Pour réduire le stress parental, faut-il sortir du modèle de la famille nucléaire ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Elizabeth Sharda, Associate Professor of Social Work, Hope College

« Il faut tout un village pour élever un enfant. » Pour mieux jongler entre vie familiale et vie professionnelle et gérer le stress parental au quotidien, ne faudrait-il pas prendre plus au sérieux ce proverbe ? L’idéal de la famille nucléaire est récent, nous dit l’anthropologie, et l’inscription dans un vaste réseau social est un facteur de résilience.


Je termine ma journée de travail et je rentre chez moi, en m’arrêtant rapidement pour acheter le matériel dont mon collégien de fils a besoin pour un projet à rendre cette semaine ainsi que les ingrédients nécessaires à un dîner rapide.

Arrivée à la maison, je consulte le site de l’école de ma fille et découvre qu’elle a oublié de rendre un devoir. Lorsque je lui en parle, elle pique une petite crise. Je mobilise toute mon énergie pour l’aider à se calmer et à résoudre le problème. Mon mari rentre à la maison avec notre fils aîné, qui est découragé par un petit incident lors de l’entraînement de football au lycée. Nous devrons nous occuper de cela plus tard.

Autour de la table, nous réalisons que les deux enfants ont des entraînements sportifs jeudi, à deux bords opposés de la ville, au même moment qu’une réunion obligatoire des parents d’élèves. Et maintenant, c’est moi qui suis au bord de la crise de nerfs.

Ce soir-là, je ne suis pas en train de traverser une situation exceptionnelle ou particulièrement catastrophique. Des scènes comme celle-ci, il s’en déroule tous les soirs dans l’intimité des foyers. D’ailleurs, ma famille est privilégiée en ce qu’elle bénéficie d’un certain nombre d’appuis que d’autres n’ont pas.

Pourquoi est-ce, malgré tout, si difficile ?

Pendant longtemps, j’ai eu honte d’être dépassée par mon rôle de parent. Comment les autres s’y prennent-ils pour paraître tout gérer si facilement ? Bien sûr, les témoignages mis en avant sur les réseaux sociaux ne faisaient qu’alimenter ce jeu de comparaison. J’avais souvent l’impression d’être à la traîne, de passer à côté d’une astuce que les autres avaient trouvée pour ne pas se sentir constamment épuisés.

En réalité, je suis loin d’être la seule à ressentir ce que les sociologues appellent le « stress parental ». Défini comme la réaction psychologique négative à un décalage entre les exigences parentales et les ressources disponibles, ce stress s’est de plus en plus répandu au cours des cinq dernières décennies, avec des répercussions non négligeables : les parents qui le subissent à un niveau élevé voient leur santé mentale se détériorer et se sentent moins proches de leurs enfants.

J’ai commencé à m’intéresser au stress parental et au bien-être lorsque, plusieurs années après être devenue mère, j’ai quitté mon emploi d’assistante sociale pour m’inscrire en doctorat. J’ai alors appris quelque chose qui a complètement changé ma perspective : les parents d’aujourd’hui sont soumis à un niveau de stress très élevé parce que, traditionnellement, les gens n’ont jamais élevé leurs enfants seuls. Et pourtant, nous sommes plus isolés que jamais.

C’est là que j’ai eu le déclic. Les parents n’ont pas besoin d’en faire plus ou de redoubler d’efforts. Ce dont nous avons besoin, c’est de créer plus de liens sociaux. Nous n’avons pas besoin de nouveaux articles sur les réseaux intitulés « Les trois meilleures façons d’organiser votre famille ». Nous avons besoin d’un changement de paradigme.

Le mythe de l’autonomie familiale

Tout au long de l’histoire humaine, les gens ont principalement vécu dans des structures multigénérationnelles et multifamiliales. Par nécessité, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs comptaient sur les membres de leur clan pour subvenir aux besoins de leur famille, y compris l’éducation des enfants. Des recherches menées au fil du temps et dans différentes cultures suggèrent que les parents sont psychologiquement prédisposés à élever leurs enfants au sein d’une communauté, et non dans des cellules familiales nucléaires isolées.

Les anthropologues utilisent le terme d’« alloparents » – dérivé du grec « αλλο », qui signifie « autre » – pour désigner ces adultes qui épaulent les parents dans l’éducation des enfants.

Des recherches suggèrent que cette alloparentalité contribue au bien-être des enfants, et même à leur survie, dans les populations où le taux de mortalité infantile est élevé. Une étude réalisée en 2021 sur une population vivant de la cueillette aux Philippines a révélé que les alloparents ne fournissaient pas moins des trois quarts des soins aux nourrissons et une proportion encore plus importante des soins aux enfants âgés de 2 à 6 ans.

À l’opposé, l’idéal de la famille nucléaire est extrêmement récent. Il s’est développé avec l’industrialisation, atteignant son apogée dans les années 1950 et 1960. Malgré des changements importants dans la structure familiale – tels que l’augmentation du nombre de familles monoparentales – depuis cette période, le modèle de la famille nucléaire autonome persiste.

Et pourtant, le soutien aux autres est un facteur clé de la résilience familiale. Le dicton bien connu « Il faut tout un village pour élever un enfant » est en fait corroboré par des recherches sur le soutien social auprès des parents en général ainsi que par celles menées auprès d’enfants ayant des besoins particuliers.

Un « village » pour élever un enfant

Le soutien social, souvent considéré comme un phénomène unique, est en réalité un ensemble d’actions, chacune ayant sa propre fonction. Les sociologues distinguent au moins trois types de soutien :

  • matériel : ressources ou aide matérielles ou financières ;

  • émotionnel : expressions d’attention, d’empathie et d’amour ;

  • informationnel : fourniture d’informations, de conseils ou d’orientations.

Les différents défis liés à l’éducation des enfants nécessitent différents types de soutien. Lorsque mon mari et moi avons réalisé que nous avions trois engagements le même soir, nous n’avions pas besoin de conseils pour gérer le calendrier familial, mais plutôt de quelqu’un pour emmener notre enfant à son entraînement. C’est ce qu’on appelle un soutien concret. Lorsque ma préadolescente piquait une crise à cause de ses devoirs, je n’avais pas besoin que quelqu’un nous aide à préparer le dîner ; j’avais besoin de mobiliser ce que j’avais appris dans un livre sur l’éducation des adolescentes : c’est ce qu’on appelle un soutien informationnel.

Pour s’éloigner du mythe de l’autonomie familiale et revenir à un idéal de prise en charge collective, il faudrait un changement de paradigme à tous les niveaux. Des stratégies systémiques telles que l’accès à des soins de santé mentale de haute qualité, l’extension de programmes qui soutiennent les parents et les aidants, et l’investissement dans des infrastructures sociales comme les bibliothèques publiques et les parcs pourraient contribuer à réduire ce stress parental qui est un réel problème de santé publique.

Changer de modèle et demander de l’aide

Le stress parental n’est pas un problème qui peut être repose seulement sur les personnes qui en souffrent. Mais voici déjà cinq façons dont vous pouvez commencer à évoluer vers un autre modèle.

Faites le point sur votre réseau. Évaluez non seulement le nombre de personnes qui peuvent vous aider, mais aussi le type de soutien qu’elles vous apportent. Avez-vous beaucoup de personnes à qui parler, mais personne pour vous aider dans la préparation des repas ou pour conduire votre enfant à une activité ? Identifiez les lacunes de votre réseau et réfléchissez aux possibilités de l’étoffer.

De petits pas pour commencer. Présentez-vous à votre voisin retraité. Asseyez-vous à côté d’un autre parent lors d’un événement sportif. Discutez avec la baby-sitter que vous voyez régulièrement au parc. Les relations de soutien ne se créent pas toutes seules, elles se développent.

Offrez votre aide aux autres. Bien que cela semble contre-intuitif, les personnes qui apportent leur soutien aux autres bénéficient d’un plus grand bien-être et même d’une plus grande longévité que celles qui ne le font pas. Aider les autres crée également des opportunités de réciprocité. Ceux que vous aidez seront peut-être plus enclins à vous rendre la pareille à l’avenir.

Normalisez le fait de demander de l’aide et d’accepter qu’on vous en propose. Pour beaucoup de gens, demander de l’aide est difficile. Cela nécessite de ne plus s’abriter derrière une image de façade et de laisser les autres entrer dans votre vie. Cependant, les gens sont souvent plus disposés à apporter de l’aide qu’on ne le pense. De plus, permettre aux autres de vous aider leur donne la permission d’exprimer leurs propres besoins à l’avenir.

Réfléchissez à vos attentes en matière de garde d’enfants. La manière dont les autres s’occupent de vos enfants peut ne pas correspondre entièrement à la vôtre. Afin de voir comment élargir votre réseau d’« alloparents », réfléchissez aux pratiques non négociables pour votre famille, telles que la limitation du temps passé devant les écrans, et à celles sur lesquelles vous pouvez faire des concessions, comme manger des légumes à chaque repas.

Aucune de ces suggestions n’est facile à mettre en œuvre. Cela demande du temps et du courage. Dans notre société caractérisée par un individualisme farouche, élever ses enfants dans une optique plus collective est tout simplement anticonformiste.

Mais cela correspond peut-être davantage à la manière dont nous, êtres humains, avons élevé nos enfants au cours des millénaires.

The Conversation

Elizabeth Sharda a reçu un financement de recherche du Andrew W. Mellon Foundation Faculty Development Fund. Elle siège au conseil d’administration de Michigan Fosters, une organisation à but non lucratif qui se consacre à soutenir les familles impliquées dans le système de protection de l’enfance.

– ref. Pour réduire le stress parental, faut-il sortir du modèle de la famille nucléaire ? – https://theconversation.com/pour-reduire-le-stress-parental-faut-il-sortir-du-modele-de-la-famille-nucleaire-265254

Aider les aidants à nommer ce qu’ils vivent : une recherche participative originale avec des linguistes

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Pugniere-Saavedra, Maître de conférences en sciences du langage, Université Bretagne Sud (UBS)

Convoquer la linguistique pour évoquer sa fonction d’aidante ou d’aidant – sa place auprès du proche qu’on accompagne, la façon dont on nomme la maladie qui l’affecte, les liens qui nous unissent… –, c’est l’objet d’une recherche participative originale menée par des linguistes auprès d’aidantes de malades d’Alzheimer.


Un projet de recherche émerge parfois à la suite de conversations informelles, de concours de circonstances, de besoins pratiques, de questions ou de problèmes non résolus qui nous tiennent à cœur.

Tel a été le cas d’une recherche sur les aidants de malades diagnostiqués Alzheimer menée par une équipe de linguistes qui, par ce projet, sortent de leurs sujets de prédilection (étudier la langue en elle-même et pour elle-même) pour faire un pas de côté vers des problématiques démographiques et sociales sensibles qui questionnent la prise en charge et la fin de vie.

Près de 9,3 millions d’aidants en France

Au regard du vieillissement de la population, une place de plus en plus grande sera nécessairement accordée au proche aidant pour assurer les activités de la vie quotidienne.

En France, 9,3 millions de personnes déclarent apporter une aide régulière à un proche en situation de handicap ou de perte d’autonomie. Un Français adulte sur six, mais aussi un mineur sur vingt, est concerné (chiffres 2023 de la Drees pour l’année 2021).

Et, selon les projections, en 2030, on comptera 1 Français sur 5 qui accompagnera son proche en situation de dépendance, en raison de son âge, d’une maladie ou d’un handicap. L’aide la plus fréquemment déclarée est le soutien moral, suivi par l’aide dans les actes de la vie quotidienne et enfin l’aide financière.

Quelques chiffres clés pour comprendre qui sont les aidants (Source: Drees, février 2023.)

  • 8,8 millions d’adultes et 0,5 million de mineurs âgés de 5 ans, ou plus, peuvent être qualifiés de proches aidants ;
  • Entre 55 et 65 ans, près d’une personne sur quatre se déclare proche aidant ;
  • Les femmes sont surreprésentées (jusqu’à l’âge de 75 ans) : parmi les adultes, elles sont 56 % à se déclarant proches aidantes.

De la sociologie de la santé à la linguistique

Ce champ de recherche est très majoritairement occupé par la sociologie de la santé pour étudier, par exemple, les questions du partage des tâches à travers le genre, les relations entre le malade, le médecin et l’aidant, etc., les aidants devenant ainsi des acteurs du « soin négocié », ainsi que par les psycho-sociologues qui pensent l’aidance à travers des notions telles que l’épuisement, le fardeau, le burn-out…

Trois faits nous ont convaincus que les linguistes avaient toute leur légitimité pour travailler sur cette problématique :

  • les aidantes et aidants sont exposés à un certain nombre de risques (surmortalité dans les années qui suivent le début de la maladie de leur proche, décès avant leurs aidés…) ;

  • l’aidante ou l’aidant familial assure un travail conséquent, parfois même davantage que ne le ferait une ou un aidant professionnel ;

  • l’aidante ou l’aidant peut concilier activité professionnelle et aide du proche plusieurs heures par jour. Au-delà de deux à trois heures, l’aidante ou l’aidant peut être amené à modifier son organisation personnelle et professionnelle pour passer davantage de temps avec sa ou son proche dépendant.

En tant que linguistes, nous avons souhaité saisir la manière dont les aidants se reconnaissent (ou non) derrière cette désignation, la manière dont ils nomment (ou non) la maladie, les procédés qu’ils mobilisent pour contourner par exemple le terme Alzheimer qui charrie des représentations négatives quand ils accompagnent des proches atteints de cette maladie, les injonctions dont ils font l’objet dans l’espace médiatique, institutionnel, assurantiel…

D’une recherche diachronique à une recherche participative

Méthodologiquement, cette recherche initiée en 2017 consistait à faire des entretiens d’une heure trente tous les six mois pour répondre aux questions de recherche. Nous avons ainsi été amenés à évoquer les situations familiales intimes, certains non-dits entre parents et enfants ou entre conjoints, la maladie et les conséquences qu’elle a causées dans la systémique familiale. Chaque entretien consistait à revenir sur ces points mais également à parler des faits marquants qui se sont produits depuis le dernier entretien.

Peu à peu, des liens de proximité se sont tissés entre le chercheur et l’aidant. Les aidants mettaient le rendez-vous à leur agenda et nous rappelaient quand nous dépassions le délai prévu. Une relation de confiance s’est tissée et les aidants nous ont alors donné accès aux outils qu’ils ont confectionnés pour optimiser leur quotidien et celui de leur proche :

  • agenda où l’aidant consigne à la fois les rendez-vous médicaux, le passage d’aide à domicile, la livraison des repas… mais aussi ses états d’âme, sa charge mentale, les faits marquants de sa journée, ses émotions ;

  • photos et films de famille à Noël où l’on constate, année après année, les effets de l’accélération de la maladie ;

  • différents dispositifs tels que des Post-its de couleurs différentes pour distinguer, dans le réfrigérateur, ce qui doit être consommé au petit-déjeuner, au déjeuner ou au dîner ; pour distinguer les vêtements d’été, d’hiver ou de mi-saison…

  • accès aux conversations sur le groupe WhatsApp de l’aidante qui informe son entourage des signes montrant l’accélération de la maladie de son conjoint.

Face à cette demande croissante de participation à la recherche (en creux dans le discours de certains aidants, et explicite pour d’autres), nous avons fait évoluer le protocole en demandant à un photographe professionnel de travailler avec nous pour capturer, avec la photo ou la vidéo, certains moments de l’aidance et participer ainsi au renouvellement de l’iconographie du grand âge et de l’accompagnement.

Tous ont accepté la démarche et ont permis au professionnel de photographier une part de leur intimité qui a été importante dans leur parcours d’aidant (un objet cher au malade, une pièce de la maison, un dispositif créé par l’aidant, un espace dans le jardin…).

Au-delà de ces prises de vue, d’autres aidants nous ont proposé de modéliser leur expérience, via une carte mentale, qui jalonne les faits marquants de la famille sur une durée de près de dix ans (de 2014 à 2023).

Infographie – États d’âme d’un long parcours d’aidantes

Ce que raconte l’infographie

– De 2014 à 2021 : il s’agit de la confrontation des sœurs (aidantes) de leur mère (aidée) au corps médical avec des discours et émotions (parfois) contradictoires. Elles prennent alors conscience qu’elles deviennent aidantes ;

– Décembre 2021 : entrée en Ehpad de leur mère avec le sentiment de déresponsabilisation alors qu’elles ont une habilitation familiale ;

– Décembre 2023 : l’état de santé de leur mère s’aggrave et remise en cause de certains actes de la prise en charge.

Une approche singulière ?

Rappelons qu’une recherche participative, selon le rapport Houllier, est définie comme « les formes de production de connaissances scientifiques auxquelles des acteurs non scientifiques-professionnels, qu’il s’agisse d’individus ou de groupes, participent de façon active et délibérée ».

Les aidantes ont expliqué leur cheminement pour arriver à ce niveau de modélisation.

Décryptage de l’infographie

« On avait noté sur notre agenda des moments de travail, deux dates je crois au moins un mois avant notre rendez-vous et on a surtout travaillé la veille au soir et l’après-midi avant votre arrivée, et quand on a posé ces mots, on a pensé qu’il y avait nécessité d’utiliser des polices et des couleurs différentes. Par exemple, tout ce qui est médical est encadré. » […]

« Quand on a matérialisé des relations par des flèches, c’est qu’on pensait à quelqu’un en particulier, il y avait donc ces émotions positives ou négatives qui apparaissaient, elles sortent du cœur […] donc tous les métiers, on les a rencontrés, expérimentés et puis derrière, on a des gens, des visages. » […]

« Dans le premier graphe, on était dans la découverte de beaucoup de choses qu’on a dû mettre en place, apprendre, comprendre. Aujourd’hui, on est plus dans une routine, dans quelque chose qui s’est installé et on découvre comme dans plein de sujets qu’il faut tout le temps remettre son énergie sur l’ouvrage, tout le temps être vigilant, patient. »

Cette recherche participative a permis de visibiliser les aidants et leur a donné la possibilité, dans une démarche introspective, de réfléchir à ce qu’ils font au quotidien.

D’ailleurs, les sœurs aidantes à l’origine de l’infographie nous ont rapporté :

« Ça nous a ouvert aussi les yeux sur pas mal de choses et d’avoir fait ce bilan dans un sens, ça permet de finir une première étape, de mesurer tout ce qu’on avait parcouru et même si on le savait, c’était bien de repenser à tout cela, on l’aurait sans doute pas fait si vous nous aviez pas demandé de le faire. »

Et pour la linguistique, ce projet montre combien il est enrichissant de travailler sur le rapport entre langage et problématique du vieillissement et de la dépendance.

The Conversation

Cette recherche a bénéficié de l’aide de la CNSA dans le cadre de l’appel à projets « Handicap et perte d’autonomie – session 10 » lancé par l’iresp/Inserm.

– ref. Aider les aidants à nommer ce qu’ils vivent : une recherche participative originale avec des linguistes – https://theconversation.com/aider-les-aidants-a-nommer-ce-quils-vivent-une-recherche-participative-originale-avec-des-linguistes-266434

Les baleines du Bitcoin : quand les géants financiers font onduler le marché des crytomonnaies

Source: The Conversation – in French – By Jean-Marc Figuet, Professeur d’économie, Université de Bordeaux

Les « baleines », ces individus ou entités détenant de grandes quantités de cryptomonnaie, ont une influence considérable sur ces nouveaux marchés financiers. Que recouvre cette terminologie ? Quel est concrètement leur impact ?


Le 4 juillet 2025, une onde de choc a traversé l’océan des cryptomonnaies. Une baleine dormante, inactive sur le marché depuis 2011, a déplacé 80 000 bitcoins (BTC), soit près de 8,6 milliards de dollars au cours du jour.

Le réveil de cette baleine a provoqué une alerte de marché (whale alert) impliquant une baisse du bitcoin de 2 % et une augmentation passagère de la volatilité. Surtout, cette opération rare nous rappelle comment le comportement d’une poignée d’investisseurs puissants est susceptible de faire trembler un marché.

Que recouvre cette terminologie de « baleine » ? Et quelle est leur influence sur le prix du bitcoin ?

Chaîne alimentaire du bitcoin

Le vocabulaire marin s’est imposé très tôt dans le lexique des cryptomonnaies.

Le premier maillon de la chaîne est constitué par les shrimps (crevettes) qui sont souvent de petits épargnants. Ces épargnants détenant moins d’un bitcoin représentent une base de plus en plus large d’adoption.

Le dernier maillon est constitué par les whales (baleines), c’est-à-dire des investisseurs possédant un portefeuille d’au moins 100 BTC. Parmi elles, les baleines à bosse (humpback whales) détiennent des portefeuilles d’au moins 5 000 BTC.

Entre ces deux maillons extrêmes se trouvent les crabs, de 1 à 10 BTC, les fish, de 10 à 100 BTC et les sharks, de 100 à 1 000 BTC.

Les espèces des baleines

Les baleines ne constituent pas un bloc homogène. Elles comportent plusieurs espèces dont l’histoire, les motivations et l’impact sur le marché diffèrent fortement.

Baleine historique

Les baleines historiques sont les mineurs et investisseurs précoces qui ont accumulé des milliers de BTC dès les premières années d’émission, parfois à des coûts dérisoires. Leur identité et leur histoire sont connues dans la communauté, car leurs adresses sont liées au minage des premiers blocs de la blockchain, ou aux débuts de certaines plates-formes pionnières – Mt. Gox, Bitstamp, Kraken, Bitfinex.

L’exemple le plus emblématique est celui de Satoshi Nakamoto, le créateur anonyme du BTC. Il aurait miné environ 1,1 million de BTC entre 2009 et 2010. Ses adresses restent inactives à ce jour.

Nombre de ces portefeuilles sont restés inactifs (cold wallets) pendant plus d’une décennie. Lorsqu’un mouvement est enregistré, l’effet psychologique est immense, car ces portefeuilles sont perçus comme des réserves stratégiques pouvant peser massivement sur l’offre.

Baleine dormante

Les baleines dormantes sont des adresses qui n’ont pas bougé depuis de nombreuses années. Ces adresses anonymes peuvent appartenir à des investisseurs oubliés, à des clés privées perdues, ou à des acteurs qui choisissent de ne rien faire.

Elles constituent une sorte de réserve silencieuse du marché. Lorsqu’elles s’activent, comme récemment, l’incertitude domine. Ces bitcoins vont-ils être vendus, ou simplement déplacés pour sécurisation ? Leur réapparition alimente les spéculations et accroît la volatilité.

Baleine institutionnelle

Les baleines institutionnelles apparaissent autour de 2020, car une partie des liquidités injectées par les banques centrales en quantitative easing (planche à billets) s’est orientée vers les actifs alternatifs, dont le bitcoin. Ces baleines regroupent aujourd’hui les fonds spécialisés et ETF (Grayscale, BlackRock, Fidelity, Ark Invest…), les trésoreries d’entreprises (MicroStrategy, Tesla…), ainsi que des banques et gestionnaires d’actifs.

Ces baleines agissent souvent selon une logique financière de long terme, dans une optique de diversification des portefeuilles et de couverture contre l’inflation, en misant sur la rareté programmée du bitcoin. Leur influence tient autant à leurs mouvements qu’à leur rôle symbolique.

L’achat massif de MicroStrategy en 2020 (plus de 21 000 BTC inscrits au bilan) ou, plus récemment, le lancement de l’ETF Bitcoin spot de BlackRock en janvier 2024, devenu en quelques mois le plus important fonds indiciel sur le bitcoin – 70 milliards d’euros d’actifs sous gestion –, ont marqué des tournants. Chaque opération de ce type crédibilise davantage le bitcoin aux yeux du marché.

Plateforme d’échange baleine

Les plates-formes d’échange (Binance, Coinbase, Kraken, Bitfinex…) peuvent être qualifiées de baleines par défaut, car elles gèrent des centaines de milliers de BTC dans des wallets consolidés. Ces derniers représentent les dépôts de leurs millions de clients. Elles n’investissent pas pour elles-mêmes.

Leurs soldes fluctuent en fonction des achats et des ventes des clients. Des transferts massifs, depuis ou vers ces adresses, sont scrutés, car ils donnent des signaux sur la direction haussière ou baissière du marché.

Effet Moby Dick

Le bitcoin (BTC) est un actif rare, plafonné à 21 millions d’unités. Cette rareté programmée implique que tout mouvement d’ampleur peut déséquilibrer le marché. Quand les baleines achètent le bitcoin, elles réduisent la liquidité et raréfient l’offre. La demande restant forte, le prix a alors tendance à augmenter.




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La littérature confirme que les mouvements des grandes adresses influencent fortement la dynamique des prix. L’impact d’exécution d’un ordre croît en fonction de sa taille. Un transfert massif modifie le prix de manière significative, même s’il ne correspond pas à une vente effective. Un choc de liquidité lié aux baleines, ou effet Moby Dick, se transmet au reste du marché cryptomonnaies dans les 6 à 24 heures, provoquant à la fois une baisse des prix et une hausse de la volatilité.

En dehors des opérations d’achat et de vente, un simple transfert par une baleine, comme celui du 4 juillet, a un effet psychologique sur le marché. Toute whale alert provoque un vague de panique ou de spéculation chez les investisseurs de taille plus modeste, qui pensent les baleines mieux informées sur l’évolution future du prix.

Influence en déclin

Les données de marchés indiquent l’érosion de l’influence des baleines. En 2012, moins de 2 000 adresses contrôlaient environ 51 % des bitcoins en circulation. En 2021, les 100 premières adresses détenaient près de 13,5 % de l’offre totale.

Là où, dans la première décennie du Bitcoin, quelques dizaines d’adresses pouvaient influencer directement le prix, la détention devient plus diffuse avec la montée en puissance des autres classes d’investisseurs – fish, sharks, crabs, shrimps. Cette dispersion progressive rend la microstructure du marché plus concurrentiel. Les baleines conservent un rôle majeur, mais elles doivent partager leur influence avec un éventail d’investisseurs beaucoup plus large.

Les baleines restent des acteurs majeurs du marché du bitcoin, capables de déclencher en quelques heures des secousses visibles sur le prix et la volatilité. Mais leur pouvoir n’est plus absolu. La détention se disperse et les marchés dérivés élargissent la base des acteurs influents. L’océan du bitcoin devient ainsi plus concurrentiel, même si les baleines ont encore la capacité de déclencher des vagues soudaines.

The Conversation

Jean-Marc Figuet a reçu des financements publics.

– ref. Les baleines du Bitcoin : quand les géants financiers font onduler le marché des crytomonnaies – https://theconversation.com/les-baleines-du-bitcoin-quand-les-geants-financiers-font-onduler-le-marche-des-crytomonnaies-264708

L’opéra au Moyen-Orient, vitrine culturelle et outil de soft power

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Lamantia, Docteur en géographie et maître de conférences, UCLy (Lyon Catholic University)

_Zarqa Al Yamama_, le premier grand opéra produit par l’Arabie Saoudite, en avril 2024, à Riyad. Saudi Theatre and Performing Arts Commission

L’opéra, forme artistique et architecturale d’origine européenne, s’est diffusé au Moyen-Orient à partir du XIXe siècle, comme signe de modernité importée, avant de devenir un symbole culturel réinventé et un instrument de rayonnement international. Ce glissement d’un modèle occidental à une acclimatation locale s’opère selon les pays et les initiatives de leurs dirigeants alors que l’opéra, initialement perçu comme un art exogène, se mue progressivement en objet identitaire et diplomatique.


En Égypte, l’Opéra du Caire – plus ancienne implantation lyrique en Afrique et au Moyen-Orient – est inauguré en 1869 avec Rigoletto à l’occasion de l’ouverture du canal de Suez, tandis que, deux ans plus tard, Aïda est commandée à Verdi sur un sujet inspiré de l’Antiquité égyptienne.

Ces deux événements montrent à la fois le désir pour l’Égypte d’accéder à la modernité occidentale et l’influence que peut représenter la culture orientale pour les compositeurs européens. L’incendie de 1971 met un terme à cette aventure jusqu’à la construction dans un style islamique du Nouvel Opéra du Caire en 1988, grâce à un financement offert par le gouvernement japonais.

À partir des années 2010, des initiatives comme Balcony Opera permettent des actions « hors les murs » et mêlant répertoires arabes et occidentaux. Le rayonnement contemporain de chanteurs, comme Farrah El Dibany, alternant œuvres européennes et adaptations en arabe, illustre un va-et-vient entre traditions locales et programmation internationale standardisée.

Ce n’est pas le cas de l’Iran qui offre l’image d’une modernité lyrique interrompue. Depuis la fin du XIXe siècle, la formation d’une scène théâtrale moderne, nourrie des traductions de Molière mais aussi d’influences russes et caucasiennes, s’institutionnalise progressivement jusqu’à l’âge d’or des années 1960–1970 avec la Tehran Opera Company et l’inauguration du Vahdat Hall en 1967. La Révolution islamique de 1979 entraîne l’arrêt des activités lyriques. Depuis 2013, une renaissance partielle semble se dessiner sous la forme d’adaptations en persan d’œuvres importées, témoignant d’une résilience artistique.

Dans le cas d’Israël, l’histoire du lyrique se conjugue avec la construction culturelle nationale comme le montre la programmation, en 1923, de la Traviata, chantée en hébreu à Tel-Aviv, sous l’impulsion du chef d’orchestre et musicologue Mordecai Golinkin. La compagnie Israel Opera fonctionnera par la suite, de 1945 à 1984, avant que le New Israeli Opera s’installe en 1994 dans le Tel-Aviv Performing Arts Center.

La programmation mélange un répertoire international, mais aussi des œuvres abordant des thématiques juives et bibliques commandées à des compositeurs israéliens. Des productions comme The Passenger en 2012, dont l’histoire évoque l’Holocauste, inscrivent la mémoire et l’identité au cœur de l’activité lyrique locale associée à des politiques de médiation menée par Children Opera Hours, Magical Sounds.

Des opéras symboles de pouvoir

La vague d’intérêt pour l’art lyrique qui a touché les pays du Golfe procède d’une autre logique, où l’opéra devient un dispositif de soft power, d’attractivité touristique et d’urbanisme. À Mascate (capitale d’Oman), l’Opéra Royal inauguré en 2011 couronne une stratégie initiée par le sultan Qabous, dès les années 1980, avec la création d’un orchestre symphonique national. Inséré dans un ensemble de 80 000 mètres carrés, incluant jardins, hall d’exposition, galerie d’exposition d’instruments de musique et espaces commerciaux, le site déploie une programmation éclectique qui associe répertoires occidentaux, créations arabes et musiques du monde en coproduction avec de grandes maisons européennes.

À Dubaï, l’ouverture en 2016 d’une salle modulable de 2 000 places, conçue par Janus Rostock, en forme de boutre (un voilier arabe) et implantée dans le quartier Downtown, associe une forte identité architecturale à une flexibilité d’usage. Elle joue aussi le rôle de locomotive pour l’hôtellerie, les commerces et le tourisme événementiel. Cette même logique opère au Qatar ou au Koweit. L’ambition de s’inscrire comme capitale culturelle s’y exprime à travers l’accueil de productions et d’orchestres internationaux.

De son côté, l’Arabie saoudite incarne une accélération singulière de la structuration de son territoire lyrique. Longtemps imperméable à l’opéra du fait de restrictions de nature religieuse (présence de femmes et musique occidentale non autorisées), le royaume s’y ouvre progressivement à partir des années 2010 avant de créer, en 2020, la Theater and Performing Arts Commission dans le cadre de Vision 2030. Son objectif est d’ouvrir le royaume à la modernité en renforçant notamment l’offre destinée aux touristes et aux hommes d’affaires.

En avril 2024, la création de Zarqa Al Yamama, premier grand opéra national de langue arabe, marque une étape symbolique avec le recours à un livret du poète et dramaturge saoudien Saleh Zamanan.

L’intrigue se déroule dans une Arabie préislamique et raconte l’histoire d’une femme extralucide pressentant une attaque d’ennemis, dont la tribu ignore les avertissements. Présentée au Centre culturel Roi Fahd, elle a montré la nécessité de bâtir des équipements spécifiquement conçues pour l’acoustique lyrique, la sonorisation de l’œuvre, riche d’influences musicales arabes, s’étant avérée indispensable dans cette salle de 2 700 places. Le territoire lyrique saoudien s’est progressivement enrichi d’un festival d’opéra, de programmes de collaboration internationale avec la programmation d’œuvres occidentales à Riyad et à Al-Ula tandis que des projets de nouveaux bâtiments sont envisagés à Riyad, à Djeddah ou à Diriyah.

Dans d’autres pays du golfe, la diplomatie culturelle et la patrimonialisation jouent un rôle structurant même sans maison d’opéra. Ainsi, la Jordanie a instauré le premier festival d’opéra du monde arabe à Amman, associant des artistes jordaniens à des partenaires italiens et projetant des créations à Pétra, croisant langues arabe, anglaise et nabatéenne.

Au Liban, le Festival international de Baalbek, fondé en 1956, a produit intégralement en 2025 et pour la première fois une œuvre (Carmen) alors que se profile un projet d’opéra national à Dbayeh, d’abord envisagé avec un soutien omanais puis porté par la Chine. Au-delà des infrastructures, deux figures emblématiques, Fairuz (âgée de 89 ans) et Sabah (disparue en 2014, divas de la musique arabe, façonnent l’imaginaire vocal libanais au-delà des frontières.

Des logiques territoriales différentes

On peut identifier plusieurs processus de territorialisation. Le premier, que l’on pourrait nommer « opéra-modernité » correspond à l’usage de la maison d’opéra comme signal d’entrée dans le modernisme avec un phénomène de patrimonialisation et d’adaptation, à l’image de l’Égypte du XIXe siècle. Le second que l’on pourrait qualifier d’« opéra-vitrine » se déploie surtout dans les pays du Golfe, associé généralement à des objectifs de soft power, de branding territorial, d’attractivité touristique et de requalification urbaine. Dépendant encore de compétences lyriques étrangères, l’enjeu à venir est d’arriver à concilier exposition à l’international et écosystème local et autonome. Le troisième processus reposerait davantage sur des stratégies de médiation et d’ancrage patrimonial.

À ces processus de territorialisation s’adossent des enjeux transversaux. L’intégration au lyrique de la langue comme de la musique arabes est centrale. Promouvoir un opéra en arabe nécessite d’enrichir la dramaturgie par des récits traditionnels, des références musicales – rythme de la poésie, maqâm – en dialogue avec les styles musicaux européens et leurs esthétiques. Les actions menées par Opera for Peace, par l’intermédiaire de ses master class, contribuent à structurer ce capital humain qui s’appuie sur des politiques de démocratisation, d’hybridation et de collaborations, mais aussi des financements pérennes. En outre, l’adossement à des sites patrimoniaux, très efficace pour unir spectacle, tourisme et récit identitaire, requiert des exigences techniques et administratives singulières.

En conclusion, l’art lyrique au Moyen-Orient est bien passé d’un modèle importé à un symbole culturel réinventé. L’opéra et son écosystème composé d’architectures emblématiques, de programmations premium et de festivals fonctionne, même s’il n’attire pas encore un public local conséquent. Si certains pays ont la capacité de financer seuls le déploiement de ce symbole de prestige, on note qu’après le Japon, la Chine investit désormais dans l’aide à la construction de maisons d’opéra dans cette région. Reste à savoir si la forme artistique pourra s’affranchir de son image de seule vitrine pour participer à la fabrique de récits, où l’arabe chanté, la musique traditionnelle et la mémoire des lieux contribueront à créer une modernité régionale à travers un processus de patrimonialisation propre à ces territoires.

The Conversation

Frédéric Lamantia ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. L’opéra au Moyen-Orient, vitrine culturelle et outil de soft power – https://theconversation.com/lopera-au-moyen-orient-vitrine-culturelle-et-outil-de-soft-power-265314

Quelles priorités pour le progrès social dans un environnement économique contraint

Source: The Conversation – in French – By Fabien Tripier, Professeur d’économie, Université Paris Dauphine – PSL

Proposer un progrès social crédible exige de tenir compte des contraintes actuelles : faiblesse de la productivité, nécessité de stabiliser la dette publique, concurrence fiscale internationale. Cela suppose de hiérarchiser les priorités en privilégiant la croissance par l’emploi et en réorientant les arbitrages budgétaires vers les services publics.


Les responsables politiques doivent donner des perspectives de progrès social pour répondre aux attentes des citoyens. Pour proposer des orientations crédibles, ces perspectives doivent tenir compte des contraintes économiques auxquelles la France fait actuellement face : la faiblesse des gains de productivité, la nécessité de stabiliser la dette publique et la concurrence fiscale internationale. Cela suppose de renoncer, au moins temporairement, à certains objectifs et d’accepter de hiérarchiser les priorités. À l’horizon de cinq années, les orientations à privilégier sont la croissance économique et la priorisation des services publics dans les arbitrages budgétaires.

En attendant la décroissance

La France a besoin de croissance économique. La décroissance, entendue comme une diminution de la production des biens et services et des revenus distribués, peut être une forme de progrès social, certainement la plus efficace pour la préservation de l’environnement. Accompagnée par un changement culturel sur la place de la consommation dans nos vies, elle pourrait se faire sans dégradation de la qualité de vie. Toutefois, la société ne semble pas prête aujourd’hui à suivre ce chemin.




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Peut-on à la fois réduire la dette, ne pas entraver la croissance et lutter contre les inégalités ?


Au niveau individuel, le pouvoir d’achat est l’une des priorités exprimées par les Français. Au niveau collectif, les besoins d’investissement sont massifs : pour l’adaptation au changement climatique, comme cela a été documenté dans le rapport Pisani-Ferry et Mahfouz, mais aussi la préservation de la souveraineté militaire dans le nouveau contexte géopolitique. Satisfaire ces deux niveaux nécessite la production de biens et services qu’apporte la croissance économique.

Cette croissance ne peut pas se réaliser en travaillant moins. La baisse du temps de travail est incontestablement un objectif majeur du progrès social. Mais la limite essentielle, pour aller dans cette direction, est la faiblesse des gains de productivité actuels. Si la productivité n’augmente pas, travailler moins signifie produire moins, ce qui ne permettrait pas d’atteindre les objectifs individuels et collectifs.

La France décroche

Or, l’Europe connaît actuellement un décrochage des gains de productivité par rapport aux États-Unis particulièrement marqué en France. Depuis la crise Covid, les États-Unis ont connu une croissance de la productivité du travail de 5 % entre 2019 et 2024, la zone euro (hors France) a retrouvé en 2024 son niveau de productivité de 2019 alors que la France a connu une perte de productivité de 4,5 %.

Des gains de productivité peuvent être créés par des investissements dans l’éducation et l’innovation, mais même si ces investissements étaient réalisés dès aujourd’hui, il faudrait plusieurs années pour qu’ils se concrétisent. À l’horizon de cinq années, la diminution du travail – durée légale ou âge de la retraite – ne peut pas être la priorité. Cette conclusion est importante pour concentrer l’effort des politiques économiques sur l’accès du plus grand nombre à des emplois de qualité.

Trois crises en 15 ans

La contrainte extérieure est souvent invoquée pour justifier la réduction du déficit public. Mais cette réduction doit avant tout être défendue par ceux qui veulent préserver des marges de manœuvre pour l’action publique.

La France a connu une période de relative stabilité entre 1980 et 2008. Après une décennie de crises liées aux chocs pétroliers, nous avons bénéficié de vingt-cinq années sans crises majeures. Ce temps semble révolu. En quinze années seulement, l’économie française a été impactée par trois crises internationales majeures : financière (2008-2009), sanitaire (2020) et énergétique (2021-2022). À chaque fois, l’État a joué son rôle d’amortisseur, absorbant par un surcroît de dette publique une partie des conséquences pour limiter le coût pour les ménages et entreprises. Par exemple, lors de la crise énergétique, le gouvernement a mis en place un bouclier tarifaire certes coûteux pour les finances publiques, mais qui a permis de protéger les entreprises et les ménages de la hausse des prix de l’énergie et ainsi de soutenir la croissance et contenir l’inflation, comme nous le montrons dans un article à paraître (1).

Le vrai risque n’est pas une crise de dette souveraine à la grecque, mais l’incapacité d’agir lors de la prochaine crise économique. Le contexte international incertain doit inciter à reconstituer des marges budgétaires en réduisant le déficit public, pour que l’État préserve sa possibilité d’action future.

De l’urgence de choisir

Pour réduire le déficit, il faut affronter la difficile question du choix des dépenses à privilégier. Plusieurs solutions avancées visent à contourner cette question. La première solution, de facilité, invoque des dépenses « inutiles » à supprimer : agences d’État, réorganisations administratives. Ces économies,rarement chiffrées, sont d’une ampleur limitée face aux sommes nécessaires pour réduire durablement le déficit. La seconde solution, plus sérieuse, consiste à augmenter les prélèvements obligatoires, par exemple, par la mise en place d’une taxation sur les très grandes fortunes.

France 24 – 2025.

La réduction des inégalités est un objectif du progrès social. Il est tentant de concilier les deux objectifs : réduire le déficit en taxant le patrimoine des plus fortunés. Trois points sont à souligner. Premièrement, la France dispose déjà d’un puissant mécanisme de redistribution des 43 % des ménages les plus favorisés vers les 57 % les moins favorisés en tenant compte des transferts monétaires et en services publics. Elle affiche ainsi des inégalités plus faibles qu’ailleurs et qui progressent moins.

Un pari risqué

Deuxièmement, la mondialisation financière permet aux plus riches d’échapper à l’impôt par l’optimisation fiscale. Cette injustice rend le système fiscal régressif pour le 1 % des plus fortunés, tandis que les revenus du travail ont moins de possibilités d’évasion que ceux du capital. L’échelon international, ou du moins européen est pertinent pour résoudre ce problème. La France peut jouer un rôle moteur, mais ne devrait pas agir seule.

Troisièmement, bâtir une stratégie de réduction du déficit sur la seule taxation des grandes fortunes est insuffisant et risqué. Les estimations les plus favorables conduisent à vingt milliards d’euros de recettes supplémentaires, soit la moitié de l’effort nécessaire. Ces estimations comportent une marge d’incertitude importante pour des impôts nouveaux. La réaction prévisible des consommateurs à une hausse de TVA, est mieux connue que celle des grandes fortunes à un nouvel impôt sur leur patrimoine. Agir uniquement sur cette source fiscale serait un pari risqué.

Changer les priorités

Il faut donc accepter de devoir choisir parmi des dépenses qui ont toutes leur utilité et leur légitimité. Au vu des arbitrages récents, il convient d’inverser les priorités. Les décisions budgétaires ont protégé le pouvoir d’achat des retraités par exemple via l’indexation des pensions sur l’inflation, au détriment des autres dépenses publiques. Les retraités ne sont pas une catégorie économique homogène. Comme le reste de la population, elle est marquée par de fortes inégalités de revenus et de patrimoine. Il faut certes protéger les plus fragiles, qu’ils soient actifs ou retraités, mais au-delà, compte tenu des contraintes économiques, réallouer des dépenses des pensions de retraite vers les services publics présente une efficacité macroéconomique.

La priorité politique donnée à la préservation du pouvoir d’achat des retraités au cours des dernières années s’est traduite par un surcroît d’épargne dommageable à l’activité économique, pénalisée par la faiblesse de la consommation des ménages. Un euro de services publics soutient au contraire directement la demande à court terme et a un effet multiplicateur d’activité plus important que les dépenses en pensions de retraite.

Hiérarchiser les priorités

Investir dans l’éducation, la santé et la transition énergétique peut également être bénéfique à moyen terme par ses effets sur la productivité. Ces services publics sont aussi précieux pour la redistribution. Les travaux de l’Insee sur les comptes nationaux distribués montrent l’importance des transferts en nature dans le système français. Ne pas investir dans l’éducation et la santé dégraderait la qualité de ces services publics avec un risque d’amplification des inégalités, les ménages favorisés se tournant vers l’offre privée de ces services.

Accepter de hiérarchiser les priorités du progrès social, en raison de ces contraintes de court terme, ne signifie pas qu’il ne faille pas s’engager dans des projets visant à s’en libérer à long terme. À nouveau, plusieurs options sont possibles. La priorité est-elle de retrouver des gains de productivité, de changer le modèle de consommation ou de porter au niveau européen des projets d’harmonisation fiscale et de financements européens des dépenses publiques d’intérêt commun ?

Le débat est ouvert, le point essentiel est que les responsables politiques donnent des perspectives de progrès social intégrant ces différents horizons, les contraintes de court terme et les perspectives de long terme, pour répondre de manière crédible et cohérente aux attentes des citoyens.


(1) Langot, F., S. Malmberg, F. Tripier. & J.O. Hairault, 2025. The Macroeconomic and Redistributive Effects of the French Tariff Shield, Journal of Political Economy Macroeconomics, à paraître.

The Conversation

Fabien Tripier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Quelles priorités pour le progrès social dans un environnement économique contraint – https://theconversation.com/quelles-priorites-pour-le-progres-social-dans-un-environnement-economique-contraint-266257

Qu’est-ce que l’espace-temps, exactement ?

Source: The Conversation – in French – By Daryl Janzen, Observatory Manager and Instructor, Astronomy, University of Saskatchewan

Peu d’idées dans la science moderne ont autant bouleversé notre compréhension de la réalité que l’espace-temps, cette trame entrelacée d’espace et de temps qui est au cœur de la théorie de la relativité d’Albert Einstein. L’espace-temps est souvent décrit comme le « tissu de la réalité ».

Dans certains récits, cette trame est qualifiée d’« univers-bloc » fixe et quadridimensionnel, une carte complète de tous les événements, passés, présents et futurs. Dans d’autres, il s’agit d’un champ dynamique qui se courbe et se déforme en réponse à la gravité.

Mais que signifie réellement dire que l’espace-temps existe ? De quel type de chose s’agit-il ? L’espace-temps est-il une structure, une substance ou une métaphore ?

Le cœur de la physique moderne

Ces questions ne sont pas seulement philosophiques. Elles sont au cœur de notre interprétation de la physique moderne et façonnent discrètement de multiples enjeux, de notre compréhension de la relativité générale à notre conception du voyage dans le temps, et jusqu’aux multivers et à nos origines.

Ces questions éclairent l’émergence de l’espace-temps lui-même et de nouvelles propositions radicales qui le traitent comme la mémoire de l’univers. Et pourtant, le langage que nous utilisons pour décrire l’espace-temps est souvent vague, métaphorique et profondément incohérent.

Le philosophe austro-britannique Ludwig Wittgenstein a un jour averti que les problèmes philosophiques surgissent lorsque « le langage part en vacances ». Il s’avère que la physique en est peut-être un bon exemple.

Au cours du siècle dernier, des mots usuels tels que « temps », « exister » et « intemporel » ont été réutilisés dans des contextes techniques sans que l’on examine le sens qu’ils ont dans le langage courant.

Cela a conduit à une confusion généralisée quant à la signification réelle de ces termes.

Le problème du langage

En philosophie de la physique, en particulier dans une approche connue sous le nom d’éternalisme, le mot « intemporel » est utilisé au sens littéral. L’éternalisme est l’idée que le temps ne s’écoule pas et ne passe pas, que tous les événements à travers le temps sont également réels dans une structure à quatre dimensions connue sous le nom d’« univers-bloc ».

rangées de blocs
L’éternalisme considère que tout existe de manière atemporelle et simultanée.
(Rick Rothenberg/Unsplash), CC BY

Selon cette vision, toute l’histoire de l’univers est déjà écrite, de manière intemporelle, dans la structure de l’espace-temps. Dans ce contexte, « intemporel » signifie que l’univers lui-même ne perdure ni ne se déploie dans un sens réel. Il n’y a pas de devenir. Il n’y a pas de changement. Il n’y a qu’un bloc, et toute l’éternité existe de manière intemporelle à l’intérieur de celui-ci.

Mais cela conduit à un problème plus profond. Si tout ce qui se produit à travers l’éternité est également réel, et que tous les événements sont déjà là, que signifie réellement le fait que l’espace-temps existe ?

Un éléphant dans la pièce

Il existe une différence structurelle entre l’existence et l’occurrence. L’une est un mode d’être, l’autre, un mode d’arriver.

Imaginez qu’un éléphant se tienne à côté de vous. Vous diriez probablement : « Cet éléphant existe. » Vous pourriez le décrire comme un objet tridimensionnel, mais surtout, c’est un « objet tridimensionnel qui existe ».

En revanche, imaginez un éléphant purement tridimensionnel qui apparaît dans la pièce pendant un instant : un moment transversal dans la vie d’un éléphant existant, apparaissant et disparaissant comme un fantôme. Cet éléphant n’existe pas vraiment au sens ordinaire du terme. Il se produit. Il apparaît.

Un éléphant existant perdure dans le temps, et l’espace-temps catalogue chaque instant de son existence sous la forme d’une ligne mondiale en quatre dimensions – le parcours d’un objet dans l’espace et le temps tout au long de son existence. L’« éléphant qui apparaît » imaginaire n’est qu’une tranche spatiale du tube, un instant en trois dimensions.

Appliquons maintenant cette distinction à l’espace-temps lui-même. Que signifie l’existence d’un espace-temps à quatre dimensions au sens où l’éléphant existe ? L’espace-temps perdure-t-il dans le même sens ? L’espace-temps a-t-il son propre ensemble de moments « présents » ? Ou bien l’espace-temps – l’ensemble de tous les événements qui se produisent à travers l’éternité – est-il simplement quelque chose qui se produit ? L’espace-temps est-il simplement un cadre descriptif permettant de relier ces événements ?


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L’éternalisme brouille cette distinction. Il traite toute l’éternité – c’est-à-dire tout l’espace-temps – comme une structure existante, et considère le passage du temps comme une illusion. Mais cette illusion est impossible si tout l’espace-temps se produit en un clin d’œil.

Pour retrouver l’illusion que le temps passe dans ce cadre, l’espace-temps à quatre dimensions doit exister d’une manière plus proche de l’éléphant à trois dimensions existant, dont l’existence est décrite par l’espace-temps à une dimension.

Chaque événement

Poussons cette réflexion un peu plus loin.

Si nous imaginons que chaque événement de l’histoire de l’univers « existe » dans l’univers-bloc, alors nous pourrions nous demander : quand le bloc lui-même existe-t-il ? S’il ne se déroule pas et ne change pas, existe-t-il hors du temps ? Si tel est le cas, alors nous ajoutons une autre dimension temporelle à quelque chose qui est censé être intemporel au sens littéral.

Pour donner un sens à cela, nous pourrions construire un cadre à cinq dimensions, en utilisant trois dimensions spatiales et deux dimensions temporelles. Le deuxième axe temporel nous permettrait de dire que l’espace-temps à quatre dimensions existe exactement de la même manière que nous considérons généralement qu’un éléphant dans une pièce existe dans les trois dimensions spatiales qui nous entourent, les événements que nous classons comme espace-temps à quatre dimensions.

À ce stade, nous sortons du cadre de la physique établie, qui décrit l’espace-temps à travers quatre dimensions seulement. Mais cela révèle un problème profond : nous n’avons aucun moyen cohérent de parler de ce que signifie l’existence de l’espace-temps sans réintroduire accidentellement le temps à travers une dimension supplémentaire qui ne fait pas partie de la physique.

C’est comme essayer de décrire une chanson qui existe à un moment donné, sans être jouée, entendue ou dévoilée.

De la physique à la fiction

Cette confusion façonne notre conception du temps dans la fiction et la science populaire.

Dans le film de James Cameron de 1984, The Terminator, tous les événements sont considérés comme fixes. Le voyage dans le temps est possible, mais la chronologie ne peut être modifiée. Tout existe déjà dans un état fixe et intemporel.

Dans le quatrième film de la franchise Avengers, Avengers : Endgame (2019), le voyage dans le temps permet aux personnages de modifier les événements passés et de remodeler la ligne temporelle, suggérant un univers en bloc qui existe et change à la fois.

Ce changement ne peut se produire que si la ligne temporelle à quatre dimensions existe de la même manière que notre monde à trois dimensions.

Mais indépendamment de la possibilité d’un tel changement, les deux scénarios supposent que le passé et l’avenir sont là et prêts à être parcourus. Cependant, aucun des deux ne s’intéresse à la nature de l’existence que cela implique, ni à la manière dont l’espace-temps diffère d’une carte des événements.

Comprendre la réalité

Lorsque les physiciens affirment que l’espace-temps « existe », ils travaillent souvent dans un cadre qui a discrètement brouillé la frontière entre existence et occurrence. Il en résulte un modèle métaphysique qui, au mieux, manque de clarté et, au pire, obscurcit la nature même de la réalité.

Rien de tout cela ne remet en cause la théorie mathématique de la relativité ou la science empirique qui la confirme. Les équations d’Einstein fonctionnent toujours. Mais la manière dont nous interprétons ces équations est importante, en particulier lorsqu’elle influence la façon dont nous parlons de la réalité et dont nous abordons les problèmes plus profonds de la physique.

Ces compréhensions incluent des tentatives de réconciliation de la relativité générale avec la théorie quantique – un défi exploré à la fois dans la philosophie et les débats scientifiques populaires.

Définir l’espace-temps est plus qu’un débat technique : il s’agit de déterminer dans quel type de monde nous pensons vivre.

La Conversation Canada

Daryl Janzen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Qu’est-ce que l’espace-temps, exactement ? – https://theconversation.com/quest-ce-que-lespace-temps-exactement-264101

Deepfakes et élections en Afrique : la prochaine grande menace démocratique ?

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

Les élections africaines, déjà marquées par des tensions récurrentes autour de la transparence et de la désinformation, pourraient bientôt entrer dans une nouvelle ère, celle des deepfakes. Ces vidéos et audios générés par intelligence artificielle, capables d’imiter la voix, le visage et les gestes d’une personne avec un réalisme troublant, déplacent la frontière de la manipulation politique.

S’ils prêtent parfois à sourire lorsqu’ils mettent en scène des célébrités dans des détournements humoristiques, leur usage en période électorale représente une menace sérieuse pour la stabilité démocratique. Aux États-Unis, en Inde ou encore en Slovaquie, les deepfakes ont déjà été mobilisés pour influencer l’opinion publique. La question centrale est donc très simple : l’Afrique est-elle prête à affronter ce nouvel outil de manipulation électorale ?

Chercheur en sciences de l’information et de la communication, j’étudie la circulation de l’information, la désinformation et les vulnérabilités communicationnelles en contexte de crise. L’émergence des deepfakes illustre ces tensions. En Afrique, où la jeunesse hyperconnectée domine l’électorat mais où la culture numérique reste inégale, le risque est particulièrement élevé. J’en propose ici une lecture info-communicationnelle appliquée aux élections africaines

Des précédents inquiétants à l’échelle mondiale

Les deepfakes ne sont plus une hypothèse futuriste. Ils ont déjà marqué des épisodes électoraux clés, offrant des leçons pour les pays africains.
En 2023, en Slovaquie, quelques jours avant les législatives, un deepfake audio circulant sur Facebook et Telegram attribuait à Michal Simecka, chef du parti pro-occidental progressiste slovaque, une conversation où il planifiait de ruser le scrutin. Ce contenu a semé le doute au profit du camp populiste de Robert Fico. Il s’agit du premier cas documenté en Europe où un deepfake aurait pesé sur un scrutin national.

En 2024 aux États unis lors de la primaire démocrate du New Hampshire, des électeurs reçurent un appel téléphonique deepfake imitant la voix de Joe Biden et incident à l’abstention. Ce qui illustre l’usage des deepfakes pour dissuader la participation électorale, ce qui constitue une attaque frontale contre la démocratie.

En 2024 en Inde, les élections générales de 2024 ont été marquées par une explosion de deepfakes. Ces vidéos et sons générés par intelligence artificielle (IA) ont été diffusés massivement par les réseaux sociaux. Des acteurs de Bollywood ou même des personnalités politiques décédées ont été mis en scène pour soutenir ou attaquer les candidats.

Ces cas montrent que les deepfakes ne visent pas seulement à convaincre, mais surtout à introduire le doute, brouiller les repères et miner la confiance.

Un terrain fertile en Afrique

Le continent africain compte aujourd’hui plus de 670 millions d’internautes, majoritairement jeunes. Whatsapp, Facebook et TikTok sont devenus les principales sources d’information politique. Dans ce contexte, plusieurs facteurs accentuent la vulnérabilité face aux deepfakes :

• Une faible culture de vérification : beaucoup d’utilisateurs partagent sans contrôler l’origine des contenus;

• Une viralité extrême : les messages et vidéos circulent rapidement dans les groupes fermés et sont difficiles à surveiller;

• Les institutions électorales sont contestées : la confiance citoyenne est fragile, ce qui confère une crédibilité accrue aux fausses informations.

Des signaux faibles apparaissent déjà :

Au Nigéria, en 2023, des inquiétudes ont émergé concernant la circulation de vidéos manipulées lors de la présidentielle.

Au Kenya, en 2022, TikTok et Facebook ont hébergé de nombreux contenus politiques manipulés, certains proches de techniques de falsification, dans le cadre de campagnes de désinformation.

L’Afrique se trouve donc dans une phase de vulnérabilité latente, réunissant tous les ingrédients pour que les deepfakes deviennent rapidement une arme politique.
À la différence des « fake news » classiques, les deepfakes tirent leur force de la synergie image/son créant une illusion sensorielle difficile à contester. Leur efficacité ne repose pas seulement sur la capacité à tromper, mais sur leur pouvoir de déstabilisation symbolique.

Ils peuvent ainsi créer un scandale contre un candidat, amplifier des clivages ethniques ou religieux et semer la confusion.

Cette érosion du contrat de vérité constitue une crise communicationnelle majeure qui fragilise les démocraties africaines déjà confrontées à des équilibres institutionnels précaires.

Une lecture info-communicationnelle

Les SIC permettent d’analyser ce phénomène sous un angle élargi. Trois axes sont particulièrement pertinents :

  • Tout d’abord, en termes de médiologie et de circulation des rumeurs, les deepfakes s’inscrivent dans une longue histoire des technologies de communication comme instruments de pouvoir. L’incertitude, le manque de transparence et l’opacité de certaines sphères d’information favorisent la prolifération de rumeurs, en particulier dans les contextes électoraux ou politiques.Les deepfakes ajoutent une couche technologique qui donne un vernis de crédibilité à la rumeur.

  • Ensuite, dans le cadre des logiques sociotechniques des plateformes, les algorithmes comme celui de TikTok privilégient les contenus sensationnels et polarisants. Dans ce système le deepfake devient une arme algorithmique amplifiée par l’économie de l’attention.

  • Enfin, on constate que dans un contexte africain marqué par des fractures linguistiques, éducatives et technologiques, la réception des deepfakes varie fortement. La culture numérique inégale favorise des appropriations différenciées, accentuant les asymétries de compréhension.

De nombreuses pistent émergent, mais leur mise en œuvre reste complexe :
Google, Meta ou Microsoft développent des outils capables d’identifier les contenus synthétiques. Mais ces technologies de détection restent coûteuses et rarement accessibles aux médias africains.

Des initiatives comme Africa Check jouent un rôle crucial en terme de médias et fact-checking, mais elles sont sous-dimensionnées face à la masse d’informations manipulées.

D’un point de vue juridique, certains pays africains légifèrent contre les fake news comme le Ghana ou l’Ouganda, mais il est à craindre que ces lois, dont l’encadrement est discutable, risquent de servir la censure politique plutôt que la protection citoyenne. Une approche panafricaine via l’Union Africaine ou les communautés régionales offrirait plus de crédibilité.

Former les jeunes et les moins jeunes à repérer, vérifier et questionner les contenus constitue un investissement démocratique stratégique. Les programmes scolaires universitaires, l’éducation aux médias, qui sont les leviers à long terme doivent intégrer la littérature numérique et médiatique comme compétences civiques.

Vers une souveraineté numérique africaine ?

La menace des deepfakes invite aussi à réfléchir à une souveraineté numérique africaine. L’Afrique ne peut pas dépendre uniquement des géants technologiques occidentaux pour sécuriser son espace informationnel. Le développement de laboratoires panafricains de recherche et de détection associés à des initiatives de société civile pourrait constituer une réponse endogène.

En outre, la coopération Sud-Sud ( par exemple entre l’Inde et certains pays africains) pourrait favoriser l’échange de solutions techniques et pédagogiques. Car il ne s’agit pas seulement de contrer la manipulation, mais aussi de bâtir une culture numérique partagée, capable de redonner confiance aux citoyens.

Les cas en Slovaquie, en Inde, aux États-Unis montrent que les deepfakes sont déjà une arme électorale redoutable. En Afrique, leur introduction dans le jeu politique n’est plus qu’une question de temps.

Mais la menace ne se réduit pas à une technologie. Elle révèle une vulnérabilité communicationnelle plus profonde qui se caractérise par une crise de confiance minant la légitimité démocratique. L’enjeu n’est donc pas uniquement de détecter les deepfakes, mais bien de reconstruire un rapport de vérité entre gouvernés et gouvernants.

Former les citoyens, renforcer les médias, développer une recherche locale et promouvoir une régulation panafricaine sont autant de pistes pour affronter ce défi. Car au-delà de la technique, c’est la capacité de l’Afrique à protéger l’intégrité de ses choix démocratiques qui est en jeu.

The Conversation

Fabrice Lollia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Deepfakes et élections en Afrique : la prochaine grande menace démocratique ? – https://theconversation.com/deepfakes-et-elections-en-afrique-la-prochaine-grande-menace-democratique-266266

Comment un médicament essentiel de la médecine moderne a été découvert sur l’île de Pâques

Source: The Conversation – France in French (3) – By Ted Powers, Professor of Molecular and Cellular Biology, University of California, Davis

Le peuple Rapa Nui est pratiquement absent de l’histoire de la découverte de la rapamycine telle qu’elle est généralement racontée. Posnov/Moment/Getty

La découverte en 1964, sur l’île de Pâques, de la rapamycine, un nouvel antibiotique, a marqué le début d’une success story pharmaceutique à plusieurs milliards de dollars. Pourtant, l’histoire a complètement occulté les individus et les dynamiques politiques qui ont rendu possible l’identification de ce « médicament miracle ».


Baptisé du nom autochtone de l’île, Rapa Nui, la rapamycine a initialement été employée comme immunosuppresseur, afin de prévenir le rejet des greffes d’organes et d’améliorer le taux de succès de l’implantation de stents, de petits treillis métalliques destinés à étayer les artères dans le cadre de la lutte contre la maladie coronarienne (laquelle se traduit par rétrécissement progressif des artères qui nourrissent le cœur, ndlr).

Son usage s’est depuis étendu au traitement de divers types de cancers, et les chercheurs explorent aujourd’hui son potentiel dans le contexte de la prise en charge du diabète,

des maladies neurodégénératives, voire de la lutte contre les méfaits du vieillissement. Ainsi, des études mettant en évidence la capacité de la rapamycine à prolonger la durée de vie ou à combattre les maladies liées à l’âge semblent paraître presque quotidiennement depuis quelque temps… Une requête sur PubMed, le moteur de recherche recense plus de 59 000 articles mentionnant la rapamycine. Il s’agit de l’un des médicaments qui fait le plus parler de lui dans le domaine médical.

Cependant, bien que la rapamycine soit omniprésente en science et en médecine, la façon dont elle a été découverte demeure largement méconnue du public. En tant que scientifique ayant consacré sa carrière à l’étude de ses effets sur les cellules, j’ai ressenti le besoin de mieux comprendre son histoire.

À ce titre, les travaux de l’historienne Jacalyn Duffin portant sur la Medical Expedition to Easter Island (METEI), une expédition scientifique mise sur pied dans les années 1960, ont complètement changé la manière dont nombre de mes collègues et moi-même envisageons désormais notre domaine de recherche.

La découverte du complexe héritage de la rapamycine soulève en effet d’importantes questions sur les biais systémiques qui existent dans le secteur de la recherche biomédicale, ainsi que sur la dette des entreprises pharmaceutiques envers les territoires autochtones d’où elles extraient leurs molécules phares.

Pourquoi un tel intérêt pour la rapamycine ?

L’action de la rapamycine s’explique par sa capacité à inhiber une protéine appelée target of rapamycin kinase, ou TOR. Cette dernière est l’un des principaux régulateurs de la croissance et du métabolisme cellulaires. De concert avec d’autres protéines partenaires, TOR contrôle la manière dont les cellules répondent aux nutriments, au stress et aux signaux environnementaux, influençant ainsi des processus majeurs tels que la synthèse protéique et la fonction immunitaire.

Compte tenu de son rôle central dans ces activités cellulaires fondamentales, il n’est guère surprenant qu’un dysfonctionnement de TOR puisse se traduire par la survenue de cancers, de troubles métaboliques ou de maladies liées à l’âge.

Structure chimique de la rapamycine
Structure chimique de la rapamycine.
Fvasconcellos/Wikimedia

Un grand nombre des spécialistes du domaine savent que cette molécule a été isolée au milieu des années 1970 par des scientifiques travaillant au sein du laboratoire pharmaceutique Ayerst Research Laboratories, à partir d’un échantillon de sol contenant la bactérie Streptomyces hydroscopicus. Ce que l’on sait moins, c’est que cet échantillon a été prélevé dans le cadre d’une mission canadienne appelée Medical Expedition to Easter Island, ou METEI, menée à Rapa Nui – l’Île de Pâques – en 1964.

Histoire de la METEI

L’idée de la Medical Expedition to Easter Island (METEI) a germé au sein d’une équipe de scientifiques canadiens composée du chirurgien Stanley Skoryna et du bactériologiste Georges Nogrady. Leur objectif était de comprendre comment une population isolée s’adaptait au stress environnemental. Ils estimaient que la prévision de la construction d’un aéroport international sur l’île de Pâques offrait une occasion unique d’éclairer cette question. Selon eux, en accroissant les contacts de la population de l’île avec l’extérieur, l’aéroport risquait d’entraîner des changements dans sa santé et son bien-être.

Financée par l’Organisation mondiale de la santé, et soutenue logistiquement par la Marine royale canadienne, la METEI arriva à Rapa Nui en décembre 1964. Durant trois mois, l’équipe fit passer à la quasi-totalité des 1 000 habitants de l’île toute une batterie d’examens médicaux, collectant des échantillons biologiques et procédant à un inventaire systématique de la flore et de la faune insulaires.

Dans le cadre de ces travaux, Georges Nogrady recueillit plus de 200 échantillons de sol, dont l’un s’est avéré contenir la souche de bactéries Streptomyces productrice de rapamycine.

Affiche du mot METEI écrit verticalement entre l’arrière de deux têtes de moaï, avec l’inscription « 1964-1965 RAPA NUI INA KA HOA (N’abandonnez pas le navire) »
Logo du METEI.
Georges Nogrady, CC BY-NC-ND

Il est important de comprendre que l’objectif premier de l’expédition était d’étudier le peuple de Rapa Nui, dans un contexte qui était vu comme celui d’un laboratoire à ciel ouvert. Pour encourager les habitants à participer, les chercheurs n’ont pas hésité à recourir à la corruption, leur offrant des cadeaux, de la nourriture et diverses fournitures. Ils ont également eu recours à la coercition : à cet effet, ils se sont assuré les services d’un prêtre franciscain en poste de longue date sur l’île pour les aider au recrutement. Si leurs intentions étaient peut-être honorables, il s’agit néanmoins là d’un exemple de colonialisme scientifique dans lequel une équipe d’enquêteurs blancs choisit d’étudier un groupe majoritairement non blanc sans son concours, ce qui crée un déséquilibre de pouvoir. Un biais inhérent à l’expédition existait donc dès la conception de la METEI.

Par ailleurs, plusieurs des hypothèses de départ avaient été formulées sur des bases erronées. D’une part, les chercheurs supposaient que les habitants de Rapa Nui avaient été relativement isolés du reste du monde, alors qu’il existait en réalité une longue histoire d’interactions avec des pays extérieurs, comme en témoignaient divers récits dont les plus anciens remontaient au début du XVIIIe siècle, et dont les publications s’étalaient jusqu’à la fin du XIXe siècle.

D’autre part, les organisateurs de la METEI partaient du postulat que le bagage génétique de la population de Rapa Nui était homogène, sans tenir compte de la complexe histoire de l’île en matière de migrations, d’esclavage et de maladies (certains habitants étaient en effet les descendants de survivants de la traite des esclaves africains qui furent renvoyés sur l’île et y apportèrent certaines maladies, dont la variole). La population moderne de Rapa Nui est en réalité métissée, issue à la fois d’ancêtres polynésiens, sud-américains, voire africains.

Cette erreur d’appréciation a sapé l’un des objectifs clés du METEI : évaluer l’influence de la génétique sur le risque de maladie. Si l’équipe a publié un certain nombre d’études décrivant la faune associée à Rapa Nui, son incapacité à établir une base de référence est probablement l’une des raisons pour lesquelles aucune étude de suivi n’a été menée après l’achèvement de l’aéroport de l’île de Pâques en 1967.

Rendre crédit à qui de droit

Les omissions qui existent dans les récits sur les origines de la rapamycine sont le reflet d’angles morts éthiques fréquemment présents dans la manière dont on se souvient des découvertes scientifiques.

Georges Nogrady rapporta de Rapa Nui des échantillons de sol, dont l’un parvint à Ayerst Research Laboratories. Là, Surendra Sehgal et son équipe isolèrent ce qui fut nommé rapamycine, qu’ils finirent par commercialiser à la fin des années 1990 en tant qu’immunosuppresseur, sous le nom Rapamune. Si l’on connaît bien l’obstination de Sehgal, qui fut déterminante pour mener à bien le projet en dépit des bouleversements qui agitaient à cette époque la société pharmaceutique pour laquelle il travaillait – il alla même jusqu’à dissimuler une culture de bactéries chez lui – ni Nogrady ni la METEI ne furent jamais crédités dans les principaux articles scientifiques qu’il publia.

Bien que la rapamycine ait généré des milliards de dollars de revenus, le peuple de Rapa Nui n’en a tiré aucun bénéfice financier à ce jour. Cela soulève des questions sur les droits des peuples autochtones ainsi que sur la biopiraterie (qui peut être définie comme « l’appropriation illégitime par un sujet, notamment par voie de propriété intellectuelle, parfois de façon illicite, de ressources naturelles, et/ou éventuellement de ressources culturelles en lien avec elles, au détriment d’un autre sujet », ndlr), autrement dit dans ce contexte la commercialisation de connaissances autochtones sans contrepartie.

Des accords tels que la Convention des Nations unies de 1992 sur la diversité biologique et la Déclaration de 2007 sur les droits des peuples autochtones visent à protéger les revendications autochtones sur les ressources biologiques, en incitant tous les pays à obtenir le consentement et la participation des populations concernées, et à prévoir des réparations pour les préjudices potentiels avant d’entreprendre des projets.

Ces principes n’étaient cependant pas en vigueur à l’époque du METEI.

Gros plans de visages alignés portant des couronnes de fleurs dans une pièce sombre
Les habitants de Rapa Nui n’ont reçu que peu ou pas de reconnaissance pour leur rôle dans la découverte de la rapamycine.
Esteban Felix/AP Photo

Certaines personnes soutiennent que, puisque la bactérie productrice de rapamycine a été trouvée ailleurs que dans le sol de l’île de Pâques, ce dernier n’était ni unique ni essentiel à la découverte du médicament. D’autres avancent aussi qu’étant donné que les insulaires n’utilisaient pas la rapamycine et n’en connaissaient pas l’existence sur leur île, cette molécule ne constituait pas une ressource susceptible d’être « volée ».

Cependant, la découverte de la rapamycine à Rapa Nui a jeté les bases de l’ensemble des recherches et de la commercialisation ultérieures autour de cette molécule. Cela n’a été possible que parce que la population a été l’objet de l’étude montée par l’équipe canadienne. La reconnaissance formelle du rôle essentiel joué par les habitants de Rapa Nui dans la découverte de la rapamycine, ainsi que la sensibilisation du public à ce sujet, sont essentielles pour les indemniser à hauteur de leur contribution.

Ces dernières années, l’industrie pharmaceutique a commencé à reconnaître l’importance d’indemniser équitablement les contributions autochtones. Certaines sociétés se sont engagées à réinvestir dans les communautés d’où proviennent les précieux produits naturels qu’elles exploitent.

Toutefois, s’agissant des Rapa Nui, les entreprises qui ont directement tiré profit de la rapamycine n’ont pas encore fait un tel geste.

Si la découverte de la rapamycine a sans conteste transformé la médecine, il est plus complexe d’évaluer les conséquences pour le peuple de Rapa Nui de l’expédition METEI. En définitive, son histoire est à la fois celle d’un triomphe scientifique et d’ambiguïtés sociales.

Je suis convaincu que les questions qu’elle soulève (consentement biomédical, colonialisme scientifique et occultation de certaines contributions) doivent nous faire prendre conscience qu’il est nécessaire d’examiner de façon plus critique qu’ils ne l’ont été jusqu’à présent les héritages des découvertes scientifiques majeures.

The Conversation

Ted Powers ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Comment un médicament essentiel de la médecine moderne a été découvert sur l’île de Pâques – https://theconversation.com/comment-un-medicament-essentiel-de-la-medecine-moderne-a-ete-decouvert-sur-lile-de-paques-266381

Comment un médicament à un milliard de dollars a été découvert dans le sol de l’Île de Pâques (et ce que les scientifiques et l’industrie doivent aux peuples autochtones)

Source: The Conversation – France in French (3) – By Ted Powers, Professor of Molecular and Cellular Biology, University of California, Davis

Le peuple Rapa Nui est pratiquement absent de l’histoire de la découverte de la rapamycine telle qu’elle est généralement racontée. Posnov/Moment/Getty

La découverte en 1964, sur l’île de Pâques, de la rapamycine, un nouvel antibiotique, a marqué le début d’une success story pharmaceutique à plusieurs milliards de dollars. Pourtant, l’histoire a complètement occulté les individus et les dynamiques politiques qui ont rendu possible l’identification de ce « médicament miracle ».


Baptisé du nom autochtone de l’île, Rapa Nui, la rapamycine a initialement été employée comme immunosuppresseur, afin de prévenir le rejet des greffes d’organes et d’améliorer le taux de succès de l’implantation de stents, de petits treillis métalliques destinés à étayer les artères dans le cadre de la lutte contre la maladie coronarienne (laquelle se traduit par rétrécissement progressif des artères qui nourrissent le cœur, ndlr).

Son usage s’est depuis étendu au traitement de divers types de cancers, et les chercheurs explorent aujourd’hui son potentiel dans le contexte de la prise en charge du diabète,

des maladies neurodégénératives, voire de la lutte contre les méfaits du vieillissement. Ainsi, des études mettant en évidence la capacité de la rapamycine à prolonger la durée de vie ou à combattre les maladies liées à l’âge semblent paraître presque quotidiennement depuis quelque temps… Une requête sur PubMed, le moteur de recherche recense plus de 59 000 articles mentionnant la rapamycine. Il s’agit de l’un des médicaments qui fait le plus parler de lui dans le domaine médical.

Cependant, bien que la rapamycine soit omniprésente en science et en médecine, la façon dont elle a été découverte demeure largement méconnue du public. En tant que scientifique ayant consacré sa carrière à l’étude de ses effets sur les cellules, j’ai ressenti le besoin de mieux comprendre son histoire.

À ce titre, les travaux de l’historienne Jacalyn Duffin portant sur la Medical Expedition to Easter Island (METEI), une expédition scientifique mise sur pied dans les années 1960, ont complètement changé la manière dont nombre de mes collègues et moi-même envisageons désormais notre domaine de recherche.

La découverte du complexe héritage de la rapamycine soulève en effet d’importantes questions sur les biais systémiques qui existent dans le secteur de la recherche biomédicale, ainsi que sur la dette des entreprises pharmaceutiques envers les territoires autochtones d’où elles extraient leurs molécules phares.

Pourquoi un tel intérêt pour la rapamycine ?

L’action de la rapamycine s’explique par sa capacité à inhiber une protéine appelée target of rapamycin kinase, ou TOR. Cette dernière est l’un des principaux régulateurs de la croissance et du métabolisme cellulaires. De concert avec d’autres protéines partenaires, TOR contrôle la manière dont les cellules répondent aux nutriments, au stress et aux signaux environnementaux, influençant ainsi des processus majeurs tels que la synthèse protéique et la fonction immunitaire.

Compte tenu de son rôle central dans ces activités cellulaires fondamentales, il n’est guère surprenant qu’un dysfonctionnement de TOR puisse se traduire par la survenue de cancers, de troubles métaboliques ou de maladies liées à l’âge.

Structure chimique de la rapamycine
Structure chimique de la rapamycine.
Fvasconcellos/Wikimedia

Un grand nombre des spécialistes du domaine savent que cette molécule a été isolée au milieu des années 1970 par des scientifiques travaillant au sein du laboratoire pharmaceutique Ayerst Research Laboratories, à partir d’un échantillon de sol contenant la bactérie Streptomyces hydroscopicus. Ce que l’on sait moins, c’est que cet échantillon a été prélevé dans le cadre d’une mission canadienne appelée Medical Expedition to Easter Island, ou METEI, menée à Rapa Nui – l’Île de Pâques – en 1964.

Histoire de la METEI

L’idée de la Medical Expedition to Easter Island (METEI) a germé au sein d’une équipe de scientifiques canadiens composée du chirurgien Stanley Skoryna et du bactériologiste Georges Nogrady. Leur objectif était de comprendre comment une population isolée s’adaptait au stress environnemental. Ils estimaient que la prévision de la construction d’un aéroport international sur l’île de Pâques offrait une occasion unique d’éclairer cette question. Selon eux, en accroissant les contacts de la population de l’île avec l’extérieur, l’aéroport risquait d’entraîner des changements dans sa santé et son bien-être.

Financée par l’Organisation mondiale de la santé, et soutenue logistiquement par la Marine royale canadienne, la METEI arriva à Rapa Nui en décembre 1964. Durant trois mois, l’équipe fit passer à la quasi-totalité des 1 000 habitants de l’île toute une batterie d’examens médicaux, collectant des échantillons biologiques et procédant à un inventaire systématique de la flore et de la faune insulaires.

Dans le cadre de ces travaux, Georges Nogrady recueillit plus de 200 échantillons de sol, dont l’un s’est avéré contenir la souche de bactéries Streptomyces productrice de rapamycine.

Affiche du mot METEI écrit verticalement entre l’arrière de deux têtes de moaï, avec l’inscription « 1964-1965 RAPA NUI INA KA HOA (N’abandonnez pas le navire) »
Logo du METEI.
Georges Nogrady, CC BY-NC-ND

Il est important de comprendre que l’objectif premier de l’expédition était d’étudier le peuple de Rapa Nui, dans un contexte qui était vu comme celui d’un laboratoire à ciel ouvert. Pour encourager les habitants à participer, les chercheurs n’ont pas hésité à recourir à la corruption, leur offrant des cadeaux, de la nourriture et diverses fournitures. Ils ont également eu recours à la coercition : à cet effet, ils se sont assuré les services d’un prêtre franciscain en poste de longue date sur l’île pour les aider au recrutement. Si leurs intentions étaient peut-être honorables, il s’agit néanmoins là d’un exemple de colonialisme scientifique dans lequel une équipe d’enquêteurs blancs choisit d’étudier un groupe majoritairement non blanc sans son concours, ce qui crée un déséquilibre de pouvoir. Un biais inhérent à l’expédition existait donc dès la conception de la METEI.

Par ailleurs, plusieurs des hypothèses de départ avaient été formulées sur des bases erronées. D’une part, les chercheurs supposaient que les habitants de Rapa Nui avaient été relativement isolés du reste du monde, alors qu’il existait en réalité une longue histoire d’interactions avec des pays extérieurs, comme en témoignaient divers récits dont les plus anciens remontaient au début du XVIIIe siècle, et dont les publications s’étalaient jusqu’à la fin du XIXe siècle.

D’autre part, les organisateurs de la METEI partaient du postulat que le bagage génétique de la population de Rapa Nui était homogène, sans tenir compte de la complexe histoire de l’île en matière de migrations, d’esclavage et de maladies (certains habitants étaient en effet les descendants de survivants de la traite des esclaves africains qui furent renvoyés sur l’île et y apportèrent certaines maladies, dont la variole). La population moderne de Rapa Nui est en réalité métissée, issue à la fois d’ancêtres polynésiens, sud-américains, voire africains.

Cette erreur d’appréciation a sapé l’un des objectifs clés du METEI : évaluer l’influence de la génétique sur le risque de maladie. Si l’équipe a publié un certain nombre d’études décrivant la faune associée à Rapa Nui, son incapacité à établir une base de référence est probablement l’une des raisons pour lesquelles aucune étude de suivi n’a été menée après l’achèvement de l’aéroport de l’île de Pâques en 1967.

Rendre crédit à qui de droit

Les omissions qui existent dans les récits sur les origines de la rapamycine sont le reflet d’angles morts éthiques fréquemment présents dans la manière dont on se souvient des découvertes scientifiques.

Georges Nogrady rapporta de Rapa Nui des échantillons de sol, dont l’un parvint à Ayerst Research Laboratories. Là, Surendra Sehgal et son équipe isolèrent ce qui fut nommé rapamycine, qu’ils finirent par commercialiser à la fin des années 1990 en tant qu’immunosuppresseur, sous le nom Rapamune. Si l’on connaît bien l’obstination de Sehgal, qui fut déterminante pour mener à bien le projet en dépit des bouleversements qui agitaient à cette époque la société pharmaceutique pour laquelle il travaillait – il alla même jusqu’à dissimuler une culture de bactéries chez lui – ni Nogrady ni la METEI ne furent jamais crédités dans les principaux articles scientifiques qu’il publia.

Bien que la rapamycine ait généré des milliards de dollars de revenus, le peuple de Rapa Nui n’en a tiré aucun bénéfice financier à ce jour. Cela soulève des questions sur les droits des peuples autochtones ainsi que sur la biopiraterie (qui peut être définie comme « l’appropriation illégitime par un sujet, notamment par voie de propriété intellectuelle, parfois de façon illicite, de ressources naturelles, et/ou éventuellement de ressources culturelles en lien avec elles, au détriment d’un autre sujet », ndlr), autrement dit dans ce contexte la commercialisation de connaissances autochtones sans contrepartie.

Des accords tels que la Convention des Nations unies de 1992 sur la diversité biologique et la Déclaration de 2007 sur les droits des peuples autochtones visent à protéger les revendications autochtones sur les ressources biologiques, en incitant tous les pays à obtenir le consentement et la participation des populations concernées, et à prévoir des réparations pour les préjudices potentiels avant d’entreprendre des projets.

Ces principes n’étaient cependant pas en vigueur à l’époque du METEI.

Gros plans de visages alignés portant des couronnes de fleurs dans une pièce sombre
Les habitants de Rapa Nui n’ont reçu que peu ou pas de reconnaissance pour leur rôle dans la découverte de la rapamycine.
Esteban Felix/AP Photo

Certaines personnes soutiennent que, puisque la bactérie productrice de rapamycine a été trouvée ailleurs que dans le sol de l’île de Pâques, ce dernier n’était ni unique ni essentiel à la découverte du médicament. D’autres avancent aussi qu’étant donné que les insulaires n’utilisaient pas la rapamycine et n’en connaissaient pas l’existence sur leur île, cette molécule ne constituait pas une ressource susceptible d’être « volée ».

Cependant, la découverte de la rapamycine à Rapa Nui a jeté les bases de l’ensemble des recherches et de la commercialisation ultérieures autour de cette molécule. Cela n’a été possible que parce que la population a été l’objet de l’étude montée par l’équipe canadienne. La reconnaissance formelle du rôle essentiel joué par les habitants de Rapa Nui dans la découverte de la rapamycine, ainsi que la sensibilisation du public à ce sujet, sont essentielles pour les indemniser à hauteur de leur contribution.

Ces dernières années, l’industrie pharmaceutique a commencé à reconnaître l’importance d’indemniser équitablement les contributions autochtones. Certaines sociétés se sont engagées à réinvestir dans les communautés d’où proviennent les précieux produits naturels qu’elles exploitent.

Toutefois, s’agissant des Rapa Nui, les entreprises qui ont directement tiré profit de la rapamycine n’ont pas encore fait un tel geste.

Si la découverte de la rapamycine a sans conteste transformé la médecine, il est plus complexe d’évaluer les conséquences pour le peuple de Rapa Nui de l’expédition METEI. En définitive, son histoire est à la fois celle d’un triomphe scientifique et d’ambiguïtés sociales.

Je suis convaincu que les questions qu’elle soulève (consentement biomédical, colonialisme scientifique et occultation de certaines contributions) doivent nous faire prendre conscience qu’il est nécessaire d’examiner de façon plus critique qu’ils ne l’ont été jusqu’à présent les héritages des découvertes scientifiques majeures.

The Conversation

Ted Powers ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Comment un médicament à un milliard de dollars a été découvert dans le sol de l’Île de Pâques (et ce que les scientifiques et l’industrie doivent aux peuples autochtones) – https://theconversation.com/comment-un-medicament-a-un-milliard-de-dollars-a-ete-decouvert-dans-le-sol-de-lile-de-paques-et-ce-que-les-scientifiques-et-lindustrie-doivent-aux-peuples-autochtones-266381

Le lave-linge, mode d’emploi

Source: The Conversation – in French – By François Lévêque, Professeur d’économie, Mines Paris – PSL

Qui suis-je ? Pesant 60 kilos, mon œil est un hublot et j’avale beaucoup d’eau. Deux indices supplémentaires : j’affiche des programmes et je bats du tambour. Découvrez tout ce que vous ne vous êtes jamais demandé sur votre machine à laver. Et bien plus.


À propos du lave-linge, certains ont affirmé qu’il était une invention plus importante qu’Internet et la meilleure illustration qui soit de l’effet pernicieux des tarifs douaniers de Trump. D’autres ont recommandé de l’utiliser moins fréquemment. En portant par exemple sept fois un pyjama ou un soutien-gorge avant de les laver. Devenu la vedette des équipements domestiques auprès d’analystes autant qu’aux yeux des ménages, la machine à laver est un objet du quotidien, dans les pays les plus riches du moins, qui en dit long sur nos modes de vie et sur l’économie contemporaine.

Avant d’appuyer sur « marche »

Il convient de se rappeler que je n’ai pas toujours existé.

Et de ne surtout pas idéaliser le lavage du linge à la main à l’image des femmes au lavoir ou au bord d’un ruisseau de la peinture romantique. Porter de l’eau, la faire chauffer, frotter le linge, puis le rincer à l’eau claire, enfin le tordre pour l’essorer, toutes ces étapes n’étaient qu’une longue et épuisante corvée.

L’invention et la diffusion de la machine à laver ont été une bénédiction. Hans Rosling, médecin et statisticien suédois, se souvient de sa grand-mère qui, ayant toute sa vie fait la lessive pour ses sept enfants, assiste à la fois médusée et émerveillée au premier lavage en machine. « C’était pour elle un miracle » se rappelle Hans Rosling. Les boomers se souviennent aussi sans doute de la Mère Denis, une lavandière bretonne enrôlée pour faire la publicité à la télé d’une machine à laver.

Le Klingon.

Le monde sans lave-linge est toujours cependant celui de milliards de femmes. De la majorité d’entre elles puisque seule la population qui vit avec plus de 40 dollars par jour peut s’offrir cet équipement. Presque tous les ménages français disposent d’une machine à laver mais moins de 10 % de la population indienne.

En appuyant sur « départ »

J’ai transformé la vie quotidienne, mais j’ai aussi changé la société et son économie.

Plus qu’Internet, même aux yeux d’Ha-Joon Chang, un économiste anglais original. En soulageant les femmes d’une grande partie de leur temps consacré à la lessive, le lave-linge a permis leur entrée en force sur le marché du travail. D’un point de vue économique, plus de salariés signifie davantage de production et donc plus de croissance mesurée par le PIB. D’un point de vue social aussi, le salariat féminin s’est également révélé un facteur majeur de transformation, notamment en rendant les femmes financièrement moins dépendantes et en poussant l’éducation des filles. Sans parler pour les femmes restant au foyer de bénéficier de plus de temps pour s’adonner à autre chose qu’à la corvée de lessive. Lire des livres à leurs enfants ou pour elles-mêmes comme le mentionne Hans Rosling.

Naturellement, tous ces effets ne peuvent être attribués au seul lave-linge. Le temps libre qu’il a libéré n’excède pas une journée par semaine et un lave-linge sans eau courante ni électricité est inutile. Par ailleurs, Ha-Joon Chang comparait les conséquences de l’invention de la machine à laver à celles d’Internet il y a plus de quinze ans de cela. L’usage de cette infrastructure de réseaux permettant de relier les ordinateurs s’est depuis considérablement amplifié et diversifié. Pas sûr que le lave-linge dépasse par ses conséquences économiques et sociales la box. Plus de neuf ménages sur 10 disposent de ces équipements.




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Paradoxe de l’indice de durabilité : les écolos remplacent plus fréquemment leurs produits


Choisir le programme éco

Je consomme moins d’eau et d’électricité tout en préservant les couleurs et en conservant l’éclat du blanc.

Peu gourmand en électricité, environ 5 % de la consommation électrique du foyer, le lave-linge est un grand buveur, puisque près de 12 % de l’eau du logement y passe. Pour réaliser des économies n’hésitez pas à laver à 30 degrés et à sélectionner le programme éco, même si son cycle est beaucoup plus long. Les fabricants sont tenus d’en proposer un en Europe depuis quelques années déjà.

Le programme éco sert d’ailleurs de référence pour l’affichage des performances sur l’étiquette. Lisez-les attentivement avant de choisir votre lave-linge. Si vous achetez le moins cher chez Miele (plus de mille euros tout de même) vous apprendrez que pour une charge de 8 kg, il consomme par cycle 48 litres et 0,4 kWh, chauffe à 35 °C maximum et tourne 3 heures 39. Sauf arthrose des genoux, optez pour un chargement frontal. Contrairement aux modèles qui se chargent par le haut, ils fonctionnent sans que la cuve soit pleine. Ils utilisent donc moins d’eau du robinet, qu’il faut ensuite à chauffer.

Aux États-Unis comme en Europe, les obligations réglementaires imposées aux constructeurs ont rendu le lave-linge considérablement plus performant. En trente ans, la consommation d’eau et d’électricité a été divisée par trois. Le linge sorti du tambour n’est pas pour autant plus sale !

Et le consommateur n’en sort pas perdant en payant plus cher. Aux dépenses d’usage qui baissent s’ajoute la diminution de la facture pour l’achat du lave-linge qui représente environ le tiers du coût total. La réglementation se traduit en effet par une baisse de son prix moyen. L’adoption annoncée à l’avance d’un nouveau standard, plus exigeant, aboutit à l’apparition de nouveaux modèles sur le marché mais elle entraîne aussi une baisse du prix des modèles anciens. Les fabricants veulent encore en vendre, à tout le moins écouler leurs stocks. En outre, la réglementation tend à réduire les possibilités de différenciation entre les modèles concurrents. Produits plus homogènes égale moins de marge et donc prix plus bas.

Une touche sobriété controversée

Je fais uniquement ce que l’on me commande de faire.

Pour réduire votre empreinte écologique, vous pouvez aussi laver moins fréquemment votre linge. Cette affirmation banale est devenue le sujet d’une violente polémique. Au début de 2025, l’ADEME publie le guide pratique « Comment faire le ménage de façon plus écologique ». Ce alors même que montent de virulentes critiques contre les politiques d’environnement et les agences publiques, jugées toutes deux inutiles et coûteuses principalement par la droite et son extrême.

La fréquence de lavage va devenir en quelques jours une actualité médiatique et politique sur la base d’une infographie publiée dans Le Parisien et reprise partout. Elle liste des recommandations de l’ADEME très pointues : porter 7 fois un soutien-gorge et un pyjama avant de le laver, on l’a déjà dit ; mais aussi 15 à 30 fois pour un jean ou encore 1 à 3 fois pour un vêtement de sport. Cette infographie n’est pourtant pas dans le guide de l’ADEME ! Celui-ci se contente d’établir trois catégories en citant des exemples de vêtements qui doivent être lavés après avoir été portés une seule fois, plusieurs fois et plusieurs semaines. D’où vient alors l’infographie du « Parisien » avec la légende « source Ademe » ? Mystère. Peut-être d’une autre réalisée en 2023 « en partenariat avec l’Ademe » par un media numérique de France Télévisions. Cette liste comporte toutefois trois différences. Petit jeu : à vous de les trouver.

Pour éteindre le feu, le président de l’Ademe, Sylvain Waserman, déclarera

« Je vous rassure, chacun fait ce qu’il veut »

Ouf ! Ne pas confondre en effet un certain paternalisme de l’intervention publique et des lois restrictives de liberté.

Un autre programme éco

J’ai l’honneur d’avoir un article rien que sur moi dans la plus prestigieuse revue d’économie au monde.

L’obsession de Donald Trump pour fixer des tarifs douaniers hors norme ne date pas du Liberation Day d’avril dernier. Rappelez-vous, il brandissait un tableau présentant les nouvelles taxes à l’import en provenance d’une vingtaine de pays, soi-disant en réponse à leurs barrières aux produits américains. Lors de son premier mandat, il avait déjà annoncé la couleur par une taxe de 20 % sur les lave-linge. Sur d’autres produits également mais c’est la machine à laver qui a retenu l’attention d’un trio d’économistes américains pour étudier sous toutes les coutures les effets de sa taxation. Leurs résultats, parus en juillet 2020 dans l’American Economic Review, servent aujourd’hui de référence pour illustrer les effets des restrictions aux importations sur la relocalisation de la production et sur les prix.

C’est pas sorcier – 2017.

Une des prouesses des auteurs est d’avoir su tracer finement les mouvements du lave-linge de leur pays de production jusqu’aux consommateurs américains. Les flux d’importation proviennent initialement du Mexique et de la Corée. Puis ils se tarissent, remplacés par des importations venues de Chine, elles-mêmes chassées ensuite par des importations en provenance du Vietnam et de Thaïlande. Cette partie de saute-mouton résulte d’une série de restrictions des États-Unis qui ont dans cet ordre affecté les importations de lave-linge. À mesure que certains pays étaient bannis, d’autres prenaient le relais. On retrouve toutefois les mêmes entreprises à la manœuvre : Samsung et LG Electronics. Les deux firmes coréennes ont su réallouer leur capacité de production pour s’adapter aux diktats américains.

Première leçon : les restrictions ciblées sur un pays échouent à stopper significativement les importations. Les multinationales, implantées ailleurs, s’en jouent aisément.

Cette leçon apprise, les États-Unis ont imposé une taxe de 20 % sur toutes les importations de lave-linge début 2018 à l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Tous les pays sont désormais logés à la même enseigne. La question de recherche porte alors sur les effets-prix. Leur élucidation est un travail compliqué car les variations de prix peuvent s’expliquer par d’autres facteurs, par exemple une évolution du coût de l’acier ou du transport maritime.

Notre trio de chercheurs réussit à établir que la taxe a causé une hausse du prix d’achat du lave-linge aux États-Unis de 12 %. Les producteurs ont donc su répercuter 60 % du montant de la taxe sur le dos des consommateurs. En réalité, ils ont fait mieux que cela car ils en ont profité pour augmenter d’environ 12 % aussi le prix des sèche-linge qui pourtant n’étaient pas taxés ! Lave-linge et sèche-linge sont des produits très complémentaires, souvent achetés ensemble, fabriqués par les mêmes entreprises, avec des modèles qui vont souvent par paire. Bref, la baisse d’une marge ici peut être rattrapée et même plus que compensée par une hausse à côté. Bien joué !

Seconde leçon : les consommateurs sont les grands perdants.

Les auteurs ont également observé que la production sur le sol américain pourtant non taxée avait suivi la hausse des prix. La concentration du marché rendant la concurrence imparfaite, les fabricants locaux ont pu relever leur marge. Une opportunité dont Samsung et LG Electronics se sont eux-mêmes saisis. En effet, dès qu’elles ont vu venir sous l’administration Obama la première salve de mesures protectionnistes contre leurs lave-linge, elles ont construit une usine, l’une en Caroline du Sud, l’autre dans le Tennessee. Troisième leçon, les producteurs du territoire protégé sont les grands gagnants.

Quatrième leçon l’emploi local créé par les tarifs revient très cher. 1800 personnes ont été embauchées dans les usines. En rapportant ce chiffre au surcoût des consommateurs qui ont dû acheter leur lave-linge et sèche-linge plus cher, la facture s’élève à près d’un million de dollars par an par emploi créé.

Cycle rapide pour finir

Évitez d’y recourir, il m’abîme et me fatigue.

Le programme rapide n’est pas conseillé, car il est le plus énergivore et lave moins bien. Mais très rapidement, quelques dernières observations pour vos achats et utilisations : un lave-linge bon marché va vous coûter plus cher à l’usage en frais de fonctionnement (eau et électricité) et réparation.

A contrario, demandez-vous si vous avez vraiment besoin d’un lave-linge connecté, avec de l’IA et qui parle. Vérifiez que le modèle de votre choix est bien équipé d’un filtre pour les microplastiques (700 000 microfibres rejetées par cycle de lavage) mais n’en profitez pas pour autant à acheter plus de vêtements synthétiques. Sachez que la lessive en poudre est meilleure pour l’éclat du blanc et la lessive liquide pour préserver les couleurs. Ne surdosez pas la lessive et évitez la demi-charge. Enfin, pour plus de conseils reportez-vous au guide d’achat de lave-linge de « Que Choisir » et faites éventuellement appel à un « coach en écologie d’intérieur » .

The Conversation

François Lévêque ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le lave-linge, mode d’emploi – https://theconversation.com/le-lave-linge-mode-demploi-266019