Douleurs chroniques : en France, elles concerneraient plus de 23 millions de personnes et coûteraient plusieurs milliards d’euros par an

Source: The Conversation – France in French (3) – By Nicolas Authier, Professeur des universités, médecin hospitalier, Inserm 1107, CHU Clermont-Ferrand, Président de la Fondation Institut Analgesia, Université Clermont Auvergne (UCA)

En France, selon une enquête de la fondation Analgesia, 23,1 millions de personnes vivent avec des douleurs chroniques. Seul un tiers d’entre elles voit sa situation s’améliorer grâce à une prise en charge, faute de traitement adapté notamment. Un lourd fardeau qui pèse non seulement sur les individus, mais aussi sur l’ensemble de la société. Pour l’alléger, il faut faire de la lutte contre les douleurs chroniques une grande cause nationale.


Imaginez vivre avec une douleur constante, jour après jour, sans espoir de soulagement. Pour des millions de personnes en France, c’est la réalité de la douleur chronique, une expression désignant une douleur récurrente, qui persiste au-delà de trois mois consécutifs, et qui a des conséquences physiques, morales et sociales importantes.

Cette maladie invisible a un impact très important sur la qualité de vie, et représente un défi non seulement pour notre système de santé, mais aussi pour l’ensemble de la société, car ce fardeau majeur n’est pas sans conséquence sur le plan économique.

Agréée par le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, la fondation Analgesia, à travers son Observatoire français de la douleur et des antalgiques, a réalisé en début d’année 2025, avec la société OpinionWay, une enquête nationale auprès de 11 940 personnes représentatives de la population générale française adulte.

L’objectif était d’évaluer la prévalence des douleurs chroniques en France, leur caractérisation et leurs répercussions sur leur qualité de vie. Voici ce qu’il faut en retenir.

Quatre personnes sur dix en France concernées par la douleur chronique

Contrairement à la douleur aiguë, qui a une fonction de signal d’alarme permettant de prendre les mesures nécessaires face à un événement qui représente un danger pour le corps humain (fracture, brûlure, coupure, piqûre, etc.), la douleur chronique n’a pas d’utilité. Elle présente uniquement des répercussions délétères chez le patient.

Très schématiquement, les douleurs chroniques sont fréquemment dues à un foyer douloureux dit « périphérique », car affectant le système nerveux périphérique – c’est-à-dire les parties du système nerveux situées à l’extérieur du système nerveux central, constitué par le cerveau et la moelle épinière.

Les nombreux signaux douloureux qui inondent le cerveau modifient son comportement : il y devient plus sensible (on parle de sensibilisation centrale), et leur traitement ne se fait plus correctement. Dans cette situation, la modulation de la douleur, qui passe en temps normal par des voies neurologiques dites « descendantes » (du cerveau vers la périphérie), dysfonctionne également. L’activité de l’ensemble du système nerveux se modifie, de manière persistante : tout se passe comme si au lieu d’atténuer la réponse aux signaux douloureux, cette dernière devenait plus intense.

Une douleur aiguë intense non contrôlée, une lésion nerveuse résultant d’une opération chirurgicale ou d’un traumatisme, une anxiété de fond ou une altération du sommeil consolident aussi cette sensibilisation centrale. Plusieurs mécanismes physiopathologiques peuvent expliquer l’installation de ces douleurs « maladie ».

Une lésion postopératoire peut induire une douleur neuropathique (due à un dysfonctionnement du système nerveux plutôt qu’à une stimulation des récepteurs de la douleur), une hyperexcitabilité centrale sans inflammation ou lésion évidente peut induire une fibromyalgie ou un syndrome de l’intestin irritable. Une inflammation persistante, comme dans les lésions articulaires (arthropathies) d’origine inflammatoires ou les tendinopathies (maladies douloureuses des tendons), abaisse également les seuils d’activation des récepteurs du message douloureux.

Les douleurs chroniques ont de lourdes répercussions sur les patients, puisqu’elles affectent non seulement leurs capacités physiques et mentales, mais aussi leurs vies professionnelles et familiales. Au point que certains d’entre eux, dont les douleurs sont réfractaires, c’est-à-dire rebelles à tous les traitements, en arrivent parfois à demander une assistance à mourir.

L’analyse des données recueillies par l’Observatoire français de la douleur et des antalgiques indique qu’en France, plus de 23 millions de Français, majoritairement des femmes (57 %), vivraient avec des douleurs, la plupart du temps depuis au moins trois mois.

Sur le podium des douleurs les plus fréquentes figurent les douleurs musculo-squelettiques, dont l’arthrose ou les lombalgies ; les différentes céphalées, dont les migraines ; et les douleurs abdominales, dont l’intestin irritable ou l’endométriose.

Avec un âge moyen de 46 ans, la tranche d’âge des 35-64 ans représente 51 % de la population souffrant de douleurs chroniques. Près de 36 % sont inactifs sur le plan professionnel.

Cette maladie chronique est un fardeau d’autant plus lourd qu’il est très mal pris en charge : seul un tiers des patients se dit satisfait de ses traitements.

Un défaut de prise en charge

Près d’un patient sur deux évalue l’intensité de sa douleur à 7 ou plus sur une échelle de 1 à 10, c’est-à-dire une douleur chronique sévère, et 44 % en souffrent depuis plus de trois années.

Au cours des six mois précédant la réalisation de l’enquête, moins d’un patient sur trois avait vu ses symptômes s’améliorer. Par ailleurs, plus d’un tiers des patients interrogés présentent un handicap fonctionnel modéré à sévère et la moitié déclare des qualités physiques et mentales altérées.

Lorsqu’on les interroge sur leur prise en charge, seuls 37 % des patients s’en disent satisfaits. L’un des problèmes est que les traitements disponibles sont rarement spécifiques de la douleur concernée. Ils réduisent le plus souvent partiellement l’intensité des symptômes, mais n’ont pas toujours un impact significatif sur le fardeau que représente cette maladie dans la vie des malades.

Le paracétamol, les anti-inflammatoires et les opioïdes (morphine et dérivés) sont les trois sortes de médicaments prescrits pour traiter les douleurs chroniques. Signe d’un soulagement insuffisant, 87 % des patients rapportent pratiquer l’automédication pour tenter d’atténuer leurs souffrances.

Un coût sociétal important

En raison de leur prévalence élevée dans la société, les douleurs chroniques ont un coût estimé à plusieurs milliards d’euros par an, si l’on ajoute aux dépenses de santé nécessaires à leur prise en charge les conséquences économiques de la perte de productivité qu’elles entraînent.

Une étude datant de 2004 évaluait le coût total moyen annuel par patient à plus de 30 000 d’euros. Ce chiffre souligne l’impact économique considérable de cette condition, qui dépasse son coût direct pour le système de santé.

Ainsi, les arrêts de travail des personnes souffrant de douleurs chroniques sont cinq fois plus fréquents que ceux de la population générale. En outre, la durée moyenne cumulée des arrêts de travail de 45 % des patients douloureux chroniques dépasse quatre mois par an.

Une autre étude épidémiologique, menée en 2010, auprès de plus de 15 000 personnes adultes en France, a permis d’évaluer l’impact de la douleur sur les situations professionnelles et sur l’utilisation des systèmes de soins. Elle montre que les patients souffrant de douleurs chroniques consultent deux fois plus souvent que les autres.

En extrapolant cette année-là à la population générale, ce sont 72 millions de consultations supplémentaires par an qui sont dues aux douleurs chroniques, ce qui représente un surcoût annuel évalué à 1,16 milliard d’euros. Ces travaux révélaient aussi que l’absentéisme dû à ces douleurs représentait alors 48 millions de journées de travail perdues par an, à l’échelon national.

À la recherche du « mieux vivre avec » plutôt que du « zéro douleur »

L’évaluation et le traitement d’un patient souffrant de douleur chronique nécessitent de considérer simultanément les facteurs biologiques, psychologiques et sociaux, sans faire montre d’aucun a priori quant à l’importance relative de chacun, selon le modèle médical dit « biopsychosocial ».

« Il est temps que chaque patient ait accès à un parcours de soins digne, sans errance ni abandon », souligne Audrey Aronica, présidente de l’Association francophone pour vaincre la douleur (AFVD).

Seuls quatre patients sur dix bénéficient d’une prise en charge pluriprofessionnelle pour leur douleur chronique. Si, on l’a vu, seuls 37 % des patients se disent satisfaits de leur prise en charge, ce chiffre s’élève significativement lorsque les personnes sont suivies par une structure spécialisée dans la douleur chronique : on atteint alors 47 % de satisfaits.

La satisfaction est plus faible pour certaines douleurs comme la fibromyalgie, l’endométriose, les douleurs liées au cancer ainsi que les douleurs inflammatoires ou neuropathiques.

L’objectif thérapeutique pour une personne souffrant de douleur chronique est rarement la rémission totale ou la guérison de cette maladie. En douleur chronique, se donner comme objectif la résolution totale de la douleur est souvent irréaliste et parfois même contre-productif, menant souvent à des escalades thérapeutiques potentiellement délétères. Cela aboutit fréquemment à la prescription, sur une longue durée, de médicaments opioïdes (morphine ou équivalents), alors que ceux-ci ne sont pas recommandés pour toutes les douleurs. Avec le risque de développer une dépendance à ces traitements.

Face aux douleurs chroniques, le but de la prise en charge est essentiellement réadaptatif (mieux vivre avec sa douleur). L’objectif est de faire diminuer la douleur à un niveau acceptable pour le patient, et d’améliorer des capacités fonctionnelles et de la qualité de vie du patient. La réadaptation est éminemment centrée sur la personne, ce qui signifie que les interventions et l’approche choisies pour chaque individu dépendent de ses objectifs et préférences.

Il peut également être intéressant de favoriser la promotion de thérapeutiques non médicamenteuses scientifiquement validées comme la neuromodulation – technique qui consiste à envoyer, au moyen d’électrodes implantées par exemple sur la moelle épinière du patient, des signaux électriques visant à moduler les signaux de douleur envoyés au cerveau.

Les « thérapies digitales » qui accompagnent le développement de la « santé numérique » peuvent aussi s’avérer intéressantes. Elles rendent en effet accessibles, à l’aide d’applications consultables sur smartphone, un contenu scientifiquement validé ainsi que des approches complémentaires, psychocorporelles, qui permettent de mieux gérer la douleur et de réduire ses répercussions négatives au quotidien sur la qualité de vie des patients : fatigue, émotions négatives, insomnie, baisse de moral, inactivité physique.

Une grande cause nationale pour combattre le fardeau des douleurs chroniques

Pour améliorer la situation, il est essentiel que les autorités s’emparent du sujet de la lutte contre les douleurs chroniques en le déclarant « grande cause nationale ». L’attribution de ce label permettrait de mieux communiquer sur ce grave problème, et de soutenir et coordonner les efforts de recherche.

« Les résultats du baromètre Douleur 2025 obligent notre collectivité nationale à une réponse sanitaire de grande ampleur », selon le Dr Éric Serra, président de la Société française d’étude et de traitement de la douleur (SFETD).

Parmi les autres objectifs à atteindre, citons la sanctuarisation d’un enseignement de médecine de la douleur plus conséquent dans les études médicales, le financement ciblé de programmes de recherche nationaux, la mise en application concrète d’initiatives permettant de réduire les délais d’accès aux soins spécialisés et de lutter contre les inégalités territoriales ou économiques d’accès à certaines thérapeutiques.

The Conversation

Président de la Fondation Analgesia (fondation de recherche sur la douleur chronique). Président du comité de suivi de l’expérimentation d’accès au cannabis médical de l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des produits de santé. (ANSM). Membre du conseil d’administration de la Fondation IUD.

ref. Douleurs chroniques : en France, elles concerneraient plus de 23 millions de personnes et coûteraient plusieurs milliards d’euros par an – https://theconversation.com/douleurs-chroniques-en-france-elles-concerneraient-plus-de-23-millions-de-personnes-et-couteraient-plusieurs-milliards-deuros-par-an-264599

Sénégal : l’autorité de régulation de l’audiovisuel est indépendante mais sous influence

Source: The Conversation – in French – By Layiré Diop, Professseur de communication, Francis Marion University

L’année 1990 marque le début d’une nouvelle ère de démocratisation en Afrique. Lors du Sommet de La Baule, la France conditionne son aide publique au développement à la tenue d’élections libres et à la promotion des libertés publiques, notamment celle de la presse. Dans ce contexte, les États africains sont encouragés à créer des organes de régulation indépendants pour encadrer les médias et garantir le pluralisme. Le Sénégal s’inscrit dans cette dynamique : le Haut conseil de la radiotélévision (HCRT) est institué en 1991, devient Haut conseil de l’audiovisuel (HCA) en 1998, puis Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA) en 2006, afin d’accompagner la libéralisation du paysage médiatique national.

Depuis sa création, le CNRA se trouve au cœur de débats récurrents sur son indépendance réelle. Il est souvent accusé d’être un instrument du pouvoir politique plutôt qu’un arbitre neutre. Notre étude, fondée sur 18 entretiens avec des acteurs du secteur, dont des journalistes, des anciens régulateurs et des responsables de médias, met en lumière une volonté persistante de “contrôle” de la part de l’État, révélant un phénomène d’instrumentalisation institutionnelle.

Une tare congénitale

Dès l’origine, le CNRA a été conçu avec des pouvoirs limités. Plusieurs anciens responsables estiment que les autorités politiques ont toujours refusé de lui transférer de réelles prérogatives, craignant de perdre le contrôle d’un secteur jugé stratégique pour la stabilité du régime.

Les premiers projets de loi des années 1990 prévoyaient un organe fort, capable d’attribuer les licences et de définir les cahiers des charges. Ces dispositions ont été supprimées au profit d’un modèle plus répressif, placé sous la tutelle du ministère de la Communication. Cette logique de contrôle s’est traduite par la nomination de magistrats à la tête de l’institution, censés incarner la rigueur mais aussi la loyauté envers le pouvoir.

Certains membres qui avaient publiquement dénoncé l’ingérence religieuse dans la vie politique ont été écartés, confirmant la difficulté du CNRA à exercer un contre-pouvoir effectif. En somme, l’institution porte dans son ADN cette tare congénitale : être juridiquement indépendante mais politiquement dépendante.

Des nominations contestées

Bien que la loi reconnaisse au CNRA le statut d’autorité administrative indépendante, la procédure de désignation de ses membres soulève de nombreuses interrogations. En effet, tous les membres sont nommés par le chef de l’État, sans consultation obligatoire des associations professionnelles ou de la société civile. Ce mode de nomination, très centralisé, nourrit soupçons et critiques quant à la véritable autonomie du Conseil.

Durant le mandat 2012-2018, un journaliste nommé président du CNRA a choisi lui-même les membres du Conseil, suscitant la réprobation du Syndicat des professionnels de l’information et de la communication du Sénégal (SYNPICS). Pour de nombreux observateurs, une telle configuration crée une relation de dépendance : la personne nommée se trouve implicitement redevable envers le pouvoir exécutif. D’autres reconnaissent toutefois que certains présidents ont fait preuve d’intégrité personnelle et ont tenté de maintenir une distance avec les pressions politiques.

La loi de 2006 a pourtant prévu plusieurs garanties pour protéger cette indépendance : un mandat unique de six ans, l’immunité pour les actes accomplis dans l’exercice des fonctions, ainsi que l’interdiction de cumuler un mandat électif ou d’exercer dans une entreprise médiatique. Mais ces garde-fous juridiques restent insuffisants pour compenser le déséquilibre initial créé par la mainmise présidentielle sur les nominations.

Pouvoirs et moyens limités

Les limites du CNRA ne tiennent pas seulement à son mode de nomination, mais aussi à la faiblesse de ses compétences et de ses ressources. L’institution ne participe pas à l’attribution des fréquences, prérogative confiée à l’Autorité de régulation des postes et télécommunications (ARTP). Ce processus demeure opaque et fortement influencé par la présidence de la République, ce qui alimente la méfiance du secteur.

De plus, le CNRA n’intervient pas dans la nomination des dirigeants du service public de l’audiovisuel, contrairement à ce qui se pratique dans d’autres pays africains comme le Bénin ou dans des démocraties établies comme la France. Son pouvoir de sanction reste également symbolique : il peut formuler des mises en demeure ou des avertissements, mais il ne peut ni suspendre un programme, ni retirer une fréquence, ni interrompre un signal.

Les contraintes budgétaires aggravent ces faiblesses structurelles. Avec un budget annuel d’environ 280 millions de francs CFA et un effectif limité à 29 agents, le CNRA dispose de moyens humains et matériels très restreints. Son action est concentrée à Dakar, sans présence effective dans les régions. Par ailleurs, il ne dispose d’aucune compétence explicite sur la régulation des contenus diffusés sur Internet, alors que les médias numériques occupent une place croissante dans l’espace public.

Une indépendance à consolider

Dans ces conditions, l’indépendance du CNRA apparaît largement théorique. Le mode de nomination des membres, l’absence d’ancrage constitutionnel, la faiblesse de ses moyens et l’exclusion de la société civile du processus de décision renforcent la perception d’un organe sous tutelle politique. La création du Conseil pour l’observation des règles d’éthique et de déontologie (Cored), organe d’autorégulation mis en place par les journalistes, illustre cette défiance croissante du milieu professionnel envers le régulateur officiel.

Les conséquences de cette situation sont notables pour la qualité démocratique du pays. Lors de l’élection présidentielle de 2019, la mission d’observation de l’Union européenne a reproché au CNRA son manque de réactivité face aux déséquilibres de traitement entre les candidats dans les médias publics et privés. Plus récemment, la publication de la liste des nouveaux membres du Conseil, en décembre 2024, a suscité de vives critiques en raison de l’affiliation politique supposée de plusieurs d’entre eux.

Face à cette crise de légitimité, de nombreux acteurs plaident pour l’opérationnalisation de la Haute autorité de régulation de la communication audiovisuelle (HARCA), prévue par le Code de la presse de 2017 mais jamais mise en œuvre. Une telle institution pourrait permettre de refonder la régulation sur des bases plus transparentes, en prévoyant une désignation pluraliste, un mandat véritablement inamovible et une autonomie financière garantie.

Autant de conditions nécessaires pour donner corps à une indépendance encore fragile et restaurer la crédibilité d’un régulateur souvent perçu comme un géant aux pieds d’argile.

The Conversation

Layiré Diop does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Sénégal : l’autorité de régulation de l’audiovisuel est indépendante mais sous influence – https://theconversation.com/senegal-lautorite-de-regulation-de-laudiovisuel-est-independante-mais-sous-influence-255919

Silence en Tanzanie, bruit à Madagascar : comment deux crises opposées racontent la même histoire

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

En 2025 deux pays d’Afrique et de l’océan Indien ont été secoués par des crises politiques d’ampleur. La Tanzanie, à la suite d’élections controversées, et Madagascar, confrontée à une crise socio-économique qui s’est rapidement muée en contestation politique diffuse.

Ces deux crises n’ont ni la même origine ni le même déroulement. Pour autant, en les observant à travers la perspective des sciences de l’information et de la communication (SIC), le même schéma apparaît avec une rupture dans la médiation institutionnelle, une circulation désordonnée de l’information, une montée rapide des récits concurrents et en défintive un affaiblissement profond de la confiance publique.

Cette comparaison n’a pas pour objectif d’uniformiser des réalités différentes mais plutôt d’éclairer ce que ces crises révèlent d’un moment commun en Afrique de l’Est où la communication publique, les technologies numériques et la gouvernance sécuritaire deviennent indissociables.

Chercheur en sciences de l’information et de la communication, je suis spécialiste des dynamiques de crise, de sécurité et des technologies numériques. J’en propose une analyse info-communicationnelle.

Tanzanie : de la coupure d’internet au vide informationnel

Le 29 octobre 2025, la réélection de la présidente Samia Suluhu Hassan avec près de 98 % des voix a immédiatement suscité des interrogations. Le principal parti d’opposition, Chadema, affaibli par les arrestations de plusieurs de ses responsables, n’a pas pu jouer pleinement son rôle.

Les manifestations qui ont éclaté à Dar es-Salaam, Mwanza ou Arusha ont été suivies d’un triptyque sécuritaire entre couvre-feu national, déploiement militaire et coupure d’internet.

Si cette dernière mesure est présentée comme un outil de prévention de la violence, ses effets sont souvent contre-productifs. La coupure d’internet ne fait pas disparaître les tensions. Bien au contraire, elle les nourrit voire les déplace. En privant la population d’informations fiables, elle ouvre la voie à une circulation hors ligne de rumeurs et d’interprétations façonnant un récit hors ligne bien souvent guidé par l’émotion.

De nombreux mécanismes sont bien documentés :

La perte de visibilité institutionnelle : l’État ne peut plus diffuser ses messages ni ajuster son discours;

Le sentiment d’opacité : une coupure est rarement perçue comme une protection mais plutôt comme une tentative de contrôle du récit;

L’amplification de la rumeur : l’information circule malgré tout souvent de manière plus incontrôlée;

La déstabilisation économique : banques, entreprises, services essentiels subissent des perturbations.

Ainsi la coupure d’internet ne gèle pas la crise mais la rend plutôt invisible, plus volatile et parfois plus dangereuse. C’est ce silence imposé qui transforme l’espace public en une zone d’ombre où la défiance s’installe.

Madagacar : la crise dans le bruit

À Madagascar le scénario est presque inversé. Ce qui a déclenché la crise de septembre 2025 n’est pas qu’un évènement politique direct mais une crise d’accès direct à l’eau et l’électricité dans un contexte de fatigue socio-économique déjà prononcée.
Ce quotidien fragilisé a servi de catalyseur à une mobilisation rapide, d’abord centrée sur l’accès aux services essentiels, puis progressivement politisée.
Les premiers rassemblements ont émergé à Antananarivo avant d’être relayés dans plusieurs villes.

Contrairement à la Tanzanie, aucune coupure d’internet ni dispositif sécuritaire massif n’est déployé. Mais cette absence de fermeture crée un vide communicationnel. Les autorités tardent à s’exprimer, et ne proposent pas de récit cohérent susceptible d’apaiser l’inquiétude collective.

Dans cet espace laissé libre, les réseaux sociaux (Facebook, WhatsApp, TikTok) deviennent la principale scène de médiation, de communication et d’information. Entre vidéos amateurs, alertes locales, messages d’indignation, mais aussi fausses informations, erreurs factuelles et interprétations émotionnelles, l’information circule en continu. Ce flux non régulé crée une dynamique de mobilisation très différente de celle observée en Tanzanie.

Plusieurs mécanismes se combinent :

  • Saturation émotionnelle, liée au déferlement d’images et de témoignages ;

  • Politisation progressive, l’accès à l’eau devenant un révélateur des dysfonctionnements de gouvernance ;

  • Fragmentation des récits, chaque communauté produisant sa propre interprétation de la crise ;

  • Accélération collective, favorisée par une communication institutionnelle insuffisante.

Madagascar produit ainsi une crise dans le bruit, où l’excès d’information remplace le silence imposé par la coupure numérique tanzanienne.

L’effondrement de la médiation institutionnelle

À première vue, tout oppose les deux situations. La Tanzanie montre un silence total alors que Madagascar agit dans un débordement informationnel.

Et pourtant, les deux trajectoires convergent vers un point commun. Celui de la rupture de confiance avec les institutions.

Cette convergence repose sur quatre dynamiques communes :

  • Tout d’abord, la fragilité de la communication publique en période de tension.
    Dans les deux cas, les institutions n’ont pas réussi à occuper l’espace discursif de manière cohérente. En Tanzanie, le silence institutionnel a laissé place à la rumeur. À Madagascar, l’incapacité à structurer un récit clair a permis aux récits alternatifs de prospérer.

Ensuite, le rôle central du numérique comme amplificateur émotionnel. Le numérique ne cause pas la crise, il en modifie la vitesse et la géographie. En Tanzanie, sa suppression a déplacé l’expression contestataire hors ligne la rendant plus difficile à anticiper. À Madagascar, la présence non encadrée du numérique, en l’absence d’un discours public structurant, a permis aux contenus émotionnels ( vidéos, témoignages, messages d’alerte ) de dominer le traitement de l’évènement. Cela a amplifié la perception de la crise, créant un effet de loupe où l’émotion collective devançait largement l’information vérifiée.

Aussi, la montée des récits parallèles est également présente. Dans les deux pays, un déficit de médiation institutionnelle produit le même effet. La place laissée vacante est immédiatement occupée par des acteurs non institutionnels (influenceurs, militants, groupe WhatsApp, chaînes Telegram, micromédias, etc.).

Enfin, le recours à des réponses sécuritaires. À des degrés différents, les deux pays ont utilisé une logique de maintien de l’ordre à savoir militarisation et arrestations en Tanzanie, crispation politique et réactions institutionnelles tardives à Madagascar.

Dans les deux cas, ces mesures peuvent temporairement encadrer la contestation mais rarement restaurer la confiance.

Vers une nouvelle vulnérabilité africaine

Des crises locales (pénuries, élections contestées, tensions sociales) basculent désormais rapidement dans une dimension informationnelle.

L’espace public africain est devenu hybride, à la fois numérique et physique, où les émotions circulent plus vite que les faits, où les récits s’imposent avant les explications, et où les institutions peinent à s’adapter à cette vitesse. La vulnérabilité est moins politique que liée à l’information.

Comment renforcer la résilience des sociétés africaines ? Quelques pistes :

  • Développer une vraie communication de crise institutionnelle. Une communication transparente, régulière, pédagogique, capable d’expliquer les décisions et de dissiper les flous.

  • Mettre en place une cellule de veille sécuritaire info communicationnelle afin d’analyser les signaux faibles, détecter les rumeurs, comprendre les dynamiques émotionnelles et anticiper l’escalade.

  • Nouer des partenariats de coordination avec les plateformes numériques et les médias, afin de garantir la circulation rapide de l’information fiable. Ces partenariats peuvent prévoir des lignes directes de signalement, des protocoles de lutte contre la désinformation et une mise en avant des messages publics essentiels lors des crises.

  • Former les décideurs aux dynamiques numériques et à la médiation afin de comprendre comment un récit circule et devient une compétence stratégique;

  • Articuler sécurité et communication : la réponse sécuritaire seule ne suffit jamais, elle doit être accompagnée d’un récit clair et de repères;

  • Renforcer les espaces de dialogue institutionnel : l’absence de canal ouvre la voie aux récits alternatifs.

Madagascar et la Tanzanie ne traversent pas les mêmes réalités politiques. Mais leurs crises respectives montrent une dynamique commune : lorsque la médiation institutionnelle se fragilise, lorsque l’information circule sans repères, lorsque les décisions ne sont pas expliquées, la confiance publique se dissout et la crise s’approfondit.

Comprendre cette vulnérabilité n’est pas juste un exercice d’analyse. C’est une condition nécessaire pour renforcer la stabilité des sociétés africaines dans un monde où la communication est devenue l’infrastructure invisible de la sécurité.

The Conversation

Fabrice Lollia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Silence en Tanzanie, bruit à Madagascar : comment deux crises opposées racontent la même histoire – https://theconversation.com/silence-en-tanzanie-bruit-a-madagascar-comment-deux-crises-opposees-racontent-la-meme-histoire-269972

Comment l’IA peut nous aider à dresser le portrait de la population parisienne d’il y a 100 ans

Source: The Conversation – France (in French) – By Sandra Brée, Chargée de recherche CNRS – LARHRA, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Au Réveil Matin, Maison Bénazet, café restaurant du 113 avenue Jean-Jaurès (XIX<sup>e</sup>), vers 1935.
Bibliothèque historique de la Ville de Paris

L’exposition « Les gens de Paris, 1926-1936. Dans le miroir des recensements de population », qui se tient actuellement, et jusqu’au 8 février 2026, au musée Carnavalet-Histoire de Paris, s’appuie sur les recensements de la population parisienne de 1926, de 1931 et de 1936, et contribue à renouveler le regard sur le peuple de la capitale dans l’entre-deux-guerres.


En France, des opérations de recensement sont organisées dès 1801, mais ce n’est qu’à partir de 1836 que des instructions spécifiques sont fournies pour procéder de manière uniforme dans toutes les communes du pays. Le recensement de la population est alors organisé tous les cinq ans, les années se terminant en 1 et en 6, jusqu’en 1946, à l’exception de celui de 1871 qui est reporté à l’année suivante en raison de la guerre franco-prussienne, et de ceux de 1916 et de 1941 qui ne sont pas organisés à cause des deux guerres mondiales.

Des données précieuses sur la population parisienne

Le premier but des recensements de la population est de connaître la taille des populations des communes pour l’application d’un certain nombre de lois. Ils permettent également de recueillir des informations sur l’ensemble des individus résidant dans le pays à un instant t pour en connaître la structure. Ces statistiques sont dressées à partir des bulletins individuels et/ou (selon les années) des feuilles de ménage (les feuilles de ménages récapitulent les individus vivant dans le même ménage et leurs liens au chef de ménage) remplies par les individus et publiées dans des publications spécifiques intitulées « résultats statistiques du recensement de la population ».

Liste nominative du recensement de la population de 1936, population de résidence habituelle, quartier Saint-Gervais (IVᵉ arrondissement).
Archives de Paris : Cote D2M8 553

En plus de ces statistiques, les maires doivent également dresser une liste nominative de la population de leur commune. Mais Paris avait obtenu le droit de ne pas dresser ces listes. C’est le chef du bureau de la statistique parisienne, M. Lambert, qui décide de revenir sur cette exception dès 1926. Les listes nominatives de 1926, de 1931 et de 1936 sont donc les seules, avec celle de 1946, à exister pour la population parisienne.

Si Paris avait obtenu le droit de ne pas dresser ces listes, c’est en raison du coût d’une telle opération pour une population si vaste. La population parisienne compte, en effet, déjà près de 1,7 million d’habitants en 1861, un million de plus en 1901 et atteint son pic en 1921 avec 2,9 millions d’individus. Les données contenues dans ces listes sont particulièrement intéressantes, car elles permettent d’affiner considérablement les statistiques dressées pendant l’entre-deux-guerres.

Une base de données conçue grâce à l’IA

Ces listes, conservées aux Archives de Paris et numérisées puis mises en ligne depuis une dizaine d’années, ont déjà intéressé des chercheurs qui se sont appuyés dessus, par exemple, pour comprendre l’évolution d’une rue ou d’un quartier, mais elles n’avaient jamais été utilisées dans leur ensemble en raison du volume qui rend impossible leur dépouillement pour un chercheur isolé. Voulant également travailler à partir de ces listes – au départ, pour travailler sur la structure des ménages et notamment sur les divorcés –, j’avais moi aussi débuté le dépouillement à la main de certains quartiers.

Registre d’une liste nominative de recensement conservée aux Archives de Paris et présentée dans l’exposition « Les gens de Paris, 1926-1936. Dans le miroir des recensements de population ».
Musée Carnavalet/Paris Musées/Pierre Antoine

La rencontre avec les informaticiens du Laboratoire d’informatique, de traitement de l’information et des systèmes (LITIS), Thierry Paquet, Thomas Constum, Pierrick Tranouez et Nicolas Kempf, spécialistes de l’intelligence artificielle, a changé la donne puisque nous avons entrepris de créer une base de données à partir de l’ensemble des listes nominatives de la population parisienne de 1926, de 1931 et de 1936 dans le cadre du projet POPP. Les 50 000 images, qui avaient déjà été numérisées par les Archives de Paris, ont été traitées par les outils d’apprentissage profond et de reconnaissance optique des caractères développés au LITIS pour créer une première base de données.

Les erreurs de cette première base « brute » étaient déjà très faibles, mais nous avons ensuite, avec l’équipe de sciences humaines et sociales – composée de Victor Gay (École d’économie de Toulouse, Université Toulouse Capitole), Marion Leturcq (Ined), Yoann Doignon (CNRS, Idées), Baptiste Coulmont (ENS Paris-Saclay), Mariia Buidze (CNRS, Progedo), Jean-Luc Pinol (ENS Lyon, Larhra) –, tout de même essayé de corriger au maximum les erreurs de lecture de la machine ou les décalages de colonnes. Ces corrections ont été effectuées de manière automatique, c’est-à-dire qu’elles ont été écrites dans un script informatique permettant leur reproductibilité. Ainsi, nous avons par exemple modifié les professions apparaissant comme « benne » en « bonne » ou bien les « fnène » en « frère ».

Adapter la base à l’analyse statistique

Il a ensuite fallu adapter la base à l’analyse statistique. Les listes nominatives n’avaient, en effet, pas pour vocation d’être utilisées pour des traitements statistiques puisque ces derniers avaient été établis directement à partir des bulletins individuels et des feuilles de ménage. Or, l’analyse statistique requiert que les mots signalant la même entité soient inscrits de la même façon. Cette difficulté est exacerbée dans le cas des listes nominatives : les agents avaient peu de place pour écrire, car les colonnes sont étroites. Ils utilisaient donc des abréviations, notamment pour les mots les plus longs comme les départements de naissance ou les professions.

Nous avons dû par conséquent uniformiser la manière d’écrire l’ensemble des professions, des départements ou des pays de naissance, des situations dans le ménage et des prénoms. Pour ce faire, nous nous sommes appuyés sur différents dictionnaires, c’est-à-dire des listes de mots correspondant à la variable traitée provenant de recherches antérieures ou d’autres bases de données. Ainsi, pour corriger les prénoms, Baptiste Coulmont, qui a travaillé sur cette partie de la base a utilisé les bases Insee des prénoms et des personnes décédées. Marion Leturcq et Victor Gay ont, par ailleurs, utilisé les listes des départements français, des colonies et des pays étrangers, tels qu’ils étaient appelés pendant l’entre-deux-guerres, ou encore la nomenclature des professions utilisées par la Statistique générale de la France (SGF).

Enfin, nous avons créé des variables qui manquaient pour l’analyse statistique que nous souhaitions mener, comme la variable « sexe » qui n’existe pas dans les listes nominatives (alors que le renseignement apparaît dans les fiches individuelles), ou encore délimiter les ménages afin d’en comprendre la composition. Ce travail de correction et d’adaptation de la base est encore en cours, car nous travaillons actuellement à l’ajout d’une nomenclature des professions – afin de permettre une analyse par groupes professionnels  –, ou encore à la création du système d’information géographique (SIG) de la base pour réaliser la géolocalisation de chaque immeuble dans la ville.

Retrouver des ancêtres

La base POPP ainsi créée a déjà été utilisée à différentes fins. Une partie de la base (comprenant les noms de famille – qui, eux, n’ont pas été corrigés –, les prénoms et les adresses) a été reversée aux Archives de Paris pour permettre la recherche nominative dans les images numérisées des listes nominatives. Ce nouvel outil mis en place au début du mois d’octobre 2025 – et également proposé en consultation au sein de l’exposition « Les gens de Paris, 1926-1936. Dans le miroir des recensements de population » – a déjà permis à de nombreuses personnes de retrouver leurs ancêtres.

Il nous a également été possible de fournir les premiers résultats tirés de la base POPP (confrontés aux résultats statistiques des recensements publiés) pour dresser des données de cadrage apparaissant sous forme d’infographies dans l’exposition (créées par Clara Dealberto et Jules Grandin). Ces résultats apparaissent également avec une perspective plus comparative dans une publication intitulée « Paris il y a 100 ans : une population plus nombreuse qu’aujourd’hui et déjà originaire d’ailleurs » (Ined, septembre 2025).

L’heure est maintenant à l’exploitation scientifique de la base POPP par l’équipe du projet dont le but est de dresser le portrait de la population parisienne à partir des données disponibles dans les listes nominatives des recensements de la population, en explorant les structures par sexe et âge, profession, état matrimonial, origine, ou encore la composition des ménages des différents quartiers de la ville.


L’autrice remercie les deux autres commissaires de l’exposition « Les gens de Paris, 1926-1936. Dans le miroir des recensements de population » Valérie Guillaume, directrice du musée Carnavalet – Histoire de Paris, et Hélène Ducaté, chargée de mission scientifique au musée Carnavalet – Histoire de Paris.

The Conversation

Sandra Brée a reçu des financements du CollEx-Persée, de Progedo, de l’humathèque du Campus-Condorcet et du CNRS.

ref. Comment l’IA peut nous aider à dresser le portrait de la population parisienne d’il y a 100 ans – https://theconversation.com/comment-lia-peut-nous-aider-a-dresser-le-portrait-de-la-population-parisienne-dil-y-a-100-ans-269624

L’IA fait peser des risques sur la sécurité nationale, la démocratie et notre système de santé… Quelques pistes pour les réduire

Source: The Conversation – in French – By David Rios Insua, Member of the ICMAT, AXA-ICMAT Chair in Adversarial Risk Analysis and Member of the Spanish Royal Academy of Sciences, Instituto de Ciencias Matemáticas (ICMAT-CSIC)

L’essor fulgurant de l’intelligence artificielle offre d’immenses opportunités, mais fait également peser des risques majeurs sur la démocratie, l’économie, la santé et la sécurité, que seuls des usages responsables, des systèmes plus sûrs et une régulation internationale ambitieuse pourront contenir.


L’intelligence artificielle (IA) s’invite désormais dans presque tous les aspects de notre vie. Nous profitons de ses avantages, comme l’accélération de la découverte de nouveaux médicaments ou l’avènement d’une médecine plus personnalisée grâce à la combinaison de données et d’expertise humaine, souvent sans même nous en rendre compte. L’IA générative, qui permet de créer rapidement du contenu et d’automatiser la synthèse ou la traduction via des outils comme ChatGPT, DeepSeek ou Claude, en est la forme la plus populaire. Mais l’IA ne se limite pas à cela : ses techniques, issues principalement de l’apprentissage automatique, des statistiques et de la logique, contribuent à produire des décisions et des prédictions en réponse aux demandes d’utilisateurs.

Si elle permet désormais d’accélérer des travaux de recherche qui exigeaient autrefois des années, elle peut aussi être détournée, par exemple pour identifier des composants utiles à la mise au point d’armes biochimiques. Elle ouvre la voie à des technologies comme les véhicules autonomes, mais en leurrant leur système de vision, on peut aussi transformer ces véhicules en armes… Les risques liés à l’IA sont multiples et spécifiques, et doivent être compris comme tels, ne serait-ce que parce que les systèmes d’IA sont complexes et s’adaptent avec le temps, ce qui les rend plus imprévisibles. Au rayon des menaces, on trouve notamment les données utilisées pour entraîner les modèles sous-jacents, puisque des données biaisées produisent des résultats biaisés.

Globalement, des acteurs malveillants peuvent utiliser l’IA pour automatiser des attaques à grande vitesse et le faire à très grande échelle. Lorsque l’intelligence artificielle contrôle des systèmes critiques, toute attaque peut avoir des conséquences considérables. Et comme les outils d’IA sont largement accessibles, il est relativement facile de les utiliser pour causer des dommages.

Menaces pour la démocratie et la santé

Plus tôt cette année, le Forum économique mondial de Davos a mentionné les « conséquences négatives des technologies d’IA » dans son Global Risks Report, en raison de leur capacité à perturber la stabilité géopolitique, la santé publique et la sécurité nationale.

Les risques géopolitiques tournent majoritairement autour des élections. Avec l’IA, les possibilités de désinformer se sont multipliées : en quelques clics, un utilisateur peut créer de faux profils, produire des fake news et en adapter le langage pour manipuler avec une précision inquiétante. L’élection présidentielle roumaine de 2024 a été suspendue en raison d’une ingérence étrangère manifeste via les réseaux sociaux. À mesure que l’IA progresse, ces risques ne feront que s’intensifier.

Les conséquences financières de l’IA ne peuvent pas non plus être ignorées. Des fausses informations générées par ces outils sont désormais utilisées pour manipuler les marchés, influencer les investisseurs et faire varier les cours des actions. En 2023, par exemple, une image générée par IA montrant une explosion près du Pentagone, diffusée juste après l’ouverture des marchés américains, aurait provoqué une baisse de la valeur de certains titres. Par ailleurs, des attaques « par exemples contradictoires » – qui consistent à tromper un modèle d’apprentissage automatique en modifiant les données d’entrée pour provoquer des sorties erronées – ont montré qu’il était possible de manipuler des systèmes de scoring de crédit fondés sur l’IA. Conséquence : des prêts étaient octroyés à des candidats qui n’auraient pas dû en bénéficier.

L’IA menace également les systèmes de santé. On se souvient, lors de la pandémie de Covid-19, de la vitesse avec laquelle les fake news sur les vaccins ou les confinements se sont propagées, alimentant la méfiance dans certaines communautés. Au-delà, des systèmes de santé fondés sur l’IA et entraînés sur des données biaisées peuvent produire des résultats discriminatoires, refusant des soins à des populations sous-représentées. Une étude récente du Cedars Sinai a ainsi montré que plusieurs grands modèles de langage (LLM) « proposaient souvent des traitements inférieurs » lorsqu’un patient en psychiatrie était « explicitement ou implicitement présenté » comme afro-américain. Enfin, l’IA a élargi la surface d’exposition des hôpitaux, qui deviennent des cibles de choix.

Nous devons également rester attentifs aux enjeux de sécurité nationale posés par l’IA. La guerre en Ukraine en offre une illustration claire. Le rôle militaire accru des drones dans ce conflit, dont beaucoup sont alimentés par des outils d’IA, est un exemple parmi tant d’autres. Des attaques sophistiquées utilisant l’IA ont mis hors service des réseaux électriques et perturbé des infrastructures de transport. De la désinformation appuyée sur l’intelligence artificielle a été diffusée pour tromper l’adversaire, manipuler l’opinion publique et façonner le récit de la guerre. Clairement, l’IA est en train de redéfinir les champs traditionnels de la guerre.

Son impact s’étend au domaine sociétal, du fait de la suprématie technologique acquise par certains pays et certaines entreprises, mais aussi au domaine environnemental, en raison de la consommation énergétique de l’IA générative. Ces dynamiques ajoutent de la complexité à un paysage mondial déjà fragile.

Une voie vers une IA plus sûre

Les risques liés à l’IA sont en constante évolution et, s’ils ne sont pas maîtrisés, ils pourraient avoir des conséquences potentiellement catastrophiques. Pourtant, si nous agissons avec urgence et discernement, nous n’avons pas à craindre l’IA. En tant qu’individus, nous pouvons jouer un rôle déterminant en interagissant de manière sûre avec les systèmes d’IA et en adoptant de bonnes pratiques. Cela commence par le choix d’un fournisseur qui respecte les standards de sécurité en vigueur, les réglementations locales propres à l’IA, ainsi que le principe de protection des données.

Le fournisseur doit chercher à limiter les biais et être résilient face aux attaques. Nous devons également toujours nous interroger face aux informations produites par un système d’IA générative : vérifier les sources, rester attentifs aux tentatives de manipulation et signaler les erreurs et les abus quand nous en repérons. Nous devons nous tenir informés, transmettre cette vigilance autour de nous et contribuer activement à ancrer des usages responsables de l’IA.

Les institutions et les entreprises doivent exiger des développeurs d’IA qu’ils conçoivent des systèmes capables de résister aux attaques adversariales. Ces derniers doivent prendre en compte les risques d’attaques adverses, en créant des mécanismes de détection s’appuyant sur des algorithmes et, lorsque cela est nécessaire, en remettant l’humain dans la boucle.

Les grandes organisations doivent également surveiller l’émergence de nouveaux risques et former des équipes réactives, expertes en analyse du « risque adversarial ». Le secteur de l’assurance développe d’ailleurs désormais des couvertures spécifiquement vouées à l’IA, avec de nouveaux produits destinés à répondre à la montée des attaques adverses.

Enfin, les États ont eux aussi un rôle déterminant à jouer. Beaucoup de citoyens manifestent leur souhait que les IA respectent les droits humains et les accords internationaux, ce qui suppose des cadres législatifs solides. Le récent AI Act européen, première réglementation visant à favoriser un développement responsable de l’IA en fonction des niveaux de risque des systèmes, en est un excellent exemple. Certains y voient une charge excessive, mais je considère qu’il devrait être perçu comme un moteur destiné à encourager une innovation responsable.

Les gouvernements devraient également soutenir la recherche et l’investissement dans des domaines comme l’apprentissage automatique sécurisé, et encourager la coopération internationale en matière de partage de données et de renseignement, afin de mieux comprendre les menaces globales. (L’AI Incident Database, une initiative privée, offre un exemple remarquable de partage de données.) La tâche n’est pas simple, compte tenu du caractère stratégique de l’IA. Mais l’histoire montre que la coopération est possible. De la même manière que les nations se sont accordées sur l’énergie nucléaire et les armes biochimiques, nous devons ouvrir la voie à des efforts similaires en matière de supervision de l’IA.

En suivant ces orientations, nous pourrons tirer le meilleur parti du potentiel immense de l’IA tout en réduisant ses risques.


Créé en 2007 pour aider à accélérer et partager les connaissances scientifiques sur des questions sociétales clés, le Fonds Axa pour la recherche – qui fait désormais partie de la Fondation Axa pour le progrès humain – a soutenu plus de 750 projets à travers le monde sur des risques environnementaux, sanitaires et socio-économiques majeurs. Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site web du Fonds Axa pour la recherche ou suivez @AXAResearchFund sur LinkedIn.

The Conversation

David Rios Insua a reçu des financements du ministère espagnol des Sciences, de l’Innovation et des Universités, des programmes H2020 et HE de la Commission européenne, de l’EOARD, du SEDIA espagnol, de la Fondation BBVA et de CaixaBank.

ref. L’IA fait peser des risques sur la sécurité nationale, la démocratie et notre système de santé… Quelques pistes pour les réduire – https://theconversation.com/lia-fait-peser-des-risques-sur-la-securite-nationale-la-democratie-et-notre-systeme-de-sante-quelques-pistes-pour-les-reduire-266835

Effets secondaires des chimiothérapies : une molécule française prometteuse pour lutter contre les neuropathies périphériques, dont souffrent près de 90 % des patients

Source: The Conversation – in French – By Laurence Lafanechère, Directrice de recherche CNRS, Université Grenoble Alpes (UGA)

Une nouvelle molécule capable de protéger les neurones des effets toxiques de la chimiothérapie, tout en renforçant l’efficacité de certains traitements anticancéreux, a été découverte et offre des résultats prometteurs chez l’animal. Une start-up a été créée pour continuer son développement et mener des études chez l’humain.


Picotements dans les mains et les pieds, brûlures, douleurs, perte de sensibilité, sensation d’engourdissement… Les neuropathies périphériques figurent parmi les effets secondaires les plus fréquents de la chimiothérapie, touchant jusqu’à 90 % des patients pour certains traitements. Leur sévérité conduit parfois les praticiens à ajuster, voire à réduire les doses de chimiothérapie, ce qui peut en diminuer l’efficacité.

Dans un cas sur quatre, ces atteintes nerveuses persistent des mois, voire des années après la fin du traitement. Elles rappellent alors chaque jour aux patients qu’ils ont eu un cancer – alors même que leurs cheveux ont repoussé et que les nausées ou la fatigue ont disparu. Aucun droit à l’oubli, même une fois la maladie vaincue

À ce jour, hormis le port de gants et de chaussons réfrigérants pendant les séances de chimiothérapie – une méthode pas toujours efficace et souvent désagréable –, aucun traitement préventif n’existe. Quelques médicaments palliatifs sont utilisés, pour atténuer la douleur, avec une efficacité modeste.

Notre équipe, en collaboration avec des chercheurs états-uniens et français, vient de franchir une étape importante avec la découverte d’un composé, baptisé Carba1, capable de protéger les neurones des effets toxiques de la chimiothérapie, tout en renforçant l’efficacité de certains traitements anticancéreux. Ces travaux viennent d’être publiés dans la revue Sciences Advances.

Une molécule, deux cibles

Carba1 appartient à la famille des carbazoles, une classe de molécules développée par les chercheurs du Centre d’études et de recherche sur le médicament de Normandie (CERMN), avec lesquels nous collaborons depuis plus de dix ans.

Nos travaux ont mis en évidence que Carba1 agit sur deux cibles principales.

Premièrement, Carba1 interagit avec la tubuline, la brique de base des microtubules. Selon les besoins de la cellule, ces briques peuvent s’assembler pour former soit des « câbles » capables de tirer et de séparer les chromosomes lors de la division cellulaire, soit des « rails » sur lesquels se déplacent des moteurs moléculaires transportant nutriments et organites comme les mitochondries, assurant ainsi la distribution de l’énergie et des ressources dans toute la cellule.

Ce système de transport est particulièrement essentiel dans les cellules nerveuses, dont les prolongements peuvent atteindre plus d’un mètre de longueur, par exemple les neurones qui partent du ganglion rachidien, près de la moelle épinière et vont innerver la peau des pieds. De nombreux médicaments anticancéreux, tels que le paclitaxel (Taxol) ou le docétaxel (Taxotère), ciblent déjà ces structures afin de bloquer la prolifération des cellules tumorales. Cependant, cette action n’est pas sans conséquence : les neurones, eux aussi dépendants des microtubules pour le transport de leurs constituants, en sont affectés, ce qui constitue l’une des causes majeures des neuropathies.

Nous avons montré que Carba1 modifie subtilement les microtubules : il perturbe leur extrémité, favorisant la liaison du paclitaxel. Cette interaction permet d’utiliser des doses plus faibles du médicament anticancéreux sans perte d’efficacité contre les tumeurs.

Mais ce n’est pas tout.

Des neurones plus résistants

Deuxièmement, en examinant plus en détail les propriétés de Carba1, nous avons découvert qu’il agit également sur un autre front : le métabolisme énergétique. Les neurones figurent parmi les cellules les plus gourmandes en énergie, et la défaillance bioénergétique est considérée comme l’un des principaux facteurs contribuant à la dégénérescence neuronale.

Nos résultats montrent que Carba1 active directement une enzyme clé, la nicotinamide phosphoribosyltransférase (NAMPT), qui relance la production de NAD⁺, molécule cruciale pour la génération d’énergie. Résultat : les neurones deviennent plus résistants au stress métabolique et survivent mieux aux agressions des agents chimiothérapeutiques.

Nous avons confirmé l’effet neuroprotecteur de Carba1 sur des cultures de neurones exposées à trois agents chimiothérapeutiques connus pour induire une neuropathie, via des mécanismes différents : le paclitaxel (ciblant les microtubules), le cisplatine (agent alkylant) et le bortézomib (inhibiteur du protéasome).

Contrairement aux cultures témoins où s’étendent des prolongements neuritiques lisses et vigoureux, dans les cultures traitées par ces médicaments, les prolongements présentent un aspect fragmenté, caractéristique d’un processus de dégénérescence. En revanche, lorsque les neurones sont exposés à ces mêmes traitements en présence de Carba1, leurs prolongements demeurent intacts, indiscernables de ceux des cultures non traitées. Ces observations indiquent que Carba1 protège efficacement les neurones de la dégénérescence induite par ces agents neurotoxiques.

Des résultats encourageants chez l’animal

Pour aller plus loin, nous avons testé Carba1 dans un modèle de neuropathie chez le rat traité au paclitaxel, développé par le Dr David Balayssac à Clermont-Ferrand (unité Neurodol). Ce traitement provoque une hypersensibilité cutanée : les rats réagissent à des pressions très faibles sur leurs pattes, un signe de douleur neuropathique. L’analyse histologique montre également une diminution des terminaisons nerveuses intra-épidermiques, tandis que le sang présente des taux élevés de NfL (chaîne légère de neurofilaments), marqueur de dégénérescence neuronale.

Lorsque Carba1 est administré avant et pendant le traitement, ces altérations disparaissent : les nerfs restent intacts, la concentration de NfL demeure normale et la sensibilité cutanée des animaux reste inchangée. Autrement dit, Carba1 protège les neurones de la dégénérescence induite par le paclitaxel. Signe rassurant, Carba1 n’impacte pas la croissance tumorale.

Comme les neurones, les cellules cancéreuses consomment beaucoup d’énergie. Il était donc essentiel de vérifier que Carba1 n’avait pas d’effet pro-tumoral et qu’il ne diminuait pas l’efficacité du paclitaxel. Pour le savoir, nous avons administré Carba1 seul, ou en association avec une dose thérapeutique de paclitaxel, à des souris porteuses de tumeurs greffées. Les résultats sont clairs : Carba1 n’a provoqué aucun effet toxique, ni altéré la santé générale des animaux, ni stimulé la croissance des tumeurs. Il n’interfère pas non plus avec l’action anticancéreuse du paclitaxel.

Une nouvelle voie vers des traitements mieux tolérés

Cette découverte est particulièrement enthousiasmante, car elle combine deux effets rarement réunis :

  • renforcer l’efficacité des médicaments anticancéreux de la famille du paclitaxel (taxanes) en permettant d’en réduire la dose ;

  • préserver les nerfs et améliorer la qualité de vie des patients pendant et après le traitement.

Avant d’envisager un essai clinique chez l’humain, plusieurs étapes restent indispensables. Il faut d’abord confirmer la sécurité de Carba1 chez l’animal, déterminer la dose minimale efficace et la dose maximale tolérée. Enfin, il sera nécessaire de mettre au point une formulation adaptée à une administration chez l’humain.

Cette mission incombe désormais à la start-up Saxol, issue de cette recherche, dont je suis l’une des cofondatrices. Si ces étapes – qui devraient s’étendre sur cinq ans au moins, selon les défis techniques et les levées de fonds – se déroulent comme prévu, Carba1 pourrait devenir le premier traitement préventif contre la neuropathie induite par la chimiothérapie – une avancée majeure qui pourrait transformer la façon dont les patients vivent leur traitement anticancéreux.

Carba1 incarne une innovation à l’interface de la chimie, de la neurobiologie et de l’oncologie. En associant protection neuronale et renforcement de l’efficacité thérapeutique, cette petite molécule pourrait, à terme, réconcilier traitement du cancer et qualité de vie. Pour les millions de patients confrontés à la double épreuve du cancer et de la douleur neuropathique, elle représente un espoir concret et prometteur.

The Conversation

Laurence Lafanechère est cofondatrice et conseillère scientifique de la Société SAXOL.
Pour mener ses recherches elle a reçu des financements de :
Société d’Accélération de Transfert de Technologies Linksium Maturation grant CM210005, (L.L)
Prématuration CNRS (LL)
Ligue contre le Cancer Allier et Isère (LL, C.T, D.B.)
Ruban Rose (LL)

ref. Effets secondaires des chimiothérapies : une molécule française prometteuse pour lutter contre les neuropathies périphériques, dont souffrent près de 90 % des patients – https://theconversation.com/effets-secondaires-des-chimiotherapies-une-molecule-francaise-prometteuse-pour-lutter-contre-les-neuropathies-peripheriques-dont-souffrent-pres-de-90-des-patients-269727

L’alcool, un facteur de risque majeur dans les violences sexuelles entre étudiants ?

Source: The Conversation – in French – By Laurent Bègue-Shankland, Professeur de psychologie sociale, membre honoraire de l’Institut universitaire de France (IUF), directeur de la MSH Alpes (CNRS/UGA), Université Grenoble Alpes (UGA)

Dans l’enseignement supérieur, la consommation d’alcool entre étudiants pourrait jouer un rôle majeur dans la survenue de violences sexuelles. C’est ce que suggère une enquête française menée en 2024 sur plus de 65 000 étudiants. Des recherches doivent être conduites pour mettre au jour les mécanismes à l’œuvre et accompagner les actions de prévention.


Les violences sexuelles touchent aujourd’hui des millions de femmes et d’hommes à travers le monde et leurs conséquences sur la santé physique et psychologique des victimes ne sont plus à démontrer.

3919, le numéro national d’écoute de Violences Femmes Info

  • Anonyme et gratuit, ce numéro est destiné aux femmes victimes de violences, à leur entourage et aux professionnels concernés.
  • Il est accessible depuis un poste fixe et un mobile en France hexagonale et dans les DROM.

Des violences sexuelles dans les universités et les grandes écoles

Dans le sillage de #MeToo, aujourd’hui, ces violences sont dénoncées aussi dans l’enseignement supérieur, notamment entre étudiants.

En France, universités et grandes écoles ont pris conscience de l’importance de ces violences, par exemple avec le mouvement #sciencesporcs (qui met en cause des étudiants mais également des professeurs, ndlr). En plus de leurs conséquences sur la santé mentale des victimes, les violences sexuelles entre étudiants augmentent les risques de désinvestissement du cursus et d’abandon des études.

Dans l’enseignement supérieur comme ailleurs, il existe de nombreuses actions susceptibles de lutter contre ces violences. Au-delà de prises de conscience nécessaires, les campagnes de sensibilisation ne permettent pas toujours de constater des effets. Identifier les facteurs de risques fréquemment présents dans les situations de violence est une piste prometteuse.

Les numéros d’urgence à contacter si vous êtes victime de violences sexistes et sexuelles

  • Le 15 : le numéro des urgences médicales (SAMU).
  • Le 17 : le numéro de la police et de la gendarmerie.
  • Le 18 : le numéro des pompiers.
  • Le 114 : en remplacement du 15, du 17 et du 18 pour les personnes sourdes, malentendantes, aphasiques, dysphasiques.

L’alcool, souvent impliqué dans des situations de violences sexuelles

Pour des raisons qui relèvent de ses propriétés psychopharmacologiques mais aussi du fait de ses significations culturelles, l’alcool fait partie des facteurs de risques de violences et sa place dans des crimes incluant des violences sexuelles a fait l’objet de nombreuses études.

Une enquête irlandaise auprès de 6 000 étudiantes et étudiants indiquait, par exemple, que deux tiers des victimes pensaient que l’agresseur avait bu de l’alcool ou consommé des drogues juste avant les faits. Selon une synthèse de 34 études, l’alcool augmente de manière causale les risques de violences sexuelles indépendamment du profil des consommateurs.

Enfin, dans une enquête plus récente menée en France auprès de 66 767 étudiants dans l’enseignement supérieur, l’auteur était alcoolisé dans 62 % des tentatives d’agression sexuelle et 56 % des agressions sexuelles effectives, selon les estimations des victimes. C’était le cas dans 42 % des tentatives de viol et 43 % des viols. Si l’on prend en compte, pour chaque situation de violence sexuelle, la prise d’alcool cumulée des auteurs et des victimes, l’alcool était présent dans près de la moitié à deux tiers des violences sexuelles.

Vulnérabilité accrue de la victime alcoolisée

L’alcool consommé par une victime potentielle pourrait fonctionner comme un véritable signal de sélection pour les auteurs. Une observation systématique menée dans des bars, pubs et clubs en Amérique du Nord suggérait qu’indépendamment de la consommation des individus qui l’approchaient, plus une femme avait consommé d’alcool, plus les consommateurs masculins se montraient envahissants et sexuellement agressifs par leurs gestes, leurs commentaires, leur refus de la laisser seule ou leur tendance à l’attraper ou à la toucher de manière inappropriée.

Quelques recherches se sont concentrées sur les situations rencontrées par de jeunes femmes lors de leur entrée à l’université. L’alcool pourrait altérer les capacités de jugement et d’autodéfense des victimes. Ces dernières connaîtraient davantage de comportements à risque et subiraient notamment plus d’expériences sexuelles perçues comme négatives quand elles boivent davantage. Et à partir d’un certain seuil d’alcoolisation, le risque semble s’intensifier.

Dans l’enquête française de 2024, les victimes se souvenaient avoir consommé de l’alcool dans 47,5 % des cas de tentative d’agression sexuelle, 44 % des agressions sexuelles, 35 % des cas de viol et 37 % des viols. De plus, les victimes de viol (ou de tentatives de viol) indiquaient dans presque 40 % des cas avoir consommé cinq verres d’alcool ou davantage.

L’analyse du lien entre les habitudes de consommation et la victimation a confirmé l’importance de l’usage chronique d’alcool. Notamment chez les femmes, plus les consommations habituelles étaient élevées, plus les risque de victimation sexuelle augmentait. Par exemple, 15 % de celles qui se situaient dans le premier tiers de la distribution du score du questionnaire AUDIT (soit les femmes ayant les consommations les plus faibles) avaient été victimes de violences sexuelles, contre 26 % de celles qui se situaient dans le tiers intermédiaire et 35 % de celles qui étaient dans le tiers supérieur.

Le questionnaire AUDIT, pour faire le point sur sa consommation d’alcool

  • Le questionnaire AUDIT (« Alcohol Use Disorders Identification Test » ou « Test pour faire l’inventaire des troubles liés à l’usage d’alcool») est un test simple en dix questions. Il a été développé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour déterminer si une personne présente un risque d’addiction à l’alcool.



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Ces chiffres soulignent aussi le fait que les femmes peuvent être victimes de violences sexuelles, même si elles consomment peu ou pas d’alcool. L’alcool interviendrait comme un facteur qui élève la probabilité de victimation à plusieurs niveaux : la reconnaissance de composantes de risque dans une situation donnée, leur interprétation et la réponse à apporter dans cette situation.

Selon une étude datant de 1999, l’alcool diminuerait notamment la capacité des victimes à réagir en cas d’agression, à se défendre ou à quitter les lieux. Un témoignage suggère qu’après les faits, une victime peut considérer que l’alcool a perturbé son jugement et accru sa vulnérabilité.

Une victime témoignait ainsi :

« Si je n’avais pas bu, je n’aurais jamais quitté le bar avec lui. J’ai essayé d’arrêter, mais j’étais tellement ivre et confuse. »

Quelle consommation d’alcool sur les campus ?

Des travaux de recherche montrent que la consommation d’alcool des étudiants sur un campus universitaire est listée, avec d’autres critères, comme un facteur pouvant favoriser les violences sexuelles. Une étude de 2004 menée sur 119 campus états-uniens indiquait que, par rapport à un campus où la consommation était plus faible, les personnes se trouvant sur des campus où les consommations massives étaient plus importantes avaient un risque de victimation sexuelle supérieur.

Enfin, dans de nombreux cas, l’auteur et la victime d’une agression sexuelle se trouvent dans un lieu fréquenté par d’autres personnes. Ces témoins peuvent exercer une action potentiellement protectrice. Cependant, les témoins qui ont consommé de l’alcool interviennent moins fréquemment dans une situation à risque impliquant des personnes, connues ou non.

En conclusion, il apparaît que l’alcool constitue un facteur majeur de risque de victimation sexuelle dans l’enseignement supérieur. Bien que de nombreux autres facteurs importants soient en jeu, l’alcool est une composante sur laquelle il est plus facile d’intervenir à court terme que les croyances culturelles ou les caractéristiques individuelles des auteurs.

Pour cette raison, les institutions qui accueillent des étudiants ne peuvent négliger les mesures de prévention efficientes, dont certaines sont actuellement en cours d’implémentation dans le contexte universitaire français, sous l’impulsion de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca).


Faire un signalement en ligne

En cliquant sur le lien de la plateforme gouvernementale « Arrêtons les violences », il est possible de signaler en ligne des violences sexuelles et sexistes et de trouver une association pour se faire accompagner.

The Conversation

Philippe Arvers est administrateur de : la Société francophone de tabacologie, la Fédération française d’addictologie, l’Institut Rhône-Alpes-Auvergne de tabacologie, Promotion Santé Auvergne-Rhône-Alpes, la Mutualité Française de l’Isère (MFI-SSAM)

Laurent Bègue-Shankland ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’alcool, un facteur de risque majeur dans les violences sexuelles entre étudiants ? – https://theconversation.com/lalcool-un-facteur-de-risque-majeur-dans-les-violences-sexuelles-entre-etudiants-265588

Syndicats : la longue marche des femmes pour se faire entendre

Source: The Conversation – in French – By Fanny Gallot, Historienne, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Si deux femmes sont aujourd’hui à la tête de deux des principaux syndicats français, les organisations syndicales ont mis du temps à intégrer les questions féministes. Dans le chapitre « En finir avec un syndicalisme d’hommes » de l’ouvrage collectif « Théories féministes » (Seuil, septembre 2025), l’historienne Fanny Gallot raconte leur difficile mue féministe au sein d’un mouvement ouvrier au départ méfiant envers le travail des femmes.


Si les revendications féministes ont longtemps été perçues par les organisations syndicales comme divisant la classe ouvrière et représentant des intérêts considérés comme bourgeois, elles ont néanmoins servi d’aiguillon, jouant un rôle fondamental dans la prise en compte des droits sociaux et professionnels des femmes. Pour mieux saisir les défis théoriques et militants actuels dans l’articulation entre revendications féministes et orientations syndicales, il importe de revenir sur l’histoire de l’articulation entre ces mouvements.

Pour la période d’avant 1914, l’historienne Marie-Hélène Zylberberg-Hocquard rappelle la méfiance du mouvement ouvrier envers le travail des femmes, perçu comme une menace pour les salaires masculins et l’organisation traditionnelle du travail. « Ménagère ou courtisane », écrivait Pierre-Joseph Proudhon au milieu du XIXe siècle à propos du rôle des femmes dans la société : leur travail professionnel était loin d’être alors une évidence. Au tournant du XXe siècle, ces orientations expliquent leur faible syndicalisation et les tensions entre objectifs féministes et syndicaux, tandis que les femmes ne peuvent se syndiquer sans l’autorisation de leur mari jusqu’en 1920.

Résistance syndicale à l’intégration des femmes

En 1901, l’affaire Berger-Levrault, analysée par l’historien François Chaignaud, est emblématique des tensions entre féminisme et syndicalisme : la direction de l’imprimerie Berger-Levrault (à Nancy, ndlr) fait appel à des ouvrières pour remplacer des grévistes masculins, ce qui provoque un conflit avec le Syndicat des femmes typographes. En 1913, une typographe voit ainsi son adhésion syndicale refusée sous prétexte qu’elle est mariée à un syndiqué (le fond du problème, c’est qu’elle est elle-même typographe et que la Fédération du Livre voyait d’un mauvais œil le travail des femmes, ndlr) : c’est l’affaire Couriau, qui illustre bien la résistance syndicale à l’intégration des femmes et montre comment le travail féminin est perçu comme dévalorisant les conditions salariales globales, limitant la reconnaissance des femmes comme partenaires légitimes dans la lutte sociale.

Les organisations syndicales relèguent ainsi les revendications portant sur l’égalité salariale au second plan, au profit de la lutte des classes considérée comme prioritaire, et ce d’autant plus que le travail des femmes, moins bien rémunéré, tendrait à « tirer les salaires vers le bas ».

Seule photographie connue de Lucie Baud, non datée.

Les femmes sont alors perçues comme des travailleuses temporaires apportant un salaire d’appoint au ménage : c’est le salaire de l’homme gagne-pain qui est censé nourrir l’ensemble de la famille.

Des initiatives pionnières, à l’image de celles de Lucie Baud, syndicaliste et ouvrière en soierie, révèlent néanmoins l’implication des femmes dans les grèves et leur appropriation de l’outil syndical pour lutter contre des conditions de travail inhumaines.

De leur côté, les institutrices s’organisent en amicales puis en syndicats et groupes d’études. […] Les femmes vont ensuite participer massivement aux grèves de mai-juin 1936 dans tous les secteurs et sur l’ensemble du territoire.




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Tandis que Martha Desrumaux coordonne les grèves du textile dans le Nord, les femmes des grands magasins – où elles composent 80 % de la main-d’œuvre – entrent dans la mobilisation et occupent leurs lieux de travail bien qu’elles n’y soient pas toujours bien accueillies par les hommes, y compris syndicalistes.

Cependant, la plupart du temps, elles ne prennent pas la tête des mobilisations. Malgré leur participation active aux grèves et la montée en puissance de la revendication « à travail égal, salaire égal » depuis les années 1920, l’écart de salaires entre les femmes et les hommes est maintenu, le patronat autant que les syndicats tenant à cette différenciation. Si la revendication est formellement portée par les structures syndicales sous la pression des militantes, elle n’est pas prioritaire et n’est pas reprise par les hommes qui, seuls, participent aux négociations.

La difficile mue féministe des syndicats

Après la Seconde Guerre mondiale, la création de commissions féminines au sein des syndicats, notamment à la CGT, marque un tournant. Ces structures, destinées à intervenir spécifiquement auprès des salariées, restent cependant limitées dans leur portée. Ce n’est qu’à partir des années 1960 que des avancées significatives émergent, bien que l’idée de complémentarité naturalisée des sexes continue de prédominer au sein des syndicats.

Cependant, durant les « années Beauvoir » que l’historienne Sylvie Chaperon a étudiées, l’action des militantes conduit à poser plus largement la question de la syndicalisation des femmes.

Ainsi que l’ont montré les travaux de la sociologue Margaret Maruani, les années 1970 constituent une décennie de rupture marquée par l’émergence de mouvements féministes autonomes et l’intensification des luttes ouvrières. Ces deux dynamiques, bien que distinctes, ont souvent convergé dans leurs revendications. Les luttes pour la légalisation de la contraception et de l’avortement, portées par des collectifs comme le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC), exercent une pression importante sur les organisations syndicales, les obligeant à prendre position sur ces enjeux, tandis que les premières théorisations du travail domestique sont discutées.

Face à ces revendications, la CGT et la CFDT adoptent des stratégies distinctes. La CGT crée des secteurs féminins, tandis que la CFDT intègre ces questions de manière transversale. Ces approches reflètent des compréhensions différentes du féminisme, mais également des enjeux internes concernant la répartition des tâches et les rapports de pouvoir au sein des syndicats.

Ainsi, en 1970, la CGT récuse nationalement une conception « féministe de l’égalité », qu’elle considère comme étroite et, en 1973, elle précise cette analyse : « La conception “féministe” selon laquelle la société aurait été construite “par les hommes et pour les hommes” est erronée. » […]

Le mouvement féministe prend de l’importance et la CGT ne peut pas y rester imperméable, d’autant qu’une nouvelle génération de femmes syndicalistes se forge dans la foulée du mouvement de mai-juin 1968. Ces changements provoquent des conflits importants. Ainsi, à l’Union départementale du Rhône, les tensions, voire les heurts, entre le collectif féminin de la CGT et la direction syndicale sont fréquents, soulignant l’incapacité des organisations à concilier pleinement luttes pour les droits des femmes et stratégies syndicales.

Normes viriles de militantisme

C’est dans ce contexte tendu qu’intervient le suicide d’une militante de la CGT, Georgette Vacher. Intensément impliquée dans la construction du collectif féminin, elle déplore les « bâtons dans les roues » permanents et l’opprobre dont elle a fait les frais en interne. La veille du 29e congrès de l’UD du Rhône, tenu du 21 au 23 octobre 1981, Georgette Vacher met fin à ses jours après avoir préalablement laissé des cassettes audio dans lesquelles elle raconte son histoire et explique son geste en mettant en accusation les dirigeants départementaux de la CGT. […]

Au début des années 1980, ces débats sont également portés par des militantes de la CFDT qui aspirent à en finir « avec un syndicalisme d’hommes » :

« La situation vécue par les travailleuses n’est pas celle vécue par les hommes, et il n’est pas suffisant que l’Organisation – c’est-à-dire les hommes qui en sont les responsables – soit à l’écoute, encore faut-il que l’Organisation soit capable à tous les moments de la vie syndicale de traduire les situations vécues par l’ensemble de la classe ouvrière. Comment cela pourrait-il se réaliser si nous ne réussissons pas une politique de présence active des travailleuses dans tous les lieux d’analyse, d’élaboration et de décision ? […] La prédominance du monde des hommes, leur mode de fonctionnement, leur forme de militantisme, leur disponibilité plus grande introduisent, au plus bas niveau de notre structure, un filtre, un système de sélection dont pâtit l’ensemble des autres niveaux de la structure. » (Extrait du rapport mixité au Conseil national (CN) du 21 mai 1981, Archives CFDT, fonds Marcel-Gonin, cité par Fanny Gallot dans « Mobilisées, une histoire féministe des contestations populaires », Seuil, 2024, p.159.)

Y compris localement et dans le cadre de grèves de femmes des classes populaires, des tensions apparaissent entre les normes de militantisme viril et les stratégies mises en œuvre par les femmes pour se faire entendre, comme le montre la sociologue Ève Meuret-Campfort.

De nouveaux défis

Après les années 1980, qualifiées de « décennie silencieuse » par l’économiste Rachel Silvera du point de vue de l’appréhension syndicale des enjeux féministes, les mobilisations sociales de novembre-décembre 1995 marquent un renouveau, tandis que les féminismes se redéploient après la puissante manifestation féministe du 25 novembre 1995.

À la CGT, par exemple, le collectif Femmes mixité est relancé en 1993 et revendique la parité des structures de la confédération, laquelle est actée par le congrès confédéral en 1999. Dans le même temps, la syndicaliste Maryse Dumas, alors élue au bureau confédéral de la CGT, souligne qu’il s’agit de « dépasser la notion de “spécificité” », car, précise-t-elle, « parler de spécificité pour les femmes signifie bien que le centre, le global, le majoritaire est masculin ». Elle ajoute, « notre syndicalisme est féministe parce qu’il agit pour l’émancipation et la liberté des femmes ». Dans cette dynamique, la FSU, la CGT et Solidaires coorganisent les intersyndicales femmes, à partir de 1997.

Cependant, malgré des avancées, de nombreux défis restent à relever. La sous-représentation des femmes dans les postes à responsabilité demeure un problème majeur, comme le montre la sociologue Cécile Guillaume à propos de Solidaires, tandis que les comportements sexistes et de pratiques excluantes persistent, ce qui freine l’ascension des militantes dans les structures syndicales. Des normes de genre implicites valorisant les hommes persistent et conduisent au maintien d’une division sexuée du travail syndical.

Un autre enjeu contemporain se rapporte à la prise en compte des oppressions croisées, ce qui nécessite une refonte des stratégies syndicales pour mieux répondre aux besoins des travailleuses, notamment racisées ou occupant des emplois précaires, comme le montre la sociologue Sophie Béroud. Parmi les enjeux à repenser, on trouve également le « hors-travail », selon le terme de Saphia Doumenc, qui se concentre sur les mobilisations et l’implication syndicale des femmes de chambre à Lyon et à Marseille. Tandis que se déploie la perspective de la grève féministe dans de nombreux pays, l’enjeu du travail reproductif, qu’il soit rémunéré ou non, invite les organisations syndicales à repenser leur intervention dans une approche désandrocentrée du travail et de la contestation.

The Conversation

Fanny Gallot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Uniforme à l’école : enquête au cœur de l’expérimentation

Source: The Conversation – France (in French) – By Julien Garric, maître de conférences en sociologie de l’éducation, Aix-Marseille Université (AMU)

Depuis la rentrée 2024, et jusqu’en 2026, une centaine d’établissements scolaires expérimentent, du primaire au lycée, le port d’une tenue identique obligatoire pour tous les élèves. Comment cette mesure est-elle perçue et vécue au quotidien ? Premiers retours de terrain.


C’est une véritable révolution vestimentaire qui s’invite à l’école. Depuis la rentrée de septembre 2024, une centaine d’établissements – écoles, collèges et lycées – expérimentent le port d’une tenue commune obligatoire pour tous les élèves. Derrière cette initiative portée par le ministère de l’éducation nationale s’affiche l’ambition de renforcer le sentiment d’appartenance, d’atténuer les inégalités sociales, d’améliorer le climat scolaire et de lutter contre le prosélytisme.

L’expérience devait être accompagnée d’un appel à manifestation d’intérêt (AMI) et suivie par un comité d’experts, en lien avec la Direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO) et les services statistiques du ministère (DEPP).

Au terme de deux années, si les résultats sont jugés concluants, le ministère envisage la généralisation du port de l’uniforme dans l’ensemble des écoles et établissements du pays.

Une rupture dans l’histoire de l’école française

Imposer le port d’une tenue réglementée marque une véritable rupture dans l’histoire de l’école française. En effet, malgré l’imaginaire collectif nostalgique d’une école d’antan, ordonnée et protégée des turbulences du monde, la France n’a jamais connu de politique imposant l’uniforme. Seuls quelques rares établissements privés catholiques ont inscrit cette pratique à leurs règlements intérieurs.

Dans le public, les élèves ont pu porter des blouses pour des raisons pratiques, mais sans recherche d’uniformité, et cet usage a peu à peu disparu dans les années 1970.

L’idée d’un uniforme scolaire émerge véritablement au début des années 2000, dans un contexte politique et éducatif centré sur la thématique de la restauration de l’autorité, et nourri par les polémiques à propos des tenues jugées provocantes de certaines adolescentes, ou encore du port du voile. Mais, jusqu’en 2022, le débat reste cantonné au terrain médiatique, sans traduction institutionnelle concrète.

Reportage en 2003 dans un collège où existe une réglementation sur les vêtements (INA Styles).

C’est dans un contexte de crise, à la fois scolaire et institutionnelle, que Gabriel Attal, alors ministre de l’éducation nationale, va lancer cette expérimentation en 2024. Une décision qui rompt avec la tradition scolaire française, mais dont la légitimité scientifique reste contestée.

La littérature existante – principalement anglo-saxonne et asiatique – ne démontre pas d’effet positif clair de l’uniforme sur les résultats académiques. Certaines études pointent même un impact négatif sur la santé physique et psychologique des élèves appartenant à des minorités de genre, ethniques ou religieuses, sans bénéfice notable sur le climat scolaire ou le sentiment d’appartenance.

Éclairer le vécu des élèves et du personnel éducatif

Pour dépasser les logiques propres au politique et les polémiques médiatiques, pour comprendre ce qui se joue réellement dans les établissements et pour contribuer au débat sur des bases plus solides, nous sommes allés sur le terrain, dans trois établissements pionniers de l’académie d’Aix-Marseille : deux collèges et un lycée. Nous avons rencontré les chefs d’établissements, les conseillers principaux d’éducation, assisté aux rentrées scolaires et diffusé des questionnaires auprès des élèves et des parents afin de recueillir leur perception.

Certes, cette recherche ne permettra pas de mesurer l’efficacité du dispositif en termes de résultats scolaires, de climat ou de lutte contre le harcèlement, mais elle apporte un éclairage précieux sur la manière dont cette expérimentation a été vécue au quotidien par les personnels, les élèves et leurs familles au terme d’une première année.

« Uniforme à l’école : problème de financement mais expérimentation toujours en cours en Paca » (France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur, avril 2025).

La personnalité des chefs d’établissement a joué un rôle déterminant dans le choix des établissements pilotes. Les deux principaux et le proviseur accueillant le dispositif sont des hommes qui affirment une forte adhésion aux valeurs républicaines. Pour lancer ce projet, susceptible de susciter des polémiques, les responsables des collectivités territoriales ont en effet préféré se tourner vers des établissements où l’opposition était plus faible, ou moins visible.

En revanche, les établissements présentent des profils très différents : le lycée accueille une population très favorisée, avec des parents « fiers de leur terroir », tandis que les deux collèges scolarisent des publics plus diversifiés, l’un en zone rurale et l’autre en périphérie urbaine. Pour ces personnels de direction, l’expérimentation n’est pas seulement une expérience pédagogique : elle représente aussi un moyen de valoriser leurs établissements et de renforcer leur compétitivité dans le marché scolaire local, notamment face aux établissements privés catholiques.

Certains collèges initialement pressentis ont par ailleurs renoncé à participer à l’expérimentation, face à la mobilisation du personnel, des familles ou des élèves.

Adultes et adolescents, des perceptions clivées

À l’appui des nombreuses réponses collectées (1 200 élèves, 1 100 parents), les parents d’élèves se montrent largement favorables à l’expérimentation, dans un étiage de 75 % à 85 % d’avis positifs selon les établissements, et ce, quel que soit leur profil social.

Ce positionnement reflète avant tout l’adhésion aux valeurs portées par le dispositif. En effet, s’ils estiment que le port d’une tenue unique contribue à restaurer l’autorité de l’école ou à défendre la laïcité, les parents considèrent que les effets concrets restent finalement limités, voire inexistants. Ils s’accordent sur le peu d’effet sur le harcèlement, les résultats scolaires ou la qualité des relations entre élèves. En revanche, l’expérimentation semble renforcer, à leurs yeux, l’image positive des établissements de leurs enfants.

La perception du climat scolaire par les élèves est en revanche plus contrastée. Si celle des collégiens reste proche des moyennes nationales, celle des lycéens apparaît nettement plus négative. Ce sentiment est fortement lié à l’obligation de porter l’uniforme et au contrôle strict de la tenue, perçus comme autoritaristes. En d’autres termes, l’obligation d’une tenue unique participe dans ce lycée à la dégradation de la qualité du climat scolaire.

De manière générale, les élèves interrogés, quel que soit leur âge, rejettent massivement l’initiative : ils ont vécu à 70 % l’annonce de l’expérimentation comme « horrible » et souhaitent majoritairement qu’elle soit abandonnée pour pouvoir à nouveau s’habiller comme ils le souhaitent. Pour eux, le dispositif n’a aucun impact sur les résultats scolaires, n’efface pas les différences sociales – encore visibles à travers les chaussures, les sacs ou autres accessoires – et n’améliore pas le sentiment d’appartenance.

Concernant le harcèlement, la majorité rejette l’idée que le port d’un uniforme puisse réduire le phénomène, et cette affirmation est encore plus marquée chez les élèves se disant victimes de harcèlement, qui considèrent que leur situation n’a pas du tout été améliorée. Le sentiment négatif est identique, quels que soient le milieu social ou l’expérience scolaire passée dans l’enseignement privé.

Dans le cadre de cette étude, les élèves critiquent également l’inadéquation des tenues avec leur vie quotidienne et les conditions climatiques : pas assez chaudes pour l’hiver et trop pour l’été.

Enfin, et surtout, ils conçoivent cette nouvelle règle comme une atteinte inacceptable à leur liberté d’expression. Ce ressentiment est particulièrement fort chez les lycéens, qui estiment que leur scolarité est gâchée par cette impossibilité d’affirmer leur individualité à travers le vêtement.

Au-delà de leurs critiques, ce qui ressort du discours des élèves, c’est le sentiment de ne pas avoir été consultés : l’expérimentation a été décidée sans eux et se déroule sans que leurs préoccupations soient prises en compte. Le contraste est frappant avec le discours des responsables, qui présentent un plébiscite de l’ensemble de la communauté scolaire. À titre d’exemple, des chefs d’établissement affirment que les élèves portent volontairement leur uniforme à l’extérieur de l’école comme marque de fierté et de sentiment d’appartenance, alors que 90 % des élèves déclarent exactement le contraire.

Quelle sera donc la suite donnée à cette expérimentation ? Outre le rejet massif par les élèves, l’adhésion des familles est à relativiser si l’on considère que l’expérimentation, intégralement financée par l’État et les collectivités locales ne leur coûte rien. La généralisation du port d’une tenue unique pose d’importantes questions de financement, plus encore dans un contexte budgétaire sous tension. La conduite de cette expérimentation interroge plus globalement la fabrique de politiques publiques d’éducation, pensées dans des situations de crise ou perçues comme telles.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Uniforme à l’école : enquête au cœur de l’expérimentation – https://theconversation.com/uniforme-a-lecole-enquete-au-coeur-de-lexperimentation-266974

La France est très endettée auprès du reste du monde, mais pourtant bénéficiaire. Explication d’un paradoxe

Source: The Conversation – in French – By Vincent Vicard, Économiste, adjoint au directeur, CEPII

La France est endettée vis-à-vis du reste du monde : -670 milliards d’euros en 2024. Pourtant, le reste du monde nous paie plus de revenus d’investissement que nous n’en payons. Pourquoi ce paradoxe ?


Selon le dernier rapport de la Banque de France, la position extérieure nette de la France, soit l’endettement des résidents en France vis-à-vis du reste du monde, affiche -670 milliards d’euros en 2024, soit -22,9 % du PIB. Concrètement, les Français ont reçu davantage de capitaux de l’étranger qu’ils n’y ont investi.

Une position débitrice qui rapporte paradoxalement. Longtemps réservée aux États-Unis, cette situation, qualifiée de privilège exorbitant, se vérifie pour la France. Elle s’explique par la structure des encours de la France – créances et engagements. Les créances résultent majoritairement d’investissements de multinationales françaises à l’étranger, qui affichent des taux de rendement plus rémunérateurs. Les engagements de la France viennent surtout de la détention de la dette publique française par les investisseurs étrangers.

Si la récente hausse des taux d’intérêt sur les titres de dette en a réduit la portée, les revenus d’investissement continuent pourtant à afficher un solde positif, qui contribue à maintenir le solde courant français proche de l’équilibre.

Recours massif à la finance de marché

Ce solde courant de la France dissimule des situations très contrastées selon les types d’investissements (graphique 1).

La position déficitaire tient avant tout à l’acquisition d’obligations ou d’actions rassemblées sous la catégorie d’investissements de portefeuille (-1 073 milliards d’euros), notamment des titres de dette publique détenus par des étrangers. Les titres de créance à court et long terme sur les administrations publiques contribuent pour environ -1 400 milliards d’euros.

À l’inverse, les investissements directs étrangers (IDE) ont une position positive de 568 milliards d’euros. Les entreprises multinationales françaises ont plus investi à l’étranger que les multinationales étrangères en France.


Fourni par l’auteur

Rémunération des investissements

La rémunération des investissements n’est pas la même selon leur nature.

Les investissements en actions, et en particulier les investissements directs étrangers (IDE), sont plus rémunérateurs que les titres de dettes. En 2024, le rendement apparent des IDE français était en moyenne de 6 %, contre seulement 2,4 % pour les investissements de portefeuille (en obligation et en action).

L’actif total de la France, soit l’ensemble des investissements par des résidents français à l’étranger, s’établit à 10 790 milliards d’euros. Il est de 11 460 milliards d’euros pour le passif, à savoir l’ensemble des investissements détenus par des résidents étrangers en France. De facto, la position extérieure nette est de -670 milliards.

Appliquées à de tels montants, même des différences mineures de rendement des investissements entre actif et passif peuvent avoir un impact important sur les revenus d’investissement dus ou payés par la France au reste du monde.

Privilège exorbitant

La combinaison d’un actif biaisé en faveur des actions et d’investissements directs étrangers (IDE) plus rémunérateurs et d’un passif biaisé vers les obligations, dont les intérêts sont moins importants, permet à la France d’afficher des revenus d’investissement positifs depuis deux décennies (graphique 2).




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C’est cette situation, caractéristique des États-Unis (pour ce pays elle est liée au rôle dominant du dollar), que l’on qualifie de privilège exorbitant. La France a pu financer sa consommation en empruntant au reste du monde, mais sans avoir à en payer le coût. La détention par les étrangers de dettes, en particulier de dette publique française, constitue le pendant des investissements directs à l’étranger des multinationales françaises, dont les rendements sont plus importants, et de facto du privilège exorbitant français.

Revenus des investissements

Les entrées nettes de revenus d’investissements persistent aujourd’hui malgré la récente remontée des taux d’intérêt, ces derniers augmentant la rémunération des titres de dette.

Les revenus nets sur les investissements directs étrangers (IDE) restent positifs et importants – de l’ordre de 76 milliards d’euros. Le solde des revenus d’investissement de portefeuille est aujourd’hui négatif de 39 milliards d’euros, soit près de deux fois plus que jusqu’en 2022 (graphique 3).

La hausse des taux d’intérêt est particulièrement frappante pour les autres investissements. Leur rendement apparent est en moyenne de 3,5 % en 2024, contre 0,8 % en moyenne dans les années 2010. De telle sorte que les intérêts sur les autres investissements se sont aussi dégradés (-24 milliards d’euros en 2024). Les rendements sur les titres de dette restent cependant inférieurs à ceux sur les investissements directs étrangers (IDE).

De telle sorte que les revenus d’investissement restent positifs dans leur ensemble, à +0,5 % du PIB.

Amélioration du solde commercial

À rebours des États-Unis, la France affiche une balance courante équilibrée. C’est le cas en 2024, mais aussi en 2021 et en 2019, soit toutes les années hors crise depuis cinq ans (graphique 4). L’accumulation de déficits courants pendant les années 2000 et 2010 a entraîné la dégradation de la position extérieure française, mais cela n’est plus le cas sur la période récente.

Aujourd’hui, le solde commercial est proche de l’équilibre, l’excédent des services compensant le déficit des biens. L’équilibre du compte courant ne tient plus tant au privilège exorbitant français, et aux revenus d’investissements qu’il génère, qu’à l’amélioration du solde des biens et services.

La réduction partielle du privilège exorbitant français, liée à la hausse récente des taux d’intérêt, n’entraîne pas de risque de soutenabilité extérieure lié à la position extérieure nette négative de la France.

La structure de l’actif et du passif des investissements de la France continue à générer des revenus nets positifs, malgré une position négative. Le solde courant est équilibré en 2024 (comme sur les années hors crises depuis 2019).

Pour rappel, à l’aube de la crise de la zone euro en 2010, la position extérieure nette de la Grèce était de -100 % du PIB et son solde courant déficitaire de 10 % du PIB, de -107 % et -10 % respectivement pour le Portugal, et -90 % et -4 % pour l’Espagne. Bien loin des -23 % de position extérieure nette de la France, du quasi équilibre du compte courant et du privilège exorbitant français en 2024.

The Conversation

Vincent Vicard a reçu des financements du Programme Horizon Europe.

Laurence Nayman ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La France est très endettée auprès du reste du monde, mais pourtant bénéficiaire. Explication d’un paradoxe – https://theconversation.com/la-france-est-tres-endettee-aupres-du-reste-du-monde-mais-pourtant-beneficiaire-explication-dun-paradoxe-269003