Votre « sapin » de Noël n’est peut-être pas un sapin, voici pourquoi

Source: The Conversation – France (in French) – By Guillaume Decocq, Professeur en sciences végétales et fongiques, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Sapin de Noël, Piazza del Duomo, Milan (Italie). Thierry Gauquelin, CC BY

Souvent, le « sapin » de Noël n’est pas un sapin. Et il n’est pas lié historiquement à la naissance de Jésus de Nazareth. Deux botanistes se sont penchés sur ces paradoxes et nous aident à identifier les différents types d’arbres utilisés pour le 24 décembre.


Chaque année au mois de décembre, les « sapins » de Noël réapparaissent dans l’espace public, souvent richement ornementés et illuminés, mais également dans de nombreux foyers français où leurs branches les plus basses attendent d’abriter les cadeaux. Associé à la fête chrétienne de la nativité, cette tradition bien ancrée en Europe n’est pourtant pas d’origine religieuse, et le « sapin » de Noël est rarement un sapin ! Revenons donc en arrière pour tout comprendre à ces paradoxes.

Aux origines du sapin de Noël

Les origines du sapin de Noël restent incertaines et remontent probablement à la fin du Moyen Âge en Europe. Les premières mentions avérées apparaissent, indépendamment les unes des autres, au début du XVe siècle dans les régions germaniques de l’Ouest et du Nord, dans les pays baltes et, peu de temps après, en Alsace, où la première érection d’un sapin de Noël à Strasbourg date de 1492.Partout, en fin d’année, des conifères décorés de pommes, de pain d’épices et de guirlandes sont érigés sur la place publique.

Quelques années plus tard, des mâts ornés de lierre et de houx (des plantes à fleurs qui, comme la majorité des conifères, conservent leur feuillage en hiver) sont mentionnés en Angleterre.

Chaque fois, ce sont les corporations commerçantes qui sont à l’initiative de ce qui est baptisé « mai d’hiver » ou « mai de Noël ». En effet, cette pratique serait une transposition hivernale des « mais », ces arbres érigés au début du mois de mai pour célébrer la renaissance printanière de la végétation. Le terme « arbre de Noël » (Weihnachtsbaum) n’apparaît, lui, qu’en 1611, à Turckheim, en Alsace.

Il faut ensuite attendre le XVIe siècle pour que cette tradition, qui concernait uniquement la place publique, fasse son entrée dans la sphère privée. À Sélestat (Alsace), en 1521, un édit municipal autorise ainsi les habitants à couper de petits sapins pour Noël ; des conifères sont vendus sur les marchés à des particuliers pour qu’ils puissent les ramener chez eux et les décorer de pommes, de friandises et de gaufrettes.

La pratique doit connaître un succès rapide, puisque quelques décennies plus tard, les premières réglementations apparaissent pour limiter les abattages, comme à Fribourg (Suisse actuelle) en 1554, et les religieux dénoncent la généralisation d’un rite païen. Cela peut paraître paradoxal puisque le « sapin » de Noël est aujourd’hui souvent considéré comme un symbole religieux associé au christianisme.

Sapin de Noël sur la place Saint-Pierre, au Vatican
La tradition du sapin de Noël sur la place Saint-Pierre, au Vatican (Rome), apparaît en 1982…
Giuseppe Milo/Flick, CC BY

Mais cette christianisation d’un rite profane, qui ferait du sapin une évocation de l’Arbre de vie de la Bible, est très récente. Il a d’ailleurs fallu attendre 1982 pour que le premier sapin de Noël apparaisse place Saint-Pierre au Vatican.

Un arbre de Noël en Norvège au début du XXᵉ siècle. L’arbre est ici un épicéa
Un arbre de Noël en Norvège au début du XXᵉ siècle. L’arbre est ici un épicéa.
Archive nationale de Norvège, CC BY

Pour autant, l’arbre de Noël reste encore limité aux foyers aisés durant le XVIIIe siècle et ne devient une tradition populaire indissociable de la fête de Noël qu’à partir du XIXe siècle, aussi bien en Europe qu’aux États-Unis, où la tradition aurait été exportée en Pennsylvanie par des colons allemands à la fin du XVIIIe siècle.

À cette époque, l’arbre de Noël n’est d’ailleurs pas nécessairement un conifère, plusieurs feuillus sont utilisés, notamment des arbres fruitiers comme le pommier Christkindel, une variété de l’est de la France dont les petites pommes rouges écarlates auraient inspiré les boules de Noël une année où les pommes vinrent à manquer. Alors pourquoi le « sapin » de Noël ?

Sapin de Noël, à Dubaï. dans un centre commercial
Sapin de Noël, à Dubaï (Émirats arabes unis), dans un centre commercial.
CC BY

Un sapin de Noël qui en est rarement un

Aux origines, le « sapin » de Noël ne pouvait déjà pas être un sapin, puisqu’aucune espèce de sapin n’est autochtone dans les contrées qui ont vu naître cette tradition.

La seule espèce de sapin originaire d’Europe occidentale – hors région méditerranéenne – est le sapin blanc (Abies alba en latin), qui est naturellement absent de la moitié nord-ouest de l’Allemagne, des pays baltes et de toute l’Europe du Nord. Et à l’époque, l’être humain ne se livrait pas encore à des translocations d’espèces exotiques.

Forêt de sapin blanc dans les Vosges
Forêt de sapin blanc dans les Vosges.
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Le « sapin » était donc surtout l’épicéa commun (Picea abies) et, plus occasionnellement, le pin sylvestre (Pinus sylvestris). Le véritable sapin blanc a cependant pu être utilisé de part et d’autre du Rhin, puisqu’il est indigène dans les massifs des Vosges (donc en Alsace), du Jura, des Alpes et des Pyrénées, mais probablement de manière assez marginale.

Aujourd’hui, en Europe, ce sont près de 50 millions d’arbres qui sont mis sur le marché pour les fêtes de fin d’année, dont 6 millions rien qu’en France. L’épicéa reste majoritaire, même si, en France, on lui préfère depuis quelques décennies le sapin de Nordmann (Abies nordmanniana), qui a l’avantage de ne pas perdre rapidement ses aiguilles, mais qui a l’inconvénient de ne pas dégager le même parfum de résine et d’être vendu plus cher.

Ainsi plus de 80 % des sapins vendus cette année en France sont du Nordmann, et l’épicea est, cette année, impossible à trouver dans la région de Marseille. Le sapin de Nordmann est une espèce exotique en France ; originaire d’une région qui s’étend de la Turquie aux montagnes du Caucase, il est largement planté désormais en France, notamment dans le Centre, pour être vendu à Noël, souvent un peu plus tôt que l’épicéa qui est indigène et également largement cultivé.

Ces dernières années on assiste aussi à une certaine diversification des conifères vendus comme arbres de Noël, puisque plusieurs espèces d’origine nord-américaine sont venues enrichir la palette :

  • de véritables sapins comme le sapin de Vancouver (Abies grandis) et le sapin noble (Abies procera), tous deux originaires de la côte ouest ;

  • des épicéas, en particulier le mal nommé « sapin » bleu du Colorado (Picea pungens), aux aiguilles bleu argenté et à l’odeur de pin ;

  • le « sapin » de Douglas (Pseudotsuga menziesii), dont le nom est trompeur, car il n’est ni un sapin ni un épicéa.

De manière amusante, l’Amérique du Nord, qui nous a fourni ces espèces de sapin à la mode, n’échappe pas à la tentation de l’exotisme ; ainsi, c’est le pin sylvestre européen qui a longtemps été l’espèce privilégiée outre-Altantique. Ce n’est que depuis les années 1980 que le Douglas et le sapin de Fraser (Abies fraseri) l’ont supplanté aux États-Unis, et le sapin baumier (Abies balsamea) au Canada.

Dans les régions tropicales et dans l’hémisphère Sud, cependant, d’autres arbres sont plébiscités. À La Réunion, par exemple, où Noël tombe pendant l’été austral, on utilise aussi bien des conifères (« pin » de Norfolk, Araucaria heterophylla ; « pin » colonnaire, Auraucaria columnaris ; « cèdre » du Japon, Cryptomeria japonica), que des feuillus tropicaux aux fleurs spectaculaires (flamboyant, Delonix regia) ou aux fruits comestibles (letchi, Litchi chinensis). Aux Antilles, on trouve également le filao (Casuarina equisitifolia) qui, malgré les apparences, n’est pas un conifère mais une plante à fleurs. Dans d’autres régions tropicales le pin de Monterey (Pinus radiata) et le cyprès de Lambert (Cupressus macrocarpa) sont également utilisés.

Un peu de botanique pour s’y retrouver

Parmi toutes ces espèces alors, comment s’y retrouver ? Comment savoir si ces « sapins » en sont véritablement ?

Commençons d’abord par rappeler que beaucoup des arbres que l’on voit à Noël appartiennent à la même grande famille des Pinacées qui comprend 11 genres et près de 250 espèces. On y trouve 50 espèces de sapins (Albies), 36 d’épicéas (Picea) et 130 de pins (Pinus). C’est la plus grande famille de conifères, dont les ancêtres sont apparus il y a près de 400 millions d’années, bien avant l’invention de la fleur dans l’histoire de l’évolution, plus de 200 millions d’années plus tard.

Les conifères font donc partie des Gymnospermes ou plantes « à ovule nu » qui, contrairement aux Angiospermes ne présentent ni fleur ni fruit. Parmi les Gymnospermes, une Pinacée est facilement reconnaissable à ses cônes femelles, plus connus sous le nom de « pommes de pin ». Ils sont constitués d’un axe central sur lequel des écailles ligneuses sont insérées de manière spiralée, portant sur leur face supérieure deux graines (les cônes mâles, plus discrets, sont en chatons).

Pour différencier les épicéas (genre Picea) des vrais sapins (genre Abies), quatre caractères peuvent être observés :

1 – les cônes femelles sont pendants chez les épicéas, mais dressés chez les sapins ;

A gauche un sapin aux cônes dressés. A droite un épicea aux cônes pendants. Forêt de Barèges, Pyrénées
À gauche, un sapin aux cônes dressés. À droite, un épicea aux cônes pendants. Forêt de Barèges, Pyrénées.
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

2 – les cônes d’épicéas tombent entiers au sol, alors qu’ils se désintègrent sur l’arbre chez les sapins (donc jamais de cônes entiers au sol, juste des écailles) ;

3 – les rameaux des épicéas, une fois les aiguilles tombées, sont rugueux, car chacune des aiguilles est portée par une petite excroissance appelée pulvinus. Ils sont lisses chez les sapins, mais ornés de cicatrices rondes ;

4 – les aiguilles sont cylindriques plus ou moins anguleuses chez les épicéas, mais plates chez les vrais sapins.

Rameau de sapin de Nordmann à gauche (face supérieure et inférieure), et d’épicéa sur la photo de droite
Rameau de sapin de Nordmann à gauche (face supérieure et inférieure), et d’épicéa sur la photo de droite.
Thierry Gauquelin/Guillaume Decocq, Fourni par l’auteur

Les vrais sapins peuvent être confondus avec les Douglas du genre Pseudotsuga. Ce genre comporte quatre espèces différentes, dont la plus connue et répandue est Pseudotsuga menziesii, d’origine nord-américaine). Toutes ont des aiguilles plates pourvues de deux bandes blanches à la face inférieure comme le sapin blanc. Mais chez les Douglas, les cônes sont pendants et tombent entiers, comme chez les épicéas, et les aiguilles ont toutes à peu près la même longueur, alors qu’elles sont de tailles très inégales chez les sapins.

Quant aux pins (Pinus), ils se différencient des genres précédents, qui ont tous des aiguilles solitaires, par leurs aiguilles normalement groupées par 2, 3 ou 5 au sein d’une gaine membraneuse basale caduque.

Rameaux de pin.
Auguste Herbst, vers 1900. Musée de l’école de Nancy/Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Concernant les « sapins » de Noël ultramarins évoqués plus haut, il s’agit de conifères appartenant à d’autres familles botaniques, celle des Pinacées étant quasiment restreinte à l’hémisphère Nord.

Au sud de l’équateur, on trouve par exemple les espèces du genre Araucaria comme le « pin » de Norfolk et le « pin » colonnaire, qui ne sont donc pas des pins mais qui appartiennent à la famille des Araucariacées, exclusivement présente dans l’hémisphère Sud. Le « cèdre » du Japon, du genre Cryptomeria – qui n’est donc pas un cèdre, puisque non apparenté au genre Cedrus – et le cyprès de Lambert, du genre Cupressus qui, lui, est donc bien un cyprès, appartiennent à la famille des Cupressacées, au même titre que nos genévriers ou les séquoias et les thuyas.

On voit bien ici que les noms vernaculaires utilisés pour nommer les espèces végétales sont souvent une source de confusions, d’où l’importance du nom latin, qui en revanche est unique et attribué selon des règles très précises. C’est l’objectif de la science systématique, qui décrit, nomme (conformément au Code international de nomenclature biologique) et classe dans un système hiérarchisé les êtres vivants. Ce système prend en compte les liens de parenté entre les espèces, tels qu’ils sont reconstitués à partir des données génétiques, d’où son assimilation à un arbre généalogique du vivant.




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Pour des sapins de Noël plus vertueux

Finalement, le seul « sapin » de Noël autochtone en France est donc l’épicea.

Dans tous les cas, les arbres commercialisés, que ce soient des Nordmann, des grandis, des pungens ou des épiceas sont issus de plantations. Et il faut être très exigeant sur leur mode de culture. Une filière bio est en train d’émerger garantissant qu’aucun traitement chimique n’est administré sur la plantation et qu’aucun désherbant ni aucun produit phytosanitaire n’est utilisé, pour le respect de la faune et de la flore locale.

Il ne faut pas oublier que les introductions d’essences exotiques ne sont pas dénuées de risques. Ainsi, même quand ils sont cultivés à proximité de la région où ils sont vendus, les « sapins » de Noël d’origine exotique peuvent servir de vecteurs pour des insectes ravageurs ou des agents pathogènes, susceptibles de s’attaquer aux conifères sauvages de nos forêts. Ainsi vaudrait-il mieux privilégier les essences autochtones.

La question est souvent posée aussi de savoir s’il faut préférer les arbres en pot ou les arbres coupés. Si les premiers sont réutilisables d’une année sur l’autre (tant qu’ils ne dépassent pas une certaine taille !) parce qu’ils peuvent être plantés ou mis en jauge dans un coin du jardin, des filières de recyclage ont aussi émergé pour les seconds, que ce soit pour le compostage ou pour lutter contre l’érosion ; par exemple la ville d’Anglet (Pyrénées-Atlantiques) installe des sapins de Noël récupérés sur le cordon dunaire de la plage pour ralentir l’érosion par la mer.

Sapins de Noël sur la plage d’Anglet
Sapins de Noël sur la plage d’Anglet (Pyrénées-Atlantiques).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Et dans tous les cas, un « sapin » naturel, qu’il soit Abies ou Picea vaut toujours mieux qu’un sapin en plastique. Si ces derniers restent encore minoritaires en France, ils représentent plus de 80 % des arbres achetés aux États-Unis. Et ils sont aujourd’hui bien loin des tout premiers sapins artificiels initialement apparus en Allemagne au XIXe siècle, et alors confectionnés avec des plumes d’oie teintes en vert, rapidement remplacées par des poils d’animaux, puis par de l’aluminium.

Sinon, à défaut d’acheter aujourd’hui un sapin, pourquoi ne pas décorer des plantes d’intérieur tel qu’un ficus en pot. Certes, ce n’est pas un sapin ni même un conifère, mais l’arbre de Noël n’en a pas toujours été un au cours de l’histoire.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Votre « sapin » de Noël n’est peut-être pas un sapin, voici pourquoi – https://theconversation.com/votre-sapin-de-noel-nest-peut-etre-pas-un-sapin-voici-pourquoi-271687

Le chêne-liège, un arbre victime de la surexploitation de ses forêts comme de leur abandon

Source: The Conversation – France (in French) – By Thierry Gauquelin, Professeur émérite, Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE), Aix-Marseille Université (AMU)

Vieux chêne-liège, Andalousie (côte sud de l’Espagne). Thierry Gauquelin, CC BY

C’est un arbre pourvoyeur de multiples ressources depuis des millénaires et à la résilience remarquable lorsqu’il est confronté aux flammes. Le chêne-liège est cependant aujourd’hui menacé, d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée, par le changement climatique ainsi que par sa surexploitation ou son abandon.


Alcornoque, surera, ballot, leuge, rusque, surier, suve, corcier… tous ces noms renvoient en fait à un seul et même arbre, le chêne-liège (Quercus suber) dont Pline l’Ancien (Ier siècle de notre ère) vantait déjà tous les mérites et utilisations.

Feuillage de chêne-liège, massif des Albères (Pyrénées).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Ce chêne d’une hauteur moyenne de 10 mètres à 15 mètres, dont le feuillage persistant est assez semblable à celui du chêne vert (Quercus ilex), en diffère par son houppier étalé, ses grosses branches maîtresses – les charpentières – relativement horizontales et surtout par son écorce exubérante – le liège – un matériau exceptionnel à l’origine de l’intérêt que cet arbre a pu susciter et suscite encore.

C’est bien sûr l’utilisation du liège pour les bouchons, mais aussi dans le BTP en tant qu’isolant phonique et thermique avec aujourd’hui des avancées prometteuses dans le domaine de l’écoconstruction des bâtiments ou encore pour les fusées Ariane.

La fabrication de chaussures fait partie des nombreuses utilisations du liège, comme le témoigne cette gravure issue du livre Le liège et ses utilisations de Henri de Graffigny (1863-1934)
La fabrication de chaussures fait partie des nombreuses utilisations du liège, comme en témoigne cette gravure issue du livre le Liège et ses utilisations, de Henri de Graffigny (1863-1934).
Gallica

Ainsi, les forêts de chêne-liège, qualifiées de systèmes socio-écologiques, ont été exploitées, soignées et modifiées depuis plus de trois mille ans, principalement pour ce liège, mais aussi pour leurs fruits, les glands, qui nourrissent ou ont nourri autant les humains que le bétail.

Dans sa région d’origine, la suberaie – c’est ainsi qu’on nomme une forêt de chêne-liège – a ainsi été largement favorisée par l’être humain. Observez nombre de suberaies des Albères, dans les Pyrénées ; vous verrez que les arbres sont peu ou prou alignés, c’est là le signe de la main humaine.

Malgré cette exploitation millénaire, ces suberaies peuvent héberger une biodiversité remarquable, notamment une faune spécifique et inféodée au bois mort et aux microhabitats que forment les vieux arbres souvent présents dans ces suberaies exploitées. La suberaie représente aussi l’habitat de prédilection de la tortue d’Hermann, unique espèce de tortue terrestre présente en France hexagonale et en Corse.

Au Maroc, ces écosystèmes abritent des petites mares temporaires, les dayas, à la biodiversité exceptionnelle, malheureusement menacées par le changement climatique et la surexploitation.

Daya dans la forêt de la Maamora (Maroc).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Une répartition liée au climat et au sol

Le chêne-liège est endémique du bassin occidental de la Méditerranée, présent sur les deux rives sud et nord, du Maroc à l’Italie, mais il n’est pas limité au seul climat méditerranéen. On le trouve ainsi en grande quantité au Portugal, un des principaux producteurs de liège, mais aussi sur tout le littoral aquitain, comme dans la forêt des Landes. En France, ces suberaies recouvrent environ 70 000 hectares (ha) sur trois principaux secteurs : les massifs provençaux des Maures et de l’Esterel, le sud de la Corse et les Pyrénées-Orientales.

Autre caractéristique de ce chêne-liège, c’est une espèce exclusivement calcifuge, c’est-à-dire qu’elle fuit littéralement les terrains calcaires. C’est ce qui va régir sa répartition dans ce domaine méditerranéen. Ainsi, en Provence marseillaise calcaire, vous ne trouverez pas de chêne-liège. En revanche, passé Toulon, vers l’est, dans l’Esterel ou les Maures, le chêne-liège apparaît spontanément.

Extrait de la carte de la végétation de la France (feuille de Marseille), œuvre collective du CNRS. Le chêne-liège n’apparaît en orange que sur la partie est de la zone, sur les sols à roche-mère siliceuse.
CNRS, Fourni par l’auteur

Les suberaies, derniers remparts contre l’incendie

Le chêne-liège est un arbre qui résiste fort bien à l’incendie du fait de cette couche épaisse d’écorce isolante, le liège, qui entoure le tronc. Si un incendie balaie une suberaie, le liège pourra être consumé sur plusieurs centimètres, mais rapidement des bourgeons dormants sous cette écorce se développeront et l’arbre repartira.

La périodicité de ces incendies doit évidemment rester raisonnable, sinon la biodiversité, notamment du sol, sera trop profondément affectée par ces perturbations récurrentes, compromettant ainsi le bon fonctionnement de ces forêts ; et la récolte de liège, qui ne peut se faire que tous les 8 ans à 15 ans, est dans tous les cas plus que compromise.

Dans le massif landais, où cette essence était autrefois bien représentée et exploitée, cette résilience à l’incendie et le rôle de pare-feu que peuvent jouer les suberaies doivent ainsi encourager des plantations massives de chêne-liège. Cela permet aussi de constituer des peuplements plus diversifiés donc plus résilients que les plantations monospécifiques de pin maritime.

Démasclage et subériculture

Démasclage réalisé dans les années 1900.
Collectif Forêt Vivante Sud Gironde

La récolte du liège, essence même de la subériculture, est une affaire de spécialistes. Le chêne-liège est caractérisé par le développement exubérant de l’écorce, boursouflée et crevassée, ce fameux liège aux caractéristiques exceptionnelles. Mais cette écorce épaisse, observable sur les arbres qui n’ont pas été exploités, et qualifiée de « liège mâle », est inutilisable pour la fabrication de bouchons bien denses et réguliers. Elle sera par contre utilisée comme matériau isolant. Dans tous les cas, il faut donc enlever ce liège mâle ; cette opération s’appelle le « démasclage ».

Le rusquier (l’ouvrier qui lève l’écorce du chêne-liège) l’ôte à l’aide d’incisions verticales faites avec une hachette particulière, sur une hauteur d’environ deux mètres à partir du sol, séparant ainsi deux moitiés de l’écorce.

Démonstration de démasclage par Renaud Piazzetta, Institut méditerranéen du liège, massif des Albères (France).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur
Liège mâle et femelle du chêne-liège (Albères, France).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Il faut procéder d’une manière très précautionneuse, de façon à ne pas abîmer l’assise qui donne naissance au liège. C’est un travail de spécialistes – lesquels se font de plus en plus rares et donc convoités. Le liège mâle enlevé, le tronc apparaît rouge vif.

Plaques de liège et bouchons à l’emporte-pièce.
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Un nouveau liège, bien dense, de très belle qualité, appelé le liège femelle, se forme alors. Au bout d’une période de huit à douze ans, on le récoltera quand son épaisseur permettra d’en extraire à l’emporte-pièce des bouchons de belle longueur.

À chaque démasclage, on montera un peu plus haut dans l’arbre. Quand des arbres présentent un démasclage très haut, jusqu’aux branches charpentières qui partent directement du tronc, on peut en déduire qu’ils sont très anciens, qu’ils ont 150 ans ou 200 ans, rarement plus d’ailleurs, car le chêne-liège n’est quand même pas une espèce très longévive.

C’est ensuite terminé sur le terrain. Les plaques de liège récoltées vont approvisionner les bouchonneries, comme les Bouchons Abel du Boulou (Pyrénées-Orientales), l’une des dernières en France à encore se fournir en liège local des Albères.

Récolte du liège, forêt de la Maamora (Maroc).
Thierry Gauquelin, CC BY

Des suberaies aujourd’hui dépérissantes et menacées

Bien que particulièrement résilientes face aux incendies, les suberaies sont menacées dans toute leur aire de répartition du fait à la fois, selon les pays concernés, de leur surexploitation, de leur abandon ou encore du changement climatique.

Suberaie de la Maamora (Maroc).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Ainsi au Maroc, la forêt de la Maamora, au nord-est de Rabat, considérée comme la plus grande suberaie d’un seul tenant au monde, est aujourd’hui réduite à 60 000 ha (sa surface était de plus de 100 000 ha dans les années 1950). Elle a subi de très fortes dégradations au cours de ces dernières décennies, notamment du fait de l’essor des plantations d’eucalyptus privilégié pour sa croissante rapide, sa résistance à la sécheresse et son utilisation pour la pâte à papier.

Suberaie dépérissante de Ben Slimane (Maroc).
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Cette suberaie reste néanmoins pourvoyeuse de nombreuses ressources pour les populations environnantes. Les dimanche de printemps dans la Maamora, près de Rabat, on verra comme cela tout à la fois le démasclage à la sauvette des arbres encore préservés, mais aussi le gaulage : les branches des chênes sont battues avec une longue perche pour faire tomber les fruits – des glands doux vendus ensuite bouillis à quelques dirhams le kilo pour le plus grand plaisir des enfants. On apercevera également le pâturage avec des bovins prélevant les feuilles encore tendres jusqu’à la hauteur que leur encolure tendue permet, la coupe par les bergers des branches afin de faciliter la tâche des animaux. Se joignent à ce tableaux quelques Rabatis pique-niquant sous les plus gros arbres à l’ombre cependant légère, après la récolte sauvage de bois mort pour cuire les brochettes.

Autant d’usages qui, au même titre que la biodiversité, sont menacés aujourd’hui par la sécheresse récurrente liée au changement climatique sur l’ensemble des suberaies allant de Rabat à Ben Slimane.

En France, c’est au contraire d’abord l’abandon progressif de l’exploitation des suberaies lié pour partie à la faible rentabilité de cette activité de subériculture qui menace ces écosystèmes. Cet abandon a rendu notamment les peuplements embroussaillés plus sensibles aux incendies.

D’autres facteurs aggravent ce déclin, comme une régénération naturelle très faible, des blessures dues à des démasclages mal réalisés ou l’installation d’insectes xylophages, tels que le coléoptère Platypus cylindrus qui peut localement pulluler et rapidement tuer des chênes-lièges. Et ce sont aussi aujourd’hui les canicules et sécheresses répétées liées au changement climatique qui aggravent ce dépérissement.

Tout ceci explique le classement comme vulnérables (VU) par l’UICN des suberaies méditerranéennes.

Relancer la subériculture en France en s’appuyant sur la science et sur la formation

Le maintien de ces systèmes socio-écologiques particuliers, à la biodiversité remarquable et jouant un rôle écologique majeur, notamment dans la lutte contre les incendies ou le maintien de sols fonctionnels, ne peut s’envisager qu’en intégrant une dimension socio-économique, tant ces deux composantes écologiques et économiques sont ici liées. Il s’agit alors de relancer économiquement la filière pour permettre notamment de préserver ces écosystèmes multifonctionnels. Différentes structures (Institut du liège, Subéraie varoise…) s’attachent aujourd’hui à cet objectif.

Ceci peut s’envisager notamment en privilégiant des circuits courts, économiquement rentables, en ciblant sans doute la production de bouchons haut de gamme, tout en explorant des nouvelles filières de valorisation du liège mâle.

Il s’agit aussi de favoriser la biodiversité, garante du bon fonctionnement de l’écosystème et de la qualité du liège récolté, et la résilience des peuplements aux aléas climatiques et notamment aux incendies.

Des travaux de recherche préliminaires menés par l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE) dans le massif des Albères (Pyrénées) ont ainsi pu mettre en évidence qu’un débroussaillage et un pâturage des parcelles exploitées pour le liège favorisait une biodiversité floristique et faunistique caractéristique des milieux plus secs et plus lumineux et différente de celle que l’on retrouvait dans les parcelles laissées en libre évolution.

Cependant la pression exercée sur les suberaies doit rester raisonnée autant que possible. En effet, d’autres travaux menés par l’IMBE en collaboration avec l’Université Hassan-II de Casablanca ont montré quant à eux qu’une surexploitation de parcelles de chênes-lièges dans la région de Ben Slimane conduisait à une perte de biodiversité du sol et de sa capacité à séquestrer du carbone.

Mais la science seule ne suffit pas, et les suberaies nous montrent que nous avons de plus en plus besoin de professionnels et de chercheurs capables de travailler dans plusieurs disciplines et avec divers acteurs, en combinant les connaissances issues de différentes disciplines afin de contribuer à cet objectif commun de préservation et de valorisation.

Du point de vue académique, comprendre la suberaie comme système socio-écologique est un exercice complexe qui demande l’analyse des relations économiques, sociales et institutionnelles internationales, des savoir-faire traditionnels, sous des contraintes écologiques et climatiques profondément impactées par les particularités du XXIe siècle.

Ces écosystèmes constituent ainsi aujourd’hui « un terrain de jeu » idéal pour des formations universitaires académiques dispensées conjointement à Aix-Marseille Université et à l’Université Hassan-II de Casablanca où l’enseignement de la transdisciplinarité est réalisé en ancrant les apprentissages dans un problème concret.

Étude de la faune du sol par les étudiants de l’Université de Marseille et de Casablanca ; suberaie des Pyrénées-Orientales.
Thierry Gauquelin, Fourni par l’auteur

Cependant, dans l’Hexagone, malgré la banalité des bouchons de liège, les relations étroites que les habitants des Albères, des massifs des Maures et des Landes entretiennent avec ces suberaies sont aujourd’hui anecdotiques, alors qu’une meilleure connaissance de ce patrimoine, à la fois biologique et culturel, est un préalable à ce nouvel essor.

The Conversation

Anne Bousquet-Mélou a reçu des financements de la fondation amidex et de l’institut méditerranéen pour la transition environnementale de l’université d’Aix-Marseille

Irene Teixidor-Toneu a reçu des financements de l’agence nationale de la recherche (ANR).

Mathieu Santonja a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR), France 2030 et l’Union Européenne.

Thierry Gauquelin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le chêne-liège, un arbre victime de la surexploitation de ses forêts comme de leur abandon – https://theconversation.com/le-chene-liege-un-arbre-victime-de-la-surexploitation-de-ses-forets-comme-de-leur-abandon-269747

Bien-être animal : ce que l’opacité des abattoirs canadiens nous empêche de voir

Source: The Conversation – in French – By Sarah Berger Richardson, Associate professor, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Acheter de la viande locale pour le temps des Fêtes est souvent perçu comme un choix plus éthique. Pourtant, entre 2017 et 2022, près de 800 cas d’irrégularités liées au traitement des animaux ont été recensés dans des abattoirs sous inspection fédérale au Canada. Que révèlent réellement ces chiffres sur le bien-être animal ?

Cette année, en raison du climat politique avec les États-Unis, beaucoup privilégieront l’achat de produits locaux pour leur tablée. Dans un contexte où le bien-être animal est une préoccupation importante pour la population, la question se pose à savoir si l’achat de viande locale constitue également un bon geste en ce sens. Très peu de personnes savent comment les animaux sont transformés en viande, un angle mort largement entretenu par le malaise que suscite cette réalité.

Respectivement professeure et doctorante à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa, spécialisées en droit agro-alimentaire et animalier, c’est ce sur quoi nous souhaitions mettre la lumière dans un récent projet de recherche.




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Le contexte législatif canadien

Au Canada, environ 95 % des animaux destinés à la consommation sont abattus dans des établissements agréés par le gouvernement fédéral. Ces abattoirs sont encadrés par la Loi sur la salubrité des aliments au Canada et à la Loi sur la santé des animaux, ainsi que par les règlements qui en découlent. Leurs activités sont surveillées par des inspecteurs et des vétérinaires de l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA).

Ces lois visent avant tout la salubrité et la qualité des aliments, mais elles prévoient aussi des mesures pour assurer le bien-être des animaux, les malades ou blessés nuisant généralement à la sécurité sanitaire. L’idée générale est de ne pas leur infliger de souffrances ou de blessures évitables. Par exemple, au moment de l’abattage, l’animal doit être rendu inconscient avant d’être suspendu, saigné et découpé.

De plus, dans un virage de l’ACIA vers une approche qui confie davantage de responsabilités aux abattoirs eux-mêmes, ceux-ci doivent élaborer et appliquer un plan de contrôle préventif (PCP) écrit, un document interne qui précise les mesures prévues pour assurer le bien-être des animaux.

Presque 800 irrégularités

Dans le cadre de ce projet, nous avons analysé 796 rapports d’événement décrivant des non-conformités en matière de traitement des animaux survenues entre 2017 et 2022 dans l’ensemble des abattoirs sous inspection fédérale au Canada. Les trois problèmes les plus récurrents concernent le débarquement des animaux à l’abattoir, l’étourdissement et le retour à la sensibilité des animaux au moment de leur mise à mort ainsi qu’une mauvaise manipulation des animaux.

Les irrégularités observées à la réception signifient qu’il y a eu un problème lors du déchargement des animaux du camion ou pendant l’attente avant leur entrée sur la chaîne d’abattage. À leur arrivée, de nombreux animaux sont retrouvés morts dans les camions, surtout lorsque les températures atteignent des extrêmes en été et en hiver. De plus, les employés ne prennent pas toujours les mesures appropriées pour manipuler avec soin les bêtes blessées.

Au moment de l’étourdissement, les différentes méthodes (mécanique, électrique ou au gaz) démontrent des défaillances diverses, faisant en sorte que plusieurs animaux ne sont pas insensibilisés ou reprennent connaissance ultérieurement, ce qui cause évidemment des souffrances évitables.

Pour la mauvaise manipulation par les employés, cela était un problème particulièrement saillant chez les oiseaux, lesquels se retrouvent souvent à des endroits où ils ne devraient pas être : dans des lave-vaisselle industriels, dans des poubelles destinées aux animaux morts, écrasés sous les roues d’un camion ou entre deux cages de transports.

Ces rapports de non-conformité ont été obtenus par une demande d’accès à l’information. Leur contenu ne surprendra guère les organisations qui dénoncent la maltraitance des animaux depuis des années, comme Humane Canada ou la SPCA de Montréal. La négligence observée s’inscrit aussi dans un contexte de conditions de travail précaires et de pressions exercées sur les employés pour maintenir la cadence et la rentabilité, souvent au détriment du bien-être animal.




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Une réalité difficile à documenter

Considérant que plus de 800 millions d’animaux sont abattus pour l’alimentation au Canada chaque année, quelles conclusions tirer des quelques 800 incidents survenus entre 2017 et 2022 ?

Afin de mieux contextualiser les données quantitatives, nous souhaitions mener des entretiens auprès de l’Agence canadienne d’inspection des aliments et de son inspectorat. Malgré des demandes répétées, aucune réponse officielle de l’agence n’a jamais été reçue. Le syndicat représentant le personnel de l’ACIA a refusé de participer à l’étude sans l’autorisation officielle de l’agence et plusieurs inspecteurs ont décliné notre invitation à une entrevue, estimant que cela contreviendrait à leur code de déontologie.

Néanmoins, nous avons réussi à mener quelques entretiens auprès de vétérinaires inspecteurs de l’agence fédérale et d’employés d’abattoirs. Sans être représentatifs, ces échanges, cumulés à l’analyse des rapports, nous permettent de croire que beaucoup de non-conformités seraient non documentées et que les chiffres sont plus élevés en réalité.

Une première explication, également présente dans la littérature, réside dans la marge de manœuvre laissée aux inspecteurs. L’application des règlements est variable. Par exemple, certaines personnes pourraient émettre davantage d’avertissements oraux avant de sévir, d’autres pourraient éviter les endroits les plus problématiques de l’abattoir afin de faciliter leur travail.

D’ailleurs, il nous a été rapporté que certains inspecteurs ont subi ou subissent de la pression indue de l’industrie afin de ne pas ralentir ou arrêter la ligne d’abattage en cas de non-conformités ou encore sont accusés de nuire aux activités en effectuant dûment leur travail.

Une autre explication : les 796 rapports ne représentaient pas un seul animal ni même une seule situation problématique. Certains rapports faisaient état de plusieurs événements similaires s’étant produits sur une certaine période. D’autres concernaient plusieurs animaux, par exemple, dans le cas du retour à la sensibilité d’un lot d’oiseaux.


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Une réglementation qui brouille le portrait

Nous craignons que le manque de données et l’opacité institutionnelle ne s’accentuent, vu le virage vers la réglementation axée sur les résultats et la responsabilisation de l’industrie qu’a pris l’Agence canadienne d’inspection des aliments avec la nouvelle Loi sur la salubrité des aliments au Canada,

L’obligation pour les abattoirs de tenir leur propre plan de contrôle préventif signifie que les inspecteurs ne constateront une non-conformité que si les employés ne respectent pas ces mesures internes. Autrement dit, un incident lié au bien-être animal ne sera pas considéré comme une infraction s’il est réglé en interne. Par conséquent, les dossiers de l’ACIA accessibles par demande d’accès à l’information ne refléteront qu’une partie de la réalité, rendant le portrait global du transport et de l’abattage des animaux au Canada encore plus difficile à brosser.

Dans un contexte où le bien-être animal est une préoccupation grandissante pour la population et où la perte de confiance envers les institutions gouvernementales est en croissance, la posture opaque adoptée par l’Agence canadienne d’inspection des aliments est discutable. Elle contribue à maintenir la population dans l’ignorance, incapable de savoir si l’achat de viande canadienne en cette période des fêtes répond réellement à des normes plus éthiques en matière de traitement des animaux.

La Conversation Canada

Sarah Berger Richardson a obtenu une subvention Développement Savoir du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada pour ses recherches sur la règlementation des abattoirs canadiens.

Daphnée B. Ménard a reçu du financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) pour son projet doctoral.

ref. Bien-être animal : ce que l’opacité des abattoirs canadiens nous empêche de voir – https://theconversation.com/bien-etre-animal-ce-que-lopacite-des-abattoirs-canadiens-nous-empeche-de-voir-270609

« Achetez maintenant, payez plus tard » : voici comment éviter de vous réveiller des fêtes endetté jusqu’au cou

Source: The Conversation – in French – By Vivek Astvansh, Associate Professor of Quantitative Marketing and Analytics, McGill University

Quand arrive le temps des fêtes, on assiste à une hausse prévisible des dépenses, mais la façon dont les consommateurs les financent est en pleine évolution. Si les cartes de crédit dominaient autrefois les paiements en ligne, la popularité croissante des solutions « achetez maintenant, payez plus tard » (AMPPT) transforme la manière de gérer les dépenses à court terme.

AMPPT désigne un mode de paiement à court terme proposé par les détaillants au moment de l’achat. Le modèle le plus courant est le « payez en quatre versements » : au lieu de payer la totalité du montant, le client règle 25 % immédiatement, puis les 75 % restants en trois versements égaux, généralement prélevés automatiquement toutes les deux semaines.

Cette structure rend ce modèle relativement simple et peut donner l’illusion au consommateur de faire une bonne affaire.

En 2024, le modèle AMPPT représentait 5 % des transactions de commerce électronique, une proportion qui devrait augmenter de 58 % d’ici 2030. En comparaison, les cartes de crédit représentaient 20 % des transactions de commerce électronique en 2024, et cette part ne devrait augmenter que de 3 % d’ici 2030. [JG1]

Sachant que la moitié des consommateurs prévoit d’utiliser un plan AMPPT pour leurs achats de fin d’année, il est essentiel de bien comprendre de quoi il s’agit.

Au moment où les ménages se préparent à une nouvelle saison de dépenses liées aux fêtes, « Achetez maintenant, payez plus tard » apparaît sur de nombreuses pages de règlement, offrant commodité et flexibilité. Cependant, avant de choisir cette option, on doit avoir conscience de ses conséquences financières.

D’où vient l’attrait pour le mode AMPPT ?

Deux facteurs expliquent l’attrait des paiements différés. Premièrement, la valeur temporelle de l’argent donne à penser que les fonds disponibles maintenant ont plus de valeur que le même montant dans le futur. En réduisant les dépenses immédiates, on a l’impression d’avoir une plus grande marge de manœuvre.

De nombreux consommateurs croient que ce type de plan est toujours sans intérêt. Si c’est habituellement le cas pour le modèle en quatre versements, les plans de paiements mensuels en comportent souvent, et ceux-ci peuvent atteindre 35,99 %. Le taux annuel effectif global le plus élevé comparable pour les cartes de crédit est de 26 %.

Deuxièmement, les sociétés de prêt AMPPT, telles que Klarna, Affirm et Afterpay, effectuent généralement une simple vérification de solvabilité qui n’a aucune incidence sur la cote de crédit de l’emprunteur. Cette pratique a contribué à répandre l’idée que l’AMPPT s’adresse principalement aux personnes ayant un accès limité au crédit.

Or, dans la pratique, des consommateurs de tous les niveaux de revenus y ont recours. Ainsi, au Canada, 40 % des utilisateurs de plans AMPPT déclarent avoir des revenus élevés.

Un emploi aussi étendu n’est toutefois pas sans risques.

Quels sont les risques d’acheter maintenant et de payer plus tard ?

Ce modèle de paiement facile modifie la façon dont les gens évaluent leurs achats. Ses effets psychologiques peuvent encourager des dépenses excessives et entraîner des difficultés financières à long terme.

AMPPT peut inciter les consommateurs à considérer la gratification immédiate plutôt que la douleur différée du paiement, ce que j’appelle une mentalité « achetez maintenant, regrettez plus tard ».

Des études ont montré que le recours au modèle AMPPT augmentait la fréquence et le montant des achats. Cet effet est plus marqué chez les personnes sensibles à la publicité, à faible revenu et chez les jeunes.

Plus inquiétant encore, les utilisateurs du paiement différé s’exposent à des frais de découvert, à des intérêts sur leur carte de crédit et à des pénalités de retard plus élevés que les non-utilisateurs. Les risques de dépenses excessives augmentent pendant la période des fêtes, mais les revenus ne suivent pas, ce qui peut entraîner un endettement.

Cinq points à retenir

Avant d’opter pour le paiement différé, les consommateurs devraient s’assurer de réfléchir à ce qu’ils acceptent. Voici cinq points à prendre en compte pour utiliser ces services en toute sécurité et éviter les pièges courants.

1. Les modes de paiement par versements portent différents noms. Il n’est pas toujours écrit « Achetez maintenant, payez plus tard ». Lisez attentivement les conditions générales pour ne pas vous laisser induire en erreur par la terminologie marketing.

2. Le modèle AMPPT peut entraîner une superposition de prêts. Lorsque les paiements sont prélevés sur une carte de crédit, vous empruntez en réalité deux fois et vous vous exposez à un double risque. Si un prélèvement automatique échoue, les frais de retard peuvent être importants. Ne vous laissez pas tromper par l’affirmation « vous ne paierez jamais d’intérêts ni de frais de retard ».

3. Les gouvernements demandent de plus en plus aux sociétés qui ont recours au paiement différé d’effectuer une enquête de solvabilité et de signaler les mauvais payeurs aux autres institutions financières et aux gouvernements. Par conséquent, l’affirmation « votre cote de crédit ne sera pas affectée » n’est peut-être plus valable.

4. La protection des consommateurs est inégale. On ignore quelle agence gouvernementale (quand il y en a une) supervise les plaintes relatives au paiement différé. Tant que la réglementation n’aura pas été entièrement élaborée et appliquée de manière cohérente, vous êtes seul responsable de votre sécurité financière.

5. Le modèle AMPPT augmente le nombre d’entreprises qui manipulent vos données. Avec les cartes de crédit, une seule institution financière gère la transaction. Avec le paiement différé, les consommateurs peuvent faire leurs achats chez de nombreux détaillants en passant par différents fournisseurs d’AMPPT. Il peut être difficile de savoir quel fournisseur a traité quel achat, ce qui complique la gestion des litiges liés aux frais de carte de crédit non reconnus.

Trois questions à vous poser avant d’accepter un plan AMPPT

Le modèle AMPPT peut être utile, mais ne convient pas à tout le monde ni à tous les achats. Posez-vous les questions suivantes pour déterminer si ce type de paiement correspond à vos habitudes financières et à vos objectifs à long terme :

  1. Qui offre le prêt ? Consultez la foire aux questions et les politiques de paiement du fournisseur. Comparez les entreprises telles que PayPal, Affirm, Afterpay et Klarna. Des réponses floues et peu claires sont le signe d’un manque de transparence et vous devriez éviter d’avoir recours à une telle entreprise.

  2. Achetez-vous des produits de manière impulsive et avez-vous une faible discipline financière ? Si c’est le cas, soyez conscient des risques liés au paiement différé, qui peut accentuer l’impulsivité.

  3. Le renforcement de vos connaissances financières améliorerait-il votre prise de décision ? Si oui, envisagez de vous abonner à des ressources fiables en matière d’éducation financière avant d’utiliser de façon régulière le paiement différé.

Le modèle AMPTT est une innovation technologique financière. Si on y a recours de manière responsable, il peut aider à maintenir des liquidités. Cependant, si on l’adopte sans réfléchir, il peut conduire à un surendettement. À l’approche des fêtes, une démarche éclairée vous permettra de profiter de ses avantages tout en évitant ses risques.

La Conversation Canada

Vivek Astvansh ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Achetez maintenant, payez plus tard » : voici comment éviter de vous réveiller des fêtes endetté jusqu’au cou – https://theconversation.com/achetez-maintenant-payez-plus-tard-voici-comment-eviter-de-vous-reveiller-des-fetes-endette-jusquau-cou-272012

Mieux vieillir grâce à son assiette : une nouvelle étude le confirme

Source: The Conversation – in French – By Adrián Carballo Casla, Postdoctoral Researcher in Geriatric Epidemiology, Karolinska Institutet

Une étude sur 15 ans montre que les adultes âgés avec une alimentation saine vieillissent mieux et développent moins vite de maladies que les autres. (Studio Romantic/Shutterstock)

Imaginez deux personnes de plus de 70 ans, actives et indépendantes, qui profitent pleinement de la vie. Sur les 15 années suivantes, l’une développe plusieurs maladies chroniques (cardiaque, diabète, dépression), tandis que l’autre reste en bonne santé. Qu’est-ce qui a fait la différence ?

Selon nos nouvelles recherches, l’alimentation pourrait être un élément clé de la réponse.

Dans notre nouvelle étude, notre groupe du Centre de recherche sur le vieillissement de l’Institut Karolinska, en Suède, a suivi plus de 2400 personnes âgées suédoises pendant 15 ans.

Quels régimes protègent le mieux ?

Nous avons constaté que les personnes qui suivaient systématiquement un régime alimentaire sain développaient des maladies chroniques plus lentement. En revanche, celles dont le régime était riche en viandes transformées, céréales raffinées et boissons sucrées, des aliments connus pour favoriser une inflammation chronique de faible intensité, voyaient leurs maladies apparaître plus rapidement.

C’est important, car la présence de plusieurs maladies simultanées complique la santé des personnes âgées. Cela augmente le risque d’invalidité, d’hospitalisation et de décès prématuré. Cela fait également peser un lourd fardeau sur le système de santé. Mais si l’on sait depuis longtemps que l’alimentation peut aider à prévenir certaines maladies, notre étude montre qu’elle peut également influencer le rythme global du vieillissement biologique.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Nous avons examiné quatre régimes alimentaires bien connus. Trois d’entre eux – le régime Mind (axé sur la santé du cerveau), l’indice alternatif d’alimentation saine (lié à un risque moindre de maladie) et le régime méditerranéen – étaient associés à une progression plus lente des maladies. Le quatrième, un régime riche en aliments inflammatoires, montrait l’effet inverse.

Les liens les plus marqués concernaient les maladies cardiovasculaires et psychiatriques. Ainsi, les personnes qui mangeaient mieux étaient moins susceptibles de développer des maladies telles que l’insuffisance cardiaque, les accidents vasculaires cérébraux, la dépression ou la démence. Nous n’avons toutefois pas trouvé de lien clair entre l’alimentation et les maladies musculo-squelettiques telles que l’arthrite ou l’ostéoporose.

Certains des bienfaits d’une alimentation saine étaient plus prononcés chez les femmes et les participants les plus âgés, c’est-à-dire ceux âgés de 78 ans et plus. Cela suggère qu’il n’est jamais trop tard pour changer. Même à un âge très avancé, l’alimentation est importante.

Pourquoi l’alimentation a-t-elle un tel potentiel ? L’une des raisons pourrait être l’inflammation. Avec l’âge, beaucoup de personnes développent une inflammation chronique de faible intensité, parfois appelée « inflammaging », qui est liée à un large éventail de maladies. Les régimes riches en légumes, fruits, céréales complètes et graisses saines ont tendance à réduire l’inflammation. Les régimes riches en aliments hautement transformés et en sucre ont l’effet inverse.

Une autre raison est que les régimes alimentaires sains améliorent la résistance de l’organisme. Ils fournissent des nutriments essentiels qui aident à maintenir la fonction immunitaire, la masse musculaire et la santé cognitive. Cela peut faire une grande différence dans le vieillissement.

Notre étude est l’une des plus longues et des plus complètes du genre. Nous avons utilisé des évaluations alimentaires répétées et suivi plus de 60 maladies chroniques. Nous avons également testé nos conclusions à l’aide de différentes méthodes analytiques afin de nous assurer de leur validité.

Bien sûr, l’alimentation n’est qu’une pièce du casse-tête. L’activité physique, les relations sociales et l’accès aux soins de santé jouent tous un rôle important dans le vieillissement en bonne santé. Mais améliorer la qualité de l’alimentation est un moyen relativement simple et accessible d’aider les personnes âgées à vivre plus longtemps et en meilleure santé.

Recommandations pratiques pour les personnes âgées

Alors, que devraient manger les personnes âgées ? Le message est clair : mangez beaucoup de légumes, de fruits, de légumineuses, de noix et de céréales complètes. Choisissez des graisses saines comme l’huile de canola et le poisson. Limitez votre consommation de viande rouge et transformée, de boissons sucrées et de graisses solides.


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Ces éléments clés des régimes étudiés ont été liés à un vieillissement plus lent, une meilleure santé cérébrale et une diminution des maladies chroniques, selon cette étude et d’autres travaux.

Le vieillissement est inévitable, mais nous pouvons en influencer le cours. Nos conclusions montrent que de simples changements dans l’alimentation peuvent réellement influencer la manière dont on vieillit, à tout âge.

La Conversation Canada

Adrián Carballo Casla reçoit des fonds de la Fondation pour les maladies gériatriques du Karolinska Institutet (projets nos 2023:0007 et 2024:0011), des subventions de la Fondation de recherche du Karolinska Institutet (projet no 2024:0017), de la fondation David et Astrid Hagelén (projet no 2024:0005) ainsi que du Conseil suédois de la recherche pour la santé, le travail et le bien-être (projet no STY-2024/0005).

Amaia Calderón-Larrañaga reçoit des financements du Conseil suédois de la recherche (projet no 2021-06398), du Conseil suédois de la recherche pour la santé, le travail et le bien-être (projets nos 2024-01830 et 2021-00256), de la Zone de recherche stratégique en épidémiologie et biostatistique du Karolinska Institutet, SFOepi (subvention consolidator bridging, 2023), ainsi que de l’Alzheimerfonden (AF-1010573, 2024).

David Abbad Gomez reçoit un financement de l’Institut de recherche de l’Hospital del Mar en tant qu’assistant de recherche.

ref. Mieux vieillir grâce à son assiette : une nouvelle étude le confirme – https://theconversation.com/mieux-vieillir-grace-a-son-assiette-une-nouvelle-etude-le-confirme-262162

Timides, audacieux, anxieux… les poissons, aussi, ont une personnalité

Source: The Conversation – in French – By Marie-Laure Bégout, Chercheuse, Ifremer

Si vous pensiez que ce qui ressemble le plus à un bar est un autre bar, détrompez-vous, chaque individu a sa propre personnalité, et la recherche décortique ces traits pour mieux les comprendre et pour améliorer le bien-être des animaux.


Depuis des années, voire des siècles, la personnalité a été étudiée chez l’humain. En 1990, cinq tempéraments (ouverture, conscienciosité, extraversion, agréabilité et névrotisme) ont été définis et sont désormais utilisés pour décrire la personnalité humaine. Ces traits ont également été identifiés chez de nombreux animaux terrestres, notamment dans des environnements d’élevage comme les fermes bovines ou porcines afin de disposer d’indicateurs de performances ou de bien-être des animaux.

Chez les animaux, la personnalité a été déclinée en cinq traits : timidité et audace (en réponse à des situations à haut risque), exploration (en réponse à de nouvelles situations), niveau d’activité, d’agressivité et de sociabilité. Ces traits sont souvent liés, on parle alors de typologies comportementales. Deux types de réponses extrêmes sont distinguées et les individus qui composent une population se distribuent entre ces deux extrêmes selon un continuum. Il y a les individus plutôt proactifs qui ont une réponse de combat ou de fuite et, à l’opposé du continuum, les individus principalement réactifs qui ont une réponse de type immobilité et qui montrent une forte timidité.

Tout d’abord démontrées chez les oiseaux ou les mammifères, ces types de réponses conduisent à observer par exemple qu’un cochon plutôt proactif explore son milieu de vie rapidement et forme des routines (il va toujours très vite dans le même couloir chercher sa nourriture) alors qu’un individu plutôt réactif aura une exploration minutieuse de son milieu, sera enclin à changer de direction plus souvent et trouvera plus rapidement sa nourriture si elle a changé de couloir dans un labyrinthe.

Ce poisson est-il timide ou audacieux ?

Pour ma part, je m’intéresse aux poissons depuis plus de trente ans et plus particulièrement à leurs réponses comportementales et à leurs capacités d’adaptation à divers environnements. Chez eux également des travaux menés en laboratoire ou dans l’environnement naturel depuis plus de deux décennies ont contribué à démontrer que, comme tous les animaux, les poissons sont doués de capacités cognitives complexes, d’apprentissage et de mémoire : compétences socles de leur intelligence.

Ces compétences leur permettent de résoudre les problèmes qui se posent à eux pour survivre dans leur environnement naturel et social et, comme tous les animaux, la manière dont ils résolvent ces problèmes sera différente selon leur personnalité, s’ils sont plutôt timides ou audacieux. L’existence des patrons comportementaux correspondants aux deux typologies proactive/réactive a été largement montrée chez les poissons que ce soit dans un contexte d’élevage ou dans un contexte écologique.

Un prérequis pour ces recherches dans l’ensemble, mais aussi pour celles que j’ai conduites, a été d’imaginer des dispositifs expérimentaux pour mesurer ces traits de personnalité adaptés aux animaux en général sociaux que sont les poissons, au milieu aquatique et aux méthodes disponibles. En particulier, il est important de bien concevoir le dispositif et la procédure du test pour éviter les situations d’ambiguïté.

Dans certains cas par exemple, on souhaite mesurer les patrons comportementaux ou le niveau d’anxiété en réponse à un facteur de stress et il existe des tests pour cela, par exemple en plaçant l’individu dans un environnement nouveau et en mesurant immédiatement sa réponse (activité de nage).

Labyrinthes et arènes pour observer les poissons

Dans d’autres cas, on veut mesurer une autre caractéristique que la réponse à un facteur de stress, la méthode la plus simple consiste alors en l’ajout d’une période d’acclimatation qui n’est pas utilisée pour mesurer le trait comportemental d’intérêt. Dans mon laboratoire nous avons divers dispositifs afin de mesurer les capacités comportementales des poissons (comme le médaka marin, le poisson zèbre ou le bar) lors de challenges ou suite à des expositions à des molécules chimiques ou des situations mimant des changements climatiques ou globaux. Il s’agit de labyrinthes, de dispositifs de préférence de place (le poisson peut choisir entre un fond clair ou sombre dans son aquarium), des arènes d’observation (grand aquarium adapté à des petits groupes de poissons) dans lesquelles nous filmons les poissons pour ensuite déterminer leurs déplacements à l’aide de logiciels spécifiques.

Ainsi pour caractériser les traits de personnalité, par définition des caractéristiques individuelles, les expériences ont d’abord été généralement réalisées en travaillant avec des individus testés isolément. En adaptant des tests élaborés pour les rongeurs, nous étudions par exemple l’exploration d’un labyrinthe en Z chez les poissons marins (médaka marin, bar) avec des enregistrements par vidéo des déplacements en 2D.

Un individu est placé dans une zone de départ ombragée, et après quelques minutes d’acclimatation, une porte est ouverte à distance et permet l’exploration de quatre couloirs continus sans obtenir de récompense particulière. Ce test permet d’évaluer à la fois l’audace à travers la prise de risque (sortir de la zone protégée) et l’exploration d’un nouvel environnement. Cela nous a permis par exemple de montrer que l’expérience de vie antérieure chez le bar (être nourri à heure fixe ou à heure imprévisible) avait une influence sur le niveau d’audace : être nourris à heure fixe rendait les individus moins audacieux. Dans un autre contexte, celui de l’écotoxicologie, cela nous a aussi permis de démontrer que les polluants pouvaient altérer l’audace, l’activité et les capacités exploratoires de poissons exposés à certains polluants ou de leur descendance.

Cependant les manipulations exercées sur chaque individu testé constituent une source de stress pouvant aussi bien révéler qu’altérer les réponses comportementales et les capacités cognitives des individus. Pour contourner cela, nous réalisons aussi des enregistrements de l’activité de nage en petits groupes de 6 à 10 individus, cela nous permet de mesurer la réponse comportementale des individus au sein du groupe. Au-delà de l’activité plus ou moins intense, les distances entre les poissons et l’utilisation de l’espace dans cet environnement nouveau sont indicatrices du stress et de l’anxiété des animaux. Avec cette approche, nous évaluons l’activité, la thigmotaxie (déplacements répétés d’un individu qui suit les parois et évite le centre de l’aquarium) et la cohésion des groupes. Dans ce test, la zone centrale est aussi une zone plus exposée qui est préférée par un poisson audacieux, évitée par un poisson timide ou anxieux.

Pour faire la différence entre plusieurs traits comportementaux à l’issue d’un test, il peut être nécessaire de faire plusieurs tests différents et de s’assurer de la convergence des réponses. Par exemple, une baisse d’oxygène disponible augmente la thigmotaxie tout en réduisant l’activité et la cohésion du groupe. Ces indicateurs, combinés à des mesures sanguines de marqueurs du stress tels que le cortisol, permettent de qualifier le niveau de bien-être des animaux.

Des connaissances indispensables pour le bien-être

Toujours dans des groupes, nous avons été parmi les premiers à mesurer l’audace et l’activité individuelle dans de très grands groupes de 500 à 1500 bars. Pour cela nous avons installé dans les bassins d’élevage de 5m3 un séparateur avec un passage circulaire de 10 cm de diamètre au milieu.

Bassin d’expérimentation et schéma de l’expérimentation.
Fourni par l’auteur

Chaque poisson équipé d’une puce électronique a son identité lue par une antenne lorsqu’il quitte le groupe des poissons en zone ombragée et prend le risque d’aller de l’autre côté du séparateur. En répétant le même test trois fois à plusieurs semaines d’intervalle, ces travaux ont démontré un apprentissage du test – une mémorisation, que les traits de personnalité étaient stables dans le temps et que les individus les plus timides avaient une meilleure croissance dans les conditions de notre élevage. Documenter ces traits de personnalité est important en pisciculture pour éviter la sélection par inadvertance de certains traits comportementaux (par exemple, l’agressivité) qui pourraient avoir des conséquences négatives sur la production et surtout compromettre le bien-être des animaux.

En effet le bien-être d’un animal est défini par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) comme l’état mental et physique positif lié à la satisfaction de ses besoins physiologiques et comportementaux ainsi que de ses attentes. Cet état varie en fonction de la perception de la situation par l’animal.

Ces différents exemples montrent comment en développant des méthodes d’observation adaptées, la mesure des réponses comportementales permet de voir autrement les poissons, montrer et démontrer leurs besoins et attentes, leur sensibilité et leurs capacités cognitives, oublier « la mémoire de poisson rouge ». Penser la place des animaux et des poissons différemment dans nos sociétés est une des étapes essentielles pour comprendre et préserver les poissons dans toute leur biodiversité, y compris celle de leurs comportements dans un contexte de changement global avéré.


Un grand merci à tous les étudiants et collègues qui ont développé ces études à mes côtés.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 3 au 13 octobre 2025), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Intelligence(s) ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Marie-Laure Bégout a reçu des financements de l’ANR de l’Europe (FP7, H2020, Horizon).

ref. Timides, audacieux, anxieux… les poissons, aussi, ont une personnalité – https://theconversation.com/timides-audacieux-anxieux-les-poissons-aussi-ont-une-personnalite-271809

Musées, expositions et sinologie : les nouveaux instruments du soft power chinois

Source: The Conversation – in French – By Stéphane Aymard, Ingénieur de Recherche, La Rochelle Université

Alors que de nombreuses critiques visent son système politique et certaines de ses pratiques économiques, la Chine multiplie les initiatives d’influence à l’étranger. En France, musées, expositions et centres de sinologie jouent un rôle clé dans la diffusion d’une image apaisée et avantageuse du pays, centrée sur sa richesse culturelle et artistique ainsi que sur ses liens d’amitié avec la France qui remontent à plusieurs siècles. Examen des principaux instruments de ce soft power chinois.


En France, et plus généralement dans les pays occidentaux, la République populaire de Chine a été, ces dernières années, largement critiquée pour sa volonté d’hégémonie, pour la concurrence déloyale que ses industries représentent pour leurs homologues européennes, pour les conditions de travail, la liberté d’opinion, la politique conduite dans la région du Xinjiang (Ouïghours) ou encore les tensions autour de Taïwan, liste non exhaustive.

Face à ces nombreuses critiques de son modèle, Pékin a décidé de développer des actions visant à redorer son image. Ces actions relèvent de ce que le politologue américain Joseph Nye a désigné dans les années 2000 comme le soft power : il s’agit de mettre en œuvre des stratégies d’influence par la diplomatie, l’aide économique ou encore la culture. Le but est d’améliorer sa réputation, d’orienter en sa faveur les décisions des acteurs internationaux et d’attirer les acheteurs étrangers.

Critères de définition du soft power
Critères de définition du soft power selon Mc Clory. Cliquer pour zoomer.

Après l’implantation dans de nombreux pays au milieu des années 2000 des instituts Confucius qui visent à promouvoir la langue et la culture chinoise à l’international, de nouvelles actions ont émergé, ciblant davantage le volet culturel, historique et artistique. Celles-ci passent par les musées et les expositions.

Musées et expositions comme vision bienveillante de la culture chinoise

En 2001, Paris et Pékin signent une convention sur l’ouverture d’un centre culturel chinois en France. En 2002, le Centre culturel de Chine est inauguré à Paris sur 4 000 mètres carrés. C’est le premier centre de ce type dans un pays européen. Le jardin de style chinois comprend une reproduction de la Cité interdite et une statue de Confucius, deux symboles forts de la culture chinoise. En plus des cours de langue, le centre organise de nombreuses manifestations culturelles et dispose d’une bibliothèque-médiathèque.

En dehors des fêtes traditionnelles ou des festivals thématiques, les expositions y tiennent une place majeure. Leurs thèmes sont naturellement orientés vers une présentation harmonieuse et apaisée de la Chine (céramiques, calligraphie, porcelaine, zodiaque, costumes, médecine, pandas), et elles cherchent souvent à mettre en avant les relations amicales entre les deux pays (par exemple, en septembre 2025 ont été organisés le troisième festival mode et culture sino-français et une exposition sur les premiers dictionnaires français-chinois).

C’est aussi l’occasion de présenter la Chine comme destination touristique et de mettre en valeur sa diversité. Les provinces font régulièrement l’objet d’expositions aux titres évocateurs : « Xinjiang, une destination incontournable », mai 2025 (qui montre le côté tourisme et diversité, y compris chez les Ouïghours, pour contrer les critiques) ; « Pourquoi le Yangtsé est-il si fascinant », 2025 ; « Exposition thématique sur le tourisme culturel du Zhejiang », 2023 ; « Saveur de Chine, voyage gastronomique au Ningxia », 2023 ; et bien d’autres encore.

Peu après l’ouverture du Centre culturel de Chine à Paris, une vingtaine d’instituts Confucius ont été créés en France. Vingt ans après, il y en a aujourd’hui 17, répartis dans les différentes régions françaises. Ils associent le monde universitaire, les collectivités territoriales, le monde associatif.

La moitié d’entre eux sont des instituts cogérés par une université française et une université chinoise. Ces instituts culturels chargés de diffuser la culture et la langue s’inspirent du réseau de l’Alliance française (créée dès 1883), du British Council (1934), du Goethe Institute (1951), de l’Institut Cervantes (1991) et d’autres (une vingtaine de pays). Ils visent à faire connaître le pays de façon positive et attractive à travers sa culture : littérature, gastronomie, tai-chi, kung-fu, calligraphie, cérémonie du thé, etc.

Ainsi, ce soft power a été agrégé à la notion confucéenne d’harmonie comme fondement de la société (unité, camaraderie, paix et coordination permettant de s’appuyer sur la force morale plutôt que physique). Néanmoins, le Sénat a ouvert en juin 2021 une mission d’information conduisant à un rapport d’information intitulé « Mieux protéger notre patrimoine scientifique et nos libertés académiques ». Ce rapport abordait la question des instituts Confucius et rappelait que plusieurs dizaines ont fermé en Europe et en Amérique du Nord.

Aujourd’hui, ces instituts sont gérés par une fondation chinoise qui s’inspire dans son fonctionnement du modèle des alliances françaises. L’objectif est la dépolitisation de la dimension culturelle. Ainsi, tout ce qui est sujet à polémique est évité pour laisser la place aux sujets consensuels sur l’histoire, les traditions, les arts, le commerce.

Musées et expositions comme témoins de l’amitié franco-chinoise

L’amitié franco-chinoise repose sur plusieurs siècles de coopération et notamment sur les premiers échanges entre l’empereur Kangxi et Louis XIV.

Cette relation sert de levier pour renforcer les coopérations. Dès 2011, la coopération entre la Cité interdite et le musée du Louvre s’est renforcée, avec l’exposition « La Cité interdite s’expose au Louvre », consacrée à « l’histoire croisée des deux dynasties » et alliant architecture et œuvres d’art (costumes impériaux, portraits d’empereurs, objets de jade, porcelaine, bronze…). L’objectif est d’admirer la Chine impériale et son raffinement. L’idée est aussi de mettre en avant les similitudes et différences entre les deux pays et leurs cultures.

Plus tard, deux expositions « La Chine à Versailles. Art et diplomatie au XVIIIᵉ siècle » auront lieu pour célébrer le 50e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques (1964).

La première exposition, en 2014, vise à mettre en évidence les relations entre les deux pays dès le règne de Louis XIV, les liens d’admiration et d’intérêt réciproques et de nombreuses découvertes mutuelles. La famille royale à Versailles avait un attrait pour tout ce qui venait de Chine. L’exposition rappelle aussi le rôle des missionnaires jésuites envoyés en Chine et la naissance de la sinologie française. Au XVIIIᵉsiècle, il y a eu en France une fascination pour les produits artistiques chinois (porcelaines, étoffes, papiers peints, meubles en laque…). En 1775, la reine Marie-Antoinette fit aménager un jardin anglo-chinois, à proximité du petit château de Trianon avec un « jeu de bague chinois » (sorte de manège avec des paons, dragons et figures chinoises).

L’opération a été renouvelée en 2024 à l’occasion du soixantième anniversaire. Le château de Versailles et le musée du Palais de la Cité interdite ont présenté une exposition consacrée aux échanges entre la France et la Chine aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. Celle-ci présente des collections des deux musées liées aux sciences, à l’art, à la diplomatie et aux échanges commerciaux. Elle montre comment, à la cour de France, la Chine et l’art chinois sont appréciés (importations, transformation, imitation des produits de la Chine…), et que l’art chinois a constitué une source d’inspiration pour les artistes français (peinture, architecture, jardins, littérature, musique, sciences…). Les œuvres rassemblées à Pékin visent aussi à montrer la réciprocité (intérêt des empereurs chinois pour les connaissances scientifiques françaises) et les liens d’amitié entre les deux pays.

Fontaine à parfum en porcelaine : Chine, début de l’époque Qianlong (1736-1795). Bronze doré : Paris, vers 1743.
Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
Salle d’exposition avec des peintures et des objets chinoises des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles
L’exposition « La Cité interdite et le château de Versailles » avait lieu du 18 décembre 2024 au 4 mai 2025.
Fourni par l’auteur

Toujours en 2024, une année franco-chinoise du tourisme culturel a été programmée pour « faire découvrir les grands chefs-d’œuvre d’hier et d’aujourd’hui de la culture chinoise en France ». En France, le Musée national des arts asiatiques (musée Guimet) a été sollicité et a proposé des œuvres sur la Chine (porcelaines, orfèvreries Ming, œuvres d’art, peintures, calligraphie) issues des musées chinois. Un partenariat a ainsi été noué avec l’agence Art Exhibitions China et des représentations d’opéra chinois ont été organisées. Le centre Pompidou a lui aussi participé avec le West Bund Museum de Shanghai avec des artistes contemporains, témoins du changement de la Chine sur les dernières décennies. D’autres institutions, en province, ont été partenaires : exposition à Deauville, parc animalier du Morbihan, opéra de Bordeaux.

Enfin, un musée tient une place à part : le musée historique de l’Amitié Franco-Chinoise en France, situé à Montargis dans un ancien bâtiment de plus de 400 mètres carrés datant de plus de 300 ans, et acheté par le gouvernement de la Province du Hunan en 2015. L’inauguration officielle a lieu en 2016. Le musée, complété par diverses places, lieux et monuments dans la ville de Montargis, musée présente l’histoire du mouvement des étudiants-travailleurs chinois en France dans les années 1920 à Montargis. L’idée est de diffuser la culture, mais aussi de rappeler l’amitié et la compréhension mutuelle entre les deux pays. Le Mouvement Travail-Études avait à l’époque accueilli en France de futurs leaders chinois, tels que Zhou Enlai (1898-1976), arrivé en France en novembre 1920 et reparti en Chine en septembre 1924, ou Deng Xiaoping (1904-1997), arrivé en France en 1920 et reparti en Chine en 1927 (après une année en URSS).

Ces jeunes travailleurs ont étudié le marxisme et sont à l’origine de la fondation du Parti communiste chinois. Plus de 2 000 jeunes Chinois vont venir à Montargis comme étudiants-ouvriers.

Salle d’exposition du musée de Montargis dans le département du Loiret.
Fourni par l’auteur
Deng Xiaoping (à gauche) et Zhou Enlai.
Fourni par l’auteur

Les centres de sinologie comme vecteur de la culture chinoise dans le monde académique

Plus récemment, la Chine a développé la notion de centres de sinologie avec notamment la création du Centre mondial de sinologie de l’Université des langues et cultures de Pékin, basé à Qingdao, dans la province du Shandong. L’objectif est de faire coopérer des sinologues de plus de 100 pays et de regrouper de nombreuses ressources (centre de connaissances, de traduction, de conférences…). Le Centre s’appuie sur l’expérience de l’Université des langues et cultures de Pékin (BLCU), communément appelée « la petite ONU », spécialisée notamment dans l’enseignement du chinois à l’échelle mondiale. Dans sa présentation officielle, il est indiqué que « le centre s’engage à contribuer à la construction d’un avenir commun pour l’humanité, ainsi qu’à la promotion des échanges culturels et de la compréhension mutuelle. […] Les experts du monde entier pourront mieux comprendre la Chine, raconter son histoire et avoir une compréhension plus claire de la culture chinoise ».

La Chine a également développé des centres et des chaires de sinologie dans différents pays. L’exemple de la Grèce est assez parlant avec le Hellenic Sinology Center (HSC). L’Université ionienne et l’Université des langues et cultures de Pékin ont signé un accord-cadre établissant le HSC, qui fonctionne comme un institut de recherche conjoint dans le cadre du Centre universitaire pour la recherche et l’innovation de l’Université ionienne (UCRI). Il est par ailleurs soutenu par la chaire Unesco sur les menaces pesant sur le patrimoine culturel et les activités liées au patrimoine culturel de l’Université ionienne. Il sert de pont pour la collaboration universitaire entre la Chine et la Grèce. La sinologie y est définie de la manière la plus large possible.

Affiche du film documentaire sino-français Kangxi et Louis XIV, sorti en 2024.
Fourni par l’auteur

Toutes ces actions vont dans le même sens et ont le même but : promouvoir l’image de la Chine à travers sa richesse culturelle, en s’appuyant sur les liens existants et l’amitié entre les pays. Afin de ne pas se heurter à des critiques habituelles, l’idée de réciprocité est mise en avant par la Chine : les expositions et musées font l’objet de projets croisés (en France et en Chine). Les commissaires d’expositions sont français et chinois, à part égale.

L’exemple le plus symbolique est le film documentaire Kangxi et Louis XIV, sorti l’an dernier en France et en Chine, réalisé par le cinéaste français Gilles Thomson et le cinéaste chinois La Peikang, co-produit et appuyé par des conseillers scientifiques français et chinois.

On constate que l’ensemble de ces actions vont dans le même sens et sont coordonnées. L’objectif semble atteint, au regard du succès des manifestations, de l’engouement du public, et plus généralement de la consommation continue et croissante de produits chinois (le but final). Même si pour cette dernière, il est difficile de mesurer les effets réels du soft power, il semblerait que celui-ci joue un rôle. Ainsi, des critiques peuvent aussi exister à l’encontre de l’hégémonie américaine (McDonald’s, Apple, Google… ont fait l’objet de critiques et de sanctions) et il semble qu’aujourd’hui, à choisir entre Tesla et BYD, l’opinion publique française penche pour le produit chinois. Cette opinion est très volatile mais le soft power peut aider et, en la matière, les initiatives chinoises sont plus nombreuses que celles des États-Unis.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Musées, expositions et sinologie : les nouveaux instruments du soft power chinois – https://theconversation.com/musees-expositions-et-sinologie-les-nouveaux-instruments-du-soft-power-chinois-270913

Enseigner la langue des signes, c’est important pour tous les élèves, sourds et entendants

Source: The Conversation – in French – By Diane Bedoin, Professeure des Universités en Sciences du langage, Laboratoire DYLIS, Université de Rouen Normandie

Si la langue des signes française (LSF) est officiellement reconnue par l’État depuis 2005, sa place dans les écoles reste fragile. Les récentes menaces sur le concours de recrutement de professeurs de LSF dans le second degré témoignent d’une méconnaissance des enjeux sous-jacents à la diffusion de cette langue.


Pour la première fois depuis sa création en 2010, le concours pour devenir professeur de langue des signes française dans le second degré (Capes de LSF) a failli ne pas ouvrir en 2026.

À la suite de sa suspension fin septembre 2025, un mouvement d’ampleur s’est mis en marche réunissant des étudiants – avec le lancement d’une pétition, des enseignants-chercheurs – avec une lettre ouverte adressée au ministère de l’enseignement supérieur – et des représentants de la communauté sourde – avec des courriers de la Fédération nationale des sourds de France (FNSF) et de l’Association nationale des parents d’enfants sourds (ANPES).

Face à cette forte mobilisation, relayée par des médias spécialisés comme généralistes, le ministère de l’éducation nationale est revenu sur sa décision fin octobre 2025 : le Capes de LSF ouvrira à la session 2026 au niveau de la Licence 3, conformément à la réforme de la formation et du recrutement des enseignants, publiée au Journal officiel le 19 avril 2025.

Cet événement a une portée symbolique. Même s’il aboutit à une victoire, il est révélateur de la fragilité de l’enseignement de et en langue des signes française (LSF) au sein du système éducatif français et de la méconnaissance des enjeux sous-jacents à la place de cette langue à l’école et dans la société.

Une histoire engagée de l’enseignement de/en LSF à l’école

Après le Congrès de Milan de 1880, qui déclare la supériorité de la méthode oraliste dans l’enseignement des élèves sourds, l’usage de la méthode gestuelle dans l’éducation des jeunes sourds est interrompu. Elle était pourtant l’héritage de l’œuvre de l’abbé de L’Épée qui avait fondé une école pour enfants sourds à Paris en 1760. Il faut attendre près d’un siècle pour que les langues des signes, et la LSF en particulier, retrouvent progressivement une place dans les établissements scolaires.

À partir des années 1970, les sourds entrent sur la scène publique et revendiquent la reconnaissance de leurs spécificités linguistiques et culturelles. Au cours de cette période appelée Réveil Sourd, les recherches menées sur la LSF – notamment par Bernard Mottez en sociologie et Christian Cuxac en linguistique – démontrent que la LSF est une langue à part entière, disposant notamment d’une grammaire et d’un lexique qui lui sont propres, et qu’elle est porteuse d’une culture, celle de la communauté sourde. Dans la mesure où tout ce qui s’exprime en français peut se signer en LSF (et inversement), les contours d’une éducation en LSF se dessinent et il est possible alors d’envisager « le droit de l’enfant sourd à grandir bilingue ».

Des progrès institutionnels ont été accomplis en ce sens. L’un des événements le plus significatif est la loi du 11 février 2005. Elle réaffirme et renforce la possibilité de choix linguistique pour l’enfant sourd et sa famille, établie par la loi du 18 janvier 1991 : « dans l’éducation et le parcours scolaire des jeunes sourds, la liberté de choix entre une communication bilingue, langue des signes et langue française, et une communication en langue française est de droit ».

C’est par cette loi également que l’État reconnaît officiellement la LSF (article 75), ce qui permet et incite à son recours dans l’éducation, les médias ou encore les services publics. Ont suivi la mise en place de l’option LSF au baccalauréat (2008), des pôles LSF (2008, devenus PASS en 2010 puis PEJS en 2017), permettant une mutualisation de moyens au service de la scolarisation collective des jeunes sourds en fonction de leur choix linguistique, des programmes d’enseignement de la LSF (2008-2009, puis 2017-2020), du Capes de LSF (2010) et, plus récemment, les programmes d’enseignement bilingue langue française écrite-langue des signes française pour les cycles 1 et 2 (2023).

Un combat permanent pour la reconnaissance de la LSF à l’école

Malgré ces avancées conséquentes, les Pôles d’enseignement des jeunes Sourds (PEJS) ne sont toujours pas déployés dans toutes les académies, comme le prévoit pourtant la circulaire n° 2017-011 du 3 février 2017. Parmi les PEJS bilingues mis en place, seule une minorité propose une offre complète de scolarisation en LSF de la maternelle au lycée (comme c’est le cas à Lyon, à Poitiers ou à Toulouse). Selon les données fournies par le ministère, si 33,7 % des élèves sourds ont formulé le choix d’une scolarisation en LSF à la rentrée, seuls 3,2 % sont scolarisés en PEJS bilingues.

Dans les faits, si les parents ont le « choix » du parcours de scolarisation pour leur enfant sourd, ils sont bien souvent contraints de déménager ou de se résigner à scolariser leur enfant dans une autre modalité. Ainsi, à ce jour, l’accès à un cursus bilingue n’est toujours pas garanti en France.

Semaine mondiale des sourds, à Poitiers (France 3 Nouvelle-Aquitaine, septembre 2025).

Ces progrès timides peuvent trouver leur source dans le nombre limité de personnes concernées par ces mesures : le nombre de candidats au concours n’a cessé de baisser depuis son ouverture (de 108 inscrits en 2010 à 10 en 2025) et le nombre d’étudiants se destinant au métier de professeur de LSF reste faible.

À cela s’ajoute le peu d’élèves potentiellement concernés par un enseignement de la LSF : 10 600 élèves sourds à la rentrée 2019, selon le rapport du conseil scientifique de l’éducation nationale, dont 3 573 ont fait le choix de la LSF dans leur parcours scolaire. De même, on compterait 100 000 sourds locuteurs de la LSF et 250 000 personnes pratiqueraient la LSF – sourds et entendants confondus.

L’engagement de l’État en faveur de la participation sociale et de la citoyenneté des personnes sourdes ne peut pourtant pas être assujetti à des logiques comptables. Dans le domaine scolaire, cet engagement doit prendre forme à deux niveaux : celui de la scolarisation des élèves sourds selon leur choix de langue première, et celui de la formation à la LSF et la sensibilisation à la surdité des élèves entendants.

L’enseignement de/en LSF : un enjeu fort pour une société plus inclusive

Pour les élèves sourds dont la LSF est la langue principale de communication, cette langue est à la fois langue enseignée et langue d’enseignement, comme l’est le français pour les élèves entendants. La LSF est enseignée comme langue première et le français écrit est enseigné (en LSF donc) comme langue seconde.

Dans cette situation, le regroupement des élèves signeurs et un enseignement dispensé directement en LSF par des professeurs bilingues, souvent eux-mêmes sourds, permettent de répondre aux besoins éducatifs particuliers des élèves sourds qui sont des êtres bilingues en construction. La LSF n’est pas tant un choix ici qu’une nécessité d’accessibilité, car, pour ces élèves, l’enseignement ne pourrait se faire efficacement en français vocal.

Même s’ils concernent peu d’élèves, ces PEJS bilingues sont donc essentiels pour garantir l’égalité des chances à l’école et permettre aux élèves sourds signeurs d’envisager une poursuite d’étude ultérieure, sans restriction.

Si l’enseignement de la LSF est vital pour les élèves sourds signeurs, il a aussi son importance pour les élèves entendants (ou sourds dont le français vocal est la langue principale). Certes, pour eux, la LSF est uniquement une langue enseignée et à titre facultatif. Mais cet enseignement participe d’une meilleure inclusion des sourds dans la société, car certains de ces élèves, sensibilisés à la langue des signes et à la culture sourde, vont poursuivre leur apprentissage de la LSF dans le supérieur (cinq universités proposent une licence avec une filière LSF : Lille, Rouen, Paris 8, Poitiers et Toulouse). Ils se destinent parfois à des carrières professionnelles en lien avec la LSF : enseignants, éducateurs, interprètes, orthophonistes, etc.

Face aux enjeux importants de l’enseignement de et en LSF aujourd’hui en France, la situation décrite ici suscite l’inquiétude de la communauté sourde, des enseignants de/en LSF et des universitaires engagés dans ces filières. Les élèves et les étudiants sourds mais aussi leurs familles, en majorité entendantes, sont également impactés.

Une information complète sur les différentes modalités de communication et de scolarisation possibles pour les enfants sourds et les bénéfices de la LSF dans leur développement langagier permettrait de dessiner ensemble un avenir favorable au bénéfice de chacun et de tous, sourds comme entendants.


Cet article est publié en partenariat avec la Délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la culture.

The Conversation

Diane Bedoin a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) pour le projet DinLang (2021-2025) portant sur les pratiques langagières multimodales dans les dîners familiaux en français et en LSF.

Marie Perini est chargée de mission auprès de la DGESIP (Service de la stratégie des formations et de la vie étudiante), sur la question des formations universitaires en lien avec la LSF et le public sourd.

ref. Enseigner la langue des signes, c’est important pour tous les élèves, sourds et entendants – https://theconversation.com/enseigner-la-langue-des-signes-cest-important-pour-tous-les-eleves-sourds-et-entendants-271130

Avion : qui est prêt à payer plus pour polluer moins ?

Source: The Conversation – in French – By Sara Laurent, Assistant Professor en marketing, Montpellier Business School

Les perspectives de croissance que connaît le secteur aérien mettent à mal ses tentatives technologiques pour se décarboner. Celles-ci, coûteuses, devront pour se déployer être répercutées sur le prix des billets. Mais les passagers sont-ils prêts à payer plus cher pour des vols plus vertueux ? Une enquête menée auprès de 1 150 personnes dans 18 pays nous donne quelques éléments de réponse.


Bien que le transport aérien ne représente qu’une part limitée des émissions de CO₂ (2,1 %) et de gaz à effet de serre (3,5 %), le secteur se trouve confronté à une situation complexe.

D’un côté, il a développé au cours des dernières décennies de nombreuses innovations technologiques qui lui permettent de réduire la consommation de kérosène et, par ricochet, les émissions de CO₂ par passager aérien transporté. De l’autre, la croissance du trafic aérien n’a jamais été aussi forte qu’au cours des années passées – la parenthèse du Covid-19 mise à part. Les prévisions semblent conforter cette tendance pour les vingt prochaines années, en particulier dans les pays en développement, ce qui gomme tous les efforts déployés par les acteurs de l’aérien.


Fourni par l’auteur

Face à ce défi, le secteur aérien court après des innovations plus radicales, des carburants d’aviation plus durables, en passant par l’avion électrique. Mais ces innovations « vertes » sont complexes et coûteuses à développer et à adopter par les compagnies aériennes.

Un surcoût que les compagnies seront tentées d’absorber en les répercutant sur le prix du billet d’avion, ce qui pourra affecter directement le portefeuille des passagers. Mais ces derniers sont-ils vraiment prêts à accepter de payer plus cher pour voyager plus vert ? Nous avons essayé de répondre à cette question à travers une expérimentation menée dans 18 pays d’Europe, d’Amérique du Nord, d’Asie et d’Océanie, auprès de 1 150 personnes que nous avons interrogées pour mieux comprendre comment elles choisissent leurs billets d’avion.

Près de 10 centimes de plus pour 1 kg de CO₂ de moins

Nous leur avons proposé des vols avec différentes options : prix, confort, bagages, durée… mais aussi selon le type de carburant utilisé et les émissions de CO2. Le but ? Savoir s’ils étaient prêts à payer un peu plus pour des avions moins polluants.

Différentes innovations, chargées d’une empreinte environnementale plus ou moins forte, ont été proposées. Pour chacune d’entre elles, nous parvenons, sans jamais poser explicitement la question aux répondants, à calculer leur propension à payer, c’est-à-dire le montant supplémentaire qu’ils sont prêts à débourser pour réduire leurs émissions de CO2.

L’enquête a principalement montré que les passagers sont prêts à payer 10 centimes d’euros en moyenne pour diminuer leurs émissions de 1kg de CO2. Autrement dit, pour un vol domestique (à l’intérieur de la France) qui va émettre 80 kg de CO2, nos passagers seraient prêts à payer en moyenne 8 euros de plus pour ne pas polluer du tout.

Ces montants restent néanmoins modestes au regard des surcoûts réels liés à l’adoption de ces innovations. Par exemple, les carburants d’aviation durable coûtent 4 à 6 fois plus cher que le kérosène, de sorte que le surcoût pour la compagnie serait bien plus élevé que les 8 euros supplémentaires que nos passagers seraient prêts à payer.

Ceux qui culpabilisent sont prêts à payer plus

Pour autant, tous les passagers aériens ne sont pas prêts à payer le même montant, et certains accepteraient bien plus que 10 centimes par kilogramme. Qui sont ceux qui acceptent ?

Contrairement à ce que l’on pense, les jeunes (qui revendiquent généralement de plus fortes valeurs environnementales) ne sont pas enclins à payer plus que le reste de la population, et les personnes ayant un plus haut niveau d’études ne sont pas plus sensibles à ce sujet.

Certaines variables psychologiques semblent en revanche jouer un rôle bien plus important. Les passagers qui éprouvent une forte honte à l’idée de prendre l’avion (flight shame) – environ 13 % des répondants – se disent d’accord pour payer entre 4 et 5 fois plus que ceux n’en ressentent pas (27 centimes/kg, contre 6 centimes/kg de CO₂).

De même, les personnes ayant de fortes valeurs environnementales ou qui adoptent un comportement écologique au quotidien ont tendance à présenter une plus forte propension à payer (entre 17 et 34 centimes pour réduire leurs émissions de CO₂ d’un kilogramme).

De même, sur le plan comportemental, les voyageurs fréquents et les voyageurs d’affaires considèrent qu’ils pourraient payer autour de 15 % de plus que les autres voyageurs pour réduire les émissions de CO₂ liées à leurs vols.

Les compagnies aériennes devraient donc adopter une approche plus ciblée en se concentrant en priorité sur les passagers aériens motivés par leurs valeurs ou leurs comportements à faire des efforts.

La nécessité de mieux informer sur les innovations

Au-delà de ces résultats chiffrés, notre étude invite à une réflexion stratégique pour les acteurs du transport aérien. Les compagnies aériennes ne peuvent pas compter uniquement sur la bonne volonté des consommateurs pour financer leur transition écologique. Si les passagers sont globalement favorables à une aviation plus verte, leur consentement à payer reste inférieur aux besoins réels de financement.

Deux leviers s’avèrent donc essentiels : la pédagogie et les incitations.

  • D’un point de vue pédagogique, il est crucial de mieux communiquer sur les bénéfices environnementaux concrets des SAF (Sustainable Aviation Fuels, ou carburants d’aviation durable) et des autres technologies de rupture. Cette meilleure communication pourrait familiariser le grand public à ces innovations et ainsi augmenter leur confiance envers le secteur, voire leur propension à payer plus. Pour cela, des campagnes marketing ciblées et pédagogiques pourraient être mises en place. Tout en évitant le greenwashing, elles doivent s’ancrer dans une logique d’éducation et de transparence.

  • Côté incitations, mettre en place une tarification attractive sur les vols à faible impact ou valoriser les comportements écoresponsables dans les programmes de fidélité des compagnies pourrait permettre de convaincre une partie du public plus réticent, en les poussant à adopter des comportements plus vertueux pour des raisons autres que celles liées à l’environnement.




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Après le « greenwashing », le « greenhushing » ?


L’inévitable réduction du trafic aérien

Alors, payer plus pour polluer moins ? Nos résultats montrent que les voyageurs sont prêts à faire un effort, mais pas à hauteur des besoins colossaux de la transition. L’aviation durable ne pourra donc pas reposer uniquement sur la bonne volonté des passagers : elle nécessitera une mobilisation collective, où compagnies, pouvoirs publics, industriels et voyageurs devront agir de concert.

En effet, la consommation de SAF est limitée par les capacités d’approvisionnement actuelles pour répondre aux besoins de tous les secteurs industriels et notamment le transport routier. Le recours aux nouvelles formes d’énergie par l’aérien n’est donc qu’une partie de la solution pour agir à moyen et long terme. La réduction du trafic et les actions sur la demande sont inévitables pour baisser les émissions de CO₂ de l’aérien.

Aux compagnies de jouer la carte de la transparence, pour susciter la confiance et entraîner les comportements. Aux passagers et aux décideurs publics d’assumer leur part du prix d’un ciel plus vert. Car la question qui se profile n’est pas seulement de savoir combien coûtera le billet d’avion demain, mais de déterminer qui, collectivement, sera capable d’inventer un modèle de vol durable.


Article publié en collaboration avec d’autres chercheurs de la chaire Pégase (MBS School of Business) de l’Université de Montpellier et du Bauhaus Luftfahrt – Ulrike Schmalz, Camille Bildstein et Mengying Fu.

The Conversation

Sara Laurent est membre de la Chaire Pégase, une chaire dédiée à l’économie et au management du transport aérien. Cette chaire collabore régulièrement avec des acteurs du secteur aérien (compagnies aériennes, aéroports, constructeurs, régulateurs, etc.)

Anne-Sophie Fernandez est membre de la Chaire Pégase, une chaire dédiée à l’économie et au management du transport aérien. Cette chaire collabore régulièrement avec des acteurs du secteur aérien (compagnies aériennes, aéroports, constructeurs, régulateurs, etc.

Audrey Rouyre est responsable des activités spatiales de la Chaire Pégase, une chaire dédiée à l’économie et au management du transport aérien. Cette chaire collabore régulièrement avec des acteurs du secteur aérien (compagnies aériennes, aéroports, constructeurs, régulateurs, etc.

Paul Chiambaretto est directeur de la Chaire Pégase, une chaire dédiée à l’économie et au management du transport aérien. Cette chaire collabore régulièrement avec des acteurs du secteur aérien (compagnies aériennes, aéroports, constructeurs, régulateurs, etc.)

ref. Avion : qui est prêt à payer plus pour polluer moins ? – https://theconversation.com/avion-qui-est-pret-a-payer-plus-pour-polluer-moins-270810

La France qui se dépeuple, la France qui croît : état des lieux démographique

Source: The Conversation – in French – By Sébastien Oliveau, Géographe, directeur de la MSH Paris-Saclay, Université Paris-Saclay; Aix-Marseille Université (AMU)

Le Puy-en-Velay (Haute-Loire) fait partie des villes dont la population diminue en raison de son solde naturel. Jean-Pierre Goetz/Unsplash, CC BY

Si l’accent a été mis cet été sur la fin observée de la croissance démographique naturelle en France, tous les territoires ne sont pas touchés de la même façon. Un rapide tour de France nous montre que les dynamiques restent très variées.


En juillet 2025, les médias se sont emparés d’un chiffre choquant : le solde naturel de la France (la différence entre le nombre de décès et le nombre de naissances) était négatif depuis douze mois, marquant l’arrêt de la croissance naturelle du pays. La croissance démographique de la France repose désormais sur le solde migratoire (différence entre les entrées et les sorties du territoire).

Ce phénomène, nouveau à l’échelle nationale, touche en fait de nombreuses communes, voire départements, depuis longtemps, notamment dans les zones rurales.

En France, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la croissance démographique a toujours été positive grâce à un solde naturel et un solde migratoire positifs. Depuis quelques mois, le solde naturel est désormais négatif à l’échelle nationale, mais le solde migratoire reste suffisant pour assurer encore la continuité de la croissance démographique du pays.

La région parisienne boostée par les naissances, l’Occitanie par les migrations

Lorsque les soldes naturel et migratoire sont positifs, la population augmente, c’est le cas aujourd’hui des grandes métropoles, de certains espaces frontaliers (avec la Suisse, l’Allemagne, le Luxembourg), mais aussi localement à La Réunion et en Guyane.

La croissance peut parfois être portée uniquement par un solde naturel positif même si le solde migratoire est négatif. On retrouve ces dynamiques dans les mêmes lieux que ceux que nous venons de citer : localement à La Réunion (par exemple, à Saint-Denis) ou en Guyane (à Saint-Laurent-du-Maroni) ou encore dans une moitié de l’Île-de-France, la commune de Lyon (Rhône), etc.

On peut enfin avoir une croissance démographique liée à un solde migratoire positif (les personnes viennent d’autres territoires français, voire internationaux), malgré un solde naturel négatif. C’est le cas de la façade atlantique, du sud de la Nouvelle-Aquitaine, de l’Occitanie, de la région PACA et de la Corse.

A contrario, la décroissance peut être due à des soldes naturels négatifs malgré des soldes migratoires positifs. C’est le cas d’une bonne partie des espaces ruraux du centre de la France jusqu’au sud du Massif central et même jusqu’aux Pyrénées. La moitié nord de la France, à l’exception des zones dynamiques précédemment citées, se trouve dans une situation où le solde migratoire négatif entraîne une baisse de la population, parfois couplée à un solde naturel négatif qui accentue encore ces tendances. La situation de la Guadeloupe et de la Martinique est d’ailleurs similaire.

L’oubli des campagnes

Les chiffres globaux cachent donc une diversité locale souvent laissée de côté. Ainsi, une partie de la France perd de la population de manière régulière depuis plus de cinquante ans et, pour certains lieux, depuis la fin du XIXᵉ siècle.

Le cas du département de la Creuse est l’exemple le plus marquant. Le département a connu son pic de population en 1886, avec presque 285 000 habitants. Depuis, il s’est littéralement vidé. Il a d’abord été victime de l’exode rural, mais, depuis 1975, le solde migratoire est positif. C’est donc depuis lors la panne de la dynamique naturelle qui explique la décroissance démographique de la Creuse. Le solde naturel atteint en effet presque – 1 % par an désormais (un record en France). On y dénombre deux fois et demie plus de décès que de naissances, et l’année 2024 a été marquée par seulement 713 naissances, deux fois moins que dans les années 1970.

Quid de la « renaissance rurale » ?

On a pourtant souvent entendu parler depuis les années 1990 d’une « renaissance rurale ». À l’échelle nationale, c’est effectivement le cas : sous l’influence de l’étalement urbain et l’accélération des déplacements, les campagnes les plus proches des villes, et particulièrement des plus grandes, ont connu une croissance démographique régulière, qui continue. Mais il s’agit en fait surtout d’un effet de débordement des populations urbaines sur les territoires environnant, facilité par le développement des transports (l’automobile en premier lieu).

Les tenants de cette « renaissance rurale » n’ont pas voulu voir la réalité des nombres. Alors que les indicateurs de croissance étaient globalement positifs, le dépeuplement d’une partie du territoire, souvent déjà peu dense, perdurait. En outre, une partie de ces migrations sont le fait de personnes en retraite, ce qui ne peut qu’apporter une dynamisation temporaire de la démographie locale (il n’y a pas de relance de la natalité).

Une récente étude, proposée par les géographes Guillaume Le Roux et Pierre Pistre, montre néanmoins une accélération des dynamiques migratoires au profit des espaces ruraux, à la suite du confinement de 2020. Cependant ces migrations restent modestes et concernent surtout les populations les plus aisées, qui sont aussi les plus âgées.

Des villes qui perdent aussi en population

La baisse de la population touche aussi des villes, et pas des moindres. Elle est souvent liée à l’émigration, mais cela peut-être aussi lié à la baisse de leur dynamique naturelle, ou encore à l’accumulation des deux facteurs.

Dans le premier cas, la baisse de population liée à l’émigration, on trouve plus de 90 villes de plus de 20 000 habitants, dont 27 centres urbains de plus de 50 000 habitants, allant de Bondy, Arles et Sartrouville pour les plus petites, jusqu’à Grenoble, Le Havre, Reims et surtout Paris. Pour la capitale, la dynamique affecte la commune intra-muros : la banlieue et les espaces périurbains d’Île-de-France connaissent des dynamiques variées. L’ensemble de la région Île-de-France reste en croissance grâce à sa dynamique naturelle.

Dans le second cas, la baisse de population liée à la dynamique naturelle, on ne trouve que 13 villes de plus de 20 000 habitants, parmi lesquelles figurent Hyères et Cannes. Une trentaine de villes de 10 à 20 000 habitants sont également concernées, partout en France : cela impacte aussi bien le Sud (Saint-Cyr-sur-Mer, Roquebrune-Cap-Martin…) que le centre (Le Puy-en-Velay, Saint-Amand-les-Eaux…), l’Ouest (Cognac, Thouars, La Flèche, Douarnenez, etc.) ou l’est de la France (Autun, Bischwiller, Freyming-Merlebach…).

Le dernier cas, la baisse de population liée à une décroissance totale (les deux soldes sont négatifs) touche, quant à elle, 74 villes de plus de 10 000 habitants, dont 27 villes de plus de 20 000 habitants, les plus grandes étant : Cherbourg, Bourges, La-Seyne-sur-Mer, et Saint-Quentin.

De la nécessité de penser local

La fin de la croissance naturelle observée à l’échelle nationale est donc un cas de figure déjà connu localement, ce qui peut paraître nouveau est donc déjà expérimenté dans de nombreux endroits. Les dynamiques observées doivent être différenciées aussi bien en termes de taille démographique des territoires concernés que de localisation régionale, ou encore en fonction des profils des habitants concernés. De manière générale, les espaces métropolitains enregistrent plus de naissances que de décès, notamment parce que leur structure par âge est plus jeune. Les populations étudiante et active tendent à rejoindre les villes (ou à y rester), alors que les personnes retraitées partent plus facilement s’installer sur la façade atlantique et dans la moitié sud de la France.

La prise en compte des dynamiques locales dans leur diversité géographique est nécessaire : les besoins ne seront pas les mêmes dans les années à venir dans une petite commune rurale en décroissance en Champagne ou dans une commune en croissance de la banlieue lyonnaise. La décroissance liée à la migration n’a pas les mêmes ressorts que celle liée au solde naturel négatif.

Les conséquences de ces différentes dynamiques ne seront pas non plus les mêmes, que l’on songe par exemple aux besoins d’équipements publics : quid des services au profit de la jeunesse lorsque le solde naturel devient négatif ? La migration concerne-t-elle des jeunes actives diplômées ou des couples de retraités ? Car le profil des migrations a des effets très différents : lorsque de jeunes femmes partent pour les études et ne reviennent pas, c’est la natalité future qui s’en trouve affectée ; lorsque des retraités quittent le territoire, c’est à la fois une perte de revenu local et une moindre charge future pour les services de santé et d’aide à la personne ; lorsque des actifs s’en vont, c’est la ressource en main-d’œuvre qui se réduit. Autant de situations qui se combinent et appellent des réponses locales, adaptées et innovantes.

Il n’y a pas une France en décroissance, mais des variétés de situations. C’est sans aucun doute là qu’est le plus grand défi : penser l’adaptation localement dans un pays dont les discours et l’action politiques sont toujours pensés de manière trop globale.

The Conversation

Sébastien Oliveau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La France qui se dépeuple, la France qui croît : état des lieux démographique – https://theconversation.com/la-france-qui-se-depeuple-la-france-qui-croit-etat-des-lieux-demographique-265310