Mettre du pain sur la table : au Moyen Âge, un enjeu politique

Source: The Conversation – France in French (3) – By Coline Arnaud, Chercheuse au Laboratoire centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (CHCSC), Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Illustration du Décaméron, de Boccace – Sixième journée; une femme travaille chez le boulanger Cisti, qui offre son vin à Geri Spina. Bibliothèque nationale d’Autriche, via Wikimedia commons, CC BY-SA

Si sa consommation baisse en France, le pain reste un aliment de base et son approvisionnement, les évolutions de son prix font l’objet d’une grande attention politique. Cette place centrale trouve sa source dans l’histoire. Pour bien la comprendre, il est important de revenir sur son rôle dans les sociétés du Moyen Âge.


« Est-ce la fin de la baguette ? » Le constat du média CNN, reposant sur une enquête récente de la Fédération des entreprises de boulangerie française, est sans appel : la consommation de pain a baissé dans l’Hexagone de plus de 50 % depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Pourtant, son approvisionnement continue de faire l’objet d’une attention constante de la part des États, notamment dans un contexte d’accroissement des conflits armés et de crises sanitaires. Pour mieux comprendre la valeur sociale, politique et symbolique de cet aliment dans nos sociétés contemporaines, il est nécessaire d’interroger son rôle au fil des époques, en revenant notamment sur le sens de cet aliment au Moyen Âge.

Si le pain est considéré par la recherche contemporaine comme un ingrédient majeur de la survie de l’humanité, c’est parce que son usage simultané dans plusieurs sociétés, par ailleurs éloignées sur les plans géographique et culturel, constitue une forme essentielle de diversification alimentaire (au-delà des protéines et des végétaux). Les débuts du pain évoluent au gré des découvertes archéologiques, mais les premières galettes de riz, bulbe de jonc, maïs ou encore blé sont identifiées dès la fin du Paléolithique. Ce rôle central se perpétue au fil des siècles, dans l’Antiquité et jusqu’au Moyen Âge.

En Europe, le XIVe siècle marque progressivement l’instauration de sociétés de cour à la relative pérennité dont le schéma féodal, séparant le peuple, le clergé et la noblesse, s’organise autour du pain. Faisant parfois curieusement écho à l’organisation politique de notre monde actuel, la société médiévale se divise ainsi entre ceux qui reçoivent, ceux qui produisent, ceux qui donnent, dans un jeu de distinctions et de pouvoirs qui n’exclut ni la nuance ni l’ambiguïté.

Le pain et la couronne : un fragile équilibre

Les têtes couronnées de la fin du Moyen Âge le savent à leurs dépens, le pain est l’ingrédient premier d’une société apaisée. La célèbre maxime romaine « Panem et circences » (« Du pain et des Jeux ») synthétise à elle seule le contrat tacite qui lie le dirigeant à ses administrés. Le premier protège, le second travaille.

La paix sociale s’achète ainsi par un approvisionnement régulier et suffisant en pain. Ce dernier représente de très loin l’aliment le plus consommé par tous et, par conséquent, la part la plus importante du budget alimentaire des familles. C’est pourquoi, le roi cherche dès le XIIIe siècle à contrôler l’influente corporation des talemeliers (ancien nom des boulangers) par un encadrement de ses statuts qui régule également les conditions d’exercices et de production du pain.

L’équation est complexe et l’équilibre délicat pour parvenir à une denrée à la composition fiable, au poids raisonnable et au prix juste. La police du pain mise en place par Charles V en 1372 applique des taxes fluctuantes sur les matières premières, le produit fini, les ventes et se montre sans pitié sur les fraudes.

La profession est assujettie à des taxes d’installation, à des contrôles réguliers et à un encadrement permanent de la valeur marchande du pain. Par décret, seuls trois types de pains peuvent être fabriqués : le pain mollet (à la fine fleur de froment), le pain cléret (composé de farines de blé et de seigle) ou bourgeois, et le pain brun ou de « retraites » (uniquement constitué de farine complète, dense et roborative).

Vitrail représentant des boulangers
Vitrail représentant des boulangers, cathédrale de Chartres (Eure-et-Loir).
Rolf Kranz/Wikimédia, CC BY-SA

Néanmoins, ces restrictions sont rapidement contournées par les boulangers qui répondent à la demande de l’aristocratie pour un pain socialement différencié, qui lui permet, notamment de se distinguer de la bourgeoisie des villes, elle-même avide des mêmes privilèges que la noblesse.

C’est ainsi que des pains de fantaisie apparaissent, vendus en marge des recettes autorisées. Ces derniers s’appuient sur l’échelle de valeurs chromatiques qui régit alors l’appréciation de cet aliment en établissant une hiérarchie des consommateurs.

Les pauvres doivent ainsi se satisfaire d’un pain noir de son ou de sarrasin, à la mie épaisse et à la croûte dure, quand les plus riches se régalent de pains de Gonesse, fabriqués à partir d’une fine fleur de froment, au blutage serré. Littérature, iconographie et chansons participent à la promotion de ce système pyramidal qui valorise le gosier délicat d’un nanti par rapport aux rudes besoins des paysans.

« Charité bien ordonnée… » : collecter et distribuer le pain

Rappelons d’abord que les relations entre l’Église et le pain sont nombreuses, ne serait-ce que parce que la symbolique chrétienne s’appuie en grande partie sur la métaphore du pain comme signe de vie et d’espoir. La mise en place du sacrement de l’Eucharistie, au XIIIe siècle, confirme cette importance.

L’institution ecclésiastique incarne une forme de passerelle entre la couronne et le reste de la population à travers, par exemple, l’exercice de la charité. Les distributions de pains font en effet partie intégrante du quotidien des monastères. Ceux-ci centralisent les dons des nobles et des riches communautés marchandes qui assurent ainsi leurs saluts par leur générosité.

Les communautés religieuses entreposent ces dons alimentaires puis organisent les collectes en effectuant un tri dans les bénéficiaires. Les femmes, les enfants et les malades sont prioritaires au détriment de tous ceux qui ne contribuent pas à la vie économique et spirituelle de la communauté.

Cette charité du pain rythme ainsi les calendriers juif et chrétiens et constitue un ensemble de rituels importants qui participe à la relation de dépendance entre pauvres et riches, entre survie, devoir moral et achat d’une probité.

Le pain des pauvres

L’iconographie médiévale, de la tapisserie aux enluminures, offre un aperçu informé de la place de chacun au cœur du système féodal. Les populations rurales constituent la cheville ouvrière du pain à travers semences et moissons. Le travail des champs se conçoit autour de la vie de la cité, cette dernière garantissant le stockage et la protection du grain dans des granges dîmières, propriétés de la commune, gardées par des soldats qui contrôlent chaque sac entrant et sortant. Ces espaces sont de véritables ruches où se croisent paysans, commerçants, édiles et militaires.

Cette relation d’interdépendance encourage les villes, comme la cité-État de Sienne, en Italie du Nord, à promouvoir un chemin vertueux et sécurisé du pain. Celui-ci devient rapidement une métaphore plus générale d’une philosophie politique plaçant l’individu au cœur d’un système de réciprocité et d’équilibre collectif.

Mais le pain des pauvres, c’est aussi, en écho aux conflits actuels, celui de la révolte et du soulèvement. Les atroces récits des famines qui jalonnent la seconde partie du Moyen Âge (1030-1033, puis 1270, 1314-1318 et périodiquement jusqu’en 1347) marquent les esprits et fournissent un terreau propice à l’effroi collectif et à la contestation.




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Le blé ne manque pourtant pas toujours sur le territoire français ou dans les pays voisins. Mais son acheminement, depuis des territoires parfois éloignés, et sa distribution font l’objet de spéculations financières qui influencent le cours du grain et vont jusqu’à faire tripler le prix du pain.

Les meneurs des révoltes sont rarement les bénéficiaires de la charité ecclésiastique. Sans être nantis, ces paysans relativement aisés sont les premiers touchés par l’instabilité monétaire générée par la flambée du prix du blé et les levées d’impôts qui en découlent.

Les cibles de ces révoltes sont plurielles, à l’instar de tout mouvement contestataire : les « riches » qui se nourrissent au-delà de la satiété, les collecteurs de taxes, les usuriers et plus largement ceux qui incarnent une opulence indécente en des temps d’incertitudes chroniques.

L’Ancien Régime hérite et perpétue la plupart de ces représentations et de ces fonctionnements politiques. La couronne de France multiplie contrôles et régulations sur la profession, mais les famines qui jalonnent les XVIIe et XVIIIe siècles alimentent révoltes, suspicions et colères.

Prélude à la Révolution, la « guerre des farines » de 1775 synthétise trois siècles de cheminements politiques, sociaux et intellectuels autour de la question décidément centrale du pain pour tous.

The Conversation

Coline Arnaud a reçu des financements de la Bibliothèque nationale de France dans le cadre d’une bourse de recherche de “chercheuse invitée” en 2017.

ref. Mettre du pain sur la table : au Moyen Âge, un enjeu politique – https://theconversation.com/mettre-du-pain-sur-la-table-au-moyen-age-un-enjeu-politique-270331

Le Sénégal, hub stratégique de l’influence chinoise en Afrique de l’Ouest

Source: The Conversation – in French – By Daouda Cissé, chercheur, Université Gaston Berger

En 2020, les flux d’investissements directs étrangers chinois vers le Sénégal ont atteint un pic d’environ 213,4 millions de dollars américains. Entre 2000 et 2022, les prêts chinois au Sénégal se sont élevés à 3,6 milliards de dollars américains. L’engagement de la Chine au Sénégal est principalement axé sur le commerce et la construction d’infrastructures.

La Chine est un partenaire commercial majeur du Sénégal. En 2023, les exportations du Sénégal vers la Chine ont atteint [223,79 millions de dollars américains] et les importations en provenance de Chine se sont élevées à 1,29 milliard de dollars américains.

Cependant même si le volume des échanges commerciaux entre le Sénégal et la Chine est en hausse, il révèle des déséquilibres liés aux déficits commerciaux et à la composition des échanges commerciaux.

La Chine vise à accroître sa présence et son influence dans les secteurs culturels, en Afrique de l’Ouest, et notamment au Sénégal. Ce partenaire stratégique soutient ses intérêts fondamentaux. Outre sa quête d’influence afin d’affaiblir la présence des partenaires traditionnels du Sénégal, la Chine cherche à renforcer son partenariat politique, diplomatique, économique et sécuritaire avec ce pays.

En étudiant la présence chinoise au Sénégal au cours de ces 15 dernières années, j’ai constaté qu’en marge de l’économie, d’autres secteurs moins visibles mais tout aussi importants dans la politique étrangère chinoise intéressent les relations de Pékin avec Dakar, revêtant parfois un caractère régional.

Les chantiers d’influence de la Chine

Le Parti communiste chinois (PCC) a établi des relations avec des partis politiques au Sénégal, qui ont contribué à étendre l’influence politique de la Chine au Sénégal par le biais des idéologies politiques et de la gouvernance. Plusieurs partis politiques d’orientation communiste, principalement le Parti de l’indépendance et du travail (PIT) et la Ligue démocratique (LD), sont actifs au Sénégal.

La Chine compte sur le vote des pays africains dans les forums internationaux. Sur le continent africain, Pékin trouve des partenaires pour promouvoir son discours en faveur d’un « ordre mondial plus démocratique .». Au Sénégal, le PCC a établi des relations avec le parti politique au pouvoir ainsi qu’avec les partis d’opposition. Le PCC contribue à la formation des membres des partis politiques.

Cette stratégie vise à permettre à la Chine de nouer des relations avec tous les dirigeants de l’ensemble des partis (au pouvoir et d’opposition) susceptibles d’arriver au pouvoir. La Chine étend ainsi son influence et sa gouvernance à tous les partis.

En mars 2023, le PCC a invité des partis politiques pour la plupart des pays en développement à une conférence afin de diffuser sa gouvernance politique et économique. Les membres des partis politiques sénégalais, du pouvoir comme de l’opposition, ont participé à cet événement.

Bien que l’arrivée de Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité) au pouvoir soit récente, des rapprochements entre les officiels du parti et ceux du PCC ont déjà été observés. Ils se manifestent à travers de nombreuses visites et rencontres tenues à Dakar et à Pékin, témoignant de convergences politiques et d’ambitions partagées.

Les récentes visites du 2 au 4 septembre 2024 du président Bassirou Diomaye Faye d’abord et de son Premier ministre Ousmane Sonko ensuite du 21 au 27 juin 2025 sur invitation de Pékin montrent l’intérêt et le pragmatisme de la politique étrangère du Sénégal vis-à-vis de la Chine.

Une plaque tournante médiatique

Le Sénégal est considéré comme une plaque tournante médiatique pour le reste de l’Afrique occidentale francophone. Avec l’implantation de Radio Chine Internationale (RCI) au Sénégal, Pékin vise à donner une image positive de sa présence dans le pays et dans la région de l’Afrique occidentale, en influençant les opinions publiques locales à travers la diffusion de messages ou représentations médiatiques favorables au PCC.

Cependant, par le passé, l’établissement de la RCI au Sénégal s’est heurté à des défis politiques et socio-culturels dans l’espace médiatique sénégalais, marqué par une forte présence des médias français et par les liens entre les médias d’État et le PCC. RCI relève du département de la propagande du comité central du PCC, qui contrôle les médias et les télécommunications, applique la censure et recourt à la répression pour répondre aux dissidents. Le département de la propagande de Pékin a mis en place des médias d’État à portée mondiale afin de mettre en valeur la culture et le modèle chinois.

Les médias servent la politique étrangère et la diplomatie publique de Pékin, avec des récits variant selon les ambitions géopolitiques. En Afrique, plusieurs acteurs médiatiques poursuivent des intérêts différents mais alignés sur la stratégie du PCC.

Cette présence de plusieurs acteurs dans l’expansion médiatique de la Chine en Afrique soulève des interrogations sur la liberté de la presse et l’indépendance éditoriale des médias chinois. Elle questionne également celle des médias sénégalais, qui collaborent avec eux à travers des partenariats de publication de contenus, de formations et de fourniture de matériels et d’équipements.

L’expansion des médias chinois contraste avec la présence plus ancienne et fortement établie des médias occidentaux en Afrique en général et au Sénégal en particulier. Cette prédominance occidentale s’explique notamment par les liens historiques entretenus avec des pays comme la France, les États-Unis et le Royaume-Uni.

Alors que les médias d’État chinois en Afrique cherchent à bien raconter l’histoire de la Chine, à transmettre sa voix et à interpréter ses caractéristiques, les médias occidentaux adoptent une approche différente. Ils analysent notamment les défis et les problèmes posés par la présence de la Chine sur le continent.

Interrogations sur la liberté de la presse

L’influence politique et économique de la Chine au Sénégal est accompagnée par une influence médiatique qui permet de diffuser les narratifs chinois afin de changer les perceptions des populations sénégalaises quant à la présence chinoise. L’influence médiatique contribue aussi à exporter des pratiques liées à l’autocensure, contraires à la liberté de la presse, et à la liberte d’expression entre autres.

Même si l’environnement médiatique au Sénégal est en partie libre, l’autocensure existe parmi les médias locaux sénégalais lorsqu’il s’agit de couvrir des sujets controversés qui concernent la Chine (droits de l’homme, Taïwan, Hong Kong, Xinjiang, Tibet, entre autres).

Lors de sa visite au Sénégal en 2023, Zhao Leji, le président du Comité permanent de l’Assemblée populaire nationale chinoise, a déclaré que la Chine appréciait le soutien actif de Dakar à une série d’initiatives et d’idées majeures proposées par Xi Jinping. Il a également remercié le Sénégal pour son “soutien inestimable” sur la question de Taïwan et les questions liées aux droits de l’homme et au Xinjiang province autonome des Ouïghours, confrontés à une sévère répression de Pékin.

En complément du travail des médias, la culture joue un rôle non-négligeable dans l’influence chinoise à l’étranger. Visible au Sénégal, cet engagement culturel de la Chine n’est pas une exception dans la région.

La culture, un levier de la diplomatie

La Chine développe sa diplomatie publique au Sénégal en soutenant les artistes et la coopération culturelle. Elle offre aussi des espaces culturels comme le grand théâtre national, le musée des civilisations noires et l’arène nationale

En outre, Pékin promeut sa culture auprès des artistes et des acteurs culturels sénégalais en finançant intégralement leurs voyages dans des villes chinoises pour visiter des sites et des monuments culturels. Une fois de retour au Sénégal, ces derniers racontent et dépeignent la culture chinoise à travers l’art. Ces voyages contribuent ainsi à donner une image positive de la Chine.

Au-delà de son influence politique et économique, l’influence culturelle par le biais de l’expansion culturelle figure en bonne place dans l’agenda de Pékin pour le Sénégal. À cet égard, l’exposition « La Chine vue par les artistes africains » s’est tenue à Dakar en 2023.

Financements et formations

L’influence de la Chine au Sénégal passe comme nous l’avons vu, par les acteurs du gouvernement central de Pékin qui exercent une influence politique, économique, diplomatique et culturelle, en s’appuyant notamment sur le rôle des médias d’État chinois qui diffusent le discours chinois en s’engageant dans l’environnement médiatique sénégalais par le biais de financements et de formations. Les entreprises de télécommunications chinoises sont également présentes dans le domaine de l’information, où elles construisent des infrastructures numériques et proposent des technologies permettant de contrôler l’information.

Le gouvernement sénégalais s’aligne sur le pragmatisme de la politique étrangère chinoise pour assurer sa souveraineté économique et diversifier ses partenariats. Il compte sur la Chine pour soutenir la transformation économique du pays à travers l’industrialisation, la digitalisation, les infrastructures et la coopération stratégique.

Le Sénégal voit son engagement avec la Chine comme pragmatique et axé sur le développement. Il comporte toutefois des risques liés à la dépendance économique et aux tensions avec d’autres partenaires.

Tout en cherchant à diversifier ses partenariats et accélérer sa transformation économique, le renforcement de la coopération du Sénégal avec la Chine peut présenter des inconvénients non négligeables, notamment le risque de substituer une dépendance à une autre.

The Conversation

Daouda Cissé does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Le Sénégal, hub stratégique de l’influence chinoise en Afrique de l’Ouest – https://theconversation.com/le-senegal-hub-strategique-de-linfluence-chinoise-en-afrique-de-louest-269973

Les exportations agricoles africaines ne se portent pas bien : quatre façons d’y remédier

Source: The Conversation – in French – By Lilac Nachum, Visiting professor, Strathmore University

L’Afrique est le continent qui possède le plus grand potentiel agricole au monde, mais elle reste un acteur marginal dans le secteur agroalimentaire mondial. Ce paradoxe est au cœur du défi du développement de l’Afrique.

L’Afrique possède près de la moitié des terres du monde. La majeure partie peut être utilisée pour l’agriculture. Elle est également largement non protégée, non boisée et peu peuplée. Le climat du continent permet de cultiver 80 % des aliments consommés dans le monde. Selon les théories économiques, ces conditions devraient favoriser de bonnes performances à l’exportation. Pourtant, la part de l’Afrique dans les exportations agricoles mondiales est la plus faible au monde. Elle est passée d’environ 8 % en 1960 à 4 % au début des années 2020, selon les données de la Banque mondiale.

Les décideurs politiques ont largement négligé les performances à l’exportation de l’agroalimentaire, à quelques exceptions près, comme le Kenya et le Ghana. L’agroalimentaire désigne l’ensemble des activités liées à la production, la transformation, la distribution et la commercialisation des produits agricoles.

Bien qu’elle soit le principal contributeur au PIB et à l’emploi, l’agroalimentaire ne reçoit qu’une part disproportionnellement faible des dépenses publiques (4 % en moyenne), Ce qui est bien en deçà de son poids dans l’économie. Il existe des variations à travers le continent, allant de 8 % et 7 % respectivement au Mali et au Soudan du Sud à moins de 3 % au Kenya et au Ghana. De nombreux gouvernements ont plutôt choisi l’industrie manufacturière comme voie d’intégration mondiale.

Sur la base de plus de trois décennies de recherche, de conseil et d’enseignement sur les marchés mondiaux et le développement, je soutiens que l’agriculture pourrait conduire à l’intégration de l’Afrique dans l’économie mondiale. Pour ce faire, quatre réformes sont nécessaires : améliorer l’accès au capital, documenter les terres, concevoir des politiques transfrontalières ciblées et employer stratégiquement la politique commerciale.

De cette manière, l’Afrique pourrait utiliser ses atouts naturels pour assurer une croissance économique généralisée et renforcer sa position dans les chaînes de valeur mondiales.

Quatre réformes pour soutenir l’agroalimentaire

1. Améliorer l’accès au capital

La rareté des capitaux reste le principal obstacle à l’agroalimentaire africain. Les institutions financières sont réticentes à prêter en raison des risques élevés, des horizons d’investissement investissements à long terme, des garanties insuffisantes et de la vulnérabilité des profits aux chocs des prix. La Banque mondiale estime que l’agriculture ne reçoit qu’environ 1 % des prêts commerciaux, alors qu’elle contribue à hauteur de 25 à 40 % du PIB (jusqu’à 6 % au Nigeria et en Éthiopie). Les taux d’intérêt sont souvent deux fois plus élevés que la moyenne de l’économie, comme le montrent les données de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture pour l’Ouganda.

Les gouvernements peuvent contribuer à combler ce déficit de financement. En 2024, le Kenya a alloué 7,7 millions de dollars américains au développement de sa production de thé. Les investissements nationaux peuvent générer des économies en réduisant les factures d’importation alimentaire. Le projet Tomato Jos du Nigeria, par exemple, a permis de réduire les importations annuelles de concentré de tomate de 360 millions de dollars américains.

Les gouvernements devraient accroître les prêts publics tout en permettant la participation du secteur privé grâce à des mécanismes de partage des risques. Le programme de garantie de crédit Khula en Afrique du Sud illustre comment les garanties soutenues par le gouvernement peuvent débloquer des financements pour les agriculteurs disposant de peu de garanties. Ce modèle a été reproduit au Kenya et en Tanzanie avec le soutien de l’UE et des banques de développement.

Les sources de financement privées telles que le capital-risque ont également connu une croissance rapide. En 2024, le Nigeria et l’Afrique du Sud ont chacun attiré environ 500 millions de dollars américains de financement par capital-risque. Les start-ups africaines financées ont connu une croissance six fois plus rapide que la moyenne mondiale. Les plateformes de microcrédit dépassent désormais 8,5 milliards de dollars américains de prêts.

2. Sécuriser les droits fonciers

Plus de 80 % des terres arables africaines ne sont pas enregistrées et sont régies par des systèmes fonciers coutumiers mal intégrés dans le droit formel. Une administration faible décourage l’investissement et limite l’utilisation des terres comme garantie. Les transferts fonciers coûtent deux fois plus cher et prennent deux fois plus de temps que dans les pays de l’OCDE (les 38 pays les plus développés du monde). Cela limite l’accès au crédit et les économies d’échelle nécessaires pour exporter.

Plusieurs réformes foncières introduites au cours de la dernière décennie démontrent les avantages de la formalisation. L’Éthiopie a délivré des certificats à 20 millions de petits exploitants, stimulant ainsi l’activité locative. La redistribution de 15 000 hectares au Malawi a augmenté les revenus des ménages de 40 %. Au Mozambique, en Ouganda et au Liberia, les gouvernements ont légalement reconnu les institutions coutumières afin de faciliter les contrats fonciers formels. La cartographie foncière exhaustive du Rwanda a encore amélioré la transparence et les incitations à l’investissement.

3. Concevoir des politiques transfrontalières ciblées

Les marchés régionaux et mondiaux nécessitent des stratégies différentes pour réussir à l’exportation. Le commerce intra-africain bénéficie de la proximité et de l’harmonisation réglementaire. Les mesures de facilitation des échanges de la Communauté de l’Afrique de l’Est ont multiplié par 65 les exportations intra-régionales de produits laitiers en une décennie.

Cependant, la plupart des exportations agricoles africaines sont destinées à des marchés non africains, ce qui nécessite des investissements dans les infrastructures et la logistique afin de garantir la rapidité et la qualité. Le Sénégal a augmenté ses exportations de 20 % par an après avoir investi dans le transport maritime rapide. L’essor de la culture des fleurs en Éthiopie doit beaucoup à ses systèmes de transport aérien et de chaîne du froid.

Les politiques doivent également être adaptées à chaque culture. La stratégie d’exportation ciblée d’avocat du Kenya a transformé ce pays en premier exportateur africain, avec une croissance annuelle à deux chiffres. La politique d’exportation de mangues du Mali a permis de mettre en place une chaîne de valeur compétitive desservant les marchés européens.

4. Utiliser la politique commerciale comme outil de modernisation

Les exportateurs africains vendent principalement des matières premières à fable valeur. Le Nigeria, premier producteur de tomates, exporte la quasi-totalité de sa production non transformée et importe du concentré. Moins de 5 % du thé kenyan, premier produit d’exportation du pays, est commercialisé sous une marque. La politique commerciale peut inverser ce déséquilibre en encourageant la transformation nationale.

La structure tarifaire différenciée de la Communauté de l’Afrique de l’Est a réussi à encourager la création de valeur ajoutée en réduisant les droits de douane sur les produits intermédiaires tout en protégeant la transformation alimentaire locale. Les gouvernements pourraient de la même manière taxer ou restreindre les exportations de produits non transformés afin d’encourager la montée en gamme. Parallèlement, il est nécessaire d’investir dans les capacités de transformation. Plusieurs pays, dont le Botswana, l’Ouganda et la Côte d’Ivoire, ont tenté d’interdire les exportations de matières premières, mais avec un succès limité faute de conditions favorables.

Un changement décisif

Le secteur agroalimentaire africain incarne le potentiel inexploité du continent en matière de transformation structurelle. Avec ses terres abondantes, son climat favorable et sa demande intérieure en forte croissance, l’Afrique possède des avantages comparatifs évidents. Elle est également de plus en plus capable de relever les défis qui ont freiné le développement du secteur agroalimentaire dans le passé. Cet article présente un programme d’action visant à inverser la tendance à la baisse de la part de l’Afrique dans le commerce agricole mondial en remédiant aux défaillances institutionnelles qui ont limité sa compétitivité.

Ce programme repose sur l’amélioration de l’accès au financement, la formalisation des droits fonciers, la mise en œuvre d’initiatives transfrontalières ciblées et l’utilisation de la politique commerciale pour monter en gamme. Un changement politique décisif vers un programme de développement axé sur l’agriculture est essentiel. La mise en œuvre de ce programme permettra aux pays africains d’améliorer leur position économique au niveau national et international.

The Conversation

Lilac Nachum does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Les exportations agricoles africaines ne se portent pas bien : quatre façons d’y remédier – https://theconversation.com/les-exportations-agricoles-africaines-ne-se-portent-pas-bien-quatre-facons-dy-remedier-270908

Paris, ville des exilés et des révolutionnaires du XIXᵉ siècle

Source: The Conversation – in French – By Andrew Milne, Maître de conférences, histoire de la Grande Bretagne, et du Commonwealth, Université Bordeaux Montaigne

Condamné pour son homosexualité en Grande-Bretagne, Oscar Wilde a trouvé refuge à Paris à la toute fin du XIX<sup>e</sup>&nbsp; siècle et y meurt en 1900. Ici en photo (à gauche) aux côté de son compagnon, Lord Alfred Douglas.

Paris n’a pas seulement accueilli les artistes et les rêveurs du XIXᵉ siècle : la ville fut aussi la base arrière des bannis, des insurgés et des souverains déchus venus d’Europe et d’Asie. Dans ses cafés, ses imprimeries et ses hôtels, se tissaient des alliances improbables, parfois décisives. Comment la capitale française est-elle devenue un refuge où se réinventaient les luttes et les imaginaires politiques du siècle ?


Au XIXᵉ siècle, Paris est la terre d’asile : la ville offre aux exilés – malgré la barrière de la langue, leur isolement, leur anonymat et leurs différences culturelles – un espace où peuvent se former de grands mouvements politiques, faisant circuler des idées nouvelles et permettant de faire naître des courants de pensée.

Cette idée de Paris comme foyer révolutionnaire s’installe dès 1830 et les « Trois Glorieuses », ces trois journées de révolte qui renversent Charles X. La presse s’émancipe et les clubs secrets politiques fleurissent dans les décennies qui suivent. Paris devient un exemple et, ailleurs en Europe, l’élan révolutionnaire trouve un écho. Mais, quand l’élan se heurte – souvent – à l’échec ou à la répression, Paris accueille les premiers exilés. La tradition d’asile s’ancre dans la ville.

En 1848, le printemps des peuples porte l’élan à son paroxysme, le droit d’asile est réaffirmé par la Deuxième République. C’est à ce moment-là qu’Alphonse de Lamartine, ministre des affaires étrangères, et le gouvernement provisoire, seulement quelques jours après avoir fait tomber la monarchie de Juillet, envoient le Manifeste à l’Europe, déclarant une doctrine de non-agression, de fraternité, mais aussi d’accueil des persécutés. La tradition d’asile, héritage de la Constitution de 1793, est réaffirmée dans l’esprit de la souveraineté révolutionnaire et populaire. Il deviendra l’un des fondements des idées progressistes et libérales que la seconde République entend faire siennes.

La capitale des bannis : quand l’Europe converge vers Paris

Paris ouvre ses portes à celles et ceux qui, de Vienne, Berlin, Milan à Budapest, sont pourchassés. Des journalistes, des étudiants, des avocats, des officiers, des républicains convergent vers la ville, qui devint la capitale de la liberté d’expression, du libéralisme, et du progrès politique.

De grandes figures de l’exil y passent : Karl Marx, installé rue Vaneau (VIIᵉ arrondissement) entre 1843 et 1845, y rédige sa critique du libéralisme allemand (Manuscrits de 1844). Lénine vit rue Marie-Rose (XIVᵉ) entre 1908 et 1912. Oscar Wilde, proscrit non pour délit politique mais pour mœurs, y trouve un dernier asile en 1897, preuve que Paris accueille aussi les amours « dissidents ».

Anti-impérialisme et réseaux clandestins : Irlandais et Indiens

À Paris, les Irlandais tissent des réseaux clandestins contre la Couronne britannique, les Russes y fomentent des complots contre le tsar, les Polonais y attendent le retour de l’indépendance.

Maharajah Duleep Singh (1838-1893)
Le maharajah Duleep Singh (1838-1893).
Wikimedia

Dans l’adversité face à la Couronne britannique se trouve un terrain fertile d’entente entre les Irlandais, déterminés à soustraire par la force leur patrie à la domination anglaise, et d’anciens rois déchus indiens, spoliés par la Compagnie des Indes orientales britanniques. Parmi eux : Suchet Singh (1841–1896), à la tête du petit royaume himalayen de Chamba réduit à l’impuissance, ou Duleep Singh (1838-1893), le dernier maharajah de la nation sikhe, dépossédé, puis exilé du Pendjab à vie.

Mes recherches m’ont amené sur les pas de Duleep Singh, qui rencontre les réseaux nationalistes irlandais chez Reynold’s, un bar irlando-américain situé rue Royale (VIIIᵉ), immortalisé dans un dessin d’Henri Toulouse-Lautrec. Parmi ce noyau de la révolte irlandaise à Paris se trouvent notamment les frères Joseph et Patrick Casey, mais aussi Patrick Egan, James Stephens et Eugene Davis. Ce dernier édite le journal United Ireland à Paris, interdit en Grande-Bretagne et mène une double vie : imprimeur le jour, il rejoint ses compagnons conspirateurs et militants la nuit tombée. En 1887, les nationalistes irlandais, en quête d’alliances contre Londres, facilitent les premiers contacts entre le maharajah déchu Duleep Singh et des intermédiaires dans ses démarches (vaines) pour tenter de reconquérir son trône.

Irish and american bar rue royale, 1896 Henri de Toulouse-Lautrec
Irish and American Bar, rue Royale, Henri de Toulouse-Lautrec, 1896.
Rosenwald Collection/National Gallery of Art

Quelques années plus tard, le 22 octobre 1893, seul dans son appartement du VIIIe arrondissement de Paris, Duleep Singh s’éteint, après des années d’errance d’hôtel en hôtel. Au lendemain de sa mort, la presse française relaie la nouvelle : le « maharajah de Lahore » est mort à Paris, et toute la France s’intéresse à cet homme venu d’ailleurs.

Aujourd’hui, l’histoire de ces exilés est tombée dans l’oubli. Pourtant, tout espace est façonné par ses habitants, et tout lieu porte les traces de son histoire. Paris s’est transformé de ville d’accueil des expatriés et des immigrés en fabrique de libertés. Elle est devenue un espace de lutte des indépendances.

Et la colonisation française ?

Ville laboratoire de l’anticolonialisme mondial, la capitale française est pourtant – et d’abord – une capitale impériale. Elle accueillera des militants venus de ses propres colonies au début du XXe siècle. Les nationalistes indiens et les fenians irlandais seront suivis par des nationalistes algériens, des militants indochinois ou des écrivains antillais.

Des militants d’Afrique du Nord s’organiseront, sous Messali Hadj en 1926, jouant un rôle majeur dans la prise de conscience politique des travailleurs nord-africains installés en France. C’est ainsi que l’Étoile nord-africaine (ENA) revendique la fin du colonialisme français et la création d’un État algérien indépendant. Hô Chi Minh fonde à Paris une mouvance anticoloniale vietnamienne, en structurant un réseau révolutionnaire au début des années 1920. Il y crée le journal le Paria dès 1922, qui lui servira de tribune anticolonialiste. L’Antillais Aimé Césaire et son épouse, Suzanne Roussi-Césaire, y forgent le concept de négritude dans les années 1930 pour dénoncer le colonialisme. Paris tolère ces hommes et ces femmes sur son territoire, mais leur présence demeure étroitement surveillée par la police et les services de renseignement.

En laissant ces hommes et ces femmes penser, discuter, s’organiser, la France nourrissait sans le vouloir des aspirations qui finiraient par contester son pouvoir colonial. Ce phénomène s’accélère dans les années soixante, alors que la répression fait rage. On peut citer le cas de Djamila Boupacha, militante du Front de libération nationale algérien (FLN), violée et torturée par l’armée en 1960. L’avocate Gisèle Halimi et l’écrivaine Simone de Beauvoir dénoncent les faits et révèlent les pratiques de l’armée française en Algérie. Paris, éternelle capitale des révolutions, se réinventait alors à travers un nouveau chemin, celui de la défense des droits humains.

The Conversation

Andrew Milne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Paris, ville des exilés et des révolutionnaires du XIXᵉ siècle – https://theconversation.com/paris-ville-des-exiles-et-des-revolutionnaires-du-xix-siecle-267821

Comment les systèmes de numération façonnent-ils notre pensée et influencent-ils l’apprentissage, le langage et la culture ?

Source: The Conversation – in French – By Jean-Charles Pelland, Postdoctoral Researcher, Department of Psychosocial Science, University of Bergen

Même si nous utilisons quotidiennement des bases de numération, peu d’entre nous ont réfléchi à la nature de ces outils cognitifs. (Getty Images/Unsplash+), CC BY-NC-ND

La plupart des gens n’ont pas de difficulté à calculer le nombre de millilitres contenus dans 2,4 litres d’eau (2 400). En revanche, il est plus ardu d’évaluer combien il y a de minutes dans 2,4 heures (144).

La raison en est simple : les chiffres indo-arabes que nous utilisons pour représenter les nombres sont en base 10, tandis que le système de mesure du temps est généralement en base 60.

Exprimer le temps en notation décimale implique une interaction entre ces deux bases, ce qui peut avoir des incidences tant sur le plan cognitif que culturel.

Les interactions entre différentes bases et leurs conséquences font partie des thèmes abordés dans un nouveau numéro de la revue Philosophical Transactions of the Royal Society, que j’ai coédité avec mes collègues Andrea Bender (Université de Bergen), Mary Walworth (Centre national de la recherche scientifique) et Simon J. Greenhill (Université d’Auckland).

Ce numéro thématique rassemble des travaux issus de l’anthropologie, de la linguistique, de la philosophie et de la psychologie, et examine la manière dont nous conceptualisons les nombres et les systèmes numériques.

Qu’est-ce qu’une base, et qu’est-ce que ça change ?

Bien que nous ayons recours quotidiennement à des bases de numération, peu de gens ont réfléchi à leur nature. Comme je l’explique dans ma contribution à ce numéro, les bases sont des nombres spéciaux dans nos systèmes numériques.

Notre mémoire n’étant pas illimitée, nous ne pouvons pas représenter chaque nombre par une étiquette unique. Nous utilisons plutôt un petit ensemble de chiffres pour en construire de plus grands, comme « trois cent quarante-deux ».

C’est la raison pour laquelle la plupart des systèmes numériques sont structurés autour d’un ancre de composition, c’est-à-dire un nombre spécial dont le nom sert à former le nom d’autres nombres. Les bases sont des ancres qui utilisent les puissances d’un nombre pour former des expressions numériques complexes.

En français et en anglais, on fonctionne avec un système décimal, qui repose sur des puissances de 10 pour composer les nombres. Par exemple, le nombre « trois cent quarante-deux » se compose de trois fois la deuxième puissance de 10 (100), de quatre fois la première puissance de 10 (10) et de deux fois la puissance zéro de 10 (1).

Cette structure nous permet de représenter des nombres de toutes tailles sans solliciter excessivement nos ressources cognitives.




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La langue influence notre façon de compter

Malgré la nature abstraite des nombres, le degré de transparence avec lequel les systèmes numériques reflètent leurs bases a des implications très concrètes, pas seulement lorsqu’il s’agit de donner l’heure. Les langues dont les règles sont moins transparentes sont plus difficiles à apprendre, à traiter, et peuvent entraîner davantage d’erreurs de calcul et de transcription.

Prenons l’exemple du français. Différentes langues, comme le français, l’anglais et le mandarin, fonctionnent avec une base 10, cependant, la plupart des pays français ont une manière, disons, inusitée de représenter les nombres compris entre 70 et 99.

Soixante-dix est composé de « six fois dix plus dix », tandis que pour 80, c’est 20 qui sert de base pour former quatre-vingts, ou « quatre fois vingt ». Pour « quatre-vingt-dix », on fait « quatre fois vingt plus dix ».

Le français n’est pas la seule langue à avoir des règles particulières pour les nombres. En allemand, les nombres de 13 à 99 s’expriment en plaçant les unités avant les dizaines, mais les nombres supérieurs à 100 suivent la règle habituelle qui consiste à commencer par la plus grande unité.

En anglais, le fait de dire « twelve » au lieu de « ten two », ou « dix deux », camoufle les règles décimales. Outre le langage, on retrouve des irrégularités similaires dans plusieurs types de représentations numériques, incluant dans de [complexes systèmes pour compter sur les mains].(https://royalsocietypublishing.org/doi/10.1098/rstb.2024.0215).

Comment les bases façonnent l’apprentissage et la pensée

Ces anomalies sont répandues dans le monde entier et ont des répercussions concrètes sur la facilité avec laquelle les enfants apprennent les nombres et interagissent avec des objets tels que des blocs, ainsi que sur l’efficacité avec laquelle les adultes manipulent les notations.

Une étude a par exemple révélé que le manque de transparence de la base ralentit l’acquisition de certaines capacités numériques chez les enfants, tandis qu’une autre a mis en évidence des effets similaires sur la rapidité avec laquelle ils apprennent à compter.

Une autre étude a démontré que les enfants parlant des langues où la base est transparente parvenaient plus rapidement à utiliser de gros blocs correspondant à 10 unités pour représenter de grands nombres (comme exprimer 32 à l’aide de trois gros blocs et deux petits) que les enfants parlant des langues où la base est cachée derrière des irrégularités.

Si la structure décimale parfaitement transparente du mandarin peut simplifier l’apprentissage, une nouvelle méthode de recherche indique toutefois que les enfants pourraient comprendre les nombres plus facilement avec des systèmes dont les ancres de composition sont inférieures à 10.




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En général, la manière dont on représente les bases a des incidences très concrètes, en ce qui concerne notamment la facilité avec laquelle on apprend les systèmes numériques et les types de systèmes qu’on va utiliser dans tel ou tel contexte.

Un groupe de personnes vêtues de combinaisons de protection blanches et de casques se tient devant un vaisseau spatial robotisé
Des techniciens descendent le Mars Climate Orbiter sur son support de travail dans l’Installation d’assemblage et d’encapsulation 2 en 1998.
(NASA)

Sur le plan culturel, la représentation de la base influence notre capacité à collaborer avec des scientifiques issus de disciplines et de cultures différentes. L’incident tristement célèbre du Mars Climate Orbiter, survenu en 1999, en est un exemple frappant : une confusion entre les unités métriques et impériales a causé l’écrasement sur Mars d’un vaisseau spatial d’une valeur de 327 millions de dollars.

De l’importance de comprendre les bases

La numératie, c’est-à-dire la capacité à comprendre et à utiliser les chiffres, est une compétence essentielle dans la vie moderne. Elle a des répercussions sur notre qualité de vie et notre capacité à prendre des décisions éclairées dans des domaines tels que la santé et les finances.

Une bonne maîtrise des chiffres permet de faire des choix plus éclairés, par exemple entre différents plans de retraite, en évaluant les compromis entre effets secondaires et avantages d’un médicament, ou en permettant de saisir comment les probabilités s’appliquent à nos investissements.

Pourtant, beaucoup de gens ont du mal à comprendre les nombres, et des millions de personnes souffrent d’anxiété mathématique. Développer de meilleures méthodes pour soutenir la maîtrise des chiffres pourrait donc améliorer la vie de nombreuses personnes.

Les recherches sur les implications cognitives et culturelles des bases, publiées dans la revue Philosophical Transactions of the Royal Society, nous aident à mieux percevoir notre façon de penser les nombres, ce qui constitue une étape importante pour rendre ceux-ci plus accessibles.

La Conversation Canada

Les travaux de Jean-Charles Pelland ont été rendus possibles grâce au soutien financier du projet « QUANTA : Evolution of Cognitive Tools for Quantification », qui a reçu un financement du Conseil européen de la recherche (CER) dans le cadre du programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne (convention de subvention n° 951388).

ref. Comment les systèmes de numération façonnent-ils notre pensée et influencent-ils l’apprentissage, le langage et la culture ? – https://theconversation.com/comment-les-systemes-de-numeration-faconnent-ils-notre-pensee-et-influencent-ils-lapprentissage-le-langage-et-la-culture-269768

Le retour du flip phone : se libérer de l’hyperconnexion

Source: The Conversation – in French – By Amélie Guèvremont, Professeur titulaire, Marketing, chercheure à l’Observatoire de la consommation responsable, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Le phénomène intrigue : des adolescents et jeunes adultes troquent volontairement leur téléphone intelligent contre un à clapet, communément appelé flip phone. Pourquoi renoncer à l’objet technologique le plus central de notre quotidien ? En analysant plus de 10 000 commentaires publiés sur TikTok, YouTube et Reddit, nous avons constaté que ce mouvement, bien que minoritaire, révèle une fatigue profonde face à l’hyperconnexion. Derrière le geste, un besoin : retrouver du temps, de l’attention et une forme de liberté que le téléphone intelligent semble ôter.

« J’ai passé 11,5 heures sur TikTok cette semaine 🤮 », écrit un utilisateur sur Reddit. « Passé tout le weekend à scroller, me sens vide », confie un autre. Ces témoignages, parmi 10 697 commentaires récoltés sur les réseaux sociaux, illustrent un phénomène de plus en plus documenté : les effets néfastes des écrans, particulièrement du téléphone intelligent, l’hyperconnexion et la dépendance vécus par la société actuelle.




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On passe en moyenne plus de cinq heures par jour sur notre téléphone. Notifications, FOMO (fear of missing out), défilement infini : l’hyperconnexion est devenue la norme, au point que l’Organisation mondiale de la santé considère désormais l’usage excessif des écrans comme un enjeu de santé publique. Les inquiétudes sont particulièrement fortes chez les jeunes, et des décisions comme l’interdiction du cellulaire en classe au Québec et en France montrent que la préoccupation est devenue collective.

C’est dans ce contexte qu’a émergé l’abandon du téléphone intelligent au profit… du flip phone. Ce petit appareil « à l’ancienne », sans applications ni notifications, séduit de plus en plus. Certains adolescents ont même surnommé l’été 2025 le « flip phone summer ». Le mouvement rejoint aussi des célébrités : des personnalités comme Léna Situations, influenceuse très connue notamment en France, a passé un mois sans écran en utilisant un téléphone de base. Et sur TikTok, YouTube ou Reddit, des milliers d’utilisateurs documentent désormais leur transition vers une vie numérique plus sobre.




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Une prise de conscience douloureuse

Dans les commentaires analysés, un thème émerge : la prise de conscience des effets délétères de l’hyperconnexion. Les utilisateurs parlent d’« anxiété », de « fatigue mentale », de « FOMO » et même d’une impression d’avoir été « empoisonné » par un mode de vie dominé par le téléphone intelligent.

Notre analyse paralinguistique confirme l’intensité émotionnelle : emojis de détresse, répétitions, interjections. Une forme de fatalisme ressort, parfois incarnée par 💀 : « Ça m’a fait réaliser à quel point je suis anxieux sans mon téléphone 💀 ».

Plusieurs utilisateurs décrivent une véritable dépendance — « J’ai réalisé que l’addiction numérique est bien réelle et qu’elle ruinait ma vie » — tandis que d’autres la comparent à une drogue.

Pourquoi revenir au flip phone ?

Ce qui frappe dans les récits, c’est le contraste entre le ton désespéré associé au téléphone intelligent et le soulagement presque physique à l’idée de passer au flip phone : « J’ai besoin d’une pause 😢 », écrit un utilisateur. Un autre s’exprime : « Abandonner son smartphone pour un téléphone simple procure un sentiment de liberté et de libération »

Notre analyse paralinguistique montre que les commentaires relatifs au flip phone adoptent une tonalité plus sereine, plus posée, avec un lexique centré sur la reconstruction : « repos », « calme », « recharge mentale », « retour à l’essentiel ». Les emojis se tournent vers le positif (ex. ☺️,☀️). Cette utilisatrice résume : « C’est super — tout revient toujours à la base❤️ ». Le flip phone semble offrir du temps : « J’ai terminé trois livres en 30 jours » ou « j’ai pu porter attention à la vie ».

Il ne s’agit pas de rejeter la technologie, mais de garder l’utile et d’éliminer la dépendance. Une démarche qui s’apparente à la sobriété — « consommer moins, mais mieux ».

Un changement graduel

Notre analyse montre que la transition vers la sobriété numérique n’est pas un geste impulsif, mais un processus graduel, similaire aux autres trajectoires décrites par le modèle transthéorique du changement. Ce modèle, largement utilisé en santé et en marketing social, distingue cinq étapes de changement de comportement.

Lors de la précontemplation, les individus reconnaissent parfois leur excès, mais sans intention d’agir. Un utilisateur admet avoir fait des efforts, « POURTANT mon temps reste à 8+ heures🤡🤡🤡 ». Les émojis de cette phase (🤮, 😭, 🤡) résument le malaise : dégoût, tristesse, autodérision. Ils servent d’exutoire, mais ne s’accompagnent pas encore d’une véritable intention d’agir.

La phase de contemplation est marquée par l’ambivalence. Les utilisateurs reconnaissent l’impact de leur hyperconnexion : « J’ai réalisé que j’utilise trop les réseaux sociaux, ils m’empêchent de vivre chaque moment », mais l’hésitation persiste : « Je ne suis pas certaine d’être prêt pour un flip phone » Les emojis (👀, 😮) expriment une curiosité naissante pour le flip phone, sans que le passage à l’action soit assuré.

Dans la phase de préparation, le discours devient tourné vers l’action. Plusieurs ont acheté un appareil : « J’ai acheté un flip phone aujourd’hui… je l’ouvre. Je l’adore 🥰 ». Les marqueurs paralinguistiques — emojis enthousiastes (🥰,❤️), étirements (« trooooooooop cool »), majuscules (« WOOOOOOOW ») traduisent un engagement imminent.

Lors de l’action, les utilisateurs partagent des bénéfices, tels une concentration accrue (« Je ne me suis jamais senti autant concentré de ma vie ») et de nouvelles activités (« J’ai recommencé à lire »). Quelqu’un affirme même que « les vieux téléphones vont nous ramener en vie ». Les verbes d’action (« débuté », « aimé », « révolutionné ») illustrent une excitation liée aux premiers bénéfices ressentis.

Lors du maintien, une relation plus apaisée au numérique est décrite. Le ton est posé, centré sur la routine et les ajustements — planifier ses trajets, trouver des solutions pratiques — tout en affirmant la stabilité d’un mode de vie moins connecté : « Je ne retournerai jamais à un téléphone intelligent ».




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Normaliser la déconnexion

Ce parcours personnel s’inscrit dans une dynamique beaucoup plus large. Depuis quelques années, plusieurs initiatives internationales encouragent la remise en question du rapport au numérique, normalisent la déconnexion et légitiment la sobriété numérique comme une pratique sociale émergente. Le « OFF Movement », né en Europe, encourage des périodes régulières sans connexion afin de rétablir un rapport plus sain aux technologies. Plus près d’ici, un défi récent, 24 heures sans écran de PAUSE, invite familles, écoles et organisations à relever un défi collectif de déconnexion.

Ces mouvements ne font pas que proposer des pauses : ils créent un cadre social, un vocabulaire commun et un sentiment d’appartenance. Nos résultats montrent justement que la transition vers un usage plus sobre du numérique n’émerge pas dans le vide : elle s’appuie sur des espaces, en ligne et hors ligne.

Un mouvement individuel… aux résonances collectives

Ainsi, la sobriété numérique dépasse le choix individuel : elle exprime un malaise collectif face à un environnement digital devenu trop envahissant et exigeant. Le téléphone intelligent n’est plus qu’un outil, mais le centre d’un écosystème social où disponibilité permanente, pression des réseaux et performance numérique s’alimentent mutuellement, au point que plusieurs utilisateurs analysés affirment qu’il leur serait impossible de changer seuls.


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Des travaux montrent d’ailleurs une dépendance profondément collective : les individus sont beaucoup plus enclins à modifier leurs habitudes — voire à se déconnecter — lorsque leur entourage s’engage dans la même démarche.

Le flip phone n’est pas appelé à devenir la norme, mais il symbolise quelque chose de plus large : un désir de reprendre le contrôle, de récupérer du temps, de restaurer sa capacité d’attention.

En ce sens, le flip phone n’est pas une fin en soi, mais un révélateur : il montre que l’enjeu n’est pas de renoncer à la technologie, mais de trouver une manière de vivre avec elle, avec modération.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Le retour du flip phone : se libérer de l’hyperconnexion – https://theconversation.com/le-retour-du-flip-phone-se-liberer-de-lhyperconnexion-270920

Islam : comment se fabrique l’inquiétude dans le débat public

Source: The Conversation – in French – By Ali Mostfa, Maître de conférences, HDR, en études sur le fait religieux en islam, UCLy (Lyon Catholic University)

Après la production d’un rapport gouvernemental sur l’« entrisme des Frères musulmans » dans la société française, une étude de l’institut Ifop met en avant une progression de la religiosité chez les musulmans de France et l’interprète comme un signe de l’influence islamiste. Or, les chiffres avancés renvoient surtout à des pratiques ordinaires du culte. Cette approche interroge sur la façon dont l’islam est problématisé dans le débat public.


L’institut Ifop a récemment enquêté sur l’évolution, en France, des pratiques des musulmans, et notamment des jeunes, mettant en avant une forte dynamique de « réislamisation » (87 % des 15–24 ans se disent religieux, 62 % prient quotidiennement, 83 % jeûnent tout le ramadan, 31 % portent le voile). Cette lecture s’inscrit dans la continuité du rapport « Frères musulmans et islamisme politique en France » publié par le ministère de l’intérieur en mai 2025. Alors que ce rapport situait l’enjeu de l’« entrisme islamiste » au niveau des organisations et des institutions, l’enquête de l’Ifop esquisse l’idée d’une base sociale de l’islamisme dans des comportements ordinaires.

Pour étayer sa thèse, l’Ifop mobilise un ensemble d’indicateurs allant de la prière au jeûne, des comportements interpersonnels (bise, mixité) au rapport à la science ou aux règles religieuses. Or plusieurs de ces mesures, présentées comme les signes d’une religiosité accrue, soulèvent des difficultés méthodologiques : un écart important apparaît entre ce que les indicateurs mesurent et l’interprétation qui en est faite. Cette approche interroge sur la façon dont l’islam est problématisé dans le débat public.

Intensification religieuse : une réalité qui ne dit pas ce qu’on croit

Les données relatives à la « fréquence de la prière » offrent une première illustration de ce décalage. En islam, la prière rituelle (ṣalāt) consiste en cinq actes quotidiens obligatoires, pouvant être regroupés lorsque les circonstances l’exigent ; elle ne se décline pas selon des fréquences variables. La question « À quelle fréquence vous arrive-t-il de prier ? » repose ainsi sur un modèle catégoriel inadapté, fondé sur des échelles – « une fois par semaine », « une à quatre fois par jour », etc. – qui ne correspondent à aucune réalité du rite musulman. De telles formulations conduisent moins à mesurer une pratique effective qu’à enregistrer l’effort des enquêtés pour ajuster un rituel strictement codifié à une grille de lecture inadéquate. L’opposition graphique entre « prient quotidiennement » et « ne prient pas quotidiennement » produit ainsi des profils distincts là où la véritable distinction se joue entre accomplissement – même regroupé – et omission répétée.

Le même mécanisme apparaît dans la mesure du jeûne. Affirmer que « 73 % des musulmans ont jeûné tout le ramadan » est présenté comme un signe de « rigidification », alors qu’il s’agit de l’accomplissement ordinaire d’un pilier défini précisément comme un mois complet d’observance. La gradation introduite – « tout le mois », « quelques jours », « pas jeûné » – est étrangère au rituel, transposant à l’islam un modèle séculier de pratique modulable. La stabilité des chiffres (73 % en 2025, 74 % en 2019) reflète des dynamiques démographiques davantage qu’un durcissement doctrinal.

Dans les deux cas, l’étude ne décrit pas une radicalisation, mais elle réinterprète des pratiques rituelles à travers des catégories inappropriées, produisant artificiellement des niveaux d’engagement et des seuils de rupture qui n’existent pas dans les données. La prière et le jeûne deviennent ainsi des signaux idéologiques supposés, alimentant l’idée d’une « réislamisation » problématique alors qu’ils relèvent d’abord d’une normativité religieuse ordinaire chez les musulmans pratiquants.

Au-delà des chiffres qu’elle présente, l’étude mobilise un ensemble de catégories – « réislamisation », « orthopraxie », « absolutisme religieux », « tension avec la République », « séparatisme du genre », « halo de l’islamisme » – qui orientent fortement la manière dont les attitudes musulmanes sont interprétées. Ces cadres produisent une lecture homogénéisante de comportements pourtant très divers, en réinscrivant des pratiques ordinaires dans des désignations alarmantes. Ce type de catégorisation s’inscrit dans un biais bien documenté en sociologie des religions : la tendance à privilégier les registres normatifs ou les intentions supposées au détriment de l’analyse des pratiques elles-mêmes.

De la religiosité vécue au soupçon idéologique : un glissement méthodologique

Les conclusions de l’étude reposent sur une confusion centrale : elle tend à associer mécaniquement une religiosité plus visible à un durcissement idéologique. Or l’intensité du croire et l’intransigeance normative constituent deux dimensions distinctes. On observe des pratiquants rigoureux ouverts à l’altérité, tout comme des individus très peu ou non pratiquants adoptant des positions rigides. Rien ne permet donc de déduire qu’un niveau élevé d’observance rituelle traduit, en soi, une orientation idéologique particulière.

C’est pourtant cette assimilation hâtive que prolonge l’enquête lorsqu’elle interprète des comportements situés – abstinence d’alcool, refus de la bise, distance à la mixité – comme des signes de « séparatisme » ou d’« islamisme ». Le raisonnement opère alors un glissement : des gestes de piété ou des habitudes culturelles – comme le fait de ne pas pratiquer la bise, peu usitée dans de nombreuses régions du monde arabe – sont déplacés vers le registre du soupçon idéologique, non en raison de leur sens propre, mais du cadre interprétatif dans lequel ils sont insérés.

Ce glissement apparaît également dans l’usage d’items censés mesurer des orientations idéologiques, alors qu’ils ne saisissent que des arbitrages intellectuels généraux. La question opposant « science » et « religion » pour expliquer l’origine du monde en est une illustration. En imposant une alternative binaire – soit la science, soit la religion –, elle ne peut en rien indiquer une inclination vers l’islamisme ; un tel choix concerne d’ailleurs des croyants de nombreuses traditions.

Surtout, cette formulation peut laisser entendre que répondre « religion » révélerait une moindre capacité à adhérer au savoir scientifique ou à réussir scolairement. Or les données disponibles montrent exactement l’inverse : les enfants d’immigrés réussissent souvent mieux à l’école que les autres, et le niveau d’éducation des familles immigrées progresse nettement sur trois générations. L’item « science vs religion » ne fournit pourtant aucune indication sur une orientation idéologique : il mesure seulement la préférence déclarée pour l’un des deux registres explicatifs lorsqu’ils sont présentés comme incompatibles. Autrement dit, l’opposition est imposée par la question et non révélée par les convictions des répondants.

Ces attitudes sont ensuite corrélées à des mesures de « sympathie » pour des courants présentés comme islamistes. Pourtant, l’usage d’un terme aussi indéterminé crée une confusion. Ce terme peut recouvrir une simple absence d’hostilité, une familiarité culturelle ou encore une adhésion doctrinale. L’ambiguïté est renforcée par le regroupement, sous une même catégorie, d’univers religieux sans lien entre eux : le Tabligh, le salafisme/wahhabisme, les Frères musulmans et le takfir. Sans clarification, cette « sympathie » agrégée suggère un continuum idéologique qui n’existe pas, produisant mécaniquement des taux élevés.

Ces chiffres contrastent fortement avec un résultat pourtant décisif du même rapport : 73 % des musulmans estiment qu’un musulman a le droit de rompre avec l’islam, contre 44 % en 1989. Un tel indicateur de libéralisation normative aurait dû structurer la lecture de l’enquête. Or il est resté largement inaperçu dans le débat public, éclipsé par des items plus compatibles avec le récit d’une « réislamisation ». L’évolution des trente dernières années montre pourtant une dynamique inverse, celui d’un élargissement de l’autonomie individuelle dans le rapport à la foi, difficilement compatible avec l’idée d’un raidissement idéologique généralisé.

Au terme de l’analyse, une conclusion s’impose : un sondage comme celui de l’Ifop contribue surtout à façonner une manière de regarder les musulmans. Par ses catégories, ses regroupements et ses oppositions binaires, il produit un récit d’inquiétude qui relève davantage du cadrage de l’enquête que des données elles-mêmes. Un tel dispositif oriente la perception publique, suggère des liens fragiles et peut influer sur des décisions politiques – au risque d’accentuer chez certains musulmans le sentiment d’être injustement visés.

The Conversation

Ali Mostfa est coordinateur scientifique du parcours de formation Mohammed Arkoun sur l’islamologie, en partenariat avec les établissements d’enseignement supérieur lyonnais, financé par le Bureau Central des Cultes du Ministère de l’Intérieur.

ref. Islam : comment se fabrique l’inquiétude dans le débat public – https://theconversation.com/islam-comment-se-fabrique-linquietude-dans-le-debat-public-270816

L’activité physique à partir de 45 ans peut réduire le risque de démence, selon une nouvelle étude

Source: The Conversation – in French – By Joyce Siette, Associate Professor | Deputy Director, The MARCS Institute for Brain, Behaviour and Development, Western Sydney University

Rester actif à partir de la quarantaine jouerait un rôle clé dans la prévention de la démence. Centre for Ageing Better/Unsplash

Bouger, c’est bon pour le corps… et pour le cerveau. Une étude états-unienne de grande ampleur montre que l’activité physique régulière, même débutée à partir de 45 ans, peut réduire significativement le risque de démence, y compris chez les personnes génétiquement prédisposées. Preuve supplémentaire que l’exercice reste l’un des meilleurs remèdes pour garder l’esprit vif en vieillissant.


Depuis des années, les scientifiques savent que bouger notre corps peut affûter notre esprit. En effet, l’activité physique stimule le flux sanguin vers le cerveau, améliore la neuroplasticité et réduit l’inflammation chronique. Ces processus sont considérés comme protecteurs face au déclin cognitif, y compris en ce qui concerne le risque de démence.

Pourtant, malgré des décennies de recherche, d’importantes questions demeurent. L’activité physique réduit-elle le risque de démence lorsqu’elle est pratiquée à tout âge ? Ou seulement lorsqu’on est jeune ? Et si l’on présente un risque génétique plus élevé, l’exercice physique peut-il encore faire la différence ?

Une nouvelle étude, tout juste publiée dans la revue médicale Jama Network Open, fournit certaines des réponses parmi les plus claires disponibles à ce jour. Fondée sur les données issues de l’étude épidémiologique au long cours Framingham Heart Study, menée aux États-Unis, ses conclusions confirment ce que de nombreux cliniciens affirmaient déjà à leurs patients : faire de l’exercice est bénéfique.

Ces travaux apportent aussi un éclairage nouveau sur l’effet potentiellement protecteur que confère la pratique d’une activité physique régulière dès 45 ans, même chez les personnes présentant une certaine prédisposition génétique à la démence. Décryptage.

En quoi cette étude a-t-elle consisté ?

Cette nouvelle recherche s’appuie sur les données de 4 290 membres de la cohorte Framingham Heart Study Offspring. Débutée en 1948, cette étude avait pour objectif d’étudier, sur le long terme, les facteurs de risque cardiovasculaires. À son lancement, les chercheurs ont recruté plus de 5 000 adultes de plus de 30 ans résidant à Framingham, dans le Massachusetts, aux États-Unis.

En 1971, une deuxième génération de participants (plus de 5 000 enfants de la cohorte initiale – devenus adultes – et leurs conjoints) a été recrutée, pour former la cohorte « Offspring » (« descendance », en anglais). La santé de cette génération a été suivie grâce à des examens de santé réguliers, menés tous les quatre à huit ans.

Dans le cadre des travaux publiés dans Jama Network Open, les participants ont auto-déclaré leur activité physique. Il s’agissait de documenter aussi bien certaines activités quotidiennes basiques, telles que le fait de monter des escaliers, que des exercices physiques plus intenses.

Les volontaires ont une première fois répondu au questionnaire durant l’année 1971, puis l’opération a été renouvelée plusieurs décennies durant. Selon l’âge qu’ils avaient au moment de leur première évaluation, les participants ont été répartis en trois catégories :

  • jeunes adultes (26-44 ans) : évalués à la fin des années 1970 ;

  • personnes d’âge mûr (45-64 ans) : évaluées à la fin des années 1980 et dans les années 1990 ;

  • personnes âgées (65 ans et plus) : évaluées à la fin des années 1990 et au début des années 2000.

Afin d’évaluer l’influence de l’activité physique sur le risque de démence, les chercheurs ont observé, au sein de chaque groupe d’âge, le nombre de personnes ayant développé une démence, et à quel âge le diagnostic avait été posé.

Ils ont ensuite comparé les schémas d’activité physique (faible, modérée, élevée) dans chacun des groupes d’âge, afin de déterminer si un lien pouvait être établi entre la quantité d’exercice et la survenue d’une démence.

Les auteurs de l’étude ont également identifié les personnes possédant l’allèle APOE ε4, lequel est connu pour être un facteur génétique de risque pour la maladie d’Alzheimer.

Homme pratiquant le crawl dans une piscine.
Les recherches ont depuis longtemps démontré que l’activité physique peut affûter non seulement notre corps, mais aussi notre esprit.
Jonathan Borba/Unsplash

Qu’ont découvert les scientifiques ?

Au cours de la période de suivi, 13,2 % (567) des 4 290 participants ont développé une démence. Les individus concernés appartenaient principalement au groupe de volontaires dont l’âge était le plus élevé.

Ce taux est relativement élevé au regard d’autres études longitudinales (autrement dit, de long terme) sur la démence ou des niveaux de risque de démence enregistrés en Australie (8,3 % des Australiens de plus de 65 ans sont actuellement atteints de démence, soit environ 1 personne sur 12).

En analysant les données, les chercheurs ont découvert une tendance frappante : les personnes qui déclaraient les niveaux d’activité les plus élevés à l’âge mûr et durant le grand âge avaient 41 à 45 % moins de risque de développer une démence que celles qui rapportaient les niveaux les plus faibles.

Cette association persistait même après prise en compte d’autres facteurs de risque, qu’ils soient démographiques (âge, éducation) ou médicaux (hypertension, diabète).

Il est intéressant de noter que le fait d’être physiquement actif au début de l’âge adulte n’avait aucune influence sur le risque de démence.

L’analyse de l’influence du facteur génétique APOE ε4, facteur de risque connu pour la maladie d’Alzheimer, constitue l’une des avancées majeures de cette étude. Elle a permis de mettre en évidence les points suivants :

  • à l’âge mûr, pratiquer une activité physique plus intense ne réduisait le risque de développer une démence que chez les personnes non porteuses de l’allèle ;

  • à un âge avancé, en revanche, le fait d’avoir une activité physique plus intense réduisait le risque aussi bien chez les porteurs de l’allèle que chez ceux qui ne le possédaient pas.

Autrement dit, pour les personnes génétiquement prédisposées à la démence, rester actives à un âge avancé pourrait continuer à offrir une protection significative.

Quelle est la portée de ces résultats ?

Ces conclusions viennent renforcer ce que les scientifiques savent déjà : l’exercice physique est bon pour le cerveau.

Cette étude se distingue non seulement par la taille importante de son échantillon, mais aussi par la durée exceptionnelle de son suivi ainsi que par le fait d’avoir mené une analyse génétique couvrant différentes périodes de la vie des participants.

Le fait d’avoir révélé que la pratique d’une activité physique à l’âge mûr peut avoir un effet différent selon le risque génétique, tandis que rester actif à un âge avancé profite à presque tout le monde, pourrait être utilisé pour enrichir les messages de santé publique.

Une étude qui présente quelques limites

Dans cette étude, le niveau estimé d’activité physique repose en grande partie sur une auto-déclaration. Il existe donc un risque de biais de rappel (les participants ont tendance à se souvenir de l’événement – ici leur pratique de l’activité physique – différemment de ce qu’il était en réalité, NDT). Par ailleurs, on ignore quels types d’exercice sont les plus bénéfiques.

Le nombre de cas de démence chez les plus jeunes participants étant bas, la portée des conclusions est plus limitée en ce qui concerne le début de l’âge adulte.

La cohorte choisie, constituée de participants qui descendent majoritairement de populations européennes et sont tous issus de la même ville, limite la généralisation des résultats à des populations plus diversifiées.

Ceci est particulièrement important, compte tenu du fait qu’il existe de fortes inégalités, au niveau mondial, face au risque de démence et au diagnostic de cette affection.

Quelle conclusion tirer de cette étude ?

À l’heure actuelle, les connaissances portant sur la démence et ses facteurs de risque restent encore faibles dans les groupes de composition ethnique diversifiée. Dans bon nombre d’endroits, elle est encore souvent perçue comme une « composante normale » du vieillissement.

La conclusion à tirer de cette étude tient, cependant, en deux phrases : bougez davantage, quel que soit votre âge. Les bénéfices que vous en retirerez surpassent clairement les risques.

The Conversation

Joyce Siette bénéficie d’un financement du Conseil national de la santé et de la recherche médicale.

ref. L’activité physique à partir de 45 ans peut réduire le risque de démence, selon une nouvelle étude – https://theconversation.com/lactivite-physique-a-partir-de-45-ans-peut-reduire-le-risque-de-demence-selon-une-nouvelle-etude-270834

New Romance : un genre qui transforme l’édition française… mais qui reste illégitime

Source: The Conversation – in French – By Adeline Florimond-Clerc, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université de Lorraine

Alors que les discours sur la culture annoncent la fin des hiérarchies entre pratiques « savantes » et « populaires », la new romance constitue un contre-exemple massif. Ce genre majoritairement écrit et lu par des femmes est aujourd’hui l’un des segments les plus dynamiques du marché du livre français, tout en restant fortement disqualifié symboliquement. Que nous dit ce paradoxe du fonctionnement du champ littéraire contemporain ?


Depuis les années 1990, de nombreux travaux en sociologie de la culture décrivent un brouillage croissant des frontières entre les genres culturels. La thèse, développée par Pierre Bourdieu, d’une homologie entre hiérarchies culturelles et hiérarchies sociales, serait remise en cause par le développement de nouvelles normes et de nouveaux comportements culturels. L’omnivorisme ou l’éclectisme (soit la capacité à consommer des œuvres populaires comme élitaires)… tout concourrait à affaiblir nettement les lignes de partage entre légitime et populaire, au profit d’une dé-hiérarchisation des œuvres et des pratiques). Les goûts se décloisonneraient, la domination symbolique s’éroderait, et les hiérarchies traditionnelles seraient appelées à disparaître.

Mais la new romance montre que cette narration optimiste n’est pas valable partout. Dans un espace comme la littérature – historiquement très liée au système scolaire –, les distinctions perdurent voire se reforment.

Succès massif, disqualification persistante

Ce n’est pas nouveau. La littérature sentimentale a toujours eu mauvaise presse, comme en témoignent les travaux de Janice Radway et de Bruno Péquignot. Qualifiée de littérature de genre, ou de gare, la romance fait partie de ces littératures qui occupent, au moins depuis le XIXᵉ siècle, une position dominée au sein des hiérarchies littéraires. Elle l’est d’autant plus qu’elle est portée presque exclusivement par des autrices, lue principalement par des femmes. Elle appartient donc très clairement au pôle de grande production du champ littéraire, en opposition au pôle à diffusion restreinte (selon l’expression de Bourdieu), lequel aspire à l’autonomie vis-à-vis des contraintes économiques et à des formes de reconnaissances internes au monde littéraire.

Prisonnier d’un stigmate ancien qui associe le populaire au trivial et le féminin à l’anecdotique, le tout dans une approche condescendante, voire méprisante, le genre sentimental ne s’affranchit pas des mécanismes de hiérarchisation du monde littéraire ni de disqualification symbolique.

Considéré comme sans intérêt, au pire abêtissant voire dangereux, le roman sentimental va néanmoins connaître d’importants succès commerciaux à mesure que les codes de l’amour changent. La new romance est l’exemple le plus caractéristique de ce début du XXIᵉ siècle. Dernière déclinaison en date des romans sentimentaux, les nouvelles romances contemporaines connaissent depuis une dizaine d’années un succès éditorial sans précédent, accompagnées de violentes critiques, notamment dans la presse.

Parce qu’elle est lue par de jeunes, voire très jeunes, lectrices la new romance – et notamment la « dark romance » qui joue sur une forme d’ambiguïté morale mettant en scène des relations d’emprise – est un genre clivant. Le plus remarquable dans le traitement médiatique de la new romance réside dans sa mise en problème et dans les réponses qui y sont apportées.

L’analyse d’un corpus médiatique permet d’identifier la dialectique suivante : en premier lieu une critique de cette littérature par son contenu (par exemple : reproduction de la domination masculine), puis une antithèse s’appuyant sur une réception et une réappropriation des lectrices nuancées (par exemple : émancipation par la lecture), enfin une synthèse qui défend généralement l’accompagnement de la lecture par une tierce personne (par exemple les parents, les professionnels du livre). Le titre de certains articles est en ce sens éclairant :

Un genre illégitime qui transforme tout le champ

Bien qu’ignorée par la presse culturelle, absente des nominations des principaux prix littéraires, la new romance, par son impact économique et les méthodes marketing employées par les maisons d’édition, a pourtant des effets sur l’ensemble du monde littéraire. Tenue à distance des circuits de consécration littéraire traditionnels, la new romance tire sa « valeur littéraire » de son succès bien plus commercial que symbolique. En 2024, 30 des 100 romans les plus vendus en France sont des romans sentimentaux. L’élément le plus frappant n’est donc pas tant l’existence du mépris que les effets structurels de la new romance sur le champ littéraire contemporain. Passons en revue quatre d’entre eux.

Le premier effet concerne les maisons, collections et labels éditoriaux. Encouragées par le succès du genre, des maisons d’édition se sont spécialisées dans le genre new romance, comme Hugo Publishing, Addictives, Chatterley ou encore BMR. Des collections et labels ont été créés, tels que Nox d’Albin Michel, &Moi de JC Lattès, Comet des éditions Larousse.

Si des maisons d’édition prestigieuses n’ouvrent pas de collections consacrées à ce genre, ce sont des filiales issues des mêmes groupes qui publient de la new romance. Certes, Seuil s’est lancé dans l’édition de new romance, mais en créant un label, Verso, marquant la distance du genre par rapport aux autres titres de son catalogue. Tous les groupes éditoriaux tentent de profiter de son succès sans toujours l’afficher directement sur leurs couvertures, il s’agit de se protéger symboliquement tout en captant le marché.

Le deuxième concerne les lieux de vente. Des rayons entiers de livres de new romance ont fait leur apparition en librairie ces dernières années. Plus encore, une dizaine de librairies spécialisées en new romance (et « young adult ») ont vu le jour. À l’image de la plus grande librairie indépendante de France, Gibert, qui a ouvert en novembre 2026 une librairie spécialisée romance en plein cœur du quartier latin à Paris, accentuant d’autant plus la différence avec les autres genres.

Le troisième concerne le travail éditorial effectué sur l’objet livre. Les éditeurs de romance ont été parmi les premiers à investir massivement dans l’esthétique du livre-objet et dans la logique de collection, avec des éditions à jaspage coloré, reliures embossées, couvertures métalliques et formats collector qui deviennent de véritables objets de désir.




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Longtemps cantonnées aux mangas et aux beaux livres, ces pratiques se sont depuis étendues à d’autres genres, du thriller aux rééditions de classiques populaires. On peut citer par exemple l’édition collector récemment publiée de Carrie, de Stephen King, clairement pensée sur le modèle des collectors de romance, jusqu’à l’esthétique de la couverture dessinée.

La new romance ne se contente donc pas de suivre les tendances du livre : elle les crée, et ce sont les autres genres qui s’y adaptent.

Enfin, le quatrième concerne la capacité d’hybridation de la new romance. Elle est un genre qui poursuit son extension en se rapprochant d’autres genres littéraires culturellement plus reconnus : la romance policière, la romantasy, la western romance, la romance graphique… La romantasy est un exemple intéressant en ce sens. Elle est présentée moins comme une branche de la romance que comme une extension de la fantasy. Elle bénéficie donc du prestige associé à ce genre et donne lieu à des tentatives de repositionnement éditorial.

La romance s’étend également à d’autres industries culturelles telles que le cinéma. Les adaptations sont nombreuses. Il y a quelques semaines, l’autrice française de new romance C. S. Quill, publiée chez Hugo Publishing (Glénat), annonçait sur les réseaux sociaux l’adaptation de sa saga littéraire Campus Drivers en série télévisée sur Prime Video. En octobre 2025, sort le film Regretting You adapté du livre éponyme de Colleen Hoover, autrice américaine à succès de « new romance », publiée elle aussi chez Hugo Publishing. L’adaptation de The Love Hypothesis, d’Ali Hazelwood, publiée aux éditions Hauteville (groupe Bragelonne) est également annoncée en salles pour l’automne 2026.

Les hiérarchies ne disparaissent pas, elles se déplacent

Ce paradoxe révèle deux phénomènes majeurs : d’abord, la littérature demeure le lieu d’une résistance forte à la déhiérarchisation. En raison de la construction historique et la structuration générale du champ littéraire en France, ces hiérarchies sont plus stabilisées que dans d’autres domaines culturels, par exemple l’écoute de musique, souvent mise en avant par les défenseurs de la thèse de l’éclectisme). C’est particulièrement vrai en France. Aux États-Unis, il existe un rapport plus décomplexé à la littérature dite « populaire » : le New York Times propose toutes les semaines une critique littéraire de romance.

Cette persistance de la disqualification se heurte néanmoins à une illégitimation sociale du snobisme. Dès lors, la critique esthétique ne suffit plus et c’est l’argument du danger qui prend le relais. Ce n’est pas tant pour son style d’écriture ou son absence d’innovation formelle que la romance est critiquée, mais en raison des dommages potentiels qu’elle pourrait causer aux jeunes lectrices, en raison du caractère moralement discutable des récits et des représentations du couple et de la sexualité qu’elle véhicule. La disqualification se rejoue sur le terrain moral. Ce basculement s’accompagne d’un ensemble de discours plus ou moins alarmistes appelant à un meilleur encadrement de la circulation et de la diffusion de la romance, à un accompagnement des lectrices par des adultes, parents comme professionnels du livre.

La new romance montre ainsi que les hiérarchies culturelles ne disparaissent pas : elles se recomposent, se déplacent, se moralisent. Genre illégitime mais structurellement central, elle révèle les impensés d’une institution littéraire qui continue de résister au populaire, au féminin et à l’émotionnel. L’économie du livre dépend désormais largement de publics longtemps invisibilisés. Reste une question ouverte : quand un genre fait vivre tout un secteur, combien de temps peut-on faire semblant de ne pas le voir ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. New Romance : un genre qui transforme l’édition française… mais qui reste illégitime – https://theconversation.com/new-romance-un-genre-qui-transforme-ledition-francaise-mais-qui-reste-illegitime-267170

La transition agroécologique peut-elle vraiment justifier le soutien politique à la méthanisation ?

Source: The Conversation – in French – By Xavier Poux, agriculture, environnement, politiques publiques, Sciences Po

La biométhanisation est souvent présentée comme une solution gagnante à la fois pour la transition énergétique et pour l’agroécologie. Mais est-ce vraiment le cas&nbsp;? CC BY-NC-SA

La méthanisation agricole se développe en France portée par deux promesses politiques : celle de contribuer à la transition énergétique en produisant du biométhane, d’une part, et celle de participer à la transition agroécologique en faisant évoluer les systèmes agricoles, d’autre part. Mais cette seconde promesse peut-elle vraiment être tenue ?


Le projet en date de programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE 3) formule, comme les précédentes, pour la méthanisation un double objectif : promouvoir de concert la transition énergétique et la transition agroécologique.

Pour l’heure, ces promesses servent à justifier une dépense publique d’un milliard d’euros par an pour le rachat du biométhane produit. Sans elle, la filière ne se développerait pas de la même manière, ni quantitativement, ni qualitativement. Les objectifs de production énergétique du projet de PPE sont à la fois très ambitieux (multipliés par quatre entre 2023 et 2030, jusqu’à sept d’ici 2035, selon les scénarios), et annoncés compatibles avec l’agroécologie – voire comme un levier en faveur de son développement.

L’argument d’une convergence entre méthanisation et agroécologie est notamment fondé sur la réduction attendue des pertes d’azote permise par sa meilleure maîtrise et le développement de cultures intermédiaires à vocation énergétique (Cive) s’intercalant entre deux cultures d’hiver (on parle de « Cive d’été », typiquement du maïs) ou juste avant une culture d’été (Cive couvrant le sol en hiver, typiquement un seigle récolté en vert).

Cette allégation agroécologique d’ensemble a pourtant de quoi surprendre, car le développement de la biométahisation a tous les attributs d’une agriculture industrielle.

Face à ces visions contradictoires, nous nous proposons d’évaluer la manière dont cette promesse est remplie. Nous continuons une discussion déjà engagée ici, en adoptant une perspective agroécologique plus large.




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L’agroécologie, un changement systémique

Revenons d’abord sur le terme « agroécologie », largement repris et transformé dans différents espaces politiques.

Face aux multiples réappropriations, rappelons qu’elle désigne à la fois :

Cette notion a donc une histoire fondée sur des développements scientifiques. Depuis les années 1980, ces derniers insistent sur son caractère systémique. Il ne s’agit pas seulement de promouvoir une agriculture plus vertueuse selon un critère donné, par exemple la seule réalisation d’économies en énergie ou fertilisants.

L’enjeu est de penser l’agroécosystème comme un ensemble intégré, en s’appuyant sur l’analyse et la compréhension de ses propriétés et de ses fonctionnalités pour concevoir des systèmes productifs réellement soutenables des points de vue écologique et social.

Dans les discours qui promeuvent la méthanisation, trois grands éléments sont présentés comme des leviers de transition agroécologique :

  • les économies en fertilisants azotés achetés qui sont permises par l’usage de digestats, coproduits du processus de méthanisation riches en azote ;

  • la diversification des cultures via l’introduction de Cive ;

  • et l’autonomie renforcée des agriculteur pratiquant la méthanisation, sans que cette autonomie soit précisée, nous y reviendrons.

Ces trois points relèvent en effet d’une démarche agroécologique dans leur acception générique. Ils font toutefois ici l’objet d’une requalification qui en altère fondamentalement la signification.

Des économies d’azote en trompe-l’œil

Commençons par les économies d’engrais azotés souvent mises en avant, procédant de l’épandage des digestats. Il faut d’abord considérer que la méthanisation agricole ne crée pas d’azote ex nihilo. Dans les digestats, celui-ci provient très majoritairement en amont des engrais de synthèse, des déjections animales et, marginalement, des légumineuses.

Ces « économies » d’engrais azotés pour fertiliser les cultures en aval du processus de méthanisation relèvent donc d’un transfert d’azote entre une exploitation tierce et l’unité de méthanisation, via la biomasse contenant de l’azote « incorporé ».




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Lorsque la source d’azote du digestat est d’origine végétale, cela veut dire qu’on a introduit sur le territoire des cultures spécifiques (les Cive), ce qui signifie une intensification de la production de biomasse puisqu’on produit deux fois plus sur la même surface. Dans ce cas, ce qui est économisé en aval sur le plan économique provient en fait d’une intensification de la production agricole en amont.

Enfin, lorsque la méthanisation est fondée sur la valorisation des déjections animales, la logique est en principe plus propice à une circularité des flux. Pour autant, les contraintes de collecte et de stockage à une échelle suffisante pour alimenter une unité de méthanisation ne sont majoritairement pas compatibles avec des modalités d’élevage agroécologique.

Une diversification sans intérêt écologique

Par ailleurs, la diversification promise via l’introduction des Cive concerne des cultures à rotation courte (seigle, avoine, méteil, maïs).

Pour autant, ces cultures – souvent du maïs – n’ont pas nécessairement d’intérêt écologique fort en elles-mêmes. C’est d’autant moins si elles sont irriguées et fertilisées, comme c’est souvent le cas.

Le risque est que les objectifs de production énergétique affichés ne conduisent à la multiplication et à l’agrandissement des unités de méthanisation, qui vont en retour augmenter la demande de Cive.

Sur ce point, la requalification consiste à passer d’un principe agroécologique de maximisation de la biodiversité et de préservation des services rendus par les écosystèmes, à une simple diversification des cultures intensives.

Une autonomie illusoire

Quant à l’autonomie telle qu’elle est entendue ici, elle découle du complément de revenu par l’agrométhaniseur (voire d’un glissement vers un revenu principal tiré pour les « énergiculteurs ») permis par des tarifs de rachat globalement avantageux. Le raisonnement étant qu’un agrométhaniseur doté d’un revenu plus élevé peut plus facilement mettre en œuvre des pratiques agroécologiques que s’il a le couteau sous la gorge.

Mais le revenu issu de la méthanisation n’induit pas en lui-même l’adoption de systèmes agroécologiques et cet objectif pourrait être mieux atteint par un meilleur ciblage des aides. Le milliard d’euros par an pour le tarif de rachat est à comparer à environ 170 millions d’euros annuels pour l’ensemble des mesures agri-environnementales de la PAC, notoirement sous-dotées.

« L’autonomie » financière tirée de la méthanisation a tout autant de chances de pousser à une maximisation de la production énergétique sous forte contrainte technico-économique pour rembourser les investissements : davantage de maïs irrigué, de déjections concentrées dans des bâtiments. Au risque de renforcer la pression sur les agroécosystèmes et produire des effets opposés à l’autonomie technique et décisionnelle qui est celle de l’agroécologie.

Finalement, l’agrométhaniseur se retrouve dépendant, tout comme l’agriculteur conventionnel, de prestataires techniques et financiers. Son approvisionnement en biomasse devient crucial et induit une pression sur l’ensemble des filières territoriales, qui deviendra critique en cas de rareté les mauvaises années

De nombreux angles morts

La promesse agroécologique de la méthanisation reste toutefois muette sur des points pourtant cruciaux : les paysages, la biodiversité, la sobriété absolue en intrants ; c’est-à-dire, le fait de ne plus dépendre d’intrants azotés de synthèse, à ne pas confondre avec une optimisation de leur usage.

Sur un registre plus sociopolitique, l’autonomie paysanne et décisionnelle des agriculteurs et plus largement, la transformation industrielle des modes de développement auxquels la méthanisation participe, ne sont pas pris en compte.

Pourtant : pas d’agroécologie sans écologie du paysage, sans substitution des intrants de synthèse par des solutions fondées sur la nature, sans végétation semi-naturelle et des animaux extensifs jouant un rôle écologique, sans autonomie financière et technologique des paysans, sans remise en cause des rapports socioécologiques de production.




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Ce qui est absent de la politique actuelle de développement de la méthanisation est fondamentalement l’approche holistique qui caractérise pleinement l’agroécologie. Cette dernière ne peut se résumer à un catalogue de pratiques mises en avant, mais à une démarche globale articulant l’autonomie décisionnelle à une autonomie technique fondée sur une sobriété matérielle d’ensemble et un respect des cycles biologiques et biogéochimiques à l’échelle territoriale.




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Une nécessaire réorientation politique

Est-ce à dire que la méthanisation est incompatible avec l’agroécologie ? En principe, non, et des exemples dans des pays en développement montrent qu’à petite échelle, elle peut pleinement contribuer à un projet agroécologique, lorsqu’elle valorise une fraction réduite de déchets au service d’une véritable autonomie paysanne low-tech.

Mais le passage à l’échelle, tel qu’envisagé en France et porté par le cadre politique d’ensemble, contredit les fondamentaux de l’agroécologie. Ce n’est pas une question de bonnes ou mauvaises pratiques, c’est une question politique de développement d’une filière à grande échelle, qui induit des rapports de production auxquels l’agroécologie, telle qu’elle se déploie historiquement dans les mouvements paysans à travers le monde, veut précisément proposer des alternatives.

S’il doit y avoir une rencontre entre la méthanisation et l’agroécologie, c’est via des projets opportunistes, économes, à petite échelle, qui prennent en compte le fonctionnement de l’ensemble des agroécosystèmes, n’induisant aucune production supplémentaire dédiée et au service d’usages locaux. Faire l’impasse sur la biodiversité, les paysages et la sobriété, c’est hypothéquer l’avenir. Viser beaucoup trop grand, c’est risquer la faillite d’ensemble de l’ensemble de l’agriculture. Continuer la politique du chiffre agrégeant les TWh, c’est sélectionner davantage des exploitations déterritorialisées, qui ne répondent pas aux enjeux socioécologiques auxquels nous devons faire face.

Et à ceux qui considèrent qu’il faudrait alors peut-être sacrifier l’agroécologie à la souveraineté énergétique, nous répondrons qu’il faut commencer par le commencement : la sobriété énergétique, trop souvent marginalisée par les discours de politique de l’offre. La biomasse industrielle est sans doute une chimère à laquelle il est dangereux de s’accrocher, fût-elle autoproclamée « durable ».

The Conversation

Renaud Metereau a reçu des financements de IdEx Université Paris Cité, ANR-18-IDEX- 0001 (Centre des Politiques de la Terre – projet MethaTransferts)

Xavier Poux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La transition agroécologique peut-elle vraiment justifier le soutien politique à la méthanisation ? – https://theconversation.com/la-transition-agroecologique-peut-elle-vraiment-justifier-le-soutien-politique-a-la-methanisation-265344