Rejet des classements universitaires : une opportunité pour repenser l’enseignement supérieur africain

Source: The Conversation – in French – By Sioux McKenna, Professor of Higher Education, Rhodes University, South Africa, Rhodes University

L’université de la Sorbonne, fondée à Paris en 1253 et mondialement connue comme symbole de l’éducation, de la science et de la culture, vient d’annoncer qu’à partir de 2026, elle cessera de soumettre des données au classement Times Higher Education (THE). Elle rejoint ainsi un mouvement croissant d’universités qui remettent en question la valeur et la méthodologie de ces classements controversés.

Les organismes de classement combinent divers indicateurs censés mesurer la qualité. Parmi ceux-ci figurent le nombre de publications scientifiques, les enquêtes de réputation, les financements reçus et même le nombre de prix Nobel passés par l’établissement.

Nathalie Drach-Temam, présidente de la Sorbonne, a déclaré que

les données utilisées pour évaluer les performances de chaque université ne sont ni ouvertes ni transparentes

et que

la reproductibilité des résultats obtenus ne peut être garantie.

Cette critique rejoint des inquiétudes plus larges: le manque de rigueur scientifique des systèmes de classement qui prétendent évaluer les performances complexes des institutions à l’aide de mesures simplifiées.

Le problème est que le grand public considère que les classements sont un indicateur de qualité. Par conséquent, les classements ont une influence considérable sur le marché, que ce soit dans le choix d’un lieu d’études ou dans des investissements financiers.

Le retrait de la Sorbonne s’inscrit dans une démarche plus large. L’université est signataire de l’Accord sur la réforme de l’évaluation de la recherche, soutenu par plus de 700 organismes à travers le monde, et de la Déclaration de Barcelone, approuvée par près de 200 universités. Ces textes défendent des pratiques scientifiques ouvertes : rendre accessibles à tous les données, méthodes et ressources, et éviter de recourir aux classements pour juger la recherche.

La Sorbonne rejoint une liste croissante d’institutions de renom qui abandonnent les classements. Columbia University, l’université d’Utrecht et plusieurs instituts indiens ont choisi de ne plus participer aux principaux systèmes de classement. Aux États-Unis, 17 facultés de médecine et de droit, dont Yale et Harvard, se sont retirées des classements spécifiques à leur discipline.

Il existe cinq grandes sociétés de classement et au moins 20 autres plus petites. À celles-ci s’ajoute un nombre similaire de classements par discipline et par région. Ensemble, ils pèsent près d’un milliard de dollars. Leurs classements sont accessibles gratuitement.

Le secteur des classements cible de plus en plus les pays africains. L’industrie de classement considère le continent comme un nouveau marché à un moment où elle perd de son influence auprès des institutions prestigieuses du Nord.

On assiste ainsi à une augmentation rapide du nombre d’événements organisés par les organismes de classement sur le continent. Pour séduire ce public, ils multiplient les événements prestigieux et coûteux en Afrique, réunissant recteurs, universitaires et consultants.

En tant qu’universitaire impliqué dans l’enseignement supérieur, je pense que la course aux classements peut nuire au fragile système d’enseignement supérieur africain. Il y a deux raisons principales à cela:

Premièrement, les indicateurs des classements se concentrent sur les résultats de la recherche. Ils ne mesurent pas la capacité de cette recherche à résoudre les problèmes locaux. Deuxièmement, les classements ne tiennent pas compte du rôle de l’université. Ils ignorent sa mission de formation de citoyens critiques et de contribution au bien public.

La décision prise par la Sorbonne reflète une opinion de plus en plus partagée selon laquelle l’industrie des classements n’est pas scientifique. Il s’agit aussi d’un mauvais outil pour mesurer la qualité. Pourtant, nombreux sont les recteurs qui ne veulent pas prendre le risque de s’en retirer.

Or si les classements sont peut-être de piètres indicateurs de la qualité réelle, ils sont en revanche très efficaces pour influencer l’opinion publique. Et même si une université choisit de ne pas participer en refusant de donner ses données, l’industrie continue de la classer. Elle le fait alors en utilisant seulement les données publiques limitées dont elle dispose.

L’industrie du classement

Les classements eux-mêmes sont disponibles gratuitement. L’industrie du classement tire l’essentiel de ses revenus de la revente des données fournies par les universités. Celles-ci soumettent gratuitement des données institutionnelles détaillées aux sociétés de classement, qui procèdent ensuite à leur “repackaging” et les revendent aux institutions, aux gouvernements et aux entreprises.

Ces données incluent les revenus de l’institution. Elles contiennent souvent aussi les coordonnées du personnel et des étudiants. Elles servent à réaliser des « enquêtes de réputation ». Dans le cas des classements QS, la « réputation » compte en effet pour plus de 40 % de la note finale.

Ce modèle économique a créé ce que l’on peut décrire comme une opération sophistiquée de collecte de données, déguisée en évaluation académique.

Critiques croissantes

La recherche académique a largement documenté les problèmes liés aux méthodologies de classement. Parmi ceux-ci, on peut citer :

  • l’utilisation d’indicateurs indirects qui ne reflètent pas fidèlement la qualité des établissements. Par exemple, de nombreux classements universitaires ne prennent pas du tout en compte la qualité de l’enseignement. Et quand ils le font, ils utilisent des critères indirects comme le revenu, le ratio enseignants/étudiants ou la réputation académique.

  • Des indices composites qui combinent des mesures sans rapport entre elles : les indicateurs collectés sont simplement additionnés, même s’ils n’ont aucun rapport entre eux. Nos étudiants sont régulièrement mis en garde contre les dangers de l’utilisation de mesures composites dans la recherche, et pourtant, c’est là le cœur même de l’industrie des classements.

  • Des systèmes de pondération arbitraires qui modifient radicalement les résultats. Si la réputation compte pour 20 % et les revenus pour 10 %, on obtient un certain ordre d’universités. Si l’on inverse ces pondérations, le classement change entièrement. Mais la qualité réelle des institutions, elle, ne varie pas.

Les classements ont tendance à favoriser les universités axées sur la recherche, tout en ignorant la qualité de l’enseignement, l’engagement communautaire et la pertinence locale.

La plupart des systèmes de classement accordent une importance particulière aux publications en anglais. Cela renforce les hiérarchies académiques existantes au lieu de fournir une évaluation pertinente de la qualité.

Lorsque de nouveaux classements sont créés, tels que les classements de l’Afrique subsaharienne, ou les classements des économies émergentes, ou même les classements d’impact, ils souffrent malheureusement toujours du problème des mesures indirectes et des pondérations composites et subjectives.

De plus, bon nombre des sociétés de classement refusent de divulguer les détails précis de leur méthodologie. Il est donc impossible de vérifier leurs affirmations ou de comprendre sur quelle base les établissements sont réellement évalués.

Les chercheurs affirment que les classements ont connu un grand succès parce qu’ils correspondent à l’idée d’un marché de l’enseignement supérieur où les établissements se font concurrence pour gagner des parts de marché. Cela a conduit les universités à privilégier les indicateurs qui améliorent leur classement plutôt que les activités qui servent au mieux leurs étudiants et leurs communautés.

L’accent mis sur les résultats quantifiables a créé ce que les chercheurs appellent « l’isomorphisme coercitif », c’est-à-dire la pression exercée sur toutes les universités pour qu’elles adoptent des structures et des priorités similaires, indépendamment de leurs missions spécifiques ou de leur contexte local.

Des recherches montrent que la course aux classements influence l’affectation des ressources, la planification stratégique, et même le choix des étudiants qui postulent. Certaines universités ont changé d’orientation en délaissant la qualité de l’enseignement pour se concentrer sur les résultats de la recherche, uniquement pour mieux figurer dans les classements. D’autres se sont même livrées à des « manipulations » en falsifiant leurs données pour améliorer leur position.

Perspectives d’avenir

Participer à des systèmes de classement aux méthodes défaillantes est une contradiction en soi : les universités sont fondées sur les principes de la recherche scientifique, pourtant, elles soutiennent une industrie dont les méthodes ne passeraient pas les standards élémentaires d’évaluation par les pairs.

Pour les universités qui continuent d’y participer, la décision de la Sorbonne soulève une question délicate : quelles sont leurs priorités institutionnelles et leurs engagements en matière d’intégrité scientifique ?

The Conversation

Sioux McKenna does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Rejet des classements universitaires : une opportunité pour repenser l’enseignement supérieur africain – https://theconversation.com/rejet-des-classements-universitaires-une-opportunite-pour-repenser-lenseignement-superieur-africain-266512

Le lave-linge, mode d’emploi

Source: The Conversation – in French – By François Lévêque, Professeur d’économie, Mines Paris – PSL

Qui suis-je ? Pesant 60 kilos, mon œil est un hublot et j’avale beaucoup d’eau. Deux indices supplémentaires : j’affiche des programmes et je bats du tambour. Découvrez tout ce que vous ne vous êtes jamais demandé sur votre machine à laver. Et bien plus.


À propos du lave-linge, certains ont affirmé qu’il était une invention plus importante qu’Internet et la meilleure illustration qui soit de l’effet pernicieux des tarifs douaniers de Trump. D’autres ont recommandé de l’utiliser moins fréquemment. En portant par exemple sept fois un pyjama ou un soutien-gorge avant de les laver. Devenu la vedette des équipements domestiques auprès d’analystes autant qu’aux yeux des ménages, la machine à laver est un objet du quotidien, dans les pays les plus riches du moins, qui en dit long sur nos modes de vie et sur l’économie contemporaine.

Avant d’appuyer sur « marche »

Il convient de se rappeler que je n’ai pas toujours existé.

Et de ne surtout pas idéaliser le lavage du linge à la main à l’image des femmes au lavoir ou au bord d’un ruisseau de la peinture romantique. Porter de l’eau, la faire chauffer, frotter le linge, puis le rincer à l’eau claire, enfin le tordre pour l’essorer, toutes ces étapes n’étaient qu’une longue et épuisante corvée.

L’invention et la diffusion de la machine à laver ont été une bénédiction. Hans Rosling, médecin et statisticien suédois, se souvient de sa grand-mère qui, ayant toute sa vie fait la lessive pour ses sept enfants, assiste à la fois médusée et émerveillée au premier lavage en machine. « C’était pour elle un miracle » se rappelle Hans Rosling. Les boomers se souviennent aussi sans doute de la Mère Denis, une lavandière bretonne enrôlée pour faire la publicité à la télé d’une machine à laver.

Le Klingon.

Le monde sans lave-linge est toujours cependant celui de milliards de femmes. De la majorité d’entre elles puisque seule la population qui vit avec plus de 40 dollars par jour peut s’offrir cet équipement. Presque tous les ménages français disposent d’une machine à laver mais moins de 10 % de la population indienne.

En appuyant sur « départ »

J’ai transformé la vie quotidienne, mais j’ai aussi changé la société et son économie.

Plus qu’Internet, même aux yeux d’Ha-Joon Chang, un économiste anglais original. En soulageant les femmes d’une grande partie de leur temps consacré à la lessive, le lave-linge a permis leur entrée en force sur le marché du travail. D’un point de vue économique, plus de salariés signifie davantage de production et donc plus de croissance mesurée par le PIB. D’un point de vue social aussi, le salariat féminin s’est également révélé un facteur majeur de transformation, notamment en rendant les femmes financièrement moins dépendantes et en poussant l’éducation des filles. Sans parler pour les femmes restant au foyer de bénéficier de plus de temps pour s’adonner à autre chose qu’à la corvée de lessive. Lire des livres à leurs enfants ou pour elles-mêmes comme le mentionne Hans Rosling.

Naturellement, tous ces effets ne peuvent être attribués au seul lave-linge. Le temps libre qu’il a libéré n’excède pas une journée par semaine et un lave-linge sans eau courante ni électricité est inutile. Par ailleurs, Ha-Joon Chang comparait les conséquences de l’invention de la machine à laver à celles d’Internet il y a plus de quinze ans de cela. L’usage de cette infrastructure de réseaux permettant de relier les ordinateurs s’est depuis considérablement amplifié et diversifié. Pas sûr que le lave-linge dépasse par ses conséquences économiques et sociales la box. Plus de neuf ménages sur 10 disposent de ces équipements.




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Choisir le programme éco

Je consomme moins d’eau et d’électricité tout en préservant les couleurs et en conservant l’éclat du blanc.

Peu gourmand en électricité, environ 5 % de la consommation électrique du foyer, le lave-linge est un grand buveur, puisque près de 12 % de l’eau du logement y passe. Pour réaliser des économies n’hésitez pas à laver à 30 degrés et à sélectionner le programme éco, même si son cycle est beaucoup plus long. Les fabricants sont tenus d’en proposer un en Europe depuis quelques années déjà.

Le programme éco sert d’ailleurs de référence pour l’affichage des performances sur l’étiquette. Lisez-les attentivement avant de choisir votre lave-linge. Si vous achetez le moins cher chez Miele (plus de mille euros tout de même) vous apprendrez que pour une charge de 8 kg, il consomme par cycle 48 litres et 0,4 kWh, chauffe à 35 °C maximum et tourne 3 heures 39. Sauf arthrose des genoux, optez pour un chargement frontal. Contrairement aux modèles qui se chargent par le haut, ils fonctionnent sans que la cuve soit pleine. Ils utilisent donc moins d’eau du robinet, qu’il faut ensuite à chauffer.

Aux États-Unis comme en Europe, les obligations réglementaires imposées aux constructeurs ont rendu le lave-linge considérablement plus performant. En trente ans, la consommation d’eau et d’électricité a été divisée par trois. Le linge sorti du tambour n’est pas pour autant plus sale !

Et le consommateur n’en sort pas perdant en payant plus cher. Aux dépenses d’usage qui baissent s’ajoute la diminution de la facture pour l’achat du lave-linge qui représente environ le tiers du coût total. La réglementation se traduit en effet par une baisse de son prix moyen. L’adoption annoncée à l’avance d’un nouveau standard, plus exigeant, aboutit à l’apparition de nouveaux modèles sur le marché mais elle entraîne aussi une baisse du prix des modèles anciens. Les fabricants veulent encore en vendre, à tout le moins écouler leurs stocks. En outre, la réglementation tend à réduire les possibilités de différenciation entre les modèles concurrents. Produits plus homogènes égale moins de marge et donc prix plus bas.

Une touche sobriété controversée

Je fais uniquement ce que l’on me commande de faire.

Pour réduire votre empreinte écologique, vous pouvez aussi laver moins fréquemment votre linge. Cette affirmation banale est devenue le sujet d’une violente polémique. Au début de 2025, l’ADEME publie le guide pratique « Comment faire le ménage de façon plus écologique ». Ce alors même que montent de virulentes critiques contre les politiques d’environnement et les agences publiques, jugées toutes deux inutiles et coûteuses principalement par la droite et son extrême.

La fréquence de lavage va devenir en quelques jours une actualité médiatique et politique sur la base d’une infographie publiée dans Le Parisien et reprise partout. Elle liste des recommandations de l’ADEME très pointues : porter 7 fois un soutien-gorge et un pyjama avant de le laver, on l’a déjà dit ; mais aussi 15 à 30 fois pour un jean ou encore 1 à 3 fois pour un vêtement de sport. Cette infographie n’est pourtant pas dans le guide de l’ADEME ! Celui-ci se contente d’établir trois catégories en citant des exemples de vêtements qui doivent être lavés après avoir été portés une seule fois, plusieurs fois et plusieurs semaines. D’où vient alors l’infographie du « Parisien » avec la légende « source Ademe » ? Mystère. Peut-être d’une autre réalisée en 2023 « en partenariat avec l’Ademe » par un media numérique de France Télévisions. Cette liste comporte toutefois trois différences. Petit jeu : à vous de les trouver.

Pour éteindre le feu, le président de l’Ademe, Sylvain Waserman, déclarera

« Je vous rassure, chacun fait ce qu’il veut »

Ouf ! Ne pas confondre en effet un certain paternalisme de l’intervention publique et des lois restrictives de liberté.

Un autre programme éco

J’ai l’honneur d’avoir un article rien que sur moi dans la plus prestigieuse revue d’économie au monde.

L’obsession de Donald Trump pour fixer des tarifs douaniers hors norme ne date pas du Liberation Day d’avril dernier. Rappelez-vous, il brandissait un tableau présentant les nouvelles taxes à l’import en provenance d’une vingtaine de pays, soi-disant en réponse à leurs barrières aux produits américains. Lors de son premier mandat, il avait déjà annoncé la couleur par une taxe de 20 % sur les lave-linge. Sur d’autres produits également mais c’est la machine à laver qui a retenu l’attention d’un trio d’économistes américains pour étudier sous toutes les coutures les effets de sa taxation. Leurs résultats, parus en juillet 2020 dans l’American Economic Review, servent aujourd’hui de référence pour illustrer les effets des restrictions aux importations sur la relocalisation de la production et sur les prix.

C’est pas sorcier – 2017.

Une des prouesses des auteurs est d’avoir su tracer finement les mouvements du lave-linge de leur pays de production jusqu’aux consommateurs américains. Les flux d’importation proviennent initialement du Mexique et de la Corée. Puis ils se tarissent, remplacés par des importations venues de Chine, elles-mêmes chassées ensuite par des importations en provenance du Vietnam et de Thaïlande. Cette partie de saute-mouton résulte d’une série de restrictions des États-Unis qui ont dans cet ordre affecté les importations de lave-linge. À mesure que certains pays étaient bannis, d’autres prenaient le relais. On retrouve toutefois les mêmes entreprises à la manœuvre : Samsung et LG Electronics. Les deux firmes coréennes ont su réallouer leur capacité de production pour s’adapter aux diktats américains.

Première leçon : les restrictions ciblées sur un pays échouent à stopper significativement les importations. Les multinationales, implantées ailleurs, s’en jouent aisément.

Cette leçon apprise, les États-Unis ont imposé une taxe de 20 % sur toutes les importations de lave-linge début 2018 à l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Tous les pays sont désormais logés à la même enseigne. La question de recherche porte alors sur les effets-prix. Leur élucidation est un travail compliqué car les variations de prix peuvent s’expliquer par d’autres facteurs, par exemple une évolution du coût de l’acier ou du transport maritime.

Notre trio de chercheurs réussit à établir que la taxe a causé une hausse du prix d’achat du lave-linge aux États-Unis de 12 %. Les producteurs ont donc su répercuter 60 % du montant de la taxe sur le dos des consommateurs. En réalité, ils ont fait mieux que cela car ils en ont profité pour augmenter d’environ 12 % aussi le prix des sèche-linge qui pourtant n’étaient pas taxés ! Lave-linge et sèche-linge sont des produits très complémentaires, souvent achetés ensemble, fabriqués par les mêmes entreprises, avec des modèles qui vont souvent par paire. Bref, la baisse d’une marge ici peut être rattrapée et même plus que compensée par une hausse à côté. Bien joué !

Seconde leçon : les consommateurs sont les grands perdants.

Les auteurs ont également observé que la production sur le sol américain pourtant non taxée avait suivi la hausse des prix. La concentration du marché rendant la concurrence imparfaite, les fabricants locaux ont pu relever leur marge. Une opportunité dont Samsung et LG Electronics se sont eux-mêmes saisis. En effet, dès qu’elles ont vu venir sous l’administration Obama la première salve de mesures protectionnistes contre leurs lave-linge, elles ont construit une usine, l’une en Caroline du Sud, l’autre dans le Tennessee. Troisième leçon, les producteurs du territoire protégé sont les grands gagnants.

Quatrième leçon l’emploi local créé par les tarifs revient très cher. 1800 personnes ont été embauchées dans les usines. En rapportant ce chiffre au surcoût des consommateurs qui ont dû acheter leur lave-linge et sèche-linge plus cher, la facture s’élève à près d’un million de dollars par an par emploi créé.

Cycle rapide pour finir

Évitez d’y recourir, il m’abîme et me fatigue.

Le programme rapide n’est pas conseillé, car il est le plus énergivore et lave moins bien. Mais très rapidement, quelques dernières observations pour vos achats et utilisations : un lave-linge bon marché va vous coûter plus cher à l’usage en frais de fonctionnement (eau et électricité) et réparation.

A contrario, demandez-vous si vous avez vraiment besoin d’un lave-linge connecté, avec de l’IA et qui parle. Vérifiez que le modèle de votre choix est bien équipé d’un filtre pour les microplastiques (700 000 microfibres rejetées par cycle de lavage) mais n’en profitez pas pour autant à acheter plus de vêtements synthétiques. Sachez que la lessive en poudre est meilleure pour l’éclat du blanc et la lessive liquide pour préserver les couleurs. Ne surdosez pas la lessive et évitez la demi-charge. Enfin, pour plus de conseils reportez-vous au guide d’achat de lave-linge de « Que Choisir » et faites éventuellement appel à un « coach en écologie d’intérieur » .

The Conversation

François Lévêque ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le lave-linge, mode d’emploi – https://theconversation.com/le-lave-linge-mode-demploi-266019

L’« emprisme » : comment l’Europe se laisse dominer par les États-Unis sans le dire

Source: The Conversation – in French – By Sylvain Kahn, Professeur agrégé d’histoire, docteur en géographie, européaniste au Centre d’histoire de Sciences Po, Sciences Po

Sous l’administration Trump, la relation transatlantique a basculé d’un partenariat asymétrique vers une domination stratégique. L’historien Sylvain Kahn propose dans son dernier livre L’Atlantisme est mort ? Vive l’Europe !, qui vient de paraître aux éditions de l’Aube, le concept d’« emprisme » pour désigner cette emprise subtile mais dangereuse des États-Unis sur l’Europe.


Depuis quatre-vingts ans, l’Europe a entretenu avec les États-Unis une relation asymétrique mais coopérative. Cette asymétrie, longtemps acceptée comme le prix de la stabilité et de la protection, s’est transformée sous l’administration Trump. Ce qui relevait d’une interdépendance stratégique déséquilibrée est devenu une emprise : un lien dont on ne peut se défaire, utilisé pour exercer une pression, tout en étant nié par ceux qui en sont les victimes.

Pour qualifier cette mutation, je propose le concept d’« emprisme » : une emprise consentie, dans laquelle les Européens, tout en se croyant partenaires, deviennent tributaires d’une puissance qui les domine sans qu’ils en aient pleinement conscience.

De l’asymétrie à l’emprisme

L’« emprisme » désigne une forme de domination subtile mais profonde. Il ne s’agit pas simplement d’influence ou de soft power, mais d’une subordination stratégique intériorisée. Les Européens justifient cette dépendance au nom du réalisme, de la sécurité ou de la stabilité économique, sans voir qu’elle les affaiblit structurellement.

Dans la vision trumpienne, les Européens ne sont plus des alliés, mais des profiteurs. Le marché commun leur a permis de devenir la première zone de consommation mondiale, de renforcer la compétitivité de leurs entreprises, y compris sur le marché états-unien. Pendant ce temps, avec l’OTAN, ils auraient laissé Washington assumer les coûts de la défense collective. Résultat : selon Trump, les États-Unis, parce qu’ils sont forts, généreux et nobles, se font « avoir » par leurs alliés.

Ce récit justifie un basculement : les alliés deviennent des ressources à exploiter. Il ne s’agit plus de coopération, mais d’extraction.

L’Ukraine comme levier de pression

La guerre en Ukraine illustre parfaitement cette logique. Alors que l’Union européenne s’est mobilisée pour soutenir Kiev, cette solidarité est devenue une vulnérabilité exploitée par Washington.

Lorsque l’administration Trump a suspendu l’accès des Ukrainiens au renseignement américain, l’armée ukrainienne est devenue aveugle. Les Européens, eux aussi dépendants de ces données, se sont retrouvés borgnes. Ce n’était pas un simple ajustement tactique, mais un signal stratégique : l’autonomie européenne est conditionnelle.

En juillet 2025, l’UE a accepté un accord commercial profondément déséquilibré, imposant 15 % de droits de douane sur ses produits, sans réciprocité. Cet accord, dit de Turnberry, a été négocié dans une propriété privée de Donald Trump en Écosse – un symbole fort de la personnalisation et de la brutalisation des relations internationales.

Dans le même temps, les États-Unis ont cessé de livrer directement des armes à l’Ukraine. Ce sont désormais les Européens qui achètent ces armements américains pour les livrer eux-mêmes à Kiev. Ce n’est plus un partenariat, mais une délégation contrainte.

De partenaires à tributaires

Dans la logique du mouvement MAGA, désormais majoritaire au sein du parti républicain, l’Europe n’est plus un partenaire. Elle est, au mieux, un client, au pire, un tributaire. Le terme « emprisme » désigne cette situation où les Européens acceptent leur infériorisation sans la nommer.

Ce consentement repose sur deux illusions : l’idée que cette dépendance est la moins mauvaise option ; et la croyance qu’elle est temporaire.

Or, de nombreux acteurs européens – dirigeants politiques, entrepreneurs et industriels – ont soutenu l’accord de Turnberry ainsi que l’intensification des achats d’armement américain. En 2025, l’Europe a accepté un marché pervers : payer son alignement politique, commercial et budgétaire en échange d’une protection incertaine.

C’est une logique quasi mafieuse des relations internationales, fondée sur l’intimidation, la brutalisation et l’infériorisation des « partenaires ». À l’image de Don Corleone dans le film mythique Le Parrain de Francis Coppola, Trump prétend imposer aux Européens une protection américaine aléatoire en échange d’un prix arbitraire et fixé unilatéralement par les États-Unis. S’ils refusent, il leur promet « l’enfer », comme il l’a dit expressément lors de son discours du 23 septembre à l’ONU.

Emprisme et impérialisme : deux logiques de domination

Il est essentiel de distinguer l’« emprisme » d’autres formes de domination. Contrairement à la Russie, dont l’impérialisme repose sur la violence militaire, les États-Unis sous Trump n’utilisent pas la force directe. Quand Trump menace d’annexer le Groenland, il exerce une pression, mais ne mobilise pas de troupes. Il agit par coercition économique, chantage commercial et pression politique.

Parce que les Européens en sont partiellement conscients, et qu’ils débattent du degré de pression acceptable, cette emprise est d’autant plus insidieuse. Elle est systémique, normalisée et donc difficile à contester.

Le régime de Poutine, lui, repose sur la violence comme principe de gouvernement – contre sa propre société comme contre ses voisins. L’invasion de l’Ukraine en est l’aboutissement. Les deux systèmes exercent une domination, mais selon des logiques différentes : l’impérialisme russe est brutal et direct ; l’emprisme américain est accepté, contraint, et nié.

Sortir du déni

Ce qui rend l’emprisme particulièrement dangereux, c’est le déni qui l’accompagne. Les Européens continuent de parler de partenariat transatlantique, de valeurs partagées, d’alignement stratégique. Mais la réalité est celle d’une coercition consentie.

Ce déni n’est pas seulement rhétorique : il oriente les politiques. Les dirigeants européens justifient des concessions commerciales, des achats d’armement et des alignements diplomatiques comme des compromis raisonnables. Ils espèrent que Trump passera, que l’ancien équilibre reviendra.

Mais l’emprisme n’est pas une parenthèse. C’est une transformation structurelle de la relation transatlantique. Et tant que l’Europe ne la nomme pas, elle continuera de s’affaiblir – stratégiquement, économiquement, politiquement.

Nommer l’emprisme pour y résister

L’Europe doit ouvrir les yeux. Le lien transatlantique, autrefois protecteur, est devenu un instrument de domination. Le concept d’« emprisme » permet de nommer cette réalité – et nommer, c’est déjà résister.

La question est désormais claire : l’Europe veut-elle rester un sujet passif de la stratégie américaine, ou redevenir un acteur stratégique autonome ? De cette réponse dépendra sa place dans le monde de demain.

The Conversation

Sylvain Kahn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. L’« emprisme » : comment l’Europe se laisse dominer par les États-Unis sans le dire – https://theconversation.com/l-emprisme-comment-leurope-se-laisse-dominer-par-les-etats-unis-sans-le-dire-266202

Interception de la flottille humanitaire pour Gaza pour Israël : ce que dit le droit international

Source: The Conversation – in French – By Donald Rothwell, Professor of International Law, Australian National University

L’armée israélienne a intercepté plusieurs navires de la flottille Global Sumud qui vise à acheminer de l’aide à Gaza. Un certain nombre de personnes se trouvant à bord ont été interpellées, y compris Greta Thunberg.

Ces interceptions ont eu lieu en mer Méditerranée, à 70-80 milles marins au large des côtes de Gaza. Il s’agit d’eaux internationales où le droit international reconnaît la liberté de navigation en haute mer pour tous les navires.

Israël a justifié cette opération en affirmant que la flottille tentait de forcer un « blocus maritime légal » interdisant l’entrée de navires étrangers à Gaza, et ajouté que la flottille était organisée par le Hamas – une accusation que les organisateurs de la flottille réfutent.

Que sont les flottilles d’aide humanitaire à Gaza ?

La flottille mondiale Sumud était au départ composée de plus de 40 bateaux transportant de l’aide humanitaire (nourriture, fournitures médicales et autres articles essentiels), ainsi que plusieurs centaines de parlementaires, d’avocats et de militants provenant de dizaines de pays.

La flottille a quitté l’Espagne à la fin du mois d’août et a traversé la mer en direction de l’est, faisant escale en Tunisie, en Italie et en Grèce. En cours de route, les gouvernements italien et espagnol ont déployé des escortes navales pour assurer la sécurité du convoi.

Les passagers des bateaux ont déclaré avoir été harcelés par des drones à plusieurs endroits au cours du voyage.

« Global Sumud » constitue l’occurrence la plus récente d’un mouvement qui existe depuis plus de 15 ans et qui vise à contester le blocus imposé par Israël à la bande de Gaza depuis 2007.

En mai dernier, le navire Conscience, qui transportait des militants et de l’aide humanitaire à destination de Gaza, a été touché par des explosions au large des côtes de Malte.

En juin, Israël a intercepté le Madleen avec Greta Thunberg et d’autres militants à son bord, puis en juillet le Handala.

Dès 2010, une première flottille emmenant de l’aide humanitaire et des centaines de militants avait tenté de se rendre à Gaza avec à son bord de l’aide humanitaire et des centaines de militants. Des commandos israéliens ont abordé l’un des navires qui la composaient, le Mavi Marmara, battant pavillon turc, ce qui a donné lieu à une violente confrontation qui s’est soldée par la mort de dix militants. Ces décès ont suscité une condamnation généralisée et ont tendu les relations entre Israël et la Turquie pendant des années.

Le blocus maritime de Gaza est-il légal ?

Le droit international relatif aux actions des navires de la flottille et à la capacité d’intervention d’Israël est complexe. Voilà près de 20 ans qu’Israël impose depuis divers types de blocus à la bande de Gaza.

La base juridique des blocus et leur conformité avec le droit international, en particulier le droit de la mer, ont fait l’objet de multiples controverses, comme l’a souligné une enquête de l’ONU menée à la suite de l’incident du Mavi Marmara.

Bien que les relations juridiques entre Israël et Gaza aient varié au cours de cette période, Israël est désormais considéré comme une puissance occupante à Gaza en vertu du droit international.

La codification des rôles des puissances occupantes, établie par la quatrième Convention de Genève en 1949, a été inspirée des obligations juridiques assumées par les puissances alliées en Allemagne et au Japon après la Seconde Guerre mondiale. La Convention de Genève définit un cadre juridique clair pour les puissances occupantes.

Au cours des dernières décennies, Israël a été à la fois une puissance occupante de jure (reconnue par la loi) et de facto en Palestine.

En 2024, la Cour internationale de justice a statué que l’occupation des territoires palestiniens par Israël était illégale au regard du droit international.

En tant que puissance occupante, Israël contrôle tous les accès à Gaza, que ce soit par voie terrestre, aérienne ou maritime. Les camions d’aide humanitaire ne sont autorisés à entrer à Gaza que sous contrôle strict. Les largages d’aide humanitaire effectués par les forces aériennes de pays tiers au cours de ces derniers mois n’ont également été autorisés que sous le contrôle strict d’Israël.

La quantité d’aide arrivée par voie maritime depuis le début de la guerre est très faible, car Israël a sévèrement restreint l’accès maritime à Gaza. Les États-Unis ont construit une jetée flottante au large des côtes pour acheminer l’aide en 2024, mais elle a rapidement été abandonnée en raison de problèmes météorologiques, sécuritaires et techniques.

Toutefois, cet épisode a montré qu’Israël était prêt à autoriser l’acheminement d’aide par la voie maritime provenant de son plus proche allié, les États-Unis. Cette exception au blocus n’a pas été appliquée aux autres acteurs humanitaires.

L’interception de navires en eaux internationales

Bien que l’acheminement d’aide par voie maritime soit actuellement complexe sur le plan juridique, Israël ne dispose que d’une capacité limitée pour perturber les flottilles. La liberté de navigation se trouve au cœur du droit de la mer. À ce titre, la flottille est en droit de naviguer sans entrave en Méditerranée.

Tout harcèlement et toute interception de la flottille dans les eaux internationales de la Méditerranée constituent donc des violations flagrantes du droit international.

Le lieu où les forces israéliennes interceptent et abordent les navires de la flottille est à cet égard déterminant.

Israël peut certainement exercer un contrôle sur les 12 milles marins d’eaux territoriales au large des côtes de Gaza. La fermeture de ces eaux territoriales aux navires étrangers serait justifiée en vertu du droit international en tant que mesure de sécurité, ainsi que pour garantir la sécurité des navires neutres en raison de la guerre en cours.

Mais les organisateurs de la flottille ont déclaré que leurs navires avaient été interceptés à une distance située entre 70 et 80 milles marins des côtes, soit bien avant le début des eaux territoriales de Gaza.

La décision de réaliser cette interception à cet endroit a sans doute été prise pour des raisons opérationnelles. Plus la flottille s’approchait des côtes de Gaza, plus il devenait difficile pour les militaires israéliens d’intercepter chaque navire la composant, augmentant ainsi la possibilité qu’au moins l’un d’eux atteigne les côtes.

Des dizaines de militants à bord des navires auraient été arrêtés et seront placés en détention dans le port israélien d’Ashdod. Ils seront ensuite probablement rapidement expulsés.

Ces personnes bénéficient de protections en vertu du droit international relatif aux droits de l’homme, notamment l’accès à des diplomates étrangers exerçant une protection consulaire pour leurs citoyens.

The Conversation

Donald Rothwell a reçu des financements de l’Australian Research Council.

– ref. Interception de la flottille humanitaire pour Gaza pour Israël : ce que dit le droit international – https://theconversation.com/interception-de-la-flottille-humanitaire-pour-gaza-pour-israel-ce-que-dit-le-droit-international-266625

La migration nordique de la forêt tempérée ne se passe pas comme prévu

Source: The Conversation – in French – By Todor Slavchev Minchev, Doctorant en écologie forestière, Université du Québec à Rimouski (UQAR)

Et si la forêt boréale n’était pas aussi fragile qu’on le croit ? Contrairement aux modèles qui prédisent son recul rapide devant les érablières tempérées, son histoire écologique révèle une étonnante résilience. Les érables, eux, avancent plus lentement qu’annoncé. Résultat : la grande transition forestière promise ne se fera peut-être pas aussi vite qu’on l’imagine.

La composition et la structure des forêts résultent d’une dynamique écologique complexe influencée par plusieurs facteurs, dont la nature du sol, les perturbations écologiques (feux, chablis, épidémies d’insectes), le climat et la capacité des espèces à répondre à ces conditions.

La forêt boréale constitue un vaste biome bordé au sud par la forêt tempérée. Comme partout où deux grands milieux naturels se rencontrent, la transition ne se fait pas de façon abrupte. Elle forme plutôt une zone intermédiaire appelée écotone, où les caractéristiques des deux biomes se mélangent. Cette zone s’appelle l’écotone de la forêt boréale-tempérée et elle engloble les forêts du sud du Québec. On y observe des petits peuplements d’arbres typiques de la forêt boréale et de la forêt tempérée, qui deviennent de plus en plus rares et isolés à mesure qu’ils approchent des conditions qui dépassent ce qu’ils peuvent tolérer pour survivre.

Respectivement doctorant en écologie forestière et professeur en écologie végétale à l’Université du Québec à Rimouski, nous nous intéressons aux dynamiques passées et actuelles des peuplements situés à la limite nordique des espèces de la forêt tempérée. Parmi celles-ci figure l’érable à sucre, un arbre emblématique sur les plans culturel, écologique et économique.

Notre objectif est de reconstruire l’histoire écologique des peuplements marginaux afin de mieux comprendre leur trajectoire dans le temps et d’utiliser ces connaissances pour anticiper l’effet des changements globaux contemporains sur la forêt québécoise.


Cet article fait partie de notre série Forêt boréale : mille secrets, mille dangers

La Conversation vous propose une promenade au cœur de la forêt boréale. Nos experts se penchent sur les enjeux d’aménagement et de développement durable, les perturbations naturelles, l’écologie de la faune terrestre et des écosystèmes aquatiques, l’agriculture nordique et l’importance culturelle et économique de la forêt boréale pour les peuples autochtones. Nous vous souhaitons une agréable – et instructive – balade en forêt !


Une frontière en perpétuel mouvement

Depuis près de trois millions d’années, le climat planétaire oscille naturellement entre des périodes glaciaires et interglaciaires en raison de variations cycliques de l’orbite terrestre. L’interglaciaire actuel, amorcé il y a environ 12 000 ans, est appelé l’Holocène. Bien que plus stable que les périodes glaciaires, cette période géologique a connu des changements climatiques notables.

Par exemple, entre 8000 à 4000 ans avant aujourd’hui, l’Holocène moyen a été plus chaud que l’actuel. Les saisons de croissance plus longues dans l’écotone de la forêt boréale mixte auraient alors provoqué un déplacement de la limite nordique de certaines espèces tempérées de plus de 100 km au-delà de leur répartition actuelle.




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Or, pour que des espèces tempérées puissent migrer vers le nord, les espèces boréales doivent céder leur place. Au cours de l’Holocène moyen, 8000 à 4000 ans avant aujourd’hui, les proportions d’espèces dans l’écotone auraient penché en faveur de certaines espèces tempérées. À l’inverse, le Néoglaciaire, une période de refroidissement global entamé il y a 4000 ans a inversé cette tendance. Les espèces tempérées se seraient repliées vers le sud, alors que les espèces boréales ont regagné du terrain dans l’écotone.

Aujourd’hui, un nouveau revirement s’annonce avec le réchauffement climatique d’origine humaine. Les modèles prévoient que l’actuel écotone de la forêt boréale mixte disparaîtra presqu’entièrement du paysage d’ici 2100, au profit de la forêt tempérée dominée par l’érable à sucre.




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Un phénomène particulier

Il est toutefois probable que les espèces de la forêt tempérée ne réagissent pas toutes de manière synchronisée. De nouvelles données paléoécologiques provenant d’érablières situées à la limite nordique de l’érable à sucre et de l’érable rouge indiquent que les espèces de la forêt tempérée ont réagi individuellement face aux changements climatiques passés.

Lors de l’intervalle de températures chaudes à l’Holocène moyen, certaines espèces tempérées ont pu profiter de l’avantage que les conditions climatiques apportaient pour repousser leurs limites nordiques plus loin.

Les érables, contrairement à d’autres espèces tempérées, n’ont pas atteint la limite nordique de leur distribution durant cette période chaude. Ils se sont plutôt établis alors que la température moyenne diminuait et que les espèces boréales augmentaient en abondance dans l’écotone. Puisque les érables sont des espèces tempérées, ils nécessitent des conditions environnementales différentes des espèces boréales.

L’établissement des érables en même temps que l’augmentation de l’abondance des conifères boréaux dans le paysage semble donc paradoxal.


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Deux facteurs à considérer

Plusieurs facteurs pourraient expliquer ce phénomène. Les forêts de conifères boréaux sont plus propices aux grands feux sévères que les forêts décidues tempérées. La réduction des espèces boréales dans l’écotone à l’Holocène moyen aurait entraîné une diminution de la taille et de la sévérité des incendies.




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Des espèces tempérées comme le pin blanc auraient alors été dominantes, fermant le couvert forestier et limitant la capacité des érables à s’établir. Le retour des conifères boréaux lors du refroidissement Néoglaciaire il y a 4000 ans a favorisé une augmentation des grands feux, créant des ouvertures temporaires du couvert forestier. Certaines espèces tempérées opportunistes, comme l’érable rouge, ont alors pu s’y établir.




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Par ailleurs, les premières preuves empiriques de la présence de l’érable à sucre à sa limite nordique ne remontent qu’à 2200 ans avant aujourd’hui. Ce délai entre l’établissement des deux érables pourrait refléter le temps nécessaire pour que la présence préalable d’érable rouge modifie les propriétés du sol, le rendant propice à l’établissement de l’érable à sucre.

Ce dernier dépend obligatoirement de la présence de mycorhizes symbiotiques absentes en milieu boréal, mais qu’il partage avec l’érable rouge, moins exigeant. Les mycorhizes, des champignons qui s’intègrent dans le système racinaire des plantes dans une relation symbiotique, aident les arbres en augmentant leur capacité d’extraire les nutriments du sol. Dans le cas de l’érable à sucre, un arbre particulièrement sensible aux sols pauvres, la présence de mycorhizes semble permettre l’extraction du peu de nutriments des sols nordiques, permettant l’établissement de l’espèce.

Ainsi, une interaction écologique entre les deux érables pourrait avoir facilité l’expansion tardive de l’érable à sucre vers le nord.

Une nouvelle compréhension

En évaluant les réponses des espèces face aux changements climatiques passés, les études rétrospectives offrent un nouvel éclairage sur les scénarios futurs.

Les modèles prédictifs pourraient sous-estimer la résilience de la forêt boréale et surestimer la capacité d’expansion des espèces tempérées.

L’histoire écologique des érablières nordiques suggère qu’il faudra bien plus que quelques décennies de réchauffement climatique avant que la forêt boréale ne se transforme en érablière. Ce délai peut s’étendre à des millénaires avant que les mycorhizes et les espèces compagnes bénéfiques préparent le terrain pour l’établissement de l’érable à sucre.

La Conversation Canada

Todor Slavchev Minchev a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, du Fonds de recherche du Québec – Nature et technologies et du Programme des chaires de recherche du Canada.

Guillaume de Lafontaine a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, du Fonds de recherche du Québec – Nature et technologies et du Programme des chaires de recherche du Canada.

– ref. La migration nordique de la forêt tempérée ne se passe pas comme prévu – https://theconversation.com/la-migration-nordique-de-la-foret-temperee-ne-se-passe-pas-comme-prevu-261131

Qu’est-ce que l’intelligence culturelle ?

Source: The Conversation – in French – By Marie Chédru, Enseignante-Chercheuse, Sciences Humaines et Sociales, UniLaSalle

L’intelligence culturelle compte un ensemble de compétences qui peuvent s’apprendre et se développer. Andy Barbour/Pexels, CC BY

Que ce soit à l’école, au travail ou dans nos loisirs, nous côtoyons des individus aux origines culturelles diversifiées. L’« intelligence culturelle », qui permet de comprendre et de s’adapter à des codes culturels différents, est un atout essentiel pour favoriser le vivre-ensemble.


Que signifie être intelligent ? Réussir un test de logique ? Résoudre une équation ? Avoir une bonne mémoire ? L’intelligence a longtemps été réduite à un score de QI. Pourtant, dès les années 1920–1940, des psychologues américains comme Edward Thorndike, Louis Thurstone ou Raymond Cattell soulignaient déjà l’existence de différentes formes d’intelligence.

Dans les années 1980, c’est un autre psychologue américain Robert Sternberg qui propose une approche qui distingue trois dimensions complémentaires : l’intelligence analytique (raisonner, comparer, résoudre des problèmes), l’intelligence créative (imaginer, faire face à la nouveauté) et l’intelligence pratique (s’adapter à son environnement, agir efficacement). Selon son approche, être intelligent, c’est avant tout savoir atteindre ses objectifs de vie, dans un contexte donné, en mobilisant ses forces et en compensant ses faiblesses.

Interagir dans des environnements multiculturels

C’est dans la continuité des travaux de Sternberg qu’a émergé la notion d’intelligence culturelle, ou cultural intelligence (CQ). Proposée par Earley et Ang en 2003, elle désigne la capacité à comprendre les différences culturelles, à s’y adapter et à interagir efficacement dans des environnements multiculturels. L’objectif initial était d’expliquer pourquoi certains expatriés réussissent mieux que d’autres lors de missions internationales. Les chercheurs ont ainsi identifié quatre dimensions complémentaires de l’intelligence culturelle.

La dimension métacognitive correspond à la capacité de prendre conscience de ses propres biais culturels et d’ajuster sa manière de penser et d’interagir en fonction du contexte. Par exemple, un manager français peut être habitué à exprimer ses critiques de manière très directe. Face à des interlocuteurs issus d’un contexte culturel où celles-ci sont formulées de façon plus implicite, il comprend que ce style peut être perçu comme trop abrupt. Il revoit alors son approche pour faciliter la coopération.

La dimension cognitive renvoie aux connaissances générales sur d’autres cultures, leurs normes et leurs pratiques : savoir, par exemple, qu’au Japon échanger une carte de visite suit un rituel précis, qu’en Allemagne tout retard est perçu comme un véritable manque de respect ou qu’aux États-Unis le small talk au cours d’une réunion est une étape incontournable avant d’entrer dans le vif du sujet.

La dimension motivationnelle reflète l’envie et la confiance nécessaires pour interagir avec des personnes culturellement différentes. On la retrouve, par exemple, chez des étudiants qui choisissent volontairement de rejoindre une équipe internationale même si cela demandera plus d’efforts de communication.

Enfin, la dimension comportementale désigne la faculté d’adapter concrètement ses comportements verbaux et non verbaux lors d’une interaction interculturelle. Cela peut impliquer de ralentir son débit de parole, de moduler le ton de sa voix ou encore d’ajuster la distance avec son interlocuteur, en fonction du contexte culturel.

Une compétence essentielle

De nombreuses recherches confirment les effets positifs de l’intelligence culturelle. À titre d’exemples, elle aide les expatriés à mieux s’adapter et à réduire leur anxiété, elle améliore le leadership et la performance des équipes multiculturelles, ou encore elle stimule la coopération et l’innovation en facilitant le partage de connaissances.

D’abord pensée pour accompagner les cadres en mission à l’étranger, l’intelligence culturelle est aujourd’hui reconnue comme une compétence essentielle dans de nombreux contextes : au travail, à l’école, mais aussi dans la vie quotidienne, partout où des personnes issues de cultures différentes se côtoient.

Les recherches montrent aussi que cette compétence peut s’apprendre et se développer. La formation interculturelle, qu’il s’agisse de cours, de jeux de rôle ou de simulations, permet de mieux décoder les différences culturelles. Cela dit, ce sont surtout les expériences immersives qui s’avèrent les plus efficaces : les projets en équipes multiculturelles ou les séjours à l’international renforcent de manière durable l’intelligence culturelle.

Ce que révèle une étude auprès d’élèves ingénieurs

L’intelligence culturelle concerne la grande majorité des étudiants, appelés à apprendre et à travailler dans des environnements multiculturels. C’est dans cette perspective que nous avons mené une étude auprès d’élèves ingénieurs en mobilité internationale pour comprendre comment cette expérience pouvait renforcer leur intelligence culturelle.

Concrètement, nous avons évalué leur intelligence culturelle à l’aide d’un questionnaire scientifiquement reconnu administré deux fois : avant leur départ et à leur retour de mobilité. Cette méthodologie longitudinale permet de comparer les niveaux initiaux et finaux et de mesurer l’évolution des différentes dimensions de l’intelligence culturelle.

Les résultats sont clairs : la mobilité internationale fait progresser significativement l’intelligence culturelle, surtout chez ceux qui avaient peu voyagé auparavant ou qui n’étaient pas spontanément ouverts aux autres cultures. Autrement dit, plus on est « novice », plus on progresse. C’est ce que nous appelons « l’effet première fois » : lors d’un premier contact prolongé avec une autre culture, chacun est amené à réviser ses repères.

Ces résultats ont des implications directes pour la formation des élèves ingénieurs. Une mobilité à l’international n’est pas seulement un atout à valoriser sur un CV : c’est une occasion unique de développer des compétences transversales désormais indispensables dans le monde du travail. Les employeurs attendent en effet de leurs collaborateurs qu’ils soient non seulement techniquement compétents, mais aussi capables de s’adapter à des environnements multiculturels et de coopérer efficacement au-delà des frontières.

Nos résultats vont dans le même sens que d’autres recherches qui montrent que l’intelligence culturelle dépasse largement le cadre des séjours à l’étranger. Elle favorise la coexistence pacifique en réduisant les préjugés, elle aide à mieux coopérer dans le travail ou dans les études, enfin, elle prépare chacun à évoluer dans des environnements internationaux. Les écoles et les universités jouent un rôle clé : en développant ces compétences, elles contribuent à former des professionnels plus adaptables, mais aussi à bâtir une société plus inclusive.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 3 au 13 octobre 2025), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Intelligence(s) ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Qu’est-ce que l’intelligence culturelle ? – https://theconversation.com/quest-ce-que-lintelligence-culturelle-265803

Comment un médicament valant un milliard de dollars a été découvert dans le sol de l’Île de Pâques (et pourquoi scientifiques et industrie pharmaceutique ont une dette envers les peuples autochtones)

Source: The Conversation – in French – By Ted Powers, Professor of Molecular and Cellular Biology, University of California, Davis

Le peuple Rapa Nui est pratiquement absent de l’histoire de la découverte de la rapamycine telle qu’elle est généralement racontée. Posnov/Moment/Getty

La découverte en 1964, sur l’île de Pâques, de la rapamycine, un nouvel antibiotique, a marqué le début d’une success story pharmaceutique à plusieurs milliards de dollars. Pourtant, l’histoire a complètement occulté les individus et les dynamiques politiques qui ont rendu possible l’identification de ce « médicament miracle ».


Baptisé du nom autochtone de l’île, Rapa Nui, la rapamycine a initialement été employée comme immunosuppresseur, afin de prévenir le rejet des greffes d’organes et d’améliorer le taux de succès de l’implantation de stents, de petits treillis métalliques destinés à étayer les artères dans le cadre de la lutte contre la maladie coronarienne (laquelle se traduit par rétrécissement progressif des artères qui nourrissent le cœur, ndlr).

Son usage s’est depuis étendu au traitement de divers types de cancers, et les chercheurs explorent aujourd’hui son potentiel dans le contexte de la prise en charge du diabète,

des maladies neurodégénératives, voire de la lutte contre les méfaits du vieillissement. Ainsi, des études mettant en évidence la capacité de la rapamycine à prolonger la durée de vie ou à combattre les maladies liées à l’âge semblent paraître presque quotidiennement depuis quelque temps… Une requête sur PubMed, le moteur de recherche recense plus de 59 000 articles mentionnant la rapamycine. Il s’agit de l’un des médicaments qui fait le plus parler de lui dans le domaine médical.

Cependant, bien que la rapamycine soit omniprésente en science et en médecine, la façon dont elle a été découverte demeure largement méconnue du public. En tant que scientifique ayant consacré sa carrière à l’étude de ses effets sur les cellules, j’ai ressenti le besoin de mieux comprendre son histoire.

À ce titre, les travaux de l’historienne Jacalyn Duffin portant sur la Medical Expedition to Easter Island (METEI), une expédition scientifique mise sur pied dans les années 1960, ont complètement changé la manière dont nombre de mes collègues et moi-même envisageons désormais notre domaine de recherche.

La découverte du complexe héritage de la rapamycine soulève en effet d’importantes questions sur les biais systémiques qui existent dans le secteur de la recherche biomédicale, ainsi que sur la dette des entreprises pharmaceutiques envers les territoires autochtones d’où elles extraient leurs molécules phares.

Pourquoi un tel intérêt pour la rapamycine ?

L’action de la rapamycine s’explique par sa capacité à inhiber une protéine appelée target of rapamycin kinase, ou TOR. Cette dernière est l’un des principaux régulateurs de la croissance et du métabolisme cellulaires. De concert avec d’autres protéines partenaires, TOR contrôle la manière dont les cellules répondent aux nutriments, au stress et aux signaux environnementaux, influençant ainsi des processus majeurs tels que la synthèse protéique et la fonction immunitaire.

Compte tenu de son rôle central dans ces activités cellulaires fondamentales, il n’est guère surprenant qu’un dysfonctionnement de TOR puisse se traduire par la survenue de cancers, de troubles métaboliques ou de maladies liées à l’âge.

Structure chimique de la rapamycine
Structure chimique de la rapamycine.
Fvasconcellos/Wikimedia

Un grand nombre des spécialistes du domaine savent que cette molécule a été isolée au milieu des années 1970 par des scientifiques travaillant au sein du laboratoire pharmaceutique Ayerst Research Laboratories, à partir d’un échantillon de sol contenant la bactérie Streptomyces hydroscopicus. Ce que l’on sait moins, c’est que cet échantillon a été prélevé dans le cadre d’une mission canadienne appelée Medical Expedition to Easter Island, ou METEI, menée à Rapa Nui – l’Île de Pâques – en 1964.

Histoire de la METEI

L’idée de la Medical Expedition to Easter Island (METEI) a germé au sein d’une équipe de scientifiques canadiens composée du chirurgien Stanley Skoryna et du bactériologiste Georges Nogrady. Leur objectif était de comprendre comment une population isolée s’adaptait au stress environnemental. Ils estimaient que la prévision de la construction d’un aéroport international sur l’île de Pâques offrait une occasion unique d’éclairer cette question. Selon eux, en accroissant les contacts de la population de l’île avec l’extérieur, l’aéroport risquait d’entraîner des changements dans sa santé et son bien-être.

Financée par l’Organisation mondiale de la santé, et soutenue logistiquement par la Marine royale canadienne, la METEI arriva à Rapa Nui en décembre 1964. Durant trois mois, l’équipe fit passer à la quasi-totalité des 1 000 habitants de l’île toute une batterie d’examens médicaux, collectant des échantillons biologiques et procédant à un inventaire systématique de la flore et de la faune insulaires.

Dans le cadre de ces travaux, Georges Nogrady recueillit plus de 200 échantillons de sol, dont l’un s’est avéré contenir la souche de bactéries Streptomyces productrice de rapamycine.

Affiche du mot METEI écrit verticalement entre l’arrière de deux têtes de moaï, avec l’inscription « 1964-1965 RAPA NUI INA KA HOA (N’abandonnez pas le navire) »
Logo du METEI.
Georges Nogrady, CC BY-NC-ND

Il est important de comprendre que l’objectif premier de l’expédition était d’étudier le peuple de Rapa Nui, dans un contexte qui était vu comme celui d’un laboratoire à ciel ouvert. Pour encourager les habitants à participer, les chercheurs n’ont pas hésité à recourir à la corruption, leur offrant des cadeaux, de la nourriture et diverses fournitures. Ils ont également eu recours à la coercition : à cet effet, ils se sont assuré les services d’un prêtre franciscain en poste de longue date sur l’île pour les aider au recrutement. Si leurs intentions étaient peut-être honorables, il s’agit néanmoins là d’un exemple de colonialisme scientifique dans lequel une équipe d’enquêteurs blancs choisit d’étudier un groupe majoritairement non blanc sans son concours, ce qui crée un déséquilibre de pouvoir. Un biais inhérent à l’expédition existait donc dès la conception de la METEI.

Par ailleurs, plusieurs des hypothèses de départ avaient été formulées sur des bases erronées. D’une part, les chercheurs supposaient que les habitants de Rapa Nui avaient été relativement isolés du reste du monde, alors qu’il existait en réalité une longue histoire d’interactions avec des pays extérieurs, comme en témoignaient divers récits dont les plus anciens remontaient au début du XVIIIe siècle, et dont les publications s’étalaient jusqu’à la fin du XIXe siècle.

D’autre part, les organisateurs de la METEI partaient du postulat que le bagage génétique de la population de Rapa Nui était homogène, sans tenir compte de la complexe histoire de l’île en matière de migrations, d’esclavage et de maladies (certains habitants étaient en effet les descendants de survivants de la traite des esclaves africains qui furent renvoyés sur l’île et y apportèrent certaines maladies, dont la variole). La population moderne de Rapa Nui est en réalité métissée, issue à la fois d’ancêtres polynésiens, sud-américains, voire africains.

Cette erreur d’appréciation a sapé l’un des objectifs clés du METEI : évaluer l’influence de la génétique sur le risque de maladie. Si l’équipe a publié un certain nombre d’études décrivant la faune associée à Rapa Nui, son incapacité à établir une base de référence est probablement l’une des raisons pour lesquelles aucune étude de suivi n’a été menée après l’achèvement de l’aéroport de l’île de Pâques en 1967.

Rendre crédit à qui de droit

Les omissions qui existent dans les récits sur les origines de la rapamycine sont le reflet d’angles morts éthiques fréquemment présents dans la manière dont on se souvient des découvertes scientifiques.

Georges Nogrady rapporta de Rapa Nui des échantillons de sol, dont l’un parvint à Ayerst Research Laboratories. Là, Surendra Sehgal et son équipe isolèrent ce qui fut nommé rapamycine, qu’ils finirent par commercialiser à la fin des années 1990 en tant qu’immunosuppresseur, sous le nom Rapamune. Si l’on connaît bien l’obstination de Sehgal, qui fut déterminante pour mener à bien le projet en dépit des bouleversements qui agitaient à cette époque la société pharmaceutique pour laquelle il travaillait – il alla même jusqu’à dissimuler une culture de bactéries chez lui – ni Nogrady ni la METEI ne furent jamais crédités dans les principaux articles scientifiques qu’il publia.

Bien que la rapamycine ait généré des milliards de dollars de revenus, le peuple de Rapa Nui n’en a tiré aucun bénéfice financier à ce jour. Cela soulève des questions sur les droits des peuples autochtones ainsi que sur la biopiraterie (qui peut être définie comme « l’appropriation illégitime par un sujet, notamment par voie de propriété intellectuelle, parfois de façon illicite, de ressources naturelles, et/ou éventuellement de ressources culturelles en lien avec elles, au détriment d’un autre sujet », ndlr), autrement dit dans ce contexte la commercialisation de connaissances autochtones sans contrepartie.

Des accords tels que la Convention des Nations unies de 1992 sur la diversité biologique et la Déclaration de 2007 sur les droits des peuples autochtones visent à protéger les revendications autochtones sur les ressources biologiques, en incitant tous les pays à obtenir le consentement et la participation des populations concernées, et à prévoir des réparations pour les préjudices potentiels avant d’entreprendre des projets.

Ces principes n’étaient cependant pas en vigueur à l’époque du METEI.

Gros plans de visages alignés portant des couronnes de fleurs dans une pièce sombre
Les habitants de Rapa Nui n’ont reçu que peu ou pas de reconnaissance pour leur rôle dans la découverte de la rapamycine.
Esteban Felix/AP Photo

Certaines personnes soutiennent que, puisque la bactérie productrice de rapamycine a été trouvée ailleurs que dans le sol de l’île de Pâques, ce dernier n’était ni unique ni essentiel à la découverte du médicament. D’autres avancent aussi qu’étant donné que les insulaires n’utilisaient pas la rapamycine et n’en connaissaient pas l’existence sur leur île, cette molécule ne constituait pas une ressource susceptible d’être « volée ».

Cependant, la découverte de la rapamycine à Rapa Nui a jeté les bases de l’ensemble des recherches et de la commercialisation ultérieures autour de cette molécule. Cela n’a été possible que parce que la population a été l’objet de l’étude montée par l’équipe canadienne. La reconnaissance formelle du rôle essentiel joué par les habitants de Rapa Nui dans la découverte de la rapamycine, ainsi que la sensibilisation du public à ce sujet, sont essentielles pour les indemniser à hauteur de leur contribution.

Ces dernières années, l’industrie pharmaceutique a commencé à reconnaître l’importance d’indemniser équitablement les contributions autochtones. Certaines sociétés se sont engagées à réinvestir dans les communautés d’où proviennent les précieux produits naturels qu’elles exploitent.

Toutefois, s’agissant des Rapa Nui, les entreprises qui ont directement tiré profit de la rapamycine n’ont pas encore fait un tel geste.

Si la découverte de la rapamycine a sans conteste transformé la médecine, il est plus complexe d’évaluer les conséquences pour le peuple de Rapa Nui de l’expédition METEI. En définitive, son histoire est à la fois celle d’un triomphe scientifique et d’ambiguïtés sociales.

Je suis convaincu que les questions qu’elle soulève (consentement biomédical, colonialisme scientifique et occultation de certaines contributions) doivent nous faire prendre conscience qu’il est nécessaire d’examiner de façon plus critique qu’ils ne l’ont été jusqu’à présent les héritages des découvertes scientifiques majeures.

The Conversation

Ted Powers ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Comment un médicament valant un milliard de dollars a été découvert dans le sol de l’Île de Pâques (et pourquoi scientifiques et industrie pharmaceutique ont une dette envers les peuples autochtones) – https://theconversation.com/comment-un-medicament-valant-un-milliard-de-dollars-a-ete-decouvert-dans-le-sol-de-lile-de-paques-et-pourquoi-scientifiques-et-industrie-pharmaceutique-ont-une-dette-envers-les-peuples-autochtones-266381

En 2030, la NASA dira adieu à la station spatiale internationale et entrera dans l’ère des stations commerciales

Source: The Conversation – in French – By John M. Horack, Professor of Mechanical and Aerospace Engineering, The Ohio State University

La Station spatiale internationale sera désorbitée en 2030. NASA via AP

La Station spatiale internationale vit ses dernières années : en 2030, elle sera désorbitée. Vingt-cinq ans d’occupation continue laisseront alors place à une nouvelle ère, celle des stations spatiales commerciales.


Depuis novembre 2000, la NASA et ses partenaires internationaux assurent sans interruption une présence humaine en orbite basse, avec toujours au moins un Américain à bord. Une continuité qui fêtera bientôt ses 25 ans.

Dans l’histoire de l’exploration spatiale, la Station spatiale internationale apparaît sans doute comme l’une des plus grandes réalisations de l’humanité, un exemple éclatant de coopération dans l’espace entre les États-Unis, l’Europe, le Canada, le Japon et la Russie. Mais même les plus belles aventures ont une fin.

Un emblème représentant une photo de la Station spatiale internationale, entourée d’un anneau où figurent les drapeaux des pays partenaires
L’emblème de la Station spatiale internationale arbore les drapeaux des États signataires d’origine.
CSA/ESA/JAXA/NASA/ROSCOSMOS

En 2030, la Station spatiale internationale sera désorbitée : elle sera dirigée vers une zone isolée du Pacifique.

Je suis ingénieur en aérospatiale et j’ai contribué à la conception de nombreux équipements et expériences pour l’ISS. Membre de la communauté spatiale depuis plus de trente ans, dont dix-sept au sein de la NASA, il me sera difficile d’assister à la fin de cette aventure.

Depuis le lancement des premiers modules en 1998, la Station spatiale internationale a été le théâtre d’avancées scientifiques majeures dans des domaines tels que la science des matériaux, la biotechnologie, l’astronomie et l’astrophysique, les sciences de la Terre, la combustion et bien d’autres encore.

Les recherches menées par les astronautes à bord de la station et les expériences scientifiques installées sur sa structure extérieure ont donné lieu à de nombreuses publications dans des revues à comité de lecture. Certaines ont permis de mieux comprendre les orages, d’améliorer les procédés de cristallisation de médicaments essentiels contre le cancer, de préciser comment développer des rétines artificielles en apesanteur, d’explorer la production de fibres optiques ultrapures et d’expliquer comment séquencer l’ADN en orbite.

Vue de dessus d’un scientifique en blouse de laboratoire et portant des gants, manipulant une pipette sur un plan de travail à bord de l’ISS
L’environnement en microgravité de l’ISS en fait un cadre idéal pour une grande variété de projets de recherche scientifique.
NASA, CC BY

Au total, plus de 4 000 expériences ont été menées à bord de l’ISS, donnant lieu à plus de 4 400 publications scientifiques destinées à améliorer la vie sur Terre et à tracer la voie de futures activités d’exploration spatiale.

La station a démontré toute la valeur de la recherche conduite dans l’environnement unique des vols spatiaux – marqué par une très faible gravité, le vide, des cycles extrêmes de température et des radiations – pour faire progresser la compréhension d’une large gamme de processus physiques, chimiques et biologiques.

Maintenir une présence en orbite

Avec le retrait annoncé de la station, la NASA et ses partenaires internationaux n’abandonnent pas pour autant leur avant-poste en orbite terrestre basse. Ils cherchent au contraire des alternatives pour continuer à exploiter le potentiel de ce laboratoire de recherche unique et prolonger la présence humaine ininterrompue maintenue depuis 25 ans à quelque 402 kilomètres au-dessus de la Terre.

En décembre 2021, la NASA a annoncé trois contrats visant à soutenir le développement de stations spatiales privées et commerciales en orbite basse. Depuis plusieurs années, l’agence confie déjà le ravitaillement de l’ISS à des partenaires privés. Plus récemment, elle a adopté un dispositif similaire avec SpaceX et Boeing pour le transport d’astronautes à bord respectivement de la capsule Dragon et du vaisseau Starliner.

Un vaisseau spatial blanc de forme conique avec deux panneaux solaires rectangulaires en orbite, la Terre en arrière-plan
La capsule Dragon de SpaceX s’amarre à l’ISS.
NASA TV via AP

Fort de ces succès, la NASA a investi plus de 400 millions de dollars pour stimuler le développement de stations spatiales commerciales, avec l’espoir de les voir opérationnelles avant la mise hors service de l’ISS.

L’aube des stations spatiales commerciales

En septembre 2025, la NASA a publié un projet d’appel à propositions pour la phase 2 des partenariats concernant les stations spatiales commerciales. Les entreprises retenues recevront des financements pour réaliser les revues critiques de conception et démontrer le bon fonctionnement de stations capables d’accueillir quatre personnes en orbite pendant au moins 30 jours.

La NASA procédera ensuite à une validation et une certification formelles afin de garantir que ces stations répondent à ses normes de sécurité les plus strictes. Cela permettra ensuite à l’agence d’acheter des missions et des services à bord de ces stations sur une base commerciale – de la même manière qu’elle le fait déjà pour le transport de fret et d’équipages vers l’ISS. Reste à savoir quelles entreprises réussiront ce pari, et selon quel calendrier.

Pendant que ces stations verront le jour, les astronautes chinois continueront à vivre et à travailler à bord de leur station Tiangong, un complexe orbital habité en permanence par trois personnes, évoluant à environ 400 kilomètres au-dessus de la Terre. Si la continuité habitée de l’ISS venait à s’interrompre, la Chine et Tiangong prendraient ainsi le relais comme station spatiale habitée sans discontinuité la plus ancienne en activité. Tiangong est occupée depuis environ quatre ans.

Photos et vidéos de l’ISS permettant d’observer la Terre depuis l’orbite.

En attendant, levons les yeux

Il faudra encore plusieurs années avant que les nouvelles stations spatiales commerciales n’encerclent la Terre à environ 28 000 kilomètres par heure et avant que l’ISS ne soit désorbitée en 2030.

D’ici là, il suffit de lever les yeux pour profiter du spectacle. Lors de ses passages, l’ISS apparaît la plupart des nuits comme un point bleu-blanc éclatant, souvent l’objet le plus brillant du ciel, traçant silencieusement une courbe gracieuse à travers la voûte étoilée. Nos ancêtres n’auraient sans doute jamais imaginé qu’un jour, l’un des objets les plus lumineux du ciel nocturne serait conçu par l’esprit humain et assemblé par la main de l’homme.

The Conversation

John M. Horack a reçu des financements de recherche externes de la NASA, de Voyager Technologies et d’autres organismes liés au domaine spatial, dans le cadre de son travail de professeur à l’Université d’État de l’Ohio.

– ref. En 2030, la NASA dira adieu à la station spatiale internationale et entrera dans l’ère des stations commerciales – https://theconversation.com/en-2030-la-nasa-dira-adieu-a-la-station-spatiale-internationale-et-entrera-dans-lere-des-stations-commerciales-266506

Des pesticides dans les nuages : les dessous d’une étude inédite

Source: The Conversation – France (in French) – By Angelica Bianco, Chercheuse en Chimie de l’atmosphère, Université Clermont Auvergne (UCA)

Le puy de Dôme (1 465 mètres), où des scientifiques tâchent de mettre des nuages en bouteille pour analyser leur composition. Wirestock Creators/Shutterstock

Une équipe franco-italienne a pu analyser six échantillons d’eau de nuage prélevés au sommet du massif auvergnat du puy de Dôme à différentes saisons, entre 2023 et 2024. Les chercheurs y ont décelé 32 pesticides différents, dont plusieurs interdits en Europe depuis plus d’une décennie. Un tiers des échantillons présentaient également une concentration totale de pesticides supérieure aux taux réglementaires pour l’eau potable.

Leur travail pionnier a aussi permis d’estimer, pour la première fois, la quantité de pesticides qui se trouveraient dans l’ensemble des nuages bas et moyens de France hexagonale, soit de 6 à 139 tonnes. Retour sur cette publication inédite, avec sa première autrice.


The Conversation : Quelle est la genèse de votre recherche ?

Angelica Bianco : Avec ma collègue chimiste Pascale Besse-Hoggan, experte de l’ICCF (UCA/CNRS) en (bio)dégradation des pesticides dans les sols, nous voulions, depuis quelques années, quantifier les pesticides dans les nuages, car les pesticides sont des contaminants d’intérêt dans toutes les matrices environnementales.

Une étude récente du chercheur Ludovic Mayer et de ses collègues avait déjà rapporté la présence de pesticides dans les aérosols atmosphériques prélevés sur 29 sites en Europe, dont plusieurs en troposphère libre, soit la première couche de l’atmosphère de la Terre qui débute de un à deux kilomètres d’altitude et qui n’est que peu ou pas affectée par les émissions locales.

De plus, la présence de pesticides dans les précipitations est connue depuis longtemps, avec des travaux notables à la fin des années 1990. Nous avons donc profité de l’Observatoire du puy de Dôme, géré par l’Observatoire de physique du globe (OPGC) de Clermont-Ferrand et par le Laboratoire de météorologie physique (LaMP) de l’Université de Clermont-Ferrand (UCA) et du CNRS, pour quantifier les pesticides dans une matrice encore inexplorée jusqu’à présent : les nuages.

Techniquement, ce n’est pas la première mesure dans les nuages. En 1991, l’équipe du chercheur allemand Franz Trautner avait déjà mesuré l’atrazine, un herbicide aujourd’hui interdit qui bloque la photosynthèse de végétaux et qui était fréquemment utilisé dans les champs de maïs, dans plusieurs échantillons collectés dans un même nuage au-dessus de cultures de maïs dans les Vosges avec des concentrations allant de 24 à 260 nanogrammes par litre (ng/l), soit bien plus que la limite autorisée pour l’eau potable.

L’originalité de notre dernière étude repose sur la quantification des pesticides :

  • dans plusieurs échantillons d’eau de nuage, collectés à deux saisons différentes ;

  • avec des masses d’air d’origines différentes (différentes saisons, différentes températures et différentes origines géographiques) …

  • avec une analyse de 446 pesticides (herbicides, fongicides, insecticides, biocides) et quelques produits de dégradation ;

  • avec des limites de détection très faibles en utilisant des méthodologies certifiées (Cofrac).

Nous savions déjà qu’un nombre important de pesticides étaient présents dans les cours d’eau. Il peut donc sembler logique d’en trouver également dans les nuages, cependant, de telles recherches n’ont pas tellement été menées auparavant. Comment expliquez-vous cela ?

A. B. : Les nuages représentent la matrice environnementale la plus difficile à attraper et à échantillonner : ce n’est pas de l’eau d’un lac ou d’une rivière que l’on peut prélever aisément avec un seau et en grande quantité. Ce ne sont pas non plus des poussières ou des gaz, qui sont toujours présents dans l’atmosphère et que l’on peut récolter de façon automatique sur des filtres ou dans des ballons.

Les nuages présentent un caractère évènementiel : ils ne sont pas toujours là ! Bien sûr, il est possible de les échantillonner en avion, comme le font certains de mes collègues. Mais cette méthode est techniquement complexe parce qu’il faut absolument éviter toute contamination de l’échantillon par les moteurs de l’appareil. De plus, les nuages sont constitués de fines gouttelettes (entre 10 et 50 micromètres de diamètre), qu’il faut collecter pour avoir un échantillon liquide suffisant pour faire toutes les analyses. Actuellement, en France, seule la station du puy de Dôme, qui présente une forte occurrence nuageuse (40 % du temps) permet l’étude des nuages.

Notre dispositif n’est pas automatisé, ce qui veut dire qu’un opérateur doit être sur place pour le montage du collecteur, la collecte, le démontage et le traitement de l’échantillon. Nous utilisons un collecteur de nuage baptisé « boogie » et des protocoles très stricts de nettoyage et de collecte de l’échantillon.

3 Boogies permettant d’analyser la composition des nuages
Trois boogies permettant d’analyser la composition des nuages.
Angelica Bianco, Fourni par l’auteur

La quantité d’eau dans les nuages varie de 0,3 à 1 g/m3 d’air, ce qui signifie qu’il faut aspirer beaucoup de nuages pour avoir peu de millilitres. C’est un des points limitants de notre analyse : le volume de nuage collecté.

Nos collectes durent rarement plus de deux heures, parce que nous devons tenir compte de la dynamique atmosphérique. Il est bien plus facile d’étudier les caractéristiques d’un échantillon quand l’histoire de la masse d’air est simple, plutôt que quand il résulte de la combinaison de plusieurs masses d’air différentes. Or, plus le temps passe, plus la composition d’un nuage se complexifie, car les composés emportés dans les différentes masses d’air, influencés par des sources différentes (par exemple, marine et anthropique) se mélangent dans le même échantillon liquide. Pour éviter cela, nous limitons donc la durée de collecte à deux heures, par conséquent nos échantillons sont de faibles volumes et la quantité d’analyses que nous pouvons mener est limitée.

Mais, si je résume, le caractère novateur de notre étude, c’est que nous, chasseurs de nuages, avons la chance de travailler sur une matrice environnementale très peu explorée où tout reste à découvrir.

La doctorante Pauline Nibert explique comment il est possible de mettre « des nuages en bouteille » pour analyser leur composition.

Vous avez été, j’ai cru comprendre, les premiers surpris par les résultats constatés.

A. B. : Franchement, pour le bien de notre belle planète verte et bleue, nous espérions ne pas trouver de pesticides dans les nuages !

La première surprise a donc été la détection de ces composés dans tous les échantillons analysés, même les non suspectés, ceux qui ont une masse d’air qui a voyagé en altitude et sur l’océan Atlantique, donc a priori à une distance éloignée des terres où l’on épand des pesticides.

Nous avons donc fait plusieurs vérifications, notamment un croisement avec les mesures d’aérosols présentées par Ludovic  Mayer de l’Université Masaryk (Tchéquie) et ses collègues, et nos concentrations se sont révélées plausibles. Les concentrations observées restent cependant faibles, de l’ordre du nano au microgramme par litre.

Après discussions, nous avons décidé de calculer la masse totale de pesticides potentiellement présents dans les nuages qui survolent la France hexagonale. Pour cela, nous avons pris le parti de formuler une hypothèse importante, à savoir que la concentration mesurée dans les nuages puydomois est représentative des nuages de basse altitude présents sur l’ensemble du territoire français. C’est discutable, certes, mais probablement pas si loin de la vérité : les relecteurs de notre publication n’ont d’ailleurs jamais remis en question cette hypothèse. Nous avons ainsi évalué qu’il pourrait y avoir entre 6,4 et 139 tonnes de pesticides présents dans les nuages au-dessus de la France.

Alors, il faut savoir que les nuages contiennent beaucoup d’eau, de l’ordre du milliard de tonnes, mais, personnellement et naïvement, je ne pensais pas trouver des tonnes de pesticides ! C’est cette estimation qui a déclenché le plus de réactions et qui a fait le plus parler, en bien comme en plus critique, mais j’estime que l’essentiel, au-delà des chiffres, est la prise de conscience collective de la pollution que nous apportons dans l’environnement.

En quoi vos travaux sont-ils utiles à notre compréhension de la circulation des pesticides dans l’environnement ?

A. B. : De mon point de vue, cet article montre que la boucle est bouclée : les pesticides sont retrouvés dans l’eau des rivières, des lacs, dans les nappes phréatiques, dans la pluie et… maintenant dans les nuages. L’atmosphère est extrêmement dynamique et transporte ces composés, même s’ils sont faiblement concentrés, dans les endroits les plus reculés de notre Terre et finalement, certains lieux isolés, comme les régions polaires, qui ne devraient pas être impactés directement par la pollution par des pesticides, sont finalement exposés par ces transports longue distance.

Mais l’atmosphère et les nuages en particulier sont aussi un réacteur chimique capable de transformer ces molécules : les rayons du soleil provoquent des réactions photochimiques qui peuvent dégrader ces composés. C’est pourquoi nous retrouvons parfois dans nos échantillons des produits de transformation et non le pesticide d’origine. Il est donc aussi important de comprendre comment ces molécules se dégradent dans l’environnement.

Dans quels sens allez-vous poursuivre vos recherches à la suite de cette publication ?

A. B. : Plusieurs collègues ont témoigné d’un vif intérêt pour les résultats présentés dans cet article. En tant que chimiste, je me dis que six échantillons collectés sur un seul site ne suffisent pas à représenter la variabilité environnementale. Je pense donc que cette étude doit être étendue à un plus grand nombre d’échantillons, et si possible, prélevés sur plusieurs sites ! Malgré tout, je garde espoir de trouver de nombreux échantillons sans pesticides dans les prochains nuages que nous collecterons…


Entretien relu par Pascale Besse-Hoggan, co-autrice de l’étude, et réalisé par Gabrielle Maréchaux, journaliste Environnement, The Conversation France.

The Conversation

Angelica Bianco a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR 23-CE01-0015), de la Fédération des Recherches en Environnement (projet PONCOS), de la China Scholarship Council (CSC).

– ref. Des pesticides dans les nuages : les dessous d’une étude inédite – https://theconversation.com/des-pesticides-dans-les-nuages-les-dessous-dune-etude-inedite-266505

Le management par objectifs n’est pas une invention nazie

Source: The Conversation – France (in French) – By Aurélien Rouquet, Professeur de logistique, Neoma Business School

Alfred P. Sloan, dirigeant de General Motors dans les années 1920, a « inventé » le management par objectifs. Double Day (couverture du livre publié en 1963)

Les origines du management par objectifs sont-elles à chercher du côté des héritiers du IIIe Reich, comme le prétend l’ouvrage récent de l’historien Johann Chapoutot. Rien n’est moins sûr pour les théoriciens du management : le management par objectifs est né dans l’industrie automobile nord-américaine dès les années 1920.


De quoi le management par objectifs est-il le nom ? Pour l’historien Johann Chapoutot, auteur de Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, l’affaire serait entendue : ce mode de management moderne trouverait sa source voire son inspiration dans l’idéologie du IIIe Reich en Allemagne. Le nazisme aurait inventé un type de management « par délégation », qui se serait ensuite diffusé dans les entreprises contemporaines, sous l’influence notamment du juriste et historien allemand Reinhard Höhn. D’après l’auteur, cet ancien nazi et officier SS a formé, après la Seconde Guerre mondiale, des milliers de cadres au sein de l’Académie de Bad Harzburg (Basse-Saxe).

Que certaines formes de management actuelles soient critiquables, nul ne le contestera. Cela explique vraisemblablement le succès de cet ouvrage d’historien écoulé à 20 000 exemplaires et désormais adapté en bande dessinée. Mais qu’en est-il vraiment de ce lien affirmé, qui a été critiqué par de nombreux connaisseurs de l’histoire des sciences de gestion et du management, tels Thibault Le Texier, Marcel Guenoun, Yves Cohen ou Franck Aggeri.

Implication active des salariés

Pour commencer, revenons sur ce qu’on appelle « management (ou, direction) par objectifs ». Le management par objectifs (MPO) repose sur l’idée que la performance d’une organisation s’améliore lorsque les objectifs sont clairement définis et partagés par la hiérarchie et les collaborateurs. Concrètement, il s’agit d’établir des buts précis, mesurables et limités dans le temps, alignés à la fois sur la stratégie globale de l’entreprise et sur les responsabilités individuelles. Ce processus suppose une implication active des salariés dans la définition de leurs objectifs, afin de favoriser l’adhésion, la motivation et le sens donné à leur travail.

Au-delà de l’établissement d’objectifs, le MPO intègre un suivi régulier des résultats et un dialogue continu entre managers et collaborateurs. Ce système encourage l’autonomie dans la mise en œuvre, tout en instaurant des mécanismes d’évaluation périodiques, qui permettent d’ajuster les actions, de reconnaître les réussites et d’identifier les axes de progrès.

L’enjeu est donc double : améliorer la performance collective de l’organisation et développer les compétences individuelles, dans une logique de responsabilisation et de coopération.




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Une invention nazie ?

Dans son livre, Johann Chapoutot défend la thèse que ce type de management aurait été en quelque sorte « inventé » par les nazis. Pour cela, dans la première partie, l’historien s’attache à décrire le fonctionnement du nazisme. Spécialiste reconnu de cette période, il se montre particulièrement convaincant lorsqu’il analyse la pensée antiétatique développée par les juristes SS : rejet de l’État « judéo-romain », mise en place d’une polycratie fondée sur la concurrence entre institutions, et recours à l’arbitrage ultime du führer (dirigeant) dans une logique darwinienne. Ces analyses, denses et précises, se révèlent particulièrement stimulantes.

Mais J. Chapoutot franchit ensuite dans la suite du livre un pas risqué : il affirme que de cette conception serait née une vision du management par délégation, fondée sur la fameuse « liberté d’obéir » pour reprendre l’expression forgée par lui. Que recouvre cette idée ? Pour l’universitaire, le nazi n’est pas contraint : il est « libre » dans le choix des moyens pour atteindre des objectifs fixés d’en haut, mais il n’a aucun droit de discuter la finalité. On obéit, mais avec une marge d’initiative. Cette liberté encadrée serait, selon J. Chapoutot, l’ancêtre de notre management par objectifs.

Déjà chez General Motors

Le problème est que, comme le rappelle Yves Cohen, ce modèle n’a rien de nazi. La délégation par objectifs existait déjà depuis plusieurs années. Alfred P. Sloan l’avait mise en place chez General Motors (GM) aux États-Unis dans les années 1920, à un moment où GM devait gérer la complexité d’un conglomérat en pleine expansion. Contrairement à Ford, qui reposait alors sur une structure très centralisée, orientée autour d’un modèle unique (la Ford T) et d’un contrôle direct exercé depuis le sommet, GM fit le choix d’une organisation décentralisée. Chaque division bénéficiait d’une autonomie significative dans ses décisions, mais devait rendre compte de ses performances à travers des objectifs chiffrés, principalement financiers. Ce dispositif permettait de combiner la souplesse et l’adaptation locales avec un contrôle global exercé par le siège.

Dans les années 1940, Peter Drucker étudie les pratiques de GM. Après avoir mis en évidence la structure décentralisée de l’entreprise dans Concept of the Corporation (1946), il théorise le management par objectifs en 1954 dans un autre ouvrage qui aura une forte influence : The Practice of Management. Cet ouvrage qui deviendra un best-seller mondial, a été publié bien avant que l’Académie de Bad Harzburg ne voie le jour et que Reinhard Höhn publie ses ouvrages – ouvrages, dont la renommée ne dépassera jamais l’Allemagne puisque, comme le rappelle Thibault Le Texier, ils ne seront jamais traduits en français ou en anglais. Ainsi, ce que Chapoutot présente comme une invention nazie est en réalité une idée qui était déjà théorisée depuis quelques années à partir des pratiques américaines, et largement popularisée par Peter Drucker. Bref, le management par objectifs vient de Detroit, pas de Berlin.

Il est d’autant plus surprenant que Chapoutot se laisse aller à une telle thèse que depuis des décennies, et à la suite de l’historien Alfred Chandler et de son ouvrage sur la Main visible des managers (1977), de multiples travaux historiques ont été menés sur l’essor des entreprises et du management. Les faits présentés ici sont par conséquent très largement connus par une large communauté de chercheurs qui publient dans d’excellents journaux. Citons en France la revue Entreprise & Histoire, et, à l’international, Business History.

Bad Harzburg n’est pas Harvard

Deuxième pilier de la thèse de Johann Chapoutot : Reinhard Höhn, ancien SS devenu directeur de l’Académie de Bad Harzburg, aurait diffusé la « liberté d’obéir » auprès de centaines de milliers de cadres, influençant ainsi le management contemporain. Là encore, la démonstration ne convainc pas. Certes, 600 000 cadres allemands sont passés par Bad Harzburg en cinquante ans. Mais cette institution n’a jamais eu le poids intellectuel de l’École des hautes études commerciales (HEC) de Paris, ni celui de Harvard, ni celui des plus prestigieuses institutions allemandes que sont, par exemple, Mannheim Business School, ou WHU–Otto-Beisheim School of Management. Pas de recherche internationale ni de publications scientifiques reconnues qui en sont issues, encore moins de rayonnement mondial.

Bad Harzburg n’est ainsi aucunement un centre influent de la pensée managériale et, contrairement à la pensée de Peter Drucker dont l’ouvrage est, à la date, où j’écris ces lignes, cité selon Google scholar par 21 608 autres textes, les ouvrages de Höhn ne sont aucunement cités par les grands théoriciens du management. Comme l’a souligné Thibault Le Texier, J. Chapoutot ne montre pas, par ailleurs, combien d’entreprises ont appliqué ses méthodes ni si elles ont eu le moindre impact hors d’Allemagne. Bref, Höhn n’est clairement pas Drucker : c’est un ancien nazi recyclé, dont l’influence est restée locale, limitée à un cercle étroit d’entreprises de la République fédérale d’Allemagne d’alors.

France Culture, 2021.

Assimiler le management au nazisme est une reductio ad Hitlerum, en aucun cas une thèse démontrée. Certes, le management moderne mérite d’être critiqué : culte de la performance, absurdité des indicateurs, prolifération des « bullshit jobs ». Mais pour comprendre ces dérives, nul besoin de convoquer Hitler, mieux vaut lire les spécialistes du champ des critical management studies. Le management que nous connaissons n’est pas le produit du nazisme. Cette manière de diriger et d’organiser le travail est bien plus le produit du capitalisme industriel, de l’Amérique des années 1920 et des business schools d’après-guerre.

The Conversation

Aurélien Rouquet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le management par objectifs n’est pas une invention nazie – https://theconversation.com/le-management-par-objectifs-nest-pas-une-invention-nazie-265633