Les baobabs de Madagascar renferment 700 ans de secrets climatiques : ce qu’ils révèlent

Source: The Conversation – in French – By Estelle Razanatsoa, Junior Research Fellow, University of Cape Town

Madagascar abrite sept espèces de baobabs, dont six ne se trouvent nulle part ailleurs sur la planète. Bon nombre de ces arbres ont plus de 1 000 ans. Ces arbres millénaires sont devenus les symboles mêmes de Madagascar. Ils constituent également une mine d’informations pour la science du climat.

Imaginez ces arbres comme des classeurs contenant l’histoire du climat. Chaque année, lorsqu’un arbre grandit, il forme un nouvel anneau, et à l’intérieur de cet anneau se trouvent des empreintes chimiques qui révèlent la quantité de pluie tombée cette année-là.

Ces archives pourraient fournir à la société les informations dont elle a besoin sur l’histoire climatique de Madagascar. Mais jusqu’à présent, ces informations étaient cachées dans les troncs des arbres.

Nous sommes une équipe de paléoécologistes appliqués et de climatologues qui nous sommes donné pour mission de fournir le tout premier enregistrement des précipitations à partir des cernes des arbres reconstitué à partir des isotopes présents dans les anneaux de baobabs de Madagascar.




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Les isotopes sont des formes différentes d’un même élément chimique qui ont le même nombre de protons mais un nombre différent de neutrons dans leur noyau. Les baobabs absorbent le dioxyde de carbone, qui contient trois isotopes du carbone : le carbone 12 (léger, le plus courant), le carbone 13 (lourd, stable mais moins courant) et le carbone 14 (rare et radioactif).

Le processus chimique est élégant : lors des années sèches, les arbres absorbent davantage de carbone sous sa forme la plus lourde, car ils ferment leurs stomates pour conserver l’eau, ce qui entraîne une absorption plus importante de ¹³C par rapport aux conditions normales. Lors des années humides, ce signal diminue. En enchaînant suffisamment de ces signaux et en les combinant avec la datation au radiocarbone qui permet de déterminer l’âge des arbres, on obtient un pluviomètre naturel couvrant plusieurs siècles – le premier du genre jamais produit pour Madagascar.

Nos recherches visaient à enrichir les archives paléoclimatiques de Madagascar. Il s’agit d’enregistrements de température, de précipitations et de climat couvrant des siècles et des millénaires. Associés à d’autres indicateurs paléoécologiques tels que le pollen, ils aident à comprendre le fonctionnement et l’évolution des écosystèmes sur des centaines d’années.




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La plupart des archives paléoclimatiques de Madagascar se trouvent dans des gisements minéraux tels que les spéléothèmes, stalagmites et sédiments, et à ce jour, ils sont peu nombreux.

Bien que les scientifiques aient déjà utilisé cette méthode pour établir un enregistrement pluviométrique sur 1 000 ans à partir de baobabs en Afrique du Sud, cela n’avait jamais été tenté à Madagascar.

Notre objectif n’était pas uniquement académique. Ce type de données à long terme présente un intérêt direct et concret pour la conservation de la biodiversité, la gestion des terres et le renforcement de la résilience face au réchauffement climatique.

Du terrain au laboratoire

Nous avons prélevé des échantillons dans quatre grands baobabs du sud-ouest de Madagascar, la région la plus sèche de l’île. Nous y avons inséré une longue tarière, afin d’extraire des échantillons de leur cœur. Cette opération n’a pas endommagé les arbres. Le trou a ensuite été colmaté à l’aide d’un produit de scellement afin de prévenir toute détérioration causée par des insectes ou des champignons.

Nous avons prélevé des sous-échantillons sur toute la longueur de chaque cœur afin de pouvoir analyser les isotopes à différents moments. Plus de 2 000 échantillons ont été envoyés au Laboratoire de l’Institut de recherche sur les mammifères de l’Université de Pretoria pour l’analyse isotopique, et la datation au radiocarbone a été réalisée chez iThemba LABS. Cela nous a permis de reconstituer un enregistrement continu des précipitations remontant jusqu’à l’an 1300 – plus de 700 ans d’histoire climatique, inscrits dans le bois.

Ces données racontent une histoire dramatique. Le sud-ouest de Madagascar a connu sa période la plus humide entre 1350 et 1450. Celle-ci a été suivie d’une période de sécheresse prolongée et brutale de 1600 à 1750. De 1750 à aujourd’hui, le sud-ouest de Madagascar connaît une tendance à long terme de baisse des précipitations.

Nous ne nous sommes pas arrêtés là. Nous avons également prélevé des échantillons de sédiments et analysé des dépôts de charbon de bois, des grains de pollen et des isotopes conservés dans les zones humides voisines. Ce sont là aussi des archives naturelles qui retracent les changements en matière d’incendies et de végétation au cours de la même période. Nous les avons comparées aux échantillons prélevés sur les baobabs – et quelque chose d’important est apparu.

Les humains et le climat ont transformé Madagascar

Lorsqu’on compare les données pluviométriques des périodes humides et sèches obtenues à partir des baobabs avec les échantillons de pollen et de charbon de bois que nous avons prélevés ont révélé que les arbres à feuilles persistantes et caduques avaient diminué en raison de la sécheresse, et avaient été remplacés au fil du temps par de l’herbe. Les pratiques agricoles humaines ont contribué à maintenir des paysages dominés par l’herbe par le biais des feux et du défrichage.

En d’autres termes, nous avons découvert que les changements du paysage dans le sud-ouest de Madagascar n’étaient pas causés uniquement par les humains ou le climat. La sécheresse et l’activité humaine ont remodelé le territoire de concert.

Nous avons également constaté que, fait remarquable, le paysage s’est révélé résilient. À mesure que les précipitations diminuaient, des espèces végétales adaptées à la sécheresse ont pris le relais des espèces gourmandes en eau. Les humains (qui se seraient installés à Madagascar il y a environ 2 000 ans) ont également abandonné la chasse et la cueillette pour se lancer dans l’élevage et la riziculture, à l’exception des communautés Mikea qui ont adopté des pratiques saisonnières en matière d’agriculture et de chasse-cueillette.

Cela montre que les populations ont activement trouvé de nouveaux moyens de survivre à des pluies de plus en plus imprévisibles en adaptant leurs modes de subsistance à l’évolution du paysage.

Ce que cela signifie pour les Malgaches aujourd’hui

Cette étude semble être l’histoire d’une île isolée, mais ses implications sont immédiates et mondiales.

En déterminant avec précision quand la région la plus aride de Madagascar était humide, sèche et tout ce qui se trouve entre les deux sur une période de 700 ans, les scientifiques disposent désormais d’une nouvelle base de référence solide pour évaluer ce qui pourrait se passer avec le changement climatique actuel.

Nos découvertes sur les baobabs, combinées à des échantillons de pollen et de charbon de bois, ont permis de dresser un tableau de la couverture végétale du sud-ouest de Madagascar au fil des siècles. L’utilisation de ces données à long terme (données paléoclimatiques, végétales et de charbon de bois) sur l’ensemble de l’île a contribué à des recherches existantes qui réfutent le récit colonial selon lequel Madagascar était entièrement boisé avant que les humains ne s’y installent et ne détruisent les forêts. Au contraire, nos résultats montrent également la présence d’une végétation plus clairsemée et indiquent que les populations et le paysage se sont adaptés ensemble au changement climatique.

Ce qu’il faut faire ensuite

Nos recherches précédentes ont fourni aux scientifiques et aux gouvernements les informations nécessaires pour comprendre comment les écosystèmes pourraient réagir au réchauffement climatique et comment les populations pourraient adapter leurs stratégies de subsistance en période de sécheresse.

Cette nouvelle étude montre qu’il existe un lien profond entre les sociétés humaines et le monde naturel. Renforcer la résilience face au changement climatique signifie aujourd’hui comprendre comment cette relation s’est développée au fil des siècles, et non pas seulement des décennies.

Cela permettra aux stratégies intégrées de conservation et de subsistance de s’appuyer sur les données climatiques, et aux communautés d’obtenir le soutien dont elles ont besoin pour continuer à s’adapter et à trouver des moyens nouveaux et différents de survivre dans un climat plus chaud et plus sec.




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Notre étude sera combinée à d’autres menées à travers l’Afrique australe, reliant les données de Madagascar à celles du Botswana, de l’Afrique du Sud et d’ailleurs. Cela aidera les scientifiques à dresser un tableau complet du climat régional.

Cette recherche doit alimenter les politiques. Les données écologiques à long terme de ce type ont une pertinence directe pour les objectifs mondiaux en matière d’action climatique, de protection de la biodiversité, de réduction de la pauvreté et de collaboration scientifique internationale. Le passé a beaucoup à nous apprendre – si nous prenons le temps de le décoder et de le lire.

The Conversation

Estelle Razanatsoa bénéficie d’un financement au titre de la bourse de doctorat de la Faculté (Université du Cap, ER.) 2015-2018 et du projet du Centre appliqué pour les sciences du climat et des systèmes terrestres (ACCESS NRF UID 98018, ER), du regroupement accrédité par le Comité de recherche universitaire (URC) de l’UCT, d’une bourse de recherche junior (2023-2026) et d’une aide supplémentaire liée à la COVID-19 de l’URC de l’Université du Cap, 2019-2020. Ces bailleurs de fonds n’ont joué aucun rôle dans la conception de l’étude, la collecte et l’analyse des données, la décision de publier ou la préparation du manuscrit.

Lindsey Gillson a bénéficié d’un financement du NRF/SASSCAL (Centre de services scientifiques d’Afrique australe pour le changement climatique et la gestion adaptative des terres, numéro de subvention 118589, LG), de la plateforme NRF/African Origins (numéro de subvention 117666, LG) et du programme compétitif du NRF pour les chercheurs classés (numéro de subvention 118538, LG). Ces bailleurs de fonds n’ont joué aucun rôle dans la conception de l’étude, la collecte et l’analyse des données, la décision de publier ou la préparation du manuscrit.

Malika Virah-Sawmy does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Les baobabs de Madagascar renferment 700 ans de secrets climatiques : ce qu’ils révèlent – https://theconversation.com/les-baobabs-de-madagascar-renferment-700-ans-de-secrets-climatiques-ce-quils-revelent-281371

Pourquoi l’attaque contre Donald Trump est le reflet d’une violence endémique aux États-Unis

Source: The Conversation – in French – By James Piazza, Liberal Arts Professor of Political Science, Penn State

Le 25 avril 2026 au Washington Hilton, lors du dîner de l’Association des correspondants de la Maison-Blanche, Donald Trump a essuyé une menace d’agression. Les faits précis entourant l’incursion d’un homme armé restent flous.
Alors que l’enquête progresse, Alfonso Serrano, rédacteur en chef de la rubrique politique et société de The Conversation aux États-Unis, a interrogé James Piazza, spécialiste de la violence politique à Penn State, pour comprendre les racines de ce phénomène états-unien et les solutions possibles.


Ce n’est pas la première fois que Trump essuie des violences politiques. Que révèle cette dernière attaque ?

Elle souligne surtout l’extrême dangerosité du climat politique américain. Depuis plusieurs années – et assurément depuis le 6 janvier 2021 (l’assaut du Capitole par des partisans de Donald Trump, NDLR) –, le pays connaît une période de recrudescence de la violence politique, définie comme une violence motivée par un dessein politique ou visant à faire passer un message partisan. Les travaux du Polarization & Extremism Research & Innovation Lab ont confirmé cette tendance à la hausse. Plusieurs exemples récents viennent à l’esprit : l’invasion du Capitole ; les multiples tentatives d’assassinat contre le président Trump (en 2016 ; en juillet et septembre 2024 ; puis en février 2026, NDLR) ; les meurtres des législateurs du Minnesota Melissa Hortman et John Hoffman ; l’agression de Paul Pelosi ; l’assassinat de Charlie Kirk. Dans mon État natal, la Pennsylvanie, le gouverneur démocrate Josh Shapiro a été visé par un incendie criminel à sa résidence.

Des dizaines de voitures de police sont alignées dans la rue
Les forces de l’ordre interviennent suite à un incident survenu au Washington Hilton lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche, le 25 avril 2026, à Washington.
AP Photo/Allison Robbert

Qu’est-ce qui explique cette flambée de violence politique qui frappe les États-Unis ?

Plusieurs facteurs concourent à al violence politique qui sévit actuellement aux États-Unis, selon mes recherches et celles d’autres chercheurs. Les États-Unis sont aujourd’hui politiquement très polarisés : le fossé se creuse entre les Américains selon leur allégeance partisane. Ils se méfient les uns des autres, se montrent hostiles, et cela créé un climat tendu et instable où chaque élection prend des allures de confrontation existentielle, dans un jeu à « somme nulle ».

Ce qui me frappe particulièrement, c’est la dimension morale de cette polarisation. Champ camp ne considère plus l’autre comme porteur d’une opinion différente, mais plutôt comme malfaisant ou immoral. Cet environnement a conduit à une normalisation de la violence politique et a affaibli la réaction négative du public lorsqu’elle se produit, rendant celle-ci plus probable.

En outre, la rhétorique politique est devenue beaucoup plus clivante et violente par nature. Ce phénomène va de pair avec la polarisation et contribue à normaliser davantage la violence politique. En particulier lorsque les politiciens ont recours à une rhétorique diabolisante ou déshumanisante pour attaquer leurs adversaires – par exemple, en utilisant des mots qui dépeignent leurs adversaires comme « sous-humains ». Ce sont des pratiques qui encouragent l’extrémisme et contribuent à inciter le passage à l’acte physique.

La désinformation est aussi un facteur majeur de la violence politique. Un certain nombre de personnes ayant participé à des actes de violence politique récents semblent avoir été motivées par des théories du complot et d’autres formes de désinformation, souvent glanées sur les réseaux sociaux. La désinformation joue un rôle particulièrement important dans le contexte des communautés des réseaux sociaux, où les personnes sont exposées à de grandes quantités de désinformation et sont hermétiquement coupées d’autres sources susceptibles de remettre en cause leur vision du monde – ce qui facilite la radicalisation et, dans certains cas, alimente la violence politique.

Enfin, je pense qu’un autre facteur important réside dans l’attaque actuelle contre les normes démocratiques et les institutions aux États-Unis. La démocratie américaine subit des pressions inédites à l’ère moderne, ce qui affecte directement la confiance des Américains dans le gouvernement, dans les institutions démocratiques et dans la valeur même du régime démocratique. Mes travaux montrent que les personnes sceptiques à l’égard de la démocratie sont bien plus disposées à tolérer, voire à soutenir, la violence politique.

Donald Trump se tient devant un podium, face à des dizaines de personnes assises
Le président Donald Trump répond aux questions à la Maison-Blanche le 25 avril 2026, après une fusillade survenue lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche.
Mandel Ngan/AFP

**En quoi cette vague de violence politique diffère-t-elle des autres périodes de violence dans l’histoire des États-Unis ?

Si les États-Unis connaissent actuellement une recrudescence de la violence politique, celle-ci n’est malheureusement pas sans précédent. On peut penser à la période de forte polarisation des années 1850, à l’aube de la guerre de Sécession. À cette époque, il existait une division marquée entre les abolitionnistes et les partisans de l’esclavage, aboutissant à des assassinats politiques, à l’agression d’un membre abolitionniste du Congrès par un membre pro-esclavagiste du Congrès, et à un conflit civil sanglant au Kansas entre des groupes armés pro-esclavagistes et anti-esclavagistes. Au début du XXe siècle, après la Première Guerre mondiale, on a observé une nouvelle recrudescence de la violence politique liée aux conflits sociaux et celle perpétrée par la deuxième génération du Ku Klux Klan. Enfin, les années 1960 ont connu une période de violence politique intense autour de l’opposition à la guerre du Vietnam et au rejet du mouvement des droits civiques. Même si la violence politique d’aujourd’hui présente certaines caractéristiques propres – notamment l’influence des réseaux sociaux –, je pense que l’on peut trouver des parallèles avec ces premières périodes de violence politique.

Enfin, que peut-on retenir de cet épisode ?

Je pense qu’il est essentiel que les responsables politiques, tant démocrates que républicains – ou quel que soit leur bord –, s’unissent pour condamner cette attaque et toute forme de violence politique, et que les commentateurs et influenceurs en fassent de même.

Les chercheurs montrent amplement que ce que disent les élites politiques (politiciens, dirigeants politiques, commentateurs médiatiques, influenceurs en ligne) à la suite de ce genre d’événements a un effet considérable sur les attitudes des citoyens. Si ce message est unifié et vient de l’ensemble du spectre politique, il contribuera d’autant plus à réduire l’état d’esprit qui alimente la violence.

The Conversation

James Piazza ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi l’attaque contre Donald Trump est le reflet d’une violence endémique aux États-Unis – https://theconversation.com/pourquoi-lattaque-contre-donald-trump-est-le-reflet-dune-violence-endemique-aux-etats-unis-281677

Les touristes courent vers la campagne et boudent les villes depuis la pandémie de Covid-19. En faites-vous partie ?

Source: The Conversation – in French – By Tegui Yvan Arnold, Doctorant en tourisme durable et finance publique, Université de Perpignan Via Domitia

Comme beaucoup de territoires ruraux, l’Indre (ici, la commune d’Argenton-sur-Creuse) a attiré de nombreux touristes en quête de luxe, calme et volupté. Ebascol/Shutterstock

La pandémie de Covid-19 a profondément reconfiguré le tourisme français au profit des territoires ruraux qui comptent une progression de nuitées tant dans les campings que dans les hôtels. Aujourd’hui, cette transformation perdure-t-elle ou assiste-t-on à un retour à la normale ? Explication en cartes et en données.


Avant 2020, le tourisme français était massivement concentré sur les métropoles, comme Paris, Lyon, Marseille ou Bordeaux. Entre 2015 et 2019, elles dominaient l’hôtellerie avec 76 % des nuitées et 69 % des locations de courte durée entre particuliers (PAP), les territoires ruraux ne pesant que 15 % et 23 % sur ces segments.

La pandémie de Covid-19 a amorcé un rééquilibrage progressif du tourisme français. Les zones rurales gagnent des parts de marché modestes en apparence (+ 1 et + 3 points en hôtellerie et en location PAP), mais représentant environ 8 millions de nuitées supplémentaires en hôtellerie et 19 millions en location PAP. Cette double dynamique explique pourquoi la reprise touristique rurale dépasse les niveaux d’avant-crise.

Quels départements tirent leur épingle du jeu ? Quels types d’hébergement portent cette transformation ? Et surtout, cette redistribution territoriale est-elle durable ?

Mes recherches démontrent que la résilience supérieure des zones rurales face aux métropoles sur 2020-2022 n’était pas un épiphénomène. En 2024, cette tendance se confirme. Les territoires ruraux résistent mieux à la baisse des fréquentations que les grandes métropoles, notamment franciliennes.

Près de 131 % de touristes en plus dans les territoires ruraux

Pour analyser cette redistribution, j’ai classé les départements selon trois catégories, suivant une méthodologie en fonction de la population hexagonale, de la faible densité et de l’éloignement, expliquée en détail dans mon article scientifique.

L’analyse distingue 41 départements de villes métropoles, où la majorité de la population vit dans une agglomération de plus de 250 000 habitants – Paris ou le Rhône – ; 13 urbains intermédiaires, structurés autour de villes moyennes – l’Ain ou la Moselle – et 42 ruraux, à faible densité et éloignés des grands pôles urbains – l’Allier ou la Lozère. Pour chaque département, j’ai modélisé la trajectoire de fréquentation qui aurait été observée en 2020 sans pandémie de Covid-19, en prolongeant les tendances 2015-2019. Les nuitées réellement enregistrées sont ensuite rapportées à cette projection.

Un indice de 70 % signifie que le territoire n’a réalisé que 70 % de sa fréquentation projetée, tandis qu’un indice de 131 % signifie qu’il la dépasse de 31 points. En 2020, la fréquentation touristique s’est effondrée partout : les territoires ruraux sont tombés à 68 % de leur niveau projeté, les urbains à 61 % et les métropoles à 57 %. En 2024, tous ont dépassé leurs niveaux de référence avec les zones urbaines à 139 %, rurales à 131 % et les métropoles à 128 %. Les trois typologies surperforment même par rapport à 2019.

Cette homogénéité cache des réalités contrastées. En hôtellerie, la reprise reste timide en 2024, à 95 % dans les zones rurales, à 96 % dans les zones urbaines et à 94 % dans les métropoles. En revanche, l’occupation des campings progresse fortement, de 110 % en territoire rural et 112 % dans les métropoles. Les locations de courte durée entre particuliers (PAP) connaissent quant à elles une croissance spectaculaire. Les zones rurales doublent quasiment leur niveau d’avant-pandémie de Covid-19 à 187 %, derrière les zones urbaines à 214 % mais devant les métropoles (179 %), témoignant d’une diversification réussie de l’offre rurale.

Domination rurale pour les hôtels et les campings

Au-delà de ces tendances moyennes par typologie, l’analyse détaillée des 96 départements révèle que les zones rurales dominent le podium des territoires les plus résilients. En 2024, les trois départements enregistrant le rebond le plus fort sont tous ruraux : la Creuse à 154 % de son niveau projeté, le Lot-et-Garonne à 133 % et la Lozère à 131 %. Ces territoires confirment la capacité des zones rurales à transformer la crise en opportunité.

L’évolution du Top 10 en hôtellerie penche également du côté rural. En 2020, neuf départements sur les dix plus performants étaient ruraux. En 2024, la reprise d’activité semble s’équilibrer – cinq départements ruraux, trois urbains et deux métropolitains –, mais avec toujours une présence marquée des zones rurales. À l’inverse, l’Île-de-France ferme la marche ; de la Seine-Saint-Denis au Val-d’Oise, les nuitées n’atteignent que 76 % à 86 % de leur niveau projeté. Même Paris, malgré l’effet des Jeux olympiques de 2024, plafonne à 95 % de son niveau d’avant-pandémie de Covid-19. Selon nos données, la plupart des grandes métropoles régionales n’ont pas retrouvé leur niveau de 2019 en hôtellerie. Cette évolution se retrouve dans les autres segments.

Pour les campings, la domination rurale – neuf départements sur dix en 2020 – s’est également diluée. En 2024, les départements des villes métropoles occupent six places du Top 10, témoignant de l’explosion du camping péri-urbain. Les locations de courte durée entre particuliers (PAP) continuent également leur croissance dans le rural et l’urbain. En 2024, le Top 10 se partage entre cinq départements ruraux et cinq urbains, sans aucune métropole. Ce segment valorise particulièrement les territoires de « seconde couronne », ni grandes villes ni rural isolé, comme l’Oise aux portes de Paris ou la Saône-et-Loire à proximité de Lyon.

Nature, espace et faible densité

Trois facteurs expliquent ce basculement durable.

D’abord, la fragilité structurelle des métropoles, dépendantes du tourisme d’affaires et international. La généralisation du télétravail et des visioconférences a durablement réduit les déplacements professionnels. Les zones rurales, moins exposées, ont mieux résisté.

Le second facteur tient d’un changement durable des préférences. Les voyageurs recherchent nature, espace et faible densité. Les restrictions de mobilité ont conduit les Français à redécouvrir les territoires ruraux proches, créant des habitudes durables. Le télétravail – 26 % des cadres selon la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) et la « workation » (contraction de work et de vacation) renforce cette tendance, avec le changement climatique. Les canicules urbaines rendent les métropoles moins attractives, tandis que les zones montagnardes offrent une fraîcheur recherchée.

Enfin, la hausse de 18 % du prix des transports en France entre 2019 et 2024 a favorisé le tourisme de proximité. Les zones rurales en ont particulièrement bénéficié, combinant accessibilité depuis les métropoles et attributs recherchés post-pandémie de Covid-19.

Les métropoles sont les perdantes

Cette dynamique n’est pas acquise. Les territoires ruraux restent pénalisés par un déficit d’accessibilité, une offre numérique en retard et un parc d’hébergement vieillissant. Transformer l’afflux post-pandémie de Covid-19 en fréquentation durable suppose de combler ces écarts structurels, un défi que les données actuelles ne permettent pas encore de considérer comme relevé.

Cette redistribution territoriale ne semble pas désigner un vainqueur unique. Si les zones rurales ont globalement mieux résisté à la baisse du tourisme avec la pandémie de Covid-19, les zones urbaines intermédiaires, villes moyennes combinant accessibilité et cadre de vie, émergent comme un profil territorial gagnant. Les véritables perdants de cette recomposition sont clairement les grandes métropoles, particulièrement l’Île-de-France.

Les facteurs structurels qui portent cette redistribution ne s’inverseront pas. Les acteurs territoriaux doivent donc intégrer cette nouvelle donne dans leur politique de développement touristique. L’enjeu n’est plus de savoir si cette recomposition persiste, mais comment les territoires s’y adaptent.

The Conversation

Tegui Yvan Arnold ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les touristes courent vers la campagne et boudent les villes depuis la pandémie de Covid-19. En faites-vous partie ? – https://theconversation.com/les-touristes-courent-vers-la-campagne-et-boudent-les-villes-depuis-la-pandemie-de-covid-19-en-faites-vous-partie-276322

Photos, jeux vidéo, musique : ces compétences numériques que les enfants développent avant même d’apprendre à lire

Source: The Conversation – in French – By Nathalie Chapon, Professeur des universités en sciences de l’éducation et de la formation, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)

On discute beaucoup des effets des écrans sur la santé des enfants. On s’interroge moins souvent sur leurs usages précoces du numérique dans un monde ultraconnecté. Quels sont leurs savoir-faire réels ? Une enquête fondée sur des observations et des entretiens lève le voile sur ces pratiques du quotidien et sur les mécanismes de socialisation au numérique d’élèves de maternelle.


En l’espace de cinquante ans, les technologies numériques se sont progressivement imposées dans tous les espaces du quotidien et à tous les âges de la vie. De la télévision aux téléphones portables, en passant par les ordinateurs et les consoles, les écrans occupent aujourd’hui une place centrale dans les foyers.

Les recherches scientifiques, particulièrement développées depuis une dizaine d’années, ont principalement étudié les effets des écrans sur la santé, le sommeil et l’activité physique des enfants et des adolescents. Les résultats soulignent des répercussions notables, quel que soit l’âge des enfants.

Cependant, peu d’études se sont intéressées aux savoirs numériques des tout-petits. Dans le cadre d’un programme de recherche sur la parentalité numérique et d’un partenariat avec le TNE 25-Territoire numérique éducatif du Doubs, nous avons souhaité explorer cette question. Est-ce que les tout-petits ont des connaissances numériques ? Quelles compétences détiennent-ils exactement ?

Cette recherche explore les savoirs numériques des tout-petits d’enfants âgés d’à peine 4 ans et permet de questionner l’idée selon laquelle ils seraient dépourvus de connaissances numériques et ne seraient capables d’utiliser un téléphone seulement dans un cadre précis.

Une initiation précoce aux jeux vidéo

L’étude a été menée auprès de 59 élèves répartis en petite, moyenne et grande sections d’une école maternelle située dans une ville de l’est de la France.

Plusieurs méthodes ont été mobilisées : des observations participantes filmées, des entretiens individuels, des focus groups et des mises en situation des enfants sous la forme d’ateliers. Le recueil de données a été organisé sur une période de deux mois afin de favoriser un climat de confiance.

Les premiers résultats concernent les enfants de moyenne section de maternelle, âgés d’environ quatre ans. Ils mettent en évidence le rôle déterminant du cadre familial. Les pratiques parentales apparaissent comme le principal facteur de socialisation numérique. Les influences du père et de la mère, puis celles des frères et sœurs structurent les usages des enfants et participent à une transmission intergénérationnelle et fraternelle des pratiques.




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Chez les garçons, l’initiation aux jeux vidéo est majoritairement associée à une influence paternelle et fraternelle. Les pères, notamment les plus jeunes, jouent fréquemment avec leurs fils, partageant leurs propres pratiques vidéoludiques. Cette socialisation est souvent genrée : les garçons sont encouragés à jouer à des jeux de combat, de survie ou ils mettent en scène des super-héros. Lorsque le père n’est pas un joueur, les grands frères prennent le plus souvent le relais.

Cette transmission familiale favorise le développement de compétences numériques précoces chez les tout-petits. Certains enfants de quatre ans ont une connaissance fine de jeux vidéo pour adultes et maîtrisent aussi la recherche et l’ouverture d’applications sur smartphone, notamment la navigation sur YouTube.

Une socialisation numérique différenciée selon le genre

Sous-jacente à cette connaissance pratique du smartphone, on constate que les contenus auxquels ces enfants ont accès ne sont pas toujours adaptés à leur âge. Une majorité de garçons joue à des jeux destinés aux adolescents, voire aux adultes. Ces jeux comportent des scènes de violence ou sont associés à des conflits, des guerres avec des scènes de tueries où la mort peut être rachetée selon le jeu.

Ces expositions conduisent les enfants à développer des stratégies d’imitation et d’identification aux figures héroïques, accélérant ainsi leur processus de socialisation vers des codes préadolescents alors qu’ils sont encore dans l’enfance. L’apprentissage du numérique est essentiellement implicite donc, les enfants acquièrent des savoirs expérientiels, c’est-à-dire des compétences construites par la pratique directe, avant même la maîtrise de la lecture.

Les petites filles sont moins concernées par les jeux vidéo. Elles sont davantage tournées vers le visionnage de dessins animés ou l’utilisation d’applications liées à la photographie et à la musique. Les mères encadrent plus fréquemment l’usage du téléphone dans ce cas. Elles définissent les temps d’écran, autorisent certaines applications et accompagnent leurs filles dans leur découverte des outils numériques. Les contenus utilisés sont généralement plus adaptés à l’âge des enfants.

La transmission entre sœurs se manifeste notamment dans l’apprentissage de la prise de photos, de la mise en scène face à la caméra ou de l’écoute de musique. Les filles développent ainsi des compétences liées à l’expression de soi et à la représentation.

Contrairement aux garçons, aucune transmission marquée autour des jeux vidéo n’a été observée entre mères et filles ou entre sœurs. Il en résulte une socialisation numérique fortement différenciée selon le genre, tant dans les contenus que dans les modalités d’accès.

Une grande dextérité technique

Afin d’identifier plus précisément les savoirs des enfants, les chercheuses ont organisé des ateliers de lecture autour d’un album traitant de l’usage du téléphone. Ces échanges ont permis de mettre en lumière les connaissances des enfants concernant les applications et leurs usages.

La prise de photos et le visionnage de dessins animés constituent les usages les plus fréquemment évoqués. Lorsqu’ils manipulent un téléphone, les enfants reconnaissent aisément certaines applications grâce à leurs symboles et à leurs couleurs. L’icône de l’appareil photo est généralement identifiée par la plupart des enfants rencontrés, celle de YouTube est aussi la plus largement connue. La reconnaissance repose principalement sur l’association visuelle entre un pictogramme, une couleur et une fonction.

Les observations révèlent par ailleurs une grande dextérité technique. Les enfants savent balayer les écrans horizontalement et verticalement pour accéder aux différentes pages et applications. Cette gestuelle maîtrisée témoigne d’une autonomie réelle dans l’usage de l’appareil. À quatre ans, certains enfants possèdent déjà des compétences numériques avancées, acquises dans un cadre familial de façon expérientielle.

Ces premiers résultats soulignent l’importance d’un accompagnement parental et éducatif précoce. Car, si le numérique favorise l’autonomie, la créativité et l’accès à de nouvelles formes d’apprentissage, il expose également les enfants à des contenus inadaptés à leur âge et à une éducation familiale genrée.

The Conversation

Nathalie Chapon a reçu des financements de Région Bourgogne Franche-Comté.

Annie Lasne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Photos, jeux vidéo, musique : ces compétences numériques que les enfants développent avant même d’apprendre à lire – https://theconversation.com/photos-jeux-video-musique-ces-competences-numeriques-que-les-enfants-developpent-avant-meme-dapprendre-a-lire-281245

Un argument économique en faveur des règles budgétaires

Source: The Conversation – in French – By François Langot, Professeur d’économie, Directeur adjoint de l’i-MIP (PSE-CEPREMAP), Le Mans Université

Pour réduire le poids de la dette, la France devra-t-elle adopter des règles budgétaires strictes ? Le débat entre les tenants de cette solution et ses opposants doit intégrer la situation réelle des finances publiques. En outre, une règle budgétaire permet au secteur privé d’anticiper à moyen et long terme, quand l’absence de règles produit angoisse et attentisme. Loin d’être une camisole, les règles budgétaires, si elles sont bien pensées, peuvent être d’autant plus efficaces qu’elles renforcent la coordination.


Le débat entre Thierry Breton et Xavier Timbeau pose une question majeure. Le premier promeut une règle budgétaire alors que le second affirme qu’une règle ne remplacera jamais la politique. Les deux ont raison, et pourtant, le débat reste incomplet. Pour dégager les vertus ou les dangers d’une règle budgétaire, encore faut-il regarder les faits.

La France n’a jamais connu plus de deux années successives de désendettement depuis cinquante ans. La France est un cas presque unique parmi les grands pays avancés. La Banque de France rappelle que la dette publique française augmente de façon continue depuis 1974. D’autres pays ont connu des poussées d’endettement, parfois massives. Mais ils ont aussi connu des phases de reflux.

Entre 2013 et 2019, l’Allemagne a vu son ratio de dette continûment se réduire pour finalement diminuer de 21 points de PIB. La Belgique l’a réduit pendant quatorze années de suite (entre 1994 et 2007), le diminuant alors de 51 points de PIB. Durant dix années successives (entre 1995 et 2004), l’Italie a connu un épisode de désendettement lui permettant de réduite son ratio dette sur PIB de 26 points. L’Espagne a réduit sa dette entre 1997 et 2007 de 30 points. Les États-Unis ont également connu une baisse de dix points entre 1997 et 2000. La Suède a engagé un redressement durable depuis sa crise des années 1990. La Suisse a abaissé fortement sa dette depuis l’introduction de son frein à l’endettement en 2003. La Pologne a également connu une baisse après son pic du milieu des années 2010. La France, elle, n’a jamais réussi à enclencher une dynamique durable de désendettement.

Une singularité française institutionnelle

Cette singularité économique s’accompagne d’une singularité institutionnelle. L’Allemagne a un frein à l’endettement de rang constitutionnel. La Suisse aussi. L’Espagne a inscrit la stabilité budgétaire dans sa Constitution et l’a complétée par une règle de dépense. L’Italie dispose depuis 2013 d’un triptyque règle de dépense, règle d’équilibre et règle de dette, lui aussi adossé à une réforme constitutionnelle. La Pologne a un plafond de dette inscrit dans sa Constitution. La Suède s’est dotée d’un cadre cohérent fondé sur un plafond de dépenses, un objectif de solde et une ancre de dette. La Belgique a utilisé successivement plusieurs règles nationales de dépenses, de recettes et de solde.




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Même les États-Unis, sans frein constitutionnel comparable au modèle allemand, disposent de procédures telles que des plafonds de dépenses, des règles imposant le financement de toutes nouvelles dépenses et de règles d’équilibre dans presque tous les États fédérés (FMI pour un descriptif à l’échelle mondiale des règles budgétaires de chaque pays).

L’année prochaine, si tout va bien…

La France, elle, n’a ni frein constitutionnel ni véritable règle nationale de désendettement. Elle a des engagements européens, des lois de programmation, et surtout une habitude : celle de renvoyer chaque année à l’année suivante l’effort qui n’a pas été consenti en pariant sur une croissance qui réduira son endettement.

Dette publique et règles budgétaires

Bien sûr, corrélation n’est pas causalité. Mais quand un pays est, sur un demi-siècle, presque le seul à cumuler hausse continue de sa dette publique et absence de règle budgétaire interne, tandis que ceux qui ont réussi à la réduire se sont souvent dotés d’une règle budgétaire, il devient difficile de soutenir que l’architecture institutionnelle est secondaire.

Une fois ces faits rappelés, le travail de l’économiste est alors d’évaluer si, à effort budgétaire donné, la règle est plus efficace pour contenir la dette publique qu’un ajustement discrétionnaire revoté chaque année, au gré des alternances, des crises et des rapports de force.

L’impact sur les anticipations des agents

Des travaux de l’i-MIP visent à évaluer l’efficacité de l’adoption de règles budgétaires. Une des originalités des méthodes développées à l’i-MIP est de prendre ne considération la formation des anticipations en réponse aux annonces de politique économique. Cela donne à ses méthodes un avantage pour l’évaluation des règles budgétaires, fortement dépendante des changements de comportements qu’elles peuvent induire.

Deux scénarios doivent alors être comparés pour mesurer l’impact d’une règle budgétaire. Pour une même restriction budgétaire pluriannuelle en valeur, le premier scénario introduit des réductions de dépenses perçues par les agents économiques comme une suite de mesures votées annuellement, se succédant les unes aux autres sans engagements à long terme. Le second scénario implémente ces mêmes économies via une règle engageant l’État, dès le premier vote, sur ces mêmes réductions de dépenses. Dans le premier cas, les agents économiques revoient leurs anticipations année après année, alors que, dans le second, ils adaptent de façon durable leurs comportements.

Si tout l’ajustement porte sur la consommation publique, la baisse du ratio dette sur PIB serait plus forte (de 2,1 points après cinq ans) si ces baisses de dépenses étaient implémentées via une règle plutôt qu’avec la possibilité qu’elles soient remises en cause chaque année. Si les économies reposent uniquement sur les transferts aux ménages, le ratio dette sur PIB baisserait de 3,1 points de plus (après cinq ans) avec une règle qu’avec des baisses de dépenses discrétionnairement votées chaque année.

Une meilleure coordination

Comme les décisions économiques reposent en grande partie sur les anticipations, la règle permet de coordonner les agents économiques sur des projets de plus long terme, davantage créateurs d’emploi et de richesse. En revanche, l’incertitude autour des votes « parlementaires » réduit l’amplitude des décisions de tous les acteurs (ménages et entreprises), dans l’attente des futurs votes. Ainsi, lorsque les agents savent qu’une trajectoire de finances publiques sera effectivement tenue, ils ajustent dès aujourd’hui et plus fortement leurs décisions d’épargne, de travail, de prix et de consommation.

Les évaluations de l’i-MIP montrent que la règle réduit non seulement le niveau de la dette mais aussi le risque de dérapage pouvant conduire à de fort niveau de dette. Elle génère aussi davantage de croissance. Le point décisif est là : une règle budgétaire n’est pas une camisole. C’est un dispositif de coordination des anticipations sur le moyen terme, horizon sur lequel se fondent les embauches et les investissements.

Comment concevoir une règle budgétaire ?

Le gouvernement doit conduire sa politique budgétaire en intégrant l’information sur la dette héritée, et pas seulement se donner une cible fixe de déficit public. Une règle budgétaire doit garantir que la dette n’est pas seulement stabilisée en éliminant l’effet boule de neige, mais progressivement ramenée vers une cible. Pour ce faire, le solde primaire doit d’une part couvrir le service de la dette passée, net de la croissance nominale, et d’autre part engager le remboursement de l’excès de dette courante par rapport à sa cible de long terme. Ce besoin de financement est donc proportionnel à l’écart entre la dette courante et sa cible de long terme et a pour fonction de déterminer explicitement le rythme du retour vers le niveau souhaité de dette. L’application concrète de cette règle suppose non seulement de définir ce rythme d’ajustement, mais aussi de préciser une cible de dette, qui sert d’ancrage au retour progressif de la trajectoire budgétaire.

Cette règle indexée sur le niveau hérité de la dette et de son écart à sa cible implique que l’excédent primaire requis décroît avec le ratio de dette : l’objectif n’est donc pas un niveau donné et intangible de solde primaire ou total, mais une règle d’indexation sur le niveau de la dette. Cette règle permet un déficit total équivalent aux gains liés au remboursement d’une dette passée avec des revenus intégrant la croissance nominale d’aujourd’hui, amputés d’un terme de correction, visant à financer le retour de la dette vers sa cible. Si le taux d’intérêt net de la croissance devient négatif, la dynamique de la dette devient suffisamment favorable pour que, même au-dessus de la cible, le retour progressif vers celle-ci puisse demeurer compatible avec un déficit primaire.

France Culture, 2025.

La nécessité d’un plan budgétaire pluriannuel

Aujourd’hui le déficit primaire de l’État français est de 2,9 points de PIB avec un ratio dette sur PIB à 115,6 %. L’application immédiate de la règle décrite ci-dessus nécessiterait de présenter en 2026 un budget excédentaire d’au moins 0,55 point de PIB afin de stabiliser la dette à son niveau d’aujourd’hui. Ensuite, pour que le ratio dette sur PIB passe sous les 100 % dans 20 ans (réduction de l’écart à une cible de long terme fixée à 60 % en accord avec le traité européen), un second excédent de 1,15 point de PIB est nécessaire. L’addition de ces deux composantes de la règle conduit alors à un excédent primaire de 1,7 point de PIB pour 2026. Ainsi, avant même d’engager une réduction de la dette publique, le seul objectif de la stabiliser en une période est certainement irréaliste compte tenu de l’ampleur du déficit actuel. C’est donc un engagement sur un plan budgétaire sur un horizon pluriannuel qui doit garantir la stabilisation, puis le retour vers la cible de long terme. C’est ce type de règle, dans le cadre d’un plan pluriannuel, qui est testée dans les simulations de l’i-MIP et permet d’accroître l’efficacité d’une politique de consolidation.

Thierry Breton a raison sur un point essentiel : un pays ne peut vivre éternellement dans le déni budgétaire. Xavier Timbeau a raison sur un autre : aucun chiffre gravé dans le marbre ne remplacera jamais l’intelligence économique. Mais la conclusion à tirer n’est ni l’austérité constitutionnalisée ni le refus de toute règle. Elle est plus simple, la France a besoin d’une gestion budgétaire crédible et surtout prévisible.

Autrement dit, d’une règle pluriannuelle, transparente, suspendable en cas de choc majeur, mais suffisamment contraignante pour empêcher ce que nous pratiquons depuis cinquante ans : promettre le redressement demain pour éviter de le décider aujourd’hui. Parce qu’elle coordonne les décisions sur un horizon plus long, une telle règle réduit l’incertitude économique, toujours défavorable à l’embauche comme à l’investissement. Et si cette discipline avait été à l’œuvre ces deux dernières années, nous disposerions peut-être aujourd’hui des marges budgétaires nécessaires pour financer un nouveau bouclier tarifaire.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Un argument économique en faveur des règles budgétaires – https://theconversation.com/un-argument-economique-en-faveur-des-regles-budgetaires-280518

Protection de l’enfance : les jeunes peuvent-ils vraiment participer aux décisions qui les concernent ?

Source: The Conversation – in French – By Élodie Faisca, Maîtresse de conférences en sciences de l’éducation et de la formation, Université de Rouen Normandie

D’après les textes sur la protection de l’enfance, les enfants et les adolescents ont le droit de contribuer aux décisions qui les concernent. Dans les faits, leur participation est très inégale. Et si leur parole est effectivement recueillie, elle n’est pas pour autant prise en compte.


La Convention relative aux droits de l’enfant reconnaît aux enfants le droit d’exprimer leur opinion sur toute question les intéressant et d’être entendus dans les procédures administratives ou judiciaires qui les concernent. Pourtant, les rapports publics, les témoignages et les travaux de recherche confirment que les décisions en protection de l’enfance se prennent encore trop souvent pour et sans les enfants.

Comment expliquer ce décalage entre les textes, les pratiques et les expériences des premiers concernés ? Les résultats de cette recherche doctorale montrent que la participation des enfants est un processus complexe, construit dans le temps, à travers des interactions spécifiques, des espaces et des temporalités parfois inadaptés.

Un même enfant peut ainsi connaître des expériences de participation très différentes au cours d’une même intervention, de la non-participation à la participation significative, en passant par la participation symbolique.

Se sentir écouté ou voir sa parole disqualifiée

Entre 2020 et 2023, nous nous sommes intéressées aux expériences vécues par des enfants de 8 à 14 ans, placés et accompagnés au sein des services de l’aide sociale à l’enfance (ASE). Cette recherche a combiné des entretiens avec l’observation d’une succession d’actes professionnels pour plusieurs enfants et permet de comprendre combien la participation des enfants en protection de l’enfance évolue au fil des interactions et des décisions.

Un même enfant peut ainsi vivre, au cours d’une même intervention, des expériences radicalement différentes, oscillant entre la non-participation, la participation symbolique et la participation significative.

Nina et Nathalia ont vécu plusieurs expériences de non-participation avant de pouvoir vivre ce que nous considérons comme une première expérience de participation significative. Dans ces situations, ce n’est pas le fait de voir une décision conforme à leurs opinions qui est important, mais bien de se sentir écoutées, entendues et associées à toutes les étapes du processus décisionnel.

A contrario, tous les enfants rencontrés ont vécu des expériences de non-participation. Ces expériences sont souvent marquées par une absence ou un déficit d’informations (sur leurs droits, les décisions à venir, les enjeux de leur participation…), de rares opportunités de rencontres avec des professionnels, des changements fréquents ou encore des systèmes et pratiques oppressifs envers les enfants.

Entre ces deux extrêmes, d’autres enfants ont connu des situations où leur parole était entendue mais disqualifiée ou, au contraire, invisibilisée par des processus décisionnels morcelés et complexes. Par exemple, les observations d’un processus décisionnel pour Laura pourraient traduire un niveau élevé de participation : le point de vue de Laura est entendu, relayé et sa demande portée et soutenue par le magistrat. Pourtant, elle considère ne pas avoir participé à cette décision.

Ce que nous comprenons à partir de cette expérience, qualifiée de minimale peut s’expliquer par un processus de captation institutionnelle de la parole de l’enfant. Laura ne sait pas si, comment ni auprès de qui sa parole a été relayée et pense que ce n’est pas son avis qui a compté dans la décision prise.

Différents espaces de participation

Certains moments (entretiens, audiences, synthèse) favorisent l’expression, tandis que d’autres la rendent plus difficile. Nous identifions quatre actes professionnels qui influencent l’expérience des enfants.

Les entretiens individuels avec les enfants sont souvent perçus comme un espace privilégié pour recueillir leur avis. Pourtant, le contexte, le contenu et la forme de ces échanges impactent leurs expériences. Les enfants sont souvent contraints par le cadre (lieu, durée, présence d’autres personnes) et peu préparés aux questions posées.

Le contenu des échanges, souvent centré sur les difficultés familiales et suivant la temporalité administrative et judiciaire, laisse peu de place à l’expression de leurs émotions ou de leurs souhaits. Enfin, les formes et les supports pour soutenir l’expression (langage, outils utilisés) ne sont pas toujours apparus adaptés pour faciliter une connexion et une communication avec l’enfant.

Les rencontres pluriprofessionnelles (réunions d’équipe, synthèses, bilans) sont des moments clés des processus décisionnels. Ces espaces permettent de réunir l’ensemble des acteurs professionnels impliqués dans l’intervention, lesquels partagent leurs observations, actions et analyses. Les enfants sont absents de ces instances et, actuellement, il n’existe pas, au sein des services concernés par la recherche, de support ou processus permettant de systématiser le recueil de leurs points de vue en amont et pendant ces échanges.

Pourtant, de récents travaux montrent des effets positifs de la prise de décision partagée et de la participation sur les résultats des décisions. Ces éléments font écho à d’anciennes recherches qui mériteraient d’être poursuivies à propos des effets et du vécu de la présence des enfants aux réunions qui les concernent. La prise en compte de la perspective de l’enfant reste aléatoire et parfois superficielle : même quand il s’exprime, son avis n’est pas encore systématiquement intégré dans les synthèses ou les décisions.

Les écrits professionnels (comptes-rendus, synthèses, projets pour l’enfant) sont des outils importants dans le processus décisionnel. Les enfants sont rarement cités directement dans les textes et, quand c’est le cas, leurs propos peuvent être repris de manière décontextualisée ou découpés. Là encore, ces résultats s’appuient sur et complètent d’autres travaux scientifiques.

Les écrits devraient pouvoir permettre de savoir si et comment l’enfant a été associé au processus, de restituer son opinion sur les propositions ou les décisions et, conformément aux principes de la convention et du cadre juridique, d’accorder à son point de vue le poids qui lui revient eu égard à son âge et à son degré de maturité. Ces documents pourraient devenir des outils de participation s’ils intégraient de manière plus systématique les observations et expressions des enfants, et s’ils étaient partagés avec eux pour validation.

Enfin, le temps de l’audience constitue le dernier moment analysé pour comprendre l’expérience des enfants. Les enfants sont souvent peu préparés au déroulement et au contenu des échanges. Ils ne savent pas toujours qui seront les personnes présentes, comment prendre la parole et ne savent pas, en l’absence de restitution complète des rapports, comment leurs propos pourraient être repris devant l’ensemble des personnes, y compris leurs parents.

Cela n’est pas sans conséquences sur la construction des expériences de participation. Par exemple, Angel, âgée de 9 ans, découvre que ce qu’elle a exprimé au cours d’un entretien a été transmis au juge. La juge s’appuie donc sur le propos d’Angel disant que l’un de ses parents est plus gentil que l’autre. Angel tentera de prendre la parole, constatant la peine provoquée chez son autre parent et se mettra à pleurer en expliquant qu’elle n’a jamais dit ça. En sortant de l’audience, Angel s’adressera avec colère à sa référente en disant « Ça m’a pas du tout aidé ce que vous avez fait ».

Créer des conditions favorables à l’écoute

Les enfants en protection de l’enfance ne vivent pas une, mais des expériences de participation, expériences qui sont interconnectées. Au regard de la gravité des décisions à prendre, de la nécessité de trouver un équilibre entre des intérêts multiples et parfois divergents (de l’organisation, des parents, de l’enfant, du décideur), du coût émotionnel, les prises de décision en protection de l’enfance sont un exercice pénible et complexe.

La participation des enfants est un processus tout aussi exigeant, qui ne peut se réduire au seul recueil du point de vue de l’enfant. Elle exige des espaces sécurisés, des temporalités adaptées, des professionnels formés et des organisations sur lesquelles s’appuyer.

Cette recherche démontre empiriquement que la participation ne se décrète pas mais se construit, jour après jour, dans les interactions et les décisions qui façonnent la vie des enfants. Dès lors la question n’est plus « Pourquoi les enfants ne participent pas ? » mais « Comment les organisations peuvent-elles créer et soutenir les espaces et les processus producteurs des expériences ? ».

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Élodie Faisca a reçu des financements de l’ANRT dans le cadre d’une Cifre.

ref. Protection de l’enfance : les jeunes peuvent-ils vraiment participer aux décisions qui les concernent ? – https://theconversation.com/protection-de-lenfance-les-jeunes-peuvent-ils-vraiment-participer-aux-decisions-qui-les-concernent-280387

Comment « Twin Peaks » a transformé les séries télévisées

Source: The Conversation – in French – By Mehdi Achouche, Maître de conférences en cinéma anglophone et études américaines, Université Sorbonne Paris Nord

L’épisode pilote de la série s’ouvre sur la découverte du cadavre de Laura Palmer. Allociné, ABC

Lorsque Twin Peaks débarque sur les petits écrans états-uniens, le 8 avril 1990, le public est dérouté. Mélange étrange d’intrigue policière, de thriller fantastique et de soap opera, le feuilleton créé par Mark Frost et David Lynch, actuellement rediffusé en France sur Arte, ne ressemble à aucun autre. Pourtant, la série mythique a influencé bon nombre des productions ultérieures de la télévision américaine.


La chaîne ABC prend un gros risque, en 1990, avec Twin Peaks, afin de contrer la montée en puissance des chaînes du câble et de la Fox. De fait, beaucoup de critiques ne croient pas au succès de la série, trop « auteuriste » pour un grand public habitué à Arabesque, Matlock et autres Cosby Show. « Twin Peaks sera-t-elle un succès ? », se demande Entertainment Weekly deux jours avant la diffusion du premier épisode, avant de répondre : « Aucune chance. » – la série est de trop grande qualité… Pourtant, Twin Peaks cartonne dès son pilote, aux États-Unis comme à l’étranger, transformant à jamais la télévision.

La légitimation de la série télévisée

Lynch est reconnu jusqu’alors comme un auteur de cinéma qui reçoit, six semaines à peine après le lancement de la série, la Palme d’or du meilleur film pour Sailor et Lula. Il est très rare à l’époque qu’un cinéaste se compromette à produire une série télévisée, forme souvent perçue comme sans intérêt artistique. La série Alfred Hitchcock Presents date des années 1950, tandis que le mieux que trouve à dire un critique du Décalogue, de Krzysztof Kieślowski, série de dix téléfilms produits pour la télévision polonaise (1988-1989) et remontée ensuite en film, est qu’il s’agit « d’un chef-d’œuvre du cinéma moderne ». Il oublie ainsi un peu vite qu’il s’agit à l’origine d’une œuvre de télévision.

Lynch est un cinéaste respecté depuis Elephant Man (1980) et Blue Velvet (1986). Ce dernier film préfigure déjà Twin Peaks en s’intéressant aux secrets inavouables d’une communauté en apparence parfaite, typique de l’Amérique profonde. La séquence d’introduction du film et le générique de la série offrent des images d’Épinal qui se succèdent en paisibles fondus enchaînés, accompagnées par une musique doucereuse, dénotant une vie idyllique bientôt démentie par leurs intrigues respectives.

Le film jette Kyle MacLachlan, futur agent Cooper, dans une intrigue policière aux relents de films noirs qui gravite – déjà – autour d’un personnage féminin supplicié par le sadisme et l’appétit sexuel d’hommes sans scrupules. Lynch y développe son goût pour l’ironie et le kitsch, clôturant son film de la même façon qu’il ouvre Twin Peaks : un oiseau gazouille à la branche d’un arbre, symbole d’une innocence de carton-pâte.

En se tournant vers la télévision, Lynch en subvertit certes une partie des codes, mais il prouve aussi que le petit écran peut se prêter à des ambitions similaires. Dès 1992, il adapte Twin Peaks au cinéma dans Fire Walk With Me, qu’il présente à Cannes (et qui s’ouvre, bien sûr, sur la destruction d’un poste de télévision). La boucle sera complète lorsque, dix ans plus tard, Lynch échoue à produire un spin-off de Twin Peaks qui aurait suivi les aventures d’Audrey Horne à Hollywood. Il transformera cette idée initiale en film : Mulholland Drive. Avec Lynch, la frontière entre cinéma et télévision a définitivement disparu.

Le récit feuilletonnant et la « mystery box »

Si Lynch vient du cinéma, Mark Frost, co-créateur de Twin Peaks parfois injustement oublié, est un homme de télévision, qui a travaillé trois ans comme scénariste sur Capitaine Furillo (Hill Street Blues, NBC, 1981-1987). Cette série innovait déjà en proposant des intrigues qui s’étendaient sur plusieurs épisodes. Les deux hommes s’en souviendront avec Twin Peaks et son intrigue au long cours, dont chaque épisode est la suite directe du précédent.

Typique du soap, le format est encore rare dans les dramas : Horace Newcombe est parmi les premiers à remarquer l’évolution et à théoriser le « récit cumulatif », au milieu des années 1980. Mais c’est surtout Un flic dans la mafia (CBS, 1987-1990) qui développe la logique feuilletonnante pour un polar. En 1992, Lynch confie à Libération à quel point « l’idée de continuité à la télévision est formidable. Ne jamais dire au revoir… ».

Twin Peaks ouvre ainsi la voie aux thrillers feuilletonnants en forme de puzzle qui se concentrent souvent sur une communauté isolée et les nombreux secrets qu’elle renferme. C’est ce que J. J. Abrams, co-créateur de Lost, qualifie en 2007 de « Mystery Box », ce feuilleton aux récits opaques qui invitent les téléspectateurs à tenter d’en forcer l’ouverture. Et quoi de plus opaque qu’un récit de David Lynch ? Le concept a fait florès depuis, dans X-Files d’abord puis Lost, Yellow Jackets ou Dark parmi tant d’autres.

L’avènement d’Internet renforce l’émergence de ce que le chercheur et essayiste américain Henry Jenkins, spécialisé dans le domaine des nouveaux médias, appelle très tôt une culture participative qui redonne la parole aux fans ne souhaitant plus être des téléspectateurs passifs.

Selon Jason Mittell, spécialiste de la télévision et des médias, ceux-ci deviennent même parfois des « narratologues amateurs » : les premiers posts discutant de Twin Peaks sur le réseau Usenet, précurseur de l’Internet moderne, datent du 16 avril 1990. Un membre, se rappelant Agatha Christie, s’y demande déjà si la ville entière n’a pas commis le meurtre…

Mais Twin Peaks démontre aussi les dangers d’un tel format, les téléspectateurs se lassant peu à peu des méandres d’une narration labyrinthique qui, comme Lynch lui-même, s’intéresse plus aux questions qu’aux réponses. Les choses empirent quand la chaîne force Frost et Lynch à révéler l’identité du tueur et que la série perd son fil rouge. Là encore, Twin Peaks ouvre la voie à de nombreuses déconvenues similaires.

L’ironie et la satire dans Twin Peaks reposent aussi sur la mise en abyme, les personnages regardant un soap opera fictif Invitation to Love.

Le mélange des genres et des tons

Enfin, Twin Peaks mélange allègrement les genres, s’inspirant largement de celui qui est traditionnellement le plus méprisé à la télévision, le soap opera. Les soaps utilisent depuis longtemps la narration feuilletonnante pour tenir leurs spectateurs en haleine, en particulier ceux diffusés en prime time et nommés d’après la ville où se situe l’histoire, comme Peyton Place ou Dallas. Le cliffhanger final de la saison une de Twin Peaks, quand Cooper se fait tirer dessus par un assaillant inconnu, rappelle d’ailleurs Dallas, lorsque la même chose arrive à J.R.

Le mélange détonnant du soap et du récit d’adolescence, du policier et du film noir (Laura Palmer a tout de la femme fatale, Cooper du détective qui révèle la corruption littérale et morale), du fantastique et du conte de fées, est pour beaucoup dans le caractère étrange et baroque de la série. Les embardées surréalistes – et parfois incompréhensibles – de la série sont restées célèbres, Lynch s’inspirant à nouveau largement de la logique des rêves – ou des cauchemars : le même épisode peut ainsi offrir des scènes d’humour absurde ou de pure terreur. Le grand public n’a jamais connu ça.

Une influence durable

Le succès de Twin Peaks incitera beaucoup d’autres séries à combiner des genres et des tons disparates, à commencer par X-Files, qui lui doit beaucoup. Desperate Housewives s’en inspirera également, et choisit même – avant de la remplacer – Sheryl Lee (Laura Palmer) pour jouer la narratrice dont le fantôme commente les vicissitudes d’une communauté soi-disant parfaite. Danny Glover confie avoir voulu faire « Twin Peaks avec des rappeurs » en créant Atlanta.

Bryan Fuller (Dead Like Me, Hannibal) qualifie la découverte de la série « d’expérience religieuse » et avoue :

« Lynch et Twin Peaks influencent tout ce que je fais. »

Matthew Weiner (Mad Men) dit avoir réalisé tout le potentiel de la télévision lorsque, jeune homme, il découvrit Twin Peaks. Noah Hawley, créateur des très lynchiens Legion et Fargo, qualifie sa découverte de la série de « révélation ».

Plus près de nous, la narration, le ton et le style de Severance, dont l’équipe apprend la mort de Lynch en direct lors d’une interview, rappellent énormément la série mythique. Car comme Lynch le remarquait lui-même, depuis quelques années, ce n’est plus le cinéma mais la télévision – ou le streaming – qui propose des histoires « d’art et d’essai ». Là encore, Twin Peaks a montré la voie.

The Conversation

Mehdi Achouche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment « Twin Peaks » a transformé les séries télévisées – https://theconversation.com/comment-twin-peaks-a-transforme-les-series-televisees-280077

Comment se forment les gouttes de pluie ?

Source: The Conversation – in French – By Auguste Gires, Ingénieur en chef des Eaux, Ponts et Forêts, chercheur au laboratoire Hydrology, Meteorology and Complexity (HM&Co), École Nationale des Ponts et Chaussées (ENPC)

Au point de rosée, l’air devient saturé en humidité et les gouttes condensent. Daoud Abismail/Unsplash, CC BY

Dans leur ouvrage Balade sous la pluie, paru en 2025 aux Presses des Ponts, Auguste Gires, ingénieur en chef du corps des Ponts, eaux et forêts, et chercheur au laboratoire Hydrologie, météorologie et complexité de l’École nationale des ponts et chaussées, et Eleonora Dallan, ingénieure en environnement et chercheuse au département Terre, environnement, agriculture et forêts, de l’Université de Padoue en Italie, nous emmènent en promenade pour découvrir un phénomène très courant, mais finalement peu connu : la pluie.

Pour la quatrième « escale » de ce livre-promenade, ils nous expliquent comment se forment physiquement les gouttes de pluie dans les nuages. Extrait.


N’est-il pas surprenant que tous ces cumulus (nuages cotonneux de basse altitude) semblent se former à la même altitude ? En réalité, cela est lié à la façon dont les nuages, et plus largement les précipitations, sont générés. Sur Terre, les conditions de température et de pression permettent à l’eau d’exister naturellement dans trois états : liquide (comme dans les océans, les rivières, ou l’eau du robinet), solide (tel que la glace, la neige, la grêle, la pluie verglaçante), et gazeuse, dans l’air sous forme de vapeur invisible. Les interactions entre ces trois états sont, entre autres, à l’origine de la pluie.

Les noms des nuages

    La plupart des noms de nuages comportent des racines et qualificatifs latins,

    dont l’association donne une indication sur le type de nuage désigné, notamment :

  • STRATUS/STRATO : étendu, couche, continu ;
  • CUMULUS/CUMULO : amas, moutonneux ;
  • CIRRUS/CIRRO : filament, fin ;
  • NIMBUS/NIMBO : porteur de pluie.
  • ALTO : moyen (même si altus en latin signifie « haut ») Par exemple, un altocumulus, est un nuage moutonneux de moyenne altitude.

Tout commence par l’évaporation, c’est-à-dire qu’une partie de l’eau liquide présente à la surface de la Terre s’évapore sous l’action du soleil. La vapeur d’eau se mélange à l’air ambiant près de la surface. Cet air, réchauffé par le soleil, devient plus chaud que celui du dessus. Sa masse volumique devient plus faible que celle de l’air qui l’entoure (on dit qu’il est plus léger dans le langage courant), ce qui facilite sa montée. En effet, les molécules qu’il contient bougent plus vite sous l’effet de la chaleur et occupent alors plus de place, tout en gardant la même masse.

En raison de la baisse de la température avec l’altitude, généralement d’environ 6,5 °C tous les 1 000 mètres, l’air initialement chaud se refroidit progressivement en montant. Il s’avère que la quantité de vapeur d’eau que l’air peut contenir diminue avec sa température (environ 7 % par degré). Dans un air plus froid, les molécules sont plus proches les unes des autres, ce qui réduit l’espace disponible pour d’autres molécules de gaz comme la vapeur d’eau. C’est la relation de Clausius-Clapeyron.

Ainsi, à une altitude donnée, qui dépend de la température et de la quantité initiale de vapeur d’eau, l’air devient saturé et ne peut plus contenir autant de vapeur d’eau qu’au moment de l’évaporation, quand l’air était encore proche de la surface. Les spécialistes appellent cela le point de rosée. Une partie de l’eau se condense et retrouve sa forme liquide d’origine. La formation de ces gouttelettes de nuages se fait généralement autour de noyaux de condensation, comme une poussière, de la glace ou du sel. Elles sont beaucoup plus petites que les gouttes de pluie dont nous avons parlé précédemment, avec une taille proche de 0,02 millimètre. Ces gouttelettes sont si petites que les turbulences de l’air ambiant sont suffisamment fortes pour les maintenir en suspension dans l’air, les empêchant de tomber au sol. Cette concentration de gouttelettes dans l’air forme un nuage. Le processus peut également se produire à température négative, et dans ce cas, le nuage est constitué de petits cristaux de glace.

D’une certaine manière, vous êtes tous témoins de la formation de nuages au quotidien. Profitons justement des températures hivernales. Inspirez, expirez… Vous remarquerez qu’une sorte de petit nuage se forme en expirant. Oui, il s’agit bien d’un petit nuage ! L’air qui sort de vos poumons, chaud et humide, rencontre de l’air plus frais dans l’atmosphère extérieure. Une partie de la vapeur d’eau qu’il contient se condense et forme des gouttelettes.

Le même phénomène est à l’œuvre lorsque vous faites bouillir de l’eau. Juste au-dessus de l’eau chaude dans la casserole, l’air est très chaud et contient beaucoup de vapeur d’eau. En remontant, il rencontre de l’air plus frais et une partie de l’eau se condense en gouttelettes. Ce que vous voyez n’est donc certainement pas de la vapeur d’eau, qui est invisible, mais bien un petit nuage.

La quantité d’eau liquide contenue dans les nuages, soit la teneur en eau liquide, varie fortement en fonction du type de nuages. Elle est exprimée en masse d’eau liquide par unité de volume d’air, en gramme par mètre cube (g/m3). Elle présente une très grande variabilité d’un nuage à l’autre, voire au sein d’un même nuage. Les ordres de grandeur peuvent aller de 0,06 g/m3 pour des nuages non précipitants comme les cirrus, des nuages de haute altitude, à 0,4 g/m3 pour des nuages engendrant des pluies, tels que les stratocumulus,** **qui sont à plus basse altitude. Les valeurs sont plus élevées pour les cumulonimbus, dont il sera question lors de la prochaine escale.

Qu’en est-il de la pluie ? Pour qu’elle se forme, il faut que les gouttelettes contenues dans les nuages grossissent de façon à être suffisamment lourdes pour tomber. Cela se produit principalement grâce à deux processus.

Le premier, le processus Wegener-Bergeron-Findeisen, implique la croissance de cristaux de glace dans des nuages en phase mixte. Ces nuages, caractérisés par des températures négatives, contiennent simultanément de l’eau dans ses trois états : de la glace, de l’eau surfondue (de l’eau en dessous de 0 °C, mais pas encore solidifiée) et de la vapeur d’eau. Dans cet environnement sous-saturé en eau liquide, celle-ci s’évapore rapidement, tandis que la vapeur d’eau se dépose tout aussi vite dans les cristaux de glace, entraînant une croissance soudaine de ces derniers. Le deuxième est la coalescence. Dans les nuages contenant assez de gouttelettes, certaines d’entre elles entrent en collision au cours de leur mouvement, fusionnent et grossissent progressivement.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Comment se forment les gouttes de pluie ? – https://theconversation.com/comment-se-forment-les-gouttes-de-pluie-280285

Comment généraliser l’agroécologie ?

Source: The Conversation – in French – By Julia Le Noë, Chargé de recherches en Sciences de l’Environnement, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Peut-on généraliser l’agroécologie sans perdre en productivité ? Des travaux menés depuis plus de dix ans permettent de répondre par l’affirmative. Ils identifient trois leviers garantissant des rendements suffisants sans engrais chimiques.


L’agriculture biologique est souvent critiquée pour ses rendements plus faibles que ceux de l’agriculture dite conventionnelle. Un irréductible écart de rendement d’environ 30 % en moyenne la condamnerait à n’être qu’une solution de niche pour classes aisées. Nos travaux depuis dix ans montrent que non. Pour comprendre pourquoi, un petit détour par le cycle de l’azote et son histoire s’impose.

Le cycle de l’azote en bref

L’azote est un élément indispensable à toute vie sur terre : il est, après l’eau et le carbone, l’élément le plus abondant dans les organismes vivants, particulièrement dans les protéines et le matériel génétique. Mais dans les sols et les environnements aquatiques (hors organismes vivants), on le trouve en beaucoup plus petites quantités, essentiellement sous forme de nitrate et d’ammonium, les deux formes directement utilisables par les plantes. La rareté de l’azote dans les sols explique que cet élément a longtemps été le principal facteur limitant de la croissance des plantes en agriculture.

Pourtant l’azote constitue 78 % de l’atmosphère, mais il s’y trouve sous forme de diazote, un gaz inerte et pratiquement inutilisable par les plantes à une exception notable : celles des légumineuses (lentilles, haricots, pois, luzerne, trèfle…) qui sont capables d’assimiler ce diazote atmosphérique et de le rendre ainsi disponible dans les sols pour les autres plantes qui leur succèdent.

Un détour historique : de la rareté structurante à l’abondance destructrice de l’azote

La limitation en azote a longtemps été contenue par un couplage étroit entre production et consommation. Ainsi, les urines et les excréments riches en azote du bétail et, dans une moindre mesure, des populations humaines ont permis d’apporter des engrais organiques aux sols sous forme de fumier et de lisier. En Europe, tout au long des 18e, 19e et début du XXe siècle, l’introduction des légumineuses dans les rotations de cultures a également permis une double intensification organique : ces plantes enrichissaient les sols en azote et produisait également du fourrage permettant ainsi une hausse de la densité de cheptel, et partant, des apports de fumier.

Au début du XXe siècle et plus encore après la Seconde Guerre mondiale, une invention vient révolutionner tout cela. C’est l’invention du procédé Haber-Bosch (1909/1913), qui permet de synthétiser des engrais minéraux (nitrate et ammonium) à partir du diazote de l’air. Ce procédé sert d’abord pour la fabrication d’explosifs pendant les deux guerres mondiales, puis pour faire des engrais industriels qui permettent de s’affranchir de la complémentarité entre élevage et culture. C’est ce qui advient dans les pays industriels du Nord et, plus récemment dans une partie des pays des Suds ayant connu la « révolution verte », qui ont ainsi pu massivement augmenter leur production alimentaire avec la généralisation des engrais chimiques.

Cette évolution a cependant plusieurs revers. Elle entraîne une perte d’efficience d’utilisation de l’azote car plus on apporte de l’azote, moins la fraction utilisée par les plantes est importante et plus les pertes vers l’environnement sont grandes. La production d’engrais est par ailleurs très gourmande en énergie et s’accompagne d’émissions de gaz à effet de serre.

Enfin, l’utilisation d’engrais permet le développement de systèmes d’élevage intensifs et de cultures découplés et spécialisés. À l’échelle globale, il en résulte que 40 % des terres arables cultivées (à l’exclusion des prairies naturelles, savanes, steppes et autres espaces agricoles semi-naturelles) sont consacrées à l’alimentation du bétail. De plus, les territoires ultraspécialisés dans l’élevage ou les grandes cultures engendrent des excédents structurels d’azote. Ces excédents de fumier et lisier contaminent les systèmes aquatiques en nitrate (problèmes de potabilisation de l’eau, de biodiversité, d’eutrophisation) et augmentent les émissions d’ammoniac (avec des effets néfastes sur le système respiratoire) et de protoxyde d’azote (puissant gaz à effet de serre, environ 300 fois plus actif que le dioxyde de carbone). L’agriculture à l’échelle globale est ainsi aujourd’hui à l’origine d’environ un tiers des émissions de gaz à effet de serre et constitue le premier facteur de perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore.

L’agriculture biologique : retour vers le futur ?

C’est dans ce contexte que, depuis les années 1970, et plus encore depuis le début des années 2000, l’agriculture biologique est apparue comme contre-modèle à cette agriculture chimique, basée sur les énergies fossiles et l’industrialisation de l’agriculture.

Dans son cahier des charges, l’agriculture biologique bannit les fertilisants chimiques et les pesticides. Baisse des rendements et retour vers le passé donc ?

Loin s’en faut. Car l’agriculture biologique s’appuie sur une connaissance approfondie du fonctionnement des écosystèmes. Elle repose sur des rotations longues (en Europe elles durent en moyenne de cinq à huit ans pour un cycle complet), intégrant plusieurs légumineuses dans le cycle de culture. Plus encore, nos travaux ont montré que, pour des apports totaux d’azote équivalents, les systèmes agricoles biologiques produisent autant, à l’échelle de la rotation de culture, que les systèmes conventionnels. Cela montre donc que l’agriculture biologique peut être intensifiée écologiquement. Mais comment et dans quel contexte ?

Observations empiriques de la relation fertilisation-rendement sur un cycle de rotation. En abscisse, la fertilisation totale en azote sur le cycle de rotation complet (fertilisant minéraux, fixation symbiotique, dépôts atmosphériques, fumier et autres matières organiques exogènes) ; en ordonnée, le rendement à l’hectare sur l’ensemble du cycle de rotation exprimé en kgN-exporté/ha/an. Les données montrent que, pour un même contexte pédoclimatique, les fermes en agriculture biologique et en agriculture conventionnelle se positionnent sur une même courbe caractérisée par un certain potentiel de fertilité, noté ici Ymax. La figure est adaptée de la publication de Billen, Le Noë, Garnier, (2018) dans la revue Science of the Total Environment.
Fourni par l’auteur

Quels leviers pour une transition agro-écologique ?

Nos travaux de recherches ont identifié, testé et validé trois leviers principaux pour nourrir la population en 2050 à différentes échelles, sans augmenter la surface des terres cultivées. Tous sont liés de près ou de loin au cycle de l’azote. C’est là que la vision systémique de l’agroécologie peut être salutaire, en élargissant la réflexion à l’ensemble du système agro-alimentaire (Figure 2).

Le premier levier consiste en une diminution de 16 % des apports protéiques journaliers, en accord avec les recommandations de santé. Selon ces mêmes recommandations, une réduction de 50 % de la consommation de viande et de produits laitiers est explorée avec une augmentation de la part des produits végétaux. Nous avons parfois testé des options plus radicales, végan ou végétarienne à titre exploratoire.

Le deuxième levier réside dans la reconnexion des systèmes d’élevage et de culture, s’affranchissant de l’importation d’aliments pour animaux. Cette reconnexion facilite le recyclage des fumiers et effluents d’élevage vers les terres cultivées réduisant ainsi la dépendance aux engrais azotés de synthèse. Une option supplémentaire, explorée dans certains scénarios, concerne le recyclage des urines humaines, renforçant encore la circularité des flux de nutriments.

Enfin, le troisième levier implique des rotations longues intégrant des légumineuses fixatrices d’azote et l’absence de recours aux engrais azotés et des fertilisants phosphorés minéraux.

Une vision systémique des systèmes de culture insérés dans le système agro-alimentaire. Les trois leviers de changement permettant une transition agroécologique.
Fourni par l’auteur

L’exploration de différentes combinaisons possibles des trois principaux leviers de changement que nous avons envisagés, met en évidence le rôle prépondérant du régime alimentaire comme condition de mise en œuvre et de succès des deux autres leviers.

Plus la demande en produits animaux est réduite plus les marges de manœuvre pour déployer des systèmes agroécologiques sont élevées. Les modifications de régime alimentaire permettent, en effet, de diminuer les besoins de la population humaine et surtout ceux du cheptel. La reconnexion de l’élevage et des cultures conduit à répondre localement aux besoins du cheptel. L’immense majorité des territoires en France et en Europe pourraient ainsi être auto-suffisants tant pour la consommation humaine qu’animale.

Des bénéfices environnementaux immédiats, et partout

Dans tous les contextes où ces scénarios ont été développés, à l’échelle globale en Europe, en France, en Autriche, ou en Chine, nos résultats montrent une réduction de moitié des pollutions aquatiques et atmosphériques par l’azote, ainsi que des émissions de gaz à effet de serre.

Les effets de la généralisation de l’agroécologie seraient donc bénéfiques pour l’environnement. La diminution de la fertilisation azotée s’accompagne aussi d’une hausse marquée de l’efficience d’utilisation de l’azote, c’est-à-dire de la fraction des apports effectivement utile à la production, qui passe de 59 à 76 % dans le cas européen.

À l’échelle globale, nos scénarios montrent que ces leviers sont efficaces partout et que ces changement ne mettent pas en danger la sécurité alimentaire mondiale. Avec un régime alimentaire équitable, sans inégalités alimentaires entre pays du monde, l’introduction des légumineuses et la reconnexion de l’élevage et des cultures, la plupart des régions du monde resteraient excédentaires sans engrais chimiques et pourraient largement subvenir aux besoins des régions déficitaires comme le Maghreb, le Japon, et le Moyen-Orient.

Points de vigilance

Nos simulations montrent toutefois des points de vigilance concernant par exemple le stockage du carbone organique. En effet, la diminution du cheptel et de la fertilisation azotée totale pourraient entraîner une réduction des effluents d’élevage, de la production agricole et, par conséquent, des apports de résidus de culture (pailles, racines), ce qui diminue le stockage du carbone organique des sols. Des travaux expérimentaux menés à l’Inrae ont toutefois montré un stockage du carbone organique significativement plus élevé dans des sols cultivés en agriculture biologique versus conventionnelle, ce qui indique que nous avons pu sous-estimer certains apports de matière organique, notamment racinaires, dans nos exercices de modélisation. Il n’en demeure pas moins une réduction de moitié des émissions de gaz à effet de serre et des pertes d’azote vers les systèmes aquatiques.

Une autre interrogation concerne une possible carence en phosphore, s’il l’on se passe d’engrais phosphoré et s’il est apporté seulement via le recyclage des fumiers ? A minima pour le cas de la France à l’échelle de ses territoires, il existe des stocks de phosphore dans les sols qui permettrait de se passer de tout apport d’engrais phosphoré industriel pendant au moins 50 ans. En effet, l’agriculture française a fait un usage disproportionné des fertilisants minéraux en phosphore (essentiellement importé du Maghreb – Maroc et Tunisie en tête) entre les années 1960 et 1990 conduisant à un enrichissement considérable des sols en phosphore. Cet héritage colonial offre donc des réserves utilisables le temps de mettre en œuvre les changements.

a. Bilan des apports et des pertes de phosphore (P) des sols arables du bassin de la Seine depuis 1950 jusqu’à 2015, puis simulation d’un scénario de transition vers un système agroécologique sans apports de P industriel jusqu’en 2075. b. Évolution du stock de P inerte et de P labile (P Olsen) dans les sols arables. c. Évolution du P labile par rapport à la limite de teneur en P au-dessus de laquelle il n’est plus recommandé d’apporter des engrais phosphorés. Cette figure est construite à partir des données de la publication de Le Noë et al. (2020) dans Env. Res. Letters.
Fourni par l’auteur

Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté

Nos travaux montrent ainsi que les systèmes agro-écologiques ont le potentiel technique pour concilier production alimentaire et forte amélioration des performances environnementales dans des contextes très variés. Alors pourquoi la transition agroécologique n’a-t-elle pas déjà eu lieu ?

Sans doute le problème se trouve-t-il ailleurs, notamment dans la logique socioéconomique des chaînes amont-aval dans lesquelles l’agriculture se trouve insérée, dans les conditions de travail et la rémunération des agriculteurs et dans le poids politique sur l’action publique qu’ont acquis les acteurs qui contrôlent ces secteurs.

Toutefois, ce contexte socioéconomique est aussi une incitation supplémentaire à insuffler de nouveaux espoirs, a fortiori dans la situation actuelle de guerre énergétique et de flambée du prix des intrants. C’est tout le sens à donner à l’exploration des futurs possibles par des approches scientifiques, laissant à l’imagination toute la place qu’elle mérite d’avoir.

The Conversation

Julia Le Noë a reçu des financements des projets SLAM-B (ANR-22-PEXF-0003), PREFALIM (ANR-23-PEXF-0004) du PEPR exploratoire FairCarboN et a bénéficié d’une aide de l’État gérée par l’Agence Nationale de la Recherche au titre de France 2030 portant la référence ANR. Elle a également bénéficié des financements du projet MOBIDYC (ANR-23-ERCB-0006-0) gérée par l’Agence Nationale de la Recherche.

Gilles Billen a reçu des financements du programme PIREN-Seine, un programme public de recherche sur la qualité de l’eau et l’agriculture dans le Bassin de la Seine (https://www.piren-seine.fr/).

Josette Garnier a reçu des financements du programme interdisciplinaire PIREN-Seine (https://www.piren-seine.fr/)

ref. Comment généraliser l’agroécologie ? – https://theconversation.com/comment-generaliser-lagroecologie-280841

L’avenir incertain de la justice négociée appliquée aux entreprises : les CJIP en question

Source: The Conversation – in French – By Maxime Lassalle-Han, Maître de conférences en droit, Université Bourgogne Europe

Le 1er avril dernier, les députés ont voté un amendement visant à supprimer le régime des conventions judiciaires d’intérêt public, une procédure de justice négociée ouverte aux entreprises. Plutôt saluées à l’époque, elles sont davantage critiquées. N’eût-il pas mieux valu les amender plutôt que de les supprimer ? C’est peut-être à cette tâche que va se consacrer la commission mixte paritaire qui se réunit mardi 28 avril.


En 2016, la loi Sapin 2 instaure en France un système de justice négociée applicable aux personnes morales, inspiré du droit américain : la convention judiciaire d’intérêt public (CJIP). Il s’agit notamment de répondre au caractère relativement rare des enquêtes, poursuites et condamnations en matière de corruption et de criminalité financière. Le modèle traditionnel de justice pénale, fondé sur une enquête judiciaire puis un jugement, n’est pas jugé assez effectif.

« Deals de justice »

Un autre modèle de justice est alors envisagé, celui de la justice négociée, inspiré du droit américain et de ses « deals de justice ». Il a l’avantage de permettre d’éviter des enquêtes et procès longs et coûteux. Cette forme de justice a aussi pour intérêt d’inviter les entreprises à se dénoncer à et mettre en place des mécanismes internes visant à prévenir les activités criminelles. C’est ce qui explique que les CJIP, initialement pensées comme un moyen de répondre à la corruption dans les entreprises, aient été étendues à la lutte contre les infractions fiscales et la criminalité environnementale.




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Pour autant, les CJIP, inspirées du modèle américain de justice négociée suscitent, depuis leur naissance, de nombreux questionnements. Le Conseil d’État souligne dès 2016 le risque que l’intervention de la justice perde « sa valeur d’exemplarité » et surtout son objectif de « recherche de la vérité ». De même, la faible « lisibilité de la politique pénale du parquet en matière de mise en œuvre de la convention judiciaire d’intérêt public » est critiquée dans par un rapport parlementaire en 2019.

Alors que la loi Sapin 2 est sur le point de fêter son dixième anniversaire, l’Assemblée nationale a adopté, le 1er avril, un amendement visant à supprimer le régime des CJIP. Cela a entraîné de fortes réactions (presse généraliste, publications spécialisées, ou encore positionnements pour ou contre dans la société civile). C’est l’occasion de se pencher à nouveau sur les enjeux de cette forme particulière de justice

Des sanctions trop faibles ?

L’exposé sommaire de l’amendement voté par l’Assemblée nationale pour supprimer le régime des CJIP fait référence explicite aux Cumex Files, une affaire politiquement sensible, parfois présentée comme le « casse du siècle ». Le Parquet national financier, saisi dès 2018 sous l’angle de la fraude fiscale et du blanchiment de capitaux, a déjà signé deux CJIP dans cette affaire : la première avec le Crédit agricole fin 2025, et la deuxième avec HSBC tout début 2026. C’est cette deuxième convention qui est jugée excessivement favorable à la banque par les députés. Le montant de l’amende – environ 270 millions d’euros – est en effet relativement faible, si l’on considère que les amendes imposées peuvent être beaucoup plus lourdes lorsque la justice pénale traditionnelle s’intéresse à des banques dans des affaires de fraude fiscale.

Ce n’est pas la première fois qu’une telle critique est adressée aux CJIP. Cela avait déjà été le cas, suite à la fameuse affaire LVMH, critiquée notamment pour l’absence de prise en compte des intérêts des victimes. Cela avait aussi été le cas dans l’affaire Nestlé. Une commission d’enquête sénatoriale avait alors critiqué l’opportunité de la convention et surtout le faible montant de l’amende. Toutefois, cette commission n’avait préconisé que l’adoption de règles plus claires visant à encadrer les CJIP en matière environnementale, et non leur suppression.

Une faveur ou une incitation à coopérer ?

Le reproche adressé aux CJIP par les députés est implicitement fondé sur l’idée que les sanctions encourues auraient été plus importantes si une procédure normale avait été suivie. Il faut toutefois nuancer et rappeler la finalité de ces conventions. Le recours aux CJIP est bien une faveur vis-à-vis des entreprises, mais il s’agit de les inciter à coopérer avec la justice, notamment en se dénonçant, et en mettant en œuvre des procédures effectives visant à détecter et prévenir les actes criminels en leur sein.

Le recours aux CJIP est ainsi conditionné (via circulaires et lignes directrices). Le parquet doit en principe constater l’absence d’antécédents de la personne morale, un certain degré de coopération de la part de l’entreprise et de ses dirigeants, et enfin la remise de manière proactive d’informations permettant d’identifier les personnes physiques responsables des infractions pénales en cause.

Si les faits sont graves ou si les entreprises ne coopèrent pas, c’est une autre voie qui doit être suivie, et donc éventuellement le renvoi vers un tribunal correctionnel. Dans l’affaire des Cumex Files, le recours à des CJIP et la faiblesse des amendes s’agissant du Crédit Agricole et de HSBC s’expliquent ainsi probablement par la plus grande coopération de ces banques par rapport aux autres banques impliquées dans cette affaire, qui pourraient, quant à elles, faire l’objet de sanctions plus lourdes.

Malgré cela, le parquet dispose de marges de manœuvre significatives pour décider d’avoir recours à une CJIP. Le juge chargé de valider a posteriori l’accord passé entre le parquet et l’entreprise ne met pas en œuvre un contrôle approfondi de l’opportunité de cette procédure, même s’il peut notamment contrôler « la proportionnalité des mesures prévues aux avantages tirés des manquements ». L’étendue de ce contrôle semble moindre que celle qui s’applique pour d’autres formes de justice négociée, et notamment la comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC), qui peut être rejetée notamment si les intérêts de la société justifient une « audience correctionnelle normale ».

Euronews 2020.

Affaire franco-états-unienne ?

Les CJIP avaient pour principal objectif de répondre aux critiques adressées à la France s’agissant du faible nombre de poursuites et de condamnations d’entreprises françaises pour corruption. Une réponse fondée sur des mécanismes négociés devait permettre aux entreprises françaises de trouver une solution en France plutôt que d’être inquiétées seulement aux États-Unis.

La portée dite extraterritoriale du droit pénal américain, adossée à un activisme important des autorités américaines, avait en effet conduit de nombreuses entreprises françaises ayant commis des faits de corruption d’agent public étrangers à être sanctionnées aux États-Unis et non en France. De ce point de vue, les CJIP sont un succès.

Les CJIP ont permis de sanctionner davantage d’entreprises. La CJIP signée dans l’affaire Airbus a aussi montré que les États-Unis n’étaient plus les seuls gendarmes du monde : l’entreprise a certes payé des amendes aux États-Unis mais, bénéficiant aussi d’une CJIP, l’essentiel de l’amende a été payé en France.

Des modalités à revoir ?

Ces succès ponctuels ne signifient pas que cette forme de justice négociée, et les sanctions qui vont avec, soient incontestablement les instruments les plus effectifs dans la lutte contre toutes les formes de criminalité économique. En droit américain aussi l’opportunité du recours à la justice négociée en matière de droit pénal des affaires est discutée.

À côté du montant des sanctions, d’autres enjeux sont importants. À l’étranger comme en France, l’articulation entre la responsabilité pénale de la personne morale et celle des personnes physiques pose notamment problème. Une autre question est celle de la prise en compte des tiers dans les négociations entre procureurs et entreprises. Ce n’est ainsi peut-être pas tant le principe de la justice négociée que les modalités de sa mise en œuvre qui posent problème.

The Conversation

Maxime Lassalle-Han ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’avenir incertain de la justice négociée appliquée aux entreprises : les CJIP en question – https://theconversation.com/lavenir-incertain-de-la-justice-negociee-appliquee-aux-entreprises-les-cjip-en-question-281267