Quand le Venezuela battait les États-Unis à l’OMC

Source: The Conversation – in French – By Shérazade Zaiter, Auteure | Juriste | Conférencière, Université de Limoges

Un retour sur un épisode aujourd’hui oublié, celui de la victoire du Venezuela contre les États-Unis, au milieu des années 1990, devant l’organe de règlement des différends de l’OMC, permet d’appréhender l’évolution qu’a connue l’ordre international au cours de ces trente dernières années.


Dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026, les forces armées états-uniennes ont capturé le président vénézuélien Nicolas Maduro au palais de Miraflores, à Caracas. Dans la foulée, Donald Trump annonçait que les États-Unis dirigeraient temporairement le Venezuela, le temps de permettre l’installation d’un gouvernement favorable à Washington. Il s’en est ensuite félicité sans détour : l’objectif de l’opération était l’accès au pétrole vénézuélien, appelé selon lui à être exploité par les grandes compagnies américaines.

Cette séquence, largement commentée, soulève de graves questions vis-à-vis du droit international. Mais elle invite aussi à une interrogation plus fondamentale : qu’est-ce qu’une victoire dans les relations internationales ? Et si nous nous trompions sur ce que signifie « gagner » ?

Revenons trente ans en arrière, à une époque où le Venezuela affrontait déjà les États-Unis sur un terrain stratégique : celui de l’énergie. La bataille ne se déroulait pas à Caracas, mais à Genève.

David contre Goliath, ou l’art de combattre les géants

Dans La loi David et Goliath, paru en 2013, l’essayiste canadien Malcolm Gladwell invite à repenser les conflits asymétriques. Selon lui, les situations de désavantage apparent peuvent se transformer en sources de force, précisément parce qu’elles obligent à inventer d’autres stratégies.

Les géants, écrit-il, ne sont pas toujours aussi puissants qu’ils le paraissent ; leurs atouts peuvent devenir des faiblesses. À l’inverse, la position du plus faible peut ouvrir des opportunités inattendues.

Cette grille de lecture éclaire singulièrement un épisode aujourd’hui largement oublié de l’histoire du droit international commercial : l’un des tout premiers différends traités par l’Organe de règlement des différends (ORD) de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Une affaire fondatrice : le Venezuela contre les États-Unis

L’OMC entre officiellement en fonctions le 1ᵉʳ janvier 1995, avec une innovation majeure : un mécanisme de règlement des différends juridiquement contraignant, destiné à remplacer les rapports de force commerciaux par des règles communes et opposables.

Quelques semaines plus tard, le 23 janvier 1995, le Venezuela saisit l’Organe de règlement des différends. Le pays est dirigé depuis 1994 par Rafael Caldera Rodriguez, figure de la démocratie vénézuélienne d’avant Chavez (qui lui succédera à la présidence en 1999), dans un contexte où Caracas et Washington entretiennent encore des relations diplomatiques et économiques relativement normales, fondées sur l’interdépendance énergétique et le respect des cadres multilatéraux.

Washington applique alors des normes environnementales plus strictes à l’essence importée qu’à l’essence raffinée sur son territoire, ce que Caracas considère comme une discrimination déguisée contraire au principe de « traitement national » selon lequel un produit importé ne doit pas être traité moins favorablement qu’un produit national similaire.

Washington invoque la protection de l’environnement et de la santé publique, estimant que ses mesures sont justifiées par les exceptions prévues par les accords de l’OMC. En janvier 1996, le groupe spécial donne raison au Venezuela, rejoint entre-temps par le Brésil. Les États-Unis font appel, mais l’organe d’appel confirme l’essentiel des conclusions. Contraints par la décision, ils modifient leur réglementation en 1997.

L’OMC et l’ORD : un pari sur la paix par le droit

La création de l’OMC reposait sur une conviction forte : le commerce international, encadré par des règles communes et arbitrées par des institutions indépendantes, pouvait contribuer à la stabilité et à la paix. Le cœur juridique de ce projet est l’Organe de règlement des différends (ORD).

Pour la première fois, les États acceptent un mécanisme quasi juridictionnel, obligatoire, doté de délais contraignants et d’une possibilité de sanction en cas de non-exécution. L’ORD n’est pas parfait, mais il introduit une rupture majeure : la substitution du droit au rapport de force dans la gestion des conflits commerciaux.

Le différend entre le Venezuela et les États-Unis incarne cet esprit fondé sur l’égalité juridique formelle des États, indépendamment de leur puissance économique ou militaire.

Le lent effritement du multilatéralisme

Depuis une quinzaine d’années, les règles du commerce international sont de plus en plus ouvertement contournées. La Chine subventionne massivement ses filières stratégiques ; l’Union européenne recourt à un protectionnisme non tarifaire fondé sur les normes ; les États-Unis bloquent le fonctionnement de l’Organe d’appel de l’OMC. En façade, tous continuent de défendre le multilatéralisme. Dans les faits, presque plus personne ne le respecte pleinement.

Le retour de Donald Trump au pouvoir a accéléré cette dynamique. Dès l’été 2025, l’administration américaine impose des surtaxes douanières massives à l’Inde, pourtant présentée comme un partenaire stratégique clé dans la rivalité avec la Chine, mais aussi, à d’autres alliés ou partenaires majeurs, du Mexique à l’Union européenne, en passant par la Corée du Sud, et assume une politique commerciale « à la carte », fondée sur le rapport de force.

Le tournant protectionniste américain

Ce modèle a toutefois toujours été accepté par Washington de manière instrumentale. Tant que l’OMC servait ses intérêts stratégiques, en ouvrant des marchés, en diffusant les normes du capitalisme libéral, en stabilisant les relations économiques internationales, elle était tolérée, voire soutenue. Mais dès lors que le droit commercial a commencé à contraindre la marge de manœuvre américaine, le discours a changé.

L’OMC est accusée d’atteinte à la souveraineté américaine, d’inefficacité et de complaisance envers la Chine. Le blocage délibéré de la nomination des juges de l’Organe d’appel, paralysant le système de règlement des différends, marque un tournant décisif : Washington ne cherche plus à réformer le droit commercial multilatéral, mais à l’empêcher de fonctionner lorsqu’il devient contraignant.

Ce rejet s’inscrit dans une revendication assumée du protectionnisme, présenté comme un instrument de puissance et de sécurité nationale. Cette logique n’a rien de nouveau et ses contradictions ont été mises en lumière dès le XIXe siècle. En 1845, dans sa célèbre Pétition des fabricants de chandelles, Frédéric Bastiat tournait en dérision les raisonnements protectionnistes en imaginant des producteurs de chandelles demandant au législateur d’interdire la lumière du soleil, trop concurrentielle…

Le Venezuela, laboratoire d’un monde sans règles

L’opération menée contre le Venezuela en ce début d’année 2026 s’inscrit dans une stratégie beaucoup plus large. De nombreux analystes estiment que derrière le discours sur la démocratie et les souffrances du peuple vénézuélien se dessine un objectif géostratégique clair : couper un maillon essentiel de l’approvisionnement énergétique chinois. Pékin absorbait jusqu’à 80 % du pétrole du Venezuela et avait massivement investi dans ses infrastructures. En neutralisant Caracas, Washington frappe indirectement son principal rival stratégique.

Dans cette perspective, le droit international devient superflu, voire encombrant. La violation de la souveraineté vénézuélienne est cohérente avec une stratégie d’endiguement de la Chine qui passe par l’affaiblissement de ses partenaires, qu’il s’agisse du Venezuela, de l’Iran ou, demain, d’autres États jugés stratégiques.

Les réactions internationales confirment ce basculement. L’Union européenne, pourtant prompte à se présenter comme la gardienne de l’ordre juridique international, n’a pas formulé de condamnation explicite de l’opération américaine. Les déclarations, prudentes et ambiguës, traduisent une résignation : l’ordre international fondé sur des règles communes n’est plus la priorité. L’essentiel est désormais de rester dans le camp du plus fort.

Que signifie « gagner » dans les relations internationales ?

Il serait pourtant trompeur de lire l’épisode du milieu des années 1990 comme une parenthèse enchantée où le droit international aurait, par nature, triomphé de la puissance. L’ordre juridique issu de 1945 n’a jamais été extérieur aux rapports de force. Il en est au contraire le produit. Ces règles ont été acceptées, et parfois promues, par les grandes puissances parce qu’elles correspondaient à leurs intérêts stratégiques du moment : stabiliser l’économie mondiale, sécuriser les échanges, contenir les conflits dans des cadres prévisibles.

La victoire du Venezuela devant l’OMC n’était donc pas une victoire contre la puissance américaine, mais une victoire rendue possible par un système que Washington jugeait alors utile.

Trente ans plus tard, ce n’est pas tant le droit international qui a disparu que le compromis politique qui le rendait opérant. Lorsque le droit cesse de servir la stratégie dominante, il devient un obstacle à contourner. En 1995-1997, le Venezuela a gagné un différend commercial face aux États-Unis. En 2026, les États-Unis ont gagné un accès direct aux ressources pétrolières vénézuéliennes. Mais à quel prix ?

Le prix est celui de l’érosion accélérée des règles communes, de la banalisation de la force brute et de l’installation durable d’un monde plus instable, où chaque victoire tactique fragilise un peu plus l’ordre global. Si nous nous trompons aujourd’hui sur ce que signifie « gagner », c’est peut-être parce que nous confondons la domination immédiate avec la victoire durable.

Le droit international n’a jamais aboli les rapports de force ; il en a été une mise en forme, imparfaite mais stabilisatrice. Ce que nous avons perdu, en renonçant à cette contrainte volontaire, ce n’est pas seulement un idéal juridique abstrait, mais un outil concret de régulation qui permettait encore aux David d’affronter les Goliath autrement que sur le champ de bataille.

Le droit ne triomphe jamais seul. Mais sans lui, la victoire cesse d’être autre chose qu’un rapport de prédation temporaire, et le monde, un espace où, à terme, plus personne ne gagne vraiment.

The Conversation

Shérazade Zaiter ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand le Venezuela battait les États-Unis à l’OMC – https://theconversation.com/quand-le-venezuela-battait-les-etats-unis-a-lomc-273245

Les plantes aussi ont un microbiote – pourrait-on s’en servir pour se passer de phytosanitaires ?

Source: The Conversation – in French – By Cécile Monard, Chargée de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Les plantes sont en contact tellement étroit avec des microorganismes que l’on parle de symbiose, et qu’on ne peut envisager l’évolution des unes sans les autres. Gaudenis/Unsplash, CC BY

Les plantes et leur microbiote – tout comme les humains et leur microbiote –échangent du matériel génétique. En étudiant cette forme de communication entre les partenaires d’une symbiose, des scientifiques montrent comment les racines peuvent favoriser l’accès aux nitrates présents dans le sol – une ressource indispensable à la croissance des plantes. Ils et elles explorent aussi l’hypothèse que ce langage permette de lutter contre les pathogènes.


Depuis une dizaine d’années, une nouvelle vision des organismes s’impose. Les êtres humains, les animaux et les plantes ne peuvent exister sans leur association avec une myriade d’espèces de microorganismes qui constituent leur microbiote et qui leur apportent des fonctions biologiques complémentaires à leur hôte.

Par exemple, les champignons « mycorhiziens » prolongent les fonctions racinaires des plantes. Ils leur permettent notamment d’explorer le sol et ses ressources ; et apportent une fonction protectrice contre les pathogènes grâce à leur capacité à synthétiser des fongicides et des antibiotiques.

Cet ensemble « hôte et microbiote » forme ce que l’on appelle l’« holobionte », et il est maintenant admis qu’il s’agit d’une unité évolutive et fonctionnelle à prendre en compte dans son ensemble.

Cette nouvelle vision des organismes, non plus comme des individus uniques mais comme des métaorganismes, implique l’existence d’un dialogue entre les différents partenaires de cet ensemble complexe – que nous nous efforçons aujourd’hui de décoder.

Un nouveau langage, fondé sur le transfert de « code génétique » au sein des êtres vivants

Au sein des êtres vivants, différents mécanismes de communication sont connus, permettant le transfert d’informations à différentes échelles de l’organisme. Il peut s’agir d’échanges d’ions, comme le calcium ou le potassium entre les cellules, de signaux électriques à travers nos neurones ou encore le transport d’hormones dans le sang, comme l’insuline qui régule la glycémie en fonction de notre régime alimentaire.

Il existe même des petites protéines ou des peptides capables de voyager entre les organes, qui peuvent par exemple être impliqués dans l’immunité. Un cas très étudié est celui de la systémine, produite par les feuilles de plantes blessées. Ce peptide est transféré à d’autres organes pour induire des mécanismes de défense dans la plante entière.

En plus de cet arsenal de dialogues moléculaires, une autre voie de communication a été découverte en 1993 et a révolutionné le domaine de la communication chez les organismes vivants. Elle est basée sur l’échange de matériel génétique, composé de mini-séquences appelées « microARN », entre différentes cellules et/ou organes d’un même individu.

Initialement observée chez un nématode (un ver microscopique), cette découverte a ensuite été généralisée à d’autres animaux, aux êtres humains et aux plantes. Elle a donné lieu à l’attribution du prix Nobel de médecine 2024 à Victor Ambros et Gary Ruvkun.

Les premières recherches ont montré que ces microARN sont des intermédiaires de communication impliqués dans la majorité des processus biologiques, depuis l’embryogenèse jusqu’au vieillissement, et affecte notamment l’immunité et la résistance des organismes aux contraintes environnementales.

Un langage aussi utilisé entre différents êtres vivants

Depuis une dizaine d’années, nous savons également que ces microARN sont impliqués dans le transfert d’information entre différents individus – ce que l’on peut qualifier de communication.

En particulier, les microorganismes du microbiote et leur hôte échangent du matériel génétique. Ceci est particulièrement surprenant car, en général, le matériel génétique (ADN) ou l’intermédiaire de ce matériel (ARN) ne sont pas très mobiles entre cellules et a fortiori entre cellules d’individus et d’espèces différents !

Néanmoins, l’étude du microbiote intestinal des mammifères a bien mis en évidence en 2016 l’implication de microARN produits par les cellules épithéliales du tube digestif de l’hôte, dont le but est d’exercer une pression de sélection du microbiote intestinal bénéfique et de reprogrammer le fonctionnement de ce dernier.

De la même façon, nous avons montré que les racines des plantes influencent le fonctionnement de leur microbiote. Celui-ci, par son rôle dans l’assimilation des nutriments, présente des similitudes avec le système digestif des animaux.

Pourquoi ce « langage » est important pour une agriculture en transition

En 2024, nous avons également montré (Brevet FR3147485 du 11/10/2024) que des microARN de plantes pouvaient réduire la compétition de ses dernières avec certains microorganismes présents dans le sol à proximité de leurs racines pour l’accès aux nitrates, une ressource vitale pour les végétaux souvent apportée par les engrais minéraux ou les épandages de lisier et fumier.

De plus, dans le cas de certains stress environnementaux ou bien d’infections par les pathogènes, l’expression des microARN est perturbée et on assiste à un développement anarchique, ou déséquilibre, du microbiote – on parle de « dysbiose ».

Il est concevable d’agir sur le « langage » entre microbiote et racines pour moduler la réponse des plantes aux changements environnementaux, notamment en contexte agricole. Par exemple, l’utilisation de microARN naturellement produits par les plantes pourrait aider ces dernières à recruter un microbiote bénéfique, et leur permettre de se défendre des pathogènes, de résister aux stress environnementaux liés au changement climatique ou encore de faciliter leur nutrition ; ce qui pourrait permettre de limiter notre dépendance aux engrais minéraux et aux produits phytosanitaires délétères pour l’environnement.

Nous espérons que ces pratiques fondées sur l’application de microARN mimant ceux naturellement produits par les plantes puissent constituer une nouvelle porte d’entrée vers une agriculture durable et respectueuse de l’environnement sans avoir recours à l’introduction de gènes exogènes dans le génome des plantes, ce qui crée des organismes génétiquement modifiés, qui sont l’objet de controverses dans notre société.


Le projet Deciphering plant-microbiome interactions to enhance crop defense to bioagressors est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR) qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Cécile Monard a reçu des financements de CNRS, CMI Roullier, OSERen

Abdelhak El amrani a reçu des financements de la région de bretagne, CNRS, Europe, ANR.

ref. Les plantes aussi ont un microbiote – pourrait-on s’en servir pour se passer de phytosanitaires ? – https://theconversation.com/les-plantes-aussi-ont-un-microbiote-pourrait-on-sen-servir-pour-se-passer-de-phytosanitaires-266429

Parcoursup : comment faire le « bon » choix d’orientation, ou le défi d’accompagner les lycéens

Source: The Conversation – France (in French) – By Chloé Pannier, Doctorante en Sciences de l’éducation et de la formation, Nantes Université

À partir du 19 janvier 2026, les lycéens peuvent s’inscrire sur la plateforme nationale Parcoursup pour déposer leurs candidatures auprès d’établissements d’enseignement supérieur. Ce cheminement personnel les confronte à des normes et à des attentes sociales souvent sources d’anxiété. En quoi l’accompagnement des candidats est-il un défi pour les familles comme pour le monde enseignant ?


Chaque année, Parcoursup revient au cœur du débat. Autour de cette plateforme sur laquelle les lycéens déposent leurs candidatures auprès des établissements d’enseignement supérieur se cristallisent nombre des tensions qui traversent l’école française. La procédure d’orientation post-bac constitue surtout une épreuve sociale qui mobilise simultanément élèves, familles et équipes éducatives.

À partir de travaux croisant plusieurs enquêtes qualitatives (entretiens auprès d’élèves, de parents, de professeurs principaux, de psychologues de l’éducation nationale, et observations dans des commissions d’examen des vœux), nous proposons d’éclairer ce que produit concrètement Parcoursup dans la vie lycéenne : stress, malentendus, redéfinition des rôles éducatifs et montée des logiques stratégiques.

Une procédure technique devenue une expérience morale

Pour les lycéens, Parcoursup ne représente pas qu’un ensemble de démarches administratives ; il s’agit d’un moment décisif de leur parcours personnel, rythmé par différentes étapes, de la formulation des vœux à la publication des réponses. Cette temporalité crée un climat particulier où s’entremêlent injonction à l’autonomie, pression à la performance et nécessité de faire des choix engageants à 17 ans ou à 18 ans.

Les élèves décrivent une procédure marquée par l’attente, l’incompréhension du fonctionnement de l’algorithme et la crainte de faire « le mauvais choix ». Pour certains, Parcoursup confirme ou infirme l’image qu’ils se font d’eux-mêmes d’un point de vue scolaire, provoquant un sentiment de déclassement lorsque les réponses sont jugées décevantes.

Ces expériences individuelles renvoient à des enjeux collectifs : la massification scolaire, la hiérarchisation des filières ou encore la valeur persistante du diplôme dans les trajectoires sociales.

L’orientation devient ainsi une « épreuve morale », pour reprendre les mots du sociologue Danilo Martuccelli : il s’agit d’un dispositif où les individus se confrontent à des normes, des attentes et des défis qui les dépassent.

Dans les familles, de l’accompagnement stratégique à l’anxiété généralisée

Si Parcoursup concerne au premier plan les élèves, les parents occupent une place centrale dans la procédure. Les résultats de nos recherches montrent que les familles les plus dotées en capital culturel s’engagent très tôt dans des démarches de comparaison, de recherche d’informations et de sélection des « bonnes formations ». Elles mobilisent salons, portes ouvertes, réseaux personnels et compétences rédactionnelles.

Si elles s’investissent aussi dans la procédure, les familles populaires le font selon des modalités plus limitées : soutien moral, aide technique, relecture orthographique. Ces écarts témoignent d’une inégale familiarité avec les attendus scolaires et les codes implicites de la procédure.

Toutefois, un élément apparaît transversal : l’anxiété parentale. Les résultats de Parcoursup sont fréquemment interprétés comme une forme d’évaluation indirecte du travail éducatif réalisé au sein de la famille. Plusieurs parents rencontrés disent avoir eu le sentiment d’être « jugés » lorsque les réponses obtenues ne correspondaient pas à leurs attentes, même lorsque leurs enfants avaient de bons résultats.




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Contester les verdicts de Parcoursup : les parents en première ligne ?


Cette dimension affective est renforcée par la perception d’un système perçu comme opaque ou arbitraire. L’incompréhension de l’algorithme, l’absence de communication standardisée entre établissements et les variations locales des critères nourrissent un sentiment d’incertitude. Parcoursup devient ainsi, pour les familles, une épreuve domestique, un moment de mobilisation mais aussi de mise en tension.

Les enseignants de lycée face à un rôle flou et ambigu

Les professeurs principaux et les équipes pédagogiques se retrouvent également en première ligne. Si la majeure partie des enseignants interrogés estiment que l’accompagnement à l’orientation relève des psychologues de l’Éducation nationale (PsyEN), dans les faits, ce sont plutôt les professeurs principaux qui assurent la majorité du suivi en raison non seulement du renforcement de leur mission d’orientation depuis la loi « Orientation et réussite des étudiants » de 2018, mais aussi faute de ressources suffisantes et de PsyEN dans les établissements.

Inscriptions universitaires : l’éternel parcours du combattant (Franceinfo INA, avril 2021).

Les enseignants interrogés décrivent une mission complexe, marquée par un mandat flou et des injonctions contradictoires. D’un côté, ils doivent répondre à des prescriptions institutionnelles : harmonisation des pratiques, appropriation de la plateforme, organisation des semaines de l’orientation. De l’autre, la relation avec les élèves sollicite une dimension plus expressive : écoute, soutien émotionnel, aide à la construction d’un projet, gestion des inquiétudes.

Cette tension se manifeste particulièrement lorsque les enseignants se sentent démunis face au manque de formation ou aux évolutions rapides de la procédure. Certains développent des stratégies d’accompagnement très poussées, parfois au-delà de leur rôle formel, tandis que d’autres adoptent une posture plus distante pour éviter la surcharge ou les malentendus avec les familles.

Plus largement, Parcoursup met en lumière des malentendus école-familles en raison des attentes implicites de réflexivité et d’autonomie du côté de l’école, et des attentes plus concrètes ou protectrices du côté des parents. Ces décalages peuvent générer incompréhension, frustrations et parfois même des conflits.

Un terrain où se rejouent les inégalités scolaires

Les inégalités scolaires n’attendent évidemment pas Parcoursup pour faire des différences, mais la procédure les rend visibles et parfois les amplifie. Le recours inégal aux ressources d’information, l’aisance variable dans la formulation d’un projet, la maîtrise des codes rédactionnels des « projets de formation motivés » ou la connaissance de la hiérarchie des formations structurent fortement les trajectoires.

Ces écarts renvoient à ce que les sociologues appellent des malentendus socioculturels. L’école attend des élèves (et de leurs familles) des compétences implicites : aptitude à se projeter dans l’avenir, capacité à se raconter, mobilisation stratégique, autant de compétences qui ne sont pas également partagées. Ce décalage explique en partie les incompréhensions ou les réactions divergentes face au verdict de la plateforme.

Plutôt que de considérer Parcoursup uniquement comme un outil technique, il importe de comprendre comment cette procédure reconfigure les relations entre école, familles et élèves. À travers elle se jouent des enjeux de justice scolaire, d’accompagnement, de communication et de reconnaissance des différents acteurs.

Parcoursup ne fait que traduire un système scolaire compétitif et sélectif où chacun tente de trouver sa place dans un système perçu à la fois comme indispensable et comme source de tensions. En ce sens, la plateforme ne fait que mettre en lumière les défis plus larges de l’orientation dans une école massifiée, sélective et traversée par de fortes attentes sociales.

The Conversation

Chloé Pannier a reçu des financements durant son contrat doctoral financé dans le cadre d’un projet lauréat d’un PIA3.

Alban Mizzi a reçu des financements du PIA3 ACCES – ACCompagner vers l’Enseignement Supérieur.

ref. Parcoursup : comment faire le « bon » choix d’orientation, ou le défi d’accompagner les lycéens – https://theconversation.com/parcoursup-comment-faire-le-bon-choix-dorientation-ou-le-defi-daccompagner-les-lyceens-271875

Ursula K. Le Guin, l’autrice de science-fiction qui nous invite à réinventer le monde

Source: The Conversation – France (in French) – By Aurélie Thiria-Meulemans, Maîtresse de conférences en littérature anglophone, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Ursula K. Le Guin en 2009. Marian Wood Kolisch, Oregon State University., CC BY-SA

Alors que Rennes (Ille-et-Vilaine) s’apprête à donner son nom à une rue et que la chanteuse Rosalia la cite en interview, Ursula K. Le Guin, disparue il y a six ans, nous a laissé une œuvre qui alimente plus de réflexions et de discussions que jamais, débordant largement les contours des littératures dites de l’imaginaire. De l’utopie anarchiste des Dépossédés à l’école des sorciers de Terremer en passant par les pérégrinations des ethnographes intergalactiques du Cycle de l’Ekumen, les mondes de fiction de Le Guin et leur philosophie nourrie de taoïsme continuent de nous proposer des manières alternatives de penser la crise et de concilier l’inconciliable.


Fille d’anthropologues et autrice multiprimée de romans de science-fiction et de fantasy, l’autrice américaine Ursula K. Le Guin (1929-2018) porte sur le monde un regard venu de loin. Aux yeux de l’autrice, inspirée depuis son enfance par la pensée taoïste (elle publie en 1997 sa propre traduction du Daodejing), les sociétés occidentales contemporaines et les récits glorieux qui les fondent ou les font vibrer souffrent d’un excès de yang – le principe masculin d’expansion, de chaleur et de lumière, de dureté, d’action et de contrôle, dans le taoïsme.

Pour guérir de nos maux et résoudre les crises qui nous traversent, l’autrice propose d’explorer des alternatives yin (principe féminin de réception et d’acceptation, froid et obscur, humide, aussi souple et modulable que l’eau, selon le taoïsme), en pensant en termes de processus plutôt que de progrès. Dans ses œuvres, Le Guin imagine des « utopies ambiguës » – pour reprendre le sous-titre de son roman les Dépossédés – loin de la fixité minérale et impersonnelle d’un idéal quasi mythologique, et qui se conçoivent, à l’inverse, comme des mondes vivants, humains, imparfaits, ouvrant des fenêtres sur d’autres manières de vivre, de faire et de penser.

Penser le politique : la rencontre plutôt que la conquête

Sur le plan politique, l’autrice propose une philosophie mêlant le concept taoïste du wuwei (l’action par l’inaction) aux principes de respect de l’autre dans sa différence, de liberté individuelle et de responsabilité collective. Inspirée par cette pensée yin, Le Guin nous appelle à questionner notre propre rapport aux questions politiques : la nouvelle « Ceux qui partent d’Omelas », régulièrement enseignée au lycée en France comme aux États-Unis, est une fable interrogeant la part de responsabilité individuelle dans le fonctionnement des systèmes oppressifs – à quel moment notre ignorance se mue-t-elle en complicité ?

Celles et ceux qui partent d’Omelas ne combattent ni par les armes ni par l’anathème ; leur résistance est celle des lignes de fuite et de l’appel à l’imaginaire pour ouvrir de nouveaux espaces dans le réel. Le refus de la résignation et l’ouverture sur l’ailleurs constituent ainsi des gestes politiques fondateurs. De même, dans les Dépossédés, Le Guin – qui fustigeait régulièrement le capitalisme dans ses discours et défendit ardemment les auteurs du bloc de l’Est pendant la guerre froide – se demande à quoi pourrait ressembler une véritable société anarchiste. Elle en propose une des réalisations les plus totales jamais offertes par la fiction comme la non-fiction, et montre que seule la vigilance d’individus responsables et libres empêche les régimes de basculer dans l’autoritarisme : pour que l’utopie vive elle doit demeurer mobile, ouverte à toutes ses contradictions, en constante quête d’équilibre.

Enfin, le Cycle de l’Ekumen, dans lequel s’inscrit ce roman et beaucoup d’autres, se propose plus largement de subvertir les récits traditionnels de conquête qui peuplaient les romans de SF de l’âge d’or (les années 1960 et 1970), eux-mêmes inspirés de la geste glorieuse de la conquête de l’Ouest. Le Guin imagine au contraire une expansion affranchie des dominations, où la violence laisse la place à la rencontre et où les sociétés humaines, dans leur infinie diversité, s’enrichissent mutuellement de leurs différences.

Penser le vivant comme une même communauté

Le Guin fut aussi une grande penseuse de la crise écologique et du rapport entre l’humain et le non-humain.

Dès le premier tome du Cycle de Terremer, l’autrice met en scène un monde dans lequel tous les êtres vivants – du chardon à l’épervier, du dragon aux vagues de la mer – parlent le même langage sacré de la création. Le magicien y devient gardien de l’équilibre du monde, et les aventures des protagonistes au fil des tomes n’ont de cesse de rétablir et d’entretenir l’équilibre fragile entre humains et non-humains, entre la parole et le silence, entre le monde des vivants et le royaume des morts.

Dans la Vallée de l’éternel retour – œuvre la plus radicale et la plus dense de l’autrice –, Le Guin imagine une archéologie du futur : elle dépeint la société traditionnelle du peuple Kesh, dans une Californie au relief totalement redessinée par les cataclysmes et le changement climatique. En lisant, guidés par l’ethnographe Pandora, nous suivons les mœurs et les vies de ces humains du futur ayant renoué avec les modes de vie des peuples autochtones américains ; les plantes et les animaux sont pour eux des personnes à part entière, avec qui l’humain partage le monde sans hiérarchies – et si l’on peut les mettre à mort pour s’en nourrir, cela doit se faire dans le respect de rituels assurant la dignité de tous.

Télescopant le passé et le futur, Le Guin décrit un monde où la solution à la crise climatique ne se trouve ni du côté de la technologie, ni à l’échelle globale, mais bien à une échelle locale, dans un « faire monde » commun, basé sur l’immanence et le respect mutuel entre humains et non humains, tous membres d’une même communauté.

Penser l’individu autrement

C’est aussi sur le plan intime que Le Guin interroge radicalement ce qui fait l’humain et l’origine de nos crises personnelles. Dans la Main gauche de la nuit, elle montre à quel point les rapports de genre sont déterminants dans notre expérience du réel, en mettant en scène un peuple humanoïde androgyne dont les membres ne sont sexués que quelques jours par mois – aussi bien au féminin qu’au masculin. L’ethnographe (humain de sexe masculin) envoyé sur cette planète pour l’inviter à rejoindre l’Ekumen, alliance intergalactique pacifique, est décontenancé par ce monde où l’on peut être père de certains de ses enfants et mère des autres, où il n’existe ni galanterie ni misogynie, ni rapports de force ou de séduction basés exclusivement sur le genre.

Dans la nouvelle « Solitude », l’autrice se livre à une autre expérience de pensée en imaginant une société entièrement structurée par l’introversion ; sur Eleven-Soro, planète hantée par les ruines d’anciennes mégalopoles ultratechnologiques, la civilisation représente une ombre mortifère. Pour les lointains descendants de ce monde disparu, revenus à un mode de vie aux apparences primitives, toute forme de relation interpersonnelle – ou même de communication – est devenue un objet de menace et de méfiance. Ce mouvement de recentrement rejette la civilisation au profit d’une communion directe de l’être avec le monde ; il revient à chacun et chacune, dès l’enfance, de « faire son âme » à l’aide d’un sac personnel où collecter des objets signifiants, glanés au fil d’une vie et qui acquièrent ainsi une valeur sacrée.

Penser le récit : la « fiction-panier »

Cette figure du contenant, du panier que l’on remplit au fil du chemin, est une constante chez Le Guin. Elle l’érige en étendard de son écriture : contre l’éternel héros mythique qui parvient à occire les monstres pour sauver son peuple (et en devenir le chef), l’autrice invente et met en pratique une théorie de la « fiction-panier », où le soin mutuel et l’art du glanage sont les éléments centraux.

Car, en plus de ses œuvres en science-fiction et fantasy (SFF), Le Guin a aussi beaucoup écrit de poésie (une douzaine de recueils) et d’essais sur l’art de l’écriture. Elle achève d’ailleurs sa trajectoire romanesque par une œuvre étonnante, Lavinia, qui reprend et étend l’Enéide en adoptant le point de vue de Lavinia, ultime épouse du héros, à qui Virgile n’accorde que quelques vers et aucune parole. Entre courage, désir de liberté et piété filiale, l’héroïne est témoin de la bêtise et de la violence propres aux récits héroïques comme celui dans lequel elle est prise : que peut l’étoffe tissée des mains d’une mère face à la pointe d’une lance transperçant la chair ? Dans ce texte conçu comme une conversation avec Virgile et qui souligne à quel point la littérature est un monde partagé, en constante mutation, Le Guin fait dialoguer une Lavinia consciente de son propre statut fictif avec le poète qui lui a donné vie – une vie toute entière faite de mots, où rien ne s’efface mais où tout peut toujours s’ajouter.

La pensée de Le Guin ne fait pas système, au sens où une théorie irréfutable rendrait ses propos péremptoires. Comme Lavinia elle-même, Le Guin, doute, hésite, reprend. Ainsi, renouant après des décennies, avec son cycle de fantasy Terremer, l’autrice change totalement sa façon d’écrire : ses protagonistes ont vieilli, leur regard s’est affûté, et Le Guin explore sans concession les ambiguïtés de son propre imaginaire. Remettant en question la relation des individus au pouvoir, elle confie à une femme d’âge mûr le soin de répondre à l’appel du héros, pour le bien commun, avant de pouvoir revenir avec soulagement à sa ferme, à son potager, et à l’homme qui l’y attend.

Aujourd’hui, alors que nous commémorons la disparition d’Ursula K. Le Guin il y a six ans, des autrices et auteurs du monde entier (Rivers Solomon, Han Song, Wu Ming-yi, Céline Minard, Luvan et bien d’autres), revendiquent l’influence de cette légende des lettres états-uniennes, dont la sagesse n’a pas fini de nous éclairer :

« Lorsque nous parlons d’avancer vers l’avenir, c’est une métaphore, de la pensée mythique interprétée littéralement, peut-être même du bluff, né de notre peur machiste d’être un instant inactifs, réceptifs, ouverts, silencieux, immobiles. […] C’est lorsque nous confondons nos rêves et nos idées avec le monde réel que les ennuis commencent, quand nous pensons l’avenir comme un endroit qui nous appartient. »

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Ursula K. Le Guin, l’autrice de science-fiction qui nous invite à réinventer le monde – https://theconversation.com/ursula-k-le-guin-lautrice-de-science-fiction-qui-nous-invite-a-reinventer-le-monde-272913

La série médicale « The Pitt », aux frontières du réel

Source: The Conversation – France in French (3) – By Khalil Chaïbi, Maitre de conférence universitaire en Medecine Intensive Réanimation, Université Sorbonne Paris Nord

Une plongée en apnée dans le service (fictionnel) des urgences d’un hôpital de Pittsburg (Pennsylvanie). Canal +

The Pitt s’est imposée comme la série médicale de référence de l’ère post-Covid, tant pour le grand public que pour les soignants eux-mêmes. Accueillie avec un enthousiasme rare et une quasi-unanimité critique, elle cristallise une attente de vérité et de justesse, après des années de fictions médicales où le spectaculaire l’emportait souvent sur le vraisemblable. Alors que débute sa deuxième saison, reste une question centrale : la réputation de la série est-elle à la hauteur de son ambition de réalisme médical ?


Le récit médical constitue depuis longtemps un genre à part entière, doté de ses codes et de ses déclinaisons. Il s’est prêté à toutes les tonalités : du soap opéra (Grey’s Anatomy, depuis 2005), où l’hôpital devenait avant tout un théâtre sentimental, à la farce (Scrubs, de 2001 à 2010), jusqu’au drame médical réaliste, dont l’étalon demeurait jusqu’à présent Urgences (1994-2009).

Cette dernière a profondément marqué l’histoire de la télévision. En représentant les urgences de Chicago avec une crudité et une nervosité inédites, elle proposait un réalisme alors sans équivalent. Elle a surtout façonné l’imaginaire de générations entières de médecins, contribuant, parfois à leur insu, à faire naître leur vocation et à inscrire l’hôpital comme lieu de destin autant que de soin.

La fiction et ses accommodements avec le réel

Toutefois, même les œuvres les plus exigeantes n’échappent pas à une romantisation implicite du soin, acceptée par le public au nom des nécessités dramaturgiques. Cette concession se manifeste notamment par une confusion systémique des rôles, les personnages étant régulièrement amenés, pour les besoins du récit, à franchir les frontières entre spécialités, au mépris de la segmentation réelle des compétences médicales.

Cette dérive atteint son paroxysme dans Dr House (2004-2012), où un interniste se mue tour à tour en ophtalmologue, microbiologiste, neurologue ou infectiologue, au prix de processus plus proches de la devinette que du raisonnement clinique. La tension narrative y prévaut clairement sur toute ambition d’authenticité.

Un réalisme pluriel et incarné

The Pitt se distingue précisément par son refus de cette facilité. Son réalisme ne se limite pas à la véracité des gestes techniques : il s’incarne d’abord dans la construction des personnages.

Les figures étudiantes, ancrées dans le modèle états-unien, reposent néanmoins sur des caractéristiques suffisamment générales pour dépasser les frontières : l’étudiante brillante, sûre d’elle jusqu’à l’aveuglement ; l’étudiante socialement inadaptée, maladroite dans ses interactions ; l’étudiant sacrificiel, littéralement usé par le service, que l’on voit contraint de se changer à répétition après avoir été souillé par l’urine, le sang ou les vomissures des patients, véritable running gag de la série. En découlent les scènes liées au manque de crédits de pyjamas du distributeur automatique, dans lesquelles tout soignant se reconnaîtra.

La série aborde également, sans pathos excessif, la précarité matérielle et sociale de certains étudiants, composant un tableau crédible et familier de l’hôpital contemporain.

Gestion des proches et fin de vie

L’un des sommets de justesse se trouve à l’épisode 4 de la saison 1, à travers la représentation d’une situation de fin de vie. Le refus d’intubation exprimé par le patient dans ses directives, face au désir de ses enfants (adultes) de prolonger coûte que coûte des thérapeutiques actives, donne à voir avec une remarquable acuité ces situations où la souffrance familiale entre en collision avec ce que les soignants peuvent encore raisonnablement proposer.

Le personnage de Rabinovitch incarné par Noah Wyle, le docteur Carter d’Urgences, chef de service dans The Pitt, agit alors comme une figure démonstrative, presque pédagogique : patience, empathie, sens de la temporalité et maîtrise du langage non verbal. Il incarne une application concrète du célèbre modèle du Dr Elisabeth Kübler-Ross sur les stades du deuil.

Le quotidien dans ce qu’il a de plus trivial

Au-delà des grandes scènes, The Pitt excelle dans la représentation des microsituations ordinaires. La scène où Rabinovitch, empêché à plusieurs reprises de satisfaire un besoin élémentaire, parvient enfin à un urinoir après une succession d’interruptions, frappe par son évidence. Elle condense ce sentiment d’intranquillité permanente, constitutif des soins critiques, dans une acception que Fernando Pessoa a rendue familière.

Autre moment frappant : cette tentative de débriefing à l’ouverture de l’épisode 9, là où le spectateur attend un moment de gravité émotionnelle, brutalement interrompue par une urgence, laissant surgir ce réel qui, pour reprendre Lacan, se manifeste toujours comme un heurt.

Une précision technique rarement atteinte

La série ne sacrifie jamais la crédibilité médicale à la facilité narrative. Les erreurs médicales présentées sont plausibles et fréquentes, jusque dans les rappels pédagogiques adressés aux étudiants (« Ne perds jamais le guide de vue quand tu cathétérises ») – le guide étant le fil métallique souple introduit en premier dans le vaisseau et servant de rail pour faire glisser le cathéter au bon endroit.

Les gestes techniques impressionnent par leur exactitude : l’usage généralisé de la FAST-echo – échographie rapide de dépistage des hémorragies internes – devenu le pilier de la réanimation traumatologique moderne, le recours systématique aux vidéolaryngoscopes, l’évocation de l’anesthésie locorégionale qui consiste à endormir une région du corps en ciblant un nerf ou un plexus nerveux, ou encore le recours au REBOA (Resuscitative Endovascular Balloon Occlusion of the Aorta), dont l’usage s’est développé au cours des quinze dernières années, qui consiste en l’occlusion de l’aorte descendante par un ballonnet inséré par voie artérielle périphérique en cas d’hémorragie réfractaire (bien que son efficacité ne fasse pas l’unanimité dans la littérature médicale).

Les limites inhérentes au genre

Le genre n’échappe cependant pas à certaines limites récurrentes des séries médicales : ici des patients parlant pendant l’auscultation (peu crédible, tant l’écoute en est rendue très incertaine), là des détresses respiratoires clairement surjouées ; ou encore une sous-représentation du travail informatique, pourtant omniprésent et un « oversharing » émotionnel avec les patients, peu réaliste bien que fonctionnel sur le plan narratif.

On retrouve enfin une légère tentation à la Dr House, avec une exagération ponctuelle des compétences diagnostiques, notamment sur des pathologies qu’il est peu courant de diagnostiquer aux urgences (comme la neurocysticercose, maladie se caractérisant par la présence de kystes dans le cerveau principalement).

Parallèlement, le propos peut par moments s’inscrire dans une dynamique globalisante, tendant à traiter de front tous les sujets, du poids des directions hospitalières à la défiance envers la science, dans une Amérique où cette suspicion irrigue jusqu’aux plus hautes sphères sanitaires. Une vaste ambition qui, plus qu’une limite, témoigne surtout de la densité des enjeux contemporains que la série choisit d’affronter.

Une austérité formelle au service de l’émotion

L’absence de musique et le rythme quasi documentaire de la série, tournée en majorité en plan-séquence, laissent néanmoins émerger des moments d’une beauté brute, comme cet épisode du patient ancien secouriste, mémoire vivante du système de santé, racontant l’histoire des premiers secours devant des étudiants suspendus à ses mots, assumant dimension historique et pédagogique jusqu’au bout.

La série adopte parfois une veine plus lyrique, quand face au flux incessant des patients, l’un des personnages évoque Albert Camus et cette réponse devenue nécessité plus que consolation :

« Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Au final, bien qu’elle reprenne les ressorts fondateurs des séries d’urgences, l’entrée conjointe des cas et des personnages, les inévitables « What do we got ? » (« Qu’est-ce qu’on a ? »), The Pitt, sans musique dramatique mais avec une intensité rare, s’impose comme une représentation majeure du soin hospitalier contemporain, appelée, si elle maintient cette exigence, à devenir une référence durable et, peut-être, à susciter des vocations. À l’image de sa grande sœur Urgences, il y a plus de trente ans.

The Conversation

Khalil Chaïbi a reçu des financements de la Société de Réanimation de Langue Française (SRLF), de l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris (AP-HP), du programme d’échange franco-américain Fulbright et du ministère de la santé dans le cadre d’appels à projets différents.
Khalil Chaïbi est également visiting researcher au Department of Biomedical Informatics, Harvard Medical School, Boston

ref. La série médicale « The Pitt », aux frontières du réel – https://theconversation.com/la-serie-medicale-the-pitt-aux-frontieres-du-reel-273257

Répression meurtrière en Iran : le mouvement « Femme, Vie, Liberté » n’a pas disparu, mais on cherche à l’effacer

Source: The Conversation – in French – By Mina Fakhravar, PhD Candidate, Feminist and Gender Studies, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Depuis plus de deux semaines, l’Iran est de nouveau traversé par une révolte populaire. Violemment réprimée, elle semble s’atténuer.

Ce qui a commencé le 28 décembre comme une protestation contre l’effondrement économique s’est rapidement transformé en soulèvement politique ouvert. Les rues se sont remplies, les slogans se sont durcis, et le régime a répondu comme toujours lorsque sa survie est menacée : par les tirs, les arrestations massives et, depuis le 8 janvier, la coupure numérique et des communications téléphoniques. Le régime reconnaît plus de 2000 morts, mais le bilan pourrait être beaucoup plus élevé.

Le blackout numérique n’est pas seulement de la censure. Il crée un espace où l’on peut tuer sans témoins ni mémoire et dominer le seul narratif qui sort du pays.

Pourtant, ce qui se joue n’est pas un simple retour à une séquence cyclique de contestation. Il s’agit de la poursuite de la rupture féministe amorcée en 2022 avec « Femme, Vie, Liberté », aujourd’hui confrontée à deux forces décidées à la neutraliser : la République islamique et ses alternatives patriarcales et militaristes.

Doctorante en études féministes, d’origine iranienne, et engagée depuis de nombreuses années dans les luttes féministes et les mobilisations transnationales liées à l’Iran, je suis sans nouvelles, depuis la coupure d’Internet, de plusieurs membres de ma famille et de nombreux amis là-bas. Seuls quelques appels très brefs ont parfois pu passer, uniquement pour nous dire qu’ils étaient en vie. Cette position structure mon regard sur ce qui se joue aujourd’hui.




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Les femmes, des objets politiques à discipliner

Des décennies de répression ont appris aux femmes que leurs corps constituent le premier terrain du pouvoir d’État : voile obligatoire, surveillance publique, patrouilles de la moralité, aveux forcés, violences sexuelles en détention, menaces d’exécution contre de jeunes femmes.

Les femmes sont au cœur de cette machine répressive. Sous la République islamique, leurs corps sont gouvernés comme des objets politiques à discipliner. Les mobilisations précédentes l’ont montré clairement : en attaquant les symboles mêmes de la domination, les Iraniennes ont affirmé leur agentivité politique. Elles ont arraché des victoires sur la visibilité, mais le régime juridique fondé sur la charia est resté intact. C’est cette tension qui structure la révolte actuelle.

Figure centrale de l’opposition monarchiste en exil aux États-Unis, Reza Pahlavi, fils du dernier chah d’Iran, multiplie les interventions publiques, parlant « de crimes contre l’humanité » et se positionnant comme un futur dirigeant.

Qu’annonce ce possible retour ? Rien pour rassurer les Iraniennes, selon moi. En effet, sur ses plates-formes tout récemment, Reza Pahlavi a supprimé toute allusion au mouvement « Femme, Vie, Liberté ».

Je crois qu’il envoie un message clair : une nouvelle révolution peut exister, mais sans les femmes. Comme en 1979, le pouvoir est prêt à les utiliser pour gagner, puis à les écarter.

Ni République islamique ni bombes étrangères

Ce mouvement des femmes est aussi pluriel. Il ne porte pas une seule voix iranienne, mais une constellation de groupes opprimés qui se reconnaissent mutuellement. Femmes kurdes, baloutches, arabes, azéries et persanes ont toutes façonné cette révolte.

Plusieurs de ses voix les plus radicales sont aujourd’hui en prison. Parmi elles, la militante kurde Verisheh Moradi, qui a récemment fait sortir deux lettres depuis sa cellule. Elle y refuse le faux choix imposé aux Iraniens. Nous ne voulons pas de la République islamique, écrit-elle, mais nous ne voulons pas non plus de bombes étrangères.




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Ce n’est pas de la neutralité. C’est une position féministe et anticoloniale, ancrée dans la conscience que dictature et intervention militaire détruisent d’abord les femmes.

Ce refus est essentiel. Lorsque des soldats israéliens ont inscrit « Femme, Vie, Liberté » sur des missiles pendant la guerre de juin 2025, une insurrection féministe a été vidée de son sens pour devenir un slogan colonial de domination. « Jin, Jiyan, Azadi » est né de l’assassinat de Jina Mahsa Amini, une jeune kurde tuée par la police des mœurs. Il est né des corps des femmes en révolte, pas des armées.

Une machine de domination fondée sur l’humiliation des femmes

Les publics occidentaux interprètent souvent ce combat comme un conflit culturel contre la religion. Mais la République islamique est une théocratie militarisée qui utilise le droit islamique comme arme institutionnelle.

La charia y cautionne la surveillance, la punition et la violence sexualisée. Lorsque les Iraniennes s’attaquent au voile obligatoire, elles ne le font pas contre une croyance. Elles démantèlent une machine de domination fondée sur leur humiliation et leur mort.

La révolte actuelle s’appuie sur cette expérience accumulée. En persistant à s’organiser, à témoigner et à tenir malgré les exécutions, la torture et le blackout, les femmes ne formulent pas de simples revendications. Elles affirment un nouvel ordre politique où la vie, et non l’obéissance, devient la valeur centrale.

« Jin, Jiyan, Azadi » ne s’est pas contenté de s’opposer au régime. Il a déplacé en profondeur le récit de l’autorité qui structure la politique iranienne depuis un siècle.

C’est précisément ce que la République islamique et ses prétendus successeurs tentent aujourd’hui d’annuler.

Un blackout numérique qui appauvrit les femmes

Le régime considère sa propre population comme un ennemi. Les manifestants sont qualifiés de terroristes, d’agents du Mossad ou d’éléments de type Daech.

Dans un système juridique où la moharebeh محاربه, « la guerre contre Dieu », est passible de la peine de mort, ce langage autorise les exécutions avant même les procès. Le blackout numérique total vient ensuite verrouiller cette violence. Sans Internet indépendant, sans images ni témoignages, la réalité elle-même est effacée.

Cette guerre numérique a des effets profondément genrés. Des milliers de femmes iraniennes survivent grâce à des microentreprises en ligne, du tutorat, des services de beauté, de l’artisanat, du commerce informel. Quand Internet disparaît, leurs revenus disparaissent aussi. Lorsque l’inflation et les sanctions frappent, elles n’ont aucun filet de sécurité. L’effondrement économique devient une autre forme de punition contre l’autonomie des femmes.

Le militarisme n’est jamais neutre

À cela s’ajoute la répression sexualisée. Le viol et la torture sexuelle ne servent pas seulement à extorquer des aveux, ils détruisent les liens sociaux, les mariages, les projets d’avenir. Les femmes qui sortent des prisons portent des traumatismes médicaux, psychiques et sociaux durables. Leurs corps continuent de porter la guerre bien après que les tirs cessent.

C’est pourquoi les théories féministes de la guerre insistent sur le fait que le militarisme n’est jamais neutre. Cynthia Enloe politologue féministe américaine et figure majeure des études sur le militarisme, a montré comment les conflits reposent sur le travail invisible des femmes, qui prennent en charge les blessés, les familles, les communautés quand les hommes sont tués ou emprisonnés.


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Carol Cohn, chercheure féministe et spécialiste des discours de sécurité et des études stratégiques, a analysé comment le langage de la sécurité efface la souffrance des femmes en transformant les corps en cibles abstraites. La guerre exige que certaines vies soient traitées comme jetables, et les femmes figurent presque toujours parmi les premières sacrifiées.

Les Iraniennes le savent. Leur refus à la fois de la dictature et des sauveurs étrangers n’est pas de la naïveté. C’est de l’intelligence politique.

Qui écrira l’après-révolution ?

Les Iraniennes ont déjà accompli quelque chose d’extraordinaire. Elles ont fissuré les fondements d’un ordre politique bâti sur leur subordination.

La République islamique craint « Femme, Vie, Liberté » parce qu’elle ne peut l’absorber. Les monarchistes le craignent parce qu’il ne peut être plié à un pouvoir dynastique. Les militaristes le craignent parce qu’il rejette la logique du sacrifice.

Ce qui se joue aujourd’hui en Iran n’est pas seulement la question du pouvoir. C’est la définition même de la révolution. Sera-t-elle encore une fois l’histoire d’hommes s’emparant de l’avenir sur le dos des femmes, ou bien, cette fois, les femmes qui ont organisé, résisté et verser leur sang pourront enfin façonner l’après ?

La question n’est pas de savoir si la révolte est terminée. Elle est de savoir qui pourra écrire l’après. Si l’histoire se répète, les femmes risquent d’être une fois de plus reléguées après avoir porté le combat. Or l’avenir de l’Iran ne peut se construire sans celles qui ont fait de leur vie même un acte de résistance. Le lendemain de la chute de ce régime leur appartient aussi. Et tant que cette évidence sera contestée, « Femme, Vie, Liberté » restera une ligne de fracture, et non un slogan du passé.

La Conversation Canada

Mina Fakhravar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Répression meurtrière en Iran : le mouvement « Femme, Vie, Liberté » n’a pas disparu, mais on cherche à l’effacer – https://theconversation.com/repression-meurtriere-en-iran-le-mouvement-femme-vie-liberte-na-pas-disparu-mais-on-cherche-a-leffacer-273346

Une nouvelle technologie pour mieux évaluer les blessures de la moelle épinière chez les femmes et les personnes âgées

Source: The Conversation – in French – By Marie-Hélène Beauséjour, Profeseure adjointe, École de technologie supérieure (ÉTS)

Les modèles numériques actuellement utilisés pour évaluer les blessures de la moelle épinière ne sont pas adaptées aux caractéristiques des personnes âgées ou des femmes. (Unsplash), CC BY-NC-ND

Lors d’accidents ou de chutes, les blessures au niveau de la colonne vertébrale sont fréquentes, notamment chez les personnes âgées, plus vulnérables.

Les lésions traumatiques de la moelle épinière peuvent nuire considérablement à la qualité de vie des personnes touchées et engendrer des conséquences importantes sur le plan sociétal et économique : au Canada, les soins aux victimes de traumatismes de la moelle épinière impliquant des conséquences sur le plan neurologique coûtent entre 1,47 M$ et 3,03 M$ par personne.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Or, les modèles numériques actuellement utilisés pour évaluer ces blessures ne sont pas adaptés aux caractéristiques des personnes âgées ou des femmes. Les modèles de ces groupes cibles sont généralement de simples mises à l’échelle réalisées à partir de modèles masculins qui ne permettent pas une compréhension approfondie des mécanismes derrière les traumatismes. De plus, ces données proviennent surtout du milieu sportif et de l’armée. Elles sont donc basées surtout sur des hommes jeunes et en bonne santé. Il y a un grand besoin d’en savoir davantage sur les femmes et les personnes âgées.

Pour mieux évaluer les lésions traumatiques de la moelle épinière, il y a un grand besoin d’en savoir davantage sur les femmes et les personnes âgées.
(Unsplash+), CC BY

Afin de mieux comprendre ces traumatismes et la manière de les prévenir, notre équipe de recherche à l’ÉTS élabore des modèles numériques davantage adaptés aux corps plus vulnérables.

Créer des modèles adaptés

Pour y arriver, nous nous appuyons sur la modélisation par éléments finis (MEF), c’est-à-dire sur des modèles numériques qui sont en fait des copies virtuelles ou jumeaux numériques de différents éléments du squelette ou des organes. L’accès à des corps humains étant plus difficile, cette méthode a l’avantage de reproduire les mécanismes de façon très fidèle, tout en facilitant les calculs.

Nous nous intéressons précisément à identifier la partie de l’os qui va briser, en tentant de déterminer dans quelles circonstances, avec quelle force et à quelle vitesse. Nous nous penchons tout particulièrement sur les ostéophytes spinaux. Ces excroissances situées au niveau des articulations sont notamment présentes chez les personnes âgées atteintes d’arthrose.

À l’Hôpital du Sacré-Cœur-de-Montréal — où se trouve notre laboratoire — nous avons justement remarqué que beaucoup de victimes de traumatismes sont des personnes âgées qui ont fait une chute. Ces accidents, parfois en apparence banale, peuvent entraîner des troubles neurologiques. L’arthrose — donc les ostéophytes — peut avoir un impact sur le type et la localisation d’une blessure après un accident.

Actuellement, la science ne peut pas encore définir si ces déformations de la colonne vertébrale sont plutôt bénéfiques ou néfastes. Nous cherchons à identifier la composition des tissus de ces déformations, puis à réaliser des tests mécaniques afin de les intégrer aux modèles numériques.

D’autres facteurs qui influencent le type de traumatismes doivent aussi être pris en compte, comme la posture et la vitesse ou la trajectoire au moment de l’accident, mais aussi la densité osseuse ainsi que la musculature. Le disque intervertébral d’un jeune homme et d’une personne âgée ne réagit pas de la même façon, par exemple, ce qui rend cette dernière plus à risque d’avoir un accident.

Nous essayons donc de reproduire le modèle le plus fidèle à la personne entre autres en utilisant l’intelligence artificielle pour créer des modèles personnalisés. Une autre de nos approches est la création d’un catalogue de géométries typiques, soit 28 géométries ici. Cette stratégie est exploitable à la fois pour aider à la compréhension des traumatismes et pour concevoir des prothèses adaptées à chaque individu.

Vers une sécurité plus inclusive

Nos travaux sont utiles à la conception de meilleurs équipements de protection, notamment dans les voitures. Là encore, la plupart des études en matière de sécurité des femmes dans l’industrie de l’automobile sont basées sur la morphologie des hommes.

Nos systèmes de sécurité sont actuellement conçus pour une personne en parfaite santé. Pourtant, quand on construit un pont, nous établissons un certain critère de sécurité pour s’assurer qu’il ne s’effondre jamais. De la même manière, il faudrait d’abord penser à la personne la plus vulnérable qui conduira la voiture.

Lors d’un accident de la route, les femmes ont de 47 % à 71 % plus de risques de subir des blessures pour un même accident.


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Cette donnée s’explique par une dégénérescence musculaire plus rapide avec la ménopause et une flexibilité plus grande à l’origine du fameux coup du lapin (une entorse cervicale). Le choix des matériaux et la conception de l’appuie-tête, par exemple, pourraient ainsi être faits en fonction de morphologies plus variées afin d’amortir le choc de manière personnalisée. Pour plusieurs équipements de protection, comme les protecteurs cervicaux, la relation entre la morphologie de la personne et les dimensions de l’équipement a un impact sur la sécurité, mais ceci n’est pas toujours pris en compte.

À terme, nous espérons que nos travaux permettront aussi de concevoir des outils et des traitements chirurgicaux plus adaptés aux femmes et aux personnes âgées. Les implications du programme de recherche sur lequel notre équipe de recherche travaille sont donc très étendues ; elles pourront contribuer à l’amélioration des stratégies de soins.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Une nouvelle technologie pour mieux évaluer les blessures de la moelle épinière chez les femmes et les personnes âgées – https://theconversation.com/une-nouvelle-technologie-pour-mieux-evaluer-les-blessures-de-la-moelle-epiniere-chez-les-femmes-et-les-personnes-agees-250883

L’avortement, un sujet de cinéma et de littérature ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sandrine Aragon, Chercheuse en littérature française (Le genre, la lecture, les femmes et la culture), Sorbonne Université

Extrait d’« Annie Colère », de Blandine Lenoir, avec l’actrice Laure Calamy. Ce film évoque les MLAC (Mouvements pour la liberté à disposer de son corps), avant la loi Veil, au sein desquels des femmes non médecins étaient formées à la pratique d’IVG clandestines.

Est-il toujours important d’évoquer l’avortement ? Depuis plus de 50 ans, le cinéma et la littérature racontent les combats pour l’IVG, donnent voix aux femmes et dénoncent les attaques. En transmettant une mémoire collective, en brisant les tabous et en exposant les stratégies des mouvements ultraconservateurs, ces œuvres rappellent que l’IVG n’est pas seulement un droit juridique, mais un combat politique et culturel toujours d’actualité.


En décembre 2025, le Parlement européen a approuvé l’initiative « My voice, my choice » soutenue par 1,2 million de signatures dans 19 états membres et a adopté une résolution demandant un mécanisme européen de solidarité pour garantir un avortement sûr et légal pour toutes les Européennes. On estime que 20 millions de femmes en Europe n’ont toujours pas un accès aisé à ce droit à disposer de leurs corps.

Des lois nécessaires pour défendre le droit à l’avortement

La France célébrait, en 2025, les 50 ans de la loi Veil autorisant l’interruption volontaire de grossesse (IVG), de 1975, sous certaines conditions. Car une multitude de femmes mourraient suite à un avortement clandestin en France jusque dans les années 1970.

Depuis, la loi a évolué et levé de nombreux obstacles, notamment, allongé le délai légal qui permet de bénéficier d’une IVG. Désormais, la France est même le premier pays à avoir inscrit dans la constitution le 8 mars 2024 que :

« La loi détermine les conditions dans lesquelles s’exerce la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse ».

Cependant, la constitution n’est pas un bouclier total. La loi peut réduire les circonstances qui autorisent le recours à l’avortement, comme c’est le cas en Pologne où l’IVG ne peut être pratiquée que si la grossesse résulte d’une agression sexuelle, d’un inceste ou si elle constitue une menace directe pour la vie ou la santé de la mère.

Une montée des attaques ultraconservatrices contre l’IVG en France aussi

Des groupes s’emploient à envahir l’espace public de messages contre ce droit.

En 2023, à Paris, le groupe « les survivants » avait ainsi collé des stickers antiavortements sur des vélib à Paris, puis procédé à des collages sauvages d’affiches dans le métro.

L’IVG est également source de désinformation dans des médias ultraconservateurs. En 2024, la chaîne CNews a dû présenter ses excuses après avoir présenté l’avortement comme « la première cause de mortalité dans le monde », ce qui a conduit à plusieurs saisines de l’Arcom, le régulateur de la communication audiovisuelle et numérique. En 2021, la chaîne C8, du groupe Bolloré, avait diffusé un film antiavortement en prime time produit par des Texans évangélistes.

Les opposants à l’IVG occupent également les réseaux sociaux, via des influenceurs et créent des sites et des lignes téléphoniques de désinformation, visant à convaincre les femmes de renoncer.

Raconter pour ne pas oublier

En 2024, 251270 interruptions volontaires de grossesse ont été réalisées en France, selon la Drees. Pour que ce droit à disposer de son corps et de sa vie reste effectif, il importe de ne pas en faire un sujet tabou. Le cinéma et la littérature sont essentiels pour diffuser la mémoire, la connaissance, la parole et l’expérience des femmes.

Le cinéma nous rappelle les combats historiques menés pour la liberté à disposer de son corps. Il a été aux avant-gardes du combat en diffusant de façon clandestine Histoire d’A, de Charles Belmont et Marielle Issartel. En 1973, ce documentaire a éveillé les consciences sur les actes et les actions des MLAC (Mouvements pour la liberté de l’avortement et de la contraception). Interdit par le ministre de l’époque en charge des affaires culturelles, ce film a été diffusé dans le cadre de projections clandestines.

Le cinéma a également montré les pratiques des avortements clandestins, dont celles des « faiseuses d’ange » cachées dans les cuisines, avec des instruments peu médicalisés (aiguilles à tricoter, cintres…), comme dans Une affaire de femmes, de Claude Chabrol (1988), avec Isabelle Huppert, ou le film anglais Véra Drake, de Mike Leigh (2004) avec Imelda Staunton.

Il a aussi mis en lumière la détresse de jeunes filles en quête d’avortement, des anonymes, dans l’Une chante, l’autre pas d’Agnès Varda (1977) ou dans l’Événement, de Audrey Diwan (2021), adaptation du roman d’Annie Ernaux, qui raconte l’avortement dans une résidence étudiante dans les années 60.

En 2022, la solidarité au sein des réseaux d’entraides clandestines a été au cœur de deux films : Call Jane aux États-Unis, avec Sigourney Waver et Annie Colère en France, avec Laure Calamy. Le film français de Blandine Lenoir raconte l’histoire des MLAC (Mouvements pour la liberté à disposer de son corps) qui ont formé ainsi des femmes non médecins à la méthode Karman par aspiration et organisé des voyages vers Londres ou Amsterdam.

Enfin, les combats de figures féminines courageuses, qui se sont battues pour défendre la liberté d’autres femmes de disposer de leurs corps, ont donné lieu au portrait de Simone Veil dans Simone le voyage du siècle d’Olivier Dahan (2022), ou de Giselle Halimi dans le Procès de Bobigny, de François Luciano (2006), et dans un biopic, interprété par Charlotte Gainsbourg, dont la sortie en salle est prévue pour 2026.

Le cinéma a révélé ce que sont ces avortements clandestins, des décès évitables, et montré que le droit est le fruit d’un combat collectif. Il importe de ne pas oublier cette réalité. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les avortements non sécurisés sont, de nos jours, la cause de la mort de 39000 femmes environ par an dans le monde.

Écouter les femmes : briser les obstacles et le tabou de la culpabilité

« Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. Il suffit d’écouter les femmes. »

C’est ce que déclare Gisèle Halimi dans son livre la Cause des femmes.

La littérature, elle, a mis les mots sur les maux des femmes dans Victoire ou la douleur des femmes, de Victor Schlogel (1999), l’Évènement, d’Annie Ernaux (2000), Dix sept ans, de Colombe Schneck (2015), jusqu’au roman de Sophie Adriansen le Ciel de Joy (2025).




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La littérature a replacé la question de la liberté individuelle à choisir pour son corps, sa vie, le droit à sa liberté de conscience face aux politiques. Françoise Vergès dans le Ventre des femmes : capitalisme, racialisation, féminisme (2017) a montré combien le traitement des femmes noires poussées à l’avortement par « misogynoire », c’est-à-dire mysogynie et racisme anti-noir, était contraire à la stigmatisation des femmes avortées blanches.

Enfin, la littérature a mis en valeur l’importance de l’accueil médical et de l’écoute des femmes par exemple dans le Choeur des femmes de Martin Winckler, adapté en roman graphique par Aude Mermilliod (2021).

L’avortement n’est un traumatisme que si on le rend traumatisant par un parcours éreintant, un accueil culpabilisant. Il est essentiel de former les médecins, mettre en place des services de qualité, supprimer la double clause de conscience, spécifique à l’avortement, comme le demande le Collège national des gynécologues et obstétriciens français.
Les sociologues Marie Mathieu et Laurine Thizy dans Sociologie de l’avortement (2023) et Raphaël Perrin, dans le Choix d’avorter, contrôle médical et corps des femmes (2025), insistent sur l’importance de la formation de tous les professionnels de santé. Une femme doit pouvoir choisir librement, sans obligation de justification, une IVG médicamenteuse ou instrumentale à l’hôpital.

Pour permettre à chaque personne de faire des choix éclairés, il convient de dénoncer les projections alarmantes, culpabilisantes et d’éduquer à une sexualité comprise et maîtrisée, dès l’école, dans le cadre des programmes gradués officiels d’éducation à la vie affective relationnelle et à la sexualité (EVARS) qui permettent de prévenir et d’éviter les IVG.




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Les associations et plannings familiaux représentent également des lieux de paroles essentiels pour informer et soutenir les femmes mais fort mis à mal par les coupes budgétaires.

Un droit sous pression : dénoncer les attaques

Aujourd’hui, les nouvelles attaques contre ce droit font aussi l’objet de films, documentaires. Les Croisées contre attaquent (2017), d’Alexandra Jousset et Andrea Rawlins-Gastonou ou encore la Peur au ventre (2025), de Léa Clermont Dion, révèlent la force de ces lobbys puissants. Après s’être attaquée au cyberharcèlement des femmes dans Je vous salue salope :la misogynie au temps du numérique, cette réalisatrice québécoise dénonce, dans la Peur au ventre, la propagande de ces groupes « anti-choix » venus au Canada depuis les États-Unis. Parodiant le discours des droits de l’homme, sous le prétexte fallacieux de défendre la vie, ils attaquent le droit à l’avortement, à l’euthanasie comme les droits LGBTQIA+. Avec des slogans chocs, des images macabres, ils cherchent à culpabiliser les femmes, intimider les médecins, dans le but de promouvoir une vision sociale rétrograde.

Informer, raconter, transmettre : la littérature et le cinéma ne se contentent pas d’accompagner le droit à l’avortement, ils le défendent. En donnant voix aux femmes, en portant la mémoire des luttes passées et en révélant les attaques contemporaines, ils rappellent que ce droit n’est jamais acquis et fait l’objet d’attaques incessantes.

En décembre 2025, le parlement a réhabilité les femmes condamnées pour avortement avant 1975. Le projet d’ériger un monument parisien dédié aux milliers de femmes mortes dans des avortements clandestins a été annoncé, rappelant, au pays des droits de l’homme, l’importance du droit de disposer librement de son corps, de sa vie et de sa conscience.


Cet article a été coécrit avec Véronique Séhier, ancienne coprésidente du Planning familial, rapporteure de l’étude du Conseil économique social et environnemental (Cese) « Droits sexuels et reproductifs en Europe : entre menaces et progrès » publié en 2019.

The Conversation

Sandrine Aragon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’avortement, un sujet de cinéma et de littérature ? – https://theconversation.com/lavortement-un-sujet-de-cinema-et-de-litterature-271778

Les États-Unis ont passé des décennies à faire pression pour mettre la main sur le pétrole vénézuélien

Source: The Conversation – France in French (3) – By James Trapani, Associate Lecturer of History and International Relations, Western Sydney University

En 2007, Hugo Chavez affirmait que « le pétrole appartient à tous les Vénézuéliens ». Luisarismendi/Shutterstock

Hugo Chavez et Nicolas Maduro ont longtemps résisté aux tentatives des États-Unis d’exercer le contrôle des réserves pétrolières du Venezuela. Car ce pays d’Amérique du Sud, ayant joué un rôle clé dans la création de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep), possède plus de 300 milliards de barils de pétrole.


Après que les forces spéciales des États-Unis ont fait irruption à Caracas pour exfiltrer le président vénézuélien Nicolas Maduro et renverser son gouvernement, Donald Trump déclare que les États-Unis vont désormais « diriger le Venezuela » , y compris ses abondantes ressources pétrolières.

Les entreprises états-uniennes sont prêtes à investir des milliards pour moderniser les infrastructures pétrolières vénézuéliennes en ruine, a-t-il dit, et « commencer à faire de l’argent pour le pays ». Le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole mondiales – devançant l’Arabie saoudite – avec 303 milliards de barils, soit environ 20 % des réserves mondiales.

Si cela se réalise – et c’est un très grand « si » –, cela marquerait la fin d’une relation conflictuelle qui a commencé il y a près de trente ans.

Oui, l’action militaire de l’administration Trump au Venezuela a été à bien des égards sans précédent. Mais cela n’est pas surprenant, compte tenu de l’immense richesse pétrolière du pays et des relations historiques entre les États-Unis et le Venezuela, sous les mandats de l’ancien président Hugo Chavez et ceux de Nicolas Maduro.

Une longue histoire d’investissement états-unien

Le Venezuela est une république d’environ 30 millions d’habitants située sur la côte nord de l’Amérique du Sud, soit environ deux fois la taille de la Californie. Pendant une grande partie du début du XXᵉ siècle, il était considéré comme le pays le plus riche d’Amérique du Sud en raison de ses réserves pétrolières.

Les entreprises étrangères, y compris les états-uniennes, ont beaucoup investi dans la croissance du pétrole vénézuélien et joué un rôle important dans sa politique. Face à l’opposition de l’Oncle Sam, les dirigeants vénézuéliens ont commencé à exercer un contrôle accru sur leur principale ressource d’exportation. Le Venezuela a joué un rôle clé dans la création de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) en 1960, et a nationalisé une grande partie de son industrie pétrolière en 1976 (sous la présidence de Carlos Andrés Pérez, ndlr).

Cela a eu un impact négatif sur des entreprises comme ExxonMobil et a alimenté les récentes affirmations de l’administration Trump selon lesquelles le Venezuela aurait « volé » le pétrole américain.

Mais la plupart des Vénézuéliens ne profitent pas de cette prospérité économique. La mauvaise gestion de l’industrie pétrolière conduit à une crise de la dette et à l’intervention du Fonds monétaire international (FMI) en 1988. Des manifestations éclatent à Caracas en février 1989 et le gouvernement (du président Pérez qui vient d’être réélu, ndlr) envoie l’armée pour écraser le soulèvement. On estime que 300 personnes sont tuées, mais le nombre de morts pourrait être dix fois plus élevé.

Par la suite, la société vénézuélienne se divise davantage entre les riches, qui veulent travailler avec les États-Unis, et la classe ouvrière, qui cherche à obtenir l’autonomie vis-à-vis des États-Unis. Cette division définit la politique vénézuélienne depuis lors.

L’ascension de Chavez au pouvoir

Hugo Chavez débute sa carrière comme officier militaire. Au début des années 1980, il fonde le Mouvement révolutionnaire bolivarien-200 au sein de l’armée et donne des conférences passionnées contre le gouvernement.

Puis, après les émeutes de 1989, Chavez planifie le renversement du gouvernement vénézuélien. En février 1992, il organise un coup d’État, raté, contre le président pro-américain Carlos Andrés Pérez. Pendant son emprisonnement, son parti organise une autre tentative de coup d’État qui échoue également. Chavez est condamné à deux ans de prison, mais devient le principal candidat à la présidence en 1998, réunissant les courants socialistes révolutionnaires.

Hugo Chavez devient un géant de la politique vénézuélienne et latino-américaine. Sa révolution évoque la mémoire de Simon Bolívar (1783-1830), le grand libérateur de l’Amérique du Sud face au colonialisme espagnol. Non seulement Chavez est populaire au Venezuela pour son utilisation des revenus pétroliers, subventionnant les programmes gouvernementaux en matière d’alimentation, de santé et d’éducation, mais il est respecté, grâce à sa générosité, par des régimes partageant les mêmes idées dans la région.

Plus particulièrement, Hugo Chavez fournit à Cuba des milliards de dollars de pétrole en échange de dizaines de milliers de médecins cubains travaillant dans des cliniques de santé vénézuéliennes. Il établit un précédent en s’opposant aux États-Unis et au FMI lors des forums mondiaux, appelant le président états-unien de l’époque George W. Bush « le diable » à l’Assemblée générale de l’ONU en 2006.

Les États-Unis accusés d’avoir fomenté un coup d’État

Sans surprise, les États-Unis n’étaient pas fans d’Hugo Chavez.

Après que des centaines de milliers de manifestants de l’opposition descendent dans la rue en avril 2002, Chavez est brièvement renversé lors d’un coup d’État par des officiers militaires dissidents et des figures de l’opposition. Ces derniers installent un nouveau président, l’homme d’affaires Pedro Carmona. Chavez est arrêté, l’administration Bush reconnaît Carmona comme président, et le New York Times célébre la chute d’un « dictateur en devenir ».

Chavez revient au pouvoir seulement deux jours plus tard, grâce à des légions de partisans qui remplissent les rues. L’administration Bush doit se justifier pour son possible rôle dans le coup d’État avorté.

Bien que les États-Unis nient toute implication, les allégations persistent pendant des années sur le fait que Washington ait eu connaissance au préalable du coup d’État et ait tacitement soutenu sa destitution. En 2004, des documents nouvellement classifiés montrent que la CIA était au courant du complot, et il n’est pas clair dans quelle mesure les responsables des États-Unis ont prévenu Chavez.

La pression américaine continue sur Maduro

Nicolas Maduro, syndicaliste, est élu à l’Assemblée nationale en 2000 et rejoint le cercle rapproché de Hugo Chavez. Il accède au poste de vice-président en 2012 et, après la mort de Chavez l’année suivante, remporte sa première élection avec une courte avance.

Maduro n’est pas Chavez. Il ne bénéficie pas du même niveau de soutien parmi la classe ouvrière, l’armée ou dans son pays. La situation économique du Venezuela se détériore et l’inflation explose.

Nicolas Maduro en 2017.
StringerAL/Shutterstock

Les administrations états-uniennes successives continuent d’exercer des pressions sur Nicolas Maduro. Le Venezuela subit des sanctions à la fois sous la présidence de Barack Obama et lors de la première présidence Trump. Les États-Unis et leurs alliés refusent de reconnaître la victoire de Maduro lors des élections de 2018 et de nouveau en 2024.

Isolé d’une grande partie du monde, le gouvernement de Nicolas Maduro devient dépendant de la vente de pétrole à la Chine.

Maduro affirme avoir déjoué plusieurs tentatives de coups d’État et d’assassinats impliquant les États-Unis et l’opposition intérieure, notamment en avril 2019 et en mai 2020 durant le premier mandat de Trump.

Les responsables états-uniens nient toute implication dans tous les complots potentiels ; les rapports n’ont également trouvé aucune preuve de l’implication américaine dans le coup d’État raté de 2020.

Aujourd’hui, Donald Trump a réussi à évincer Nicolas Maduro dans une opération bien plus audacieuse, sans aucune tentative de déni. Il reste à voir comment les Vénézuéliens et les autres nations latino-américaines réagiront aux actions états-uniennes, mais une chose est certaine : l’implication américaine dans la politique vénézuélienne continuera tant qu’elle aura des intérêts financiers dans le pays.

The Conversation

James Trapani ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les États-Unis ont passé des décennies à faire pression pour mettre la main sur le pétrole vénézuélien – https://theconversation.com/les-etats-unis-ont-passe-des-decennies-a-faire-pression-pour-mettre-la-main-sur-le-petrole-venezuelien-273521

D’Adophe Thiers à Édouard Balladur, à qui ont profité les grands emprunts ?

Source: The Conversation – in French – By Éric Pichet, Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School

En France, un grand emprunt pourrait-il sauver la situation financière de l’État ? D’un côté, un endettement qui ne cesse de croître, de l’autre, des ménages qui épargnent toujours plus. Et si la solution était de demander aux seconds de financer plus ou moins volontairement le premier. Sur le papier, l’idée semble alléchante d’autant que le grand emprunt occupe une place particulière dans l’imaginaire français. Tentant lorsque l’épargne des ménages est une mesure de précaution pour se protéger des conséquences de l’endettement du secteur public.


L’incapacité récurrente des pouvoirs publics en France à ramener le déficit dans les critères de Maastricht a été aggravée par les deux grandes crises récentes, celle des subprimes en 2008 et celle du Covid en 2020. Cette dérive s’est encore accentuée avec l’incapacité de l’Assemblée nationale issue de la dissolution de juin 2024 à s’accorder pour voter une loi de finances qui réduirait ce déficit. En conséquence, ce dernier est attendu à 5,4 % du PIB en 2025 et encore vers 5 % en 2026, soit le plus important de la zone euro relativement au PIB, quel que soit le sort de la loi de finances pour 2026 toujours en suspens, soit très loin du seuil de 3 % fixé par le Pacte de stabilité et de croissance.

Quant à la dette publique, partie de 20 % du PIB en 1980, dernière année d’équilibre des comptes publics, elle culmine à 116 % à la fin de 2025, soit près du double du seuil du Pacte fixé à 60 % du PIB. Ce faisant, elle se situe juste après celle de la Grèce et de l’Italie.

L’inquiétante envolée de la charge de la dette

La longue période de taux d’intérêt très bas voire négatifs auxquels empruntait l’État de 2009 à 2022 était la conséquence directe de l’action inédite des grandes banques centrales pour éviter une dépression mondiale à la suite de la crise des subprimes de 2008. Ce volontarisme monétaire exceptionnel s’est achevé brutalement avec la hausse brutale des taux des banques centrales en 2022-2023 pour juguler la forte inflation qui a suivi l’invasion de l’Ukraine.




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En conséquence, les taux d’émission des obligations françaises à dix ans sont passés de 1 % en 2022 à 3,6 % début 2026, soit à des niveaux supérieurs au Portugal et à l’Espagne et même à la Grèce. Plus grave, la charge de la dette publique (les intérêts versés chaque année aux créanciers des organismes publics) passera de 50 milliards d’euros en 2022 à 75 milliards en 2026 (dont 60 milliards pour le seul État).


Fourni par l’auteur

Source : Programme de stabilité de 2024, charge d’intérêts en comptabilité nationale, Finances publiques et économie (Fipeco).

Le précédent de l’emprunt obligatoire

Face à l’Himalaya diagnostiqué de la dette (avec raison mais un peu tard…) par François Bayrou quand il était premier ministre, les députés socialistes ont repris, au moment des débats sur l’instauration de taxe Zucman l’idée d’un emprunt forcé sur les plus riches en référence à une initiative du premier ministre Pierre Mauroy en 1983. Émis à un taux de 11 % (contre 14 % sur le marché à l’époque) celui-ci avait contraint 7 millions de contribuables à prêter 13,4 milliards de francs (soit environ 5 milliards d’euros) à hauteur de 10 % de leur impôt sur le revenu et de 10 % de leur impôt sur la fortune. Prévu pour trois ans, mais très impopulaire, car touchant également la classe moyenne supérieure, il fut remboursé par anticipation au bout de deux ans et ne fit jamais école.

Si cette idée d’un emprunt forcé a été rejetée par le gouvernement et l’Assemblée nationale le 26 novembre 2025, la piste d’un grand emprunt agite toujours les esprits d’autant que le contexte actuel rappelle celui des précédents historiques, en temps de guerre ou face à des crises budgétaires aiguës, et qu’ils ont toujours été couronnés de succès à l’émission.

L’emprunt de Thiers ou la naissance du mythe

Après la cuisante défaite de la guerre franco-prussienne de 1870-1871, le traité de Francfort du 10 mai 1871 impose à la France, outre la cession de l’Alsace-Lorraine, une indemnité de 5 milliards de francs-or (soit 70 milliards d’euros). Adolphe Thiers, le chef de l’exécutif de l’époque, émet alors un emprunt d’État au taux de 5 % sur cinquante ans garanti sur l’or.

L’engouement des épargnants a permis de payer l’indemnité allemande dès 1873 avec deux ans d’avance mettant ainsi fin à l’occupation militaire. Surtout, le succès de l’emprunt a assis la crédibilité de la toute jeune IIIe République. Puissant symbole de la résilience du pays il inspira d’autres emprunts de sorties de guerre, comme l’emprunt dit de la Libération de 1918 et celui de 1944.

L’emprunt Pinay 1952-1958 ou les délices de la rente

Premier grand emprunt du temps de paix, la rente Pinay – du nom du ministre de l’économie et des finances sous la quatrième et la cinquième République – de 1952 était destinée à sortir le pays des crises alimentaires et du logement de l’après-guerre. L’équivalent de 6 milliards d’euros a été alors levé avec un taux d’intérêt plutôt faible de 3,5 %,, mais assorti d’une indexation de son remboursement sur le napoléon en 1985 (date à laquelle l’emprunt a été complètement remboursé) et surtout une exonération d’impôt sur le revenu et sur les droits de succession.

Cette gigantesque niche fiscale pour les plus riches était d’ailleurs discrètement mise en avant par les agents de change qui conseillaient aux héritiers de « mettre leur parent en Pinay avant de le mettre en bière » pour éviter les droits de succession entraînant au passage de cocasses quiproquos familiaux lorsque le moribond reprenait des forces…

Le succès de la rente Pinay fut tel que de Gaulle, revenant au pouvoir, lui demanda de récidiver avec le Pinay/de Gaulle de 1958 destiné à sauver les finances publiques, restaurer la crédibilité de l’État et accompagner la réforme monétaire qui allait aboutir au nouveau franc de 1960.

L’emprunt Giscard, un grand emprunt coûteux pour l’État

Portant le nom du ministre des finances du président Pompidou, cet emprunt émis en 1973 rapportait 7 % et a levé l’équivalent d’environ 5,6 milliards d’euros sans avantage fiscal mais une obscure sous-clause du contrat, qui prévoyait une indexation automatique sur le lingot d’or en cas d’inflation.

L’or s’étant envolé avec la fin des accords de Bretton Woods de 1971-1974, cet emprunt coûta finalement en francs constants au moment de son remboursement en 1988 près de cinq fois ses recettes.

1993, le dernier grand emprunt

Après la crise des subprimes de 2008, Nicolas Sarkozy avait envisagé l’émission d’un grand emprunt de 22 milliards d’euros pour financer cinq grandes priorités : l’enseignement supérieur, la recherche, l’industrie, le développement durable et l’économie numérique. Il opta finalement pour un financement classique sur les marchés au motif – pertinent – qu’il aurait fallu allécher les particuliers par un taux d’intérêt supérieur.

Le dernier grand emprunt national est donc toujours aujourd’hui l’emprunt Balladur de mai 1993 rapportant 6 % sur quatre ans et destiné à mobiliser l’épargne des Français les plus aisés pour financer l’accès au travail des jeunes et la relance des travaux publics et du bâtiment. Initialement fixé à 40 milliards de francs, son succès fut tel qu’il récolta 110 milliards de francs (30 milliards d’euros) grâce à la souscription de 1,4 million d’épargnants. Le gouvernement Balladur s’étant engagé à accepter toutes les souscriptions des particuliers, il ne put satisfaire les investisseurs institutionnels.

BFM Business, 2025.

Pas (encore) de problèmes de financement pour l’État

Un grand emprunt pourrait-il être la solution dans le contexte actuel pour financer les déficits, comme on l’entend parfois ?

Malgré la dérive des comptes publics, en France, l’État reste crédible avec une note de A+ attribuée par Standard & Poors et par Fitch, et de Aa3 par Moody’s (soit l’équivalent de 16 ou 17/20). Par ailleurs, le Trésor n’a aucune difficulté à emprunter 300 milliards d’euros par an (la moitié pour financer le déficit de l’année et l’autre pour rembourser les emprunts arrivant à échéance), si ce n’est à un taux d’intérêt supérieur de 80 points de base (0,8 %) au taux d’émission des obligations allemandes à dix ans (3,6 % contre 2,8 %). Aujourd’hui la dette publique française s’élève à environ 3 500 milliards d’euros et 55 % de la dette négociable est détenue par les non-résidents.

En France, les particuliers financent environ 10 % de cette dette publique soit 350 milliards d’euros via l’assurance-vie en euros, mais cette niche fiscale est coûteuse et régressive car elle favorise les gros patrimoines. Ainsi, selon le Conseil d’analyse économique, le manque à gagner en recettes fiscales lié à l’assurance-vie au titre des successions serait de l’ordre de 4 à 5 milliards d’euros par an.

Un grand emprunt utile en 2026 ?

Aujourd’hui, les ménages semblent se conformer à la théorie de l’économiste David Ricardo : inquiets de la situation financière du pays, ils augmentent leur taux d’épargne passé de 15 % de leurs revenus en moyenne avant la crise à 18,4 % en 2025. Et leur épargne financière, qui représente 10 % de leurs revenus, culmine à 6 600 milliards d’euros, un niveau bien supérieur à la totalité de la dette publique.

C’est pourquoi un grand emprunt national proposé par un gouvernement stable disposant d’une majorité solide rencontrerait sans doute un grand succès. Il aurait le mérite de redonner confiance au pays et de conjurer ce que The Economist identifie dans un tout récent article publié le 11 janvier 2026 comme le principal problème économique mondial : le pessimisme.

The Conversation

Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. D’Adophe Thiers à Édouard Balladur, à qui ont profité les grands emprunts ? – https://theconversation.com/dadophe-thiers-a-edouard-balladur-a-qui-ont-profite-les-grands-emprunts-273372