Requalifier ou réguler ? Les controverses du dialogue social des travailleurs des plates-formes

Source: The Conversation – in French – By Maxime Cornet, Post doctorant, CY Cergy Paris Université

Livreur travaillant pour une plateforme sortant du métro Châtelet, Paris (2021). Cynthia Srnec Cynthia Srnec, CC BY-NC-ND

Les travailleurs des plates-formes numériques sont réputés être des travailleurs indépendants. Dès lors, à quel dialogue social peuvent-ils prétendre, celui-ci étant l’apanage du salariat ? Pour dépasser la contradiction, le gouvernement français a créé un organisme adhoc, l’Arpe. Pour quels résultats ? La requalification en contrat de travail du contrat de prestation reste-t-elle un horizon au vu des résultats obtenus par la négociation ?


Trois ans après les Uber files, la requalification d’un livreur en salarié de Deliveroo et de 5 livreurs de Frichti a ravivé l’espoir des travailleurs dont leurs dossiers ont été déposés auprès du Conseil des prud’hommes dans Paris, Bordeaux, Lyon et Toulouse, au sein d’un secteur où le statut des travailleurs est toujours l’objet d’intenses débats.

Si les plates-formes numériques de livraison de repas – telles qu’Uber Eats ou Deliveroo – et de mise en relation avec des chauffeurs – comme Uber ou Bolt – ont profondément transformé le marché des services en France et à l’échelle mondiale, elles n’ont pas échappé à l’attention des instances de régulation du travail, des services et du transport.




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Après plusieurs années de luttes et de résistances de la part des travailleurs, des militants et d’élus, l’établissement d’une présomption de salariat par la directive européenne du 23 octobre 2024 devrait permettre de clarifier les incertitudes liées au statut des travailleurs et de renforcer leur protection. Entre-temps, plusieurs travailleurs ont poursuivi les entreprises en justice pour salariat déguisé.

Des indépendants avec des protections supplémentaires

Le gouvernement d’Emmanuel Macron avait en 2021 adopté une approche singulière en modifiant le droit du travail afin de maintenir le statut d’indépendant des livreurs et chauffeurs, tout en leur octroyant certains droits et protections supplémentaires. L’expérience française à travers la création de l’Autorité des Relations Sociales des Plateformes d’Emploi (Arpe) a illustré de fortes ambitions politiques, en instituant un espace de dialogue social entre des représentants élus des travailleurs et les associations représentatives des plates-formes.

Cette position s’est accompagnée d’un ensemble de polémiques. En premier lieu, l’organisation des premières élections des représentants des livreurs et VTC a été contestée par plusieurs syndicats et organisations collectives associatives et suscité un débat autour du faible taux de participation, en 2022 et 2024.

En deuxième lieu, cette mise en place d’une négociation entre les travailleurs indépendants en reproduisant les normes de la négociation collective classique a suscité des interrogations auprès des syndicats traditionnels qui ont pu y voir une promotion de ces nouvelles formes d’emploi, plus précaire, et en dehors du Code du travail.

Quelles procédures de désactivation ?

Malgré le débat, les rencontres entre acteurs ont permis, en deux ans, la signature de plusieurs accords sectoriels concernant notamment la rémunération des courses, la discrimination, ou encore les procédures de désactivation de comptes. Néanmoins, depuis les dernières élections en 2024, aucun nouvel accord n’a été signé, montrant la difficulté à négocier des accords porteurs de véritables droits sans évoluer dans le cadre protecteur du droit du travail classique.

De plus, le manque de données disponibles rend l’évaluation de l’efficacité des accords difficile, pour le régulateur comme pour les représentants des travailleurs. Dans le cadre du projet de recherche européen GDPoweR, nous avons examiné le potentiel des droits relatifs aux données personnelles (RGPD) comme levier pour renforcer le dialogue social et la protection des travailleurs de plates-formes.

Notre enquête de terrain a visé à évaluer la mise en œuvre et le respect des accords signés dans le cadre de l’ARPE, ainsi que leur portée effective. Nous avons mené des entretiens individuels et collectifs avec des syndicats, des travailleurs, des associations de travailleurs, des entreprises de plates-formes et des fonctionnaires publics. Nous avons également analysé les fichiers de données personnelles retraçant l’activité de 61 chauffeurs opérant sur Uber, 6 chauffeurs opérant sur Bolt, 4 livreurs opérant sur Uber Eat et 2 livreurs opérant sur Deliveroo. Les données collectées totalisent plus de 5 millions de courses pour les chauffeurs, et 17 000 courses pour les livreurs. Ces datas couvrent la période allant de 2016 à la fin de 2024, permettant d’évaluer l’effet des accords sur la rémunération des travailleurs.

Des engagements imprécis

Nos résultats montrent que les accords n’ont pas significativement amélioré les conditions de travail des travailleurs. Cette situation s’explique notamment par un manque de précision dans les engagements pris, ainsi que par les limites des ambitions politiques et des compromis économiques consentis par les plates-formes. D’ailleurs, des thèmes jugés cruciaux par les syndicats ne sont pas abordés dans les accords signés, comme la santé et la sécurité au travail, fortement dégradées – plus de la moitié des livreurs a souffert un accident de travail – ou le fonctionnement de l’algorithme.

Chez les VTCs, les accords signés instituent un minimum de rémunération d’un euro par kilomètre, de 7,65 euros par course (puis 9 euros à partir du 2 avril 2024), et de 30 euros par heure de conduite avec un client. Or les données montrent qu’en 2023 (soit un an avant l’entrée en vigueur des accords), pour Uber, le tarif moyen versé par course est de 18,51 euros, le tarif par kilomètre est en moyenne de 1,83 euros, et le tarif moyen par heure en course est de 52,8 euros.

Kombini 2024.

En réalité, les versements compensatoires liés à l’application des accords n’entrent en jeu que pour très peu de courses, et ne représentent que 0,10 % des revenus des chauffeurs. Chez les livreurs, on peut faire le même constat. Un accord fixe la rémunération minimale par heure en activité (entre l’acceptation de la commande et la livraison) à 11,75 euros à partir du 28 novembre 2023. Or, la rémunération moyenne de l’heure d’activité était pour les livreurs Uber Eats de 14,33 euros en 2022 (soit un an avant l’entrée en vigueur de l’accord). Comme pour les chauffeurs, la compensation liée à l’accord concerne un nombre très restreint de courses.

Stagnation des rémunérations

Si on observe l’évolution globale de la rémunération sur l’ensemble de la période, on note une stagnation, voire une diminution des revenus horaires moyens pour les chauffeurs comme pour les livreurs, malgré une légère augmentation du tarif par heure en course, due à l’augmentation significative du temps d’attente entre deux courses ou livraison.

Par ailleurs, les accords relatifs aux désactivations s’inspirent du droit disciplinaire en reprenant une gradation des différents types de « fautes ». Ces accords, signés dans les deux secteurs, consistent surtout en des lignes directrices, laissant une grande marge de manœuvre aux plates-formes pour établir la procédure de désactivation. Bien que l’Arpe ait été conçue pour améliorer les conditions de travail des livreurs et des chauffeurs VTC, il semble que les accords signés ne soient pas capables d’enrayer la dégradation des conditions de travail des travailleurs des plates-formes.

BFM Buiness 2021.

Certains représentants des travailleurs soupçonnent un usage politique de cette dernière, visant à éviter une régulation descendante plus contraignante portée par des partis politiques d’opposition. Malgré l’élection de représentants des travailleurs affiliés à des syndicats et les efforts déployés par l’ARPE, aucun acteur institutionnel (à l’image de l’inspection du travail pour les travailleurs salariés) ne dispose du pouvoir d’imposer une mise en œuvre équitable et cohérente des accords collectifs.

Une forte concurrence entre les plates-formes

En pratique, l’application de ces accords dépend largement de la volonté, de la capacité et de la réactivité des entreprises de plate-forme. Celles-ci, en forte concurrence entre-elles en France et dans le marché international, n’hésitent pas à proposer de bonus temporaires, de petits tarifs de manière unilatérale et sans concertation collective ou à tester une tarification encore plus basse.

Notre étude met ainsi en lumière les limites structurelles de la régulation du travail numérique par le biais d’une gouvernance souple qui ne reprend que partiellement le Code du travail, et démontre la nécessité d’une transposition forte de la directive européenne, pour assurer une meilleure protection aux travailleurs.

The Conversation

Maxime Cornet a reçu des financements de la DG Emploi de la Commission Européenne, dans le cadre du projet de recherche GDPOWER.

Cynthia Srnec a reçu des financements de la DG Emploi de la Commission européenne, dans le cadre du projet de recherche GDPoweR.

Pauline Moreau Avila a reçu des financements de la DG Emploi de la Commission européenne, dans le cadre du projet de recherche GDPoweR

ref. Requalifier ou réguler ? Les controverses du dialogue social des travailleurs des plates-formes – https://theconversation.com/requalifier-ou-reguler-les-controverses-du-dialogue-social-des-travailleurs-des-plates-formes-271327

Que reste-t-il de nos argots ?

Source: The Conversation – in French – By Anne Gensane, Enseignante chercheuse en sciences du langage, Université d’Artois

Lorsque l’on parle d’argot français, on imagine souvent un langage secret. Mais qu’entend-on réellement par ce mot aujourd’hui ? Entre héritage historique et usages modernes, l’argot demeure un phénomène complexe, tant pour les linguistes que pour les locuteurs du français.


Pour désigner l’argot, on parle parfois de « langue verte », expression liée au tapis vert du jeu ou de l’adverbe « vertement »… Curieusement, cette couleur rappelle la comparaison de l’argot à la végétation produite par « une greffe malsaine » que décrit Victor Hugo, et qui trouve ses racines « dans le vieux tronc gaulois ». Bien que cette image puisse refléter une forme d’« argotophobie », l’argot suscite aussi fascination et nostalgie : certains parlent même d’« un blues » de l’âge d’or argotique. Alors, que nous en reste-t-il ?

Une histoire ancienne

Dans l’imaginaire collectif, l’argot est en partie associé à la littérature du XIXe siècle et au cinéma du XXe. Cependant, il est évident que l’argot ne se limite pas à ces périodes. Au XIIe siècle, chez Jehan Bodel, on trouve la première trace écrite d’un dialogue produit entre deux brigands dans une taverne. Cet acte montre déjà une volonté de permettre l’identification d’un groupe social (les voyous) par un usage non standard. L’argot a toujours véhiculé une dimension identitaire souvent associée aux malfaiteurs, bien avant l’urbanisation qui a façonné son évolution moderne (on pense aussi au fameux Vidocq – arrageois tout comme Jehan Bodel). Mais l’argot est surtout connu pour sa fonction cryptique : il permet de reconnaître l’appartenance d’un locuteur, tout en cachant des informations aux non-initiés.

C’est là qu’il diffère du jargon dans son sens moderne, davantage lié à un usage professionnel sans volonté de dissimulation. Le mot « argot » lui-même ne prend son sens actuel qu’à partir du XVIIe siècle. Il désignait d’abord un « royaume », celui des marginaux de la célèbre Cour des Miracles, avant de renvoyer à leur façon de parler qu’on appelait alors à ce moment-ci… « jargon du Royaume d’Argot » !

Un outil pour dire le réel ?

Bref, depuis longtemps, l’argot est lié à l’idée de marginalité. François Villon, poète du XVe siècle, est un des anciens auteurs les plus connus à utiliser l’argot de manière littéraire pour signaler son appartenance sociale (cela démontre qu’il fréquentait la bande des « Coquillards »).

Au tournant des XIXe et XXe siècles, l’argot est aussi un outil littéraire critique : le poète Jehan-Rictus, dans Les Soliloques du Pauvre (1896), s’en sert pour dénoncer la misère et moquer les auteurs bourgeois qui prétendent la raconter en empruntant leurs mots, tel, selon lui, Aristide Bruant.

Aujourd’hui, des pratiques argotiques contemporaines artistiques existent toujours : avec de la littérature que certains appelleront « de banlieue » ou « urbaine », et, surtout, avec un rap français très présent dans la culture populaire. Celui-ci entretient en effet un rapport étroit avec ce qui peut parfois être appelé un parler « des cités » ou encore un « argot des jeunes ». Il ne s’agit pas d’un système homogène mais d’un ensemble de pratiques langagières mouvantes (on peut déjà le constater de par les appellations qu’on tente de lui donner… quelles cités ? quels jeunes ?).

Des néologismes argotiques contemporains

La pratique argotique contemporaine repose largement sur le français populaire. L’argot ne crée pas une langue à part entière : il fait naître des actualisations linguistiques diverses et trahit souvent l’habitus du locuteur.

Le linguiste Albert Dauzat notait en 1946 que « l’argot accélère le renouvellement du langage ». Cette créativité lexicale se poursuit bien aujourd’hui à travers ce que l’on peut appeler « la néologie argotique », c’est-à-dire la création de mots nouveaux mais aussi d’emplois nouveaux de mots existants.

La notion de « nouveauté » reste cependant relative : un mot peut être courant dans un groupe et inconnu ailleurs. Il faut souligner aussi que l’argot connaît une dimension diatopique : il n’est pas un patois, mais peut présenter des formes locales. On rencontre par exemple un argot à clef « en -zer », associé à la région de Grigny, ou l’ajout du suffixe « -stre » en fin de mot, propre à Marseille.

Enfin, on notera que certains mots traversent les siècles : c’est le cas de « daron », attesté dès le XVIIe siècle. C’est un mot-valise issu de « dam » (seigneur) et baron. Il signifiait « maître de maison », puis « patron », avant de prendre son sens actuel de « père ».

Les couleurs de l’argot

La néologie argotique contemporaine se manifeste par divers procédés dont la grande majorité existe depuis bien longtemps. Il est important de comprendre que n’est pas tant leur nature mais leur fréquence qui la caractérise et lui donne ses couleurs.

Ils sont variés : troncations (suppression de certaines syllabes, comme « déter » < « déterminé »), siglaisons (« BG » < « Beau Gosse »)… Les emprunts sont très nombreux, on pense principalement à l’anglais « stalker » (< « espionner »), à l’arabe « bélek (à) » (< « fais attention (à) ») ou le célèbre « wesh », au non moins célèbre « poucave » (< « mouchard) faisant partie des emprunts à la langue romani, mais aussi par exemple au nouchi, un argot ivoirien (par exemple : « tchoin » < « prostituée »). Le verlan est plus complexe à analyser qu’il n’y paraît : il suit des règles précises suivant le nombre de ses syllabes et peut impliquer notamment des troncations et réagencements complexes. Il existe même un verlan du verlan, dit « veul », c’est le cas du mot « feumeu » (de « femme », cela devient « meufeu », puis…). Enfin, il faudrait noter que le jargon du jeu vidéo influence fortement l’argot courant (par exemple : « GG » < « Good Game »), tout comme l’algospeak (avec notamment le fameux « Tanaland », s’il ne fallait en citer qu’un).

Parce que c’est aussi amusant !

Les réseaux sociaux (notamment, oui, pour cacher du contenu sur Internet) et le rap accélèrent la création mais aussi la circulation des mots. La culture hip-hop, fortement ancrée dans l’oralité, diffuse en effet largement des termes qui se propagent dans la « jeunesse » et au-delà. Si les artistes s’en emparent, c’est aussi qu’il y a une dimension poétique des pratiques argotiques. Le jeu est indissociable de l’usage de la langue, qu’il soit littéraire ou quotidien. Le linguiste Roman Jakobson, qui parle de « fonction poétique » pour désigner cela, rappelle que cette fonction « est présente dès la première enfance » et accompagne les locuteurs tout au long de leur vie, révélant un certain goût pour le jeu avec les mots. Cette dimension du jeu fait partie intégrante des dynamiques sociales et identitaires au sein des groupes.

Comme l’évoque une recherche menée auprès d’adolescents scolarisés, le recours à l’argot apparaît aussi comme une forme de relâchement face à la pression du langage institutionnel, qu’ils associent à un cadre contraignant.

Ainsi, lorsque des collégiens ou des lycéens utilisent des termes ou des expressions argotiques, leur intention va bien au-delà de la simple volonté de « cacher » leur propos. Ils s’amusent avant tout avec la structure même de la langue. Oui, les pratiques argotiques contemporaines peuvent encore répondre à un besoin de communication secrète ou marginale, mais, par sa fonction ludique, la pratique témoigne qu’elle n’est pas seulement un outil de subversion, mais aussi un moyen de s’amuser, de se libérer des contraintes sociales.

L’usage ludique de l’argot ne concerne évidemment pas que les jeunes : chaque locuteur possède son propre répertoire linguistique dans lequel puiser des styles, qu’il active selon le contexte de son interaction. L’argot devient une manière de dire le monde autrement, selon ses compétences, son désir poétique, sa recherche de connivence humaine et de sa volonté de s’affranchir de la convenance hégémonique.

The Conversation

Anne Gensane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Que reste-t-il de nos argots ? – https://theconversation.com/que-reste-t-il-de-nos-argots-270994

Pourquoi les consommateurs de la génération Z se sentent désabusés – et comment ils peuvent être les moteurs d’un véritable changement

Source: The Conversation – in French – By Eugene Y. Chan, Associate professor, Toronto Metropolitan University

Entrez dans n’importe quelle salle de classe, parcourez TikTok ou participez à un groupe de discussion de la génération Z, et vous entendrez un refrain familier : « Nous nous soucions de ces questions, mais rien ne change. »

Qu’il s’agisse de l’action climatique, de la justice raciale, ou de l’éthique des entreprises, de nombreux jeunes ont le sentiment que leurs valeurs ne correspondent pas aux systèmes qui les entourent. Ils doutent que leurs voix, leurs votes et leur argent puissent à eux seuls résoudre des problèmes systémiques profonds.

Si vous partagez ce sentiment, vous n’êtes pas seul. Mais les jeunes consommateurs sont-ils vraiment impuissants ? Ou sont-ils simplement confrontés à un nouveau type d’influence, plus diffuse, plus numérique et plus exigeante, que les générations précédentes n’ont pas connu ?


25-35 ans : vos enjeux, est une série produite par La Conversation/The Conversation.

Chacun vit sa vingtaine et sa trentaine à sa façon. Certains économisent pour contracter un prêt hypothécaire quand d’autres se démènent pour payer leur loyer. Certains passent tout leur temps sur les applications de rencontres quand d’autres essaient de comprendre comment élever un enfant. Notre série sur les 25-35 ans aborde vos défis et enjeux de tous les jours.

La montée du consumérisme politique

Le consumérisme politique, c’est-à-dire le fait d’acheter ou de boycotter des produits pour des raisons politiques ou éthiques, est en hausse parmi les jeunes générations.

Une étude réalisée en 2023 a révélé que 81 % des consommateurs de la génération Z déclarent modifier leurs décisions d’achat en fonction de la réputation ou des actions d’une marque, 53 % d’entre eux ayant déjà participé à des boycottages économiques.

Une méta-analyse de 66 études réalisée en 2022 a révélé que le consumérisme politique est fortement associé à l’idéologie libérale, à l’intérêt pour la politique et à l’utilisation des médias. En d’autres termes, les jeunes engagés politiquement utilisent de plus en plus leur portefeuille pour exprimer leurs valeurs.

Pour beaucoup de jeunes, la consommation est de plus en plus une expression de leur identité et de leurs convictions. L’essor de la « politique du mode de vie » implique un passage des formes traditionnelles de participation, comme le vote ou la manifestation, à des actes quotidiens. Pour de nombreux consommateurs de la génération Z et de la génération Y, ce que vous achetez reflète qui vous êtes.

Les limites de la consommation éthique

Pourtant, l’enthousiasme pour la consommation éthique se heurte souvent à la frustration. Les consommateurs sont fréquemment confrontés au écoblanchiment, à la solidarité performative et aux reculs des entreprises sur leurs engagements.

Et si tout le monde « vote avec son portefeuille », pourquoi si peu de choses semblent changer ? La réponse réside dans la compréhension des limites et du pouvoir d’influence des consommateurs.

Les actions individuelles ne suffisent pas. Acheter de manière éthique peut être gratifiant, mais cela ne change généralement pas grand-chose. Des études suggèrent que la polarisation politique a rendu les préférences en matière de marques plus idéologiques, mais aussi plus fragmentées. Un boycottage progressiste peut faire les gros titres, mais à moins d’être soutenu et généralisé, il s’essouffle souvent rapidement.

Dans le même temps, l’enthousiasme pour la consommation éthique se heurte souvent à des limites pratiques. Acheter de manière éthique nécessite généralement des moyens financiers supplémentaires et la capacité de rechercher des marques, ce qui rend cette pratique plus accessible aux personnes disposant d’un revenu disponible et d’un bon accès à l’information. Cela signifie que si de nombreux jeunes soutiennent fermement la consommation éthique, seuls ceux qui disposent de ressources financières suffisantes sont en mesure de la pratiquer de manière cohérente.

Lorsque les choix individuels ne suffisent pas, l’action collective peut avoir plus d’impact. Des campagnes coordonnées telles que #GrabYourWallet, qui cible les entreprises liées à Donald Trump, ou la campagne menée par des jeunes pour désinvestir les fonds de dotation des universités des énergies fossiles, démontrent le pouvoir de la défense organisée des consommateurs.




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Le vote reste important

L’activisme des consommateurs complète, mais ne remplace pas, l’engagement civique traditionnel. Les politiques façonnent les marchés, la réglementation fixe les limites de ce que les entreprises peuvent se permettre et les élus déterminent ce que les entreprises peuvent et ne peuvent pas faire.

Pourtant, le taux de participation électorale des jeunes Canadiens reste obstinément faible. Lors des élections fédérales de 2021, seuls 46,7 % des électeurs âgés de 18 à 24 ans ont voté, contre 74,4 % des électeurs âgés de 65 à 74 ans.

Lors de l’élection présidentielle américaine de 2020, le taux de participation des 18-34 ans était de 57 %, contre 74 % pour les 65 ans et plus.

De même, lors des élections générales de 2019 au Royaume-Uni, seuls 53,6 % des 18-34 ans ont voté, contre 77 % des 65 ans et plus, ce qui montre le même écart générationnel qu’au Canada, où les électeurs plus âgés participent systématiquement plus que les jeunes.

Si les jeunes veulent influencer la politique climatique, le logement ou la dette étudiante, les urnes restent l’un de leurs outils les plus puissants.


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Qu’est-ce qui fait réellement la différence ?

Comment les jeunes consommateurs peuvent-ils passer de gestes symboliques à un changement significatif ? Plusieurs éléments suggèrent que les jeunes consommateurs peuvent traduire leurs valeurs en changements tangibles :

1. Soutenir les mouvements menés par les travailleurs.

Plutôt que de simplement boycotter une marque, envisagez de soutenir les travailleurs qui s’organisent en son sein. Qu’il s’agisse des baristas de Starbucks qui se syndiquent pour obtenir de meilleures conditions de travail ou des travailleurs de l’industrie textile qui réclament des salaires équitables, la solidarité des consommateurs peut amplifier leurs efforts. Partagez leurs histoires et respectez leurs demandes afin de ne pas franchir les piquets de grève, y compris quand boycotter et quand acheter.




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2. Faites pression pour obtenir des changements politiques, pas seulement des produits.

Militez pour un changement systémique, comme des lois sur la transparence de la chaîne d’approvisionnement, en soutenant les campagnes pour un salaire minimum vital ou en exigeant des entreprises qu’elles divulguent leurs informations climatiques. Lorsque l’opinion des consommateurs s’aligne sur la pression réglementaire, les entreprises sont beaucoup plus susceptibles d’agir.

3. Investissez dans des alternatives locales et coopératives.

Tous les changements ne proviennent pas de la pression exercée sur les grandes marques. Parfois, il s’agit de soutenir les entreprises locales, les coopératives de travailleurs et les entreprises sociales qui intègrent l’éthique dans leur structure. Ces alternatives montrent ce qui est possible et permettent à l’argent de circuler dans les communautés.

4. Éduquer, organiser, répéter.

Le changement est lent. Il nécessite de la patience, de la persévérance et le pouvoir du peuple. Il implique d’éduquer ses pairs, d’organiser des campagnes et de rester engagé même après que les médias aient cessé d’en parler. L’adolescent montréalais Fatih Amin illustre bien cette approche, ayant mis en place un mouvement pour le climat à travers des campagnes d’affichage, des concours de recyclage et des conférences axées sur la génération Z.

Du cynisme à l’action

Il est facile de se sentir cynique. Les problèmes sont importants, les systèmes sont bien établis et les enjeux sont élevés. Mais les jeunes ne sont pas impuissants. Ils évoluent dans un environnement où l’influence repose moins sur l’individualisme que sur une action stratégique et collective.

Le consumérisme politique est plus efficace lorsqu’il est associé à l’engagement civique et à l’adhésion à une organisation. Cela signifie rejoindre des mouvements, former des coalitions et reconnaître que le véritable changement vient rarement de la seule caisse du supermarché.

Ainsi, si les choix individuels ont leur importance, ils sont plus efficaces lorsqu’ils sont associés à une action collective et à un engagement civique. Si vous recherchez un changement significatif, vous devez combiner vos choix d’achat avec des campagnes organisées, la défense de politiques et le vote.

La Conversation Canada

Eugene Y. Chan reçoit un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

ref. Pourquoi les consommateurs de la génération Z se sentent désabusés – et comment ils peuvent être les moteurs d’un véritable changement – https://theconversation.com/pourquoi-les-consommateurs-de-la-generation-z-se-sentent-desabuses-et-comment-ils-peuvent-etre-les-moteurs-dun-veritable-changement-271061

Comment investissait-on son argent à Rome ou dans la Grèce antique ?

Source: The Conversation – in French – By Konstantine Panegyres, Lecturer in Classics and Ancient History, The University of Western Australia

Pas encore d’actions ou de bitcoins… Dans l’Antiquité, on investissait le plus souvent ses économies dans de l’or. Sailko, CC BY-SA 3.0, CC BY

Dans l’Antiquité, pas de Bourse ni de produits financiers complexes, mais déjà une vraie culture de l’investissement. Or, terres, marchandises ou œuvres d’art : Grecs et Romains cherchaient, comme aujourd’hui, à sécuriser et faire fructifier leur richesse malgré les risques économiques et politiques.


« Tout ce que je veux, c’est un revenu de 20 000 sesterces provenant d’investissements sûrs », proclame un personnage dans un poème de Juvenal (Ier-IIe siècle de notre ère), le poète romain.

Aujourd’hui, 20 000 sesterces correspondraient à environ 170 000 euros d’intérêts issus d’investissements. N’importe qui serait très heureux de disposer d’un tel revenu annuel passif.

Comme aujourd’hui, les gens de l’Antiquité comprenaient que l’investissement de l’argent pouvait les aider à consolider et à accroître leur richesse.

Comme l’écrivain romain Pétrone (Ier siècle de notre ère) l’a un jour écrit,

Celui qui a de l’argent navigue avec un vent favorable et gouverne sa fortune comme il l’entend. (Quisquis habet nummos, secura naviget aura fortunamque suo temperet arbitrio.)

Alors, concrètement, comment les Anciens investissaient-ils leur argent ?

Une maison cossue aux réserves d’argent cachées

Dans la Grèce et la Rome antiques, il n’existait pas de marché boursier permettant d’acheter et d’échanger des parts d’une entreprise. Si l’on voulait investir son argent liquide, l’une des options les plus courantes consistait à acquérir de l’or ou de l’argent.

On le faisait pour se protéger contre les fluctuations monétaires et l’inflation. Les métaux étaient généralement conservés soit sous forme de lingots, soit sous forme d’objets, comme des bijoux. Le stockage de ces biens pouvait être risqué et les exposait aux vols.

Le poète romain Virgile (70-19 av. notre ère) décrit le domaine d’un riche propriétaire, qui comprenait « une demeure élevée, où des talents d’argent ciselé sont profondément enfouis, », aux côtés de « tas d’or travaillé et brut ».

Un talent était la plus grande unité de mesure monétaire dans la Grèce et la Rome antiques, et correspondait à environ 25 kg d’argent.

En général, les métaux étaient conservés dans un coffre spécial. L’écrivain romain Cicéron (106-43 av. notre ère) décrit par exemple comment une riche femme nommée Clodia sortait de l’or (peut-être sous forme de barres, de lingots ou de plaques) de son trésor lorsqu’elle souhaitait prêter de l’argent à quelqu’un. Cet or pouvait ensuite être échangé contre de la monnaie.

Essors des marchés – et effondrements

Le prix de ces métaux pouvait toutefois, à l’occasion, être soumis à des fluctuations imprévisibles et à des chutes brutales, même si cela arrivait moins souvent que pour la monnaie.

L’historien grec Polybe (vers 200-118 av. notre ère) explique ainsi que la découverte d’un nouveau filon d’or à Aquilée, en Italie, à seulement deux pieds de profondeur, provoqua une ruée vers l’or. Ce nouveau matériau inonda le marché trop rapidement et « le prix de l’or dans toute l’Italie chuta aussitôt d’un tiers » au bout de seulement deux mois. Pour stabiliser le prix de l’or, l’exploitation minière dans la région fut rapidement monopolisée et réglementée.

Lorsque les gens souhaitaient échanger des métaux précieux, ils les vendaient au poids. Si l’or, l’argent ou le bronze avaient été transformés en bijoux ou en d’autres objets, ceux-ci pouvaient être fondus et convertis en lingots.

Les gens semblaient éprouver un réel plaisir à posséder ces métaux précieux. L’écrivain athénien Xénophon (vers 430-350 av. notre ère) donne un indice sur l’état d’esprit des investisseurs antiques dans l’argent :

Quand on a fait l’acquisition du matériel nécessaire à un ménage, on n’achète rien en plus ; mais l’argent, jamais personne n’en possède assez pour n’en vouloir pas davantage : à ce point que ceux qui en ont beaucoup, trouvent autant de plaisir à enfouir leur superflu qu’à en user.

Un certain nombre de testaments romains révèlent d’ailleurs que des individus léguaient à leurs héritiers de l’argent et de l’or sous forme de barres, de plats ou de lingots.

Lingot d’or romain, daté d’environ 375 apr. J.-C., conservé dans les collections du musée de la Banque d’Angleterre.
Joyofmuseums, CC BY-SA 4.0, CC BY

Des marchandises qui ne pouvaient pas être « ruinées par Jupiter »

Outre les métaux, les produits agricoles étaient eux aussi très prisés, en particulier les céréales, l’huile d’olive et le vin. Pour tirer profit des denrées agricoles, on achetait des terres et on échangeait ces produits sur le marché.

L’homme d’État romain Caton estimait que placer son argent dans la production de marchandises constituait l’investissement le plus sûr. D’après. Plutarque, il affirmait que ces biens « ne pouvaient pas être ruinés par Jupiter » — autrement dit, qu’ils résistaient aux mouvements imprévisibles de l’économie. Alors que les métaux précieux constituaient une réserve de richesse, ils ne généraient aucun revenu tant qu’ils n’étaient pas vendus. En revanche, un portefeuille diversifié de denrées agricoles garantissait un revenu permanent.

On investissait aussi et on commerçait des biens précieux, comme les œuvres d’art. Lorsque les Romains mirent la ville de Corinthe à sac en 146 av. notre ère, ils dérobèrent sa célèbre collection d’œuvres d’art, puis vendirent par la suite ces chefs-d’œuvre aux enchères pour des sommes considérables afin de procurer des profits à l’État romain.

Lors de cette vente, le roi de Pergame, Attale II (220-138 av. notre ère), acheta l’une des peintures, réalisée par le maître Aristeidès de Thèbes (IVe siècle av. notre ère), pour la somme incroyable de 100 talents (environ 2 500 kg d’argent).

Des empereurs excentriques

L’instabilité politique ou l’incertitude faisaient parfois grimper le prix des métaux. L’historien grec Appien (IIe siècle de notre ère) rapporte que, durant la guerre civile romaine de 32-30 av. notre ère :

le prix de toutes les marchandises avait augmenté, et les Romains en attribuaient la cause aux querelles des chefs, qu’ils maudissaient.

Buste de l'empereur Caligula au Louvre.
Buste de l’empereur Caligula au Louvre.
By anonymous – Clio20, CC BY-SA 3.0, CC BY

Des empereurs excentriques pouvaient aussi imposer de nouvelles taxes ou redevances sur les marchandises, ou tenter de manipuler le marché.

L’historien romain Suétone (vers 69-122 de notre ère) nous raconte que l’empereur Caligula (12-41 de notre ère) « institua des impôts nouveaux et inouïs […] et il n’y eut aucune catégorie de marchandises ni d’hommes sur laquelle il n’imposa quelque forme de taxe ».

Un autre empereur, Vespasien (17-79 de notre ère), alla jusqu’à « acheter certaines marchandises uniquement afin de les redistribuer avec profit », écrit Suétone.

De toute évidence, investir judicieusement il y a 2 000 ans pouvait permettre de bâtir une richesse personnelle — mais comportait aussi des risques, tout comme aujourd’hui.

The Conversation

Konstantine Panegyres ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment investissait-on son argent à Rome ou dans la Grèce antique ? – https://theconversation.com/comment-investissait-on-son-argent-a-rome-ou-dans-la-grece-antique-272628

Les plans des pistes de ski, ou l’art de promettre de la neige toujours fraîche et un ciel toujours bleu

Source: The Conversation – in French – By Alexis Metzger, Géographe de l’environnement, du climat et des risques, INSA Centre Val de Loire

Plan de la station des Portes du Soleil entre France et Suisse, dessiné par Pierre Novat. Pierre Novat

Objets familiers des skieurs, les plans des pistes ne sont pas seulement des outils pratiques : ils sont la promesse d’un paradis bleu et blanc, où la neige est partout et où il fait toujours beau. Mais à mesure que le climat se réchauffe, ces images idéalisées s’éloignent de plus en plus du réel. Elles sont devenues un miroir déformant qui interroge notre rapport aux sports d’hiver.


Maxime Petre, géographe et collectionneur de plans de pistes de ski, a co-écrit cet article et la parution scientifique sur lequel s’appuie celui-ci. Son travail de numérisation des plans de pistes actuels et passés a permis d’illustrer cet article.


Pour le skieur, le plan des pistes est à la fois un outil pratique et une promesse. On va l’étudier depuis la maison – ou l’appartement de location – pour prévoir sa journée à la neige, le déplier sur les pistes avec difficultés à cause des gants. Choisir entre une piste bleue ou rouge, un télésiège ou un téléphérique, autant de choix guidés par ce petit document.

Au-delà de cette fonction repère, le plan des pistes construit aussi un imaginaire : celui d’un hiver immuable, presque utopique, où les flancs des montagnes sont toujours enneigés et le ciel toujours bleu. Pour les plus aisés qui peuvent s’offrir ces loisirs de neige, ces plans perpétuent la magie d’un hiver éternel : toujours le même, d’une blancheur immuable, depuis des décennies.

Ils montrent des images d’une météo idéale, désormais rare dans un contexte de changement climatique et de baisse de l’enneigement, comme nous l’avons récemment exposé dans un article de recherche.

Du plan neige à l’émergence d’un style pictural standardisé

On trouve des plans des pistes dès la création des premières remontées mécaniques. Les premiers plans sont sommaires : il s’agit surtout de photographies annotées avec le tracé des pistes.

Plan de la station d’Auron (Alpes-Maritimes) à la fin des années 1930, après l’inauguration du troisième téléphérique de France.
Numérisation : Maxime Petre, éditions Héliogravure Sadag, Bellegarde, Fourni par l’auteur

En témoigne par exemple le plan de la station d’Auron dans les Alpes-Maritimes, où le ski maralpin a pris naissance avec l’inauguration le 30 janvier 1937 du troisième téléphérique de France après Megève et Chamonix.

Mais c’est avec le Plan Neige de 1964 que la montagne française s’oriente massivement vers le tout-ski. Ses effets sont rapidement sensibles : de cinquante stations en 1960, on passera à deux cents en 1975. Pour ces destinations, les plans des pistes deviennent alors des icônes touristiques.

Comme il était alors la règle implicite pour les stations de dimension internationale, Val d’Isère (Savoie) sollicite dans les années 1950 l’Autrichien Heinrich Berannn qui a déjà œuvré du côté des plus grandes destinations de ski comme Gstaad (Suisse), Cortina d’Ampezzo (Italie) ou Sankt Anton Am Arlberg (Autriche). Ceci dénote une sorte de mimétisme alpin pour ces grandes contrées des sports d’hiver.

D’un rebord de falaise, le skieur plonge littéralement sur le centre bourg de Val d’Isère (Savoie), encore clairsemé, en suivant des pistes rouges imaginaires.
Numérisation : Maxime Petre, Berann, années 1950-1960, Fourni par l’auteur

Formé aux Beaux-Arts à Lyon, Pierre Novat répond à l’appel de Val d’Isère en 1962 et va dessiner, à sa manière, une série de plans qui fera sa célébrité. Une exposition et un livre lui ont récemment été consacrés.

Pierre Novat, photographié par son fils Arthur Novat.
Arthur Novat, CC BY

Les pinceaux de Pierre Novat entrent en action en 1962. Le plan de Heinrich Berann n’est plus à jour : Pierre Novat, Avalin (nom donné aux natifs de Val d’Isère) d’adoption, se charge du nouveau dessin.

C’est le début d’un long parcours professionnel fait de commandes à travers les Alpes françaises. Il va rapidement imposer son style, dont les pistes de Val d’Isère ont été le déclencheur artistique. Un projet de retravail graphique des cartes des pistes, dénommé micmap, vise aujourd’hui à conserver et prolonger l’héritage de Novat.

La vision de Val d’Isère que développe Pierre Novat diffère de celle de son prédécesseur Heinrich Berann.
Numérisation : Maxime Petre, Pierre Novat, années 1960, Fourni par l’auteur



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Petits arrangements avec la géographie… et la météo

Mais comment représenter en deux dimensions des pentes aux expositions variées, des sommets emblématiques mais dont la visibilité et la proximité sont diverses ? La filouterie est de mise : chaque plan est, en réalité, une projection arrangée.

Pierre Novat le disait lui-même dans une interview en 1992 :

« Le crayonné a pour but de se mettre d’accord avec les gens de la station, voir si ça correspond à l’image qu’ils veulent donner de leur station et aux angles de prises de vues, aux ombres portées. Le plus, enfin le principe le plus important, ce qui m’a permis de me rendre utile aux stations, c’est que l’on triche, on triche pas mal. »

Autrement dit, les courbes sont adoucies et les reliefs moins acérés. Tout l’enjeu est d’inviter à la glisse, tout schuss. Ces paysages dessinés sont devenus les images d’Épinal pour représenter les stations de sports d’hiver.

Les plans déforment ainsi la topographie pour tout montrer de la station et de ses points forts, tout en présentant ses pentes comme accessibles. Mais ils enjolivent également la météo. Ils véhiculent une image normalisée d’un temps froid et ensoleillé (ce qu’on voit sur le plan), effaçant les conditions permettant les chutes de neige qui précèdent (et qui ne sont jamais représentées).

Sur les plans, la neige est omniprésente : très blanche ou légèrement bleutée, elle recouvre uniformément les reliefs, parfois jusqu’aux rives du lac Léman, à 500 m d’altitude, jusqu’aux cimes des Dents du Midi à plus de 3000 m – et au Mont-Blanc, évidemment.

Sur le plan ci-dessus du Suisse Winfried Kettler, réalisé pour le compte du domaine international des Portes du soleil (Suisse et France) dans les années 1980, la neige est partout présente, des rives du Léman au sommet du mont Blanc. Vingt ans après, l’objectif reste, ni plus ni moins, d’afficher encore de la neige à toutes les altitudes, comme le montre la carte contemporaine du domaine skiable en 2024.

Une vitrine de plus en plus éloignée du réel

Une telle blancheur continue n’a rien de réaliste : elle suppose la même quantité de neige à toute altitude, sur tous les versants, quelle que soit leur orientation. En réalité, la qualité et l’épaisseur du manteau neigeux varient selon la pente, l’exposition, le vent. Il est bien rare de trouver de la neige au sol à Évian même, comme le représente pourtant l’une des cartes ci-dessus, par exemple !

Sur cette carte des pistes, réalisée par Pierre Novat pour la promotion touristique du Queyras (Hautes-Alpes), le Viso, pourtant italien, s’érige au centre avec un aplomb souverain, focalisant l’attention. Comme toujours, la neige est tombée sur ce territoire de 626 km² de manière complètement uniforme.
Numérisation : Maxime Petre, Novat 1981, Fourni par l’auteur

Quant au ciel, il est quasi systématiquement bleu, effaçant les nuages pourtant nécessaires aux chutes de neige. Ce choix n’est pas anodin : il permet à la neige d’étinceler et de révéler un panorama que la météo réelle masquerait. Le plan traduit des choix météorologiques forts réalisés à dessein.

Comment expliquer que l’image des pistes soit un tel miroir déformant ? C’est parce que le plan est aussi un produit d’appel, un objet marketing pour les touristes. Or la neige est l’élément phare pour attirer les skieurs. Et le ciel bleu, promesse de journées radieuses, est un atout supplémentaire qui permet de repartir bronzé. Pierre Novat assumait pleinement cette mise en scène météorologique, à même de séduire à la fois les élus locaux, les gestionnaires de stations et les skieurs.




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Une forme de solastagie

Aujourd’hui, le plan s’éloigne de plus en plus du réel. Avec le réchauffement climatique, l’enneigement varie fortement selon les massifs, l’altitude ou l’exposition. Pourtant, les plans continuent d’afficher la même blancheur uniforme. Les plans des pistes ont beau afficher encore de la neige, les stations ferment peu à peu faute d’enneigement.

Plan des pistes de la station de Céüze (Hautes-Alpes) au début des années 2000.
Numérisation : Maxime Petre, auteur inconnu, années 2000, Fourni par l’auteur

Après huit années d’inactivité, la station de ski de Céüze, dans les Hautes-Alpes, est en cours de démantèlement à l’automne 2025. Le plan des pistes prend alors le statut de relique, souvenir de jours heureux sur cette montagne emblématique du Gapençais.

Ces cartes traduisent-elles une forme de déni climatique ? Il s’agit plutôt d’un rêve, d’une utopie : l’idée que le ski reste possible, toujours, partout, et durant la « saison » de ski. Ces images révèlent une mémoire d’hivers idéalisés et engendrent une forme de solastalgie – ce sentiment de perte face à un paysage qui nous est proche et qui s’efface peu à peu

Anne Dalmasso, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Grenoble Alpes écrivait, à propos des plans de Novat :

« Comme toutes les images touristiques, elles ont une fonction performative : elles reconfigurent tant les attentes que les souvenirs. »




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Neige de culture : des artifices peu visibles

Pourtant, la transition verte des domaines skiables passe par un autre rapport aux sports d’hiver et donc à la neige, avec de nombreux enjeux spécifiques aux territoires de montagne.

Sur ce plan de Villard-de-Lans (Isère) dans années 1980, les pistes bénéficiant de neige artificielle sont signalées par un pictogramme.
Numérisation : Maxime Petre, Pierre Novat, Fourni par l’auteur

L’enneigement artificiel, déployé à partir des années 1970, vise à garantir la glisse sur le plan technique face aux aléas climatiques.

Le manque de neige dès la fin des années 1980, avec l’« hiver sans neige » 1988-1989, a amené les stations à rendre visibles les canons à neige pour informer leurs visiteurs d’une « garantie neige ».

L’enjeu du retour à la station ski aux pieds justifiait – et justifie encore – des investissements massifs, parfois déraisonnables compte tenu des altitudes.

Sur ce plan de Villard-de-Lans (Isère) dans années 1990, les pistes bénéficiant de neige artificielle sont signalées par la couleur jaune et un pictogramme.
Numérisation : Maxime Petre, Pierre Novat, Fourni par l’auteur

Résultat : les pistes pourvues de canons à neige se matérialisent sur les cartes des pistes. De l’icône du flocon de neige aux pistes jaunies, les plans insistent alors sur les potentialités de la neige artificielle. Ces représentations disparaîtront largement plus tard.

Car, dans les années 2020, les contestations se font plus vives. Certaines stations choisissent de ne plus recourir à la neige artificielle, d’autres de la masquer sur leurs plans. Et bien malin celui qui pourrait ainsi déceler dans ce type de plan un lac dédié à la neige de culture : la transparence de ces aménagements s’efface au profit de l’image idéale et policée.

Ces plans peuvent-ils, doivent-ils évoluer, et si oui comment ? Faut-il produire des images plus « authentiques » reflétant le manque de neige ? Mais des images reflétant des pistes brunies par la terre à l’arrivée en station, des chalets enveloppés dans le brouillard et une tempête de neige en altitude seraient-elles aussi attractives au plan touristique ?

Plan des pistes de Cortina d’Ampezzo (Italie).
Numérisation : Maxime Petre, Berann 2025, Fourni par l’auteur

Heinrich Berann a longtemps été le panoramiste des olympiades. Malgré son décès en 1999, Cortina, ville hôte des Jeux olympiques d’hiver de 2026, qui vont débuter en février, lui est restée fidèle. Il y a fort à parier que les plans des Jeux olympiques d’hiver 2030, prévus dans les Alpes françaises, ne s’éloigneront guère de ce modèle immuable et vendeur.




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The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les plans des pistes de ski, ou l’art de promettre de la neige toujours fraîche et un ciel toujours bleu – https://theconversation.com/les-plans-des-pistes-de-ski-ou-lart-de-promettre-de-la-neige-toujours-fraiche-et-un-ciel-toujours-bleu-271678

Changement climatique : les stations de ski doivent-elles encore investir dans la production de neige pour s’adapter ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jonathan Cognard, Docteur en économie écologique, Inrae

Face au recul de l’enneigement naturel, la neige de culture est l’outil privilégié par les stations de ski pour sécuriser leurs activités. Mais notre analyse de 56 exploitations de remontées mécaniques alpines sur quinze ans montre que ces investissements n’ont pas eu les effets escomptés. Le bien-fondé économique du soutien public à ces investissements mérite d’être interrogé.


La production de neige, également appelée neige de culture ou neige artificielle, s’est fortement développée ces dernières décennies dans les stations de sports d’hiver. Elle est désormais une pratique courante de gestion de la neige, qui a par le passé facilité l’exploitation des remontées mécaniques face à la variabilité de l’enneigement naturel.

Mais est-il pertinent, d’un point de vue économique, de poursuivre les investissements dans la production de neige pour adapter l’économie des stations de sports d’hiver à la raréfaction de l’enneigement naturel ?

Pour répondre à cette question, nous avons analysé la performance économique de 56 exploitations de remontées mécaniques dans les Alpes françaises entre 2004 et 2019. Nos résultats interrogent la poursuite des investissements dans la production de neige pour adapter l’économie des stations de sports d’hiver au changement climatique.




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La production de neige désormais au cœur du modèle du ski

De fait, l’enneigement naturel varie fortement d’une saison à l’autre. Depuis leur création, les domaines skiables sont confrontés à des hivers d’enneigement variables, les plus difficiles étant qualifiés d’« hiver sans neige ». En raison du changement climatique, la fréquence des hivers bien enneigés diminue et celle des hivers mal enneigés augmente.

Les stations situées à moins de 2000 m d’altitude sont déjà affectées. Dans un scénario avec un réchauffement atteignant +4 °C, il est estimé que 98 % des stations européennes seront exposées à un risque très élevé de déficit d’enneigement naturel. Cette menace sur l’enneigement affecte l’économie des exploitants de domaines skiables, ainsi que plus largement l’avenir de l’économie des territoires qui en dépendent.

La production de neige s’est généralisée dans les domaines skiables à partir des années 1990 afin d’accompagner l’enneigement naturel, et a effectivement permis d’atténuer l’impact des hivers mal enneigés. Plus récemment, son recours s’est fortement intensifié afin de continuer à sécuriser l’enneigement – et de préserver la rentabilité de l’exploitation des remontées mécaniques – face à la raréfaction de l’enneigement naturel dans le contexte du changement climatique. Cela implique d’importants investissements, en partie financés avec de l’argent public.

En France, la proportion de pistes de ski équipées pour la production de neige est passée d’environ 14 % en 2004 à 39 % en 2018. Cette dynamique illustre le changement de rôle donné à la production de neige : d’un accompagnement de l’enneigement naturel, elle est devenue la principale stratégie d’adaptation du tourisme hivernal au changement climatique.




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Poursuivre ces investissements permet-il aux remontées mécaniques de rester rentables ?

Est-il pertinent, pour l’adaptation de l’économie des stations de sports d’hiver, de poursuivre ces investissements ? Pour le savoir, notre étude de 2024 s’est intéressée aux effets des investissements réalisés dans les équipements de production de neige sur deux indicateurs financiers clés des exploitants de remontées mécaniques : le CA (chiffre d’affaires) et l’EBE (excédent brut d’exploitation).

L’EBE donne un aperçu de la rentabilité économique qu’a une entreprise de par son activité. L’analyse a porté sur un panel de 56 stations situées dans les Alpes françaises, couvrant 15 saisons consécutives de 2004/05 à 2018/19. Ces stations, de taille moyenne à très grande, sont gérées par des exploitants de droit privé, dans le cadre d’une délégation de service public.

Localisation des stations étudiées.
Fourni par l’auteur

Pour mesurer l’effet des investissements dans la production de neige, nous avons utilisé des méthodes économétriques permettant d’analyser leur effet spécifique en isolant l’effet des investissements dans la production de neige des autres facteurs influençant l’économie des stations, par exemple l’altitude de la station, sa taille ou encore sa proximité vis-à-vis des agglomérations urbaines. Cela nous a permis d’établir des liens de causalité, plutôt que de simples corrélations.

Qu’en est-il ? Nos résultats montrent que les investissements réalisés durant la période d’observation n’ont pas eu d’effets significatifs sur les CA ou EBE des entreprises gestionnaires de domaines skiables. Cette absence de relation a été observée en particulier lors des saisons les moins bien enneigées, soit les 20 % des saisons avec le plus faible enneigement naturel.

Le meilleur atout des stations ? L’altitude

À l’inverse, au cours des saisons les plus déficitaires en neige naturelle de la période étudiée, les stations situées en altitude ont bénéficié d’un avantage comparatif, ce qui contraste avec les plus importants investissements réalisés dans la production de neige qui ne se sont pas traduits par une amélioration significative de leur performance économique.

Ces résultats peuvent sembler surprenants, compte tenu de la confiance accordée à ces investissements. Ils corroborent pourtant l’état des connaissances scientifiques sur le sujet.

En effet, dès 2003, une étude canadienne suggérait que la poursuite des investissements dans la production de neige pourrait devenir non-rentable au-delà d’un certain seuil où le surcoût dépasse les gains économiques. Des travaux réalisés en 2008, 2013 et 2016 ont démontré, en France comme en Suisse, que l’intérêt économique de ces investissements était positif mais diminuait progressivement. Plus récemment, une étude menée en Espagne en 2020 a démontré, tout comme notre étude, que les derniers investissements réalisés n’ont pas eu d’effets significatifs sur la profitabilité des exploitants de remontées mécaniques.

Ces conclusions n’invitent pas nécessairement à cesser de produire de la neige dans les stations de sports d’hiver.

Elles interrogent toutefois la pertinence de poursuivre les investissements dans ces équipements, dont l’efficacité comme stratégie de long terme pour maintenir la rentabilité des stations de ski apparaît insuffisante face aux évolutions climatiques.




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The Conversation

La thèse de Jonathan Cognard a reçu des financements de l’Agence de l’eau RMC et du LabEx ITTEM.

Lucas Berard-Chenu a reçu des financements de diverses organisations publiques dans le cadre de ses projets de recherche

ref. Changement climatique : les stations de ski doivent-elles encore investir dans la production de neige pour s’adapter ? – https://theconversation.com/changement-climatique-les-stations-de-ski-doivent-elles-encore-investir-dans-la-production-de-neige-pour-sadapter-271798

Pas de chauffage central mais des lits chauffés… Ce que la ville la plus froide du monde nous enseigne

Source: The Conversation – France (in French) – By Yangang Xing, Associate Professor, School of Architecture Design and the Built Environment, Nottingham Trent University

Et si le confort thermique ne se résumait pas à chauffer plus, mais à chauffer mieux ? Des lits chauffants chinois aux kotatsu japonais, l’Asie a longtemps privilégié des solutions ciblées, sobres et durables face au froid.


Les matins d’hiver à Harbin, où l’air extérieur pouvait vous geler les cils, je me réveillais sur un lit de terre chaude. Harbin, où j’ai grandi, se situe dans le nord-est de la Chine. Les températures hivernales y descendent régulièrement jusqu’à −30 °C et, en janvier, même les journées les plus douces dépassent rarement −10 °C. Avec environ 6 millions d’habitants aujourd’hui, Harbin est de loin la plus grande ville du monde à connaître un froid aussi constant.

Rester au chaud sous de telles températures m’a occupé l’esprit toute ma vie. Bien avant la climatisation électrique et le chauffage urbain, les habitants de la région survivaient à des hivers rigoureux en utilisant des méthodes entièrement différentes des radiateurs et des chaudières à gaz qui dominent de nos jours les foyers européens.

Aujourd’hui, en tant que chercheur en architecture dans une université britannique, je suis frappé par tout ce que nous pourrions apprendre de ces systèmes traditionnels. Les factures d’énergie restent trop élevées et des millions de personnes peinent à chauffer leur logement, tandis que le changement climatique devrait rendre les hivers plus instables. Nous avons besoin de moyens efficaces et peu énergivores pour rester au chaud, sans dépendre du chauffage de l’ensemble d’un logement à l’aide de combustibles fossiles.

Certaines des réponses se trouvent peut-être dans les méthodes avec lesquelles j’ai grandi.

Un lit chaud fait de terre

Mes premiers souvenirs de l’hiver sont liés au fait de me réveiller sur un « kang » – une plateforme-lit chauffée faite de briques de terre, utilisée dans le nord de la Chine depuis au moins 2 000 ans. Le kang est moins un meuble qu’un élément du bâtiment lui-même : une dalle épaisse et surélevée, reliée au poêle familial situé dans la cuisine. Lorsque le poêle est allumé pour cuisiner, l’air chaud circule dans des conduits aménagés sous le kang, réchauffant l’ensemble de sa masse.

Un kang traditionnel chinois, combinant lit et poêle.
Google Gemini, CC BY-SA

Pour un enfant, le kang avait quelque chose de magique : une surface chaude et rayonnante qui restait tiède toute la nuit. Mais à l’âge adulte – et aujourd’hui en tant que chercheur – je peux mesurer à quel point il s’agit d’une pièce d’ingénierie remarquablement efficace.

Contrairement au chauffage central, qui fonctionne en réchauffant l’air de chaque pièce, seul le kang (c’est-à-dire la surface du lit) est chauffé. La pièce elle-même peut être froide, mais les personnes se réchauffent en s’allongeant ou en s’asseyant sur la plateforme, sous d’épaisses couvertures. Une fois chauffée, sa masse de plusieurs centaines de kilogrammes de terre compactée restitue lentement la chaleur pendant de longues heures. Il n’y avait pas de radiateurs, pas besoin de pompes, et nous ne chauffions pas inutilement des pièces inoccupées. Comme une grande partie de la chaleur initiale était produite par des feux nécessaires de toute façon pour cuisiner, nous économisions du combustible.

L’entretien du kang était une affaire familiale. Mon père – professeur de littérature chinoise au collège, pas vraiment un ingénieur – est devenu un expert du kang. Empiler avec soin des couches de charbon autour du foyer afin de maintenir le feu toute la nuit relevait du travail de ma mère. Avec le recul, je mesure l’ampleur des compétences et du travail que cela exigeait, ainsi que la confiance que les familles accordaient à un système nécessitant une bonne ventilation pour éviter les risques d’intoxication au monoxyde de carbone.

Mais malgré tous ses inconvénients, le kang offrait quelque chose que les systèmes de chauffage modernes peinent encore à fournir : une chaleur durable avec très peu de combustible.

Des approches similaires en Asie de l’Est

Dans toute l’Asie de l’Est, les manières de se réchauffer par temps froid ont évolué autour de principes similaires : maintenir la chaleur près du corps et ne chauffer que les espaces qui comptent vraiment.

En Corée, l’ancien système ondol fait également circuler de l’air chaud sous des sols épais, transformant toute la surface du sol en plancher chauffant. Le Japon a développé le kotatsu, une table basse recouverte d’une lourde couverture, avec un petit dispositif chauffant placé en dessous pour garder les jambes au chaud. Ils peuvent être un peu coûteux, mais comptent parmi les objets les plus populaires dans les foyers japonais.

Les vêtements étaient eux aussi très importants. Chaque hiver, ma mère me confectionnait un tout nouveau manteau épais et matelassé, qu’elle garnissait de coton fraîchement cardé. C’est l’un de mes souvenirs les plus tendres.

L’Europe avait des idées similaires – puis les a oubliées

Des approches comparables se sont jadis développées en Europe. Les Romains de l’Antiquité, par exemple, chauffaient les bâtiments grâce à des hypocaustes, qui faisaient circuler l’air chaud sous les sols. Au Moyen Âge, les foyers suspendaient de lourdes tapisseries aux murs pour réduire les courants d’air, et de nombreuses cultures utilisaient des coussins moelleux, des tapis chauffés ou des espaces de couchage clos afin de conserver la chaleur.

La généralisation du chauffage central moderne au XXe siècle a remplacé ces pratiques par un modèle plus énergivore : chauffer des bâtiments entiers à une température uniforme, même lorsqu’une seule personne est présente au domicile. Tant que l’énergie était bon marché, ce modèle fonctionnait, malgré le fait que la plupart des logements européens (notamment en France, NDT) soient mal isolés au regard des standards internationaux.

Mais aujourd’hui, alors que l’énergie est redevenue chère, des dizaines de millions d’Européens ne parviennent pas à chauffer correctement leur logement. De nouvelles technologies comme les pompes à chaleur et les énergies renouvelables aideront – mais elles fonctionnent d’autant mieux que les bâtiments qu’elles chauffent sont déjà performants, ce qui permet de fixer des consignes de chauffage plus basses et des consignes de refroidissement plus élevées.

Les approches traditionnelles du chauffage domestique ont donc encore beaucoup à nous apprendre. Le kang et les systèmes similaires démontrent que le confort ne vient pas toujours d’une consommation accrue d’énergie, mais d’une conception plus intelligente de la chaleur.

The Conversation

Yangang Xing ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pas de chauffage central mais des lits chauffés… Ce que la ville la plus froide du monde nous enseigne – https://theconversation.com/pas-de-chauffage-central-mais-des-lits-chauffes-ce-que-la-ville-la-plus-froide-du-monde-nous-enseigne-272640

Marchés prédictifs en ligne : miser sur un résultat sportif… ou sur la guerre en Ukraine

Source: The Conversation – France in French (3) – By Léo-Paul Barthélémy, Doctorant en sciences de l’information et de la communication, CREM, Université de Lorraine, Université de Lorraine

Certains parient sur l’issue de tel ou tel événement sportif. D’autres sur l’évolution à court terme d’un indicateur économique largement suivi. D’autres encore – parfois les mêmes – engagent des sommes importantes sur des questions nettement plus discutables d’un point de vue moral, comme la prise d’une ville en Ukraine par l’armée russe. Les sites permettant ce type de paris sont en plein essor.


Un marché prédictif n’est pas tout à fait un site de paris. C’est un dispositif de spéculation collective dans lequel des participants achètent et vendent des contrats indexés sur la réalisation d’un événement futur précisément défini (« X aura lieu avant telle date », « Y gagnera l’élection », etc.). Le prix de ces contrats fluctue en fonction de l’offre et de la demande : plus un événement est jugé probable par les participants, plus le contrat associé est recherché et plus son prix augmente.

À la date fixée – ou une fois l’événement tranché – le marché est résolu : si l’événement s’est bien produit, le contrat correspondant est payé à sa valeur maximale, tandis que les contrats perdants deviennent sans valeur. Les gains ou pertes des participants dépendent donc du prix auquel ils ont acheté ou vendu ces contrats avant la résolution.

Parce qu’ils incitent ceux qui disposent de bribes d’informations utiles à investir, et agrègent donc le savoir d’un maximum d’acteurs sur un événement, ces marchés se révèlent souvent étonnamment précis. Aux États-Unis, des marchés de paris très organisés consacrés à l’issue de l’élection présidentielle ont existé de la fin du XIXe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, notamment à New York. Paul W. Rhode et Koleman S. Strumpf ont montré que ces marchés ont fait preuve d’une précision remarquable, à une époque pourtant dépourvue de sondages scientifiques. Dans quinze élections présidentielles entre 1884 et 1940, le candidat favori un mois avant le scrutin a presque toujours remporté l’élection, avec une seule véritable exception.

Les versions décentralisées, comme Polymarket et Kalshi, ajoutent un avantage, selon leurs promoteurs : elles fonctionnent sans intermédiaire central, reposent sur la blockchain et permettent des échanges mondialisés, en résistant aux réglementations nationales (ces sites sont par exemple interdits en France). Mais cette décentralisation a un revers fondamental : le système ne peut pas, à lui seul, savoir ce qui se passe dans le monde réel. Il doit donc s’appuyer sur des oracles, c’est-à-dire des sources externes (médias, bases de données, experts, indicateurs publics) chargées de confirmer si un événement s’est effectivement produit. Lorsque la réalité est ambiguë, ces oracles peuvent être contestés. D’où la nécessité de mécanismes d’arbitrage humains, censés trancher les litiges : votes communautaires, comités de résolution ou décisions manuelles. Ces moments, où l’interprétation humaine reprend le dessus, constituent précisément le point de fragilité des marchés prédictifs décentralisés, car ils ouvrent la porte aux erreurs, aux biais… et parfois aux manipulations.

Entre vulnérabilités et défis informationnels : parier sur la guerre en Ukraine

Ces marchés de prédiction en ligne, en pleine croissance depuis plusieurs années, donnent à leurs utilisateurs la possibilité d’ouvrir des paris sur n’importe quel thème, y compris sur les sujets géopolitiques les plus sensibles.

Dernièrement, on constate l’existence de très nombreux paris portant sur la guerre en Ukraine, particulièrement documentée et suivie, et donc propice à une multiplicité de paris variés : pertes territoriales, échéances de cessez-le-feu, escalade nucléaire ou rencontres entre dirigeants sont au cœur des questions les plus convoitées. Derrière chaque prévision publiée se joue le sort de milliers de personnes dans la vraie vie. Mais pour les joueurs, les drames vécus par des individus concrets sur le terrain relèvent d’un simple jeu de spéculation. Certains de ces paris brassent des dizaines de millions de dollars.

Polymarket, premier site de marché prédictifs en termes de mises, a été fondé en 2020 par Shayne Coplan, brièvement devenu le plus jeune self-made milliardaire au monde. Simple d’accès, il permet aux internautes de parier en cryptomonnaies sur toutes sortes d’événements : rencontres politiques, compétitions sportives, actualités financières et culturelles. Cette pratique connaît un essor considérable, notamment depuis l’élection présidentielle américaine de 2024, au point que certains suggèrent que les prédictions étaient alors plus fiables que les sondages dans plusieurs États indécis.

Ce succès s’explique aussi par un environnement propice au développement des cryptomonnaies, dont l’usage ne cesse de croître depuis quelques années.

Capture d’écran du site Polymarket montrant la variété des thèmes sur lesquels les parieurs sont invités à parier.
Fourni par l’auteur

Plusieurs prédictions sur la guerre en Ukraine ont été fébrilement relayées durant la première moitié de 2025. Le premier exemple est celui de l’accord minier qui devait être signé par Donald Trump sur l’Ukraine au mois de mars. Malgré l’absence d’un tel accord, la plate-forme a été manipulée par une « baleine crypto » (quelqu’un qui détient une quantité massive d’une cryptomonnaie) qui a pu faire pencher la décision en sa faveur, avec en prime un remboursement impossible pour les parieurs lésés. À ce titre, Polymarket a répondu aux demandes des utilisateurs en précisant que le marché avait été résolu conformément au protocole.

Le second exemple porte sur la tenue du président ukrainien : il était question de parier sur le fait que Volodymyr Zelensky porterait un costume avant juillet 2025. Ce qui semble en apparence assez simple à prouver s’est en réalité avéré extrêmement compliqué, le critère de résolution et de validation du pari ayant été mal défini sur le site.

Derek Guy, spécialiste influent de la mode masculine, a indiqué que « la question était mal formulée » puisque la définition d’un costume peut varier, selon l’aspect technique du vêtement ou de l’attente sociale qu’on lui attribue. Alors que plus de 240 millions de dollars ont été échangés sur ce pari, le débat continue dans les commentaires, plusieurs mois après sa clôture. Courant novembre 2025, on dénombrait près de 100 paris possibles sur divers aspects relatifs à la guerre en Ukraine.

Un autre débat a émergé de la carte interactive Polyglobe, fondée par Le Pentagon Pizza Watch (PPW), un tracker qui surveille l’activité des restaurants autour de bâtiments gouvernementaux américains, en vue d’anticiper des actions stratégiques et militaires importantes. La visualisation des paris Polymarket sur une carte interactive est complétée par des données en sources ouvertes (OSINT), comme des tweets.

Capture d’écran d’une carte de Polyglobe (17/12/2025) représentant la ligne de front dans l’est de l’Ukraine.
Fourni par l’auteur

Il s’agissait pour les parieurs de prédire si l’armée russe allait réussir à capturer la ville de Myrhorod d’ici le 15 novembre. Les pronostics se basaient sur une carte du think tank Institute for the Study of War (ISW). Juste avant la clôture du pari, cette carte a indiqué une avancée russe à l’intérieur de la ville. La zone est apparue en rouge, donc aux mains de la Russie ; les parieurs ont été payés ; puis la carte a été corrigée peu de temps après. L’ISW a confirmé par la suite que la modification n’avait pas été approuvée en interne, ajoutant un système d’annotation tout en dénonçant l’utilisation de ses cartes par des spéculateurs.

Polyglobe a rapidement choisi de changer d’outil cartographique, et de passer désormais cette fois-ci par la carte interactive et collaborative de DeepStateMap.Live, qui affiche l’évolution quotidienne de la ligne de front en Ukraine. Les représentants de ce dernier site ont à leur tour dénoncé le réemploi non souhaité de leurs données à des fins de spéculation, PPW finissant par s’excuser et par retirer la carte. Ces changements et rétractations rapides illustrent bien la zone grise réglementaire dans laquelle évoluent ces nouveaux outils spéculatifs.

Capture d’écran d’une carte de DeepStateMap.Live (17/12/2025) représentant la ligne de front dans l’est de l’Ukraine.
Fourni par l’auteur

Une culture du jeu qui varie, une technologie qui s’en affranchit

La question morale est inévitable : comment est-il possible de parier sur la guerre, de surcroît dans un contexte où les combats s’intensifient et où les civils ukrainiens sont attaqués quotidiennement ?

Une première piste de réflexion est peut-être celle de la culture du jeu, qui varie considérablement d’un pays à un autre. Dans celle anglo-saxonne, dont est issu le fondateur de Polymarket, il n’existe aucun tabou en ce qui concerne les paris. Au Royaume-Uni, c’est même un « sport national », où il est possible, par exemple, de spéculer sur divers détails de la vie de la famille royale.

Cette conception de la prédiction est très différente de celle que nous avons en France, où l’Autorité nationale des jeux (ANJ) régule, entre autres, les sports sur lesquels il est possible de miser. Au niveau de l’Union européenne, il existe des socles juridiques communs et des initiatives de régulation, mais chaque membre fixe ses propres règles. Celles-ci sont d’autant plus disparates qu’elles sont désormais contournables par la décentralisation offerte par la blockchain, laquelle permet de se passer d’intermédiaires financiers soumis aux réglementations nationales. Le recours aux cryptomonnaies permet ainsi à ces plates-formes de contourner les interdictions bancaires, y compris dans les pays où Polymarket est interdit, comme en France, indépendamment des outils de contournement géographique tels que les VPN.

Au-delà des contraintes juridiques et des offres des bookmakers, ce sont aussi nos valeurs qui influencent nos limites philosophiques de ce qui est acceptable. Rappelons que les spéculations sur l’issue des conflits ne datent pas d’aujourd’hui. Entre autres exemples, en 1691, bien longtemps avant notre ère numérique, des paris avaient été pris en Angleterre sur l’issue de la bataille de Limerick en Irlande, qui opposa les partisans de Jacques II à ceux de Guillaume d’Orange.

Quelles limites pour le marché de la prédiction ?

Indéniablement, ces paris qui relèvent de vie et de mort, de guerre et de paix et d’enjeux géopolitiques lourds, posent des questions morales, mais ils nous interrogent aussi quant à toutes ces données du front rapidement diffusées et réinterprétées. Il est également établi que les jeux de hasard favorisent des problèmes psychologiques et émotionnels, sans occulter leur aspect addictif. Une étude de 2023 pointait les biais structurels qu’ils posent, notamment avec le phénomène de paris irrationnels.

Ce marché nous questionne aussi sur la vérification de l’information : les paris prédisent-ils seulement le cours des événements ou ont-ils un impact sur ces derniers ? Qui est légitime pour définir les contours d’un critère de résolution d’une issue ? La manipulation cartographique évoquée précédemment aurait pu poser des soucis de désinformation conséquents, surtout à un moment crucial de la guerre où chaque kilomètre carré capturé par des soldats est commenté en temps réel dans la presse.

L’instrumentalisation de ces données pour la spéculation menace l’intégrité de notre connaissance de la guerre, en mettant une pression supplémentaire sur les analystes qui traitent déjà de grands volumes d’informations, tout en sapant l’image des cartes militaires en ligne. Ceci est d’autant plus dangereux que des paris similaires existent sur à peu près tous les autres théâtres militaires en cours dans le monde.

Enfin, ces exemples nous rappellent les limites de ces plates-formes décentralisées qui font fi de toutes barrières éthiques et techniques. Miser sur le dresscode d’un président n’a évidemment pas la même signification morale que spéculer sur la capture d’un village de l’oblast de Donetsk. Est-il acceptable de parier sur la sécurité de civils et de mettre cela au même niveau que le résultat d’un match de football ? Il est sans doute temps de fixer une limite, a minima celle de l’empathie, pour éviter que la guerre ne soit reléguée à un divertissement, ce qu’elle n’est certainement pas.

The Conversation

Léo-Paul Barthélémy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Marchés prédictifs en ligne : miser sur un résultat sportif… ou sur la guerre en Ukraine – https://theconversation.com/marches-predictifs-en-ligne-miser-sur-un-resultat-sportif-ou-sur-la-guerre-en-ukraine-272369

Ces présidents de la République qui ont démissionné. Avec quelles conséquences ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thierry Truel, Docteur en histoire contemporaine, Université de Bordeaux

Lors de ses voeux pour 2026, le président de la République, Emmanuel Macron, a affirmé qu’il irait au bout de son mandat. Pourtant, de nombreuses personnalités appellent à sa démission, que souhaite d’ailleurs une large majorité de français. Qui sont les présidents de la République qui ont renoncé au pouvoir au cours de l’histoire française ? Avec quelles conséquences ?


Les demandes de destitution (LFI) ou de démission d’Emmanuel Macron (Edouard Philippe, le RN et certains élus LR) se sont multipliées depuis la dissolution de juin 2024. Dans l’histoire de notre République, aucun président n’a été destitué par le Parlement. En revanche, neuf présidents de la République ont démissionné : Adolphe Thiers en 1873, Mac-Mahon en 1879, Jules Grevy en 1887, Jean Casimir-Perier en 1895, Paul Deschanel en 1920, Alexandre Millerand en 1924, Albert Lebrun en 1940, René Coty en 1959 et Charles de Gaulle en 1969. Les crises politiques qui ont présidé à ces décisions irrémédiables posent la question de la stabilité du régime lorsque la tête de l’exécutif tombe : la Ve république survivrait-elle à la démission d’Emmanuel Macron ?

Thiers écarté par les monarchistes

Adolphe Thiers est élu président de la République par les parlementaires le 31 août 1871, comme le veulent les institutions de la IIIe République. Sans constitution, Thiers est chargé de négocier la paix avec l’ennemi allemand (la guerre franco-prussienne vient de se terminer) afin qu’il quitte le territoire. Mais l’Assemblée, élue en février 1871, est majoritairement monarchiste : elle veut tout faire pour éviter l’installation d’un régime républicain. C’est dans un climat tendu que les relations entre Thiers et l’Assemblée nationale se dégradent au printemps 1873. Une crise politique s’ouvre le 24 mai, lorsque le duc de Broglie prend la tête de la fronde monarchiste : Thiers, désavoué, renonce à présider. Même si la décision lui appartient, le président Thiers a donc été poussé vers la sortie et le vote parlementaire s’apparenterait à une destitution officieuse.

Cette crise de jeunesse du nouveau régime installe une vraie culture de régime parlementaire dans lequel le législatif a le dernier mot sur le pouvoir exécutif. La conséquence est l’affaiblissement de la fonction présidentielle, propre à « inaugurer les chrysanthèmes ».

Grevy et le scandale des médailles

Jules Grevy est le seul des présidents en fonction qui est contraint de démissionner, le 2 décembre 1887. Son gendre, Daniel Wilson est à la tête d’un trafic lucratif de médailles républicaines et notamment celle de la Légion d’honneur. La police et la presse d’opposition s’emparent du scandale qu’exploitent alors Georges Clemenceau et Jules Ferry contre Grevy.

Périer, Deschanel et Millerand : renoncer pour l’honneur

Deux chefs de l’État renoncent volontairement (démission) à leurs fonctions alors que rien, dans le contexte, ne l’exigeait.

En 1895, Jean-Casimir Périer rédige une lettre de renoncement pour des raisons politiques et personnelles : il évoque la faiblesse institutionnelle du chef de l’État, isolé dans son palais, sans réels pouvoirs de décisions. Il reproche au gouvernement de ne pas assez le consulter en matière de politique étrangère et de défense. Il critique surtout l’attitude de Charles Dupuy, son président du conseil avec qui la mésentente est bien réelle. Son malaise est aussi lié au contexte de l’Affaire Dreyfus avec un climat politique tendu et de profondes divisions de la société française. Il écrit dans sa lettre de démission : « Je refuse d’être une ombre, une potiche inutile ».

En 1920, Paul Deschanel est malade et ne peut continuer son mandat alors qu’il venait d’être élu président six mois plus tôt : sa dégringolade du train en pleine nuit marque sa faiblesse physique et donc institutionnelle. Ne pouvant plus être crédible, il démissionne.

Le troisième renoncement est celui d’Alexandre Millerrand, en juin 1924 : le président, jugé trop présent dans le jeu politique, reçoit des pressions importantes de la part des partis républicains modérés et ceux de la gauche. Le risque de dérive « présidentialiste » provoque la méfiance de la gauche qui gagne les législatives sous l’appellation du « Cartel des gauches ». Son refus de nommer le principal chef de cette alliance, Edouard Herriot à la présidence du conseil est perçu comme un déni de démocratie. La Chambre des députés, hostile à Millerand, demande sa démission, qui aura lieu le 11 juin 1924.

Lebrun et Coty : l’avènement d’un nouveau régime

Deux autres chefs de l’État quittent l’Elysée dans des circonstances exceptionnelles puisque leur départ marque un changement de régime.

Albert Lebrun est pris dans la tourmente de l’été 1940. Élu en 1932, il ne peut affronter la déflagration de l’invasion allemande et la défaite française reconnue lors de la signature de l’armistice par le Maréchal Pétain le 22 juin 1940. Alors qu’une petite partie de la classe politique ne veut perdre le régime républicain, beaucoup se rangent à l’avis d’offrir le pouvoir au vainqueur de Verdun le 10 juillet 1940. Le vote des pleins pouvoirs à Pétain par la représentation parlementaire met fin aux fonctions présidentielles d’Albert Lebrun, laissant Pétain devenir chef de l’État français.

René Coty connaît un sort similaire en 1958. Difficilement élu par le Parlement en 1953, il réussit à s’imposer comme un élément de stabilité dans la vie politique très tourmentée de la IVe République (23 gouvernements en douze ans). Mais la crise algérienne gangrène l’équilibre politique fragile, avec un point d’orgue en 1958 lorsque le Comité de salut public d’Alger appelle le général de Gaulle à la rescousse face aux nationalistes du FLN. Le 1er juin, le président Coty décide de nommer à la présidence du Conseil le « plus illustre des Français ». Alors que la nouvelle constitution s’écrit et que de Gaulle prépare la transition, Coty achève son mandat le 8 janvier 1959, laissant advenir le nouveau régime républicain et, à sa tête, le général, élu en décembre 1958.

De Gaulle et le renoncement pour l’honneur

La démission du général de Gaulle, en avril 1969, laisse l’image d’un homme capable d’abandonner le pouvoir avec dignité. Après l’épisode de mai 68, de Gaulle, âgé de 79 ans, est affaibli physiquement et politiquement. Les jeunes jugent la société trop conservatrice et beaucoup constatent que le président ne comprend plus son pays. Le non cinglant (52,4 %) au référendum d’avril 1969 le conduit à démissionner le 28 avril. On retient l’image du général et de son épouse se promenant sur les plages d’Irlande, laissant à penser la profonde tristesse qui étreint le général, divorcé de son cher « vieux pays ».

Le départ du Général ne remet pas cependant en cause le fonctionnement des institutions parce que sa succession était prévue, lui-même ayant accepté sa candidature à l’Elysée après sa démission en avril 1969 (même si les bons rapports entre les deux hommes avaient été brouillés par les évènements de mai 1968). Parmi de nombreux héritiers putatifs, plus près du Général (Michel Debré, Jacques Chaban-Delmas), Pompidou s’impose comme le meilleur. Pierre Messmer en 2006 en témoigne : « En avril 1969, il lui écrit qu’il approuve sa candidature à l’Elysée et qu’il espère son succès ; en juin, il le félicite pour son élection. Cela suffit à trancher le débat, il me semble ».

Un président qui dépasse (toujours) ses fonctions

La constitution de la Ve République fut conçue pour mettre un terme au « régime des partis », dénoncé par de Gaulle. Les pouvoirs étendus du président en font la clé de voûte d’institutions stables et son « corps politique » ne peut défaillir sans mettre en péril le régime selon les politistes Marcel Morabito et Marlène Coulomb-Gully. Pourtant, les démissions présidentielles qui ont jalonné notre histoire n’ont pas toujours été des moments de fragilisation du régime. Ce sont surtout les conditions dans lesquelles cette décision est prise qui dictent l’intensité d’une éventuelle crise politique ou institutionnelle, nourrissant l’inquiétude d’une opinion publique qui n’apprécie guère de voir le chef de l’Etat vaciller.

The Conversation

Thierry Truel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ces présidents de la République qui ont démissionné. Avec quelles conséquences ? – https://theconversation.com/ces-presidents-de-la-republique-qui-ont-demissionne-avec-quelles-consequences-267889

Quelles cartes postales hivernales en 2050 ? Imaginer ensemble un futur désirable pour les stations de montagne

Source: The Conversation – France (in French) – By Angèle Richard, Stratégie et Innovation, Université Savoie Mont Blanc

Alors que les Alpes subissent de plein fouet le changement climatique, la transformation du modèle économique des stations reste compliquée, souvent entravée par des tensions et des intérêts divergents. Une nouvelle méthode participative propose de dépasser ces blocages grâce à une approche originale : l’utopie. De quoi stimuler l’imagination pour bâtir une vision partagée d’un futur plus désirable. Celle-ci a été expérimentée au cours d’ateliers où les différentes parties prenantes d’une station de montagne ont été invitées à créer leur propre carte postale de montagne à l’horizon 2050.


Les Alpes françaises comptent parmi les régions les plus exposées au changement climatique. Les stations de montagne y sont directement confrontées, notamment face à la raréfaction de la neige. En mars 2024, la Cour des Comptes constatait l’insuffisance des stratégies d’adaptation mises en place dans ces stations. Celles-ci doivent impérativement transformer leur business model, encore largement centré sur le « tout-ski ».

Cette transformation est nécessaire pour préserver leur performance dans une perspective soutenable. Mais transformer un territoire est plus complexe qu’un simple changement d’offre touristique. Comment amorcer cette transformation ? Avec quelles parties prenantes ? Comment construire une vision commune, quand chacun perçoit la montagne à travers son propre prisme et ses propres intérêts ? Dans quelle direction stratégique s’engager ?

Ces questions sont d’autant plus cruciales que plusieurs tentatives d’innovations en la matière ont déjà échoué, notamment du fait de résistances ou de conflits d’intérêts entre les différentes parties prenantes concernées par ces innovations : exploitants, commerçants, élus, touristes…

Un exemple emblématique de ce type de conflits d’intérêts est la question de l’eau. En effet, elle est utilisée à la fois pour garantir les conditions d’enneigement des domaines skiables (ce qui permet de maintenir l’attractivité touristique en hiver) et pour répondre aux besoins des populations locales et des milieux naturels en montagne.

L’une des principales difficultés tient à la capacité de construire un alignement partagé entre les différents acteurs de la montagne. Cette quête doit reposer sur une proposition de valeur commune. Pour ce faire, nous avons adopté avec des collègues, dans une étude récemment publiée, une méthode de prospective originale basée sur ce qu’on appelle des « scénarios utopistes ».

L’intérêt ? Stimuler l’imaginaire collectif en insistant davantage sur les représentations partagées. Nous avons expérimenté la démarche à l’échelle d’une station de montagne à travers des ateliers participatifs, où ces différents interlocuteurs ont été encouragés à concevoir leur propre « utopie », sous la forme d’une carte postale fictive à l’horizon 2050.

L’utopie, une méthode prospective qui favorise le dialogue

Pour surmonter les difficultés évoquées précédemment, il faut avoir recours à des méthodes capables de faire dialoguer toutes les parties prenantes pour créer ensemble une nouvelle proposition de valeur. La prospective stratégique répond précisément à cet enjeu. En élaborant des scénarios exploratoires, elle crée un espace de réflexion où chacun peut se projeter plus librement face aux enjeux du changement climatique.

Les scénarios utopistes, en particulier, permettent l’émergence d’imaginaires collectifs capables de dépasser les représentations individuelles et leurs blocages cognitifs, comme la peur du changement. L’utopie permet d’apporter un regard critique sur l’existant tout en ouvrant la voie à un futur commun plus désirable. Elle peut alors devenir un guide d’action et contribuer à reconfigurer les relations.

La méthode des scénarios utopistes que nous proposons, déployée dans le cadre d’ateliers participatifs, peut avoir un pouvoir transformateur sur les représentations individuelles et collectives de ce que peut être un modèle d’affaires soutenable pour les stations de montagne.




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La démarche consiste à :

  • d’abord proposer une relecture de l’existant à partir des représentations individuelles,

  • puis faire émerger d’autres représentations collectives plus soutenables, à travers le dialogue et l’imagination.

  • à partir de celles-ci, plusieurs propositions de valeur sont élaborées par les participants pour favoriser l’alignement entre les acteurs. L’idée est de construire des propositions qui fédèrent davantage qu’elles divisent.

  • un enjeu clé est de renforcer la désidérabilité de ces orientations futures et de redonner du sens au processus de transformation.




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Quand imaginer ensemble aide à se projeter

Mais avant même d’envisager la création de scénarios utopistes, la priorité est d’ouvrir le dialogue. Cette première étape est décisive : elle permet de faire émerger des représentations individuelles fondées sur leurs intérêts, attentes, besoins et préoccupations respectives.

Cette étape permet d’identifier un enjeu véritablement partagé, capable de servir de point d’ancrage à la transformation du business model existant. Parmi les thématiques évoquées lors de nos ateliers, figurait notamment la quête d’un développement économique fondé sur la sobriété en ressources naturelles, tout en restant en harmonie avec l’environnement montagnard.

Une fois ces enjeux clarifiés, les parties prenantes ont été invitées à imaginer ensemble ce que pourrait être la proposition de valeur d’un futur business model pour la station. Pour nourrir cette réflexion, elles ont chacune conçue une utopie, sous la forme d’un parcours client situé en 2050, incarnée par une carte postale fictive. Cet exercice permet d’esquisser une nouvelle proposition de valeur et d’en explorer la désirabilité, en mobilisant l’imagination et les capacités de projection dans le futur.

Cet exercice a donné naissance à plusieurs directions possibles. Citons par exemple les propositions suivantes, qui ont émergé lors des ateliers :

  • un tourisme axé sur le bien-être et la reconnexion au vivant,

  • un écotourisme valorisant l’engagement actif du touriste dans la découverte du patrimoine territorial,

  • ou encore un tourisme expérientiel centré sur l’authenticité et l’immersion dans les savoir-faire locaux.

Toutes ces représentations collectives ont ensuite été discutées de manière critique afin d’anticiper leurs limites potentielles telles que la surcharge d’activités, les tensions autour des ressources ou encore les risques de surfréquentation.

Malgré cette prise de recul, ces idées ont été majoritairement perçues comme désirables et mobilisatrices. Le recours aux scénarios utopistes a permis aux participants de relâcher les contraintes du présent, de mobiliser leur imaginaire et de se projeter dans un futur vu comme moins anxiogène.

L’utopie pour briser la glace ?

Les scénarios utopistes apparaissent ainsi comme un levier stratégique intéressant pour penser de nouveaux business models soutenables :

  • D’abord parce qu’ils aident à prendre de la distance par rapport au modèle actuel. Ils offrent un espace de réflexion afin d’imaginer ceux du futurs, tout en restant ancré dans des enjeux réels et tangibles.

  • Ces visions ne relèvent pas nécessairement de fictions déconnectées : l’utopie permet de transposer ici un idéal déjà observé ailleurs, sur d’autres territoires, dans d’autres secteurs ou encore d’autres industries.

  • Enfin, en rapprochant les représentations individuelles, elle tend à réduire les risques d’échecs et de tensions liés aux divergences d’intérêts, souvent responsables de blocages dans des démarches de co-création de valeur.

Ainsi, nous constatons que les scénarios utopistes permettent de « briser la glace » entre les différentes parties prenantes. En effet, ils offrent un appui stratégique précieux pour initier un projet de transformation, parce qu’ils facilitent l’entrée en relation et le dialogue entre les acteurs du territoire. Ils favorisent ainsi l’émergence de représentations collectives partagées.

Néanmoins, pour que ces visions communes de business models soutenables puissent devenir opérationnelles, une phase d’ajustement intermédiaire reste nécessaire. Dans les premières phases d’un projet de transformation, le défi principal reste de mobiliser autour d’un enjeu commun et séduisant. Sous cet angle, les scénarios utopistes peuvent jouer un rôle mobilisateur et fédérateur en amont.




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Angèle Richard est membre de l’Institut de Recherche en Gestion et Economie. Elle a reçu des financements de la Chaire Tourisme Durable de l’Université Savoie Mont Blanc.

Romain Gandia et Élodie Gardet ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Quelles cartes postales hivernales en 2050 ? Imaginer ensemble un futur désirable pour les stations de montagne – https://theconversation.com/quelles-cartes-postales-hivernales-en-2050-imaginer-ensemble-un-futur-desirable-pour-les-stations-de-montagne-271872