un sujet collectif. Des ouvriers fabriquaient, des ingénieurs concevaient, une entreprise produisait, un État équipait le territoire et une collectivité pouvait dire « Nous avons construit cela ». L’usine ne produisait donc pas seulement des objets, mais aussi ce « nous ». Et c’est précisément cette dramaturgie que le parc d’attractions semble inverser.

La disparition… de la puissance

Dans l’univers expérientiel, la puissance appartient à celui qui est capable de construire l’environnement qui transformera le sujet. La résistance était la condition même de la manifestation de la puissance industrielle, alors que dans l’économie expérientielle elle devient une friction, c’est-à-dire quelque chose que le dispositif doit faire disparaître. Attendre inutilement, ne pas comprendre, se perdre ou rencontrer un obstacle sont autant d’échecs de conception.

C’est peut-être là que naît le soupçon de frivolité qui accompagne le parc. L’usine semble manifester une puissance parce qu’elle transforme ostensiblement quelque chose qui lui résiste. Le parc paraît seulement satisfaire des désirs parce qu’il organise un univers dans lequel la résistance a précisément été supprimée. Pourtant, produire un monde sans résistance exige paradoxalement une formidable infrastructure technique. Plus l’expérience paraît fluide, plus la machinerie nécessaire à cette fluidité est complexe.

La différence tient alors moins à la technique elle-même qu’à son régime de visibilité. Là où l’usine exhibait volontiers ses machines, qui constituaient les signes mêmes de sa puissance, le parc doit faire exactement l’inverse. Le moteur disparaît derrière le mouvement, le rail derrière l’aventure, et le logiciel derrière la fluidité du parcours. La puissance expérientielle réussit lorsqu’elle devient invisible.

Une économie des signes et des représentations

La sociologue Sharon Zukin a montré dans son analyse comparée du complexe industriel de River Rouge (Michigan) et de Disney World (Floride) que les transformations urbaines ne sont jamais seulement économiques ou architecturales. Elles passent par une économie des signes et des représentations.

Le capital produit des paysages qui matérialisent et organisent des rapports de pouvoir. Le paysage est l’économie devenue sensible, une certaine manière d’inscrire le pouvoir dans l’espace. Le complexe industriel de River Rouge de Ford, à Dearborn près de Detroit, incarnait l’ancien paysage productif en rendant visible le processus de transformation de la matière en produit.

Disney World paraît constituer son opposé. Or, comme le montre Zukin, Disney World est l’un des lieux où le capitalisme apprend à produire autrement. Dans l’usine classique, l’humain utilise la machine pour transformer la matière. Dans le parc, toute une machinerie est mobilisée pour transformer momentanément l’être humain. Elle agit sur son attention, son excitation, sa peur et finalement sa mémoire. Le visiteur devient la matière travaillée du parc. La montagne russe produit industriellement une émotion longtemps liée à l’irruption d’un danger réel. Mais elle fabrique désormais une peur calculée, testée, certifiée dont toute la réussite consiste à maximiser l’impression subjective de danger en réduisant autant que possible le danger objectif.

On comprend alors que Taylor et Ford n’ont pas disparu à Disney World. L’organisation scientifique du travail cherchait à rendre prévisible la production des objets. L’organisation scientifique du loisir cherche à rendre prévisible la production des expériences. Dans les deux cas, il s’agit de réduire la part du hasard. Le pouvoir ne fait que changer de scénographie. Nous continuons à chercher la puissance dans ce qui se dresse alors qu’elle réside de plus en plus dans ce qui nous aménage, enveloppe et oriente.

Qui peut encore dire « nous » ?

Le projet francilien est plus qu’une nouvelle occasion de déplorer la désindustrialisation. On pourrait certes y voir, dans une veine légèrement houellebecquienne, l’image d’une France capable de transformer son patrimoine, ses paysages et son attractivité en ressources économiques. La Carte et le Territoire avait assez bien saisi cette possibilité d’une nation passant du statut de puissance historique à celui de destination. Le cas saoudien permet de brouiller l’opposition morale entre la noblesse de l’industrie et la frivolité du tourisme.

Notre imaginaire reste largement prisonnier de son ancienne morphologie industrielle. Nous reconnaissons immédiatement la puissance lorsqu’elle prend la forme d’une centrale nucléaire ou d’une usine de semi-conducteurs. Nous avons davantage de mal lorsqu’elle réside dans une propriété intellectuelle, un univers fictionnel ou la capacité à faire entrer des millions de personnes dans un même monde symbolique.

Pourtant, faire habiter une multitude d’individus dans un univers organisé, orienter leurs déplacements, mobiliser leur attention, provoquer leurs émotions, attacher ces affects à des personnages et à des récits constitue bien une manière d’exercer la puissance. Un imaginaire n’est une force motrice que lorsqu’il se donne les moyens matériels de sa circulation. La fonction du parc est justement de donner du génie civil à l’imaginaire.

M6 Infos, 2026.

Mais la question de la puissance est aussi celle du « nous » qu’elle permet de fabriquer. Il y avait bien sûr beaucoup de fiction dans le « nous » industriel, qui effaçait les conflits, les hiérarchies et les intérêts contradictoires. Toute communauté politique suppose une part de fiction. Benedict Anderson l’a montré en définissant la nation comme une communauté imaginée. Une communauté ne tient pas seulement parce que ses membres se connaissent ou travaillent effectivement ensemble, mais parce qu’ils disposent de représentations, de récits et de dispositifs matériels qui leur permettent de s’imaginer appartenir au même monde. L’usine, le barrage, le TGV ou la centrale ont aussi rempli cette fonction. Ils matérialisaient un « nous » en donnant une forme visible à une capacité collective d’agir.

Une crise de la représentation de la puissance

Le parc ne rassemble plus autour de ce que nous sommes capables de produire ensemble, mais autour de ce que nous sommes capables d’éprouver ensemble. Grâce à Dragon Ball, des individus qui ne partagent ni travail ni territoire peuvent habiter momentanément le même univers fictionnel et éprouver les mêmes émotions. C’est alors la fréquentation d’un même monde symbolique qui structure le lien.

La question est de savoir quelle consistance peut avoir un « nous » constitué par la circulation des mêmes récits, des mêmes personnages et des mêmes affects. River Rouge permettait de rendre la puissance assignable. On pouvait dans un même espace faire tenir imaginairement le capital, le travail, la technique, le territoire et le produit. C’est cette coïncidence qui autorisait le récit national de la puissance industrielle. L’usine permettait de condenser cette complexité dans un lieu et de lui attribuer un sujet en transformant une chaîne de dépendances en représentation de souveraineté.

Le parc donne à voir la dissociation de ce que l’usine permettait précisément de faire tenir ensemble. Dans le projet francilien, le territoire est français, le capital saoudien, l’un des imaginaires convoqués japonais, les technologies et les prestataires transnationaux, tandis que les publics recherchés débordent évidemment l’espace national. Il manque la possibilité de rabattre la puissance qu’il mobilise sur un sujet collectif unique. C’est peut-être cela que la nostalgie industrielle exprime confusément.

Elle regrette moins une économie de la matière qu’un régime de représentation dans lequel la puissance pouvait encore être localisée, territorialisée et finalement conjuguée à la première personne du pluriel. Et c’est précisément pourquoi l’opposition entre usine et parc est trompeuse. Elle nous fait prendre une crise de représentation de la puissance pour une disparition de la puissance elle-même.

The Conversation

Benoît Heilbrunn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. De l’usine au parc d’attractions « Dragon Ball » : quand la puissance change de paysage – https://theconversation.com/de-lusine-au-parc-dattractions-dragon-ball-quand-la-puissance-change-de-paysage-292030

Ig Nobel de physique 2026 : à la recherche de l’urinoir idéal… sans éclaboussures

Source: The Conversation – France in French (2) – By Fabrizio Bucella, Full Professor, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Quatre formes d’urinoir ont été testées : deux commerciales et deux issues des expériences récompensées par le prix Ig Nobel de physique 2026. Kaveeshan Thurairajah, Xianyu (Mabel) Song, J. D. Zhu, Mia Shi, Ethan A. Barlow, Randy C. Hurd, Zhao Pan, « PNAS Nexus », 4, 4, 2025., CC BY

L’ESSENTIEL

  • Les Ig Nobel récompensent chaque année des recherches qui font d’abord rire, puis réfléchir.

  • Cette année, le Ig Nobel de physique a été décerné à une équipe qui a trouvé la forme de l’urinoir idéal.

  • Avec celui-ci, pas d’éclaboussures ! Moins d’eau consommée pour le nettoyage des alentours, et une forme plus accessible à des utilisateurs en situation de handicap.


Les Ig Nobels, ce sont des prix scientifiques officiels remis à des recherches scientifiques officielles, mais complètement loufoques. Le jeu de mots Ignobel fait référence à ignoble qui, en anglais, ne veut pas dire « horrible » mais « vil », sans la noblesse des Nobel.

Si les prix sont annoncés en septembre, c’est en vérité toute l’année que l’association Improbable Research met en avant des recherches invraisemblables. Elle est dirigée par Marc Abrahams, un journaliste américain, mathématicien de formation et qui a dirigé pendant des années le Journal of Irreproducible Results. Abrahams a fondé en 1994 la revue satirique Annals of Improbable Research, qui est un délice à lire et à relire. Depuis 1991, il a mis en place la cérémonie des Ig Nobel, ces Nobel alternatifs sur des recherches improbables mais réelles. D’habitude, la cérémonie se déroulait à Harvard, mais vu la situation politique tendue aux États-Unis vis-à-vis de la communauté scientifique, elle a pour la première fois été délocalisée cette année à Zurich, en Suisse.

La cérémonie est elle-même placée sous le signe potache, dans un humour très anglo-saxon. La salle lance des avions en papier à chaque pause avion annoncée par le maître de cérémonie, les récipiendaires viennent déguisés et les Ig Nobels sont remis par de véritables Prix Nobel.

Cette année, l’Ig Nobel de physique valait son pesant de cacahouètes. Il a récompensé une recherche toute récente, publiée en avril 2025 dans PNAS Nexus par l’équipe de Zhao Pan de l’Université de Waterloo en Ontario (Canada), sur les urinoirs. Cette équipe est occupée à travailler le sujet depuis treize ans – c’est dire qu’ils ont de l’expérience. Les chercheurs sont partis d’un constat amer : les urinoirs renvoient souvent l’urine à l’extérieur, ce qui est somme toute incongru pour un dispositif censé la retenir. L’objectif était donc de fabriquer un urinoir qui n’éclabousse pas.




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À la recherche de l’angle idéal

Il leur fallait d’abord trouver l’angle « magique » sous lequel un urinoir n’éclabousse pas (l’angle formé par le jet de pipi incident et la paroi de l’urinoir), pour ensuite fabriquer un urinoir dont la surface ferait en tout point au maximum cet angle magique, évitant ainsi les éclaboussures.

Pour mesurer l’angle idéal, les chercheurs ont fabriqué une buse (un embout de tuyau) qui servait d’urètre synthétique et ils l’ont remplie d’eau colorée. Ensuite, ils ont projeté l’eau depuis l’urètre-buse vers une plaque de verre, en faisant varier l’inclinaison de la plaque. Conclusion : l’angle idéal est de 30 degrés. Au-dessus de 30 degrés, le pipi incident éclabousse. Au-dessous de cet angle, le liquide projeté suit la paroi.

Imagerie rapide d’un jet coloré dans un urinoir commercial. Sur la droite, trois tests avec la buse-urêtre et des angles de 90 degrés, de 60 degrés et de 30 degrés entre le jet et la paroi : on voit les éclaboussures et le jet qui suit la paroi dans le dernier cas.
Kaveeshan Thurairajah, Xianyu (Mabel) Song, J. D. Zhu, Mia Shi, Ethan A. Barlow, Randy C. Hurd, Zhao Pan, « PNAS Nexus », 4, 4, 2025., CC BY-NC

En réalité, c’est un peu plus subtil : c’est seulement la composante normale (perpendiculaire à la paroi) du jet incident qui provoque l’éclaboussure. En d’autres termes, quand le jet arrive perpendiculairement à la paroi, toute la vitesse est normale à la paroi et le risque d’éclaboussure est maximal. Au fur et à mesure que l’angle diminue, la composante normale diminue comme le sinus de l’angle. Au bout d’un moment, la composante normale n’est plus assez puissante, le jet n’éclabousse plus et il coule le long de la paroi de l’urinoir.

Notons que 30 degrés est, en toute quiétude, l’angle que fait le chien lorsqu’il fait pipi contre le réverbère… sans s’en mettre partout. La Nature est bien faite.

L’urinoir parfait

La suite du problème devient un simple problème géométrique. Il faut fabriquer une surface telle que, quel que soit le jet projeté contre cette surface, l’angle fasse toujours 30 degrés.

Mathématiquement, il faut poser que la tangente à la courbe en chaque point fait un angle constant avec la direction du jet qui arrive en ce point. C’est une simple équation différentielle du premier ordre, dont la solution donne une « courbe équiangulaire », qui prend la forme d’une spirale logarithmique ou spirale de Bernoulli. On l’appelle aussi parfois « nautile » ou « spirale du nautile », d’où le nom de Nautilus qui a été donné à l’urinoir.

Ce modèle est vraiment magique, car en plus de sa propriété anti-éclaboussure, il possède un rebord bas, ce qui fait qu’il convient à toutes les tailles et même aux personnes en fauteuil roulant, c’est ce qui justifie le terme accessibility dans le titre de l’article.

Et la gravité ?

L’astuce est que lorsqu’on fait pipi, on projette certes le pipi vers l’urinoir, mais la trajectoire est une trajectoire parabolique due à la gravité – ce qu’a montré Galilée.

Dans ce cas de trajectoire parabolique, la solution au problème ne se résout plus analytiquement mais numériquement. L’urinoir peut même être adapté à la taille des utilisateurs, pour les écoles par exemple. Ce deuxième modèle a été baptisé Cornucopia, car il ressemble quelque peu à une corne d’abondance.

Vraiment moins d’éclaboussures ?

La physique étant une science expérimentale, il a encore fallu tester l’urinoir des scientifiques. Après avoir réalisé un prototype en mousse recouverte de résine synthétique, les chercheurs ont récupéré leur buse-urètre et ils ont aspergé de fausses mictions quatre urinoirs : l’urinoir standard utilisé aux États-Unis, l’urinoir qui a été détourné par Marcel Duchamp, Fontaine, (mais qu’ils ont utilisé dans sa position d’origine) et les deux urinoirs de leur fabrication, le Nautilus et le Cornucopia. Les puristes noteront que les deux urinoirs traditionnels étaient en porcelaine et les deux urinoirs synthétiques en mousse couverte de résine.

Les éclaboussures ont été évaluées grâce à une grande feuille posée sur le sol (mesure qualitative) et ensuite pesée (mesures quantitatives). Les conclusions des chercheurs font froid dans le dos. Les urinoirs scientifiques n’éclaboussent quasiment pas. L’éclaboussure totale d’un urinoir scientifique est de 1,4 % celle d’un urinoir non scientifique.

Les chercheurs ont estimé que si l’on prend les 56 millions d’urinoirs publics aux États-Unis, on projette au sol un million de litres de pipi par jour. En plaçant des urinoirs scientifiques, on économiserait 10 millions de litres d’eau par jour pour le nettoyage.

Une recherche qui part d’un problème du quotidien et qui le résout proprement avec une solution inventive et, ensuite, de la géométrie appliquée à la mécanique des fluides a mérité l’Ig Nobel de physique. Comme le dit leur devise, les Ig Nobel sont des recherches qui font d’abord rire et puis réfléchir. Dans un univers parallèle, cette recherche aurait mérité le Nobel tout court.

The Conversation

Fabrizio Bucella ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Ig Nobel de physique 2026 : à la recherche de l’urinoir idéal… sans éclaboussures – https://theconversation.com/ig-nobel-de-physique-2026-a-la-recherche-de-lurinoir-ideal-sans-eclaboussures-292043

Endométriose au travail : pourquoi le soutien du management compte autant que les aménagements

Source: The Conversation – France in French (3) – By Arnaud Lacan, Professeur de management – Chercheur au GREQAM AMSE, Kedge Business School


L’ESSENTIEL

  • Douleurs imprévisibles, fatigue, rendez-vous médicaux… quand on souffre d’endométriose, celle-ci s’invite aussi au sein de l’entreprise.

  • Une enquête conduite avec l’association EndoFrance montre que les possibilités d’adapter le poste de travail comptent pour faciliter la vie professionnelle.

  • Mais un élément reste déterminant : bénéficier du soutien de son organisation.


Des douleurs de règles invalidantes ne sont pas « normales ». Pourtant, cette idée reçue contribue encore à banaliser les symptômes d’une maladie chronique : l’endométriose.

Cette affection correspond à la présence et à la prolifération en dehors de l’utérus, de cellules d’endomètre qui tapisse normalement sa cavité. Les lésions d’endométrioses peuvent être à l’origine de règles très douloureuses, des douleurs pelviennes chroniques parfois majeures, de troubles digestifs ou urinaires et, chez certaines femmes, des difficultés à concevoir.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que l’endométriose touche environ 10 % des femmes en âge de procréer, soit près de 190 millions de femmes dans le monde.

Une maladie invisible qui affecte le travail

L’endométriose touche des femmes à des âges où se construisent leur vie professionnelle : premier emploi, responsabilités, parfois opportunités d’évolution de carrière. La symptomatologie douloureuse peut rendre difficiles un trajet, une station debout prolongée, une réunion longue voire gêner la concentration.

Une étude internationale menée dans dix pays a montré que l’endométriose altère la qualité de vie et la productivité professionnelle. Elle estimait à 10,8 heures par semaine la perte moyenne de productivité chez les femmes étudiées, principalement en raison du « présentéisme » : non pas l’absence, mais le fait d’être présente au travail tout en étant limitée par la douleur ou la fatigue.

Cette situation est délicate parce que la maladie est souvent invisible. Une salariée peut souffrir fortement sans que son entourage professionnel ne le perçoive. Elle peut hésiter à demander un horaire différent ou à télétravailler lors d’un épisode douloureux, par crainte d’être perçue comme moins fiable ou moins engagée.

En France, la stratégie nationale de lutte contre l’endométriose lancée en 2022 reconnaît cette dimension professionnelle : elle prévoit d’informer et de sensibiliser les employeurs, les responsables des ressources humaines et les acteurs de la santé au travail.

L’enjeu n’est pas que l’entreprise se substitue au soin, mais qu’elle n’aggrave pas les effets de la maladie par l’incompréhension ou la rigidité.

Le manager n’est pas un médecin

Prendre en compte l’endométriose au travail ne signifie pas demander aux managers de poser des diagnostics, ni aux salariées de dévoiler leur dossier médical. Le médecin du travail est le seul professionnel dans l’entreprise habilité à apprécier les adaptations pertinentes en lien avec le poste.

Le rôle du manager commence ailleurs : ne pas minimiser une difficulté exprimée, permettre un échange sans jugement, connaître les interlocuteurs auxquels orienter la salariée et examiner de façon équitable les ajustements compatibles avec l’activité.

Se sentir soutenue est associé à un meilleur bien-être

Notre recherche, menée avec le soutien de l’association EndoFrance auprès de 650 femmes atteintes d’endométriose, a étudié ce que les chercheurs appellent le « soutien organisationnel perçu ». Derrière cette expression, l’idée est simple : une salariée pense-t-elle que son employeur se soucie réellement de son bien-être, reconnaît sa contribution et est prêt à l’aider lorsqu’elle rencontre une difficulté ?

Nos résultats ont montré que plus les répondantes ressentent un soutien de leur employeur, plus elles déclarent un meilleur bien-être au travail et dans leur vie personnelle, et moins elles indiquent vouloir quitter leur emploi.

Dans notre enquête, seules 38 % des répondantes se disaient satisfaites de leur situation au travail et 25 % ont déclaré penser quitter rapidement leur emploi. Les participantes ayant répondu volontairement par l’intermédiaire d’une association de patientes, ces chiffres ne peuvent être extrapolés à toutes les femmes concernées en France. Ils indiquent néanmoins que, pour une partie des femmes concernées, la maladie devient aussi une difficulté de maintien dans l’emploi.

Nos résultats sont cohérents avec d’autres études menées sur le soutien organisationnel. Une méta-analyse qui a regroupé les résultats de 558 travaux, a ainsi conclu que le sentiment d’être valorisé et soutenu par son organisation est lié à des attitudes plus positives au travail et à une moindre intention de démissionner.

Adapter le travail : utile mais insuffisant si la confiance manque

Nous avons aussi étudié ce que la littérature appelle le « job crafting ». Ce terme peut être traduit par « adaptation active du travail » : il désigne les ajustements qui permettent à une personne de modifier certaines modalités de son activité afin de mieux la réaliser.

Dans le cas de l’endométriose, il peut s’agir, lorsque le poste le permet, de télétravailler pendant certains épisodes douloureux, d’aménager ponctuellement les horaires, d’éviter certains déplacements, de disposer de pauses ou d’envisager un temps partiel thérapeutique sur indication médicale. Dans notre étude, plus d’une répondante sur deux souhaiterait davantage de télétravail et 31 % envisageaient un passage à temps partiel pour mieux gérer leur maladie.

Mais notre étude apporte une nuance importante : l’adaptation du travail n’explique pas à elle seule le lien entre le soutien de l’organisation et le bien-être déclaré. Proposer du télétravail ou modifier un planning ne suffit pas si la salariée se sent jugée, isolée ou fragilisée dans ses perspectives de carrière. Un aménagement technique n’a pas la même portée selon qu’il est vécu comme une faveur ou comme une réponse légitime à une situation de santé.

Que peuvent faire concrètement les entreprises ?

La première action est de rendre la maladie compréhensible. Une information claire sur l’endométriose évite que chaque salariée ait à justifier seule des symptômes difficiles à exposer. Elle doit aussi rappeler qu’aucune divulgation médicale ne peut être exigée.

La deuxième est de former les managers à l’écoute et à l’orientation. Accueillir une demande n’implique pas d’en connaître les détails médicaux : il s’agit de discuter des difficultés de travail exprimées et de mobiliser, avec l’accord de la salariée, les ressources utiles.

La troisième consiste à rendre accessible plusieurs formes d’adaptation : flexibilité des horaires, télétravail lorsque l’emploi s’y prête, adaptation provisoire de tâches ou de déplacements, accès à la médecine du travail, accompagnement d’un éventuel temps partiel thérapeutique. Les réponses doivent rester individualisées.

Enfin, un aménagement de poste ne doit pas être sanctionné par une mise à l’écart, un ralentissement de carrière ou une suspicion de moindre engagement. Le soutien n’est crédible que s’il protège à la fois la santé et la place professionnelle.

Un enjeu qui dépasse l’endométriose

L’entreprise ne guérira pas l’endométriose. Elle peut en revanche éviter d’ajouter à la maladie une seconde épreuve : devoir choisir entre travailler dans la douleur, dissimuler ses difficultés ou renoncer à son emploi.

Prendre en compte l’endométriose invite plus largement à repenser le travail avec les maladies chroniques et les handicaps invisibles. Pour les employeurs, il ne s’agit pas d’abaisser les exigences, mais de permettre à chacune de contribuer dans des conditions compatibles avec sa santé. Le soutien organisationnel devient alors une condition de la confiance et du maintien durable dans l’emploi.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Endométriose au travail : pourquoi le soutien du management compte autant que les aménagements – https://theconversation.com/endometriose-au-travail-pourquoi-le-soutien-du-management-compte-autant-que-les-amenagements-290261