Ukraine : le scandale de corruption dans le secteur énergétique qui fragilise le pouvoir

Source: The Conversation – in French – By Stefan Wolff, Professor of International Security, University of Birmingham

Alors que la Russie pilonne les infrastructures énergétiques ukrainiennes, une affaire de corruption dans le secteur de l’énergie touche directement des associés de longue date de Volodymyr Zelensky. En temps de guerre, la corruption, surtout dans un domaine aussi vital pour le pays, compromet non seulement la capacité du chef de l’État à gouverner mais, surtout, celle du pays à continuer de résister.


Le scandale de corruption qui secoue actuellement l’Ukraine n’aurait pas pu survenir à un pire moment ni dans un secteur plus sensible de l’économie pour le gouvernement, de plus en plus contesté, de Volodymyr Zelensky.

L’armée ukrainienne est désormais sur la défensive dans plusieurs secteurs clés du front. Parallèlement, la campagne de frappes menée par la Russie pour dévaster les infrastructures énergétiques du pays provoque des difficultés croissantes pour les Ukrainiens ordinaires à l’approche de l’hiver.

Le fait que le dernier scandale de corruption en date touche le secteur de l’énergie est donc particulièrement préjudiciable au gouvernement et au moral de la population.

Les agences anticorruption ukrainiennes, qui sont indépendantes du pouvoir, viennent de publier les conclusions de l’opération Midas, une enquête de 15 mois menée sur Energoatom, l’opérateur public de toutes les centrales nucléaires ukrainiennes. Avec une capacité totale de près de 14 000 mégawatts, Energoatom est le plus grand producteur d’électricité d’Ukraine.

Les enquêteurs affirment avoir mis au jour l’existence d’un vaste système de pots-de-vin représentant entre 10 % et 15 % de la valeur des contrats des fournisseurs, soit l’équivalent d’environ 86 millions d’euros. Des perquisitions ont été menées en 70 lieux à travers le pays le 10 novembre. Sept personnes ont été inculpées et cinq sont en détention.

Le cerveau de ce système corrompu serait Timur Mindich, un homme d’affaires et producteur de films, qui s’est enfui précipitamment d’Ukraine à la veille des perquisitions. Ce qui rend cette affaire très dangereuse pour Zelensky, c’est que Mindich est copropriétaire, avec le président ukrainien, du studio Kvartal 95, la boîte de production qui a tourné les séries et émissions ayant rendu Zelensky célèbre en tant que comédien avant son accession à la présidence en 2019.

Volodymyr Zelensky et Timur Mindich
Volodymyr Zelensky et Timur Mindich, deux vieux amis et partenaires en affaires.
Harry Boone/X

Une fois de plus, de proches collaborateurs du président sont éclaboussés par un scandale, ce qui compromet Zelensky par association. La question se pose de savoir s’il aurait pu agir plus tôt pour mettre fin à ces agissements.

Mais la façon dont cette affaire s’est déroulée indique également qu’il s’agit de la manifestation d’un conflit beaucoup plus profond qui se déroule en coulisses entre des groupes de l’élite qui se disputent le contrôle du dernier actif précieux de l’État : le secteur de l’énergie.

Campagnes de dénigrement

Ce dernier épisode est le dernier en date d’une série d’événements qui remonte à l’été dernier, lorsque le groupe parlementaire « Serviteur du peuple » – le parti de Zelensky – a tenté de mettre fin à l’indépendance des agences anticorruption ukrainiennes. Des manifestations massives, qui ont rassemblé essentiellement de jeunes Ukrainiens, ont alors contraint le gouvernement à revenir sur sa décision.

À ce moment-là, des rumeurs concernant l’existence d’enregistrements secrets de conversations impliquant Mindich ont commencé à circuler dans les médias ukrainiens. Cependant, aucun détail sur le contenu de ces conversations n’a été divulgué à l’époque, et les allégations de corruption ne sont restées que des spéculations.

Alors que le gouvernement s’est retrouvé sous une pression croissante après les frappes aériennes massives menées par la Russie contre le secteur énergétique le 10 octobre, qui ont privé la population ukrainienne d’électricité pendant près d’une journée entière, les accusations ont commencé à fuser. L’attention s’est portée sur Volodymyr Kudrytsky, l’ancien directeur d’Ukrenergo, le principal opérateur du réseau électrique ukrainien.

Kudrytsky, figure influente de la société civile ukrainienne pro-occidentale et anti-corruption, a été arrêté le 28 octobre pour fraude présumée dans le cadre d’un complot visant à détourner l’équivalent de 1,4 million d’euros de fonds publics en 2018. L’enquête le visant a été menée par le Service d’audit de l’État ukrainien et le Bureau d’enquête de l’État, deux institutions qui sont directement subordonnées à Zelensky.

Kudrytsky a vigoureusement défendu son bilan contre ce qu’il a qualifié d’attaques à motivation politique visant à détourner l’attention de la responsabilité que porte le gouvernement dans la destruction du réseau énergétique ukrainien par la campagne aérienne russe.

Bien que Kudrytsky ait été libéré sous caution, l’enquête le concernant est toujours en cours.

Luttes de pouvoir

Quelle que soit leur issue sur le plan juridique, les rumeurs qui circulent à l’encontre de Mindich et les attaques contre Kudrytsky semblent, du moins pour l’instant, être des campagnes d’information classiques visant à détruire leur réputation et à nuire aux personnes et aux programmes qui leur sont associés.

Opposant les camps pro- et anti-Zelensky au sein de l’élite ukrainienne, les dernières révélations sur la corruption mettent en lumière une lutte de pouvoir pour le contrôle des actifs les plus précieux de l’État et des leviers du pouvoir en Ukraine. Même si les adversaires du président ne parviennent pas à le destituer, sa capacité à gouverner pourrait être sévèrement limitée du fait des attaques visant ses proches alliés tels que Mindich.

Un autre des principaux conseillers de Zelensky, le ministre de la justice (et ex-ministre de l’énergie) Herman Halouchtchenko, a également été suspendu de ses fonctions à la suite de l’opération Midas.

Ces luttes intestines au sein de l’élite, qui touchent un secteur essentiel pour la capacité de l’Ukraine à continuer de résister à l’agression russe, se déroulent alors que le pays est menacé dans son existence même. Si leur issue reste incertaine pour l’instant, plusieurs conclusions importantes peuvent déjà en être tirées.

Il est essentiel que le pays revienne pleinement à une vie politique concurrentielle aussi normale que possible, où la liberté d’expression, des médias et d’association, serait pleinement respectée. Cette vie politique a été dans une large mesure en raison de la guerre. Si certains estiment que mettre en évidence l’ampleur de la corruption en Ukraine ferait le jeu de la propagande russe, la réalité est que plus les fonctionnaires corrompus pourront continuer à abuser de leur pouvoir, plus les chances du pays de l’emporter sur la Russie s’amenuiseront.

Une implication plus directe de l’Union européenne et des États-Unis dans la lutte contre la corruption en Ukraine est nécessaire. La corruption réduit les fonds alloués à la guerre et alimente également les doutes de l’opinion publique dans les pays donateurs quant à l’efficacité du soutien à Kiev.

Cette corruption a eu des conséquences extrêmement néfastes sur le recrutement dans les forces armées. Une enquête récente a révélé que 71 % des Ukrainiens considèrent que le niveau de corruption a augmenté depuis l’invasion à grande échelle lancée par la Russie en février 2022.

Le taux mensuel de désertion dans l’armée s’élève actuellement à environ deux tiers parmi les nouvelles recrues. Cela représente 21 000 déserteurs pour 30 000 engagements. Cette situation n’est pas viable pour la défense de l’Ukraine et explique en partie les récents revers subis sur le front.

Ce qui est en jeu ici, ce n’est plus seulement la réputation du pays et de ses perspectives d’intégration à l’Union européenne. Assainir la politique ukrainienne – et montrer que cela a été fait – est désormais aussi essentiel pour la survie de l’Ukraine que de renforcer ses défenses aériennes et terrestres contre la Russie.

Tolérer la corruption est un luxe que l’Ukraine ne peut plus se permettre si elle veut survivre en tant que pays indépendant.

The Conversation

Stefan Wolff a bénéficié par le passé de subventions du Conseil britannique de recherche sur l’environnement naturel, de l’Institut américain pour la paix, du Conseil britannique de recherche économique et sociale, de la British Academy, du programme « Science pour la paix » de l’Otan, des programmes-cadres 6 et 7 de l’UE et Horizon 2020, ainsi que du programme Jean Monnet de l’UE. Il est administrateur et trésorier honoraire de la Political Studies Association du Royaume-Uni et chercheur principal au Foreign Policy Centre de Londres.

Tetyana Malyarenko a reçu des financements de l’Elliott School of International Affairs de l’université George Washington.

ref. Ukraine : le scandale de corruption dans le secteur énergétique qui fragilise le pouvoir – https://theconversation.com/ukraine-le-scandale-de-corruption-dans-le-secteur-energetique-qui-fragilise-le-pouvoir-269790

Les marques et savoir-faire culturels français : des atouts convoités à l’étranger

Source: The Conversation – in French – By Cécile Anger, Docteur en droit des marques culturelles, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Le patrimoine culturel, les musées et monuments jouent un rôle prépondérant dans les motivations des touristes qui visitent la France. Mais ce patrimoine est aussi, dans sa dimension immatérielle, un vecteur d’expertise valorisée au-delà de nos frontières.


Première destination touristique mondiale, la France a attiré 100 millions de visiteurs internationaux en 2024.

L’intérêt porté aux musées et monuments, dans leur composante matérielle – en tant que lieux qui se visitent – se mesure aussi dans leur composante immatérielle. L’apport du patrimoine culturel à l’économie se traduit par l’accueil de touristes se rendant en France, mais aussi à travers l’exportation des institutions culturelles hors des frontières françaises.

Pour la campagne de promotion des entreprises françaises, Choose France, le gouvernement a choisi de metrre en avant des monuments insignes.

C’est précisément en raison de son patrimoine culturel que la France est arrivée en tête du classement annuel Soft Power 30 en 2017 et en 2019.

De nombreux rapports publics ont investi cette question, percevant les musées ou monuments comme détenteurs d’actifs immatériels susceptibles d’être valorisés à l’international.

Le tournant de l’économie de l’immatériel

Dès 2006, les auteurs du rapport remis à Bercy sur l’économie de l’immatériel écrivaient : « Aujourd’hui, la véritable richesse n’est pas concrète, elle est abstraite. » Au capital matériel a succédé le capital immatériel, le capital des talents, de la connaissance et du savoir. Ce rapport invitait les acteurs français à miser davantage sur leur capital intangible, gisement devenu stratégique pour rester compétitif. Identifiant trois atouts immatériels culturels – le nom des établissements culturels, leur image et leur expertise –, Maurice Lévy et Jean-Pierre Jouyet recommandaient d’engager une transition vers leur valorisation.

Un rapport spécifique a ainsi été commandé en 2014 par le ministère de la culture au haut fonctionnaire Jean Musitelli, « La valorisation de l’expertise patrimoniale à l’international ». En 2019, la Cour des comptes se penchait sur la valorisation internationale de l’ingénierie et des marques culturelles.

Plus récemment, en 2023, le Sénat a publié un rapport d’information réalisé par les parlementaires Else Joseph et Catherine Morin-Desailly sur l’expertise patrimoniale internationale française, faisant état d’un savoir-faire complet, ancien et reconnu, la qualité scientifique de l’expertise française étant établie « sur l’ensemble du champ patrimonial ».

L’expertise culturelle française : un vivier de métiers hautement qualifiés

La notion d’expertise renvoie à des connaissances ou compétences qui ne sont juridiquement pas protégées par brevet et qui permettent la création de produits ou services. L’expertise peut faire l’objet d’une transmission dans le cadre d’une transaction, son transfert se matérialisant par des missions de conseil ou de formation.

Les musées regorgent d’une variété de métiers et savoir-faire liés aux activités exercées par les professionnels y travaillant. Véritable « conservatoire de talents », ils détiennent une expertise technique particulièrement qualifiée et recherchée.

Constitué en interne en 2014, le département Louvre conseil a la charge de valoriser l’expertise des équipes du musée. Cette expertise porte sur les collections, les publics mais aussi sur le management. La brochure présentant l’ingénierie patrimoniale du Centre Pompidou énumère la liste des prestations possibles dans la création et la gestion d’espaces culturels : conseil en muséographie, en médiation… mais aussi accompagnement sur le plan administratif.

Les savoir-faire patrimoniaux français ont bénéficié d’une large couverture médiatique lors du chantier de restauration de Notre-Dame. Les sénatrices à l’origine du rapport précité jugeaient judicieux de profiter de la grande visibilité du chantier – servant ainsi de vitrine des métiers d’art français – pour « valoriser l’ensemble des savoir-faire qui ont collaboré à cette entreprise (archéologues, artisans d’art, architectes, maîtres d’ouvrage, restaurateurs, facteurs d’instruments…) ».

Une expertise recherchée en majorité par les pays émergents

Les pays émergents sont les principaux demandeurs de cette expertise, le patrimoine étant perçu comme un levier d’attractivité et suscitant ainsi un intérêt croissant. Faute de compétences suffisantes pour construire, agencer et gérer des musées, ils font appel à des institutions disposant de cette expérience. Les pays du Moyen-Orient, d’Asie et d’Afrique constituent « les marchés les plus prometteurs » sur ce plan.

Le rapport du Sénat considère que la France possède de sérieux atouts pour prendre part à ce marché :

« Il est clair que la réputation de ses savoir-faire et la renommée de certains de ses établissements au niveau mondial, qu’il s’agisse du Louvre, du château de Versailles ou du Mont Saint-Michel, contribuent à asseoir sa position sur le plan international. »

Une combinaison gagnante : l’apport de marque et d’ingénierie

Les grands accords internationaux s’accompagnent fréquemment d’un élément complémentaire à l’expertise : la marque des institutions culturelles.

Le Louvre Abou Dhabi incarne cette pluralité. Signé en 2007 entre la France et les Émirats arabes unis, l’accord prévoyait la création d’un musée constitué avec l’expertise des équipes muséales françaises et portant le nom du Louvre. Plusieurs volets composent cet accord : l’accompagnement en ingénierie, le prêt d’œuvres des collections françaises (plusieurs musées étant parties prenantes) ainsi que le prêt du nom du Louvre à travers un contrat de licence de marque.

Il en va de même dans l’expérience du Centre Pompidou, qui valorise tant ses savoir-faire que sa marque, celle-ci étant apposée sur le devant des nouveaux musées, dont les façades s’ornent ainsi du sceau de l’institution française. Présent sur tous les continents, il a collaboré en Europe avec la ville de Malaga (Espagne) et la Fondation bruxelloise Kanal. En Asie, il s’est associé avec la société d’aménagement West Bund pour accompagner la création d’un musée à Shanghai (Chine). Son action se mesure aussi en Amérique du Sud (Brésil) et dans les pays du Golfe (Arabie saoudite).

On notera cependant que la valorisation de la marque, a fortiori dans un contexte international, n’a de sens que pour des institutions notoires. Si l’expertise des musées français peut relever tant d’institutions nationales que de structures territoriales, le rayonnement de la marque semble limité aux grands musées, qualifiés par certains auteurs, dont l’économiste Bruno S. Frey, de « superstar » en raison de leur statut et de leur aura.

Une économie fondée sur l’excellence française ?

L’affirmation constante de la nécessité de valoriser l’expertise et les marques culturelles peut être vue comme l’application de la théorie de l’avantage comparatif développée par l’économiste britannique David Ricardo au XIXe siècle. Selon cette théorie, « chaque nation a intérêt à se spécialiser dans la production où elle possède l’avantage le plus élevé comparativement aux autres ». Aussi s’agit-il de « concentrer ses efforts à l’export sur des secteurs où le pays possède de réels avantages comparatifs ».

Il convient toutefois de nuancer ce postulat, car si la France possède assurément des marques fortes et une expertise patrimoniale reconnue, elle n’est pas la seule à en disposer ni à les proposer sur la scène internationale, ce marché étant concurrentiel et, au demeurant, occupé par d’autres États « également bien positionnés », notamment le Royaume-Uni, l’Allemagne ou l’Italie.

Les marques muséales américaines s’exportent également. D’aucuns auront en tête l’exemple très connu du Guggenheim, à l’origine même du concept de « marque muséale », au sens de « brand » et de « trademark », c’est-à-dire un outil de développement économique et d’expansion internationale. Le Guggenheim de Bilbao (Espagne) en témoigne : la fondation new-yorkaise a cédé le droit d’usage de son nom et perçu, en échange, 20 millions de dollars (17,2 millions d’euros) de royalties pour l’usage de sa marque.

Le Museum of Modern Art de New York (MoMA) valorise aussi son nom et son expertise. Il a, par exemple, exporté son concept de boutique de design hors des frontières américaines, avec l’implantation de deux MoMA Design Stores au Japon, à Tokyo et à Kyoto.

Des outils de diversification des ressources propres

On rappellera qu’historiquement, les musées apportaient leur savoir-faire dans une logique, non pas de valorisation mais de solidarité avec d’autres pays. C’est le cas des chantiers de fouilles archéologiques relevant avant tout d’une logique de coopération. La valorisation économique des savoir-faire est un phénomène nouveau, dont l’émergence s’explique par une demande croissante d’ingénierie culturelle émanant de certains pays mais aussi par le contexte budgétaire.

Ce désir de valorisation ne saurait être appréhendé indépendamment du contexte économique contemporain. Il s’agit également de favoriser le développement de ressources propres, venant abonder les budgets, de plus en plus tendus, des institutions culturelles. Les subsides publics n’étant pas mirifiques, les musées doivent répondre à l’impérieuse nécessité de diversifier leurs sources de financement.

Le Centre Pompidou perçoit entre 14 millions et 16 millions d’euros par an au titre de ses partenariats internationaux. S’agissant de l’exemple emblématique du Louvre Abou Dhabi, le montant total de l’accord s’élève à 1 milliard d’euros, la valorisation de la marque « Louvre » représentant 400 millions d’euros.

Ces redevances de licence de marque et d’ingénierie culturelle viennent compléter les ressources propres des établissements, rejoignant ainsi d’autres recettes, parmi lesquelles le mécénat, la location d’espaces, la vente de produits en boutique…

Pendant la fermeture du Centre Pompidou Paris, le programme Constellation prend le relais pour aller hors les murs à la rencontre des publics, partout en France et dans le monde, entre 2025 et 2030.
Centre Pompidou

Des partenariats adaptés au contexte local

Face au constat d’un intérêt marqué de la part de pays émergents auprès de musées européens et états-uniens pour construire une offre culturelle, se pose la question de la construction de cette offre et de la confrontation de regards différents.

Ainsi que le relève la juriste Marie Maunand :

« Le développement des échanges internationaux dans le domaine patrimonial induit une dynamique de transfert d’expertise des pays du Nord – pays développés à économie de marché – vers des pays dits du Sud – qui sont soit émergents soit moins avancés – qui pourrait contribuer à la diffusion d’un modèle culturel unique. »

La diversité doit être au cœur de ces accords afin d’éviter toute forme de standardisation. Une approche pragmatique adaptée au contexte local, propre à celui qui est demandeur de l’expertise, s’avère primordiale.

Un transfert de savoir-faire suppose une transmission d’informations ou de compétences. En dépit de la nature commerciale de ces partenariats, il ne saurait s’agir d’un discours simplement descendant de la part de l’expert ou du « sachant » vers son partenaire, mais bien d’un échange favorisant la rencontre de points de vue variés. Dans ce sens, Émilie Girard, présidente d’ICOM France observe un « changement de paradigme et de posture dans le mode de construction d’une expertise plus tournée vers le dialogue ».

Mentionnant la mise en œuvre du partenariat avec les Émiriens, Laurence des Cars, présidente-directrice générale du Louvre, évoque la question de la médiation et de l’explication des œuvres, et, dans le cadre de cet échange entre la France et les Émirats arabes unis, de « l’altérité culturelle » et des manières permettant aux différents publics de partager des œuvres d’art en l’absence de références culturelles ou religieuses communes.

En 2015, le rapport livré par Jean Musitelli cité par Marie Maunand relevait :

« La valorisation dans le contexte de la mondialisation doit […] concourir à la diversification des expressions culturelles […] en se montrant attentif aux attentes et aux besoins des partenaires et en ajustant l’offre aux réalités et traditions locales, [avec] […] des alternatives au modèle standard tel qu’il est véhiculé par la globalisation. »

C’est aussi un rôle que souhaitent allouer à l’expertise française les autrices du rapport de la mission sénatoriale d’information.

Si sa valorisation procède pour partie d’une démarche économique, elle est aussi le reflet d’enjeux diplomatiques, dont l’objectif est de renforcer le rayonnement et l’influence de la France sur la scène internationale. Else Joseph, sénatrice des Ardennes, notait ainsi :

« Ces dernières années, combien l’influence de la France est, si ce n’est en recul, du moins de plus en plus contestée et fragilisée. C’est particulièrement vrai dans les instances internationales en matière culturelle, à l’instar de l’Unesco, où les pays occidentaux se voient régulièrement reprocher une attitude néocoloniale. »

En vue d’y apporter une réponse, la parlementaire suggérait de « tirer parti de la solide expertise de la France dans le domaine patrimonial pour maintenir notre capacité d’influence ».

En ce sens, l’expertise et les marques culturelles sont assurément une incarnation du soft power de la France, qu’il importe autant de valoriser que de préserver.

The Conversation

Cécile Anger a soutenu sa thèse de doctorat en 2024 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle est depuis jeune docteure associée à l’Ecole de Droit de la Sorbonne.
Son domaine de recherche porte sur les marques culturelles ainsi que la protection et la valorisation de l’image des œuvres d’art, musées et monuments.
Elle a commencé sa carrière au musée de Cluny, puis occupé le poste de Cheffe du service marque et mécénat au Domaine national de Chambord avant de rejoindre l’équipe de l’Établissement public du Mont Saint-Michel.

ref. Les marques et savoir-faire culturels français : des atouts convoités à l’étranger – https://theconversation.com/les-marques-et-savoir-faire-culturels-francais-des-atouts-convoites-a-letranger-266295

Un itinérant dans votre salon ! ? L’« humour » généré par l’IA pose déjà des enjeux éthiques

Source: The Conversation – in French – By Nadia Naffi, Associate professor, Université Laval

La nouvelle tendance TikTok « AI Homeless Man Prank » a déclenché une vague d’indignation et d’interventions policières aux États-Unis et ailleurs.

L’urgence n’est plus seulement d’apprendre à distinguer le vrai du faux, mais de réfléchir aux conséquences humaines de ce que nous créons.

Professeures en technologie éducative à l’Université Laval et en éducation et innovation à l’Université Concordia, nous étudions comment renforcer l’agentivité humaine – cette capacité à comprendre, questionner et transformer de façon consciente les environnements façonnés par l’intelligence artificielle et les médias synthétiques – pour contrer la désinformation.

Une tendance inquiétante

La tendance « AI Homeless Man Prank » désigne la publication par des utilisateurs d’images générées par intelligence artificielle montrant de faux sans-abri allongés dans leur salon ou leur chambre.

Dans l’une des vidéos les plus virales, vue plus de deux millions de fois, le créateur Nnamdi Anunobi piège sa mère en lui envoyant de fausses photos d’un homme sans-abri dormant sur son lit. La scène, devenue virale, a déclenché une vague d’imitations à travers le pays.

Deux adolescents de l’Ohio ont été inculpés pour avoir déclenché de fausses alertes d’intrusion entraînant des déplacements policiers inutiles et une panique réelle. Plusieurs services de police – notamment à Yonkers et Salem – ont publié des avertissements officiels, rappelant que ces « blagues stupides » gaspillent les ressources d’urgence et déshumanisent les personnes vulnérables.

À l’autre bout du spectre médiatique, le boxeur Jake Paul a accepté d’expérimenter la fonction cameo de Sora 2, l’outil de génération vidéo d’OpenAI, en donnant son consentement à l’utilisation de son image. Mais le phénomène lui a rapidement échappé : des internautes ont détourné son visage pour créer des vidéos ultra-réalistes où il apparaît sortant du placard ou donnant des tutoriels de maquillage.

Ce qui devait être une démonstration technique est devenu un raz-de-marée de contenus moqueurs. Sa compagne, la patineuse Jutta Leerdam, a condamné la situation : « Je n’aime pas ça, ce n’est pas drôle. Les gens y croient ».

Deux phénomènes, deux intentions différentes : l’une voulait faire rire, l’autre suivre une tendance. Mais toutes deux révèlent la même faille : nous avons démocratisé la puissance technologique sans porter attention à la conscience morale.

Des jeunes puissants, mais sans boussole

Les cybercrimes d’aujourd’hui – sextorsion, fraudes, deepnudes, cyberharcèlement – ne surgissent pas du néant.

Leurs auteurs sont les adolescents d’hier : ceux à qui l’on a appris à coder, créer, publier en ligne, mais rarement à réfléchir aux conséquences humaines de leurs gestes.

La cybercriminalité juvénile augmente rapidement, stimulée par la banalisation des outils d’IA et la perception d’impunité. Les jeunes ne sont plus seulement des victimes. Ils deviennent aussi acteurs de cyberinfractions, souvent « par curiosité, défi ou jeu ».

Et pourtant, cela fait plus d’une décennie que les écoles et les gouvernements éduquent à la citoyenneté et à la littératie numériques : développer son esprit critique, protéger ses données, adopter des comportements responsables en ligne, vérifier ses sources.




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Malgré ces efforts, le cyberharcèlement, la désinformation et la mésinformation persistent, et s’intensifient, au point d’être reconnus comme le risque mondial prioritaire pour les prochaines années.

Une désensibilisation silencieuse mais profonde

Ces dérives ne naissent pas d’une malveillance innée, mais d’un manque d’encadrement moral adapté à l’ère numérique.

Nous éduquons des jeunes qui sont capables de manipuler la technologie, mais parfois incapables de mesurer la portée humaine de leurs gestes, surtout dans un environnement où certaines plates-formes repoussent délibérément les limites du socialement acceptable.

Les compagnons de Grok, le chatbot d’Elon Musk intégré à X (ex-Twitter), illustrent cette dérive. Des personnages générés par IA y tiennent des propos sexualisés, violents ou discriminatoires, présentés comme de simples contenus humoristiques. Ce type de banalisation brouille les repères moraux : dans un tel contexte, la transgression devient une forme d’expression et l’absence de responsabilité se confond avec la liberté.

Sans repères, plusieurs jeunes risquent de devenir des criminels augmentés : capables de manipuler, frauder ou humilier à une échelle inédite.

La simple absence d’intention malveillante dans la création de contenu ne suffit plus à éviter le mal.

Créer sans réfléchir aux conséquences humaines, même par curiosité ou pour divertir, alimente une désensibilisation collective où la dignité et la confiance s’effritent – rendant nos sociétés plus vulnérables à la manipulation et à l’indifférence.

De la crise du savoir à la crise morale

Les référentiels de littératie en IA – ces cadres conceptuels qui définissent les compétences, connaissances et attitudes nécessaires pour comprendre, utiliser et évaluer l’IA de manière critique et responsable – ont permis des avancées importantes en matière de pensée critique et de vigilance. La prochaine étape consiste à y intégrer une dimension plus humaine : réfléchir aux effets de ce que l’on crée sur autrui.

Les médias synthétiques fragilisent notre confiance dans la connaissance car ils rendent le faux crédible et le vrai discutable. On finit par douter de tout – des faits, des autres, parfois même de soi. Mais la crise à laquelle nous faisons face aujourd’hui dépasse le plan épistémique : c’est une crise morale.


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La plupart des jeunes savent aujourd’hui douter d’un contenu manipulé, mais pas toujours en mesurer les conséquences humaines. Les jeunes activistes, eux, font figure d’exception. Qu’il s’agisse de Gaza ou d’autres luttes humanitaires, ils expérimentent à la fois la puissance du numérique comme outil de mobilisation – campagnes de hashtags, vidéos TikTok, blocages symboliques, actions coordonnées – et la responsabilité morale que cette puissance impose.

À l’ère des usages génératifs, ce n’est plus la vérité seule qui vacille, c’est notre sens de la responsabilité.

La relation entre l’humain et la technologie a été fortement étudiée. Celle entre humains à travers les contenus générés par la technologie, beaucoup moins. Et c’est précisément là que se joue l’avenir de la responsabilité morale dans l’environnement numérique.

Pour une sobriété morale du numérique

Nous savons désormais mesurer l’empreinte carbone du numérique et parler de sobriété énergétique. Mais l’impact humain – moral, psychologique, relationnel – reste la grande zone aveugle de nos réflexions sur les usages des IA.

Chaque deepfake, chaque « prank », chaque manipulation visuelle laisse une empreinte humaine : perte de confiance, peur, honte, déshumanisation.

Comme les émissions polluent l’air, ces atteintes polluent nos liens sociaux.

La sobriété morale, par analogie à la sobriété environnementale, vise à réduire les blessures invisibles créées par nos usages numériques.

Apprendre à mesurer cette empreinte humaine, c’est penser les conséquences de nos gestes numériques avant qu’elles ne se matérialisent. C’est se demander : Qui est affecté par ma création ? Quelle émotion, quelle perception suscite-t-elle ? Quelle trace laissera-t-elle dans la vie de quelqu’un ?

Construire une écologie morale du numérique, c’est reconnaître que chaque image, chaque diffusion façonne l’environnement humain dans lequel nous vivons.

Former des jeunes qui ne voudront pas nuire

Les lois, comme l’AI Act européen, définissent ce qu’il faut interdire, mais aucune loi ne peut enseigner pourquoi il ne faut pas vouloir nuire.

Concrètement, cela signifie :

  • Cultiver la responsabilité personnelle, en aidant les jeunes à se sentir responsables de leurs créations.

  • Transmettre les valeurs par l’expérience, en les invitant à créer puis à réfléchir : comment cette personne se sentirait-elle ?

  • Favoriser la motivation intrinsèque, pour qu’ils agissent éthiquement par cohérence avec eux-mêmes, non par crainte de sanctions.

  • Impliquer familles et communautés, en transformant écoles, maisons et espaces publics en lieux de discussion sur les impacts humains des utilisations non éthiques ou tout simplement peu réfléchies des IA génératives.

Parce qu’à l’ère des médias synthétiques, penser les conséquences humaines de ce que l’on crée est peut-être la forme la plus avancée d’intelligence.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Un itinérant dans votre salon ! ? L’« humour » généré par l’IA pose déjà des enjeux éthiques – https://theconversation.com/un-itinerant-dans-votre-salon-l-humour-genere-par-lia-pose-deja-des-enjeux-ethiques-268717

Greffes d’organes vers l’humain : cœur, rein, peau… pourquoi le cochon est-il devenu l’animal de référence pour les xénogreffes ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Coralie Thieulin, Enseignant chercheur en physique à l’ECE, docteure en biophysique, ECE Paris

Greffer l’organe d’un animal à un être humain n’est plus de la science-fiction. Ces dernières années, plusieurs patients ont reçu un cœur, un rein ou même la peau d’un porc génétiquement modifié. Mais pourquoi choisir le cochon, plutôt qu’un autre animal ?


Le terme xénogreffe désigne la transplantation d’un tissu ou d’un organe provenant d’une espèce différente de celle du receveur, par exemple, d’un porc vers un humain. Elle se distingue de l’allogreffe, entre deux humains, et de l’autogreffe, utilisant les propres tissus du patient. L’objectif est de remédier à la pénurie chronique d’organes humains disponibles pour la transplantation, tout en garantissant la compatibilité et la sécurité du greffon.

En France, au 1er janvier 2025, 22 585 patients étaient inscrits sur la liste nationale d’attente pour une greffe, dont 11 666 en liste active. En 2024, 852 patients sont décédés en attendant une greffe.

La peau de porc, une pionnière des xénogreffes

C’est d’abord la peau qui a ouvert la voie. Depuis les années 1960, la peau de porc est utilisée comme pansement biologique temporaire pour les grands brûlés. Sa structure et son épaisseur sont étonnamment proches de celles de la peau humaine, ce qui permet une bonne adhérence et une protection efficace contre les infections et la déshydratation.

Contrairement à d’autres animaux (vache, mouton, lapin), la peau de porc présente un réseau de collagène (protéine structurelle présente dans le tissu conjonctif et responsable de la résistance et élasticité des tissus) et une densité cellulaire similaires à ceux de l’homme, limitant les réactions de rejet immédiat. Ces greffes ne sont toutefois que temporaires : le système immunitaire finit par les détruire. Néanmoins, elles offrent une protection temporaire avant une autogreffe ou une greffe humaine.

Une proximité biologique frappante

Au-delà de la peau, le cochon partage de nombreux points communs physiologiques avec l’être humain : taille des organes, rythme cardiaque, pression artérielle, composition du plasma, voire métabolisme. Le cœur d’un cochon adulte, par exemple, a des dimensions proches de celui d’un humain, ce qui en fait un candidat naturel pour les greffes.

D’autres espèces, comme les primates non humains, présentent une proximité génétique encore plus importante, mais leur utilisation soulève des questions éthiques et sanitaires beaucoup plus lourdes, sans parler de leur reproduction lente et de leur statut protégé.

Un animal compatible avec la médecine moderne

Au contraire, les cochons sont faciles à élever, atteignent rapidement leur taille adulte, et leurs organes peuvent être obtenus dans des conditions sanitaires contrôlées. Les lignées génétiquement modifiées, comme celles développées par la société américaine Revivicor, sont désormais dépourvues de certains gènes responsables du rejet hyper aigu, ce qui rend leurs organes plus « compatibles » avec le système immunitaire humain.

Les chercheurs ont aussi supprimé des virus « dormants » (qui ne s’activent pas) présents dans le génome du porc, réduisant le risque de transmission d’agents infectieux à l’Homme.

Du pansement biologique à la greffe d’organe

Après la peau, les chercheurs se tournent vers les reins, le cœur, le foie ou encore le pancréas. En 2024, des patients ont survécu plusieurs semaines avec un cœur de porc génétiquement modifié, une prouesse longtemps jugée impossible. Des essais ont également été menés avec des reins de porc, notamment chez des patients en état de mort cérébrale ou, plus récemment, chez un patient vivant. En revanche, les recherches sur le foie et le pancréas en sont encore au stade préclinique, menées uniquement chez l’animal. Ces avancées ne sont pas seulement symboliques : la pénurie mondiale de donneurs humains pousse la médecine à explorer des alternatives réalistes.

Cependant, le défi immunologique reste immense – même génétiquement modifiés, les organes porcins peuvent être rejetés par le système immunitaire humain – tout comme les enjeux éthiques liés notamment au bien-être animal.

Le cochon s’est imposé non par hasard, mais parce qu’il représente un compromis entre proximité biologique, faisabilité et acceptabilité sociale. Si les essais confirment la sécurité et la durabilité des greffes, le porc pourrait bientôt devenir un allié inattendu mais essentiel de la médecine humaine.

The Conversation

Coralie Thieulin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Greffes d’organes vers l’humain : cœur, rein, peau… pourquoi le cochon est-il devenu l’animal de référence pour les xénogreffes ? – https://theconversation.com/greffes-dorganes-vers-lhumain-coeur-rein-peau-pourquoi-le-cochon-est-il-devenu-lanimal-de-reference-pour-les-xenogreffes-267370

Comment les spectateurs des événements sportifs réagissent-ils face aux sponsors « polluants » ?

Source: The Conversation – in French – By Michel Desbordes, Professeur des Universités, Faculté des sciences du sport, Université Paris-Saclay

L’impact du partenariat avec Dacia avec l’Ultra-Trail du Mont-Blanc a été durablement négatif pour l’évènement emblématique du trail. JuliaMountainPhoto/Shutterstock

La présence de Coca-Cola pour les Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024 et Dacia à l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB) a cristallisé les critiques. Ce qui est en jeu pour les organisateurs d’évènements sportifs : trouver un équilibre entre critères financiers, avec la présence de ces marques commerciales, et environnementaux.


Alors que les grands événements sportifs internationaux (GESI) affichent des objectifs environnementaux ambitieux, la cohérence entre ces engagements et le choix des sponsors deviennent cruciaux.

Comment le mesurer ? Avec Maël Besson, fondateur d’une agence en transition écologique du sport, et l’agence The Metrics Factory, nous avons étudié les perceptions en ligne, principalement sur les réseaux X et YouTube, de deux partenariats – Coca-Cola pour les Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, et Dacia pour l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB).

Notre analyse souligne que les marques perçues comme « polluantes » peuvent affaiblir durablement l’image d’écoresponsabilité des événements qu’elles financent. Les critères environnementaux ne sont plus des variables secondaires ; ils déterminent l’acceptabilité et la légitimée de la tenue même de l’évènement.

Virage écologique du sponsoring sportif

Dans le cadre de notre étude, nous avons analysé 28 des principaux travaux liant responsabilité sociale et sponsoring sportif entre 2001 et 2024. Nous observons que, longtemps centré sur la visibilité et la performance, le sponsoring sportif se transforme.

Sous l’effet conjugué des attentes citoyennes, de la pression réglementaire et des impératifs climatiques, la question de l’impact environnemental s’invite au cœur des stratégies de partenariat. Une marque ne peut plus se contenter de saturer un événement avec son logo. Elle doit prouver qu’elle partage ses valeurs, notamment en matière de durabilité.

Entre discours marketing et réalité mesurable, le fossé est parfois béant. Notre recherche a révélé un paradoxe frappant. La responsabilité sociale des entreprises dans le sport est surtout abordée sous l’angle économique –, intention d’achat, notoriété, image de marque –, tandis que les impacts environnementaux sont largement ignorés.

Coca-Cola et Paris 2024

Coca-Cola a été partenaire des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024.
RobFuller/Shutterstock

À première vue, les organisateurs des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024 ont multiplié les initiatives pour réduire l’impact environnemental de l’évènement : sobriété, sites réutilisés, compensation carbone, végétalisation de l’alimentation, sensibilisation des spectateurs, « interdiction » à TotalEnergies d’être partenaire, mobilités douces, 100 % des sites accessibles en transports publics, etc. Pourtant, la présence de Coca-Cola parmi les sponsors a cristallisé les critiques.

Selon notre analyse des réseaux sociaux X et YouTube, plus d’un tiers des messages associant Coca-Cola, Paris 2024 et l’environnement exprime un sentiment négatif.

Pire encore : Coca-Cola est mentionnée dans 56 % des publications critiques à l’égard de l’impact écologique des Jeux, représentant 63 % des impressions générées. En clair, pour beaucoup d’internautes, la présence de la marque incarne à elle seule l’incohérence entre les ambitions écologiques des Jeux et la mise en avant d’un sponsor vécu comme non écologique.

Le reproche principal, toujours selon notre étude, est la production massive de bouteilles en plastique à usage unique, perçue comme incompatible avec un discours de sobriété environnementale. Cette dissonance nourrit un sentiment de greenwashing, où l’écologie devient un simple vernis pour des pratiques peu vertueuses.

UTMB et Dacia : un impact durable sur l’image

Du côté de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, l’impact du partenariat avec Dacia, constructeur automobile, a été durablement négatif. Un an et demi après une polémique très médiatisée, le partenariat – contrat de naming de l’évènement – n’a pas été renouvelé. Notre étude montre qu’un tiers des messages environnementaux sur l’UTMB restent critiques, et que plus de 80 % de ces critiques portent toujours sur le sponsoring par Dacia.




À lire aussi :
Sport, nature et empreinte carbone : les leçons du trail pour l’organisation des compétitions sportives


Malgré le temps passé et les nombreuses actions en faveur de la préservation de l’environnement mis en place par l’organisateur selon leur plan d’engagement, la perception négative demeure. Elle démontre que certains partenariats peuvent laisser une trace durable dans la mémoire collective, bien au-delà de la période de l’événement lui-même.

Loi Evin climat

L’un des enseignements majeurs de notre étude : la cohérence perçue devient une nouvelle norme de légitimité. L’impact négatif d’un partenariat ne se mesure plus uniquement à des données d’émissions, mais à sa capacité à convaincre les parties prenantes – citoyens, élus, ONG, médias – de sa sincérité.

Le sport reproduit une dynamique déjà connue dans le domaine de la santé publique dans les années 80. Comme pour le tabac ou l’alcool, l’acceptabilité sociale de certains sponsors diminue. Faut-il, dès lors, envisager une « loi Evin climat » interdisant la présence de marques à forte empreinte carbone dans les stades et les événements ?

Montée des exigences des parties prenantes

Au-delà des réactions du grand public analysées dans ces deux études de cas, les exigences environnementales montent chez tous les acteurs du sport.

Chez les sponsors eux-mêmes

Selon l’association Sporsora qui regroupe 280 acteurs du monde du sport, le groupe Accor s’assure que ses nouveaux partenariats soient en cohérence avec ses propres engagements climatiques. Onet exclut catégoriquement toute pratique sportive trop polluante.

Dans le champ des médias

France Télévisions a cessé de diffuser le rallye Dakar (au bénéfice de l’Équipe), invoquant entre autres l’incompatibilité entre l’image de l’évènement et les attentes exigeantes des téléspectateurs.

Pour les collectivités locales

Nous pouvons citer le rejet du sponsor TotalEnergies un temps envisagé pour les JOP 2024 par la Ville de Paris.

Face à la pression sociale croissante, le modèle du sponsoring sportif est à un tournant. Ignorer les enjeux écologiques, ou s’y attaquer de façon purement cosmétique, expose les marques et les organisateurs à des risques réputationnels majeurs, à un rejet du public et à des contraintes institutionnelles nouvelles.

Il est primordial que les partenariats sportifs s’alignent sincèrement avec les limites planétaires.


Cet article a été co-rédigé avec Maël Besson, expert en transition écologique du sport, fondateur de l’agence SPORT 1.5.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Comment les spectateurs des événements sportifs réagissent-ils face aux sponsors « polluants » ? – https://theconversation.com/comment-les-spectateurs-des-evenements-sportifs-reagissent-ils-face-aux-sponsors-polluants-258603

‘Digital sovereignty’: why the EU may be shifting from internet regulation to building homegrown tech

Source: The Conversation – France in French (3) – By Michael FitzGerald, Doctoral Researcher in Law, European University Institute

Over the past decade, prominent European politicians seemed to think that legal regulation would be enough to control the internet. They focused primarily on drafting laws to regulate foreign platforms rather than prioritising investment in developing European alternatives. This focus contributed to producing the internet Europeans experience today, in which users typically must rely on foreign private platforms for modern necessities like search engines, maps, communication, online commerce, social media, cloud storage, and AI software, owing to the lack of compelling homegrown services.

Why did EU legislators place so much stock in the promise and power of legislation? And why have those same legislators gradually moved, since 2020 – and particularly since Donald Trump’s election to a second term as US president in late 2024 – towards a viewpoint that instead emphasises the limitations of legal solutions and the need for ownership and control of digital infrastructure?

Two policy paradigms

European political leaders have paid lip service to the need for so-called digital sovereignty), a slogan that typically refers to the need for control of digital technology, not just regulation. French President Emmanuel Macron and former German chancellor Angela Merkel began emphasising the issue in 2017 and 2019, respectively. In 2020, Merkel committed to establish “digital sovereignty as a leitmotif of European digital policy”. And since then, European Commission President Ursula von der Leyen has made sovereignty a “centrepiece of her Commission’s digital agenda”.

But at the same time – at least until 2024 – politicians’ actual solution has been “an almost exclusive focus on the regulation of services by US tech platforms”. This focus was based on a more optimistic presumption: that the EU could achieve its objectives by controlling foreign tech platforms through law because the bloc sat in the driver’s seat for governing the global internet.

This optimistic view of Europe’s role was encouraged by legal scholarship between 2012 and 2022, which promoted a positive and confident vision of Europe’s “global regulatory power” – the idea that the EU writes the rulebook for the global internet – and the idea of “digital constitutionalism” – that this rulebook has the power “to rein in” platforms such as Meta, X and TikTok, thus manifesting European notions of privacy and the rule of law in the online platform economy.

But it’s important to understand that unlike the idea of digital sovereignty, which emphasises the need for concrete policy change, digital constitutionalism is primarily an interpretive movement. By looking through a “constitutionalist lens”, scholars reinterpreted a period of intense privatisation online as a more benign development, which gained “superficial appeal” from the legitimating vocabulary of constitutional law. This encouraged a rose-coloured view of Europe’s position in the internet economy, allowing scholars and policymakers to miss the deepening crisis of its technological dependence until it was arguably too late: the return of Trump in 2024.

The influence of ‘The Brussels Effect’

In 2012, Columbia University law professor Anu Bradford published “The Brussels Effect”, a seminal article that influenced a generation of legal scholars and policymakers. It painted a compelling picture of the EU as a “benign regulatory hegemon”, or rulemaking superpower. For Bradford, it was US citizens who were subject to European power every day. As the author put it: “Few Americans are aware that EU regulations determine the makeup they apply in the morning, the cereal they eat for breakfast, the software they use on their computer, and the privacy settings they adjust on their Facebook page.”

Bradford explained that the EU could leverage access to its huge consumer market to impose stringent standards on internet companies, and those companies, in many cases, would apply those standards globally to benefit from economies of scale, rather than engage in the costly business of tailoring services to the particular regulations of each country. “All the EU needs to do,” she said after publishing the book version of The Brussels Effect in 2020, “is to regulate its internal market, and it is then the global companies that globalise those EU rules”.

In her book, Bradford demonstrated how tech giants like Facebook and Google had complied with EU online privacy standards and applied them globally. An important question, however, which Bradford never quite resolved, was who had made the decision really: the EU legislator or the companies in Silicon Valley? Had the EU legislator actually compelled the platforms to comply, or had the platforms, for reasons of their own, merely decided it was in their interest to play ball with the EU for the time being?

Since late 2024, it has seemed increasingly likely that the apparent power of EU law has actually been dependent upon the platforms’ willingness to comply, and their willingness has now run out.

A reality check… and a path forward?

Trump’s election win shook European politicians’ belief in the optimistic vision espoused by Bradford and the constitutionalists. So did the events that followed. In early January 2025, Meta announced major changes in its content moderation policies, including that it would stop working with outside fact-checkers, signalling allegiance to the White House’s vision of online free speech. Later that month, big tech executives were prominently in attendance at the inauguration in Washington. It has become gradually more difficult for Europeans to sustain the optimistic constitutionalist view of the past decade. Even authors prominently associated with digital constitutionalism have begun to see the glass half empty. Writing in Verfassungsblog in February, Giovanni De Gregorio and Simona Demková recognised a “looming enforcement crisis” and a “need to reassess the European approach to regulating the digital age”.

The publication in September 2024 of a major report, “The future of European competitiveness” by former European Central Bank president Mario Draghi, had already sent shockwaves through the EU political community. With dire warnings regarding the costs of the EU’s status-quo regulatory strategies and the depth of Europe’s technological dependence – “the EU relies on foreign countries for over 80% of digital products, services, infrastructure and intellectual property”, according to the text – the report weakened the bloc’s belief in legal solutions.

Following the report and Trump’s win, and amid the first year of the new US administration, members of the European parliament such as Alexandra Geese, Axel Voss and Aura Salla have swung towards the sovereignty paradigm with a new fervour, embracing an enforcement-focused legal “simplification” agenda that borders on deregulation, and supporting research for funding and policy proposals that would likely have seemed farfetched even two years ago. Ideas for public service media alternatives include an AI-powered “European News Streaming Platform”. And then there’s the EuroStack, an initiative for investment in Europe-based digital infrastructures.

The news platform is still somewhat speculative, but the EuroStack initiative has gained significant traction in Brussels. The EU commissioner for technological sovereignty, Henna Virkunnen, spoke at a EuroStack event in June. Her speech came a little more than six months after a EuroStack pitch document criticised the bloc’s years of US-focused regulation as a misstep that has likely condemned the EU to a future “as a definitive and irreversible ‘US colony’ in digital infrastructure”. Today, as the European Commission “prepares to simplify digital rules with a new omnibus plan”, it appears that EU politicians’ belief in the optimistic, constitutionalist paradigm has significantly deteriorated, if not collapsed.

But old habits die hard, and the EU has for decades been described as a “regulatory state” that effects change primarily through legal rulemaking. It must now resist slipping back into that comfort zone, and also take care, while simplifying the rules, not to destroy the essence of the regulations it has built. If the EU is to offer a genuinely alternative and rights-conscious vision of the internet, it must cast off idealistic visions of achieving hegemony through law and redirect its energies towards technological creation. Initiatives like the Eurostack and the European News Streaming Platform appear to offer promising places to start.


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The Conversation

Michael FitzGerald ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. ‘Digital sovereignty’: why the EU may be shifting from internet regulation to building homegrown tech – https://theconversation.com/digital-sovereignty-why-the-eu-may-be-shifting-from-internet-regulation-to-building-homegrown-tech-269753

Grands travaux et démesure : Trump réinvente la Maison Blanche

Source: The Conversation – France in French (3) – By Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

Donald Trump n’est pas le premier président des États-Unis à lancer de grands travaux à la Maison Blanche. Mais il existe une différence fondamentale entre les rénovations précédentes, dont les finalités étaient essentiellement fonctionnelles, et son projet d’immense salle de bal, reflet d’une vision très personnelle du décorum lié à la fonction présidentielle…


À l’orée de son second mandat présidentiel, Donald Trump a exprimé le souhait de doter la Maison Blanche d’un espace architectural inédit : une salle de bal destinée à accueillir des réceptions officielles, des dîners d’État et des événements diplomatiques de haute tenue.

Ce projet s’inscrit dans une longue tradition de réaménagements présidentiels, mais en déplace sensiblement la finalité. Le dispositif envisagé consisterait en l’édification, à la place de l’East Wing (l’aile orientale du complexe de la Maison Blanche), en cours de destruction, d’un espace d’environ 8 500 mètres carrés, conçu dans un style néoclassique afin de ne pas rompre avec l’esthétique originelle du bâtiment pensé par James Hoban à la fin du XVIIIᵉ siècle.

Trump n’est pas le premier président des États-Unis à ordonner un aménagement d’envergure du célèbre bâtiment. Depuis son achèvement en 1800, la Maison Blanche n’a cessé d’être transformée pour répondre aux exigences politiques, technologiques ou symboliques du moment. Thomas Jefferson (1801-1809) fit construire les premières terrasses et agrandir le bâtiment, Ulysses S. Grant (1869-1877) introduisit des commodités modernes, Theodore Roosevelt (1901-1909) décida de séparer espaces domestiques et professionnels en créant la West Wing en 1902, Harry S. Truman (1945-1953) entreprit une rénovation structurelle majeure entre 1948 et 1952.

Les modifications successives ont toujours été envisagées comme des réponses à des nécessités fonctionnelles ou institutionnelles. Le projet de Trump se distingue donc des précédents, dans la mesure où il semble poursuivre une finalité de prestige plus qu’une finalité pratique ou structurelle. De fait, il s’inscrit avant tout dans une logique de monumentalisation personnelle.

Plan supposé de l’extension de la salle de bal vers l’aile est de la Maison Blanche, basé sur la carte disponible à l’adresse https://www.theguardian.com/us-news/2025/oct/23/trump-white-house-ballroom-reaction. En pointillés, l’emplacement de la future salle de bal.
Belbury/Wikipedia, CC BY-NC

Les coûts historiques des grandes rénovations présidentielles

Les transformations de la Maison Blanche ont toujours reflété, au-delà des nécessités matérielles, la conception que chaque président se fait de la fonction et du prestige de sa fonction.

La rénovation la plus célèbre reste celle conduite sous Harry S. Truman de 1948 à 1952. Après des décennies d’affaissement structurel, le bâtiment principal dut être intégralement vidé, ne conservant que les façades extérieures. Cette reconstruction, menée par l’architecte Lorenzo Winslow (1892-1976), coûta environ 5,7 millions de dollars à l’époque – soit près de 70 millions à 85 millions de dollars actuels (de 60,4 millions à 73,3 millions d’euros).

L’enjeu était avant tout sécuritaire et fonctionnel : il s’agissait de sauver le bâtiment, non d’en rehausser le prestige décoratif. Truman lui-même s’était installé à Blair House (la résidence des invités officiels du président des États-Unis lors de leur séjour à Washington) pendant les quatre années de travaux – une décision qui soulignait la dimension institutionnelle plutôt que personnelle du chantier.

Une décennie plus tard, Jacqueline Kennedy mena une autre forme de rénovation : esthétique, patrimoniale et culturelle. Dès son arrivée en 1961, la First Lady déplorait l’aspect hétéroclite et moderne du mobilier et entreprit une vaste campagne de restauration historique. Elle fit appel à des experts en art, des conservateurs et des mécènes privés pour redonner à la Maison Blanche le caractère d’un musée vivant de l’histoire nationale. Le budget total de cette opération fut d’environ 2 millions de dollars de l’époque (soit 21,5 millions de dollars actuels, ou près de 19 millions d’euros), dont une large part provenait de dons privés via la White House Historical Association, qu’elle fonda pour l’occasion. L’objectif était autant de préserver un patrimoine que de renforcer la sacralité culturelle du lieu.

Sous Barack Obama, plusieurs projets de modernisation furent également entrepris, notamment en matière de durabilité énergétique, de systèmes de communication et d’accessibilité. Ces travaux, moins visibles et donc moins médiatisés, ont coûté environ 4,5 millions de dollars (3,8 millions d’euros) par an entre 2010 et 2016.

Le projet de Donald Trump : un chantier somptuaire et symbolique

Dans ce contexte historique, le projet de salle de bal lancé par Donald Trump apparaît d’une nature tout à fait différente. En effet, le coût estimé pour cette nouvelle aile colossale s’élève à 200 millions de dollars (plus de 172 millions d’euros) initialement, puis 250 millions (215,8 millions d’euros), avant d’être réévalué à 300 millions de dollars (259 millions d’euros). En proportion, cette somme est entre trois et six fois supérieure à la reconstruction intégrale de Truman, et représente quatorze fois le coût du projet Kennedy.

Même si la justification officielle invoque un besoin d’espace et de représentation, la nature du projet révèle une approche profondément marquée par la culture du spectacle. À travers ce chantier, Trump semble poursuivre la logique esthétique et narrative qui caractérise son image publique : magnifier la puissance présidentielle par la monumentalité et le luxe, quitte à brouiller les frontières entre espace civique et personnel.

Ce projet a suscité des réactions contrastées au sein même de la sphère Trump, à commencer par son épouse. Melania Trump a en effet exprimé des réserves quant à la pertinence et au calendrier d’un tel chantier, estimant que celui-ci risquait d’alimenter une perception publique centrée sur le faste plutôt que sur la gouvernance.

Les opposants politiques de Donald Trump ont, pour leur part, dénoncé l’inutilité et le caractère narcissique d’un tel aménagement. Hillary Clinton a évoqué un projet « révélateur d’un président davantage occupé à mettre en scène son héritage qu’à gouverner le pays », position qui a rapidement été relayée par plusieurs figures du parti démocrate.

La portée symbolique des travaux

Au-delà des réactions immédiates, la portée symbolique d’un tel projet mérite une analyse approfondie, tant il touche à la fonction quasi rituelle de la Maison Blanche dans l’imaginaire politique états-unien. La construction d’une salle de bal conférerait à la résidence présidentielle une dimension plus monarchique que républicaine, en renforçant une théâtralisation du pouvoir que plusieurs chercheurs identifient comme un trait marquant de la présidence contemporaine. Cette scénographie du politique permettrait à Trump de faire de la Maison Blanche non seulement un lieu de décision, mais aussi un espace spectaculaire conçu pour magnifier la figure du président en tant qu’incarnation de la nation.

La salle de bal, pensée comme un espace d’apparat, fonctionnerait comme un décor destiné à mettre en scène la puissance et la grandeur, à la manière des salles d’apparat européennes, telles que Versailles ou Buckingham. Cette analogie souligne le déplacement symbolique qu’impliquerait une telle construction, en rapprochant la présidence états-unienne d’une forme de souveraineté cérémonielle.

D’ailleurs, dès le début de son second mandat, Donald Trump avait décidé de faire quelques travaux de rénovation. En janvier 2025, il s’attaque au Bureau ovale et commande des dorures massives (moulures, plafonds, cadres) et de nombreux objets dorés pour refléter son goût pour le luxe. Il impose une esthétique bling-bling dans un espace traditionnellement marqué par la sobriété.

En outre, la salle de bal constituerait un espace de sociabilité élitaire, réservé à une audience sélectionnée de dignitaires, de mécènes et d’alliés politiques, ce qui renforcerait la dimension exclusive de l’exercice du pouvoir. La portée symbolique d’un tel édifice dépasserait ainsi la seule question architecturale pour investir le champ du politique, du culturel et du mémoriel, en projetant dans l’espace bâti une conception du pouvoir centrée sur la magnificence, la visibilité permanente et la sacralisation de la figure présidentielle.

Trump et la postérité

Chaque président contribue, à sa manière, à l’inscription matérielle de la fonction dans le temps. Toutefois, la tentation d’assimiler Trump aux « bâtisseurs » de la présidence semble relever d’une construction narrative plus que d’une réalité fonctionnelle.

Là où Roosevelt, Truman ou même Kennedy cherchaient à adapter la résidence aux exigences de l’État moderne, Trump semble viser une empreinte mémorielle, visible et spectaculaire, dont la salle de bal serait le symbole. Une telle initiative interroge sur la conception trumpienne de la postérité, fondée non sur l’action politique durable, mais sur l’établissement d’un signe architectural destiné à survivre à son mandat.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Grands travaux et démesure : Trump réinvente la Maison Blanche – https://theconversation.com/grands-travaux-et-demesure-trump-reinvente-la-maison-blanche-269635

Cinquante ans après la mort de Franco, que reste-t-il de sa dictature ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sophie Baby, Maîtresse de conférences HDR en histoire contemporaine, Université Bourgogne Europe

La mort du dictateur Francisco Franco, le 20 novembre 1975, a ouvert la voie à la démocratisation de l’Espagne. Pour autant, les quatre décennies durant lesquelles il a exercé le pouvoir dans son pays ont laissé une trace qui ne s’est pas encore estompée. Sophie Baby, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université Bourgogne Europe, spécialiste du franquisme et de la transition démocratique en Espagne, autrice en 2024 de Juger Franco ? Impunité, réconciliation, mémoire, aux éditions La Découverte, revient dans cet entretien sur le parcours du Caudillo, de son rôle dans la guerre civile (1936 à 1939) à la répression que son régime a mise en œuvre, sans oublier les enjeux mémoriels autour de la commémoration de cette époque qui secouent aujourd’hui l’Espagne contemporaine.


The Conversation : Pouvez-vous nous rappeler qui était Francisco Franco et la façon dont il est arrivé au pouvoir ?

Sophie Baby : Franco, né en 1892 dans le village d’El Ferrol, en Galice, est un officier de carrière qui s’illustre dans la guerre du Rif (1921-1926), alors seul terrain d’action de l’armée espagnole. Il devient à 33 ans l’un des plus jeunes généraux d’Europe. Après la proclamation de la Seconde République espagnole en 1931, il occupe plusieurs postes de haut rang. En 1936, il se rallie, assez tardivement, au coup d’État militaire qui cherche à renverser la toute jeune République. D’autres généraux que lui ont fomenté ce putsch, mais il y jouera un rôle clé.

Depuis les Canaries, il rallie le Maroc, soulève l’armée d’Afrique qui lui était fidèle et débarque en Andalousie. Avec la mort des autres chefs putschistes, les généraux Sanjurjo et Mola, dans des accidents d’avion, il s’affirme comme le leader du camp rebelle dit « national ». Face à l’échec du coup d’État et à la résistance du gouvernement républicain, d’une partie de l’armée restée loyale à la République et de la population, une guerre civile s’engage, qui durera trois ans. Installé à Burgos, dans le nord du pays, Franco fonde les bases de son futur régime, et s’impose sur tout le territoire après la victoire proclamée le 1er avril 1939.

Sur quelles valeurs ce nouveau régime repose-t-il ?

S. B. : Le régime franquiste s’appuie sur le Movimiento Nacional (Mouvement national) qui devient le seul parti autorisé en Espagne. C’est un mouvement nationaliste, antilibéral, catholique et profondément anticommuniste, hostile aux réformes laïques et sociales de la République. Centré sur la Phalange, organisation inspirée du fascisme italien, il vise à restaurer un ordre traditionnel fondé sur l’armée, l’Église et les hiérarchies sociales. Son idéologie mêle nationalisme, conservatisme et croisade religieuse contre une « anti-Espagne » identifiée au communisme, à la franc-maçonnerie, au libéralisme.

Quel a été le bilan humain de la guerre civile et du régime de Franco ?

S. B. : Il faut distinguer ce qui est le strict bilan de la guerre civile, de 1936 à 1939, et le bilan de la répression franquiste, qui s’entremêlent dans le temps. Ces bilans ne sont pas totalement définitifs, on ne dispose toujours pas de liste précise des noms et du nombre des victimes. Mais les historiens ont énormément travaillé et l’ordre de grandeur est fiable aujourd’hui.

On estime que la guerre civile a fait 500 000 victimes. Parmi elles, 100 000 étaient des soldats tombés au front, donc une minorité. Environ 200 000 personnes ont été exécutées à l’arrière – 49 000 dans la zone contrôlée par les républicains et 100 000 dans la zone franquiste. Le reste sont des victimes des conséquences de la guerre, des déplacements, de la famine et des bombardements des villes.

Après 1939, la répression franquiste se poursuit, avec environ 50 000 exécutions dans les années 1940. Par ailleurs, l’Espagne est plongée dans une grave famine provoquée non pas par le simple isolement conséquent à la Seconde Guerre mondiale, comme l’a clamé la propagande franquiste, mais par la politique d’autarcie du régime qui avait fait le pari de l’autosuffisance, interrompant les importations notamment d’engrais, fixant autoritairement les prix, réquisitionnant la production, laissant la population en proie du marché noir et à la faim, pour un bilan d’au moins 200 000 morts.

En outre, on estime qu’au tout début des années 1940, il y a à peu près 1 million de prisonniers en Espagne : environ 300 000 dans les prisons et plus d’un demi-million dans les presque 200 camps de concentration répartis sur le territoire espagnol, qui existent jusqu’en 1947. On estime que quelque 100 000 prisonniers de ces camps de concentration ont trouvé la mort pendant cette période.

Par ailleurs, 140 000 travailleurs forcés sont passés dans les camps de travail du régime, qui fonctionnaient encore dans les années 1950. Tandis que 500 000 personnes fuient la répression franquiste ; les deux tiers ne reviendront pas.

Le régime franquiste s’est clairement rangé pendant le conflit mondial du côté de Hitler et de Mussolini, qui avaient massivement contribué à la victoire du camp national par l’envoi de dizaines de milliers de soldats, d’avions, de matériel de guerre. Oscillant entre un statut de neutralité et de non-belligérance, Franco s’était engagé, lors de sa rencontre avec Hitler à Hendaye en octobre 1940, à entrer en guerre au moment opportun – moment qui ne s’est jamais présenté. Mais les Alliés n’étaient pas dupes : l’Espagne de Franco fut mise au ban de la communauté internationale et ne put pas rejoindre l’Organisation des Nations unies avant 1955.

Aujourd’hui, qu’en est-il de la question de la reconnaissance des victimes de la guerre et du régime ?

S. B. : Le régime franquiste a mis en place une politique mémorielle offensive et durable, reposant d’abord sur l’exaltation des héros et des martyrs de la « croisade ». Les victimes du camp national ont obtenu des tombes avec des noms et des monuments leur rendant hommage – ces monuments « a los caídos » (« aux morts ») qui parsèment les villages de la Péninsule. Elles ont pu bénéficier de pensions en tant qu’anciens combattants, invalides de guerre, veuves ou orphelins.

Ce qui n’était pas le cas de celles et ceux du camp vaincu, voués à l’exclusion, à la misère et à l’oubli. Paul Preston parle à cet égard de politique de la vengeance. La persécution se poursuivra jusqu’à la fin du régime, les dernières exécutions politiques datant de quelques semaines avant la mort du dictateur.

C’est ce déséquilibre que les collectifs de victimes issues du camp républicain, constitués dans les années 1960 et 1970, demanderont à compenser une fois le dictateur disparu, réclamant réparation puis reconnaissance.

En 2025, le gouvernement de Pedro Sánchez a lancé l’année commémorative des « Cinquante ans de liberté » pour célébrer les acquis démocratiques et les luttes antifranquistes. L’accent est mis sur ceux qui ont lutté et, pour certains, perdu leur vie sur l’autel de ce combat pour la liberté. Cette initiative s’inscrit dans une politique mémorielle amorcée avec l’exhumation de Franco en 2019 – son corps reposait jusque-là dans la basilique de Valle de los Caídos, en Castille au nord-ouest de Madrid, construite par des prisonniers du régime ; Pedro Sanchez, tout juste arrivé au pouvoir, avait fait une priorité de son transfert vers le caveau de sa famille – et renforcée par la loi sur la mémoire démocratique de 2022, qui rompt avec la logique d’équivalence entre les deux camps, condamne sans détour la dictature et affirme la supériorité définitive de la légitimité démocratique sur la légitimité franquiste.

Face à ces politiques de mémoire orchestrées par la gauche, quelles sont les positions de la droite traditionnelle et de l’extrême droite ?

S. B. : Il est certain que la droite – que ce soit le parti conservateur traditionnel, le Parti populaire (PP), ou la formation d’extrême droite Vox, apparue en 2014 – s’est toujours opposée à cette politique de mémoire qu’elle considère comme une façon d’entretenir la division des Espagnols susceptible, dit-elle, de reconduire la guerre civile d’antan. Ces partis estiment qu’il ne faut pas « rouvrir les blessures du passé », même si un relatif consensus existe aujourd’hui, au moins localement, sur la nécessité d’identifier et de restituer les corps des disparus. Mais ils s’opposent à toute forme de réhabilitation des victimes et refusent toute forme de responsabilité de l’État.

La droite, qui n’a jamais rompu avec la dictature franquiste et qui a majoritairement refusé d’adopter la Constitution de 1978, s’est depuis le début des années 2000 approprié l’héritage de la transition à la démocratie, brandissant la concorde, le consensus, la réconciliation comme arguments pour rejeter les politiques de mémoire.

Comment la question des symboles franquistes dans l’espace public est-elle traitée ?

S. B. : La première loi mémorielle de 2007, adoptée par le gouvernement socialiste de José Luis Rodríguez Zapatero, a engagé l’effacement de l’espace public des symboles franquistes qui étaient encore omniprésents : changement des noms de rues, suppression des emblèmes de la Phalange (le joug et les flèches) présents sur tous les bâtiments publics, déboulonnage des statues équestres de Franco, destruction d’un certain nombre de monuments à la gloire du régime et de la « croisade » parce qu’ils exaltaient de façon trop évidente les valeurs du franquisme. Il en subsiste un certain nombre et, tout récemment, le gouvernement a annoncé la publication d’un recensement de ces symboles encore en place.

Le déboulonnage des statues peut rappeler la vague que l’on a pu observer aux États-Unis et ailleurs, notamment au Royaume-Uni, à la suite du mouvement Black Lives Matter. Mais en Espagne, il n’a rien eu d’un tel élan populaire ; à l’inverse, il a relevé d’une politique menée d’en haut par les pouvoirs publics.




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Vandalisme et déboulonnage de statues mémorielles : l’histoire à l’épreuve de la rue


Aujourd’hui, que reste-t-il de la figure de Franco ?

S. B. : La commémoration des cinquante ans de la mort de Franco soulève une question centrale : que commémorer exactement ? La mort d’un dictateur ? Ce qu’il en reste, c’est, je dirais, majoritairement de l’ignorance. Dans le cursus scolaire classique, la part consacrée à l’enseignement de l’histoire de l’Espagne du XXe siècle est très réduite. Cela conduit à une méconnaissance globale de ce qu’a été réellement le franquisme et encourage une vision très édulcorée de ce régime.

Un discours familial et social persiste dans certains milieux, surtout de droite et dans certaines régions comme Madrid ou la Castille, qui tend à minimiser l’ampleur de la répression franquiste, à renier toute comparaison de Franco avec Hitler ou Mussolini, à valoriser les bienfaits du régime. Jusqu’à considérer, pour un cinquième de la population, selon un sondage récent, que les années de la dictature de Franco furent bonnes, voire très bonnes, pour les Espagnols. On observe ainsi une apparente résurgence de cette vision positive du régime franquiste ces dix dernières années, à la faveur de l’essor de Vox : de plus en plus de jeunes participent aux messes en l’honneur de Franco, chantent dans la rue le Cara al Sol (l’hymne phalangiste) et certains enseignants du secondaire déplorent que des élèves choisissent Franco comme héros de l’histoire de l’Espagne à l’occasion de travaux à rendre.

Cela explique en partie la politique du gouvernement socialiste actuel, destinée notamment à cette jeunesse, qui insiste non seulement sur la cruauté du régime par le biais de la réhabilitation des victimes, mais aussi sur les conséquences concrètes de l’absence de libertés et sur l’importance de la lutte antifranquiste et des acquis démocratiques.


Propos recueillis par Mathilde Teissonnière.

The Conversation

Sophie Baby a reçu des financements de l’Institut universitaire de France.

ref. Cinquante ans après la mort de Franco, que reste-t-il de sa dictature ? – https://theconversation.com/cinquante-ans-apres-la-mort-de-franco-que-reste-t-il-de-sa-dictature-269085

Pourquoi publier une « nouvelle » histoire de France en 2025

Source: The Conversation – France in French (3) – By Éric Anceau, Professeur d’histoire contemporaine, Université de Lorraine

_Le 28 juillet 1830. La Liberté guidant le peuple_ (1830), tableau d’Eugène Delacroix (1798-1863) exposé au Louvre (Paris). Musée du Louvre via Wikimédia Commons

La connaissance du passé évolue au fil des recherches. Du big data à l’archéologie préventive, la palette d’outils à disposition de l’historien s’enrichit. Et on s’intéresse aujourd’hui à des sujets longtemps restés sous silence, comme l’environnement ou le genre. Regard sur cette nouvelle approche de l’histoire.


L’histoire de France est un inépuisable sujet de discussion pour les personnalités politiques de tous bords, les médias, les Français et les étrangers qui observent les querelles qui agitent notre pays autour de son passé avec un mélange d’admiration, d’amusement et d’agacement. Les représentations qui en ont été proposées lors de la cérémonie des Jeux olympiques de Paris, à l’été 2024, ont ainsi fait couler beaucoup d’encre.

De fait, la connaissance du passé progresse au fil des recherches. Le contexte de naguère n’est plus celui d’aujourd’hui et les interprétations de l’histoire s’entrechoquent. On ne peut ainsi pas parler du passé colonial de la France en 2025 comme on le faisait au « temps béni des colonies », pour reprendre le titre de la chanson ironique et critique, en 1976, de Michel Sardou, Pierre Delanoë et Jacques Revaux – pour ne donner que cet exemple.

C’est pourquoi nous avons entrepris avec une centaine de spécialistes une Nouvelle Histoire de France. Publiée en octobre 2025 aux éditions Passés composés, cette somme de 340 éclairages, des Francs à la crise actuelle de la Ve République, de Vercingétorix à Simone Veil, tient compte des renouvellements de la discipline. Explications.

Une histoire trop longtemps tiraillée entre roman national et déconstruction

Non seulement la France a été au cœur de la plupart des principaux événements qui ont scandé l’histoire mondiale des derniers siècles, mais elle a également été en proie à des clivages politiques, religieux et idéologiques majeurs : les catholiques face aux protestants, les républicains contre les monarchistes ou encore la droite face à la gauche.

Ce passé, long, riche et tumultueux, n’a cessé d’être instrumentalisé. À partir du XIXe siècle, et plus particulièrement de la IIIe République, a dominé un « roman national » qui présentait la France sans nuances, puissante et rayonnante, et faisait de tous ces affrontements un préalable douloureux mais nécessaire à un avenir radieux.

À partir des années 1970, cette histoire a commencé à être déconstruite par le postmodernisme soucieux de rompre avec la modernité née pendant les Lumières, de libérer la pensée et de délivrer l’individu du passé pour l’inscrire pleinement dans le présent, en fustigeant les grands récits historiques.

Cette approche a été salutaire car elle a fait réfléchir, a remis en cause de fausses évidences et a fait progresser notre connaissance. Ainsi, pour reprendre le cas de l’histoire coloniale, Edward Saïd (1935-2003) a-t-il souligné, dans l’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident (1978, 1980 pour l’édition française), ce que le regard occidental porté sur l’Orient et sur les colonisés avait pu avoir de biaisé, voire de méprisant, même s’il a pu pécher lui-même par réductionnisme et caricature pour défendre sa thèse.

Et certains déconstructeurs en sont venus à noircir systématiquement l’histoire de France, comme le fit par exemple Claude Ribbe avec son Crime de Napoléon (2005) comparant l’esclavage et la traite négrière à la Shoah et Napoléon à Hitler.

Cependant, d’autres ont rapidement profité de ces derniers excès pour proposer de nouveau un roman national qui a pu prendre un tour essentialiste. Il existe pourtant et évidemment une voie entre la fierté aveugle des uns et la passion destructrice des autres.

Un troisième moment historiographique

De la fin des années 2000 au milieu de la décennie suivante, trois grandes entreprises collectives ont contribué à explorer une autre voie, à distance des interprétations partisanes.

À partir de 2009, Joël Cornette a ainsi dirigé, pour l’éditeur Belin, une Histoire de France en plus de dix volumes et 10 000 pages, faisant la part belle aux sources et aux illustrations. Claude Gauvard a pris peu après la tête d’une Histoire personnelle de la France en six volumes aux Presses universitaires de France, avant que Patrick Boucheron et un autre collectif ne publient, en 2017, chez Fayard, une Histoire mondiale de la France autour d’événements destinés à faire réfléchir.

Ces trois histoires proposaient un récit chronologique et s’appuyaient sur des spécialistes reconnus pour essayer de recentrer un pendule de l’histoire qui avait sans nul doute trop oscillé. Il nous est cependant apparu qu’il y avait nécessité de proposer un autre projet de grande ampleur, une Nouvelle Histoire de France. Nous avons emprunté cette même voie médiane, en rassemblant d’ailleurs plusieurs des autrices et auteurs qui avaient participé aux entreprises précédentes, mais en procédant aussi différemment, sous forme encyclopédique et chronologico-thématique.

Pierre Nora (1931-2025) qui avait dirigé une somme pionnière au milieu des années 1980, les Lieux de mémoire, nous disait au début du processus éditorial, en 2023, que le temps était sans doute venu d’ouvrir un troisième moment historiographique, celui d’une histoire soustraite à la fausse modernité qui conduit à ne lire le passé qu’avec des schémas actuels de pensée, celui d’une histoire renonçant au nouveau mantra qui rend l’Occident coupable de tous les maux et qui pare le reste du monde de toutes les vertus par un excès symétrique à celui par lequel le premier s’est longtemps pris pour le phare de la planète renvoyant le second à sa supposée arriération, celui enfin d’une histoire extraite du cadre étroit de notre hexagone pour montrer ce que la France doit au monde mais aussi ce qu’elle lui a apporté, dans un incessant mouvement de circulation à double sens, à la fois humain, matériel et immatériel.

De nouveaux sujets et des méthodes nouvelles

Avec cette Nouvelle Histoire de France, il s’agit de renoncer aux effets de mode, d’accorder toute leur place aux incontournables – les personnalités, les faits marquants, les œuvres majeures – sans omettre aucun des renouvellements majeurs de ces dernières années. La discipline a évolué en effet tant dans les objets (histoire impériale et coloniale, histoire des voix oubliées et des marges négligées, histoire du genre et des femmes, histoire environnementale…), que dans les méthodes (archéologie préventive, prosopographie, approche par le bas, jeu sur les échelles, big data…).

Parmi les nouveaux sujets historiques, l’environnement est très certainement l’un de ceux qui ont pris le plus de place dans la recherche en raison de la dégradation accélérée de la planète due au double processus de marchandisation du monde
– porté par un imaginaire économique de croissance infinie – et d’artificialisation de la planète – reposant sur un imaginaire technoscientifique prométhéen – qui se développe depuis la fin du XVIIIe siècle. En mettant en avant ces alertes précoces et les alternatives proposées dans le passé, l’histoire environnementale est porteuse de sens pour l’avenir et c’est pourquoi nous voulions lui accorder une grande place en confiant à Charles-François Mathis, son chef de file en France, le soin de l’aborder.

Quant aux méthodes nouvelles à disposition de l’historien, il nous faut dire un mot, là encore à titre d’exemple, de l’archéologie préventive. Celle-ci a commencé à se développer en France à partir des années 1970, avec l’ambition de préserver et d’étudier les éléments significatifs du patrimoine archéologique français menacés par les travaux d’aménagement et les projets immobiliers. Elle a permis de mieux comprendre l’héritage gaulois de la France et ses limites. Et qui mieux que Dominique Garcia, grand spécialiste de la Gaule préromaine et directeur de l’Institut national de la recherche archéologique préventive (Inrap) pour traiter le chapitre « Gaulois » de notre ouvrage ?

En outre, l’histoire n’est pas une discipline isolée mais elle s’enrichit du dialogue avec les autres sciences humaines et sociales et c’est dans cet esprit que nous avons aussi fait appel à 17 auteurs et autrices de 14 autres disciplines, habitués à travailler en profondeur historique : le géographe Jean-Robert Pitte, le spécialiste de la littérature française Robert Kopp, l’historienne de l’art Anne Pingeot, le philosophe Marcel Gauchet… Tous ont accepté de mettre leur savoir à la portée du plus grand nombre au prix d’un effort de synthèse et de vulgarisation.

C’est à ce prix que cette histoire en 100 chapitres, 340 éclairages et 1 100 pages se veut renouvelée et tout à la fois érudite et vivante, encyclopédique et ludique, dépassionnée… mais passionnante !

The Conversation

Éric Anceau a dirigé la « Nouvelle histoire de France » publiée aux éditions Passés composés.

ref. Pourquoi publier une « nouvelle » histoire de France en 2025 – https://theconversation.com/pourquoi-publier-une-nouvelle-histoire-de-france-en-2025-267669

Pour la première fois, une étude révèle ce qui se passe dans le cerveau d’un entrepreneur

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Ooms, Chargé de cours, Université de Liège

Si le cerveau est capable de renforcer certains réseaux neuronaux grâce à l’entraînement, comme on muscle son corps par le sport, alors l’expérience entrepreneuriale répétée pourrait elle-même être un facteur de développement de ces connexions particulières. BillionPhotos/Shutterstock

L’entrepreneuriat façonne-t-il le cerveau ? Certaines personnes naissent-elles avec des caractéristiques cérébrales qui les prédisposent à entreprendre ? Pour tenter de répondre à ces questions, une étude récente explore le fonctionnement du cerveau d’entrepreneurs grâce à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle, une technique qui permet de visualiser l’activité cérébrale.


Si l’on reconnaît l’importance des processus cognitifs chez les entrepreneurs
– comment pensent-ils et agissent-il face à l’incertitude ? –, on s’est peu intéressé à l’étude de leur cerveau lorsqu’ils prennent leurs décisions.

Pourquoi certains individus semblent exceller dans la création d’entreprises et naviguent habilement à travers l’incertitude, tandis que d’autres peinent à s’adapter ?

Pour tenter de faire la lumière sur la réponse à cette question, nous avons mené des travaux faisant converger neurosciences et recherche en entrepreneuriat. Nous avons en effet exploré l’activité cérébrale chez des entrepreneurs grâce à une technique d’imagerie médicale, l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf).

Fruit d’une collaboration entre le centre de recherche interdisciplinaire en sciences biomédicales GIGA Consciousness Research Unit de l’Université de Liège (Belgique) et le Centre hospitalier universitaire (CHU) de Liège, notre étude ouvre de nouvelles perspectives sur la manière dont les entrepreneurs abordent la prise de décision, gèrent l’incertitude et exploitent de nouvelles opportunités.

Imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf)

L’IRMf permet de visualiser l’activité cérébrale en mesurant les variations du flux sanguin dans le cerveau. Cette méthode repose sur un principe simple : lorsqu’une région du cerveau est activée, elle consomme plus d’oxygène, ce qui entraîne une augmentation du flux sanguin vers cette zone. Ce surplus d’oxygène modifie légèrement les propriétés magnétiques du sang. C’est cette différence que l’IRMf mesure pour créer des cartes d’activité cérébrale en temps réel, offrant ainsi une vue détaillée de la fonction cérébrale.

Plus précisément, notre étude s’est concentrée sur 23 entrepreneurs habituels
– c’est-à-dire ceux qui ont lancé plusieurs entreprises, en les comparant à 17 managers travaillant dans de grandes organisations.

L’analyse de connectivité en état de repos basée sur une région cérébrale d’intérêt (seed-based resting state fMRI) a révélé que ces entrepreneurs expérimentés présentent une connectivité neuronale accrue entre certaines régions de l’hémisphère droit du cerveau : l’insula et le cortex préfrontal. Ces zones jouent un rôle dans la flexibilité cognitive et la prise de décisions exploratoires, c’est-à-dire la capacité à ajuster sa stratégie et à penser autrement face à des situations nouvelles ou incertaines.

Mieux gérer l’incertitude

Ce réseau cérébral plus connecté pourrait contribuer à expliquer pourquoi ces entrepreneurs semblent mieux armés pour gérer l’incertitude et faire preuve de flexibilité cognitive, des capacités souvent associées à l’identification d’opportunités entrepreneuriales.

Que ce soit de manière séquentielle – les serial entrepreneurs, qui créent une entreprise après l’autre – ou de façon concurrente – les portfolio entrepreneurs qui gèrent plusieurs entreprises en même temps –, ces profils paraissent exceller dans l’art de s’adapter rapidement. Une compétence précieuse dans le monde des start-ups, où les repères sont rarement stables.

Une autre étude, portant sur le même groupe d’entrepreneurs et de managers met en lumière un autre phénomène intrigant : ces entrepreneurs habituels présentent un volume de matière grise plus important dans l’insula gauche. Bien que l’étude n’ait pas directement mesuré la pensée divergente, d’autres travaux ont montré que l’augmentation du volume de matière grise dans l’insula gauche est associée à cette capacité – c’est-à-dire la faculté de générer de nombreuses idées différentes pour résoudre un même problème.

Ce qui suggère que les différences observées chez ces entrepreneurs pourraient refléter une plus grande propension à la pensée divergente.

Une question essentielle reste ouverte : l’entrepreneuriat façonne-t-il le cerveau… ou bien certaines personnes naissent-elles avec ces caractéristiques cérébrales qui les prédisposent à entreprendre ?

Autrement dit, sommes-nous entrepreneurs par nature ou par culture ?

Nature ou culture ?

Cette interrogation est aujourd’hui au cœur des nouveaux projets de recherche menés par l’équipe d’HEC Liège et du Centre de recherche du cyclotron (CRC) de l’Université de Liège. Cette orientation de recherche s’appuie sur le concept de « plasticité cérébrale », c’est-à-dire la capacité du cerveau à se modifier sous l’effet des expériences et des apprentissages.

Si le cerveau est capable de renforcer certains réseaux neuronaux grâce à l’entraînement, comme on muscle son corps par le sport, alors l’expérience entrepreneuriale répétée pourrait elle-même être un facteur de développement de ces connexions particulières. À l’inverse, si ces différences cérébrales sont présentes dès le départ, cela poserait la question de traits cognitifs ou neurobiologiques favorisant l’esprit d’entreprise.

Pour répondre à ces questions, de nouveaux travaux sont en cours au sein du laboratoire et du GIGA-CRC, avec notamment des études longitudinales visant à suivre l’évolution des cerveaux d’entrepreneurs au fil de leur parcours, mais aussi des comparaisons avec de jeunes porteurs de projets ou des aspirants entrepreneurs.

L’enjeu est de mieux comprendre si, et comment, l’expérience de l’entrepreneuriat peut façonner notre cerveau. Cette nouvelle phase de la recherche est en cours et entre dans une phase clé : le recrutement des participants pour une étude en imagerie par résonance magnétique (IRM). Nous recherchons des volontaires, entrepreneurs ou non, prêts à contribuer à cette exploration scientifique inédite sur les effets de la pratique entrepreneuriale sur le cerveau.

Former les futurs entrepreneurs

L’intégration des neurosciences dans l’étude de l’entrepreneuriat offre une perspective novatrice sur les facteurs qui pourraient contribuer à l’esprit entrepreneurial. En comprenant si – et comment – l’expérience entrepreneuriale influence la structure et la fonction cérébrales, il deviendrait possible de concevoir des approches de formation spécifiques pour favoriser l’esprit d’entreprendre. On pourrait, par exemple, imaginer de mettre au point des exercices pratiques et des approches d’apprentissage immersif afin de développer chez les étudiants les compétences observées chez des entrepreneurs habituels.


Cet article a été rédigé avec l’aide du Dr Arnaud Stiepen, expert en communication et vulgarisation scientifiques.

The Conversation

Frédéric Ooms a été financé par une subvention ARC (Actions de Recherche Concertée) de la Fédération Wallonie‑Bruxelles.

ref. Pour la première fois, une étude révèle ce qui se passe dans le cerveau d’un entrepreneur – https://theconversation.com/pour-la-premiere-fois-une-etude-revele-ce-qui-se-passe-dans-le-cerveau-dun-entrepreneur-259324