« Vieux » et fiers de l’être : retourner le stigmate pour se faire entendre !

Source: The Conversation – France (in French) – By Dominique Argoud, Professeur des Universités en sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

« Vieilles » et « vieux » sont des qualificatifs jugés stigmatisants pour désigner les personnes âgées. Et pourtant, ils n’ont jamais autant fait florès. Retour sur les raisons d’un tel phénomène plutôt paradoxal.


En France, les plus âgés ont longtemps été désignés par les termes de « vieux » ou de « vieillards », notamment à travers la figure des « vieux travailleurs », regroupés par exemple en amicales avant la Seconde Guerre mondiale. Cette appellation était empreinte d’une vision misérabiliste de la vieillesse liée à la très grande précarité des conditions de vie de ceux que Simone de Beauvoir désignait comme étant « les parias de la société ».

Avec l’émergence d’une politique de la vieillesse et l’amélioration du système des retraites, vieux et vieillards ont progressivement disparu de la sémantique à partir des années 1970. D’autres termes plus neutres, voire plus positifs, ont pris le relais, comme « troisième âge », « aînés », « retraités et personnes âgées »… La longévité qui caractérise la société amène à une diversification toujours plus poussée des catégories aux contours flous avec, par exemple, « les seniors » ou « le quatrième âge ».

Et voilà que, depuis quelques années, le terme « vieux » semble revenir en grâce. Citons pêle-mêle la mobilisation interassociative « Les Vieux méritent mieux ! », le baromètre annuel des Villes et amis des aînés « Ce que veulent les vieux », le slogan du Conseil national autoproclamé de la vieillesse « Rien sur les Vieux sans les Vieux », le film documentaire de Claus Drexel intitulé les Vieux, le magazine trimestriel Vieux lancé par Antoine de Caunes… En 2026, même la revue académique Gérontologie et Société publie deux volumes sous le titre la Parole des vieilles et des vieux.

Que traduit ce retour fulgurant sur la scène sociale et médiatique d’un terme très largement déprécié ?

Une réappropriation du vieillissement

En sociologie, on peut parler d’un mécanisme de retournement du stigmate. Il s’agit pour les personnes qui utilisent ce terme de se réapproprier une image a priori défavorable pour en faire un élément de fierté et de revendication. Les substantifs « vieilles » ou « vieux » restent aujourd’hui encore très largement stigmatisants, alors que l’adjectif est plus ambivalent, comme en témoignent les vieilles choses qui prennent de la valeur en vieillissant.

Mais s’agissant des personnes âgées, elles sont confrontées à un contexte plus général de dépréciation de la vieillesse. Les valeurs jeunistes qui caractérisent les sociétés modernes (vitesse, réactivité, mobilité, beauté…) s’avèrent peu favorables à ce qu’une place et un rôle soient reconnus aux plus âgés. La seule échappatoire est alors pour ces derniers de… rester jeunes. C’est ce qui explique l’omniprésence du « bien vieillir » dans les politiques publiques et dans le marketing visant les seniors.

L’affirmation du terme « vieux » sur la scène sociale est une manière pour ceux qui le revendiquent de prendre leurs distances vis-à-vis de la figure dominante du senior. Ainsi, depuis 2023, est organisé un contre-salon des vieilles et des vieux, qui se veut une alternative aux traditionnels salons des seniors.

« Les Vieux » (2024), de Claus Drexel, bande-annonce.

Le retour en grâce des « vieux » ne signifie cependant pas un retour à l’approche assistancielle de la vieillesse. Bien au contraire, cette manière de désigner les personnes âgées est plutôt le fruit d’une auto-désignation en tant que sujets vieillissants et d’une stratégie pour échapper à l’emprise marchande de la « silver économie ».

C’est aussi un moyen pour un public plus large, constitué de professionnels, de protester contre les multiples reports du plan gouvernemental « grand âge » et de rendre visible un nouvel espace de revendications vis-à-vis de l’État.

À la recherche d’un contre-modèle

Ce n’est donc pas qu’une affaire de sémantique : les « vieux » sont porteurs d’un contre-modèle de la vieillesse. Le vieux ou la vieille correspond à quelqu’un qui a un vécu ne se réduisant pas à une identité construite en extériorité par des non-vieux. Il donne ainsi à voir un processus plus endogène de l’avancée en âge entendue comme une expérience de vie singulière.

Il en résulte deux conséquences importantes. La première est qu’il incite à la prise de parole de ces nouveaux vieux sur la scène publique. Cette expérience de vie, relativement inédite dans une société de la longévité, les conduit en effet à s’exprimer sur ce qui leur paraît important ou souhaitable. Autrement dit, les vieux ont des choses à dire, en leur nom propre. Et comme les vieux sont majoritairement des vieilles, les femmes âgées ont beaucoup plus souvent le droit de cité qu’auparavant.

Le terme « vieux » ouvre également la voie à des représentations sociales alternatives de la vieillesse. L’affirmation de soi, de son corps, de ses désirs et projets parvient de plus en plus à se frayer un chemin dans une société pourtant âgiste. Elle contribue à revendiquer une identité moins dépendante des normes dominantes, parfois plus provocatrice, comme l’illustre la chaîne YouTube TéléVioc qui se revendique comme la chaîne « des vieux nouveaux ».

Les nouveaux vieux sont arrivés

Cette renaissance du terme « vieux » est favorisé par le renouvellement des générations de retraités. Ces nouvelles générations ont bénéficié d’un autre mode de vie que leurs prédécesseurs et sont porteuses de nouvelles valeurs. Le sentiment de résignation qui a longtemps dominé une population âgée issue massivement des classes populaires est de moins en moins de mise. Une partie des retraités actuels cherche à se déprendre des formes traditionnelles de représentation et de participation.

Interview de Laure Adler sur le contre-salon des vieilles et des vieux (Conseil national autoproclamé de la vieillesse, 2023).

À cet égard, une des premières organisations de personnes âgées à s’être constituée autour d’un projet alternatif est l’association Old’up. Cette dernière est née en 2008 à l’initiative de Marie-Françoise Fuchs, ancienne médecin et psychanalyste. Old’up dénote, en effet, au sein de l’univers des associations de personnes âgées en assumant explicitement le recours au terme de « vieux ».

D’autres initiatives sont nées en France dans cette mouvance. La plus connue est sans doute le Conseil national autoproclamé de la vieillesse (CNaV) constitué fin 2021 sous l’égide de quatre personnalités, Véronique Fournier, Nicolas Foureur, Éric Favrereau et Francis Carrier. Le CNaV fait du terme « vieux » le cœur de son identité :

« Le CNaV est un mouvement citoyen qui a pour but d’affirmer l’identité “vieille” et la volonté de s’autodéterminer des “personnes vieilles”. »

Le point commun de ces diverses initiatives associatives est d’avoir été lancées par des personnalités qui disposent d’une notoriété, leur permettant d’accéder à la scène publique et de dénoncer le décalage existant entre les représentations sociales qui sont véhiculées et la réalité telle qu’elles la vivent. Cela les amène à dénoncer plus largement l’âgisme dont fait preuve la société et l’infantilisation qui peut en résulter, au détriment de leur désir d’autonomie.

The Conversation

Dominique Argoud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Vieux » et fiers de l’être : retourner le stigmate pour se faire entendre ! – https://theconversation.com/vieux-et-fiers-de-letre-retourner-le-stigmate-pour-se-faire-entendre-281772

Le regroupement de crédits : un révélateur des disparités contemporaines en matière de « maîtrise de son destin »

Source: The Conversation – France (in French) – By Gaëtan Mangin, Enseignant contractuel en sociologie à l’Université d’Artois, rattaché à l’UMR LEM 9221, Université Bourgogne Europe

Le regroupement de crédits est devenu un fait social majeur. Près de 200 000 ménages français y ont eu recours en 2025. Pourtant, on sait assez peu de choses sur eux. Une étude originale s’est penchée sur cette population. Trois cas types sont apparus, loin des stéréotypes du ménage surendetté.


Les ménages dont l’endettement entrave les capacités à faire face aux dépenses qualifiées d’ordinaires ou à réemprunter sont la cible des offres de regroupement de crédits. Aussi appelée « rachat de crédits », cette opération consiste à faire solder ses emprunts par un organisme bancaire qui devient un créancier unique. Il permet au ménage endetté de faire baisser ses mensualités et son taux d’endettement et/ou d’obtenir une trésorerie supplémentaire.

Un fait social largement inédit

Ce qui pourrait paraître un épiphénomène est en réalité un fait social de grande ampleur. En effet, en 2025, ce sont près de 200 000 ménages français qui ont effectué une simulation de regroupement de crédits sur Internet (Source : données internes à l’entreprise Ymanci, commanditaire de la présente étude).

Contrairement aux idées reçues, il s’agit en majorité de ménages propriétaires de leur résidence principale (64,76 % contre 57,4 % dans l’ensemble de la population française). Ils perçoivent un revenu mensuel médian de 2 200 euros, ce qui est légèrement supérieur au revenu médian des Français qui s’élève à 2 146 euros, et qui est relativement stable puisque 68,6 % sont en contrat à durée indéterminée ou retraités.

Ces constats conduisent à penser qu’il s’agit d’un fait social relativement inédit, et pas si facile que cela à appréhender. Notre recherche se base sur 70 entretiens avec des ménages propriétaires de leur logement (ou en accession à la propriété) ayant sollicité un rachat de crédit. Elle nous mène à différencier trois configurations qui permettent d’expliquer des manières différenciées de faire l’expérience du regroupement.

Le choc de la gestion d’un budget

On retrouve d’abord des ménages ayant souscrit des crédits en nombre important, parfois pour des montants faibles, mais à des taux d’intérêt élevés (frôlant parfois les 30 %). Ils sont bénéficiaires de « réserves d’argent » accordées par leurs banques, soit de montants qu’ils peuvent emprunter librement depuis leurs applications bancaires, mais aussi de « prêts personnels » accordés par divers organismes de crédits, ou encore de cartes de crédit de magasin et autres offres ponctuelles de prêts à faible montant ayant servi à financer des achats de meuble, des réparations de véhicule, des sorties en famille, mais aussi des achats dits de « première nécessité ».




À lire aussi :
Ménages surendettés : comment la France a changé de philosophie


Il s’agit tendanciellement des ménages les moins bien dotés économiquement : on y retrouve les revenus les moins élevés, mais aussi les contrats de travail les plus précaires, soit des composantes structurelles d’une difficulté à sécuriser sa situation financière et à projeter sereinement son avenir et celui de son ménage. Ils sont plus souvent d’origine sociale modeste et rendent compte d’une volonté de leurs parents de les préserver des inquiétudes liées à l’argent durant leur enfance, ce qui a eu pour effet de les tenir éloignés des questions financières jusqu’au moment où leur parcours les a confrontés à la gestion d’un budget.

Dans cette configuration, l’objectif de l’opération est avant tout de survivre, ici et maintenant, à un moment où s’impose dans les têtes une image négative du futur et même insupportable stricto sensu. Alors qu’on pourrait penser que le regroupement de crédits autorise aussi et surtout à se projeter dans ce qui est à venir, il permet en l’espèce de s’engager à nouveau dans le présent, guère plus. Le regroupement de crédits est perçu comme une solution unique et pressante, et dont ils sont peu à même de négocier les modalités. Il est ainsi vécu comme une épreuve normative, tant la confrontation avec le commercial de l’organisme bancaire, celui qui « juge » et évalue avant de « sauver », renvoie à ses propres sentiments d’incompétence, de honte et de culpabilité.

Regrouper les crédits pour mieux repartir ?

Il est possible d’identifier ensuite des ménages dont la structure d’endettement peut sembler « ordinaire » tant elle correspond aux imaginaires liés au « bon » endettement. Concrètement, ils possèdent un prêt immobilier ainsi que d’un à trois crédits à la consommation ayant été contractés de façon à rénover, entretenir ou aménager leur logement et/ou à acquérir un véhicule de moyenne gamme. Pour ces ménages aux revenus situés autour de la médiane de notre population, la voiture est incontournable pour accéder à l’emploi et/ou aux commodités, notamment parce que leur budget contenu les a menés à privilégier l’acquisition d’un pavillon individuel au détriment de la proximité avec les aires urbaines.

Si le taux d’endettement de ces ménages n’est pas vécu comme excessif ou handicapant, il peut se révéler inquiétant au moment de prévoir de nouvelles étapes de vie. Le regroupement intervient au moment où ils identifient des échéances biographiques relativement certaines (début des études des enfants, passage à la retraite…) dont l’anticipation est exprimée comme étant nécessaire et perçue comme décisive. Ainsi, l’objectif est de modifier durablement l’usage qui est fait de l’argent, parfois en instaurant de nouvelles pratiques de prévoyance et d’anticipation.

L’enjeu exprimé est celui de (re)prendre le contrôle sur le cours de sa vie et plus particulièrement sur son avenir. Le regroupement soutient ainsi un « moment biographique » particulier au cours duquel le ménage engage un processus consistant à objectiver son parcours de vie et à élaborer de nouvelles perspectives. Il est un moment au sein duquel ils s’arrogent le sentiment de (re)devenir les sujets de leur propre vie, ou pour le dire comme certains ménages rencontrés : « à nouveau maîtres de leur destin ».

Construire son emprise

Pour un certain nombre de ménages enfin, la structure de l’endettement traduit à la fois une volonté d’aisance matérielle et une attention apportée aux conditions d’emprunts. Ils font état d’une situation financière exprimée comme viable et satisfaisante, et, parfois confortable, malgré un endettement conséquent. Pour ces ménages, l’accès aux biens de consommation, notamment par l’endettement, permet d’accéder à une position sociale et culturelle valorisée. À cet égard, le rachat de crédits est aussi destiné à entretenir des différences de niveaux de vie ostensibles.

Fédération bancaire française (FBF) – 2014.

Il s’agit là des ménages les mieux dotés socialement (aux professions les plus rémunératrices et/ou qui bénéficient d’un patrimoine conséquent), engagés dans des logiques de pérennisation et de consolidation de leur situation économique, notamment patrimoniale. Leur demande consiste à optimiser leur capacité à s’endetter pour investir dans des possessions matérielles qui hybrident des logiques d’agrément et d’investissement (aménager des dépendances dans sa maison, faire creuser une piscine…). Il s’agit ici d’intensifier le sentiment d’avoir prise sur son destin, en perpétuant sa capacité à accéder à des biens à forte teneur symbolique et en renforçant son patrimoine foncier.

Engagés dans des projets vécus et exprimés comme « privés », ces ménages recourent au regroupement de crédits dans une perspective familialiste et intimiste, de manière à consolider un projet pensé sur le long terme. Ils souhaitent aussi renforcer un sentiment de contrôle sur eux-mêmes, leur vie et leurs proches, autant que sur leur place dans un espace social perçu comme conflictuel et hiérarchisé selon un degré de réussite sociale avant tout définie à partir de critères financiers.

Dans une sorte de prophétie qui participe assez largement à s’autoréaliser, ils considèrent que l’avenir imposera de penser d’abord à ses propres intérêts, loin de la société globale laissée à elle-même. En ce sens, ces ménages appréhendent le regroupement dans une perspective instrumentale, et celui-ci s’insère dans un processus plus large d’autonomisation vis-à-vis d’une société extérieure à laquelle il semble préférable de ne plus appartenir. Pour eux, le regroupement de crédits s’apparente ici à une épreuve de sécession dans la mesure où il s’agit d’affirmer sa différenciation vis-à-vis d’un « autrui » collectif tenu à bonne distance.

The Conversation

Gaëtan Mangin a reçu des financements du groupe Premista (propriétaire de la marque Ymanci).

Hervé Marchal, en tant que responsable scientifique de la présenté étude, a pu financer cette recherche et surtout recruter un post-doctorat grâce à des financements du groupe Premista (propriétaire de la marque Ymanci).

ref. Le regroupement de crédits : un révélateur des disparités contemporaines en matière de « maîtrise de son destin » – https://theconversation.com/le-regroupement-de-credits-un-revelateur-des-disparites-contemporaines-en-matiere-de-maitrise-de-son-destin-280309

Passage de la vie terrestre à aquatique : un nouveau fossile éclaire l’évolution des dents des premiers cétacés

Source: The Conversation – France in French (2) – By Romain Weppe, Paléontologue, Royal Belgian Institute of Natural Sciences

Vue d’artiste de Kalakocetus aurorae, un ancêtre des baleines. Maëva Orliac, Fourni par l’auteur

Les premiers ancêtres des cétacés – le groupe de mammifères auquel appartiennent les orques et les dauphins – étaient déjà connus pour posséder des dents adaptées à un régime carnivore. Notre découverte récente, publiée dans la revue Nature Ecology & Evolution, permet désormais d’entrevoir ce à quoi pouvait ressembler l’étape intermédiaire entre les dents broyeuses de leurs ancêtres terrestres et les dents tranchantes de ces prédateurs aquatiques.

Dans la région de Kalakot, au Cachemire indien, un nouveau fossile âgé d’environ 48 millions d’années vient d’être découvert : Kalakocetus aurorae.

Les molaires de cet animal de la corpulence d’un petit loup présentent une morphologie inédite, intermédiaire entre celles de ses plus proches parents terrestres et celles des premiers cétacés déjà connus dans le registre fossile. Il apparaît comme le représentant le plus primitif identifié à ce jour parmi les cétacés.

Cette découverte apporte ainsi un nouvel éclairage sur l’une des transitions les plus spectaculaires de l’histoire évolutive des mammifères : le passage progressif d’animaux terrestres herbivores à des prédateurs adaptés à la vie aquatique.

Comment cette découverte a-t-elle été réalisée ?

Le fossile de Kalakocetus aurorae a été découvert dans des roches sédimentaires âgées d’environ 48 millions d’années, dans la région de Kalakot, au nord de l’Inde. Cette région est considérée depuis longtemps par les paléontologues comme le véritable berceau des cétacés, car elle a livré les plus anciens fossiles connus témoignant de l’évolution des mammifères terrestres vers les baleines et dauphins actuels.

L’élément le plus remarquable concerne ses molaires inférieures. Chez les proches parents terrestres des cétacés, les molaires possèdent généralement quatre cuspides principales (les pointes présentes sur les dents), adaptées au broyage des aliments. Chez les premiers cétacés connus jusqu’à présent, ces molaires étaient déjà simplifiées et dominées par deux cuspides tranchantes spécialisées dans le cisaillement. Or, Kalakocetus aurorae présente une configuration intermédiaire originale à trois cuspides.

Mandibule et dentition du nouveau cétacé fossile Kalakocetus aurorae.
Fourni par l’auteur

Pour comprendre sa place dans l’évolution des cétacés, nous avons réalisé une analyse phylogénétique comparant son anatomie dentaire à celle d’autres mammifères ongulés fossiles et des premiers cétacés déjà connus. Cette analyse montre qu’il occupe la position la plus basale dans l’arbre évolutif du groupe.

Nous avons également étudié ses dents grâce à des analyses 3D de surface ainsi qu’à l’étude des traces d’usure dentaires, à différentes échelles. Ces approches permettent de reconstituer le fonctionnement des mâchoires et le régime alimentaire des animaux fossiles.

Les résultats indiquent que Kalakocetus aurorae avait déjà adopté un régime carnivore impliquant principalement des mouvements de cisaillement de la mâchoire, tandis que la fonction de broyage des molaires était déjà fortement réduite.

Pourquoi cette découverte est-elle importante ?

L’adaptation des cétacés à la vie aquatique s’est accompagnée de transformations profondes de leur anatomie, notamment au niveau de leur dentition.

Les cétacés modernes présentent aujourd’hui des dents extrêmement spécialisées. Les dauphins et autres cétacés à dents possèdent des dents coniques presque toutes identiques, tandis que les baleines ont perdu leurs dents au profit de fanons. Les premiers cétacés connus montraient déjà une simplification importante des molaires, avec la disparition des surfaces de broyage au profit de dents plus tranchantes adaptées à la carnivorie. Mais cette transition apparaissait jusqu’ici de manière très brutale dans les archives fossiles, sans qu’aucun stade intermédiaire ne soit clairement documenté.

La morphologie de Kalakocetus aurorae fournit précisément cet élément manquant. Elle montre que l’évolution des dents des cétacés s’est probablement produite de manière plus progressive qu’on ne le pensait. Cette découverte suggère également que les changements alimentaires vers la carnivorie ont commencé très tôt dans l’histoire évolutive des cétacés, probablement en parallèle de leur adaptation croissante aux environnements aquatiques.

Quelles perspectives pour la suite ?

Cette étude ouvre de nouvelles perspectives pour comprendre les premières étapes de l’évolution des cétacés et les mécanismes ayant accompagné leur transition vers la vie aquatique.

La découverte de nouveaux fossiles, ainsi que de futures recherches combinant anatomie fonctionnelle, imagerie 3D et analyses isotopiques, devraient aider à mieux comprendre comment les premiers cétacés capturaient et consommaient leurs proies.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui ont menées ces dernières, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Romain Weppe ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Passage de la vie terrestre à aquatique : un nouveau fossile éclaire l’évolution des dents des premiers cétacés – https://theconversation.com/passage-de-la-vie-terrestre-a-aquatique-un-nouveau-fossile-eclaire-levolution-des-dents-des-premiers-cetaces-282794

Au Liban, Israël parti pour reproduire les erreurs du passé

Source: The Conversation – France in French (3) – By Asher Kaufman, Professor of History and Peace Studies, University of Notre Dame

Alors que Washington et Téhéran négocient, le front israélo-libanais s’embrase : frappes israéliennes intensifiées, tirs du Hezbollah, plus d’un million de déplacés libanais. Et l’Iran, protecteur du Hezbollah depuis la naissance de celui-ci en 1982, conditionne tout accord avec les États-Unis à un arrêt des opérations israéliennes au Liban. Pris en tenaille entre son objectif stratégique, une administration américaine qui tente de la brider et une opinion intérieure à convaincre avant les élections de fin 2026, Benyamin Nétanyahou semble enfoncer Israël dans un bourbier libanais qui lui est familier…


En entrant en guerre contre l’Iran, le gouvernement israélien semblait poursuivre deux objectifs étroitement liés : renverser la République islamique et se débarrasser définitivement du Hezbollah.

La logique voulait que le groupe chiite libanais, qui représente une menace persistante pour Israël depuis 44 ans, finisse par succomber une fois qu’il aurait été privé de son bienfaiteur iranien. Après tout, les tentatives israéliennes visant à détruire le Hezbollah par une action militaire directe n’avaient pas été couronnées de succès, pas plus que les efforts de désarmement du mouvement soutenus par la communauté internationale.

Mais alors que les négociations entre États-Unis et l’Iran en vue d’un accord susceptible de mettre fin à leur conflit se poursuivent, le front israélo-libanais reste plus actif que jamais. Israël a intensifié ses frappes et ses incursions en profondeur au Liban, tandis que le Hezbollah prend pour cible l’armée israélienne déployée dans le sud du Liban et la population civile résidant dans le nord d’Israël.

Pis encore, du point de vue du gouvernement israélien : l’Iran a trouvé le moyen de faire profiter le Hezbollah de sa propre résilience et de l’influence qu’il exerce désormais sur la circulation maritime dans le détroit d’Ormuz. En effet, Téhéran subordonne actuellement tout accord potentiel avec Washington à un arrêt complet des hostilités israéliennes au Liban — une manœuvre clairement destinée à préserver les positions politiques et militaire du Hezbollah, son principal mandataire.

Depuis la reprise des hostilités au Liban le 2 mars 2026, le bilan humanitaire est lourd. Au 1er juin, plus de 1 million de Libanais avaient été contraints de quitter leur domicile, et plus de 3 300 personnes avaient été tuées. Du côté israélien, 24 soldats et 4 civils ont été tués au cours de la même période.

Israël cherche à dissocier le front libanais de l’ensemble du conflit régional, afin de poursuivre sa campagne militaire contre l’organisation chiite indépendamment des négociations américano-iraniennes. Mais il n’est pas certain qu’il y parvienne. L’administration Trump a largement exclu Israël de son dialogue avec l’Iran, tout en tentant de limiter les opérations israéliennes au Liban à des frappes dans le sud du pays et dans la vallée de la Bekaa, et en lui interdisant de mener des attaques contre les infrastructures publiques. L’ordre donné par Benyamin Nétanyahou, le 1er juin, de frapper la capitale libanaise, Beyrouth, met à nu les limites de la pression américaine.

En fin de compte, la résolution de ce conflit dépendra de la manière dont Donald Trump choisira de gérer les exigences iraniennes concernant l’avenir du Liban. Historien spécialiste d’Israël et du Liban, j’ai étudié les cycles de violence ayant opposé Tel-Aviv au Hezbollah depuis la création de celui-ci en 1982 et j’ai observé des schémas récurrents dans lesquels le Hezbollah en est sorti renforcé, conservant sa domination sur la société libanaise en tant que mandataire de l’Iran. Contrairement aux espoirs israéliens, le soutien de l’Iran au Hezbollah n’a pas pris fin avec la guerre en Iran. Et pour compliquer encore les choses, la poursuite de l’occupation israélienne du territoire libanais pourrait fournir au Hezbollah la justification nécessaire pour alimenter le discours selon lequel il représente la principale ligne de résistance. Et une fois encore, c’est l’ensemble de la population libanaise qui est la première victime de la situation.

Un Hezbollah blessé mais pas mort

Bien que considérablement affaibli par plus de deux ans et demi de guerre avec Israël, le Hezbollah continue d’exercer un pouvoir considérable au Liban. Après un cessez-le-feu en novembre 2024 – qui a suivi la guerre totale de septembre-octobre de cette année-là – les combats ont apparemment cessé, un nouveau président libanais a été élu et un nouveau gouvernement a été formé en février 2025.

Ces développements ont mis fin à une impasse politique de trois ans provoquée par le droit de veto effectif du Hezbollah sur les gouvernements libanais successifs depuis 2008. Cependant, même depuis la formation d’un gouvernement en 2025, l’État libanais n’a pas été en mesure de progresser efficacement dans le désarmement du Hezbollah, comme le prévoyait l’accord d’armistice qui a mis fin à la précédente vague de combats.

Au contraire, l’Iran a déployé des efforts considérables pour soutenir son mandataire libanais. Téhéran a même envoyé des officiers supérieurs de ses Gardiens de la révolution peu après le cessez-le-feu de novembre 2024 pour prendre le commandement de l’organisation chiite, qui avait perdu nombre de ses dirigeants tués par Israël. Ces efforts portent aujourd’hui leurs fruits pour Téhéran, comme en témoigne la capacité du Hezbollah à défier Israël sur le plan militaire.

Avec le début de cette dernière guerre en mars, le premier ministre libanais a interdit les activités militaires du Hezbollah, tandis que le président reprochait au groupe d’avoir entraîné le Liban dans un conflit que la plupart des Libanais rejetaient. Mais, comme par le passé, le gouvernement s’est révélé incapable de contrôler efficacement le Hezbollah. Cas révélateur : le 24 mars 2026, le ministère libanais des affaires étrangères a déclaré l’ambassadeur iranien persona non grata, lui ordonnant de quitter le pays. L’Iran et le Hezbollah ont défié cet ordre et l’ambassadeur a refusé de quitter l’ambassade à Beyrouth.

Cet épisode suggère également que les espoirs d’une revitalisation des capacités de l’État après l’arrivée au pouvoir en février 2025 du gouvernement libanais actuel – le premier gouvernement depuis 2008 à ne pas être contrôlé par le Hezbollah – étaient peut-être prématurés.

Gaza via le Liban

En recourant à ce que certains ont qualifié de « modèle de Gaza au Liban », Israël a de fait créé une nouvelle zone de sécurité dans le sud du Liban en occupant une partie du territoire libanais, en rasant des villages entiers que le Hezbollah utilisait à des fins militaires et en chassant la majeure partie de la population de la région.

Mais Israël a déjà occupé le sud du Liban par le passé : d’abord en mars 1978, lors de l’opération Litani, puis de nouveau de 1982 à 2000. Aucune de ces occupations n’a abouti à une amélioration durable de la sécurité d’Israël ; elles ont au contraire laissé des cicatrices indélébiles dans la conscience collective israélienne, qui perçoit désormais le Liban comme un bourbier dans lequel Israël a été entraîné à plusieurs reprises. Le gouvernement de Nétanyahou semble en train de mener le pays vers un nouvel embourbement au Liban.

La nouvelle de l’occupation par l’armée israélienne du château de Beaufort, dans le sud du Liban, le 31 mai, devrait raviver de sombres souvenirs chez les Israéliens. Ce château reste ancré dans la mémoire collective comme un symbole de l’échec de l’occupation israélienne du sud du Liban entre 1982 et 2000. Nétanyahou a toutefois présenté cette opération comme un signe de force, déclarant : « Nous sommes revenus plus forts que jamais. » L’histoire suggère le contraire.

Une ancienne fortification se dresse au sommet d’une colline
Un drapeau israélien flotte au-dessus du château médiéval de Beaufort, près du village d’Arnoun, au sud du Liban, le 31 mai 2026.
Getty Images/AFP

L’histoire se répète

Dans son action au Liban, Nétanyahou est largement motivé par la situation politique intérieure d’Israël.

La majorité des Israéliens soutiennent la poursuite de la guerre contre le Hezbollah. Or des élections nationales sont prévues en octobre 2026. Nétanyahou doit donc d’autant plus afficher des résultats positifs sur au moins l’un des multiples fronts militaires qu’il a délibérément maintenus ouverts depuis l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023.

En Iran, il peine à atteindre ses objectifs. Dès lors, se tourner vers le Liban et, avant tout, vers le Hezbollah lui offre une raison de maintenir l’état d’urgence en Israël, dont il a besoin pour sa propre survie politique. Mais l’échec en Iran rend d’autant plus difficile la réalisation de l’objectif de Nétanyahou au Liban. Avec la question d’Ormuz, le gouvernement de Téhéran semble avoir trouvé un moyen de pression significatif sur les États-Unis et Israël. Et dans ces conditions, Téhéran n’abandonnera sans doute pas le Hezbollah, qui reste son atout régional le plus important.

La diplomatie est la seule issue à cet imbroglio. Et même si elle ne conduisait probablement pas au désarmement du Hezbollah ni au retrait total d’Israël du sud du Liban, elle reste la seule voie constructive pour aller de l’avant. À la demande de l’administration Trump, les ambassadeurs israélien et libanais se sont rencontrés pour discuter d’un accord diplomatique entre leurs deux pays, qui n’ont jamais entretenu de relations officielles. Et le 30 mai, des représentants des armées des deux pays se sont rencontrés à Washington.

Pour la première fois depuis 1983, le gouvernement libanais a accepté de négocier directement avec Israël au sujet d’un accord politique à long terme, incluant la possibilité de délimiter enfin leurs frontières communes. Le Hezbollah, comme on pouvait s’y attendre, s’est opposé avec véhémence à ces négociations.

Ce à quoi nous assistons actuellement au Liban est une nouvelle preuve de l’échec de la guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran. Cette guerre qui a débuté avec de grandes annonces sur l’émergence imminente d’un nouveau Moyen-Orient pacifique et prospère pourrait bien aboutir à une version encore plus sinistrée du Moyen-Orient d’avant : une République islamique enhardie, une nouvelle occupation israélienne du sud du Liban et un Hezbollah qui, bien qu’affaibli, demeurerait ancré en tant que milice armée agissant de concert avec l’Iran et hors de tout contrôle de l’État libanais.

The Conversation

Asher Kaufman ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au Liban, Israël parti pour reproduire les erreurs du passé – https://theconversation.com/au-liban-israel-parti-pour-reproduire-les-erreurs-du-passe-284343

Radicalisation des jeunes : la culpabilisation des mères, celles « qui auraient dû voir »

Source: The Conversation – in French – By Amani Braa, Assistant Lecturer, Sociologie, Université de Montréal

Depuis plusieurs années, la radicalisation des jeunes défraie les manchettes. Cette radicalisation peut graviter autour de la mouvance d’extrême droite, comme on l’a vu le 30 mai à Shawinigan, lors d’une manifestation pour un « Québec blanc », ou autour d’autres radicalismes, dont la mouvance islamiste.


À chaque fois qu’un jeune pose un geste de radicalisation, surtout extrême, la société tout entière demande des comptes : où était la famille ? Qu’a-t-elle vu, ou refusé de voir ? Mais dans les faits, ce n’est pas tant la famille qui est dans la ligne de mire. C’est la mère.

Depuis près de dix ans, j’enquête sur les politiques de prévention de la radicalisation en Europe, en Afrique du Nord et en Amérique du Nord. Mes recherches, faites au Québec, en Tunisie et en Italie, m’ont menée auprès de familles, d’intervenants communautaires, de travailleurs sociaux, de membres des forces de l’ordre, d’enseignants et d’autres acteurs engagés dans ces dispositifs. Elles s’appuient sur plus de 160 entretiens, de nombreuses années d’observation de terrain, ainsi que sur l’analyse de politiques publiques, de rapports institutionnels, de formations professionnelles et d’autres documents produits dans le domaine de la prévention.

La maternalisation du politique

Déjà en 2024, la chercheuse Fatima Ahdash, de l’Université Hamad Bin Kalifa, au Qatar, dénonçait ce qu’elle appelle la « familialisation » de la radicalisation et du terrorisme, c’est-à-dire la place croissante accordée aux familles musulmanes dans les politiques de prévention, alors même que leurs expériences demeurent largement absentes de la recherche.

Au fil de ma récente recherche, un autre constat s’est progressivement imposé. Si les discours institutionnels invoquent constamment la « famille », les responsabilités associées à la prévention reposent avant tout sur les mères musulmanes, présentées comme les personnes les mieux placées pour détecter les premiers signes jugés inquiétants, comprendre les changements de comportement de leurs enfants, intervenir au bon moment et, parfois, alerter les autorités.

Derrière l’appel à la famille se dessine ainsi une mobilisation particulière de la figure maternelle, fondée sur l’idée que les mères seraient naturellement plus proches, plus attentives et plus aptes à protéger leurs enfants.

Mes recherches montrent ainsi que l’on assiste à davantage qu’une simple familialisation de la prévention. Un processus plus spécifique émerge, par lequel des responsabilités sociales, politiques et sécuritaires sont progressivement reportées sur les mères. C’est ce phénomène que je désigne par le concept de « maternalisation du politique ».

Les sciences sociales et les études féministes l’ont montré depuis longtemps : la maternité n’est pas seulement une expérience intime ou biologique. Elle est profondément politisée. Elle est traversée par des normes, des attentes et des rapports de pouvoir qui définissent ce qu’une mère devrait être, faire, ressentir et incarner. La figure historiquement construite de la « bonne mère » varie selon les époques, les contextes sociaux, les classes sociales, la race, la religion ou encore le statut migratoire.

Prises dans des injonctions contradictoires

Les recherches féministes montrent, depuis plusieurs décennies, que certaines maternités font l’objet d’une surveillance plus intense que d’autres. Les travaux de la sociologue Coline Cardi, de la juriste, sociologue et théoricienne féministe noire Dorothy Roberts et de nombreuses autres chercheuses féministes ont montré qu’en Occident, les mères issues des classes populaires, de même que les mères racisées, immigrantes ou musulmanes sont plus fréquemment soumises au contrôle institutionnel et à l’obligation de prouver qu’elles sont de « bonnes mères ».

Les mères musulmanes occupent une place particulière dans cette dynamique. Comme l’a montré la chercheuse en études de la maternité et en études féministes Sophia Ahmed, elles sont souvent prises dans des injonctions contradictoires : à la fois perçues comme des femmes qu’il faudrait protéger ou émanciper, mais également comme des figures potentiellement associées à un risque sécuritaire.

Mes recherches montrent que, en plus, les attentes qui pèsent sur les mères musulmanes dépassent largement les seuls contextes occidentaux. Qu’elles vivent en Europe, en Amérique du Nord ou dans des sociétés majoritairement musulmanes, elles sont fréquemment confrontées à des normes exigeantes qui les rendent responsables du comportement, de l’éducation, de la moralité et de l’avenir de leurs enfants.

Les politiques de prévention de la radicalisation ne créent pas cette responsabilité ; elles s’appuient sur une conception déjà bien ancrée de la maternité selon laquelle les mères seraient naturellement les mieux placées pour comprendre, protéger et guider leurs enfants.

« Familles » = mères…

C’est précisément pour cette raison qu’elles occupent une place centrale dans les dispositifs de prévention. Si ceux-ci s’adressent officiellement aux « familles », ce sont souvent les mères qui sont sollicitées en priorité. Elles sont invitées à repérer les changements de comportement, à interpréter les signes jugés préoccupants et à intervenir avant qu’une situation ne soit perçue comme problématique. Ce qui apparaît comme une reconnaissance de leur rôle éducatif devient alors une responsabilité particulièrement lourde à porter, puisqu’elle les place au croisement d’attentes familiales, sociales, religieuses et désormais sécuritaires.

Quel que soit l’acteur interrogé au cours de mes recherches, la figure de la mère revenait constamment au centre des récits.

Les intervenants communautaires parlaient de son rôle essentiel auprès des enfants. Les enseignants soulignaient sa capacité à détecter les changements de comportement. Les membres des forces de l’ordre la décrivaient comme l’interlocutrice privilégiée lorsqu’une situation devenait préoccupante. Les pères eux-mêmes renvoyaient fréquemment vers elle lorsqu’il était question de comprendre, surveiller ou accompagner les enfants.

Les mères apparaissaient presque systématiquement comme les premières personnes sollicitées lorsqu’émergeait une inquiétude concernant un jeune.

Cette centralité n’a d’ailleurs pas seulement émergé lors de ma récente recherche ; elle traverse l’ensemble de mes dix années de recherche. Au fil des observations, des activités de prévention, des rencontres avec les professionnels du milieu et des échanges avec les familles, la figure maternelle revenait constamment au premier plan. Les programmes de mobilisation s’adressaient aux familles, mais les activités et les conversations étaient souvent pensées pour les mères. Les institutions parlaient de l’entourage, mais les attentes se concentraient sur elles.

« Celle qui sait »

Cette place particulière repose sur une conviction largement partagée : la mère serait celle qui sait. Celle qui connaît le mieux ses enfants, qui remarque les moindres changements, qui comprend ce qui échappe aux autres et qui peut intervenir avant qu’il ne soit trop tard.

Au fil des entretiens, cette représentation apparaissait partout. Les professionnels la mobilisaient. Les membres des familles la reprenaient. Les enfants eux-mêmes décrivaient souvent leur mère comme celle qui portait tout : les inquiétudes, les responsabilités, les conflits et les efforts nécessaires au maintien de l’équilibre familial.

Mais cette valorisation a un prix. Car si la mère est présentée comme celle qui voit tout, elle devient aussi celle qui aurait dû voir. Si elle est celle qui protège, elle devient également celle qui n’aurait pas suffisamment protégé. Plus les attentes augmentent, plus la responsabilité qui pèse sur elle devient difficile à porter.

C’est ainsi qu’une figure idéalisée de la maternité se transforme progressivement en une exigence presque impossible : être capable d’anticiper, de comprendre et de prévenir des phénomènes sociaux, politiques et sécuritaires qui dépassent largement la sphère familiale.

Au-delà de la radicalisation, cette recherche invite à réfléchir à une question plus large : que demandons-nous aux mères ? Pourquoi continuons-nous à attendre d’elles qu’elles portent, presque seules, le poids de problèmes qui concernent pourtant l’ensemble de la société ?

La Conversation Canada

Amani Braa ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Radicalisation des jeunes : la culpabilisation des mères, celles « qui auraient dû voir » – https://theconversation.com/radicalisation-des-jeunes-la-culpabilisation-des-meres-celles-qui-auraient-du-voir-283017

Les fondations philanthropiques négligent le financement des personnes handicapées

Source: The Conversation – in French – By Diane Alalouf-Hall, Docteure en sociologie, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Le handicap est encore largement considéré comme une « responsabilité de l’État », contrairement à la petite enfance, à la santé maternelle ou à la lutte contre la pauvreté, mieux intégrées aux priorités des fondations philanthropiques.


Malgré une décennie de discours utiles sur l’équité, la diversité et l’inclusion, le handicap reste malheureusement largement invisibilisé et sous-financé. Menée par le PhiLab avec plusieurs partenaires, dont l’organisation Humanité & Inclusion Canada, notre étude « Une cause oubliée » met en lumière cet angle mort persistant.

À l’occasion de la Semaine québécoise des personnes handicapées, cette réalité mérite d’être soulignée.




À lire aussi :
Les fondations philanthropiques doivent-elles mourir pour mieux agir ?


27 % de la population, moins de 2 % des subventions

Les chiffres sont éloquents. Au Canada, 27 % des personnes de 15 ans et plus vivent avec au moins une incapacité, soit 8 millions de personnes. Au Québec, ce sont 1,4 million d’individus concernés et le taux d’incapacité augmente avec l’âge. Pourtant, selon les données mises en valeur dans la recherche citée, moins de 2 % des subventions philanthropiques canadiennes ciblent explicitement des causes liées au handicap.

Dans le cadre de l’étude, parmi la trentaine de fondations québécoises qui ont été rencontrées et qui ont répondu à un sondage, seulement quatre ont indiqué disposer de programmes spécifiquement dédiés au handicap.

Les données de l’Agence du revenu du Canada confirment l’ampleur du sous-financement. En 2024, la Fondation J.W. McConnell a consacré 476 500 $ sur 24,5 millions à des organismes liés au handicap, via quatre bénéficiaires. La Fondation Trottier, de son côté, n’y a dirigé qu’environ 75 000 $, répartis entre trois organisations, sur 36,8 millions distribués.

La Fondation Mirella et Lino Saputo fait figure d’exception : sur 45,9 millions versés en 2024, au moins 18 millions ont été consacrés à des causes liées au handicap, à travers plus d’une soixantaine de subventions. Il est important de mentionner que le soutien au handicap est officiellement déclaré comme prioritaire. Du côté des fondations publiques, la Fondation du Grand Montréal y a affecté au minimum 70 000 $ sur 17,4 millions. Fait révélateur : aucune n’intégrait formellement le handicap dans ses cadres d’équité, de diversité et d’inclusion (EDI).

Ces données, tirées des informations publiques de l’Agence du revenu du Canada, doivent toutefois être interprétées avec prudence : elles ne permettent pas toujours de saisir l’ensemble des soutiens accordés. Nos calculs se limitent donc aux dons explicitement destinés à des organismes officiellement reconnus comme liés au handicap. Ils offrent un ordre de grandeur, plutôt qu’un portrait exhaustif.

L’EDI, un cadre peu mobilisé pour le handicap

Les fondations étudiées n’ignorent pas l’EDI, elles l’ont largement adopté dans leur discours. La recherche met en évidence une tension de fond : l’EDI y est défini en termes si larges, si inclusifs, si malléables, que cette notion finit par exclure tout en voulant inclure.

« Nous ne voulions fermer la porte à personne avec une stratégie EDI », explique une personne répondante. Paradoxalement, c’est précisément ce refus d’être exclusif, donc de rendre claires l’ensemble des situations concrètes nécessitant « équité, diversité et inclusion » qui fait en sorte que des populations, comme les personnes handicapées, sont invisibilisées.

En évitant de définir formellement quelles populations sont ciblées, les fondations ne se dotent pas d’un radar exhaustif pour orienter leurs pratiques. L’EDI devient, selon les mots d’une répondante, quelque chose que l’on peut afficher « presque partout et à tout moment » sans que cela contraigne à inclure, à réorienter, et à soutenir de manière significative.




À lire aussi :
Les fondations philanthropiques sont riches, mais dépensent peu. Les nouvelles règles pourraient changer la donne


Ce flou n’est pas toujours involontaire. Comme l’indique un répondant, plusieurs fondations reconnaissent ouvertement préférer une définition flexible, notamment pour éviter d’être liées par les catégories officielles proposées par le gouvernement canadien : « il s’agit de garder la définition flexible, car le gouvernement n’est pas flexible. » D’autres fondations ont fait le choix de développer leur propre « langage EDI », ajoutant le terme justice à EDI pour « JEDI ». Une appropriation réalisée moins pour approfondir les formes de leur engagement que pour prendre des distances avec une définition bureaucratique et apolitique de l’EDI.

Le résultat est le même. Leur prise de distance stratégique laisse entière la question formulée par une répondante à l’étude : « et c’est là qu’il est peut-être temps de se demander : OK, mais que voulons-nous réellement ? »

Cette situation n’est pas propre au handicap. Un rapport récent souligne également que les approches EDI, dans le secteur à but non lucratif, peinent souvent à se traduire en transformations concrètes des pratiques de financement, en particulier pour les groupes historiquement marginalisés.

Une logique qui ne tient pas

Pourquoi les discours et les pratiques s’intéressent peu au handicap ? La réponse la plus fréquente tient à la conception que le handicap relève d’une responsabilité de l’État.

« Le handicap, comme le vieillissement, est étroitement associé au concept de santé, dont il revient au gouvernement de s’occuper », explique une répondante d’une fondation subventionnaire. Une autre ajoute : « Je pense qu’il serait très irresponsable que les coûts de fonctionnement d’une résidence [pour personnes âgées] dépendent de la philanthropie. »

Pourtant, comme le souligne une autre répondante : « Quand il s’agit du handicap, la perception, c’est que c’est au gouvernement de s’en occuper après ça, ils vont quand même donner à la petite enfance. Il y a quelque chose d’imaginaire là-dedans. »

Cette réticence ne tient pas à une question de répartition des responsabilités, mais à une perception tenace : le handicap est vu comme une affaire médicale relevant de l’État, plutôt que comme une réalité sociale à transformer. Or, cette transformation suppose aussi l’engagement des familles, des entreprises et de la société civile.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Un cercle vicieux structurel

Peu intégrée à l’EDI, la question du handicap subit un effet de sélection : les organisations du secteur accèdent moins facilement au financement. Pourtant, ce milieu, structuré « par et pour » les personnes concernées, repose sur une expertise vécue et une forte légitimité.

Mais ces mêmes organisations se heurtent aux normes implicites de la philanthropie institutionnelle : être doté d’indicateurs de performance quantitatifs, devoir présenter des dossiers étayés pour l’obtention de financement, et faire montre d’une gouvernance formalisée. De telles exigences rendent difficilement accessible le financement philanthropique.

Le paradoxe est cruel ! Plus une organisation est proche des réalités du terrain et des modalités organisationnelles artisanales, moins elle a de chances d’accéder aux financements philanthropiques. Sans financement public suffisant, elle ne peut pas développer la « capacité administrative » requise que nombre de fondations recherchent. Comme le résume une répondante du milieu communautaire : « si nous attendons simplement qu’elles viennent à nous, ça ne fonctionnera pas. Nous devons être intentionnels dans notre approche. »

Ce mécanisme d’exclusion n’est pas nouveau. La recherche rappelle que le mouvement des femmes a traversé exactement la même situation il y a 20 ans. Jugé trop petit, trop militant, pas assez professionnel, le mouvement était faiblement appuyé. La situation a changé à partir du moment où le secteur philanthropique a changé son point de vue et a reconnu l’importance de couvrir le mouvement des femmes. La création de la Fondation canadienne des femmes en est l’exemple le plus évident. Le handicap attend toujours son équivalent.

Des gestes concrets, pas des principes

Les recommandations de la recherche sont claires : consacrer au moins 10 % des budgets au handicap d’ici dix ans — un seuil encore inférieur à son poids démographique —, créer un fonds national gouverné par des personnes concernées et abandonner les politiques de « projets non sollicités » au profit d’approches proactives.

Les personnes en situation de handicap ne demandent pas à être sauvées : elles organisent, innovent, militent. Ce qu’elles attendent, c’est un partenariat réel et durable.

La Conversation Canada

Diane Alalouf-Hall a reçu des financements du CRSH.

Diane Morin et Jean-Marc Fontan ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Les fondations philanthropiques négligent le financement des personnes handicapées – https://theconversation.com/les-fondations-philanthropiques-negligent-le-financement-des-personnes-handicapees-280647

Pourquoi l’Irlande du début du Moyen Âge avait-elle des lois sur les abeilles ?

Source: The Conversation – in French – By Chris Doyle, Lecturer in Ancient and Medieval History, University of Galway

Page du *De Natura animalium*, Ms. 711, folio 37r, manuscrit conservé à la bibliothèque municipale de Douai (Nord). Douai Cuincy Library Network, CC BY-SA

Au début du Moyen Âge, l’Irlande disposait d’un ensemble de lois très détaillées, le Bechbretha (« jugements sur les abeilles »), qui réglementait la propriété des ruches, les dégâts causés par les abeilles et les indemnisations correspondantes. Les abeilles, considérées comme un bétail précieux, bénéficiaient d’une protection juridique en raison de leur importance économique pour la production de miel, de cire, de boissons et de remèdes.


À qui appartient un essaim d’abeilles ? Et que se passe-t-il lorsqu’il s’égare sur le terrain d’un voisin ? Au début du Moyen Âge en Irlande, ces questions étaient régies par un ensemble remarquable de lois connu sous le nom de Bechbretha. Celui-ci définissait les droits et les responsabilités liés à l’apiculture. Également connues sous le nom de « jugements sur les abeilles », ces lois s’inscrivaient dans le système juridique irlandais médiéval, la loi Brehon (connue en vieil irlandais sous le nom de fénechas ou droit coutumier).

La loi Brehon privilégiait la justice réparatrice plutôt que la justice pénale et s’intéressait principalement au type d’indemnisation à verser pour les crimes commis. La plupart des composantes de ce corpus ont été consignées par écrit aux VIIᵉ et VIIIᵉ siècles, préservant des traditions bien plus anciennes qui s’étaient auparavant transmises oralement.

La société irlandaise du début du Moyen Âge était hiérarchisée. Dans les affaires judiciaires, le montant de l’indemnisation due ou perçue dépendait entièrement du rang social des personnes concernées – les paiements variant en fonction de leur statut.

Le Bechbretha fournissait un guide juridique aux avocats chargés de traiter des affaires impliquant l’intrusion d’abeilles (lorsque les abeilles d’un voisin pénétraient sur le terrain d’un autre et « volaient » le nectar des fleurs et des plantes), les blessures ou le décès causés par des abeilles, le vol de ruches et l’indemnisation due dans chaque situation.

Illustration médiévale d’un homme fuyant des abeilles
Des poursuites judiciaires pouvaient être engagées contre les apiculteurs dont les abeilles piquaient des passants.
Musée national irlandais des antiquités, CC BY-SA

Un essaim, des juges et de la farine

Dans l’Irlande médiévale, les abeilles disposaient d’un statut juridique, car elles étaient classées parmi le bétail domestique. Grâce à leur grande valeur, et à l’instar des bovins, des chevaux, des porcs, de la volaille et des moutons, elles bénéficiaient d’une protection légale. L’apiculture produisait une large gamme de produits, notamment du miel destiné à l’alimentation et à l’édulcoration, ainsi que de l’hydromel et de la bière, de la cire d’abeille pour les bougies, les mastics et les tablettes d’écriture, ainsi que d’autres produits utilisés en médecine – notamment pour le polissage, la lubrification, les soins de la peau et l’imperméabilisation.

La Bechbretha avait également un autre objectif : maintenir de bonnes relations au sein des communautés locales. Selon la Bechbretha et un autre texte juridique – la Bretha Comhaithchesa (« Jugements sur le voisinage »), datant du VIIIᵉ siècle –, un accord mutuel au sein de la communauté agricole garantissait le versement d’une indemnisation en cas d’intrusion, de vol ou de blessure causés par un animal. Un certain niveau de confiance entre voisins était nécessaire pour que ce processus fonctionne.

Cela dit, c’est une chose de montrer où le gros animal domestique d’un voisin a pénétré sans autorisation ou causé des dégâts. C’en est une autre de prouver que les abeilles du voisin ont ravagé vos fleurs, volant le nectar avant de s’envoler en bourdonnant avec leur butin mal acquis.

Le Bechbretha suggère de saupoudrer les abeilles de farine, de les suivre jusqu’à la source et d’identifier ainsi les coupables. Comme les abeilles mellifères ont tendance à revenir régulièrement aux mêmes sources de nectar, il peut être efficace de les suivre et de les marquer avec de la farine blanche – qui se disperse sur le sol pendant qu’elles volent, laissant une trace de vol visible. La loi stipule également que le propriétaire d’abeilles errantes dispose de trois ans pour récolter leur miel, mais qu’à partir de la quatrième année, il doit céder le premier essaim de cette ruche à la partie lésée.

Illustration rehaussée d’or représentant des abeilles s’envolant vers leurs ruches
Illustration tirée du Bestiaire d’Aberdeen, rédigé et enluminé en Angleterre vers 1200.
Collections en ligne de la bibliothèque de l’Université d’Aberdeen (Écosse), CC BY-SA

Le Bechbretha traitait également des questions relatives à la propriété des essaims qui s’installaient et construisaient de nouvelles ruches sur des terres privées ou communales. L’apiculteur qui découvrait la nouvelle ruche avait droit à un tiers du miel pendant trois ans, mais passé ce délai, le propriétaire du terrain sur lequel l’essaim s’était installé en devenait propriétaire. Lorsqu’un essaim était découvert dans une forêt, la personne qui le trouvait avait droit à (presque) tout. L’église locale et le patriarche du groupe familial de la personne qui l’avait trouvé avaient tous deux droit à une part.

Lorsque des ruches étaient volées ou déplacées illégalement et que les auteurs du vol se faisaient piquer ou mouraient des suites d’une piqûre, les apiculteurs n’étaient pas tenus pour responsables. Lorsque des abeilles piquaient des personnes sans provocation, une indemnisation était due, bien que si la victime tuait la ou les abeilles, leur mort était considérée comme une réparation suffisante. En général, dans les cas valables où quelqu’un était piqué, tué ou mutilé, les ruches étaient remises en guise de paiement.

Quand les abeilles avaient valeur de bétail

Le vol de ruches était passible de lourdes sanctions, qui variaient en fonction de leur emplacement. Plus une ruche était proche d’une propriété – en particulier de haut rang –, plus l’indemnisation était importante. Celle-ci prenait généralement la forme de bétail, principale monnaie d’échange en Irlande avant l’introduction de la monnaie métallique. Le vol de ruches dans les monastères entraînait également de lourdes amendes.

Illustration d’un homme essayant d’attraper de très grosses abeilles dans un panier
Un homme tente d’attraper des abeilles dans un panier. Illustration tirée d’un manuscrit français médiéval.
Bibliothèque nationale de France, CC BY-SA

L’existence d’un ensemble de lois irlandaises du début du Moyen Âge consacrées exclusivement aux abeilles témoigne de la haute estime dont jouissaient ces petites bêtes. La restitution sous forme de ruches et de produits apicoles a favorisé la prolifération de l’apiculture dans toute la communauté. Dans l’Irlande préindustrielle du début du Moyen Âge, où la survie de la société dépendait tant du climat, les abeilles jouaient un rôle central dans le système agricole, tout comme aujourd’hui.

À la fin du Xe siècle, les auteurs de chroniques historiques irlandaises ont rapporté deux cas de bech-dibad (mortalité des abeilles) qui ont entraîné une famine massive et de nombreux décès parmi la population humaine. Le fait que ces catastrophes aient été consignées est un point crucial, car cela suggère une prise de conscience de ce qui se passerait si les abeilles venaient à disparaître.

Aujourd’hui, les colonies d’abeilles du monde entier sont confrontées à de multiples menaces : perte d’habitat, changement climatique, produits chimiques toxiques et parasites envahissants mortels. Le Bechbretha démontre que, si la volonté est là et que les communautés s’impliquent et se sentent concernées, il est possible de protéger nos abeilles.

The Conversation

Chris Doyle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi l’Irlande du début du Moyen Âge avait-elle des lois sur les abeilles ? – https://theconversation.com/pourquoi-lirlande-du-debut-du-moyen-age-avait-elle-des-lois-sur-les-abeilles-283425

À la CGT, une écologie née dans l’usine

Source: The Conversation – France (in French) – By Mathilde Rutkowski, Doctorante, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Quelle vision de l’écologie trouve-t-on au sein de la centrale syndicale qui se réunit jusqu’au 5 juin 2026 à Tours, dans l’Indre-et-Loire, pour son 54e congrès ? L’étude de prises de position successives montre que le sujet est au cœur de ses réflexions et de ses actions depuis plus de cinquante ans, même si le terme d’écologie n’est pas toujours le plus utilisé pour l’évoquer.


En avril 2024, le groupe SEB mobilise ses salariés contre une proposition de loi visant à interdire les PFAS, ces polluants quasi indestructibles que l’on retrouve dans les poêles antiadhésives, les emballages alimentaires ou les textiles imperméables.

Sous la pression du lobbying industriel, les ustensiles de cuisine sont finalement exemptés du texte. La CGT, elle, refuse de participer à la manœuvre. Dans un communiqué, elle écrit : « Le patronat nous refait le coup de l’amiante ». Pour elle, faute d’avoir investi dans des alternatives, les industriels font peser sur leurs salariés le coût politique de la régulation environnementale.

La scène surprend peu ceux qui suivent le sujet. Pourtant, dans l’imaginaire collectif, la CGT reste rarement associée à l’écologie. Fondé en 1895, le syndicat, qui revendique aujourd’hui plus de 600 000 adhérents, demeure souvent perçu comme un défenseur de l’industrie et de l’emploi, quitte à s’opposer aux contraintes environnementales.

Comment expliquer ce décalage ? Dès les années 1960, la CGT développe pourtant une réflexion propre sur ce sujet. Mais elle ne le pense pas comme le mouvement écologiste naissant, et cette différence va peser pendant près d’un demi-siècle. Si ce diagnostic est resté longtemps inaudible, ce n’est pas faute d’avoir été formulé, mais parce que plusieurs obstacles, externes et internes au syndicat, en ont durablement brouillé la réception. À l’origine, c’est dans les usines et les zones industrielles de l’après-guerre que cette réflexion prend racine, bien avant que le mot « écologie » n’entre dans le vocabulaire syndical.

Une écologie née dans l’usine

Dans la France des Trente Glorieuses, une cheminée qui fume est un signe de prospérité. Jusqu’au 4 janvier 1966. Ce jour-là, à la raffinerie de pétrole de Feyzin, au sud de Lyon, une fuite de propane se produit lors d’une opération de maintenance sous une sphère de stockage. Le gaz se répand jusqu’à la route nationale voisine, où il s’enflamme au contact d’un véhicule. Le feu se propage aux réservoirs et provoque une série d’explosions. Une boule de feu s’élève à des centaines de mètres de hauteur.

Dix-huit personnes y trouvent la mort, près de 1 500 habitations sont endommagées dans les communes voisines. Ce drame marque durablement les esprits : c’est la première grande catastrophe industrielle moderne en France. Dans le « couloir de la chimie », cette zone industrielle qui longe le Rhône au sud de Lyon, beaucoup de salariés vivent à proximité des usines : ils respirent les mêmes fumées à l’atelier et chez eux.

Au terme du procès intenté contre les dirigeants de la raffinerie,la CGT publie sa lecture des événements. Elle ne parle pas d’erreur humaine. Elle écrit : « Le vrai coupable, la productivité, n’est pas encore condamné ». Pour le syndicat, l’explosion n’est pas un accident isolé. C’est le résultat d’un système qui fait passer le rendement avant la sécurité. Celle des travailleurs, mais aussi celle des riverains.

Cette lecture devient vite structurante. En 1972, lors de son congrès de Nîmes, la CGT intègre le concept de « cadre de vie ». L’idée est simple et part du constat que Feyzin avait rendu visible : les nuisances industrielles ne s’arrêtent pas aux portes de l’usine. Travail, logement, transports, pollution forment un même ensemble. Dans cette perspective, l’écologie (même si elle n’est pas encore formulée en ces termes) n’est pas un combat séparé : elle prolonge la lutte syndicale.

Quand les trajectoires divergent

Mais au même moment, le mouvement écologiste naissant développe une autre critique. Il remet en cause la croissance, le progrès technique et parfois l’industrialisation elle-même. La CGT, elle, ne partage pas cette vision. Elle ne critique pas l’industrie en tant que telle, mais les rapports sociaux qui organisent la production. Si les préoccupations peuvent converger, les cadres d’analyse, eux, divergent profondément. Un fossé entre monde syndical et monde écologiste commence alors à se creuser.

Cette divergence s’accentue au cours des années 1970, où le nucléaire devient un point de rupture majeur. Tandis que la CGT défend le programme électronucléaire au nom de l’indépendance énergétique et de l’emploi industriel, une grande partie du mouvement écologiste français se construit contre l’atome. Une défiance réciproque s’installe alors durablement.

La crise économique enfonce le clou. À partir de 1974,quand les effets du premier choc pétrolier se font sentir en France, le chômage de masse et les fermetures d’usines replacent la défense de l’emploi au centre des priorités syndicales. Dès qu’une régulation environnementale menace un site industriel, certaines directions brandissent la menace de suppressions d’emplois : ce que l’histoire appellera plus tard le « chantage à l’emploi » Peu à peu, le débat public se rigidifie : emploi d’un côté, environnement de l’autre. Et la CGT se retrouve souvent assignée au camp du productivisme.

L’écologie : un dossier parmi d’autres ?

Cette image d’un syndicat étranger à l’écologie masque pourtant un travail de fond continu au sein de la CGT. Au début des années 1980, elle crée un secteur confédéral « cadre de vie » intégrant pour la première fois les questions environnementales et confie ce portefeuille à Lydia Brovelli, première secrétaire confédérale chargée du sujet. Le terme est révélateur : l’environnement est d’abord pensé à partir des conditions de vie et de travail des salariés. Pour Brovelli, il constitue un « besoin social à satisfaire », au même titre que le logement ou la santé.

Mais l’environnement ne parvient pas encore à exister seul : il se noie parmi d’autres dossiers et peine à trouver sa place dans l’organisation syndicale. Les travaux de Catherine Bonne, chercheuse en sciences de gestion, montrent que cette marginalisation interne a des effets très concrets sur la visibilité du syndicat : dans les années 1980, la CGT organise régulièrement des conférences de presse sur l’environnement, mais les journalistes spécialisés ne s’y rendent presque pas, préférant s’adresser à la CFDT, perçue comme l’interlocuteur naturel sur ces questions.

Les catastrophes industrielles, pourtant, ne cessent de confirmer le diagnostic posé à Feyzin : Bhopal en 1984, Tchernobyl en 1986, AZF à Toulouse en 2001

À chaque fois, les travailleurs et les riverains figurent parmi les premiers touchés. À chaque fois, les risques industriels ne relèvent pas du hasard, mais de choix productifs et organisationnels. Par exemple, à Toulouse en 2001, c’est le choix de stocker des quantités massives de nitrate d’ammonium sur un site vieillissant, en zone urbaine, qui conduit à l’explosion de l’usine AZF : 31 morts et plus de 2 000 blessés parmi les travailleurs et les habitants des quartiers voisins.

En 1999, la CGT reformule son approche dans le cadre du « développement humain durable », un référentiel articulant progrès social, développement économique et protection de l’environnement, qui ne quittera plus le syndicat. La question écologique, pourtant,reste souvent reléguée derrière d’autres urgences, au premier rang desquelles la défense de l’emploi.

Elle se heurte aussi à la structure même de la CGT. Ses fédérations professionnelles sont largement autonomes. Or celles qui ont le plus de liens avec les activités fossiles, dans la chimie, les mines ou l’énergie, sont aussi les plus puissantes. Parmi les plus anciennes de la confédération, elles restent enracinées dans des secteurs stratégiques où le taux de syndicalisation dépasse les 20 %, contre moins de 8 % en moyenne dans le privé. Ce sont aussi les plus directement exposées aux transformations écologiques. Quand elles contestent publiquement les orientations confédérales, c’est leur opposition qui retient l’attention, pas les décennies de réflexion qui l’ont précédée.

Fin du monde, fin du mois ?

Mais à la fin des années 2010, la donne change des deux côtés. Les mobilisations climatiques et la crise des gilets jaunes rappellent qu’aucune transition écologique ne peut être durable sans réponse aux enjeux de justice sociale[1]. Une partie du mouvement écologiste réintègre alors plus explicitement la question du travail et de l’emploi dans ses analyses.

Dans le même temps, les organisations syndicales intègrent plus fortement l’urgence climatique à leurs revendications. Lors du contre-sommet du G7 à Biarritz en août 2019, les premiers échanges directs se nouent entre la CGT et plusieurs organisations écologistes.

En janvier 2020, ces contacts débouchent sur la formation du collectif Plus jamais ça,cosigné par la CGT, Greenpeace, les Amis de la Terre et Attac, pour porter des propositions communes sur la justice sociale et la transition écologique. Le collectif deviendra par la suite l’Alliance écologique et sociale. Pour deux mondes qui se regardaient avec méfiance depuis un demi-siècle, c’est un véritable tournant.

Sur le terrain, des convergences concrètes prennent forme au même moment. À Grandpuits, en Seine-et-Marne, la section CGT de la raffinerie Total s’allie en 2020 avec plusieurs organisations également membres du collectif pour élaborer un contre-projet industriel face au plan de reconversion du site porté par Total (voir encadré).

Mais cette initiative locale se heurte à la Fédération nationale des industries chimiques (FNIC-CGT), dont dépend la section de Grandpuits, et qui s’oppose au rapprochement avec les écologistes. La tension n’est pas isolée : à l’échelle nationale, les fédérations de la chimie et des mines-énergie contestent aussi l’alliance confédérale elle-même.

C’est finalement la question du nucléaire qui provoque la rupture. La fédération des mines-énergie et les organisations écologistes campent sur des positions inconciliables, et la CGT se retire de l’Alliance en 2022. Confédération, fédérations, sections locales : les positions sur l’écologie ne se construisent pas au même rythme ni dans la même direction au sein de la CGT. Et ce sont le plus souvent les résistances qui retiennent l’attention, pas les convergences construites sur le terrain.

Un diagnostic constant, une reconnaissance tardive

En 2024 jusqu’à aujourd’hui face aux PFAS, la CGT tient au fond le même raisonnement qu’en 1966 face à Feyzin : la pollution n’est pas un accident, mais le produit de choix qui font passer le profit avant la santé des travailleurs et des riverains. Ce qui a changé, ce n’est pas le diagnostic. Ce sont les conditions de sa réception.

En janvier 2025, la CGT crée ainsi un « collectif PFAS » pour organiser la défense des salariés exposés aux polluants éternels et réclamer leur interdiction.« On ne veut pas travailler pour perdre sa santé, mais pour gagner sa vie », résume Jean-Louis Peyren, secrétaire fédéral de la FNIC-CGT et coordinateur du collectif.Entre convergences et ruptures, entre initiatives locales et blocages internes, l’écologie de la CGT continue de se construire comme elle l’a toujours fait : depuis le travail.

The Conversation

Mathilde Rutkowski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. À la CGT, une écologie née dans l’usine – https://theconversation.com/a-la-cgt-une-ecologie-nee-dans-lusine-284208

Maria Montessori et les « silences » de l’histoire : ces pédagogues oubliées qui ont changé l’école

Source: The Conversation – France (in French) – By Sébastien-Akira Alix, Professeur des universités en sciences de l’éducation et de la formation, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Surreprésentées dans les salles de classe par rapport à leurs collègues masculins, les enseignantes ont, toutefois, été effacées des manuels d’histoire. Qui sont ces pionnières de la pédagogie qui ont contribué à créer l’école que nous connaissons aujourd’hui ? La recherche lève le voile sur ces parcours et transforme notre vision de l’éducation des filles.


Dans le champ de la pédagogie, Maria Montessori est aujourd’hui une référence incontournable en France et dans de nombreux pays. On ne compte plus les écoles privées, le matériel éducatif, les ouvrages pour enfants, les contenus sur les réseaux sociaux ou les expérimentations pédagogiques qui s’en revendiquent.

La diffusion et la visibilité exceptionnelles de cette pédagogie, qui constitue un marché éducatif à part entière, met en lumière un paradoxe saisissant : bien que les femmes soient, de longue date, majoritaires parmi les personnels de l’enseignement scolaire, en particulier dans le premier degré, où elles représentent aujourd’hui 85 % des enseignants du public et 92 % du privé, l’histoire de l’éducation et de la pédagogie ne leur a longtemps accordé que peu de place.

Trop souvent, malgré le rôle prépondérant qu’elles ont joué, elles ont été reléguées au rang de praticiennes ou de « petites mains » de l’enseignement et de la pédagogie. Une nouvelle vague de travaux en histoire leur redonne voix.

Des compétences professionnelles invisibilisées

Cette invisibilisation des femmes s’inscrit, dès le XIXᵉ siècle, dans des discours publics qui valorisent souvent la figure de la « mère éducatrice » et associent les enseignantes à des qualités maternelles plutôt qu’à des compétences professionnelles reconnues.

L’histoire de la pédagogie a ainsi longtemps été conçue comme une galerie des « grands pédagogues », presque exclusivement masculins : de Jean-Jacques Rousseau à Carl Rogers, en passant par Friedrich Fröbel, John Dewey, Francisco Ferrer, Ovide Decroly, Célestin Freinet, Adolphe Ferrière, Loris Malaguzzi ou Anton Makarenko.

Les rares femmes ayant réussi à se frayer une place dans ce « panthéon » – que l’on pense, en France, à Marie-Pape Carpentier, à Pauline Kergomard ou, à l’étranger, à Ellen Key, à Helen Parkhurst et, bien sûr, à Maria Montessori – ont souvent été associées à la pédagogie de la petite enfance plutôt qu’à la production de savoirs pédagogiques considérés comme légitimes.

« Pauline Kergomard, l’inventrice de l’école maternelle », France Culture, mars 2025.

Cette discordance entre la surreprésentation des femmes dans les classes et leur invisibilisation dans l’histoire de l’enseignement et de la pédagogie est révélatrice de la manière dont cette histoire a longtemps été écrite et des dynamiques de genre à l’œuvre.

De ce point de vue, Michelle Perrot, pionnière de l’histoire des femmes en France, a montré combien les femmes ont été reléguées, ou « emmurées », dans « les silences de l’histoire ». Longtemps écartées de la vie publique et politique, et souvent invisibilisées dans leurs activités comme dans leur travail, elles n’ont laissé que peu de traces dans les archives et les sources traditionnellement utilisées par les historiens.




À lire aussi :
Invention de l’école maternelle : Comment l’éducation des enfants de 3 ans à 6 ans est devenue une priorité


Dans le champ de l’éducation, ces silences prennent une forme particulière : dans l’enseignement primaire comme secondaire, les femmes enseignent et expérimentent, mais leurs engagements et leurs pratiques, même lorsqu’ils donnent lieu à des publications ou à des innovations significatives, sont rarement reconnus comme des œuvres pédagogiques légitimes, au même titre que celles produites par des hommes.

Le travail des enseignantes a ainsi longtemps souffert d’une forme de dévalorisation, y compris s’agissant de leur œuvre en matière de direction d’institutions éducatives et de laïcisation de l’enseignement.

De nouveaux travaux sur l’éducation des filles

À partir des années 1970 et 1980 en France, sous l’impulsion des travaux fondateurs de Françoise Mayeur sur l’enseignement secondaire des filles sous la IIIᵉ République, puis sous l’influence des travaux anglo-saxons sur le genre, de nombreuses recherches en histoire et en sciences de l’éducation se sont efforcées de rendre voix à ces femmes qui ont joué un rôle important dans l’histoire de l’éducation, de la pédagogie et de la société françaises. Elles ont contribué à déplacer le regard d’une histoire de l’éducation longtemps centrée sur les institutions scolaires masculines, particulièrement en France, où la mixité des sexes ne se met véritablement en place qu’à partir de la seconde moitié du XXᵉ siècle.

Dans le sillage de Joan W. Scott, la notion de genre comme « catégorie utile de l’analyse historique » a également favorisé une réflexion sur la manière dont la société construit les rôles féminins et masculins, dont les institutions participent à fabriquer des identités de genre ainsi qu’à maintenir des rapports de pouvoir entre hommes et femmes.

On assiste ainsi, depuis les années 1990, à un renouvellement des travaux sur l’éducation des filles et au développement de recherches notables sur l’histoire des enseignantes, sur l’ouverture de l’accès des femmes aux études supérieures et aux professions, sur les biographies, le leadership et les parcours de femmes éducatrices longtemps restées dans l’ombre.

Trop nombreux pour être tous cités ici, ces travaux ont porté aussi bien sur des institutions féminines, des enseignantes, des directrices d’établissements que sur l’expérience et le vécu des jeunes filles. À cet égard, les recherches de Philippe Lejeune, le Moi des demoiselles. Enquête sur le journal de jeune fille, ont permis de mieux comprendre la construction des identités féminines au XIXᵉ siècle, qui passe notamment par une pratique encadrée du journal intime pour éduquer les jeunes filles bourgeoises et leur faire intégrer les normes de genre de l’époque.

Les travaux de Rebecca Rogers, notamment consacrés aux pensionnats de jeunes filles, ont également participé au renouvellement de l’histoire de l’éducation des filles en montrant que ces établissements ne sont pas seulement des lieux de discipline morale et religieuse, mais aussi des espaces de socialisation où se développe une culture féminine qui participe à la formation des identités de genre.

Dans le champ de la petite enfance, les recherches de Jean-Noël Luc sur les salles d’asile et l’école maternelle ont contribué à mieux faire connaître l’évolution de place du jeune enfant en France au XIXᵉ siècle ainsi que le rôle déterminant joué par des femmes philanthropes et éducatrices, comme Émilie Mallet (1794-1856), dans la mise en place des premières formes de prise en charge de la petite enfance.

Mieux comprendre les trajectoires des femmes dans l’enseignement

À côté de ces travaux, des recherches – notamment conduites par Jo Burr Margadant, Jean-Michel Chapoulie, François Jacquet-Francillon et, plus récemment, par Jean-François Condette, Stéphanie Dauphin et Jérôme Krop – ont élargi les connaissances sur les actrices de l’éducation. Dans un ouvrage consacré aux institutrices de la IIIᵉ République, Mélanie Fabre a également mis en lumière les parcours et l’engagement de « hussardes noires » peu connues, qui ont contribué à la diffusion des idéaux de l’école républicaine tout en s’impliquant dans l’espace public en faveur de l’éducation des filles et des grandes causes sociales et politiques de leur temps.

Bande-annonce du film l’Engloutie (2025), de Louise Hémon, autour d’un personnage d’institutrice au début du XXᵉ siècle.

Dans l’enseignement secondaire, dans le sillage de Françoise Mayeur, les recherches sur les lycées, sur les agrégées et sur les enseignantes du secondaire ont permis de mieux saisir la place des femmes dans le corps enseignant. Ces recherches ont montré que ces dernières étaient des professionnelles à part entière, confrontées à des enjeux de carrière et de reconnaissance ainsi qu’aux difficultés de concilier vie privée et engagement professionnel.

En parallèle, les recherches en histoire de la pédagogie ont reconsidéré la place de figures féminines longtemps demeurées à l’arrière-plan de la pensée éducative, en mettant en évidence leur contribution à la production des savoirs et à l’élaboration des pratiques pédagogiques. Les travaux consacrés aux Femmes pédagogues, à Élise Freinet, aux pionnières de l’éducation des adultes, à la place des femmes dans le mouvement de l’Éducation nouvelle, aux premières pédagogues montessoriennes ou encore aux pédagogies critiques et radicales ont mis en lumière le rôle joué par de nombreuses femmes dans le développement des idées et des pratiques éducatives contemporaines.

Dans ce renouvellement historiographique, une attention particulière est portée aux trajectoires de ces pédagogues, éducatrices et militantes ainsi qu’aux mécanismes ayant conduit à leur invisibilisation dans l’histoire de la pédagogie.

Si la contribution des femmes a ainsi longtemps été reléguée au second plan par l’historiographie, réaffirmer leur place dans l’histoire de l’éducation et de la pédagogie ne saurait se réduire à une démarche de réparation symbolique. Cela engage, plus profondément, un déplacement du regard et une réflexion critique sur les logiques de construction du féminin et du masculin qui ont structuré la reconnaissance des savoirs et des pratiques pédagogiques considérés comme légitimes.

The Conversation

Sébastien-Akira Alix ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Maria Montessori et les « silences » de l’histoire : ces pédagogues oubliées qui ont changé l’école – https://theconversation.com/maria-montessori-et-les-silences-de-lhistoire-ces-pedagogues-oubliees-qui-ont-change-lecole-273672

La société civile sénégalaise face à une crise de légitimité : pourquoi elle doit se réinventer

Source: The Conversation – in French – By Laurent Bonardi, Professeur associé, Directeur du département MBA. Spécialiste en management et en éducation., Groupe Supdeco Dakar

La société civile peut être définie comme l’ensemble des organisations, associations, syndicats, organisations communautaires, mouvements citoyens, organisations non gouvernementales et autres structures qui agissent dans l’espace public en dehors de l’État et des partis politiques. Elle vise à défendre des intérêts collectifs, à promouvoir des causes d’intérêt général et à favoriser la participation citoyenne.

Longtemps présentée comme un pilier de la stabilité démocratique du Sénégal, la société civile sénégalaise voit aujourd’hui ses modes d’action et sa relation avec les citoyens profondément transformés par les mutations sociales, générationnelles et numériques. Dans cet entretien avec The Conversation Africa, le chercheur Laurent Bonardi, auteur du livre Refonder la société civile sénégalaise, revient sur les défis, les fragilités et les mutations de la société civile sénégalaise contemporaine.

Pourquoi estimez-vous que la société civile sénégalaise doit être aujourd’hui refondée?

Dans mon ouvrage Refonder la société civile sénégalaise (éditions NEAS), je défends l’idée que la société civile traverse aujourd’hui une phase de remise en question profonde, liée à l’évolution rapide de la société sénégalaise elle-même. Le Sénégal de 2026 n’est plus celui des décennies précédentes et la démographie, les attentes citoyennes, les modes de mobilisation ainsi que les rapports au pouvoir ont considérablement changé. Pourtant, une partie de la société civile fonctionne encore selon des logiques anciennes, parfois déconnectées des nouvelles réalités sociales.

La nécessité de refondation vient d’abord d’un enjeu de légitimité. Beaucoup de citoyens, notamment les jeunes, ne se reconnaissent plus pleinement dans certaines organisations. Cette situation crée une forme de distance entre les populations et des structures qui devraient pourtant être des espaces de représentation, d’écoute et d’engagement collectif. J’insiste également sur le fait que la société civile souffre d’une fragmentation importante.

Les organisations travaillent souvent de manière dispersée, avec des difficultés à construire des dynamiques collectives durables. Or, les défis contemporains tels que le chômage des jeunes, les inégalités sociales, la gouvernance, l’inclusion territoriale et la participation citoyenne nécessitent des réponses concertées et structurées.




Read more:
Quand la société civile prend le relais des services publics


Enfin, cette refondation est indispensable pour permettre à la société civile de redevenir un véritable moteur de transformation démocratique et sociale. Elle doit être plus inclusive, plus transparente, davantage connectée aux citoyens et capable d’intégrer les nouveaux outils de mobilisation, notamment numériques. La société civile ne peut plus seulement être une force de contestation. Elle doit aussi devenir un espace de proposition, d’innovation et de reconstruction du lien social.

Quelles sont selon vous les principales fragilités de la société civile dans le Sénégal contemporain ?

La première fragilité est celle de la représentativité. Le Sénégal est un pays extrêmement jeune, avec près de 70 % de la population âgée de moins de 35 ans, mais cette réalité démographique n’est pas toujours reflétée dans les structures et les modes de gouvernance de certaines organisations civiles. Beaucoup de jeunes ont le sentiment d’être peu associés aux prises de décision ou insuffisamment écoutés.

Une autre faiblesse importante réside dans le manque de coordination entre les acteurs. La société civile sénégalaise est riche par sa diversité, mais cette diversité se transforme parfois en dispersion. Les logiques de concurrence entre organisations limitent souvent la capacité à construire des actions collectives fortes et durables. Dans mon ouvrage, j’insiste sur la nécessité de développer une vision commune capable de dépasser les intérêts individuels ou institutionnels.

J’évoque également la question de l’adaptation aux nouveaux modes d’engagement citoyen. Les mouvements citoyens et les réseaux sociaux ont profondément modifié les formes de mobilisation. Les jeunes générations privilégient souvent des engagements plus horizontaux, plus spontanés et plus connectés. Or certaines organisations traditionnelles peinent encore à intégrer ces nouveaux codes de communication et de participation.

Enfin, il existe une fragilité liée à la confiance. Dans un contexte marqué par la défiance envers les institutions et les élites, la société civile est elle-même soumise à une exigence croissante de transparence et d’exemplarité. Les citoyens attendent des organisations qu’elles rendent davantage compte de leurs actions, de leur gouvernance et de leur impact réel.

Comment la société civile peut-elle contribuer au renforcement de la démocratie au-delà des périodes électorales ?

La démocratie ne peut pas se limiter aux seules échéances électorales. Elle suppose une participation continue des citoyens à la vie publique, ainsi qu’une capacité collective à débattre, interpeller et proposer. Dans cette perspective, la société civile joue un rôle essentiel.

Elle peut d’abord contribuer à renforcer l’éducation citoyenne. Cela passe par la sensibilisation aux droits et devoirs, la promotion du débat public et le développement d’une culture démocratique fondée sur la participation et la responsabilité. Les mouvements citoyens ont montré, ces dernières années, leur capacité à rapprocher les enjeux politiques des préoccupations concrètes des populations, notamment des jeunes.

Le mouvement citoyen Y’en a Marre en constitue une illustration marquante. À travers ses campagnes de sensibilisation, ses actions de mobilisation et son travail d’éducation citoyenne, il a contribué à renforcer la participation des jeunes au débat public et à promouvoir une culture de vigilance démocratique dépassant largement les seules périodes électorales.

La société civile peut également jouer un rôle de veille démocratique. Elle doit être capable d’interpeller les pouvoirs publics sur les questions de gouvernance, de justice sociale, de transparence ou de respect des droits fondamentaux. Cette fonction de vigilance est indispensable dans toute démocratie vivante.

J’insiste aussi beaucoup sur l’importance des outils numériques. Les réseaux sociaux offrent aujourd’hui des possibilités inédites de mobilisation, de dialogue et de reddition de comptes. Une société civile moderne doit être capable d’utiliser ces plateformes pour créer des espaces d’échange permanents avec les citoyens et renforcer leur implication dans les débats publics.

Enfin, la société civile peut contribuer à construire des ponts entre les institutions et les populations. Dans des contextes de tension ou de défiance, elle peut jouer un rôle de médiation, favoriser le dialogue et contribuer à reconstruire la confiance démocratique.




Read more:
Le procès Hissène Habré au Sénégal, une victoire de la société civile


Quelles réformes vous paraissent indispensables pour restaurer la confiance entre citoyens, institutions et organisations civiles ?

La première réforme indispensable concerne la gouvernance des organisations de la société civile elles-mêmes. Elles doivent renforcer leurs pratiques de transparence, de reddition de comptes et de participation interne. Les citoyens attendent aujourd’hui davantage d’exemplarité et de clarté sur le fonctionnement des organisations, notamment quant aux financements dont les bailleurs ont parfois un agenda bien différent des priorités et valeurs nationales.

La deuxième priorité est celle de l’inclusion. La société civile doit mieux représenter la diversité du Sénégal contemporain, notamment les jeunes, les femmes, les territoires périphériques et les groupes souvent marginalisés. Une organisation qui ne reflète pas les réalités sociales du pays risque progressivement de perdre sa légitimité.

Je pense également qu’il est essentiel de développer des mécanismes de coopération plus solides entre organisations civiles, mouvements citoyens, collectivités locales et institutions publiques. Les grands défis contemporains nécessitent des approches collectives et transversales. La société civile doit être capable de dépasser les logiques de fragmentation pour construire des alliances durables autour de l’intérêt général.

Enfin, il me paraît fondamental d’investir dans la formation et la modernisation des acteurs de la société civile. Les enjeux actuels exigent des compétences nouvelles telles que la communication numérique, le plaidoyer, la gestion de projets, la gouvernance participative ou encore la maîtrise des outils digitaux. La capacité d’adaptation sera déterminante pour construire une société civile plus crédible, plus efficace et plus proche des citoyens.

The Conversation

Laurent Bonardi does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. La société civile sénégalaise face à une crise de légitimité : pourquoi elle doit se réinventer – https://theconversation.com/la-societe-civile-senegalaise-face-a-une-crise-de-legitimite-pourquoi-elle-doit-se-reinventer-283814