Comment naît l’esprit de compétition ?

Source: The Conversation – in French – By Inge Gnatt, Psychologist, Lecturer in Psychology, Swinburne University of Technology

En fonction de notre personnalité, nous sommes plus ou moins enclins à avoir l’esprit de compétition, mais l’influence de l’environnement est décisive.


Si vous avez déjà assisté à une rencontre sportive chez les moins de 12 ans, vous savez que certains enfants ont un esprit de compétition très fort, tandis que d’autres sont juste là pour créer des liens. Au travail, deux collègues peuvent réagir différemment à une critique : l’un va se donner à fond pour prouver sa valeur, tandis que l’autre va facilement passer à autre chose.

Et nous savons tous ce qui se passe lors des soirées Monopoly en famille, qui nous rappellent définitivement que le goût de la compétition peut mettre à rude épreuve même les relations les plus proches. Être plus ou moins compétitif présente des avantages et des inconvénients, qui dépendent entièrement du contexte.

Mais qu’est-ce qui détermine réellement ces différences, et pouvons-nous les modifier ?

Comment définir l’esprit de compétition ?

L’esprit de compétition ne se résume pas à vouloir gagner. Il s’agit d’une tendance complexe à vouloir surpasser les autres et à évaluer ses succès en se comparant à son entourage. Certains de ses aspects sont appréciables, la satisfaction provenant à la fois de l’effort fourni et des bons résultats obtenus.

Un comportement compétitif peut être lié à la motivation de s’améliorer soi-même et de réussir. Si nous sommes très motivés pour gagner, améliorer nos résultats et nous évaluer par rapport aux autres, nous sommes alors plus enclins à être très compétitifs.

D’un point de vue évolutif, cela nous a également aidés à survivre. En tant qu’espèce sociale, notre sens de la compétition nous permet d’acquérir des ressources, un statut et, surtout, des relations.

L’extraversion et le fait d’être consciencieux sont des traits de personnalité plus marqués chez les personnes qui ont un esprit de compétition plus développé. Ces traits sont liés à la volonté d’atteindre un objectif, à la persévérance et à la détermination, autant de qualités indispensables à la compétitivité.

Nous pouvons donc être prédisposés à avoir plus ou moins l’esprit de compétition selon nos traits de personnalité qui, dans une certaine mesure, sont déterminés par la génétique.

Cependant, le sens de la compétition ne dépend pas uniquement de la biologie. Son intensité est également liée à notre environnement.

Votre culture a un impact sur votre sens de la compétition

Les familles, les salles de classe ou les lieux de travail compétitifs peuvent intensifier les sentiments de rivalité tandis que les environnements plus coopératifs peuvent les réduire.

Par exemple, des recherches ont montré qu’une implication et des attentes parentales plus élevées peuvent avoir une influence positive sur les résultats scolaires, mais peuvent également rendre les enfants plus enclins à la compétition.

La compétitivité s’interprète et s’exprime différemment aussi selon les cultures. Les cultures traditionnellement individualistes peuvent être plus compétitives en apparence, tandis que les cultures collectivistes peuvent être plus indirectement compétitives dans le but de préserver la cohésion du groupe.

Si vous êtes indirectement compétitif, cela peut se traduire par le fait de cacher des informations utiles aux autres, de vous comparer souvent à eux ou de surveiller de près la réussite de vos pairs.

Pouvons-nous mesurer l’esprit de compétition ?

Les recherches suggèrent que la compétitivité est multiforme et que différentes évaluations mettent l’accent sur différents processus psychologiques.

Bien qu’il existe plusieurs questionnaires permettant de mesurer l’esprit de compétition d’une personne, le débat reste ouvert quant aux dimensions sous-jacentes à prendre en compte.

Par exemple, une étude réalisée en 2014 a mis au point une mesure comportant quatre dimensions : l’esprit de compétition en général, la dominance, les affects liés à la compétition (le plaisir que la personne éprouve à entrer en compétition) et le développement personnel.

En outre, une autre tentative publiée en 2018 a révélé que le plaisir de la compétition (motivation et valeur perçue) et la rigueur professionnelle (être assertif) étaient les dimensions les plus importantes à mesurer.

Tout cela montre que l’esprit de compétition ne tient pas à un trait de personnalité unique. Il s’agit plutôt d’un ensemble de motivations et de comportements associés.

Quels sont les avantages et les inconvénients d’avoir un fort esprit de compétition ?

Avoir l’esprit de compétition est associé à des avantages tels qu’une haute performance, de la motivation et des réussites. Mais cela a aussi un coût.

Des études suggèrent que les personnes qui accordent davantage d’importance à leur rang social et qui s’évaluent défavorablement sont plus susceptibles de présenter des symptômes de dépression et d’anxiété. En fait, une dynamique de compétition et de comparaison sociale est systématiquement associée à une mauvaise santé mentale.

Il a également été démontré que la compétitivité à l’école était liée à une augmentation du stress et de l’anxiété.




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Dans un contexte de performance individuelle, rivaliser avec une personne plus performante peut faire progresser, selon une étude dans laquelle les participants ont été invités à passer un test neurocognitif. Cependant, la coopération, même avec un partenaire moins performant, était associée à des niveaux de réussite équivalents.

De plus, cette étude a révélé que la compétition était associée à une augmentation de la stimulation physiologique et du stress, contrairement à la coopération.

Peut-on agir sur l’esprit de compétition ?

Bien que nous n’ayons aucun contrôle sur certains traits de personnalité, nous pouvons agir d’une certaine manière sur notre esprit de compétition. Adopter un comportement plus prosocial en coopérant davantage, en partageant et en aidant les autres, peut le réduire.

De plus, revoir la manière dont nous nous évaluons et dont nous nous percevons peut contribuer à développer un rapport plus équilibré et plus flexible à la compétition. Une thérapie d’acceptation et d’engagement ou une thérapie centrée sur la compassion peut être utile pour accompagner ces changements.

En fin de compte, la recherche dans ce domaine est complexe, et il reste encore beaucoup à apprendre. Si un niveau raisonnable de compétition peut être bénéfique, il est important d’en évaluer le coût.

Réfléchissez à vos objectifs : êtes-vous prêt à tout pour gagner ? ou préférez-vous faire de votre mieux et vous faire des amis ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Comment naît l’esprit de compétition ? – https://theconversation.com/comment-nait-lesprit-de-competition-272190

L’Afrique subsaharienne, nouvel eldorado pour l’État islamique ?

Source: The Conversation – in French – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du Laboratoire interdisciplinaire sur les mutations des espaces économiques et politiques Paris-Saclay (LIMEEP-PS) et du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université

Vidéo publiée par des djihadistes, au Burkina Faso, en 2019, pour affirmer leur allégeance à l’organisation État islamique. Longwarjournal.org

Le djihadisme international, en recul au Moyen-Orient, est revitalisé depuis plusieurs années dans plusieurs régions d’Afrique – essentiellement dans les zones frontalières entre États affaiblis où vivent des populations marginalisées. De la région des trois frontières entre le Burkina Faso, le Niger et le Mali à l’est de la République démocratique du Congo, en passant par le lac Tchad, des dynamiques similaires sont à l’œuvre.


Le djihad global incarné par le groupe État islamique (EI) est incontestablement en recul au Moyen-Orient. L’EI a perdu la grande majorité de son éphémère califat et les pertes que lui a infligées la coalition internationale s’avèrent difficilement remplaçables. L’enracinement du groupe dans les sociétés moyen-orientales a lui aussi décliné significativement au cours de ces dernières années : l’EI se retrouve éclipsé par des groupes qui prônent un djihad d’abord régional voire national et qui, bien que salafistes, renoncent au terrorisme international, à l’image du groupe Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) en Syrie ou des talibans en Afghanistan.

À l’inverse, l’EI semble particulièrement gagner du terrain sur le continent africain : au Nigeria, Boko Haram connaît une spectaculaire ascension depuis son allégeance à l’EI en 2015 tandis que les Forces démocratiques alliées (ADF), groupe djihadiste d’Afrique centrale rallié en 2017 à l’EI, s’implantent durablement au nord de la RDC dans la région du Nord-Kivu.

Le Sahel s’inscrit lui aussi dans cette dynamique globale puisque le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, JNIM), affilié à Al-Qaida, ne parvient pas à supplanter totalement la filiale de l’EI dans la région, l’État islamique dans le Grand Sahara, qui gagne du terrain au Mali, au Niger comme au Burkina Faso.

Au vu de cette régression de l’EI au Levant et de son ascension en Afrique, il serait pertinent de repenser la relation centre/périphérie dans le monde du djihad global. Le continent africain devient peu à peu l’épicentre de l’EI, qui pourrait renoncer aux rêves de réaliser le Sham (un État regroupant les sunnites de la région) en Orient au profit d’un califat en terre africaine.

Quelles opportunités stratégiques le continent africain offre-t-il à l’EI ? Le groupe pourrait-il installer son sanctuaire en Afrique, inaugurant ainsi un nouvel âge dans l’histoire du djihad ?

L’émergence de sanctuaires transfrontaliers propices au djihad

L’implantation de l’EI en Afrique répond à une logique géographique récurrente : le groupe s’enracine dans des espaces transfrontaliers où les djihadistes utilisent les frontières internationales comme un refuge leur permettant d’échapper aux offensives des armées conventionnelles qu’ils affrontent. Le cas de la zone dite des « trois frontières » entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger est de ce point de vue emblématique.

Prévention et réduction de la conflictualité dans les régions frontalières du Mali, du Burkina Faso et du Niger (zone des trois frontières/Liptako Gourma).
aha-international.org

Dans cette zone transfrontalière à cheval sur les trois pays, les djihadistes de l’État islamique dans le Grand Sahara peuvent échapper aux offensives de l’armée nigérienne en se réfugiant au Mali ou au Burkina Faso, les armées conventionnelles étant, à l’inverse des groupes terroristes, contraintes de respecter les frontières internationales et la souveraineté des pays voisins. D’autant que les trois pays ne parviennent plus à coordonner leurs efforts militaires contre les djihadistes, comme le montre l’échec cuisant du G5 Sahel.

Créé à l’initiative de la France et des pays du Sahel dans le contexte de l’opération Barkhane, le G5 Sahel se voulait une réponse au djihad transnational régional. L’organisation devait permettre la coopération des armées burkinabée, nigérienne et malienne, censées agir de façon concertée des trois côtés de la zone de frontière afin d’acculer les djihadistes et de les priver d’opportunités de replis. Le départ, en 2022, de la France, qui était à l’origine de cette initiative militaire, suivie par le retrait du Mali et du Burkina Faso la même année puis du Niger en 2023, a mis fin à toute forme de coordination transnationale efficace dans la région.

L’Alliance des États du Sahel (AES), créée en 2023 pour remplacer le G5 Sahel, n’a pas débouché sur des actions militaires transfrontalières concrètes tandis que les miliciens russes de l’Africa Corps, certes implantés au Mali, au Niger comme au Burkina Faso, enchaînent les revers militaires notamment depuis leur défaite face aux Touaregs à l’été 2025 dans la région de Kidal et n’ont jamais repris le contrôle de la zone des trois frontières.

Cette situation n’est pas sans rappeler le rôle qu’a joué la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan pendant l’occupation américaine de l’Afghanistan : comme les terroristes au Sahel, le réseau Al-Qaida avait pu survivre à l’incroyable effort des États-Unis et de leurs alliés en se réfugiant au Pakistan en 2005, dans les zones tribales, là où l’armée américaine ne pouvait pas se déployer sans risquer de déstabiliser complètement son allié pakistanais.

L’« effet refuge » de la frontière entre l’Ouganda et la République démocratique du Congo (Source : Screenshot at PM).
Fourni par l’auteur

Cette configuration géographique « à l’afghane » concerne aussi les deux autres foyers du djihad en Afrique : la région du lac Tchad et le Nord-Kivu en République démocratique du Congo (RDC).

Dans cette dernière région, les djihadistes des ADF exploitent particulièrement l’« effet refuge » de la frontière entre l’Ouganda et la RDC. À l’origine, les ADF constituent un groupe djihadiste purement ougandais en lutte contre le gouvernement du pays. Mais à la fin des années 1990, les offensives répétées de l’armée ougandaise ont obligé le mouvement terroriste à migrer en direction de la RDC, où se situe désormais son sanctuaire, depuis lequel les djihadistes déstabilisent non seulement le Kivu mais aussi l’Ouganda, tout en échappant autant à l’armée congolaise qu’aux forces ougandaises.

Comme dans la zone des trois frontières, la frontière entre l’Ouganda et la RDC restreint les manœuvres des troupes conventionnelles, mais reste complètement ouverte aux groupes terroristes puisqu’elle sépare des États faillis qui n’ont pas les moyens d’assurer un véritable contrôle frontalier. D’autant que le Kivu comme la zone des trois frontières constituent de véritables zones grises, périphériques, où la présence de milices, la faiblesse des infrastructures, la distance par rapport aux centres du pouvoir rendent la présence de l’autorité régalienne pour le moins superficielle.

Des périphéries marginalisées en voie de devenir des terres de djihad

Screenshot at PM.
Fourni par l’auteur

En plus d’être des espaces transfrontaliers, les nouveaux sanctuaires de l’EI en Afrique s’apparentent à des territoires marginalisés politiquement, économiquement et, parfois, culturellement. Éloignés des métropoles qui polarisent l’activité économique, peuplés d’ethnies minoritaires, ces territoires sont touchés par un rejet de l’État central, un régionalisme voire un sécessionnisme que l’EI exploite pour grossir ses rangs.

Le cas du Lac Tchad, territoire à cheval sur le Nigeria, le Niger, le Tchad et le Cameroun, est emblématique de ce lien entre marginalisation des territoires et développement de l’EI. Le groupe Boko Haram, affilié à l’EI depuis 2015, s’y appuie sur le sentiment d’abandon que nourrissent les ethnies musulmanes Haoussa et Kanouri peuplant le nord du pays, à l’encontre d’un État nigérian dominé par les ethnies chrétiennes du sud, comme les Yorubas.

D’autant que Boko Haram peut élargir son recrutement aux populations précarisées par l’assèchement du lac Tchad, qui basculent dans une économie de prédation à défaut de pouvoir produire de quoi se nourrir. Dans son ouvrage L’Afrique sera-t-elle la catastrophe du XXIe siècle ?, Serge Eric Menye avait déjà bien montré le lien entre marginalisation économique de certains territoires ruraux africains privés de débouchés économiques d’une part et développement du djihadisme d’autre part. Dans ces territoires, des activités criminelles, à l’image des « coupeurs de routes » autour du Lac Tchad, s’installent afin de pallier le recul de l’économie productive et créent un terreau particulièrement fertile pour le développement des groupes djihadistes.

Ces territoires offrent aux djihadistes la possibilité de développer leur classique discours de propagande appelant au djihad dit « défensif ». Au Kivu comme au nord du Nigeria, les musulmans constituent une minorité nationale, dominée par des pouvoirs exercés par (ou assimilés à) des populations chrétiennes. Cette réalité culturelle et politique sert le narratif de l’EI qui consiste souvent à mobiliser les musulmans pour protéger un « Dar al-Islam » menacé par un État « mécréant ». L’objectif proclamé – défendre des musulmans « opprimés » par un État « infidèle » – pourrait drainer des combattants de l’ensemble de l’Oumma, et il ne fait aucun doute que l’EI tentera de jouer cette carte à mesure que les marges musulmanes du Nigeria ou du Congo s’enfonceront dans la violence ou subiront les représailles des armées conventionnelles ou des milices locales non musulmanes comme les Maï-Maï au Kivu.

De ce point de vue, les territoires les plus prometteurs dans l’optique djihadiste sont ceux qui se trouvent à la frontière de l’Afrique chrétienne et de l’Afrique musulmane, comme la RDC ou le Nigeria.

Les freins à l’explosion du djihad africain

Même si le Kivu, le lac Tchad ou la zone des trois frontières tendent à devenir des sanctuaires de l’EI, l’analyse de ces territoires laisse apparaître plusieurs obstacles à l’implantation des djihadistes en Afrique.

Les mouvements djihadistes, tels qu’Al-Qaida en Irak puis son successeur l’EI, devaient leur succès au rejet par les populations locales d’une occupation étrangère : la filiale irakienne d’Al-Qaida s’était d’abord construite comme un mouvement de résistance à l’occupation américaine dans les villes du triangle sunnite au printemps 2003. Or, depuis le départ des Français du Mali, aucune puissance internationale (hormis la Russie) n’est présente dans les territoires touchés par le djihadisme, ce qui empêche les mouvements djihadistes africains de se présenter en force de résistance luttant contre une occupation étrangère.

Au lieu de s’opposer à des forces d’occupation, les djihadistes maliens, nigérians ou congolais se retrouvent souvent face à des milices locales comme les Maï-Maï au Congo ou les dozos au Mali : en Afrique, contrairement au Moyen-Orient, l’esprit local de résistance, bien loin de profiter aux djihadistes, joue clairement contre eux.

D’autant que la guerre contre les « musulmans déviants », autre moteur du djihad tel que le conçoit l’EI, ne semble pas trouver en Afrique un terreau favorable. En effet, quel que soit le pays considéré, la grande majorité des musulmans africains demeurent sunnites, malgré un essor récent du chiisme en Afrique de l’Ouest, si bien que les djihadistes de l’EI ne pourront pas transformer leur combat en une fitna (révolte) tournée contre les chiites, contrairement à leurs prédécesseurs irakiens ou syriens.

Privés du ressentiment antichiite ainsi que de l’esprit de résistance qui ont poussé tant d’Irakiens à rejoindre Al-Qaida en Irak puis l’État islamique, les djihadistes africains ne peuvent pas non plus s’appuyer sur la radicalité des populations locales. Majoritairement malikite, l’islam subsaharien reste moins exposé aux progrès de l’intégrisme que les territoires du Moyen-Orient dans lesquels l’approche hanbalite de l’islam permet des transferts plus faciles vers l’extrémisme.

Ainsi, le lac Tchad, la zone des trois frontières ou le Nord-Kivu pourraient, en théorie, devenir un « nouvel Afghanistan » pour reprendre les termes de Seidik Abba dans son ouvrage Mali-Sahel, notre Afghanistan à nous. Ces territoires présentent des caractéristiques géopolitiques communes : constitution d’un sanctuaire transfrontalier autour de périphéries marginalisées politiquement, culturellement et économiquement.

L’État islamique semble parfaitement conscient des opportunités que lui offre le continent africain, comme le montre l’essor de Boko Haram au Nigeria ou celui des ADF au Congo. Pour autant, aucune des trois provinces africaines de l’EI ne s’est pour l’instant substituée au berceau irako-syrien, malgré les défaites militaires de l’organisation au Levant.

Sans doute faut-il voir ici, entre autres facteurs explicatifs, l’effet des réticences des djihadistes à l’idée de déplacer l’épicentre du djihad du monde arabe vers les périphéries du monde musulman. Néanmoins, cet univers mental djihadiste où le monde arabe constitue encore le centre semble de plus en plus en décalage avec la réalité géographique du djihad dont l’Afrique subsaharienne tend à devenir l’épicentre.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’Afrique subsaharienne, nouvel eldorado pour l’État islamique ? – https://theconversation.com/lafrique-subsaharienne-nouvel-eldorado-pour-letat-islamique-271040

Dermatose nodulaire : comprendre les raisons de la mobilisation agricole

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Keck, Anthropologie, EHESS, CNRS, Laboratoire d’anthropologie sociale, Collège de France, Auteurs historiques The Conversation France

La dermatose nodulaire, rarement mortelle mais très contagieuse, flambe depuis quelques semaines dans les élevages bovins français. Face à sa diffusion rapide, les autorités ont recours à l’abattage et à la vaccination. La contestation de l’abattage systématique par les éleveurs révèle des tensions profondes dans un monde agricole déjà en crise.


La dermatose nodulaire contagieuse (DNC), maladie infectieuse qui touche les bovins, a beaucoup fait parler d’elle au cours des dernières semaines. Le virus qui la cause, Capripoxvirus lumpyskinpox, se diffuse dans le sang des animaux et provoque de fortes fièvres et des nodules douloureux pour les animaux. La mortalité est faible, de 1 à 5 % environ des animaux infectés, mais le problème principal tient à sa contagiosité. Les insectes piqueurs (mouches stomoxes, moustiques, taons…) et les tiques transmettent ce virus d’un troupeau à un autre. Le virus peut également survivre plusieurs mois dans les croûtes des animaux, qui se conservent dans les environnements peu éclairés.

Historiquement présente en Afrique, la DNC a été observée en Afrique du Nord dès juin 2024, puis s’est propagée en Europe. La DNC a été détectée en France pour la première fois le 29 juin 2025 en Savoie. Pour contrôler la propagation de la maladie, les autorités se sont à la fois appuyées* sur une politique d’abattage (environ 1 000 bovins) et de vaccination (environ 300 000 doses).

Mais la colère gronde chez les agriculteurs, qui s’opposent désormais aux abattages massifs. Le 10 décembre 2025, des éleveurs dans l’Ariège se sont opposés à l’abattage de 200 bovins touchés par la DNC et ont lancé un mouvement social d’occupation des autoroutes qui a gagné une large part du sud-ouest de la France. Pour limiter ce mouvement, la ministre de l’agriculture Annie Genevard a engagé le financement de la vaccination d’un million de bovins.




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L’enjeu : limiter le risque de transmission à l’humain

Pour comprendre cette mobilisation, il faut d’abord rappeler la distinction entre les zoonoses et les épizooties.

Les zoonoses, tout d’abord, sont des maladies infectieuses qui se transmettent des animaux sauvages aux animaux domestiques, puis aux humains. Elles font l’objet de mesures sanitaires sévères pour éviter la transmission aux humains de pathogènes dont les conséquences immunitaires sont inconnues.

Le chien viverrin aurait été l’un des vecteurs du SARS-CoV-2 vers l’espèces humaine.
Animalia.bio, CC BY-SA

La grippe aviaire, hautement pathogène, et le Covid-19 sont deux exemples de zoonoses. La première a été transmise par les oiseaux sauvages aux volailles domestiques, avec une mortalité de 60 % lorsqu’elle se transmet aux humains. Le second l’aurait été par l’intermédiaire des chauves-souris et notamment les chiens viverrins, avec une mortalité de 0,5 % lorsqu’elle se transmet aux humains.

Dans ce contexte, l’abattage préventif peut faire partie de l’arsenal déployé par les autorités sanitaires :

On peut noter que ces deux virus zoonotiques (H5N1 et SARS-CoV-2) sont venus de Chine, dont les fortes populations animale et humaine connectées par les marchés aux animaux vivants sont favorables à l’émergence de nouveaux virus depuis une trentaine d’années.




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De l’autre côté, les épizooties sont des maladies infectieuses transmises par les animaux sauvages aux animaux domestiques, mais sans se transmettre aux humains.

Ces deux maladies infectieuses ont été découvertes dans les années 1930 en Afrique de l’Est. En effet, les colonisateurs anglais ont implanté dans cette partie du continent les techniques d’élevage industriel qui avaient été développées en Europe au cours du siècle précédent. Or, pour des petits élevages pastoraux de cochons ou de vaches, les épizooties ont peu de conséquences. Mais dans les élevages industriels, elles causent des ravages.

Ainsi, la première grande épizootie dans l’histoire de la médecine vétérinaire est la peste bovine, qui a ravagé l’Europe au XIXᵉ siècle du fait du commerce international du bétail, en commençant par l’Angleterre puis l’Afrique de l’Est au début du XXᵉ siècle. Elle est aujourd’hui considérée comme la maladie du bétail la plus meurtrière de l’histoire.

C’est pour contrôler la peste bovine qu’a été crée l’Office international des épizooties (OIE) à Paris en 1920. La maladie a été maîtrisée grâce à des politiques d’abattage et de vaccination qui ont conduit à son éradication en 2001. En 2003, l’organisation intergouvernementale a été renommée Organisation mondiale de la santé animale.




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Les virus ignorent la distinction faite par les humains entre épizootie et zoonose. Un virus comme celui de la grippe peut devenir épizootique ou zoonotique selon les circonstances, en fonction de ses mutations. Or, une épizootie est gérée comme un problème économique, par le ministère de l’agriculture, alors qu’une zoonose est gérée comme un problème sanitaire par le ministère de la santé.

Pourquoi les politiques d’hier sont inacceptables aujourd’hui

Le contrôle des épizooties est essentiel pour garantir les prix sur le marché international de la viande. En effet, un État indemne d’une épizootie qui circule dans d’autres pays peut vendre ses animaux (vivants ou morts) à un prix plus élevé que ses concurrents s’ils sont infectés.

Mais reste la question de fond : pourquoi cette politique, qui a fonctionné pour d’autres épizooties passées, ne semble-t-elle plus acceptable aujourd’hui ? La mobilisation des éleveurs du sud-ouest de la France s’inscrit dans un triple contexte politique.

  • D’une part, les négociations entre l’Union européenne et le Mercosur concernant les produits agricoles sont perçues par les éleveurs français comme préjudiciables à leurs intérêts. Autrement dit, la DNC survient dans un contexte déjà tendu et a, en quelque sorte, constitué « la goutte d’eau qui fait déborder le vase ».

  • D’autre part, les dernières élections syndicales dans le milieu agricole ont été favorables à la Confédération paysanne et à la Coordination rurale et défavorables au syndicat majoritaire, la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). Or, le protocole sanitaire actuel a été négocié par le gouvernement avec ce syndicat majoritaire, ce qui a conduit à une alliance inédite entre les deux syndicats minoritaires, situés respectivement à la gauche et à la droite de l’échiquier politique.

  • Enfin, la période des vacances de Noël est favorable à une démonstration de force de la part du monde agricole afin d’obtenir rapidement la fin des abattages et la vaccination de tous les bovins de la part d’un gouvernement fragilisé par l’absence de budget national.

« Dermatose nodulaire des bovins : les agriculteurs basques en colère », France 3, Le 19-20, 12 décembre 2025.

Depuis début décembre 2025, les médias français se sont emparés de ce sujet en diffusant des images spectaculaires d’occupations d’espaces publics et de blocages de routes et de voies ferrées notamment par des agriculteurs venus avec leurs tracteurs et leurs vaches.




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Des vaches abattues ramenées à un statut de marchandises

Résultat : le débat politique sur les modes d’élevage des animaux, entre un modèle industriel tourné vers l’exportation et un modèle de plus petite taille tourné vers la consommation locale, se tient désormais dans l’urgence. Il aurait pourtant pu avoir lieu lors des Assises du sanitaire animal qui se sont tenues au niveau national en septembre 2025.

Le nœud du problème ? Le gouvernement demande aux éleveurs de respecter « la science » sans établir les conditions pour une démocratie sanitaire et technique des maladies animales. Il s’agirait de mettre tous les acteurs de l’élevage autour de la table pour évaluer les différentes méthodes scientifiques garantissant la santé de leurs élevages.

Les maladies animales, qu’elles soient épizootiques (comme la DNC) ou zoonotiques, montrent que les animaux ne sont pas seulement des marchandises que les humains peuvent détruire lorsqu’elles ne satisfont plus aux conditions du marché. Ce sont des êtres vivants avec lesquels se sont constitués des savoirs (notamment génétiques) et des affects.

Cet écart entre l’animal-marchandise et l’animal-être vivant s’exprime de diverses façons :

  • Pour les zoonoses, les consommateurs ont peur d’être tués par la viande qu’ils mangent : on a pu parler ainsi de « vache folle » dans les années 1990 ou de « poulets terroristes ».

  • En cas d’épizootie, lorsqu’un éleveur doit faire abattre pour des raisons sanitaires un troupeau qui n’a pas atteint la maturité : on parle alors de « dépeuplement », comme si le « repeuplement » n’était qu’une mesure technique.

  • Le traitement médiatique de la crise de la « vache folle » a ainsi donné lieu à des images bien plus spectaculaires que lors de la crise de la fièvre aphteuse, médiatisée au début des années 2000. La différence tient au fait que l’encéphalopathie spongiforme bovine passe aux humains en causant la maladie de Creutzfeldt-Jakob, alors que la fièvre aphteuse ne se transmet pas aux humains. Les abattages massifs réalisés pour contenir la fièvre aphteuse, elle aussi très contagieuse mais peu létale, semblent inacceptables aujourd’hui.

Les gouvernements savent s’appuyer sur des savoirs virologiques et épidémiologiques pour anticiper les déplacements des populations d’humains, d’animaux et de vecteurs qui vont causer les maladies infectieuses actuelles et à venir. Le réchauffement climatique favorise ainsi la persistance en décembre des mouches porteuses de la DNC.

Mais les autorités ne peuvent pas prédire les réactions des éleveurs et de ceux qui les regardent sur les réseaux sociaux pleurer la mort de leurs vaches. C’est bien ce rapport à l’animal qui se joue dans la crise agricole déclenchée par la dermatose nodulaire contagieuse.

The Conversation

Frédéric Keck ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Dermatose nodulaire : comprendre les raisons de la mobilisation agricole – https://theconversation.com/dermatose-nodulaire-comprendre-les-raisons-de-la-mobilisation-agricole-272363

Au-delà du QI et de la stigmatisation des personnes avec déficience intellectuelle, repensons l’intelligence

Source: The Conversation – in French – By Quesne Julien, Chercheur post-doctorant en sociologie, Université Paul Valéry – Montpellier III

Réduire l’intelligence au QI se révèle stigmatisant pour les personnes qui vivent avec une déficience intellectuelle. Cela ne rend pas compte de la diversité de l’intelligence qui reste façonnée par le contexte social, éducatif, culturel et politique.


Dans le débat public comme en psychologie, le quotient intellectuel (QI) tient une place particulière. On l’interprète souvent comme une mesure neutre, scientifique, objective – un outil honnête d’évaluation cognitive des capacités humaines. Mais derrière les nombres qu’il distribue, le QI produit une véritable charge sociale : celui d’une classification, d’une hiérarchisation, d’une normalisation.

Pour les personnes chez qui a été diagnostiquée une déficience intellectuelle
– entre 2 et 3 % de la population générale – le QI peut devenir un outil d’assignation, de stigmatisation ou encore d’exclusion qui produit socialement du handicap. Si le DSM-5 (manuel diagnostique de référence en santé mentale) marque un progrès en rappelant que l’intelligence ne se réduit pas à un score et doit être appréciée à partir des capacités d’adaptation dans la vie quotidienne, son évaluation par la mesure est très loin de disparaître.

La récente affaire Jean Pormanove a tristement permis de mettre en lumière la permanence et l’intensité des maltraitances handiphobes en France. Le décès en direct, en août dernier, du streamer Raphaël Graven (alias Jean Pormanove) faisait suite à des mois d’humiliation à l’écran de plusieurs personnes en situation de handicap invitées à l’émission « Questions pour un golmon » sur la plateforme Kick et moquées pour leur supposée faiblesse d’esprit.




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Ce drame fait directement écho à nos imaginaires collectifs où l’intelligence est encore considérée comme un attribut fixe, voire naturel, mais surtout mesurable. Ainsi, ceux et celles possédant un « bon » QI sont valorisés ; ceux et celles qui sont en dessous d’un seuil arbitraire – souvent autour de 70 – sont pathologisés, médicalisés, étiquetés et stigmatisés par la société.

Cette logique ne date pas d’hier : elle puise notamment ses racines dans l’histoire de la psychométrie, portant l’empreinte d’idéologies plus anciennes, coloniales et modernes, qui ont entériné de nouvelles hiérarchies de la vie humaine.

L’héritage d’une science pas si neutre

L’histoire du QI ne peut pas être racontée sans évoquer son lien avec les idées eugénistes ou coloniales de la modernité occidentale. Les premiers travaux européens sur le crâne datant du XIXe siècle, cherchaient à établir des différences « naturelles » d’intelligence entre les groupes (notamment pour justifier l’invention de la race) en se fondant sur des mesures du crâne ou du cerveau. Ces croyances pseudoscientifiques ont servi à légitimer des politiques de domination, d’exclusion et de violence envers les esclaves, les femmes, les enfants ainsi que les personnes en prise avec une déficience intellectuelle.

Au début du XXe siècle, les psychologues français Alfred Binet et Théodore Simon voulaient, avec la création du QI, repérer et aider les enfants ayant besoin d’un accompagnement scolaire spécifique. Le QI se résume alors à un score obtenu à des tests qui mesurent certaines capacités mentales et cognitives, comme la mémoire, le raisonnement ou la compréhension des mots.

Son score moyen est fixé à 100, là où une part importante de la population mondiale possède aujourd’hui un score généralement compris entre 85 et 115.

Plus tard, la psychométrie moderne – avec des psychologues comme Charles Spearman (1904) ou plus tard Anne Anastasi (1954) – développe des tests psychomoteurs très sophistiqués, dont certains visent à capturer et naturaliser ce que Spearman désignera comme le « facteur g », c’est-à-dire une intelligence générale censée être universelle. Mais cette universalité masque l’influence prépondérante de valeurs très contextuelles et politiques dans l’évaluation de l’intelligence : des cultures, des langages, des environnements éducatifs et des positions sociales et historiques qui n’ont rien de fixe.

Le piège de la mesure et de son seuil

Le diagnostic de déficience intellectuelle repose encore largement sur un seuil de QI (par exemple, ≈ 70). Lorsqu’une personne passe en dessous, elle peut être considérée comme ayant un déficit cognitif, même si sa vie quotidienne, son autonomie, ses compétences sociales ou émotionnelles ne peuvent pas être résumées à un simple nombre.

Or, ce seuil arbitraire ne tient pas suffisamment compte de la diversité des expériences humaines : certaines personnes avec un QI faible sont très autonomes dans certains aspects de la vie, d’autres ont des compétences très différentes (mémoire visuelle, créativité artistique, etc.). Réduire les personnes vivant avec une déficience intellectuelle à un score, c’est invisibiliser leur singularité, leur histoire, mais c’est surtout les délier de leur humanité en les ramenant à de simples fonctions productives et économiques.

Cette catégorisation peut conduire à ce que la société attende moins de ces individus – ou pire, les considère comme moins dignes d’autonomie et de participation pleine à la vie sociale. Cette idée d’absence ou de perte constante d’autonomie suggère aussi celle d’un stade de développement inachevé des personnes vivant avec une déficience intellectuelle.

On tombe alors dans un piège : la mesure prétendue objective devient un outil de marginalisation voire de stigmatisation qui enferme souvent ces personnes dans une sorte d’enfance chronique.

L’intelligence, un bien collectif

Pour changer cette dynamique, il est urgent de repenser l’intelligence non pas comme un bien individuel (à maximiser, à hiérarchiser), mais comme un bien collectif et pluriel en rupture avec sa logique productiviste actuelle. Plusieurs chercheur·es, dans des domaines variés tels que la psychologie critique, les études sur le handicap, la philosophie, suggèrent que l’intelligence se joue dans les échanges, les relations, les environnements. Elle ne se limite pas aux tâches abstraites définies par les tests.

L’intelligence existe dans les gestes, dans la créativité, dans la façon d’apprendre autrement et est, à ce titre, plurielle tant elle est influencée et façonnée par le contexte social, éducatif, culturel et politique.

Reconnaître cela, c’est admettre qu’un QI ne peut pas tout dire, qu’il ne définit pas la richesse d’une personne. Au contraire, il s’agit pour nous de comprendre la fonction politique et sociale d’un tel outil pour l’organisation de la société. Pourquoi a-t-on besoin de mesurer l’intelligence ? Et dans quel but ?

Changer les normes sociales

Il faut repenser les valeurs que nous associons à l’intelligence : performance, productivité, rentabilité. Il est important de défendre une vision de la dignité qui ne passe pas par la mesure, mais par la reconnaissance de chaque être humain dans sa singularité, et dans une démarche critique de retournement voire de destruction des valeurs imposées par l’idéologie capitaliste.

Ainsi, c’est une démarche populaire autour de la dignité politique qu’il faut bâtir, avec, par et pour les personnes concernées, et qui dépasserait les stratégies trop souvent inefficaces de visibilité, de reconnaissances ou d’inclusion.

Quelques idées reçues à déconstruire




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En finir avec un modèle limité de l’intelligence

Parce que repenser l’intelligence est plus qu’un enjeu académique : c’est une urgence sociale. À l’heure où les inégalités cognitives – et la neurodiversité – deviennent de plus en plus visibles (mais encore trop incomprises), maintenir un modèle limité de l’intelligence revient à reproduire les exclusions et l’infantilisation des personnes vivant avec une déficience intellectuelle.

Nous devons contraindre les institutions (école, travail, santé, services sociaux, etc.) à évoluer et rompre avec ces pratiques discriminantes de classement de la vie humaine. La dignité des personnes concernées par une déficience intellectuelle ne peut pas être subordonnée à un score obtenu à un test : elle réside dans leur capacité à être reconnues, entendues et soutenues depuis leur humanité tout en luttant contre leur invisibilisation.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a eu lieu du 3 au 13 octobre 2025), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Intelligence(s) ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Quesne Julien ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au-delà du QI et de la stigmatisation des personnes avec déficience intellectuelle, repensons l’intelligence – https://theconversation.com/au-dela-du-qi-et-de-la-stigmatisation-des-personnes-avec-deficience-intellectuelle-repensons-lintelligence-271910

Comment rendre nos discussions politiques en famille moins conflictuelles ?

Source: The Conversation – in French – By Antoine Marie, Chercheur post-doctorant, École normale supérieure (ENS) – PSL

Les recherches sur les processus de résolution de conflits signalent que, pour susciter la confiance, il est utile de paraître rationnel et autonome par rapport à son « camp » politique. Gorodenkoff

Pendant les fêtes de fin d’année, les échanges se crispent souvent sur des questions politiques. Des recherches en psychologie et en sciences politiques éclairent les mécanismes qui alimentent ces conflits et ceux qui permettent de les désamorcer.


Nombreux sont ceux qui redoutent les discussions de famille sur les sujets politiques : écologie, immigration, conflit israélo-palestinien, relations entre les sexes et les générations… Celles-ci sont souvent tendues, et peuvent créer de l’autocensure ou du ressentiment.

Des recherches en psychologie et en sciences politiques, de nature aussi bien qualitative qu’expérimentale, offrent un éclairage sur les mécanismes qui causent ces tensions. Elles identifient également de bonnes pratiques susceptibles de faire de nos discussions politiques des lieux d’apprentissage et d’échange plus cordiaux et respectueux, tout en permettant l’influence idéologique et sans nier la légitimité des désaccords politiques.

La tendance à présumer de mauvaises intentions

Notre esprit est configuré pour surdétecter l’hostilité chez autrui – un mécanisme qui a vraisemblablement protégé nos ancêtres dans leurs environnements évolutionnaires, mais qui nous induit souvent en erreur aujourd’hui. En surdétectant l’hostilité, nous nous prémunissons du risque de maltraitance, mais nous risquons de présupposer de l’agressivité quand elle est absente.

Or, dans nos sociétés modernes et démocratiques, riches et condamnant largement la violence verbale et physique, la plupart de nos concitoyens n’ont qu’exceptionnellement des intentions négatives. L’un des effets psychologiques majeurs d’un environnement social plus riche et moins violent est en effet la diminution de l’impulsivité et de l’agressivité individuelle.

Les citoyens peuvent, bien sûr, être en désaccord politique vivace, et légitime, sur ce qu’il convient de faire pour rendre la société meilleure. Et la société est indéniablement parcourue de rapports de pouvoir et d’inégalités entre groupes. Mais la plupart des citoyens souhaitent des changements qu’ils pensent sincèrement susceptibles d’améliorer la société. L’impression qu’un interlocuteur est hostile ou stupide provient souvent de la distance entre ses croyances et les nôtres, acquise auprès de sources médiatiques et de fréquentations sociales très différentes, plutôt que de défaillances morales fondamentales.

Les pièges rhétoriques qui empoisonnent les échanges

Les travaux philosophiques sur l’argumentation ont identifié de longue date plusieurs procédés rhétoriques, souvent inconscients, qui empoisonnent facilement nos échanges. Comme mettent en garde les chercheurs Peter Boghossian et James Lindsay dans leur livre How to Have Impossible Conversations (2019), deux d’entre eux apparaissent particulièrement souvent dans les discussions politiques.

L’« homme de paille » (ou strawman) consiste à caricaturer la position de l’autre pour la rendre facile à contrer. Les recherches montrent que ce procédé est un produit naturel de notre esprit en contexte de désaccords moraux et qu’il empêche d’entrer réellement en dialogue.

L’interlocuteur perçoit, à raison, une absence d’effort pour comprendre ce qu’il dit dans toute sa finesse, ce qui génère une impression d’être pris pour un idiot. Il en résulte une impression de fermeture à son point de vue, de mépris pour son intelligence, qui retire toute marge de manœuvre pour la persuader.

À l’inverse, la pratique de « l’homme d’acier » ou steel man
– reformuler la position de l’interlocuteur de la manière la plus charitable possible, dans des termes dans lesquels la personne se reconnaît – permet de signaler son respect. Il est très rare que le discours idéologique soit en déconnexion totale avec les faits (fake news mises à part). La construction d’un steel man force chaque interlocuteur à adopter un minimum la perspective de l’autre, ce qui enrichit la compréhension mutuelle et produit une impression de bienveillance.

De même, notre tendance à poser de « faux dilemmes » apparaît souvent contre-productive. Ces derniers réduisent des questions nécessairement complexes à deux alternatives simplistes, mutuellement exclusives : soit nous acceptons une immigration incontrôlée, soit nous vivons dans une république raciste ; soit c’est la culture, soit c’est la biologie qui explique les différences psychologiques entre les sexes, etc.

La tendance à réduire une question sociale complexe à un faux dilemme constitue presque un réflexe lorsqu’on possède de fortes convictions morales sur le sujet. Cela amène les personnes à se comporter comme si elles avaient un message à délivrer, qu’elles affirmeront avec rigidité jusqu’à ce qu’elles aient le sentiment d’avoir été « entendues » – quitte à dénier toute nuance et toute validité aux observations pertinentes du point de vue opposé.

L’importance de reconnaître les extrémistes dans son propre camp

Les recherches qualitatives et expérimentales sur la négotiation et la résolution de conflit – dialogues intercommunautaires entre Israéliens et Palestiniens – suggèrent qu’un enjeu important pour susciter la confiance dans les situations conflictuelles est de paraître rationnel et autonome par rapport à son « camp » politique.

La reconnaissance du fait que dans son propre camp aussi, certaines personnes défendent des positions excessives, commettent des violences verbales ou physiques, ou nient certains faits scientifiques, constitue un signal d’autonomie. Cette attitude démontre qu’on n’est pas totalement aveuglé par la loyauté partisane, établit plus de confiance et peut ouvrir des voies d’influence.

Les bénéfices d’une posture d’apprentissage

La pratique de l’enquête de terrain ethnographique montre que même face à quelqu’un dont les idées nous indignent ou nous inspirent l’incrédulité (croyants en la théorie de la Terre plate), il est possible d’apprendre, avec empathie, sur sa vision du monde.

De même, il est utile d’envisager son partenaire de discussion politique comme le membre intéressant d’une tribu lointaine, qui mérite le respect, plutôt que comme le soutien d’un parti politique que l’on est tenté de mépriser.

Garder ses inférences sous contrôle

Les travaux sur la pragmatique linguistique montrent que les discussions politiques sont faites d’échanges de répliques au sujet desquelles les participants font des inférences (tirent des conclusions à partir de ce qu’ils entendent) qui vont souvent au-delà du sens que les locuteurs ont réellement voulu donner à leurs phrases. Cette pratique consistant à inférer ce que la personne serait en train de dire à partir de ce qu’elle a littéralement dit nous sert à compenser le caractère inévitablement vague de la parole.

Le problème est que ces inférences sont souvent biaisées par des stéréotypes qui négligent les subtilités des opinions individuelles, et par la peur d’entendre quelqu’un dire des choses dont on craint qu’elles aient des conséquences « dangereuses ».

Ces inférences peuvent alors conduire à « accuser » nos interlocuteurs de défendre des positions qu’ils n’ont jamais défendues ni même pensées, simplement parce que leurs phrases ressemblent à des opinions qui nous effraient. Par exemple :

« Les discriminations systémiques sont partout » : cet énoncé peut être perçu comme relevant d’une idéologie de gauche radicale, ce qui irritera nombre de personnes de droite. Mais il peut aussi simplement constater que certaines inégalités persistent au-delà des intentions individuelles, sans imputer de culpabilité collective ni nier les progrès réalisés.

« La sécurité doit redevenir une priorité » : ce type d’énoncé peut être associé, à gauche, à des positions sécuritaires, autoritaires ou à une stigmatisation des minorités. Mais il peut aussi exprimer une préoccupation légitime pour les victimes de criminalité dans certains quartiers, sans impliquer de solutions répressives disproportionnées.

Les motivations sociales au-delà de la recherche de vérité

Il importe aussi de garder en tête que nos discussions politiques sont influencées par des motivations sociales, souvent inconscientes, comme paraître moral et bien informé pour se donner une bonne image, et mobiliser les autres autour de nos causes.

Le problème est que ces préoccupations, bien qu’adaptatives dans nos cercles sociaux, nous poussent souvent vers l’exagération et la mauvaise foi. Par exemple, l’exagération d’une menace sociale – impact de l’immigration, imminence du changement climatique – ou le déni d’un progrès – déclin du sexisme, de la pauvreté – peuvent permettre de signaler sa loyauté envers un « camp » politique et de mobiliser l’engagement autour de soi.

Mais lorsque notre audience n’est pas politiquement alignée, exagération et mauvaise foi peuvent faire passer les membres de son propre camp politique comme refusant la nuance sur des sujets complexes. Cela peut endommager le lien de confiance avec ses interlocuteurs, et retire alors toute perspective d’influence.

Ces principes de base qui, lorsqu’ils sont appliqués, peuvent permettre aux discussions politiques de devenir des lieux d’influence et d’apprentissage plutôt que de confrontation stérile entre des thèses caricaturales. Sans non plus nier la légitimité de nos différences d’opinions.

The Conversation

Antoine Marie ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment rendre nos discussions politiques en famille moins conflictuelles ? – https://theconversation.com/comment-rendre-nos-discussions-politiques-en-famille-moins-conflictuelles-271662

Que deviennent les gares rurales quand les trains disparaissent ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Burcin Yilmazer, Doctorante en aménagement de l’espace, urbanisme et géographie, Cerema

En France, les fermetures de gares ou de lignes ferroviaires sont légion dans les espaces ruraux. Pourtant, ces dernières années, certaines petites gares retrouvent une nouvelle vie en se transformant en épicerie, en pôle santé ou encore en bureau. Pour quel bilan ?


Le 31 août 2025, la fermeture de la ligne ferroviaire Guéret–Busseau–Felletin a suscité de vives émotions. Ce cas est loin d’être isolé. En février 2025, ce sont 200 personnes qui se sont ainsi réunies en gare d’Ussel (Corrèze) afin de manifester pour la réouverture de la ligne ferroviaire à l’appel de la CGT-Cheminots de Tulle-Ussel.

Bien que les années s’écoulent depuis les fermetures, les territoires gardent un attachement fort au train et continuent de se mobiliser pour son retour. L’une des raisons tient à la rareté des transports en commun. Huit actifs sur dix habitant les espaces peu denses déclarent ne pas disposer d’alternatives à la voiture. Cet attachement a permis la naissance de plusieurs projets de valorisation de petites gares, comme celles d’Aumont-Aubrac, Sèvremoine ou encore Hennebont.

Des projets de recherches sont aujourd’hui menés pour penser à l’avenir des petites lignes ferroviaires. C’est le cas du projet du train léger innovant (TELLi), qui vise à développer un matériel roulant adapté à ces lignes. Le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema), partenaire de ce projet, mène des recherches en sciences sociales afin de déterminer les conditions de réussite des systèmes ferroviaires légers.

Ma thèse s’intéresse aux petites gares rurales, point d’entrée du réseau ferroviaire. L’une des hypothèses défendues : les expérimentations locales d’aménagement participent au renforcement du lien entre le territoire et le train.

Petites lignes, grandes difficultés

Cela fait plusieurs années que ces petites lignes ferroviaires sont sur la sellette, menacées par des limitations drastiques de vitesse ou par l’arrêt total des circulations. Mais comment ce réseau ferroviaire secondaire, qui maille finement le territoire, a peu à peu été délaissé ?

Cette situation s’explique par la forte concurrence de l’automobile qui a réduit de façon significative la fréquentation de certaines lignes. Faute d’alternatives crédibles, 80 % des déplacements dans ces territoires s’effectuent aujourd’hui en voiture. L’entretien de ce réseau ferroviaire secondaire étant devenu trop coûteux, la politique de l’opérateur SNCF a privilégié les investissements sur le réseau dit structurant, ainsi que sur les lignes à grandes vitesses.

Les petites lignes ferroviaires représentent 7 600 kilomètres du réseau ferroviaire national. Le rapport élaboré par le préfet François Philizot estime que 40 % de ce réseau de proximité est menacé faute d’entretien. Ce même rapport estime les investissements nécessaires au maintien de ces lignes ferroviaires à 7,6 milliards d’euros d’ici à 2028.

Le vieillissement de ces lignes, faute d’investissements, entraîne une dégradation du service plus ou moins importante. Dans les territoires ruraux, 70 % des petites lignes ferroviaires accueillent moins de 20 circulations par jour. Or comme le rappelle le maire de Felletin, dont la ligne a été fermée cette année en raison de la vétusté de l’infrastructure, « c’est le service qui fait la fréquentation, et non l’inverse ».

Transformer une gare en épicerie, c’est possible

Les territoires refusent de voir disparaître leurs gares ; ils se les réapproprient et les transforment en réponse aux besoins locaux.

Depuis 2023, la gare d’Aumont-Aubrac en Lozère a été transformée en épicerie, nommée Le Re’peyre. Le bâtiment de la gare, fermé aux voyageurs depuis 2015, a retrouvé un second souffle. Des produits artisanaux et locaux y sont en vente, contribuant à un commerce éthique porté par les initiateurs du projet.

Cette transformation de la gare en épicerie est permise par le programme Place de la gare de SNCF Gares & Connexions (filiale de SNCF Réseau). Celui-ci favorise l’implantation de nouvelles activités et services par de la location au sein de plusieurs gares. L’objectif principal est de permettre l’occupation de locaux vides en gare, en leur donnant une nouvelle fonction et ainsi éviter leur dégradation.

Le Re’peyre à Aumont-Aubrac, en Lozère.
Tourisme-Occitanie

D’autres projets ont vu le jour. La gare de La Roche-en-Brenil (Côte-d’Or) a été transformée en un pôle santé, ou celle de la ville de Briouze (Orne) en tiers-lieu.

Ces projets favorisent le développement d’activités économiques dans des lieux bénéficiant naturellement de visibilité. Ils participent à la redynamisation à l’échelle des quartiers de gare, en attirant une clientèle diversifiée au-delà des seuls voyageurs. La gare se retrouve davantage intégrée dans la vie communautaire grâce aux échanges et aux interactions qui se créent entre voyageurs et autres usagers.

Co-construction avec les habitants de projet en gare

Au-delà de la simple réaffectation des bâtiments, certains projets menés dans des gares rurales choisissent de donner une dimension participative en associant usagers du train et citoyens dans le processus.

Communication de la commune de Sèvremoine (Maine-et-Loire) pour l’appel à projet visant à occuper la gare.
Wikimedia, CC BY-SA

C’est le cas de la gare de Sèvremoine (Maine-et-Loire), propriété de la commune qui a décidé de la moderniser en repensant les espaces publics environnants. Pour le bâtiment de gare, il a été souhaité d’y créer de nouveaux équipements favorisant l’animation sociale entre habitants et associations.




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Quatre concertations citoyennes ont permis le recueil des besoins des habitants avant le lancement d’un appel d’offres. Le projet Open Gare proposé par deux habitantes de la commune a été retenu. Ce tiers-lieu, axé sur la transition écologique et sociale, propose plusieurs services, tels qu’un service de restauration, un espace de travail partagé et une boutique d’artisans locaux.

Tout au long du projet, des réunions ont été organisées pour informer et recueillir les retours des citoyens. Gouverné par une coopérative d’intérêt collectif et l’association Open Gare, ce lieu co-construit ouvrira ses portes dès 2027, après une période de travaux.

Des acteurs associatifs qui prennent la casquette SNCF

Certaines initiatives vont encore plus loin en intégrant l’ensemble du quartier.

C’est ce que montre l’exemple de l’association Départ imminent pour l’Hôtel de la Gare à Hennebont (Morbihan), qui a réhabilité le bâtiment de l’Hôtel de la Gare, situé à quelques pas de la gare elle-même. L’objectif : revitaliser de la gare et de son quartier.

Tavarn Ty Gar à Hennebont, près de Lorient.
Lorientbretagnesudtourisme

Cette association occupe également le bâtiment voyageur grâce au programme programme Place de la gare. Désormais, il est possible de retrouver divers services tels que des bureaux, des logements en location, un café et un atelier. L’association, désormais devenue la société coopérative d’intérêt collectif Tavarn Ty Gar assure l’accueil et les services aux voyageurs au rez-de-chaussée de la gare. Une expérimentation de plus qui souligne le dynamisme de ces territoires et de ses habitants.

The Conversation

Burcin Yilmazer a reçu des financements du Gouvernement dans le cadre du plan France 2030 opéré par l’ADEME

ref. Que deviennent les gares rurales quand les trains disparaissent ? – https://theconversation.com/que-deviennent-les-gares-rurales-quand-les-trains-disparaissent-255524

Au Moyen-Âge, l’invention d’un Jésus « petit garnement »

Source: The Conversation – in French – By Mary Dzon, Associate Professor of English, University of Tennessee

Le bœuf et l’âne apparaissent dans l’imaginaire chrétien comme témoins instinctifs de la divinité de l’enfant Jésus. © Bodleian Libraries, University of Oxford, CC BY-NC

Entre jeux, désobéissances et miracles, les textes apocryphes montrent un Christ enfant espiègle, mais déjà conscient de sa divinité.


Les scènes de la Nativité présentées à l’époque de Noël montrent généralement un bœuf et un âne aux côtés de l’enfant Jésus. Selon l’Évangile de Luc, Marie plaça son enfant dans une crèche – une mangeoire destinée à nourrir les animaux – « parce qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l’hôtellerie ».

Loin d’être de simples figurants, le bœuf et l’âne renvoient au Livre d’Isaïe 1 :3, un verset que les premiers chrétiens ont interprété comme une prophétie de la naissance du Christ. Dans certaines œuvres anciennes, ces bêtes de somme s’agenouillent pour manifester leur révérence, reconnaissant dans ce nouveau-né emmailloté, venu au monde dans l’humilité, une figure seigneuriale.

Les Évangiles canoniques, ces récits de la vie de Jésus inclus dans le Nouveau Testament, ne mentionnent à aucun moment la présence de ces animaux accueillant le nouveau-né. Pourtant, le motif apparaît déjà dans des œuvres d’art du IVᵉ siècle. Il a ensuite été largement diffusé par l’Évangile du Pseudo-Matthieu, un texte apocryphe – c’est-à-dire non retenu dans le canon des Écritures. Rédigé par un moine anonyme, probablement au VIIe siècle, le Pseudo-Matthieu rassemble de nombreux récits consacrés à l’enfance de Jésus.

Car après le récit de la naissance de Jésus, la Bible demeure presque totalement silencieuse sur son enfance. En revanche, des légendes sur ses jeunes années ont largement circulé au Moyen Âge – un phénomène au cœur de mon livre publié en 2017. Si la présence du bœuf et de l’âne est aujourd’hui familière à de nombreux chrétiens, rares sont ceux qui connaissent les autres récits saisissants transmis par les textes apocryphes.

Faiseur de miracles

Tableau Le Christ retrouvé par ses parents ou Le Christ retrouvé au Temple
Le Christ retrouvé par ses parents ou Le Christ retrouvé au Temple, 1342.
Google Cultural Institute/Walker Art Gallery via Wikimedia

La Bible ne rapporte qu’un seul épisode célèbre de la jeunesse de Jésus : celui où, à l’âge de 12 ans, il reste au Temple juif de Jérusalem sans que ses parents s’en aperçoivent. Après l’avoir cherché avec une vive angoisse, ils le retrouvent en pleine discussion avec des maîtres de la Loi, posant des questions et les stupéfiant par ses réponses. Au XIVe siècle, le peintre Simone Martini le représente dans « Le Christ retrouvé au Temple » debout face à ses parents, les bras croisés – un adolescent entêté, manifestement peu enclin à s’excuser de les avoir laissés dans l’inquiétude pendant plusieurs jours.

L’Évangile apocryphe du Pseudo-Matthieu – en particulier dans les versions qui intègrent des éléments d’un texte apocryphe encore plus ancien, l’Évangile de l’enfance selon Thomas – se concentre précisément sur l’enfance de Jésus. À l’image de l’épisode du Temple, ces récits décrivent un enfant parfois difficile, doté d’une sagesse hors du commun qui émerveille autant qu’elle déroute, voire choque, ses maîtres. Plus radicalement encore, les textes apocryphes le montrent exerçant un pouvoir divin dès son plus jeune âge.

Un manuscrit italien du XIVᵉ siècle montrant Jésus repoussant des dragons pour protéger ses parents
Un manuscrit italien du XIVᵉ siècle montrant Jésus repoussant des dragons pour protéger ses parents.
Bodleian Libraries, University of Oxford, CC BY-NC

À l’image du Jésus adulte du Nouveau Testament, cet enfant Christ des récits apocryphes accomplit souvent des prodiges pour venir en aide à ceux qui en ont besoin. Selon l’Évangile de Matthieu, Marie et Joseph emmènent l’enfant Jésus en Égypte après qu’un ange les a avertis en songe qu’Hérode, roi de Judée, cherchait à le faire mourir. Dans la version de cet épisode développée par le Pseudo-Matthieu, Jésus, âgé de moins de 2 ans, se dresse courageusement sur ses pieds face à des dragons surgissant d’une grotte où sa famille s’est arrêtée pour se reposer.

Ces dragons terrifiants se prosternent devant lui avant de s’éloigner, tandis que Jésus affirme avec assurance à ceux qui l’entourent qu’il est « l’homme parfait » et qu’il peut « dompter toute espèce de bête sauvage ». Plus tard, il ordonne à un palmier de se courber afin que Marie, épuisée, puisse en cueillir les fruits, et il abrège miraculeusement leur traversée du désert.

Par moments, le Jésus de ces légendes apparaît largement responsable des malheurs qui l’entourent. Les carreaux médiévaux de Tring datés du XIVe siècle, aujourd’hui conservés au British Museum, montrent l’un de ses amis emprisonné par son père dans une tour. Le Christ l’en extirpe par un minuscule trou, à la manière d’un chevalier courtois sauvant une demoiselle en détresse. Le père avait tenté de protéger son fils de l’influence de Jésus – une précaution compréhensible, tant de nombreuses légendes décrivent Jésus provoquant la mort de ses camarades de jeu ou d’autres garçons qui l’avaient, d’une façon ou d’une autre, contrarié.

Dans un récit qu’un chercheur a résumé par l’expression « la mort pour avoir bousculé Jésus », un garçon le heurte en courant. Celui-ci le maudit, et l’enfant s’effondre aussitôt, mort – avant que Jésus ne le ramène à la vie, après une brève remontrance de Joseph.

Une scène des carreaux de Tring
Une scène des carreaux de Tring montrant Jésus délivrant son ami d’une tour.
© The Trustees of the British Museum, CC BY-NC-SA

Dans un autre récit, transmis par une traduction anglo-normande consignée dans un manuscrit enluminé, Jésus enlève son manteau, le pose sur un rayon de soleil et s’assoit dessus. En voyant cela, les autres enfants « pensèrent qu’ils pourraient faire de même… Mais ils se montrèrent trop empressés et tombèrent tous en même temps. L’un après l’autre, ils sautèrent sur le rayon de soleil, mais l’expérience tourna mal, car chacun se brisa la nuque ». À la demande de ses parents, Jésus guérit ensuite les garçons.

Joseph reconnaît alors devant ses voisins que Jésus « est vraiment trop turbulent » et décide de l’envoyer ailleurs. Âgé de sept ans, Jésus est placé en apprentissage chez un teinturier, qui lui donne des consignes très précises pour teindre trois pièces de tissu dans trois cuves différentes. Sitôt son maître parti, Jésus désobéit et jette tous les tissus dans une seule cuve – obtenant pourtant le résultat attendu. Lorsque le teinturier revient, il croit d’abord avoir été « ruiné par ce petit garnement », avant de comprendre qu’un prodige vient de se produire.

Jésus assis sur un rayon de soleil
Jésus assis sur un rayon de soleil, tandis que d’autres garçons tentent de l’imiter, dans une miniature du manuscrit Selden Supra 38, réalisée au début du XIVᵉ siècle.
Bodleian Libraries, University of Oxford, CC BY-NC-SA

Lien avec les animaux

Ces légendes apocryphes montrent aussi l’enfant Jésus exerçant son pouvoir sur le monde animal. Lorsqu’il pénètre dans une caverne redoutée où vivent des lions, les lionceaux « courent autour de ses pieds, le caressant et jouant avec lui », tandis que « les lions adultes se tiennent à distance, l’adorent et agitent la queue devant lui ». Jésus explique alors aux témoins que les bêtes leur sont supérieures, car les animaux, eux, « reconnaissent et glorifient leur Seigneur ».

Ces récits dressent ainsi le portrait d’un Jésus parfois hautain, conscient de sa nature divine et peu disposé à accepter qu’on le traite comme un simple petit garçon. Mais ils le montrent aussi comme un véritable enfant, aimant jouer. Le jeune Jésus y apparaît enfantin dans sa manière d’agir souvent sur un coup de tête, sans prêter beaucoup d’attention aux remontrances de ses aînés.

Une enluminure représentant une troupe de lions observant un jeune garçon auréolé qui caresse un lionceau
Un manuscrit du XIVᵉ siècle, le « Klosterneuburger Evangelienwerk », montre le jeune Jésus jouant avec des lions.
Schaffhausen City Library via Wikimedia

Son lien avec les animaux contribue également à son image d’enfant. De manière frappante, dans les textes apocryphes, les bêtes – à commencer par le bœuf et l’âne – semblent souvent percevoir que Jésus n’est pas un enfant ordinaire avant même que les personnages humains ne s’en rendent compte.

L’insinuation subtile des légendes selon laquelle de nombreux Juifs entourant Jésus ne seraient pas aussi perspicaces que les animaux reflète l’antisémitisme répandu dans l’Europe médiévale. Dans un sermon du Vᵉ siècle, Quodvultdeus, évêque de Carthage, s’interroge sur le fait que la reconnaissance de Jésus dès la crèche par les animaux n’ait pas été un signe suffisant pour les Juifs.

Livre d’images de la Bible de Holkham
Le Livre d’images de la Bible de Holkham montre Jésus accomplissant des tâches domestiques (Londres, British Library, Additional MS 47682, fol. 18).
Courtesy British Library

Dans la Bible, Jésus accomplit son premier miracle à l’âge adulte, lors d’un festin de noces à Cana. Les récits apocryphes, en revanche, explorent l’idée que l’Homme-Dieu manifeste son pouvoir dès l’enfance. Selon ces légendes, le caractère enfantin du Christ distrayait souvent ceux qui l’entouraient, les empêchant de reconnaître qu’il était le Messie. Cela permet aux textes apocryphes de ne pas contredire la Bible, qui présente Jésus comme « simplement le fils du charpentier », loin de l’image d’un enfant prodige.

Chaque Noël, les chrétiens occidentaux modernes célèbrent principalement la naissance de Jésus, avant de laisser rapidement de côté la figure de l’Enfant-Christ. Les chrétiens du Moyen-Âge, en revanche, étaient fascinés par les récits de la jeunesse du Fils de Dieu. Malgré ses exploits de dompteur de dragons, de guérisseur ou de magicien, le jeune Jésus des textes apocryphes passe largement inaperçu, dissimulant sa divinité derrière son apparence de « petit garnement ».

The Conversation

Mary Dzon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au Moyen-Âge, l’invention d’un Jésus « petit garnement » – https://theconversation.com/au-moyen-age-linvention-dun-jesus-petit-garnement-272184

Les prises de pouvoir se multiplient en Afrique : la réponse mitigée de l’UA aggrave la situation

Source: The Conversation – in French – By Richard Fosu, Lecturer in International Relations, Monash University

Il ne se passe pratiquement pas un mois sans qu’on apprenne un nouveau changement de gouvernement anticonstitutionnel sur le continent africain.

Ces changements peuvent prendre l’une des trois formes suivantes.

La première est un coup d’État militaire ou un changement violent d’un gouvernement (démocratiquement) élu. La deuxième est le refus d’un gouvernement en place de céder le pouvoir après avoir perdu une élection. Et enfin, la manipulation des Constitutions pour gagner ou prolonger le mandat d’un gouvernement en place.

Nous étudions la paix et les conflits en Afrique, ainsi que le droit de l’Union africaine. Nous avons présenté ces trois catégories dans un article publié en 2023. Nous y avons analysé les changements anticonstitutionnels de gouvernement en Afrique entre 2001 et 2022.

Nous avons recensé 20 coups d’État, six cas de manipulation constitutionnelle et quatre tentatives de maintien au pouvoir par des dirigeants sortants après avoir perdu les élections.

Ces tendances persistent depuis la publication de notre étude. Le plus récent est le coup d’État militaire en Guinée-Bissau fin novembre 2025.

Face à la persistance des changements anticonstitutionnels de gouvernement, en particulier ce qui a été décrit comme une résurgence des coups d’État en Afrique, nous avons analysé la position de l’Union africaine sur ces trois formes de changement de régime.

La Charte africaine de la démocratie, des élections et de la bonne gouvernance de 2007 interdit les changements anticonstitutionnels de gouvernement. Elle prévoit des sanctions pour rétablir l’ordre constitutionnel lorsqu’ils se produisent.

Nous avons constaté que pour la majorité des coups d’État (17 sur 20 dans notre base de données), l’UA a appliqué strictement les sanctions prévues par la charte afin de rétablir l’ordre constitutionnel. En revanche, le bilan est mitigé lorsque les dirigeants sortants s’accrochent au pouvoir à la suite d’une défaite électorale ou tripatouillent les Constitutions pour prolonger leur mandat.




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Ces conclusions nous ont amenés à examiner comment l’UA peut renforcer les mécanismes démocratiques continentaux afin d’empêcher que la « ceinture des coups d’État africains » ne s’étende davantage.

Nous concluons de nos résultats que l’UA doit prendre deux mesures.

Premièrement, éviter les changements anticonstitutionnels de gouvernement. Pour ce faire, il convient :

  • de favoriser une véritable culture démocratique dans les États africains

  • d’établir des règles claires sur des questions telles que les changements constitutionnels, qui sont souvent instrumentalisés par les dirigeants en place pour rester au pouvoir

  • d’appliquer ces règles sans crainte ni favoritisme.

Deuxièmement, l’UA, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et d’autres organismes régionaux doivent appliquer des sanctions fermes non seulement aux auteurs de coups d’État militaires mais aussi aux dirigeants civils qui manipulent la loi pour rester au pouvoir.

Une histoire marquée par des coups d’État

L’euphorie des indépendances dans toute l’Afrique, après l’indépendance vis-à-vis de la domination coloniale européenne à la fin des années 1950 et dans les années 1960, a été de courte durée.

De nombreux pays africains ont sombré dans des décennies d’instabilité politique, de crises socio-économiques et de guerres civiles. L’un des principaux facteurs à l’origine de cette période a été l’absence de systèmes solides de participation démocratique et de transferts pacifiques du pouvoir.

Sans véritables espaces de participation politique, les coups d’État et contre-coups d’État militaires, les mouvements rebelles et autres moyens violents d’accéder au pouvoir sont devenus la norme.

Entre 1956 et 2001, il y a eu 80 coups d’État réussis, 108 tentatives de coup d’État échouées et 139 complots de coup d’État en Afrique subsaharienne.




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En 2000, les dirigeants africains ont décidé, lors d’un sommet au Togo, d’adopter la Déclaration de Lomé. Celle-ci condamnait les coups d’État et autres changements anticonstitutionnels de gouvernement. Il s’agissait du premier instrument continental à établir un cadre pour une réponse collective africaine aux changements anticonstitutionnels de gouvernement.

Elle a été suivie par la Charte africaine de la démocratie de 2007 et le Protocole de Malabo sur une cour pénale africaine en 2014.

Ces trois instruments prévoient diverses sanctions à l’encontre des États africains et des individus complices de violations des principes démocratiques.

Malgré cela, plusieurs États africains ont encore enregistré des transitions de pouvoir anticonstitutionnelles. Et la réponse de l’UA a été mitigée.

La réponse mitigée de l’UA

Voici quelques exemples que nous avons identifiés.

En 2010, l’UA a soutenu une initiative internationale visant à destituer Laurent Gbagbo après son refus de céder le pouvoir malgré sa défaite à la présidentielle en Côte d’Ivoire.

Le refus de Yahya Jammeh de quitter le pouvoir après avoir perdu les élections de 2016 en Gambie a également suscité une réaction sévère de la part de l’UA. Celle-ci a déclaré qu’elle « ne reconnaîtrait pas » Jammeh. La Cedeao a envisagé de « le destituer par la force militaire » s’il refusait de céder le pouvoir pacifiquement.

Cela dit, il y a eu des manquements notoires, ce qui est regrettable.

Par exemple, la victoire électorale contestée d’Ali Bongo au Gabon en 2016 n’a pas donné lieu à des mesures concrètes de la part de l’UA. Aucune mesure n’a non plus été prise concernant le report des élections en République démocratique du Congo sous Joseph Kabila en 2018.




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L’échec le plus flagrant dans la mise en place des principes démocratiques en Afrique a été l’absence de sanctions de la part de l’UA lorsque les dirigeants en place ont manipulé les Constitutions pour prolonger la durée de leur mandat.

Du Burundi à la Côte d’Ivoire, en passant par le Togo et le Zimbabwe, nous n’avons trouvé aucune preuve dans notre base de données que l’UA ait réagi directement à des cas de manipulations constitutionnelles.

Pourtant, dans l’histoire récente, les manipulations constitutionnelles ont été les principaux facteurs déclencheurs d’interventions militaires. Les récents coups d’État au Gabon, en Guinée, au Tchad et au Soudan ont tous été précédés par des manipulations constitutionnelles visant à prolonger ou à abolir la limitation du nombre de mandats.

Nous avons constaté que lorsque l’espace démocratique se réduit et que les citoyens ont le sentiment de ne plus pouvoir exprimer leur désaccord, le risque de soulèvements populaires augmente. L’armée profite souvent de ces moments pour intervenir.

Ce qu’il faut faire

Les traités continentaux sur la démocratie et la bonne gouvernance exigent le strict respect des principes démocratiques et des principes de transfert pacifique du pouvoir.

Pour qu’ils soient efficaces, les mesures suivantes doivent être prises.

Tout d’abord, les principes démocratiques doivent être clairement définis. Par exemple, le fait de modifier la constitution pour supprimer la limitation du nombre de mandats présidentiels au profit d’un président sortant viole-t-il ces principes ? Qu’en est-il de l’élimination des candidats de l’opposition par des manœuvres telles que des poursuites judiciaires motivées par des raisons politiques ?

Deuxièmement, des règles claires doivent être établies sur des questions telles que la limitation du nombre de mandats.

Troisièmement, l’UA, la Cedeao et d’autres organismes régionaux doivent cesser de ménager les pseudo-démocrates dont le comportement invite aux coups d’État. Ils doivent cesser de superviser et d’approuver les élections truquées qui maintiennent ces dirigeants au pouvoir.

Enfin, l’UA peut démontrer son engagement en faveur de la démocratie et de la bonne gouvernance en refusant de récompenser les autocrates. Cela pourrait se traduire par le refus de nommer des autocrates à des organismes importants, tels que le Conseil de paix et de sécurité de l’UA (chargé de surveiller la démocratie et la bonne gouvernance sur le continent), ou de leur attribuer des présidences tournantes.

Le Dr Christopher Nyinevi, qui travaille à la Cour de justice de la Cedeao à Abuja, au Nigeria, est coauteur de cet article.

The Conversation

Richard Fosu does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Les prises de pouvoir se multiplient en Afrique : la réponse mitigée de l’UA aggrave la situation – https://theconversation.com/les-prises-de-pouvoir-se-multiplient-en-afrique-la-reponse-mitigee-de-lua-aggrave-la-situation-271683

Publication de documents dans l’affaire Epstein : pourquoi les victimes méritent plus d’attention que la « liste » des hommes puissants

Source: The Conversation – in French – By Stephanie A. (Sam) Martin, Frank and Bethine Church Endowed Chair of Public Affairs, Boise State University

L’adoption de la loi sur la transparence des dossiers Epstein, soutenue par de nombreuses victimes présumées et membres de la famille d’Epstein, a conduit le ministère de la Justice états-unien à commencer à divulguer certains des dossiers Epstein. AP Photo/J. Scott Applewhite

**Contrainte par la loi, l’administration Trump a rendu publics, vendredi 19 décembre, plusieurs milliers de documents relatifs au criminel sexuel Jeffrey Epstein, décédé en 2019. Mais, alors que les hommes puissants associés à l’affaire sont nommés, analysés et disséqués en détail, les survivantes, en revanche, restent dans l’ensemble une entité floue, reléguée à l’arrière-plan.

Le ministère de la Justice états-unien a procédé à la divulgation partielle de documents issus de ce que l’on appelle désormais couramment les « dossiers Jeffrey Epstein ». D’autres publications sont attendues, à une date qui n’a pas encore été précisée. Sur une page dédiée de son site Internet, intitulée « Epstein Library », le ministère met à disposition divers documents, notamment des pièces judiciaires et d’autres archives rendues publiques en réponse à des demandes fondées sur la loi sur la liberté de l’information.

Leur publication a été ordonnée par le Congrès dans le cadre d’une loi bipartisane adoptée en novembre 2025. La date butoir fixée au 19 décembre 2025 a été respectée : le ministère de la Justice a rendu publics une partie des documents en sa possession environ huit heures avant l’expiration du délai.

Ces dossiers seront désormais scrutés, commentés et débattus par les responsables politiques comme par le grand public, avant d’être largement relayés dans les médias. Il s’agit du dernier épisode d’une affaire qui fait les gros titres depuis des années, mais selon un cadrage bien particulier. Une question domine en effet la couverture médiatique : « Quels hommes riches et puissants pourraient figurer sur la fameuse “liste” associée à ces dossiers ? » Les journalistes comme le public attendent de voir ce que ces documents révéleront au-delà des noms déjà connus, et si la supposée liste des clients” dont la rumeur fait état depuis déjà longtemps finira par se matérialiser.

Jusqu’à présent, les titres se sont surtout concentrés sur des élites anonymes et sur les personnalités susceptibles d’être compromises ou mises en cause, reléguant au second plan celles dont la souffrance a pourtant rendu cette affaire digne de l’attention médiatique : les jeunes filles et les jeunes femmes victimes d’abus et de trafic sexuels de la part de Jeffrey Epstein.

capture d’écran d’un site web intitulé « epstein library »
Le ministère de la Justice états-unien a commencé à publier les dossiers Epstein vendredi en fin d’après-midi.
Capture d’écran du site web du ministère de la Justice états-unien

Parallèlement, de nombreux sujets ont été consacrés aux victimes dans les médias. Certains d’entre eux, notamment sur CNN, ont régulièrement donné la parole aux victimes d’Epstein et à leurs avocats pour qu’ils puissent réagir aux derniers développements de l’affaire. Ces articles, émissions et reportages rappellent qu’il existe une autre version des faits, centrée sur les jeunes femmes au cœur de cette affaire, pour essayer de comprendre ce qu’elles ont vécu. Cette approche traite les victimes comme de véritables sources d’information, et non comme de simples preuves de la chute ou de la disgrâce d’autrui.

La coexistence de ces deux récits met en lumière un problème plus profond. Après l’apogée du mouvement #MeToo, le traitement médiatique des violences sexuelles et le débat public à leur sujet ont clairement évolué. Davantage de victimes prennent aujourd’hui la parole publiquement sous leur propre nom, et certains médias ont su s’adapter à cette évolution.

Pourtant, des conventions solidement ancrées quant à ce qui est considéré comme une information journalistique — conflits, scandales, figures influentes et rebondissements dramatiques — continuent de déterminer quels aspects de la violence sexuelle accèdent à la une des journaux et lesquels demeurent relégués en marge de l’actualité.

Cette tension soulève une question essentielle : alors même que la loi autorise largement la divulgation de l’identité des victimes de violences sexuelles, et que certaines survivantes demandent explicitement à témoigner à visage découvert, pourquoi les pratiques journalistiques continuent-elles si souvent à taire leurs noms et à reléguer ces victimes au second plan dans le traitement de l’information ?

Un sujet de « CBS Evening News » du 12 décembre 2025 dévoile plusieurs photos révélées par les démocrates de la Chambre des représentants, montrant des hommes célèbres en compagnie de Jeffrey Epstein.

Ce que la loi autorise aux États-Unis — et pourquoi les rédactions s’en abstiennent le plus souvent

La Cour suprême des États-Unis a, à de nombreuses reprises, jugé que le gouvernement ne peut généralement pas sanctionner les organes de presse pour avoir publié des informations véridiques issues de documents publics, y compris lorsque ces informations révèlent l’identité d’une victime de viol.

Lorsque, dans les années 1970 et 1980, certains États ont tenté de punir les médias qui identifiaient des victimes à partir de noms déjà mentionnés dans des documents judiciaires ou des rapports de police, la Cour suprême a estimé que ces sanctions violaient le premier amendement.

La réaction des rédactions a toutefois été paradoxale : plutôt que d’assouplir leurs pratiques, elles ont renforcé les limites qu’elles s’imposaient. Sous la pression des militantes féministes, des associations de défense des victimes et parfois de leurs propres journalistes, de nombreux médias ont adopté des politiques interdisant purement et simplement l’identification des victimes d’agressions sexuelles, en particulier sans leur consentement explicite.

Les codes de déontologie journalistique encouragent désormais les journalistes à « minimiser les dommages », à faire preuve d’une extrême prudence lorsqu’ils nomment des victimes de crimes sexuels et à tenir compte des risques de retraumatisation ou de stigmatisation.

Autrement dit, ce que la loi américaine autorise est précisément ce que les règles éthiques des rédactions déconseillent.

Comment l’anonymat est devenu la norme et comment le mouvement #MeToo a rebattu les cartes

Des manifestants contre la culture du viol rassemblés en foule
Le mouvement anti-viol aux États-Unis a contraint les rédactions à revoir leurs idées reçues sur les personnes dont les témoignages doivent être mis en avant dans le cadre d’un article.
Cory Clark/NurPhoto via Getty Images

Pendant une grande partie du XXe siècle, les victimes de viol étaient systématiquement nommées dans les médias américains — une pratique qui reflétait profondément les inégalités de genre de l’époque. La réputation des victimes était perçue comme un bien public, tandis que les hommes accusés de violences sexuelles faisaient souvent l’objet de portraits empathiques et détaillés.

À partir des années 1970 et 1980, les mouvements féministes ont mis en lumière le sous-signalement massif des agressions sexuelles et la stigmatisation des victimes. Les militantes ont fondé des centres d’aide et des lignes d’assistance, documenté la rareté des poursuites judiciaires et souligné qu’une femme craignant de voir son nom publié dans la presse pouvait renoncer à porter plainte.

Les législateurs ont adopté des « lois sur la protection des victimes de viol » qui limitaient l’utilisation des antécédents sexuels des victimes devant les tribunaux. Certains États sont allés jusqu’à interdire explicitement la publication de leur identité.

Dans ce contexte, et sous l’effet conjugué de ces réformes et de la pression féministe, la plupart des rédactions ont adopté, dans les années 1980, une règle par défaut consistant à ne pas nommer les victimes.

Plus récemment, le mouvement #MeToo a marqué un nouveau tournant. Des victimes issues du monde professionnel, politique ou du divertissement ont choisi de témoigner publiquement, souvent sous leur propre nom, pour dénoncer des abus systémiques et des stratégies de dissimulation institutionnelle. Ces prises de parole ont contraint les rédactions à reconsidérer les voix qu’elles mettaient en avant dans leurs enquêtes.

Pourtant, #MeToo s’est aussi inscrit dans des conventions journalistiques préexistantes, où l’attention reste largement focalisée sur des hommes puissants et médiatisés, leurs chutes spectaculaires et des « moments de révélation ». Ce cadrage laisse peu de place aux réalités moins sensationnelles, mais essentielles, du processus de reconstruction, des incertitudes juridiques et des réponses communautaires.

Les effets involontaires du maintien de l’anonymat des survivantes

Il existe de bonnes raisons de préserver l’anonymat des victimes.

Les survivantes peuvent être exposées au harcèlement, à des discriminations professionnelles ou à des représailles de la part de leurs agresseurs si leur identité est révélée. Pour les mineures, se posent en outre des enjeux liés à la persistance des traces numériques. Dans certaines communautés où la violence sexuelle est fortement stigmatisée, l’anonymat peut littéralement constituer une protection vitale.

Mais des recherches sur le cadrage médiatique montrent que la manière dont les noms — ou leur absence — sont mobilisés n’est pas neutre.

Lorsque la couverture médiatique s’attache à décrire l’auteur présumé comme une figure complexe — dotée d’un nom, d’une carrière et d’une trajectoire — tout en reléguant la personne agressée au statut abstrait de « victime » ou « d’accusatrice », le public tend davantage à éprouver de l’empathie pour le suspect et à scruter le comportement de la victime.

Dans des affaires très médiatisées comme celle de Jeffrey Epstein, cette dynamique est exacerbée. Les hommes puissants qui lui sont associés sont nommés, analysés et disséqués. Les survivantes, sauf lorsqu’elles parviennent elles-mêmes à se faire entendre, demeurent une entité indistincte, reléguée à l’arrière-plan. L’anonymat censé les protéger tend alors à lisser leurs expériences, réduisant des récits singuliers de manipulation, de coercition et de survie à une catégorie sans visage.

Ce que cela révèle de notre conception de « l’actualité »

Cet effacement contribue à éclairer ce qui se joue aujourd’hui dans l’affaire Epstein. Le suspense médiatique ne réside pas tant dans la possibilité que d’autres victimes prennent la parole que dans les répercussions que ces témoignages pourraient avoir sur les hommes influents dont les noms seraient cités. Le cœur du récit s’est déplacé vers une question implicite : quels noms sont jugés dignes d’entrer dans l’espace médiatique — et lesquels restent en marge de l’histoire.

En anonymisant systématiquement les survivantes tout en traquant sans relâche une supposée liste de clients d’hommes puissants, les médias envoient, souvent malgré eux, un message clair sur les personnes qui comptent le plus.

Dans ce cadre, le scandale Epstein ne se concentre plus d’abord sur ce qui a été infligé pendant des années aux jeunes filles et aux jeunes femmes concernées, mais sur les membres de l’élite susceptibles d’être embarrassés, impliqués ou exposés publiquement.

Une approche journalistique véritablement centrée sur les survivantes partirait d’un autre ensemble de questions : quelles survivantes ont choisi de témoigner officiellement, et pour quelles raisons ? Comment les médias peuvent-ils respecter l’anonymat lorsqu’il est demandé, tout en continuant à restituer l’identité, la trajectoire et l’humanité des victimes ?

Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu éthique, mais aussi d’un choix éditorial. Il revient aux rédacteurs et aux journalistes de s’interroger sur ce qui fait réellement l’importance d’un article comme celui sur Jeffrey Epstein : la révélation du prochain nom célèbre sur une liste, ou le récit de la vie des personnes dont les abus ont précisément conféré à ces noms leur valeur médiatique.

The Conversation

Stephanie A. (Sam) Martin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Publication de documents dans l’affaire Epstein : pourquoi les victimes méritent plus d’attention que la « liste » des hommes puissants – https://theconversation.com/publication-de-documents-dans-laffaire-epstein-pourquoi-les-victimes-meritent-plus-dattention-que-la-liste-des-hommes-puissants-272504

Sexe, jazz, alcool et jeux : comment Montréal vivait la nuit au XXᵉ siècle

Source: The Conversation – in French – By Matthieu Caron, Postdoctoral Fellow, Department of History, Simon Fraser University

La vie nocturne montréalaise entre 1963 et 1967. (BiblioArchives /LibraryArchives/4943640/Flickr), CC BY

L’histoire de la réglementation nocturne à Montréal montre comment la gestion de la vie nocturne a accru les pouvoirs et les budgets de la police, tout en frappant de manière disproportionnée les travailleuses et travailleurs du sexe, la communauté queer et les employés de l’hôtellerie et de la restauration.

Pendant la majeure partie de la première moitié du XXe siècle, Montréal s’est forgé une réputation de capitale nord-américaine de la vie nocturne. Les touristes fréquentaient les cabarets, les clubs de jazz et les bars ouverts après les heures légales, et déambulaient dans le quartier du Red Light, où le sexe, les jeux de hasard et l’alcool étaient librement accessibles à toute heure.

Cette permissivité reposait sur un arrangement tacite, mais illégal : policiers, politiciens, tenancières de maisons closes, membres de la pègre, chauffeurs de taxi, artistes et propriétaires d’établissements participaient tous à une économie nocturne protégée.

Au milieu des années 1950, cette tolérance est devenue le point de départ de l’une des plus grandes expansions de l’autorité policière dans l’histoire urbaine canadienne.

Comme je l’examine dans mon livre Montreal After Dark : Nighttime Regulation and the Pursuit of a Global City (pour l’instant disponible en anglais uniquement), les dirigeants politiques de Montréal ont commencé à considérer le contrôle de la vie nocturne non pas comme une question marginale, mais comme un élément central de l’ordre civique et de la modernité. Ce changement a profondément transformé la police, et en retour la société montréalaise et québécoise.

Quand la nuit devient un enjeu de maintien de l’ordre

Dans les années 1940, le service de police de Montréal était déjà surchargé. Les agents faisaient respecter le couvre-feu en temps de guerre, protégeaient les sites industriels et luttaient contre les infections sexuellement transmissibles parmi les soldats et la population civile. La surcharge du service, combinée à de faibles salaires et à un contrôle constant des économies clandestines, créait un terrain propice à la corruption et aux pots-de-vin.

Une brigade de policiers (« l’escouade de la moralité ») — renforcée pendant la guerre en raison des inquiétudes liées à la délinquance — patrouillait dans les théâtres, les bars, les parcs et les lieux fréquentés par les personnes queers ou les jeunes.

Les jeunes femmes étaient fréquemment arrêtées pour comportement « immoral », tandis que les hommes homosexuels étaient piégés et harcelés. La brigade de Montréal ressemblait à ses homologues nord-américaines, notamment à Toronto où le département de la moralité avait été dissous dans les années 1930.

À la recherche d’un nouvel ordre urbain

Pacifique « Pax » Plante, procureur municipal, a alors pris la tête de la brigade. Il a exigé que les agents appliquent des lois longtemps ignorées, en procédant à des descentes dans les maisons closes, les maisons de jeux et les boîtes de nuit longtemps protégées par la police. Sa croisade a mis en péril les partenariats qui soutenaient l’économie nocturne, ce qui a conduit à son licenciement en 1948.




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Mais la situation était déjà scellée : sa campagne a déclenché l’enquête Caron (1950-1953), qui a révélé l’implication profonde de la police dans la vie nocturne qu’elle devait réglementer.

Pour « assainir » la ville, il fallait plus que du zèle moral. Les réformateurs ont cherché à instaurer un nouvel ordre urbain, centralisant l’autorité, augmentant les budgets et renforçant la formation policière. La surveillance de la vie nocturne est devenue l’une des principales justifications de cette expansion.

Construire une force de police moderne

Deux hommes en robe noire et cravate blanche sur une photo en noir et blanc. » zoomable=
Pacifique Plante, à droite, avec Jean Drapeau, à gauche, qui a été maire de Montréal de 1954 à 1957 et de 1960 à 1986.
(WikiMedia/Le Mémorial du Québec)

Après l’enquête, la Ligue d’action civique de Jean Drapeau a remporté les élections municipales de 1954 avec sa devise, « servir et non se servir », c’est-à-dire rétablir l’honnêteté et l’intégrité à Montréal. Mais pour cela, il fallait reconstruire le Département de police. À cette époque, le Département était important, mais démoralisé, discrédité par des scandales et méprisé par les Montréalais·e·s.

Tout au long des années 1950 et 1960, la Ville a investi massivement dans la professionnalisation de la police. Des consultants européens venus de Londres et de Paris ont réorganisé le service, rationalisé les structures de commandement et introduit de nouvelles normes de formation et de discipline, à l’image de réformes similaires à Chicago et Los Angeles. Des centaines de nouveaux agents ont été recrutés, et les patrouilles de nuit renforcées. Les descentes dans les cabarets, clubs et petits bars sont devenues monnaie courante.

À la fin des années 1960, le budget de la police avait fortement augmenté. Le climat politique à Montréal, marqué par des activités nocturne telles que des manifestations, des marches, des conflits sociaux, des dissensions et la crainte d’activités radicales, a encouragé les élus à poursuivre cette expansion.

La grève des policiers et des pompiers de 1969 a plongé la ville dans une nuit de chaos : pillages, incendies et émeutes. L’administration municipale en a profité pour demander de nouveaux investissements policiers, alimentant ainsi une spirale de croissance budgétaire et d’autorité.




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Augmentation du budget de la police

Les épisodes de désordre n’étaient pas quotidiens, mais ils créaient un climat où des hausses budgétaires paraissaient indispensables.

Entre le milieu des années 1950 et 1970, le budget de la police de Montréal est passé de 9,6 millions à 49,7 millions de dollars, soit une hausse de plus de 400 %, bien au-delà de l’évolution des dépenses municipales globales.

Pourtant, ce n’est pas l’exceptionnel, mais le quotidien qui occupait la police. Les agents passaient leurs nuits à patrouiller les rues, les parcs, les clubs et les cabarets, appliquant les lois sur la moralité et les règlements municipaux.

Ils ciblaient les travailleurs du sexe, les hommes et les femmes homosexuels et les artistes de scène travaillant après la tombée de la nuit. Les contrôles dans la rue, comme les arrestations pour prostitution, ont façonné le travail quotidien de la police, reliant directement la croissance du service à la gestion de l’espace public nocturne.

La surveillance nocturne — qu’il s’agisse de faire respecter les heures d’ouverture des bars ou de contrôler le travail du sexe dans la rue — s’inscrit dans un projet municipal plus large, qui associe ordre, propreté et sécurité à des ambitions mondiales.

Expo 67, Jeux olympiques de 1976

Femmes vêtues de vestes et de jupes assorties aux couleurs pastel, inspirées du style mod des années 60
Uniformes des hôtesses de l’Expo 67.
(Bibliothèque et Archives Canada), CC BY

Alors que Montréal officialisait sa place sur la scène mondiale, d’abord lors de l’Expo 67 puis lors des Jeux olympiques de 1976, la surveillance de la vie nocturne s’est intensifiée.

Craignant que l’Expo n’attire des travailleuses et travailleurs du sexe ou de petits délinquants, la Ville adopte alors le règlement 3416 interdisant toute fraternisation entre les employés d’établissements servant l’alcool de s’asseoir, de boire ou même de parler avec les clients. La police l’appliquait de manière particulièrement sévère envers les femmes. Des danseuses, chanteuses, serveuses et hôtesses dans des cabarets et clubs de nuit ont été arrêtées pour des interactions mondaines sur leur lieu de travail. Dès lors, ce règlement brouillait la frontière entre le milieu du spectacle et travail du sexe, criminalisant de fait la participation des femmes à l’économie nocturne.

Règlements anti-prostitution

Au début des années 1980, comme d’autres grandes villes canadiennes, Montréal a introduit des règlements dit « anti-prostitution » pour élargir les pouvoirs de la police malgré les limites imposées par la Cour suprême du Canada. Cette politique a conduit à un examen pancanadien du travail du sexe.

Ces mesures ciblaient de manière disproportionnée les femmes, les personnes transgenres et les travailleuses et travailleurs du sexe racisés, qui étaient de plus en plus souvent arrêtés simplement pour se trouver dans des espaces publics la nuit.

À qui appartient la nuit ?

Dans les années 1980, Montréal se présentait comme un centre culturel mondial, avec de grands festivals, des théâtres et une vie nocturne florissante et « respectable ». Cette transformation reposait cependant sur la surveillance policière continue de nombreuses personnes qui avaient historiquement soutenu l’économie nocturne.

Le service de police était devenu l’une des dépenses les plus importantes de la ville, et les interventions nocturnes constituaient l’une de ses activités les plus visibles.

Les conséquences sont encore perceptibles aujourd’hui : les salles indépendantes font face à des plaintes pour nuisance sonore et à des coûts réglementaires accrus, avec la menace de fermeture.

Le récent fonds de soutien aux petites salles mis en place par la Ville apporte un certain soulagement, mais il ne répond pas à la question centrale : qui peut façonner Montréal et ses nuits, et qui est exclu au nom de l’ordre ?


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D’un point de vue nocturne, l’histoire de Montréal — comme celle de nombreuses villes — montre que la « sécurité » n’est jamais neutre. Dès les années 1950, l’augmentation des budgets alloués à la police reposait sur l’idée que la nuit était intrinsèquement indisciplinée et nécessitait un contrôle constant.

Débats sur les droits

Plutôt que d’allouer des ressources aux préoccupations soulevées par le mouvement féministe La rue, la nuit, femmes sans peur ou par les nouvelles organisations queers, la Ville s’est concentrée sur la réglementation morale, un modèle qui visait systématiquement les personnes vivant et travaillant après la tombée de la nuit.

Un groupe de femmes marchant dans les rues, certaines brandissant des pancartes de protestation telles que « no rape » (non au viol) et « a nous la nuit » (la nuit est à nous)
Le mouvement « La rue, la nuit, femmes sans peur » lutte contre les violences sexuelles et revendique le droit des femmes et des personnes de genre divers à se déplacer librement et à profiter de la nuit.
(Howl Arts Collective/Flickr), CC BY

Alors que les villes débattent de la manière de soutenir leur économie nocturne tout en assurant la sécurité de leurs habitants, l’histoire de Montréal rappelle que la façon dont la nuit est gérée détermine qui a le droit d’y appartenir.

Pour les décideurs et les habitants d’aujourd’hui, la leçon est simple : les débats sur la vie nocturne sont aussi des débats sur les droits, l’inclusion et l’utilisation équitable de l’espace public. Des nuits plus sûres ne se construisent pas seulement grâce à la police, mais aussi grâce à l’investissement, à la participation et à la reconnaissance des communautés qui font vivre la ville une fois la tombée de la nuit.

La Conversation Canada

Matthieu Caron ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sexe, jazz, alcool et jeux : comment Montréal vivait la nuit au XXᵉ siècle – https://theconversation.com/sexe-jazz-alcool-et-jeux-comment-montreal-vivait-la-nuit-au-xx-siecle-272393