Dans les villes, comment les citoyens peuvent participer à la lutte contre la surchauffe

Source: The Conversation – in French – By Elodie Briche, Coordinatrice R&D en Urbanisme Durable et intrapreneure Plus fraîche ma ville, Ademe (Agence de la transition écologique)

Opération végétalisation avec les habitants de Saint-Michel-de-Lanès (Aude). Georges Combes, Fourni par l’auteur

Les canicules, comme celle que la France a vécue entre le 19 juin et le 6 juillet 2025, sont appelées à se multiplier et à s’intensifier avec le changement climatique. Les villes tentent de s’adapter et les citoyens ont dans ce processus de nombreux leviers d’action. L’Agence de la transition écologique (Ademe) a créé un service numérique public gratuit, baptisé « Plus fraîche ma ville », qui peut être une source d’idées. Retour sur quelques expériences pratiques.


La France a été frappée fin juin et début juillet 2025 par une canicule qui a duré près de trois semaines.

Cette période a une nouvelle fois mis en lumière l’inadaptation des villes françaises face aux températures extrêmes, malgré les efforts menés ces dernières années. À l’échelle nationale comme locale, des actions d’adaptation au changement climatique sont en cours. Par exemple : rénovation thermique des écoles, opérations de revégétalisation de l’espace public, de désimperméabilisation des sols urbains…

Mais il n’existe pas de réponse unique à la chaleur. Pour être efficaces, ces mesures doivent être bien pensées en amont : la nature des solutions à engager dépend du contexte, du climat, de l’architecture (ou plus largement de la morphologie urbaine) et de la population de la ville.

C’est pourquoi les villes ont aussi besoin, pour mener leurs politiques d’adaptation, de la participation citoyenne. Les habitants peuvent jouer un rôle, collectivement et individuellement. Et cela, dans le choix des solutions comme dans leur mise en œuvre, afin de lutter le plus efficacement possible contre la surchauffe urbaine.

Nous n’en sommes pas toujours bien conscients, mais nous disposons de leviers pour nous réapproprier les espaces urbains et pour participer à les rendre plus vivables en période de fortes chaleurs. L’Agence de la transition écologique (Ademe) a ainsi créé un service numérique public gratuit, « Plus fraîche ma ville », consacré aux collectivités, qui peut également être une source d’idées inspirantes pour les citoyens.

Projet de végétalisation citoyenne à Saint-Michel-de-Lanès (Aude).
Georges Combes, Fourni par l’auteur

En nous informant mieux pour prendre conscience de la situation particulière de notre ville, en participant à des concertations locales sur les projets d’aménagement, en portant des projets avec d’autres citoyens mais aussi par nos comportements individuels, nous disposons d’une vaste panoplie de moyens pour lutter contre le phénomène de surchauffe locale qu’on appelle îlot de chaleur urbain (ICU).

Mais pour pouvoir s’en saisir, encore faut-il les connaître.

Des balades urbaines pour prendre conscience de son environnement

Depuis quelques années, de plus en plus de communes proposent aux citoyens d’appréhender de façon plus concrète la façon dont leur environnement urbain surchauffe, par exemple à travers des « balades urbaines et climatiques ».

Le principe est le suivant : citoyens, élus et experts techniques se réunissent pour suivre un parcours dans la ville à un moment où il fait chaud. De point en point, ils échangent sur leurs sensations dans les différents espaces – trottoirs goudronnés, bouches d’aération évacuant les rejets de climatisation, parcs arborés, aires de jeux exposées au soleil où aucun enfant ne joue…

  • Le premier but est d’objectiver l’aggravation de la chaleur estivale ressentie par l’effet d’îlot de chaleur urbain, ce phénomène qui se traduit par des températures plus élevées en ville qu’en zone rurale. Faire le constat partagé de cette surchauffe sur le terrain permet déjà aux participants de créer un consensus.

  • Dans un second temps, l’idée est de créer du dialogue entre élus, techniciens et habitants pour favoriser un passage à l’action rapide et durable.

C’est par exemple la démarche qui a été menée à Toulon et à la Seyne-sur-Mer, dans le Var. Elle a permis de mettre en évidence des lieux de rafraîchissement, d’identifier le rôle de la minéralisation (béton, goudron…), de la circulation et du stationnement excessif dans l’intensification de l’effet d’îlot de chaleur urbain.

Synthèse des sessions d’observation et des balades sensibles dans le centre-ville de la Seyne-sur-Mer (Var).
CEREMA, 2023, Fourni par l’auteur

Par la suite, des solutions concrètes ont été identifiées. Un projet d’adaptation est en cours à l’échelle d’un premier quartier.

Participer aux programmes de sa commune

Une fois le constat posé, comment agir ? Difficile de s’y retrouver dans la jungle des interlocuteurs et des programmes communaux. Il existe pourtant plusieurs façons de prendre part aux décisions et aux actions publiques menées pour adapter les villes à la chaleur.

Cela passe par la participation à des concertations locales, par exemple pour concevoir une cour d’école, une place, un parc municipal… Ou, très concrètement, en mettant les mains dans la terre dans le cadre d’un dispositif de la ville.

Ruelle végétalisée par les habitants à Saint-Michel-de-Lanès (Aude).
Mairie de Saint-Michel-de-Lanès, Fourni par l’auteur

Saint-Michel-de-Lanès (Aude), qui a connu un tel projet il y a une dizaine d’années, en donne un bon exemple. Les habitants volontaires ont participé à l’installation de plantes grimpantes sur les façades des maisons. L’enjeu était d’améliorer le confort thermique pour les habitants, l’adaptation aux conditions climatiques locales tout en ayant une gestion plus raisonnée de l’eau. Conseillés par une paysagiste, ils ont sélectionné des plantes peu exigeantes en eau et adéquates pour le climat local (clématites, chèvrefeuilles, jasmins étoilés, etc.), en fonction de différents critères tels que le feuillage, la floraison et les supports.

À Elne, dans les Pyrénées-Orientales, la mairie et les citoyens ont décidé, pour répondre au contexte de sécheresse répétée, de désimperméabiliser et de végétaliser les rues en créant des jardins partagés. L’objectif était de « favoriser l’infiltration de l’eau dans le sol pour limiter le ruissellement pluvial et conserver plus de fraîcheur en cœur de ville ».

Comment lancer un projet avec d’autres citoyens ?

Parfois, attendre que les transformations viennent du haut peut être long et frustrant. De nombreux projets émergent des citoyens eux-mêmes, qui à partir des besoins qu’ils identifient, imaginent des solutions et des espaces adaptés.

Il est tout à fait possible de rejoindre des collectifs citoyens existant, ou même, si vous avez une idée pour lutter contre la chaleur en ville près de chez vous, de fédérer d’autres citoyens pour agir avec vous. Quitte à demander ensuite à la ville de vous accompagner – financièrement, techniquement – pour le mettre en œuvre.

C’est ce qui s’est produit à la cascade des Aygalades, dans les quartiers nord de Marseille (Bouches-du-Rhône), où une association locale, la Cité des arts de la rue, s’est saisie de ce lieu laissé à l’abandon. Elle l’a renaturé pour en faire un lieu de visite, de promenade et de baignade précieux dans cette zone de la Cité phocéenne.

« Permis de végétaliser »

Il existe des façons plus individuelles de s’engager contre la surchauffe urbaine. De plus en plus de villes octroient par exemple des « permis de végétaliser » : il suffit de demander à la ville le droit de planter telles espèces à tel endroit.

Certains citoyens prennent les devants et s’approprient les espaces délaissés, comme en Guadeloupe, dans les dents creuses (parcelles en friches en plein centre-ville), où certains habitants se mobilisent pour créer des jardins.

Plus simplement, nous avons tous un rôle à jouer sur le bien-être thermique collectif par nos comportements du quotidien.

Cela passe par exemple par un usage raisonné de la climatisation : si celle-ci est, en bien des lieux, indispensable, elle ne doit pas être le premier réflexe à adopter, du fait de son impact sur la consommation d’énergie et la facture d’électricité, son risque de déséquilibrer les réseaux, mais aussi sa contribution à l’accentuation de l’effet d’îlot de chaleur urbain – par les rejets d’air chaud qu’elle génère vers l’extérieur.

D’autres pratiques existent pour rafraîchir le logement en évitant, dans bien des cas, le recours à la clim’ : fermer les volets et les stores, humidifier le logement (en faisant sécher une serviette ou un drap mouillé), placer des films anti-chaleur sur les vitres ou encore planter des arbres ou des haies au sud et à l’ouest de l’habitat.


Alice Bour, rédactrice « Plus fraîche ma ville », a contribué à la rédaction de cet article

The Conversation

Elodie Briche est membre de l’Ademe. La start-up Plus fraîche ma ville a reçu des fonds du FINDPE, du FAST et de l’Ademe.

– ref. Dans les villes, comment les citoyens peuvent participer à la lutte contre la surchauffe – https://theconversation.com/dans-les-villes-comment-les-citoyens-peuvent-participer-a-la-lutte-contre-la-surchauffe-260743

Malnutrition : utiliser les déchets organiques pour lutter contre la « faim cachée »

Source: The Conversation – in French – By Jean-Michel Médoc, Chercheur agronome de la gestion territoriale des déchets organiques, Cirad

Parcelles de niébé et de patate douce à chair orange agroécologiquement biofortifiées à Nioro du Rip, au Sénégal. Jean-Michel Médoc, Fourni par l’auteur

Dans le monde, 1,6 milliard de personnes souffrent de carences en micronutriments. Cette « faim cachée » touche principalement les enfants, les adolescents et les femmes en âge de procréer. Pour la combattre, les déchets organiques, combinés à des microorganismes locaux, peuvent être mobilisés pour améliorer la qualité nutritionnelle des produits de récolte.


Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la malnutrition désigne les déséquilibres dans l’alimentation. Contrairement à l’idée que l’on s’en fait généralement, la malnutrition concerne donc non seulement les carences, mais aussi les excès en nutriments.

Il existe deux formes de malnutrition, très différentes l’une de l’autre : la dénutrition (qui englobe le retard de croissance, l’émaciation – une perte excessive de poids – et les carences en micronutriments) et le surpoids ou l’obésité (qui résulte d’un excès de graisses corporelles).

En 2022, 881 millions d’adultes souffraient d’obésité, et plus de 148 millions d’enfants de moins de 5 ans souffraient de retard de croissance, tandis que 45 millions étaient atteints d’émaciation.

En outre, on estime que, sur la planète, 1,6 milliard de personnes souffrent de carences en micronutriments. Celles-ci peuvent avoir de lourdes conséquences sur la santé.

Pour lutter contre ces carences, une solution pourrait être de réutiliser les déchets organiques. Explications.

La « faim cachée », des carences aux conséquences graves

Dans de nombreuses zones rurales, en particulier en Afrique subsaharienne, les mères et leurs enfants souffrent fréquemment de carences en micronutriments essentiels, tels que la vitamine A, le fer et le zinc, qui sont vitaux pour une santé optimale. Ces carences sont souvent liées à des régimes alimentaires dominés par les céréales, peu diversifiés, pauvres en fruits, légumes et protéines animales.

Elles peuvent avoir de graves conséquences sur la santé. La vitamine A, par exemple, est indispensable à la vision. Elle est aussi importante pour le système immunitaire et la santé de la peau. Une carence sévère peut entraîner cécité, infections et décès (mais un excès est également toxique).

La carence en fer est une cause fréquente d’anémie (trop faible teneur d’hémoglobine dans le sang), laquelle se traduit par une pâleur, de la fatigue et un essoufflement. L’anémie peut aggraver les troubles cardiaques. Une carence en fer grave peut aussi mener à des dysfonctionnements cognitifs (« brouillard cérébral », diminution de l’attention, changement d’humeur) et au « pica », une envie irrépressible de manger des produits non comestibles (comme la terre, la glace, des farines, etc.). Des déformations des ongles (ongles en cuillère) et le syndrome des jambes sans repos peuvent aussi en résulter.

Les carences en zinc ont aussi de graves conséquences, car ce métal est le deuxième oligoélément le plus abondant dans notre corps, après le fer. Il est essentiel pour ses effets anti-inflammatoires et antioxydants. Il soutient l’immunité. Une carence en zinc entraîne une perte d’appétit, des troubles cutanés et immunitaires, et peut provoquer des retards de croissance et de développement chez les nouveau-nés et les enfants.

Sur le continent africain, ces carences grèvent non seulement la santé des habitants, mais aussi l’éducation et la productivité. Selon les estimations, la sous-nutrition entraînerait pour le continent une perte de 2 % à 16 % de son PIB.

De nombreux pays concernés

En 2022, le Groupe mondial de recherche sur les carences en micronutriments a publié dans la revue The Lancet les résultats d’une analyse sur les carences en micronutriments chez les enfants d’âge préscolaire et les femmes en âge de procréer dans le monde entier.

Ces travaux ont révélé que plus de la moitié des enfants d’âge préscolaire et des femmes en âge de procréer dans le monde souffrent d’une carence en fer, zinc ou vitamine A.

Ces carences touchent particulièrement l’Afrique subsaharienne, l’Asie du Sud, l’Asie de l’Est et du Pacifique, où vivent la majorité des personnes concernées.

Toutefois, cette étude a aussi montré que, même dans les pays à hauts revenus, comme les États-Unis et le Royaume-Uni, ces carences restent fréquentes chez les jeunes femmes et les enfants.

Comment lutter contre la malnutrition ?

Pour lutter contre la malnutrition, quatre stratégies complémentaires sont possibles.

La première consiste à pallier une carence identifiée en apportant des nutriments spécifiques en plus de l’alimentation sous forme de gélules, d’ampoules… On parle alors de « supplémentation fonctionnelle ». Par exemple, en cas de fatigue liée à une carence en magnésium, ce minéral peut être prescrit sous forme de comprimés, de poudre ou de solution à boire.

Une seconde stratégie consiste à améliorer la qualité nutritionnelle des aliments en micronutriments essentiels en les enrichissant pendant leur transformation industrielle. Cette « fortification des aliments » est mise en œuvre pour produire du sel iodé ou du lait « enrichi en vitamine D ».

La troisième stratégie, appelée diversification alimentaire, encourage le recours à une alimentation équilibrée, grâce à la consommation de produits appartenant à différents groupes alimentaires. Elle est essentielle pour un développement sain, en particulier des jeunes enfants.

Enfin, la quatrième stratégie est la biofortification. Elle se propose d’améliorer la qualité nutritionnelle des aliments directement « dans les champs », grâce à des pratiques agricoles traditionnelles ou au recours aux biotechnologies.

Biofortification agronomique

Contrairement à la fortification, la biofortification se fait pendant la croissance de la plante, et non durant la transformation des produits. Cette biofortification peut être mise en œuvre via trois approches : traditionnelle, génétique ou agronomique.

  • La biofortification traditionnelle utilise des méthodes de sélection végétale pour identifier et croiser des variétés de plantes afin d’améliorer le trait génétique de la teneur en un micronutriment (le zinc d’une variété de riz donnée, par exemple).

  • La biofortification par le génie génétique consiste à introduire artificiellement un gène dans le code génétique d’une culture afin d’obtenir un organisme génétiquement modifié qui va exprimer un micronutriment donné. Un exemple emblématique de cette approche est le riz doré, plus riche en provitamine A que les autres riz.

  • Enfin, la troisième approche de la biofortification, que l’on qualifie d’agronomique, s’appuie sur le potentiel d’une plante à mobiliser et à utiliser les micronutriments qui lui sont apportés afin d’augmenter la teneur en micronutriments de ses parties comestibles. Classiquement, il s’agit d’appliquer des engrais synthétiques (contenant en général un micronutriment) sur les feuilles ou sur le sol.

Cependant, une autre source de micronutriments pourrait provenir de nos déchets organiques, avec le renfort des microorganismes.

Utiliser les déchets pour lutter contre les carences

Les déchets organiques issus des activités agricoles, agro-industrielles et urbaines représentent une ressource précieuse en matière organique et en nutriments essentiels pour la fertilité des sols. Leur valorisation agricole permet de recycler les nutriments et de renforcer une économie circulaire à l’échelle locale.

Ils constituent également une précieuse ressource pour lutter contre la malnutrition. En effet, ils contiennent certains éléments comme le zinc et le cuivre qui sont des micronutriments indispensables à la santé humaine.

En appliquant des pratiques agroécologiques de fertilisation à base de déchets organiques, il est en effet possible d’améliorer la teneur en micronutriments des cultures de base telles que mil, maïs, blé, etc.

Qu’est-ce que l’agroécologie ?

  • Pour rappel, l’agroécologie cherche à transformer en profondeur les systèmes agricoles et alimentaires, en mobilisant la biodiversité et les fonctions naturelles des écosystèmes pour produire durablement, en limitant l’usage d’intrants de synthèse et en tenant compte des aspects sociaux, économiques et politiques.

L’originalité de notre approche réside dans l’intégration de microorganismes efficaces dans le processus de valorisation des déchets organiques.

Les microorganismes locaux à la rescousse

Le consortium de microorganismes d’origine naturelle (bactéries, levures et champignons) que nous utilisons est issu de la litière forestière de zones peu modifiées par les activités humaines, donc biologiquement plus riches et diversifiées que celles qui ont été anthropisées.

Issus de la biodiversité locale, ces microorganismes sont adaptés aux conditions de température, d’humidité et d’aération des sols et restaurent leur microflore tout en étant faciles et économiques à reproduire (ils sont multipliés par fermentation à la ferme).

Leur complémentarité permet de biostimuler de nombreuses fonctions biologiques dans le sol et dans les plantes, renforçant ainsi la santé des sols et stimulant la croissance des plantes.

Notre hypothèse est que ces microorganismes favorisent également la solubilisation du fer et du zinc présents dans les déchets organiques, augmentant ainsi leur disponibilité pour une biofortification naturelle des cultures.

Ils jouent en quelque sorte le rôle de courroie de transmission entre les minéraux apportés par les déchets organiques et l’absorption par les racines de la plante, et ce de différentes façons : minéralisation de la matière organique, solubilisation des éléments traces, facilitation de l’absorption racinaire, stimulation de la croissance racinaire…

Un premier test sur le terrain

Cette approche a été expérimentée au sein du projet OR4FOOD, financé par l’Union africaine et l’Union européenne. En collaboration avec les agriculteurs de la région de Kaffrine, dans le centre du Sénégal, les principes de la biofortification ont été appliqués sur plusieurs cultures d’aliments africains de base, notamment le mil, le niébé ou la patate douce à chair orange.

Les résultats obtenus, en cours de publication, sont très encourageants : les rendements et les concentrations en micronutriments (fer et zinc) des variétés de niébé Thieye et Thissine cultivées de la sorte se sont avérés supérieurs à ceux des variétés traditionnelles.

Lorsque ces variétés naturellement riches en micronutriments reçoivent une combinaison de résidus organiques (litière de volailles) et de microorganismes, les gains en fer obtenus sont de +25 % et ceux en zinc de +33 % par rapport à ces mêmes variétés conduites de façon conventionnelle, avec application d’engrais de synthèse.

Des résultats intéressants ont également été obtenus pour la patate douce à chair orange. Les variétés Apomudem et Kandee ont enregistré des gains de +69 % en fer en ayant reçu une combinaison de litière de volailles et de microorganismes et +39 % en zinc, avec une combinaison de boues d’épuration des eaux usées urbaines et de microorganismes, par rapport aux variétés cultivées de manière conventionnelle.

Ces résultats surpassent aussi les pratiques de biofortification chimique dans un contexte sahélien, ce qui renforce la pertinence des pratiques agroécologiques.

Préserver les nutriments jusqu’à l’assiette

Une fois ces gains obtenus, il est crucial de s’assurer qu’ils seront préservés durant la phase de transformation des aliments, pour garantir qu’ils pourront effectivement bénéficier aux consommateurs.

En effet, la cuisson classique des aliments entraîne, notamment par la chaleur, l’altération du fer et des vitamines. Cela peut réduire leur bioaccessibilité, c’est-à-dire la proportion réellement libérée dans le tube digestif et disponible pour l’absorption par le corps.

Afin de s’assurer leur préservation, et en particulier du gain obtenu lors de la production, OR4FOOD a testé l’optimisation des paramètres de transformation (température, humidité, pression) par la technique de cuisson-extrusion.

Le projet a ainsi montré que les produits obtenus par ce procédé que l’utilisation de la litière de volaille en combinaison avec des microorganismes a augmenté la bioaccessibilité du fer dans le niébé cuit (27 %-29 %) par rapport à la contrepartie non biofortifiée (9 %).

Un point de vigilance auquel nous prêtons une attention particulière est la présence potentielle de contaminants dans les déchets utilisés (pesticides, substances industrielles, métaux, résidus pharmaceutiques, PFAS, microplastiques, microorganismes pathogènes, etc.). Des méthodes d’évaluation de ces risques, qui varient selon l’origine des déchets, sont mises en œuvre ou en cours de développement pour les mesurer.

Le projet OR4FOOD démontre qu’il est possible, sans recours aux organismes génétiquement modifiés, d’améliorer significativement la qualité nutritionnelle des cultures, tout en préservant les rendements et la santé des sols.

Son déploiement pourrait permettre de mieux lutter contre la malnutrition, en complétant avantageusement d’autres stratégies, telles que la diversification alimentaire.


Remerciements :

Ce travail a été soutenu par :

– L’Union africaine (UA) et l’Union européenne (UE), à travers le projet « Organic Residual Products for Biofortified Foods for Africa » (OR4FOOD – numéro de subvention AURG-II-2-110-2018). Nous remercions l’UA et l’UE, nos partenaires de l’Institut sénégalais de recherche agricole (ISRA), de l’Université Cheikh-Anta-Diop (UCAD), de l’lnstitut de technologies alimentaires (ITA) du Sénégal ainsi que ceux d’Addis Ababa University en Éthiopie et de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) en France.

– La Banque mondiale à travers le fonds NBS Invest (« Accelerating Nature Based Solutions in Least Developed Countries »), projet ASA « Reflection and knowledge » (contrat 0002010826) pour la valorisation et la diffusion des résultats.

The Conversation

Jean-Michel Médoc a reçu des financements de l’Union Africaine et de l’Union Européenne.

Paula Fernandes a reçu des financements de la Banque Mondiale, fonds NBS Invest (Accelerating Nature Based Solutions in Least Developed Countries), contrat ASA Reflection and Knowledge.

Samuel Legros a reçu des financements de l’Union Africaine et de l’Union Européenne.

Emmanuel Noumsi Foamouhoue ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Malnutrition : utiliser les déchets organiques pour lutter contre la « faim cachée » – https://theconversation.com/malnutrition-utiliser-les-dechets-organiques-pour-lutter-contre-la-faim-cachee-258417

À Gaza, l’illusion humanitaire ne nourrit pas une population affamée

Source: The Conversation – in French – By Pierre Micheletti, Responsable du diplôme «Santé — Solidarité — Précarité» à la Faculté de médecine de Grenoble, Université Grenoble Alpes (UGA)

Alors que la situation humanitaire à Gaza atteint un niveau de gravité sans précédent, les annonces de reprise ou de largage d’aide internationale masquent la réalité d’un dispositif insuffisant et strictement encadré par les autorités israéliennes, pourtant responsables du blocus. Plutôt que de mobiliser les leviers politiques et diplomatiques nécessaires pour lever ce blocus, les interventions se limitent à des actions symboliques, laissant perdurer une crise humanitaire profonde et structurelle.


Sous l’effet des pressions internationales, une timide reprise des approvisionnements humanitaires s’amorce à Gaza.Toutefois, les responsables israéliens, comme c’est le cas depuis 2005, prolongent une fois encore la « stratégie de la perfusion contrôlée ». Les mécanismes qui aboutissent à la crise actuelle sont ainsi connus et dénoncés depuis plus d’un an . Les flux alimentaires vitaux ont été maintenus, à la limite constante de la suffocation ; juste suffisants pour éviter une mortalité massive qui viendrait parachever le drame qui se joue depuis octobre 2023.

Avec une telle mortalité, le risque serait trop grand qu’enfin se dégage un consensus qui pourrait balayer l’incroyable inertie qui prévaut dans la gouvernance des relations internationales. Les autorités israéliennes le savent.

Les livraisons cosmétiques annoncées ne sont pourtant en rien résolutives du drame que connaît la population civile de ce territoire depuis plus de 18 mois maintenant.




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Malnutrition à Gaza : son impact sur les 1 000 premiers jours de vie des bébés


Les largages alimentaires : une aide dérisoire face à une population dévorée par la famine

Elles empruntent des modalités qui, dans le sillage du calamiteux dispositif de la Fondation Humanitaire pour Gaza, continuent de déroger à toute préoccupation d’efficacité et de respect des principes humanitaires à l’égard d’une population civile qui vit dans un territoire occupé par une puissance extérieure.
Car les mesures annoncées contreviennent à la mise en œuvre effective d’une sécurité alimentaire qui repose sur 4 piliers .

D’abord la disponibilité des denrées. C’est sur ce seul axe que portent l’accroissement annoncé des volumes d’aide délivrée. Avec une volumétrie qui soulève cependant des doutes : 100 camions annoncés là où avant le conflit massif plus de 500 étaient mobilisés chaque jour. L’ONU estime à 62 000 tonnes par mois la nécessaire disponibilité de denrées alimentaires.

Le deuxième pilier concerne l’accessibilité effective de la population civile aux denrées ayant franchi la frontière. Une accessibilité qui porte sur la capacité à se déplacer pour accéder à la nourriture, – accessibilité géographique – particulièrement cruciale pour les malades, les blessés et les personnes âgés, des dizaines de milliers de personnes en l’occurrence ; l’exposition à la violence militaire met en jeu l’accessibilité sécuritaire ; et selon les circuits de répartition ensuite empruntés par les aliments, des coûts qui peuvent être prohibitifs si livrés à la dérégulation d’un marché noir favorisé par l’absence d’encadrement sur le terrain – accessibilité financière -.

Le 3ème pilier repose sur la capacité des populations à utiliser effectivement les produits entrés sur le territoire. C’est-à-dire de pouvoir disposer des ustensiles de cuisine, du combustible et des autres ingrédients dont l’eau qui permettent la préparation des aliments qui nécessitent une cuisson.

Les blessés graves ou inconscients nécessitant par ailleurs une nutrition parentérale spécialisée et contrôlée par des professionnels de santé dont la mortalité a également été massive depuis octobre 2023. Et enfin, quatrième composante de la sécurité alimentaire : la stabilité dans le temps des 3 piliers précédents et non, comme cela est le cas depuis 18 mois, des livraisons erratiques dans le temps et dans l’espace.

La sous-nutrition aigue qui peut conduire à la mort, résulte ainsi d’un équilibre entre les apports qui construisent la sécurité alimentaire et les excès de pertes, le plus souvent liées à des diarrhées aigües très fréquentes là où la qualité de l’eau de boisson ne peut être garantie. Tel est le cas pour la population de Gaza, dont la densité était avant le conflit l’une des plus élevées au monde .

Sous le siège israélien, les Gazaouis abandonnés à une famine dévastatrice

La population, dont plus de 80% est poussée à une errance perpétuelle , est aujourd’hui concentrée sur de faibles surfaces territoriales, vivant au milieu des déjections humaines et animales, sans non-plus les moyens d’une hygiène corporelle minimale, et alors-même que la sous-alimentation chronique expose en particulier les enfants à une plus grande mortalité par déficit immunitaire.

Ce sont toutes ces composantes vitales que ne peut résoudre la seule augmentation modeste en volume qui est annoncée par les autorités israéliennes. Cette décision relève du marketing humanitaire si elle reste isolée.

Cette punition collective n’a que trop duré pour les 2 millions de personnes qui errent sur un territoire de 40km de long sur 10 de large. Malgré les récentes annonces, la vigilance reste de mise pour que les approvisionnements dérisoires – largement médiatisés – ne soient pas érigés en solution généreuse et durable…
Une mobilisation inédite de grandes ONG internationales ne cesse d’interpeller sur la situation catastrophique que vivent la population comme les équipes d’acteurs humanitaires .

Un véritable cessez-le-feu doit être instauré, et des décisions politiques prises pour qu’enfin se dégagent les perspectives d’une paix durable. La prochaine Assemblée générale des Nations-Unies en septembre 2025 à New York constitue une opportunité de prendre des décisions pour « le jour d’après » la période de conflit. Des initiatives politiques se multiplient, en particulier autour de la reconnaissance de l’Etat de Palestine par un nombre croissant de pays.

The Conversation

Pierre Micheletti est membre :

Président d’honneur d’Action Contre la Faim
Ancien président de Médecins du Monde
Administrateur de SOS Méditerranée
Membre de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme

– ref. À Gaza, l’illusion humanitaire ne nourrit pas une population affamée – https://theconversation.com/a-gaza-lillusion-humanitaire-ne-nourrit-pas-une-population-affamee-262461

Acquittement des hockeyeurs : le système judiciaire est inhospitalier aux victimes d’agression sexuelle. Il faut trouver d’autres façons de les soutenir

Source: The Conversation – in French – By Rachel Chagnon, Doyenne Faculté de science politique et de droit, spécialiste de l’analyse féministe du droit, droit à l’égalité et lutte aux violences sexospécifiques, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Le 24 juillet, cinq joueurs de l’équipe junior de Hockey Canada ont été acquittés d’agression sexuelle.

Cette affaire, emblématique d’un scandale plus large sur la culture de silence au sein de l’organisation, a ravivé un profond malaise. Malgré #moiaussi et des réformes judiciaires, plusieurs ont l’impression que la justice échappe encore aux victimes.

Le jugement R. C. McLeod est tombé comme une onde de choc. Il marque la fin d’un procès très suivi, mais il s’inscrit surtout dans conversation sociale plus vaste : celle sur la capacité du système judiciaire à rendre justice aux victimes de violences à caractère sexuel (VACS). Pour plusieurs, la juge Maria Carroccia a échoué à démontrer que la justice peut agir équitablement à leur égard. Or, s’agit-il d’une « mauvaise » décision ou de la démonstration des limites structurelles du droit criminel dans son application actuelle ?

Juriste de formation, je m’intéresse depuis plusieurs années au traitement juridique des victimes de VACS et de violences conjugales par le système judiciaire. À titre de professeure à l’UQAM j’ai, avec d’autres collègues, documenté l’évolution du système de justice au cours des dernières années, particulièrement depuis la déferlante de #moiaussi en 2017.

Des réformes, mais peu de changements concrets

Historiquement, la justice canadienne n’a pas été très portée à défendre adéquatement ces victimes en particulier et les femmes en général. Des ouvrages comme Sexual Assault in Canada, un collectif dirigé par Elizabeth Sheehy, nous rappellent d’ailleurs à quel point les femmes reviennent de loin dans leur face à face avec le système judiciaire.

La défiance des personnes soutenant les victimes de VACS à l’égard du système a donc des racines profondes, bien alimentées par des décennies de sexisme ordinaire.

On tente pourtant depuis quelques années d’améliorer le système à l’égard des victimes. Dorénavant, le droit criminel encadre très strictement l’accès au passé sexuel des victimes, les victimes ont accès à un avocat, etc. Toutefois, plusieurs doutent des effets réels de ces mesures dans les salles d’audience.

On pourrait croire que la juge Carroccia leur donne raison. Sa décision, où elle indique que le témoignage de la plaignante n’était « ni crédible ni fiable », peut sembler très sévère. On peut même penser que les mesures mises en place afin de rendre la justice moins hostile aux victimes n’ont pas vraiment d’impact sur le sort qu’on finit par leur réserver.

On pourrait argumenter ici que la plaignante n’est pas une « vraie » victime, puisque sa version des faits n’a pas convaincu. Et c’est précisément là que se révèlent les limites du système. La juge n’a pas tranché quant à savoir si la plaignante a bel et bien été victime d’agression sexuelle. Elle a essentiellement statué sur la capacité de la plaignante à la convaincre de ce fait au-delà de tout doute raisonnable, c’est-à-dire à un seuil où aucun doute sérieux et rationnel ne subsiste quant à la culpabilité des accusés.

Cela dit, la décision de la juge n’a pas seulement comme impact d’acquitter cinq hommes d’agression sexuelle, elle remet aussi en cause le statut de victime de la plaignante et, de ce fait, peut potentiellement décourager d’autres victimes de porter plainte.

Une justice de gagnants et de perdants

Le système criminel repose sur un modèle contradictoire, où deux parties s’affrontent – la poursuite et la défense – chacune tentant de faire triompher sa version. Cela produit inévitablement des « gagnants » et des « perdants ».

Bien que les médias aient adopté un ton relativement nuancé dans leur couverture du procès, on constate rapidement que la plaignante est décriée pour « son manque de fiabilité », tandis que l’accent est mis sur la souffrance des accusés et les « dommages » qui leur avaient été faits. Ils ont gagné, donc, elle mentait. Les subtilités propres au droit criminel se perdent dans le résultat final qui, lui, tranche dans le vif. Finalement, ce ne sont pas les nuances apportées par la juge dans sa décision de près de 90 pages qui marquent les esprits, mais bien l’acquittement.

Et pourtant, la réalité est plus complexe. Ils étaient cinq et elle était seule. Comment prendre en compte les dynamiques de pouvoir dans ce qui peut paraître, de l’extérieur, un consentement librement donné ? Peut-être la plaignante voulait-elle vraiment passer une nuit avec cinq hommes. Peut-être les regrets sont-ils venus après coup. Mais il est tout aussi possible que ce qui est arrivé dans cette chambre d’hôtel n’ait pas été pas consensuel.

Pensons aussi au contexte particulier du hockey d’élite au Canada, marqué par une culture de hiérarchie, de virilité et de tolérance envers les écarts de conduite de ses joueurs. En 2018, Hockey Canada a versé trois millions de dollars à la plaignante à même un fonds secret, alimenté en partie par les cotisations des parents. Ce geste a d’ailleurs déclenché une profonde crise de confiance envers l’organisation.

Ce contexte, tout en zones d’ombre, tranche avec la clarté de la décision et laisse un malaise.

Repenser la justice pour ne pas perdre les victimes

On ne peut donc pas blâmer les victimes de VACS d’hésiter avant de s’engager dans un système qui risque de les stigmatiser une seconde fois et ce, malgré toutes les précautions prises pour tenter d’alléger leur parcours.

Le système est naturellement inhospitalier aux victimes. Pensons aux règles de preuve très strictes, aux contre-interrogatoires éprouvants, aux longues procédures publiques et à l’exigence du doute raisonnable, qui placent une lourde charge sur leurs épaules. À moins de trouver un autre système, il y a peu de choses à faire.

Changer n’est pas non plus une option si attrayante. Après plus de 500 ans d’existence, la justice criminelle, comme système de régulation des comportements sociaux, a fait ses preuves. Si aujourd’hui les sociétés libérales telles que la nôtre sont aussi sécuritaires, c’est entre autres grâce à elle.

Il nous faut donc sortir des sentiers battus et envisager d’autres façons de soutenir les victimes de VACS et de leur procurer un sentiment de justice. Soyons optimistes, plusieurs trouvent leur compte dans le système actuel et obtiennent ce qu’elles étaient venues y chercher. Mais il ne faut pas laisser les autres de côté. Des solutions existent. Trouvons-les.

La Conversation Canada

Rachel Chagnon a reçu des financements du Ministère de la Justice du Québec et du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada

– ref. Acquittement des hockeyeurs : le système judiciaire est inhospitalier aux victimes d’agression sexuelle. Il faut trouver d’autres façons de les soutenir – https://theconversation.com/acquittement-des-hockeyeurs-le-systeme-judiciaire-est-inhospitalier-aux-victimes-dagression-sexuelle-il-faut-trouver-dautres-facons-de-les-soutenir-262152

Le premier traitement contre le paludisme pour les bébés est une étape majeure vers l’éradication de la maladie en Afrique

Source: The Conversation – in French – By Fortunate Mokoena, Senior lecturer, Biochemistry, North-West University

Le premier traitement contre le paludisme destiné aux bébés et aux jeunes enfants âgés de 2 mois à 5 ans a été approuvé début juillet 2025 par Swissmedic, l’agence suisse des produits thérapeutiques. Jusqu’à présent, les bébés et les très jeunes enfants étaient traités avec des médicaments conçus pour les enfants plus âgés.

The Conversation Africa a interrogé Fortunate Mokoena sur l’importance de cette autorisation et son impact sur la lutte contre le paludisme en Afrique. Elle est biochimiste et se consacre à la recherche de nouveaux traitements pour des maladies qui frappent particulièrement les enfants de moins de cinq ans, comme le paludisme et la pneumonie.


Quelle est l’importance de cette autorisation pour le traitement du paludisme en Afrique ?

Cette autorisation est extrêmement importante.

L’OMS s’est fixé un objectif ambitieux et visionnaire : éradiquer le paludisme d’ici 2030. Il s’agit d’un défi qui exige des mesures audacieuses et multidimensionnelles : des insecticides et des moustiquaires aux vaccins, en passant par la lutte contre les vecteurs et les traitements efficaces.

Ce nouveau médicament est une étape importante dans la lutte contre le paludisme. Il apporte de l’espoir et des progrès tangibles en proposant un traitement vital, spécialement conçu pour les plus jeunes et les plus vulnérables, notamment les enfants de moins d’un an et pesant seulement 4,5 kg. Chaque progrès comme celui-ci permet non seulement de sauver des vies, mais aussi de renforcer la détermination collective à créer une Afrique sans paludisme. Il s’agit de donner à chaque enfant la chance de grandir, s’épanouir et rêver libéré du poids de cette maladie.

L’avenir du traitement du paludisme en Afrique est plus prometteur que jamais. Cette autorisation permet non seulement de sauver des vies et d’assurer un avenir meilleur aux enfants africains, mais elle met davantage en évidence également l’énorme potentiel du continent.

L’éradication du paludisme pourrait sauver d’innombrables vies et débloquer environ 126 milliards de dollars du PIB de l’Afrique. ce qui pourrait avoir un impact considérable sur la santé et la prospérité.

Même si la recherche dans le secteur pharmaceutique est encore à ses débuts, elle est déjà très prometteuse. Des pionniers tels que le Professeur Kelly Chibale, dont le médicament antipaludique révolutionnaire a atteint la phase II des essais cliniques, ont démontré ce qu’il était possible de d’accomplir. Grâce à la Fondation H3D, Chibale a réuni quelques-uns des meilleurs talents scientifiques africains afin de se concentrer sur des maladies telles que le paludisme et la tuberculose, stimulant ainsi l’innovation et l’espoir.

Cette autorisation peut servir de catalyseur puissant, en inspirant et en donnant les moyens aux scientifiques africains pour leur permettre de continuer à développer des médicaments qui sauvent des vies. Avec plus d’expertise et de détermination, l’Afrique pourra non seulement traiter le paludisme, mais aussi l’éradiquer. Et peut-être même ouvrir la voie à un avenir plus sain et plus prospère pour tous.

Quelle est l’ampleur du paludisme chez les enfants en Afrique ?

Le paludisme reste l’un des problèmes de santé les plus urgents en Afrique. En 2023, on estimait à 263 millions le nombre de cas de paludisme et à 597 000 le nombre de décès dûs à cette maladie dans 83 pays, la majorité des victimes étant des jeunes enfants et des femmes enceintes.

En 2023, la région africaine de l’OMS comptait 94 % des cas de paludisme (246 millions) et 95 % (569 000) des décès dus au paludisme. Les enfants de moins de 5 ans représentaient environ 76 % de tous les décès dûs au paludisme dans la région.

Le fardeau est particulièrement lourd en Afrique subsaharienne, notamment dans les zones rurales où la pauvreté et l’accès limité aux soins de santé aggravent la situation. Mais c’est aussi un appel puissant à l’action. En luttant contre le paludisme, les Africains ont la possibilité non seulement de sauver des vies, mais aussi de libérer l’immense potentiel des enfants. Ils peuvent également renforcer les communautés et bâtir un avenir plus sain, plus prospère et plus durable pour l’Afrique.

Comment soignait-on les bébés contre le paludisme jusqu’à présent ?

Jusqu’à maintenant, il n’existait pas de traitement antipaludique efficace spécialement conçu pour les nouveau-nés. Cela a créé un grand vide dans la prise en charge des enfants les plus jeunes et les plus vulnérables.

Il est déchirant de constater que ces petits êtres précieux reçoivent souvent des médicaments conçus pour des enfants plus âgés. Cela peut entraîner des effets secondaires désagréables et des réactions toxiques. Il est important de comprendre que le corps des bébés fonctionne différemment de celui des enfants plus grands ou des adultes. Leurs besoins physiologiques sont spécifiques et nécessitent une prise en charge adaptée.

Par exemple, les nouveau-nés sont encore en phase de développement de leur fonction hépatique, ce qui a un impact sur la façon dont ils transforment les médicaments par rapport aux enfants plus âgés. D’où l’urgence de mettre en place des stratégies de traitement personnalisées pour combattre le paludisme néonatal.

Quels sont les obstacles susceptibles d’entraver le déploiement ?

Swiss Medic collabore avec huit pays africains afin d’améliorer le déploiement du médicament dans le cadre d’une initiative mondiale en matière de santé. Novartis a développé ce médicament avec le soutien de Medicines for Malaria Venture. Il a été cofinancé par le Partenariat des pays européens et en développement pour les essais cliniques et l’Agence suédoise de coopération internationale au développement. Novartis va lancer Coartem Baby, un traitement antipaludique à but non lucratif destiné aux nourrissons. Ce traitement répond à un besoin urgent : chaque année, 30 millions d’enfants naissent dans des zones à risque de paludisme en Afrique.

Le Ghana a déjà commencé à le déployer. Huit autres pays devraient l’approuver très prochainement : le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Kenya, le Malawi, le Mozambique, le Nigeria, la Tanzanie et l’Ouganda.

Pour réussir ce déploiement, il est indispensable d’obtenir des financements supplémentaires. Il sera aussi crucial de s’appuyer sur l’expertise locale pour améliorer l’efficacité du projet sur le terrain.

Dans certaines régions, les formulations du médicament peuvent nécessiter une lyophilisation pour faire face à des conditions telles que les coupures d’électricité. La lyophilisation, également connue sous le nom de séchage par congélation, est une forme de conservation des produits qui élimine toute l’humidité et l’eau du produit.

Il est essentiel d’investir dans les infrastructures de fabrication locales afin de réduire les coûts de production. C’est à la fois un appel à l’action et un rappel que la lutte contre le paludisme est loin d’être terminée.

The Conversation

Fortunate Mokoena bénéficie d’un financement de la Science for Africa Foundation (SFA) dans le cadre de la deuxième cohorte de boursiers Grand Challenges Africa de la Fondation Bill et Melinda Gates (GCA/Round10/DD-065 à F.M.). Le financement de l’agence sud-africaine pour l’innovation technologique est également très apprécié. Fortunate Mokoena est membre à part entière du Grand Challenges Drug Discovery Accelerator.

– ref. Le premier traitement contre le paludisme pour les bébés est une étape majeure vers l’éradication de la maladie en Afrique – https://theconversation.com/le-premier-traitement-contre-le-paludisme-pour-les-bebes-est-une-etape-majeure-vers-leradication-de-la-maladie-en-afrique-262312

Qu’est-ce qui rend une personne cool ? Une étude à l’échelle mondiale apporte quelques réponses

Source: The Conversation – in French – By Todd Pezzuti, Associate Professor of Marketing, Universidad Adolfo Ibáñez

De Lagos à Cape Town, de Santiago à Séoul, tout le monde veut être cool. « Cool » est un mot que l’on entend partout : dans la musique, dans la mode, sur les réseaux sociaux. Nous l’utilisons pour décrire certains types de personnes.

Mais qu’est-ce qui rend vraiment quelqu’un « cool » ? Est-ce juste une question de popularité ou de style ? Ou y a-t-il quelque chose de plus profond ?

Dans une étude récente menée avec d’autres professeurs de marketing, nous avons cherché à répondre à une question simple mais rarement posée. Quels sont les traits de personnalité et les valeurs qui rendent quelqu’un cool, et varient-ils d’une culture à l’autre ?

Nous avons interrogé près de 6 000 personnes dans 12 pays. Nous leur avons demandé de penser à quelqu’un qu’elles connaissaient personnellement et qu’elles trouvaient soit « cool », soit « pas cool », soit « une bonne personne », soit « une mauvaise personne ». Ensuite, elles devaient décrire les traits de caractère et les valeurs de cette personne avec des outils de psychologie validés. Nous avons utilisé ces données pour examiner en quoi le fait d’être cool diffère de la sympathie ou de la moralité en général.

L’étude a couvert des pays aussi divers que l’Australie, la Turquie, les États-Unis, l’Allemagne, l’Inde, la Chine, le Nigeria et l’Afrique du Sud.

Les résultats montrent qu’à travers le monde, la coolitude se caractérise par six traits essentiels : les personnes perçues comme cool sont généralement extraverties, portées sur le plaisir, aventurières, ouvertes d’esprit, puissantes et indépendantes.

Ces conclusions permettent d’éclaircir un débat de longue date : qu’est-ce qu’être cool à notre époque ?

Brève histoire de la coolitude

Les premiers écrits sur la « coolitude » la définissaient comme une forme de retenue émotionnelle : savoir rester calme, posé et impassible.

Certains chercheurs estiment que cette forme de « cool » remonte à l’époque de l’esclavage et de la ségrégation. Pour les Africains réduits en esclavage et leurs descendants, garder le contrôle de leurs émotions était une véritable stratégie de survie. Cette retenue devenait alors un symbole d’autonomie et de dignité face à l’oppression. D’autres pensent que cette attitude de maîtrise existait déjà bien avant l’esclavage.

Quoi qu’il en soit, ce sont les musiciens de jazz des années 1940 qui ont rendu ce style « cool » célèbre : une allure détendue, élégante et maîtrisée sur le plan émotionnel. Ce modèle a ensuite séduit la jeunesse et plusieurs mouvements contre-culturels. Au fil du temps, des marques comme Nike, Apple ou MTV ont récupéré cette attitude rebelle pour en faire un produit marketing. Ce qui était à l’origine un esprit marginal est devenu une esthétique mondiale, plus facile à vendre au grand public.

Ce qui rend quelqu’un cool

Nos conclusions suggèrent que la signification du mot « cool » a changé. C’est un moyen d’identifier et de cataloguer les personnes ayant un profil psychologique spécifique.

Les personnes cool sont extraverties et sociables. Elles recherchent le plaisir et la jouissance (hédonistes). Elles prennent des risques et essaient de nouvelles choses (aventurières). Elles sont curieuses et ouvertes à de nouvelles expériences (ouvertes). Elles ont de l’influence ou du charisme (puissantes). Et peut-être surtout, elles font les choses à leur manière (autonomes).

Cette conclusion est restée remarquablement la même dans tous les pays. Que l’on soit aux États-Unis, en Corée du Sud, en Espagne ou en Afrique du Sud, les gens ont tendance à penser que les personnes cool partagent le même « profil cool »..

Nous avons également constaté que même si le fait d’être cool recoupe le fait d’être bon ou sympathique, être cool et être bon ne sont pas la même chose. Être gentil, calme, traditionnel, sûr de soi et consciencieux était davantage associé à la bonté qu’à la coolitude. Certains traits associés à la coolitude, comme l’extraversion ou la recherche du plaisir, ne sont pas toujours vus comme des qualités morales.

Qu’en est-il de l’Afrique du Sud et du Nigeria ?

L’un des aspects les plus intéressants de notre étude est la régularité des résultats entre les cultures, même dans des pays aux valeurs et traditions très différentes.

En Afrique du Sud, les participants considéraient les personnes cool comme extraverties, hédonistes, puissantes, aventureuses, ouvertes et autonomes, tout comme les participants d’Europe et d’Asie. En Afrique du Sud, cependant, la coolitude se distingue particulièrement du fait d’être bon. L’Afrique du Sud est l’un des pays où être hédoniste, puissant, aventureux et autonome était a été associé au fait d’être cool que d’être une bonne personne.

Le Nigeria a montré des résultats un peu différents. C’était le seul pays où les personnes cool et pas cool étaient perçues comme également autonomes. En gros, l’individualité n’était pas considérée comme cool. Cette différence pourrait refléter des valeurs culturelles qui accordent une plus grande importance à la communauté, au respect des aînés ou à l’identité collective. Dans les sociétés où la tradition et la hiérarchie sont importantes, faire ce que l’on veut n’est pas forcément vu comme cool.

Cependant, comme toutes les sciences, les sciences sociales ne sont pas exactes. Il est donc raisonnable de supposer que l’autonomie est peut-être assoociée à la coolitude au Nigeria, mais que des biais d’enquête ou d’interprétation aient faussé les réponses.

Autre particularité : au Nigeria, la différence entre être cool et être bon était moins marquée qu’ailleurs. Là-bas, la coolitude est plus souvent perçue comme une qualité morale que dans les autres pays.

Pourquoi est-ce intéressant ?

Le fait que tant de cultures s’accordent sur ce qui rend quelqu’un cool suggère que la « coolitude » pourrait avoir une fonction sociale universelle. Les traits qui rendent les gens cool peuvent les pousser à essayer de nouvelles choses, à innover en matière de style et de mode, et à influencer les autres. Ces personnes repoussent souvent les limites et introduisent de nouvelles idées, que ce soit dans la mode, l’art, la politique ou la technologie. Elles inspirent les autres et contribuent à façonner ce qui est considéré comme moderne, désirable ou avant-gardiste.

Dans ce sens, la coolitude pourrait fonctionner comme une sorte de marqueur de statut culturel, une récompense pour l’audace, l’ouverture d’esprit et l’innovation. Être cool ne se limite pas à l’apparence : c’est avoir un temps d’avance et donner aux autres l’envie de suivre.

Que peut-on retenir de tout cela ?

D’une part, les jeunes d’Afrique du Sud, du Nigeria et du monde entier ont peut-être plus en commun que nous ne le pensons souvent. Malgré d’énormes différences culturelles, ils ont tendance à admirer les mêmes traits de caractère. Cela ouvre des pistes intéressantes pour mieux communiquer, collaborer et s’influencer à travers les cultures.

D’autre part, si on veut entrer en contact avec les autres ou les inspirer, que ce soit par l’éducation, l’image de marque ou le leadership, il est utile de comprendre ce que les gens considèrent comme cool. Le cool n’est peut-être pas une vertu universelle, mais c’est un langage universel.

Enfin, il y a dans tout cela quelque chose de rassurant : être cool ne dépend pas de la richesse ou de la célébrité. C’est une manière d’être.

Êtes-vous curieux ? Courageux ? Fidèle à vous-même ? Si oui, il y a de fortes chances que quelqu’un vous trouve cool, peu importe d’où vous venez.

The Conversation

Todd Pezzuti a reçu un financement de l’ANID Chili pour mener cette recherche.

– ref. Qu’est-ce qui rend une personne cool ? Une étude à l’échelle mondiale apporte quelques réponses – https://theconversation.com/quest-ce-qui-rend-une-personne-cool-une-etude-a-lechelle-mondiale-apporte-quelques-reponses-262067

Craquer pour un prédateur ? Voici des contes qui font l’apologie de l’hybristophilie, à votre insu…

Source: The Conversation – in French – By Sylvie Genest, Professeure titulaire, Faculté des arts, Université du Québec à Montréal (UQAM)

L’amour sublimé par la peur n’est jamais une protection contre les crimes d’un assassin. (Image tirée du film Mia et le lion blanc)

Dans cet article, j’examine la portée symbolique de quelques contes familiaux mettant en vedette des animaux prédateurs en relation de proximité physique avec de « jeunes filles au cœur pur » : Mystère de Denis Imbert (2021), Mia et le lion blanc (2018) et Le dernier jaguar (2024) de Gilles de Maistre. À ceux-ci, on pourrait ajouter Le renard et l’enfant (2007), Le loup et le lion (2021) et même Moon le panda (2025) qui met en scène un garçon plutôt qu’une fille.

Je suggère de voir dans ces aventures une ruse symbolique dans laquelle l’animal est l’incarnation métaphorique du tueur en série tandis que l’héroïne, une jeune fille en processus de maturation sexuelle, psychologique et sociale, illustre le cas troublant de l’hybristophilie, une condition qui désigne l’attirance morbide que peuvent éprouver certaines femmes à l’égard de criminels dangereux.

Mon interprétation vise à susciter un regard critique sur les œuvres de l’industrie du divertissement, lesquelles sont trop souvent prises à la légère par un journalisme culturel complaisant. Je fais cette lecture avec tout le sérieux de l’anthroposémiotique, discipline qui a fait ses preuves, notamment au sein des facultés de communication et des programmes de psychologie familiale.

Pour ma part, je m’y exerce dans le cadre de mes travaux à la Faculté des arts de l’UQAM. Mes analyses sont motivées par l’intention féministe d’amortir les effets de la propagande phallocrate là où elle se fait la plus sournoise, comme c’est toujours le cas lorsqu’elle se déguise en histoires amusantes destinées à un public d’enfants à l’aube de la puberté.


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Le mythe originaire de « l’animal-époux »

Tous les contes examinés perpétuent le mythe ancien de l’animal-époux dans lequel la bête est un prince déguisé ou ensorcelé. Pour certains folkloristes, c’est l’archétype des histoires de dévotion féminine alors que pour d’autres, il faut plutôt y voir le mauvais sort de Psyché, mariée de force à un être abject pour assouvir la jalousie de Vénus.




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Dans tous les cas, le thème dominant est celui d’une union entre la sexualité divine masculine et la virginité mortelle féminine. Le couple dénaturé qui en résulte prend, dans la littérature moderne, la figure de La Belle et la Bête, une mouture complexifiée du mythe dans laquelle la jeune femme consent au sacrifice de s’accoupler avec un monstre pour sauver son père, lourdement condamné pour avoir « volé une rose », symbole chrétien de la virginité.

En psychologie, une telle abnégation féminine consentie dans l’intérêt d’un criminel s’appelle l’hybristophilie.

La naturalisation du prédateur

Les versions du mythe que j’ai choisi d’examiner ont la particularité de mettre en scène de vrais animaux filmés en prises de vues réelles plutôt que des bêtes créées avec l’assistance de procédés d’animation, de maquillage et de prothèses, de modélisation 3D ou d’effets numériques sophistiqués.

En propulsant au premier rang la bestialité littérale du mâle prédateur plutôt que sa construction imaginaire, ces œuvres parviennent à détourner notre attention de l’histoire d’amour pathologique qu’elles racontent pour mieux nous orienter sur un thème dont la portée éducative est plus susceptible de plaire aux parents : celui de la défense des animaux.

Extrait d’une interview avec le réalisateur Gilles de Maistre.

Dès lors, la logique narrative se renverse. La Bête du conte n’est plus un danger pour la fillette, mais une victime de la méchanceté humaine : c’est un loup persécuté par des fermiers, un lion chassé par des touristes cruels, un jaguar dont l’espèce est menacée d’extinction.

Bien que cet appel à la miséricorde pour la faune soit légitime dans le registre du réel, il devient un moyen fallacieux de disculper la Bête mythique des crimes commis dans le registre symbolique du conte : le rapt, la séquestration et le viol répété de la Belle.

Cette logique troublée nous rapproche de l’hybristophilie.

Un mariage « forcé » par imprégnation

Pour les actrices des trois films étudiés – Shanna Keil, Lumi Pollack et Daniah de Villiers, ayant respectivement 11, 13 et 14 ans au moment des tournages – leur engagement a nécessité de longues périodes d’adaptation avec l’animal : de 2 à 3 mois pour le loup, plus d’un an pour le jaguar, jusqu’à 3 ans pour le lion.

On parle alors d’imprégnation.

Il s’agit, en gros, d’imposer à l’animal une présence humaine constante dès sa naissance, le forçant à s’attacher à un humain au lieu de s’attacher à un membre de sa propre espèce. Cette domination précoce de son instinct permet, par la suite, une proximité sécuritaire avec le prédateur devenu énorme.

Dans le cadre du mythe, ce rapport de domination est inversé : c’est la mortelle Psyché qui se voit imposer, toutes les nuits, la présence de son animal-époux. Sous cet angle symbolique, l’imprégnation revêt une connotation phallocentrique dont le fin mot se trouve dans la théorie de la fécondation humaine telle que conçue de façon erronée au dix-neuvième siècle.

Elle consiste à imposer à une femme vierge la génétique d’un homme par son empreinte génitale et séminale durable, ce que la féministe Simone de Beauvoir a dénoncé comme un des plus grands « rêves du mâle », celui de marquer la femme de manière qu’elle demeure à jamais sienne.

Les références à l’hybristophilie

Tous les films mentionnés en début d’article contiennent des indices visuels, narratifs ou autres confirmant leur référence à l’hybristophilie. En voici quatre, lesquels évoquent respectivement le caractère obsédant, aphrodisiaque, déviant et même séditieux de l’attirance pathologique pour des criminels.

Dans le film Mystère, la petite Victoria a perdu l’usage de la parole depuis la mort de sa mère. Les premiers mots qu’elle prononce et répète obsessivement devant son père au premier tiers du film sont « tueur en série » : ce passage n’est pas là pour faire avancer le récit, mais plutôt pour confirmer aux cinéphiles avertis la présence d’une référence cachée à l’attirance des femmes pour les grands criminels.

Dans le film Mia et le lion blanc, des images suggèrent une scène de copulation entre l’actrice et un jeune mâle de 80 kilos appelé Charlie. L’obscénité de cette rencontre est accentuée par la réplique à la fois naïve et suggestive de l’adolescente : « Do you love it, Charlie ?… I suppose so ».

Dans le film Le dernier jaguar, l’héroïne affiche une conduite déviante que le scénario justifie par son désir impérieux de sauver son animal chéri. Cette conduite inclut l’isolement social, les problèmes d’opposition, le décrochage scolaire, le vol, la fugue, le vandalisme, la prise de risques et le délire de toute puissance. Tous ces problèmes de comportement suggèrent une forme agressive de l’hybristophilie qui concerne les femmes qui participent activement aux crimes violents de leur partenaire.

Mais c’est dans le film Mia et le lion blanc que l’on découvre la référence la plus claire au Syndrome de Bonnie and Clyde, nom que l’on attribue à l’hybristophilie dans la culture populaire. Dans une scène qui semble emprunter son esthétique à une minisérie de 2013 (ci-dessous), la délinquance juvénile de l’héroïne se transforme soudain en acte grave relevant du droit pénal : prête à tout pour s’échapper avec l’animal qu’elle appelle « son amour », Mia n’hésite pas à braquer un fusil à fléchettes anesthésiantes sur son père. Ce geste évoque les vols à main armée et même les meurtres commis par Bonnie Parker lors de sa cavale suicidaire avec Clyde Barrow.

Des mensonges sur l’amour

Deux faussetés criantes au sujet de l’amour sont répandues impunément par ces contes pour enfants. On en retrace les racines idéologiques dans les affirmations dogmatiques du réalisateur Gilles de Maistre en entrevue avec les médias.

La première concerne le prétendu bien-fondé des crimes commis « par amour » : sur cette question, les contes s’efforcent de nous convaincre qu’il est tout à fait légitime de « désobéir pour sauver celui qu’on aime ».

Extrait d’une interview avec le réalisateur Gilles de Maistre.
Arras Film Festival 2018555 ko (download)

La deuxième concerne les présumés pouvoirs de l’amour contre les assauts d’un partenaire violent : à ce sujet, la réalité des tournages nous invite à croire que l’amour est effectivement « la meilleure protection possible » contre les pulsions d’un prédateur.

Extrait d’une interview avec le réalisateur Gilles de Maistre.

Ces deux contrevérités à propos de l’amour sont non seulement insidieuses et imprudentes, notamment quand on cherche à les inculquer à des mineures. Elles sont également propagandistes dans la mesure où elles plaident pour une soumission idéologique et physique des femmes au bon désir de l’animâle époux, avec les conséquences fatales que l’on connaît.

C’est exactement en cela que ces contes font, à tort et à notre insu, l’apologie de l’hybristophilie.

La Conversation Canada

Sylvie Genest ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Craquer pour un prédateur ? Voici des contes qui font l’apologie de l’hybristophilie, à votre insu… – https://theconversation.com/craquer-pour-un-predateur-voici-des-contes-qui-font-lapologie-de-lhybristophilie-a-votre-insu-255693

Le retour des rencontres en personne… un défi pour la génération Z

Source: The Conversation – in French – By Treena Orchard, Associate Professor, School of Health Studies, Western University

Avec le déclin des applications de rencontre, on assiste à un retour des activités de rencontre en personne, comme le speed dating, les clubs de course à pied et les raves en journée. (Unsplash)

Avec la chute spectaculaire du nombre d’abonnés, la hausse des coûts et des utilisateurs lassés de « swiper » sans fin, le monde des applications de rencontre traverse une véritable crise.

Les récents licenciements chez Bumble soulèvent des interrogations sur l’avenir du secteur et sur les alternatives pour les personnes qui souhaitent trouver l’amour et nouer des relations hors ligne.

L’une des alternatives les plus en vogue est le retour aux activités de rencontre en personne telles que le speed dating, les clubs de course à pied et les raves en journée.

Pour les millénariaux et les générations précédentes, les rencontres en personne sont un terrain familier, mais si vous faites partie de la génération Z – souvent décrite comme la « génération numérique » – ce n’est pas forcément le cas.

Ce fossé intergénérationnel est apparu clairement lors de la première conférence canadienne sur les technologies sexuelles, où j’ai fait une présentation sur la masculinité, les applications de rencontre et les alternatives au « swiping » en personne. Pendant la séance de questions, une jeune femme est intervenue avec un commentaire qui m’a interpellé : « Vous avez peut-être le privilège d’être extraverti », m’a-t-elle dit.


25-35 ans : vos enjeux, est une série produite par La Conversation/The Conversation.

Chacun vit sa vingtaine et sa trentaine à sa façon. Certains économisent pour contracter un prêt hypothécaire quand d’autres se démènent pour payer leur loyer. Certains passent tout leur temps sur les applications de rencontres quand d’autres essaient de comprendre comment élever un enfant. Notre série sur les 25-35 ans aborde vos défis et enjeux de tous les jours.

Après un moment de flottement, la discussion a repris, mettant en lumière une réalité : pour beaucoup de jeunes, les rencontres en face à face sont difficiles. Nombre d’entre eux sont déçus par les applications de rencontre, mais n’ont pas l’expérience interpersonnelle que les générations plus âgées considèrent comme allant de soi.

Alors, que faire ? Dire à la génération Z de « sortir de chez elle » n’est pas seulement déplacé culturellement, mais cela pourrait également contribuer à accroître le sentiment de solitude et d’inutilité qui touche déjà un grand nombre de jeunes aujourd’hui.

Les rencontres en personne ont le vent en poupe

Si faire des rencontres via les applications vous semble devenu une corvée plutôt qu’une opportunité, vous n’êtes pas seul. Dans un article du New York Times, la journaliste Catherine Pearson encourage la génération Z à créer des communautés authentiques et à s’ouvrir à différents types de relations, en ne se limitant pas à la recherche de « l’âme sœur », une source de pression.

Certaines applications de rencontre ont d’ailleurs rejoint le mouvement. Par exemple, Hinge organise One More Hour, une initiative à impact social visant à aider les gens à nouer des relations en personne. Elle s’adresse à la génération Z, dont beaucoup déclarent ressentir de l’anxiété à l’idée d’interagir en face à face.

Une personne assise sur un lit regarde une femme sur une application de rencontre par swipe
Les utilisateurs des sites de rencontre sont lassés de swiper.
(Unsplash)

À force de vivre dans un environnement ultra-connecté, de plus en plus de jeunes trouvent rafraîchissant de rencontrer quelqu’un dans un parc, un bar ou une bibliothèque.

Ces rencontres spontanées ont aussi l’avantage d’éliminer les pratiques frustrantes des applications, comme le catfishing (l’action de créer une fausse identité en ligne). Il est révélateur que 38 % des membres de la génération Z interrogés dans le cadre d’une récente enquête souhaitent avoir accès à des espaces dédiés aux rencontres et à l’amour de soi au travail.

Comment une organisation repense les rencontres

Bien qu’elle ne cible pas exclusivement la génération Z, l’organisation We Met IRL, fondée en 2022 par l’entrepreneuse Maxine Simone Williams, joue un rôle clé dans ce renouveau des rencontres en personne.

Née d’une frustration vis-à-vis des applications de rencontre et au manque de diversité dans les espaces de rencontre traditionnels, We Met IRL organise des événements de speed dating, des soirées rencontres et des réunions sociales qui encouragent les relations amoureuses ou platoniques dans la vraie vie.

Cette évolution culturelle semble s’ancrer chez les jeunes, du moins aux États-Unis : une enquête récente indique que seuls 23 % des adultes de la génération Z ont rencontré leur partenaire via une application, les réseaux sociaux ou une communauté en ligne.

Si tant de jeunes se tournent vers les rencontres en personne, pourquoi est-ce encore perçu comme si difficile ?

Les rencontres en personne sont difficiles

Les rencontres en personne peuvent être difficiles pour plusieurs raisons. Parmi les principaux facteurs, on retrouve l’aspect performatif ou artificiel des interactions sur les applis, les défis liés au passage à l’âge adulte pendant la pandémie et une évolution des normes qui met moins l’accent sur les relations amoureuses.

Une étude que j’ai menée auprès d’étudiants de la génération Z a également mis en évidence un paradoxe : ils aspirent à des relations sérieuses, mais ont peur d’être trompés, « ghostés » ou blessés émotionnellement.

D’autres facteurs socioculturels entrent aussi en jeu : le recul de l’intimité et de la vulnérabilité chez les hommes affaiblit les structures relationnelles traditionnelles. Résultat : les jeunes générations, et les garçons, en particulier, sont décrits comme « perdus » et moins résilients sur le plan émotionnel.

À cela s’ajoute la montée en puissance des influenceurs misogynes et des politiciens qui dénigrent ouvertement les femmes, alimentant la radicalisation des garçons et des jeunes hommes.

Et oui, une partie de la gêne liée aux rencontres en personne peut s’expliquer par ce fameux « privilège de l’extraversion ». Une étude récente a révélé que la génération Z est plus timide que les autres générations, mais pas sans raison. Ayant grandi immergée dans la technologie des téléphones intélligents et les réseaux sociaux, la génération Z a eu moins d’occasions de développer ses compétences interpersonnelles.

Mais ce n’est pas parce que c’est difficile qu’il y a un problème. La connexion, la confiance et la vulnérabilité… tout cela demande de l’apprentissage et de la pratique dans un monde complexe qui ne crée pas toujours l’espace nécessaire.


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Comment prendre confiance dans les rencontres en personne

En tant qu’ancienne jeune fille terriblement timide, je peux affirmer avec certitude que les catégories « introverti » et « extraverti » ne sont pas immuables. Les jeunes qui manquent de confiance en eux dans le domaine amoureux peuvent apprendre à améliorer leurs compétences en face à face et à réduire leur anxiété lors d’événements sociaux.

Voici sept conseils pour prendre confiance lors de rencontres en personne :

  1. Préparez-vous à l’événement à l’avance, dans la mesure du possible.

  2. Recadrez votre perception et votre ressenti face à l’incertitude : ne la considérez pas comme une menace, mais comme une opportunité de croissance.

  3. Restez fidèle à vous-même.

  4. Entraînez-vous à développer vos compétences sociales pour gagner en confiance.

  5. Soyez attentif à votre langage corporel afin de vous montrer ouvert et accueillant.

  6. Rappelez-vous que vous n’êtes pas le seul à avoir du mal à avoir confiance en vous.

  7. Envisagez de demander l’aide d’un thérapeute si la peur ou l’anxiété sont trop fortes.

L’une des choses les plus utiles que vous puissiez faire est de repenser votre vulnérabilité : au lieu de la voir comme une faiblesse profondément enracinée, envisagez-la comme une porte d’entrée vers une meilleure compréhension de vous-même en tant qu’être relationnel.

Des outils tels que les tableaux de visualisation réflexive ou les exercices d’introspection peuvent vous aider à clarifier vos valeurs, vos objectifs et votre identité de façon plus profonde. Et ces pratiques de réflexion sont encore plus efficaces lorsqu’elles sont soutenues par des écoles, des communautés ou des organisations qui peuvent aider les jeunes à transformer les moments de risque ou de peur en opportunité d’exploration personnelle.

Car la résilience, tout comme un muscle, se développe avec l’entraînement. Il faut l’exercer et la mettre à l’épreuve pour qu’elle devienne une ressource essentielle. Avec un bon accompagnement et un espace sûr pour vous exercer, vous pouvez cultiver une confiance en vous durable et une conscience de soi solide, qui enrichiront tous les aspects de votre vie, bien au-delà des relations amoureuses.

La Conversation Canada

Treena Orchard a reçu des subventions du CRSH, des IRSC et de l’Université Western, mais aucun financement de recherche n’a été accordé ni utilisé pour la rédaction de cet article.

– ref. Le retour des rencontres en personne… un défi pour la génération Z – https://theconversation.com/le-retour-des-rencontres-en-personne-un-defi-pour-la-generation-z-261540

Sénégal : réformer l’enseignement, un acte de souveraineté intellectuelle vital

Source: The Conversation – in French – By Laurent Bonardi, Professeur associé, Directeur du département MBA. Spécialiste en management et en éducation., Groupe Supdeco Dakar

Alors que l’État du Sénégal annonce une réforme curriculaire d’envergure, touchant l’ensemble des cycles de l’enseignement primaire et secondaire, la question de la qualité, de l’inclusivité et de la pertinence des contenus éducatifs revient au cœur des débats. Le chercheur Laurent Bonardi auteur d’un ouvrage critique sur le système éducatif sénégalais explique à The Conversation Africa les enjeux de cette réforme, les défis structurels de l’école sénégalaise et les leviers pour bâtir une éducation plus équitable et adaptée aux réalités locales.


Pourquoi changer les programmes d’enseignement au Sénégal ?

Au Sénégal, comme ailleurs en Afrique, l’école reste fortement marquée par les héritages de la colonisation, dans ses structures, ses langues, ses références et ses finalités. À la faveur des débats actuels sur la souveraineté et la place de la jeunesse, la question des contenus enseignés à l’école revient avec force. Et il s’agit à n’en pas douter d’une question politique qui interroge la manière dont une société pense sa transmission, son histoire et son avenir.

Le système éducatif sénégalais s’est construit sur les fondations du modèle français hérité de la période coloniale. Cette continuité historique se manifeste dans la structure même des programmes, la langue d’enseignement, les finalités implicites de l’école et l’organisation des examens. L’élève modèle, dans ce système, est celui qui maîtrise des savoirs considérés comme universels, mais dont les références culturelles, historiques ou géographiques sont souvent exogènes.

L’histoire enseignée accorde ainsi une place centrale aux conflits européens du XXe siècle. A l’inverse, les résistances africaines à la colonisation, les empires ouest-africains, ou encore les penseurs africains contemporains restent peu valorisés. En littérature aussi, le déséquilibre est patent : les élèves étudient les écrivains français Molière, Victor Hugo ou Albert Camus, mais moins en profondeur les Sénégalais comme Cheikh Hamidou Kane, Aminata Sow Fall ou Birago Diop.

En philosophie, les programmes du baccalauréat continuent de privilégier René Descartes, Emmanuel Kant ou Jean-Jacques Rousseau, avec peu de place accordée aux traditions philosophiques africaines ou aux penseurs contemporains du continent.

Outre le contenu des disciplines, les formes mêmes de savoir valorisées posent question. Les savoirs endogènes – ceux transmis par l’oralité, par l’expérience, par les pratiques sociales – sont largement absents des curricula. L’école les ignore, parfois les stigmatise, comme si seule la connaissance académique, écrite et codifiée à l’occidentale méritait d’être transmise.

Au-delà de la marginalisation des savoirs africains, ce modèle renforce le fossé entre l’école et la société. Il prépare à des trajectoires d’expatriation ou à des concours formatés, plutôt qu’à des engagements locaux, citoyens et productifs. Ce décalage nuit à l’utilité même de l’école, qui ne répond plus aux besoins économiques, sociaux et culturels du pays. D’où l’urgence d’une réforme qui ne soit pas simplement pédagogique mais aussi politique, identitaire, économique et civilisationnelle.

Réformer les programmes d’enseignement est donc une question majeure de souveraineté intellectuelle. Dans un contexte mondial marqué par les recompositions géopolitiques et les tensions identitaires, une nation qui n’enseigne pas son histoire, sa géographie, ses savoirs, se condamne à rester en marge du récit mondial. Enseigner l’Afrique à l’Afrique, le Sénégal au Sénégal, c’est faire le choix d’une école qui ne reproduit plus des modèles importés, mais qui construit ses propres repères, en lien avec son territoire, son histoire et ses aspirations.

Qu’est-ce qui doit changer concrètement ?

La réforme doit porter à la fois sur les contenus, les langues, les méthodes et les finalités de l’enseignement.

Sur les contenus, il s’agit d’équilibrer les curricula en intégrant les savoirs africains, les figures historiques du continent, les littératures africaines, les traditions philosophiques endogènes et les expériences sociales locales. Il ne s’agit pas de rejeter les savoirs dits universels, mais de les recontextualiser.

Enseigner l’écologie à partir des pratiques agricoles locales, mobiliser les contes africains pour développer le langage, ou introduire les résistants sénégalais dans les manuels d’histoire ne sont pas des options folkloriques. Ce sont de puissantes voies d’ancrage culturel et de pertinence pédagogique.

Concernant la langue d’apprentissage, une évolution est également nécessaire car la recherche montre que les apprentissages fondamentaux se construisent plus solidement lorsque l’enfant reçoit un enseignement dans sa langue maternelle. Le maintien du français comme unique langue d’enseignement dès les premières années crée ainsi une barrière linguistique et cognitive, empêchant les élèves de penser le monde avec les mots de leur culture.

L’intégration progressive des langues nationales – wolof, sérère, pulaar, etc. – dans l’enseignement fondamental apparaît donc non seulement comme souhaitable, mais véritablement essentielle pour une meilleure appropriation des apprentissages.

Quant aux formes de savoir, il faut reconnaître la valeur éducative des savoirs endogènes telles que les pharmacopées traditionnelles, les mathématiques présentes dans l’artisanat, les formes orales de transmission ou les savoir-faire locaux. Ces contenus doivent sortir de la marginalité pour devenir matière à réflexion, à recherche et à transmission.

Enfin, l’école doit valoriser les compétences utiles au développement du pays, à savoir l’esprit d’analyse avec une grille de lecture locale, la culture entrepreneuriale, les capacités à travailler dans l’agriculture, les services ou l’artisanat, souvent plus représentatifs du tissu socio-économique réel que les filières généralistes surreprésentées.

Comment réussir une telle réforme ?

La réforme curriculaire ne peut être pensée comme une série d’initiatives isolées ou de projets pilotes, comme cela a été trop souvent le cas par le passé. Elle doit être globale, cohérente et structurelle.

Elle suppose d’abord une volonté politique forte, car toucher aux programmes, c’est toucher au cœur du projet de société. Il faut oser remettre en cause les héritages coloniaux, réécrire les programmes à partir des réalités sénégalaises, repenser les finalités de l’éducation non plus comme une sortie vers l’ailleurs, mais comme une insertion et une transformation de l’ici.

Cette réforme, pour être à la hauteur de ses ambitions, demande aussi un investissement massif dans la formation des enseignants. On ne peut exiger d’eux qu’ils valorisent des savoirs endogènes ou enseignent dans les langues nationales sans les y avoir formés. Parler une langue ou connaître un domaine n’est pas le seul pré-requis pour pouvoir l’enseigner. Il faut donc revoir la formation initiale, les concours, les manuels scolaires, les outils pédagogiques et les critères d’évaluation des compétences des élèves.

Il convient également de mobiliser la recherche et les ressources nationales. Les universités, les instituts de pédagogie, les conteurs ou encore les artisans doivent être mis à contribution pour reconstruire un patrimoine éducatif national. Il faut éditer de nouveaux manuels, concevoir des outils ancrés dans le territoire afin de permettre aux enseignants de s’appuyer sur des contenus légitimes, validés, accessibles.

Enfin, il faudra affronter les freins au changement car les résistances à une réforme curriculaire n’ont pas disparu. Elles tiennent à des raisons historiques, institutionnelles, mais aussi symboliques. L’école est encore perçue, dans de nombreuses familles, comme un moyen de sortir du local, de rejoindre un univers de réussite associé à l’Occident et à l’expatriation.

Modifier les programmes en faveur de contenus africains peut alors apparaître, à tort, comme un renoncement à cette ambition. Autre aspect à ne pas négliger, les financements de l’aide internationale en matière d’éducation s’accompagnent souvent de prescriptions implicites ou explicites sur les modèles pédagogiques à adopter.

The Conversation

Laurent Bonardi does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Sénégal : réformer l’enseignement, un acte de souveraineté intellectuelle vital – https://theconversation.com/senegal-reformer-lenseignement-un-acte-de-souverainete-intellectuelle-vital-262138

Donald Trump à l’assaut des médias publics aux États-Unis

Source: The Conversation – in French – By Anaïs Le Fèvre-Berthelot, Maîtresse de conférences en civilisation des États-Unis, Université Rennes 2

Pris pour cible par Donald Trump et le camp conservateur, l’audiovisuel public américain fait face à des coupes budgétaires inédites. Derrière la dénonciation d’un prétendu biais gauchiste, c’est l’existence même des réseaux de radio et de télévision publiques qui est menacée, dans un paysage médiatique déjà dominé par les grands conglomérats privés.


Depuis l’accession au pouvoir de Donald Trump, les auditrices et auditeurs des stations de radio affiliées au réseau de la National Public Radio (NPR) reçoivent des e-mails de plus en plus nombreux et de plus en plus pressants de leurs stations favorites leur demandant de les soutenir, notamment financièrement, face aux attaques croissantes de l’administration fédérale.

Les réseaux de radio et de télévision publiques, NPR et PBS, figurent en effet parmi les premières cibles des décisions prises par le président des États-Unis qui, à la suite de la droite conservative, dénonce ce qu’il considère comme un gaspillage d’argent public au service d’une propagande gauchiste. Le Parti républicain multiplie ainsi les décrets présidentiels, les convocations mettant en scène l’intimidation des responsables des réseaux publics par les élus populistes, les propositions de loi et les coupes budgétaires pour affaiblir cet ennemi désigné.

Pour saisir la portée de ces attaques, qui s’inscrivent dans la droite ligne du projet autoritaire mené par Donald Trump et ses soutiens, il est nécessaire de comprendre la spécificité de l’audiovisuel dit « public » aux États-Unis. S’il existe bien des stations de radio et des chaînes de télévision qui reçoivent des fonds publics, elles s’inscrivent dans un modèle très différent des modèles européens, comme France Télévisions, Radio France ou la BBC.

Tout d’abord parce que, contrairement à ces dernières, elles occupent un statut relativement marginal dans un paysage audiovisuel états-unien très largement dominé par les conglomérats privés. Mais surtout parce qu’elles sont loin d’être intégralement financées par l’argent des contribuables et dépendent surtout de fonds privés, qu’il s’agisse de mécénat d’entreprises ou de dons provenant de particuliers ou d’organismes de philanthropie.

Des médias publics récents et faiblement financés par l’État fédéral

Dès qu’elle devient accessible au plus grand nombre dans les années 1920 et 1930, la radio aux États-Unis se structure autour d’un modèle économique commercial s’appuyant sur la publicité dans lequel ni l’État fédéral ni les États fédérés ne s’impliquent au-delà de la régulation des ondes et l’attribution des fréquences. Ce modèle s’impose ensuite à la télévision.

Ainsi, bien que les radioamateurs et quelques stations financées par des universités publiques ou par des municipalités s’efforcent dans la première moitié du XXe siècle de défendre une autre idée de la radiodiffusion, ancrée dans un idéal démocratique et de bien commun, avec des programmes éducatifs et de création artistique notamment, ce modèle reste marginal et essentiellement local jusqu’à l’adoption du Public Broadcasting Act en 1967 après des années d’activisme de la part de réformistes convaincus qui contribuent ainsi à la Great Society de Lyndon Johnson.

Cette loi crée la Corporation for Public Broadcasting (CPB), une entité de droit privé dont la mission est de redistribuer les fonds alloués par le gouvernement fédéral à des chaînes de télévision et des stations de radio locales qui s’affilient à des réseaux nationaux, dont le Public Broadcasting Service (PBS) pour la télévision et NPR pour les stations de radio. Ce fonctionnement vise à garantir l’indépendance des médias publics vis-à-vis du gouvernement fédéral, qui ne finance ainsi jamais directement la production de programmes.

Par ailleurs, les fonds distribués par la CPB, s’ils constituent une part importante du budget de certaines stations et chaînes, sont complétés par d’autres sources de financement qui proviennent des États, mais aussi et surtout du mécénat et des dons privés. Ainsi, en 2025, pendant que le gouvernement fédéral allouait 535 millions de dollars à la CPB (soit environ 1,50 dollar par habitant, alors que, ces dernières années, la Suisse en dépensait environ 150, le Royaume-Uni environ 75 et la France environ 60), les médias publics recevaient plus d’un milliard de dollars de dons privés.

Au-delà des déclarations de principe, le souci de préserver l’indépendance des chaînes et stations par rapport au pouvoir politique, mais aussi aux intérêts commerciaux, se lit donc dans la structure même des médias publics et de leur financement. Ainsi, PBS ne produit pas directement de programmes et n’est propriétaire d’aucune chaîne de télévision, l’entité sert simplement de point de connexion entre les producteurs et un réseau de chaînes membres qui parfois produisent elles-mêmes des émissions qui peuvent être distribuées à travers le pays via l’entremise de PBS ou d’autres réseaux, comme American Public Television, The Independent Television Service ou la National Educational Telecommunications Association. Ainsi, même l’émission d’information phare du réseau, PBS Newshour, est produite par une chaîne locale, WETA-TV, située à Washington, en collaboration avec des chaînes de New York, San Francisco, Saint-Louis et Chicago.

Du côté de la radio, les fonds alloués par la CPB représentent environ 10 % du budget des stations, mais moins de 1 % du budget annuel de NPR. De fait, la majorité des fonds fédéraux alloués aux médias audiovisuels publics sert en réalité à assurer les moyens techniques d’enregistrement et de diffusion des stations et chaînes locales. Parce que le budget alloué à la CPB n’est pas pérenne et doit être voté tous les ans par le Congrès, les médias publics se sont souvent retrouvés au centre de querelles politiciennes.

L’audiovisuel public au centre des affrontements partisans

La place occupée par l’audiovisuel public dans les débats politiques aux États-Unis est sans commune mesure avec son coût, mais elle peut s’expliquer par l’influence des stations de radio publiques même dans un paysage fragmenté et polarisé. NPR touche en effet 43 millions d’auditeurs et auditrices chaque semaine, et ses programmes témoignent d’un niveau d’exigence journalistique qui en fait une cible de choix pour les adeptes de la désinformation et autres faits alternatifs.

Depuis les années 1970, les médias publics sont critiqués, car ils s’adresseraient de manière prioritaire à un public blanc, éduqué et plutôt aisé financièrement. Ce biais nourrit les critiques venues de deux pôles du spectre politique : pour les conservateurs populistes, les médias publics par nature élitistes ne s’adressent pas au « pauvre petit blanc » ; pour le camp progressiste, les médias publics, dont on peut être en droit d’attendre une représentativité exemplaire en raison de leur statut, ne rendent pas suffisamment compte ni à l’antenne ni dans les coulisses, de la diversité ethnique, raciale et de genre, notamment de la population états-unienne.

Les affinités partisanes sont essentielles dans la perception que les Étatsuniennes et Étatsuniens ont des médias publics. Ainsi, en 2011, alors que 37 % des auditeurs démocrates faisaient confiance à NPR, ils n’étaient que 16 % parmi les auditeurs proches du Parti républicain, ces derniers, et notamment les plus conservateurs parmi eux, préférant écouter des talk-shows qui participent à la radicalisation des débats.

Des attaques conservatrices de plus en plus virulentes

Ce sont les conservateurs qui adressent à l’audiovisuel public les critiques les plus virulentes. Tous les présidents républicains, à l’exception de Gerald Ford, ont essayé de réduire le financement fédéral des médias publics (même si celui-ci ne représente que 0,01 % du budget fédéral). Les attaques s’intensifient à partir des années 1990, en même temps que se renforcent des médias privés partisans (comme les talk-shows radiophoniques conservateurs et Fox News) et que différentes branches du conservatisme s’allient pour dénoncer les médias audiovisuels publics pour des raisons à la fois sociales (les médias publics auraient un « biais libéral ») et fiscales (l’État devrait limiter ses dépenses au strict nécessaire). Ces attaques n’épargnent même pas la très populaire émission pour enfants Sesame Street.

Donald Trump avait déjà appelé à couper les financements de la CPB en 2017 et les attaques, qu’elles viennent du pouvoir exécutif ou de la sphère conservatrice plus largement, se sont accentuées avec son retour à la Maison-Blanche : en février, Elon Musk, encore à la tête du DOGE, a publié sur le réseau social dont il est propriétaire un message appelant à ne plus financer NPR (« Defund NPR. It should survive on its own. ») ; le sénateur républicain de la Louisiane, John Kennedy, a déposé début mars un projet de loi intitulé le « No Propaganda Act », qu’il défend en affirmant que l’audiovisuel public n’offre pas une programmation indépendante et qu’il n’y a plus besoin des médias publics aujourd’hui, car l’offre serait suffisamment diversifiée (90 % des médias aux États-Unis appartiennent à 6 grands conglomérats) ; le 1er mai 2025, Donald Trump a signé un décret présidentiel ordonnant à la CPB de ne plus financer PBS et NPR, au prétexte que le traitement de l’actualité y serait biaisé et, le Congrès a accepté le 16 juillet une demande de la Maison-Blanche de révoquer 1,1 milliard de dollars précédemment alloués à la CPB pour les deux prochaines années. Cette décision menace l’existence de plusieurs dizaines de stations de radio et de chaînes de télévision locales.

Une menace pour la démocratie

Au-delà des cas de NPR et PBS qui ont été érigés en symboles à abattre par les conservateurs, ces attaques constituent des menaces sérieuses pour la démocratie états-unienne. En effet, une étude de 2021 menée par Timothy Neff et Victor Pickard suggère qu’un financement élevé et stable des médias publics est un signe de bonne santé pour une démocratie. Lors de la signature du Public Broadcasting Act, le président Lyndon B. Johnson insistait sur l’importance de l’enrichissement intellectuel des citoyennes et citoyens états-uniens et définissait l’information et la connaissance comme des biens publics. Les attaques de l’administration Trump contre les médias publics s’inscrivent contre cette logique et participent d’un mouvement plus large de délégitimation des faits qui se manifeste aussi dans les menaces contre la liberté de la presse de manière générale et contre la science.

Non seulement les médias publics peuvent contribuer à la liberté et à l’indépendance de la presse, mais, dans le contexte états-unien, ils comblent aussi un vide dans un paysage audiovisuel où la concentration économique et la polarisation politique font loi. Les stations et chaînes locales aux États-Unis donnent accès à l’information à des communautés trop isolées pour être rentables pour le système commercial ; elles produisent et diffusent des programmes éducatifs ; elles permettent d’entendre des voix minorisées souvent absentes des médias commerciaux et elles permettent d’assurer la communication dans des situations d’urgence (comme lors des inondations en Caroline du Nord en 2024, des incendies en Californie de janvier 2025 ou d’un tremblement de terre en Alaska). Les médias publics relient les citoyennes et citoyens avec les communautés locale et nationale, ils jouent donc un rôle essentiel dans le renforcement de liens démocratiques aujourd’hui malmenés.

The Conversation

Anaïs Le Fèvre-Berthelot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Donald Trump à l’assaut des médias publics aux États-Unis – https://theconversation.com/donald-trump-a-lassaut-des-medias-publics-aux-etats-unis-261790