Que disent la Bible, le Coran et la Torah de la guerre ?

Source: The Conversation – in French – By Robyn J. Whitaker, Associate Professor, New Testament, & Director of The Wesley Centre for Theology, Ethics, and Public Policy

Les guerres sont souvent menées au nom de conceptions religieuses. Mais que disent vraiment les textes fondamentaux du christianisme, de l’islam et du judaïsme sur la guerre et ses justifications ?


Nous avons demandé leur avis à trois experts des différents monothéismes.

La Bible

Par Robyn J. Whitaker, professeure spécialiste du Nouveau Testament au sein de l’établissement théologique australien University of Divinity.

La Bible présente la guerre comme une réalité inévitable de la vie humaine. Cela est illustré par cette citation du livre de l’Ecclésiaste :

Il y a une saison pour tout […] un temps pour la guerre et un temps pour la paix.

En ce sens, la Bible reflète les expériences des auteurs, mais aussi de la société qui a façonné ces textes pendant plus de mille ans : celle du peuple hébreu. Durant l’Antiquité, celui-ci a en effet connu la victoire, mais aussi la défaite, en tant que petite nation parmi les grands empires du Proche-Orient ancien.

En ce qui concerne le rôle de Dieu dans la guerre, nous ne pouvons ignorer le caractère problématique de la violence associée au divin. Parfois, Dieu ordonne au peuple hébreu de partir en guerre et de commettre des actes de violence horribles. Deutéronome 20 en est un bon exemple : le peuple de Dieu est envoyé à la guerre avec la bénédiction du prêtre, bien qu’il soit d’abord demandé aux combattants de proposer des conditions de paix. Si les conditions de paix sont acceptées, la ville est réduite en esclavage. Dans d’autres cas cependant, l’anéantissement total de certains ennemis est demandé, et l’armée hébraïque reçoit l’ordre de détruire tout ce qui ne sera pas utile plus tard pour produire de la nourriture.

Dans d’autres cas, la guerre est interprétée comme un outil à la disposition de Dieu, une punition durant laquelle il utilise des nations étrangères contre le peuple hébreu parce qu’il s’est égaré (Juges 2 :14). Il est également possible d’identifier une éthique sous-jacente aux textes consistant à traiter les prisonniers de guerre de manière juste. Moïse ordonne que les femmes capturées pendant la guerre soient traitées comme des épouses et non comme des esclaves (Deutéronome 21), et dans le deuxième livre des Chroniques, les prisonniers sont autorisés à rentrer chez eux.

En opposition à cette conception de la guerre considérée comme autorisée par Dieu, de nombreux prophètes hébreux expriment l’espoir d’une époque où Il leur apportera la paix et où les peuples « ne s’adonneront plus à la guerre » (Michée 3 :4), transformant plutôt leurs armes en outils agricoles (Isaiah 2 :4).

La guerre est considérée comme le résultat des péchés de l’humanité, un résultat que Dieu transformera finalement en paix. Cette paix (en hébreu : shalom) sera plus que l’absence de guerre, puisqu’elle englobera l’épanouissement humain et l’unité des peuples entre eux et avec Dieu.

La majeure partie du Nouveau Testament a été écrite au cours du premier siècle de notre ère, alors que les Juifs et les premiers chrétiens constituaient des minorités au sein de l’Empire romain. Dans ce texte, la puissance militaire de Rome est ainsi sévèrement critiquée et qualifiée de maléfique dans des textes comme l’Apocalypse, qui s’inscrivent dans une démarche de résistance. De nombreux premiers chrétiens refusaient par exemple de combattre dans l’armée romaine.

Malgré ce contexte, Jésus ne dit rien de spécifique sur la guerre, mais rejette cependant de manière générale la violence. Lorsque Pierre, son disciple, cherche à le défendre avec une épée, Jésus lui dit de la ranger, car cette épée ne ferait qu’engendrer davantage de violence (Matthieu 26:52). Cela est conforme aux autres enseignements de Jésus, qui proclame ainsi « heureux les artisans de paix », qui commande de « tendre l’autre joue » lorsqu’on est frappé ou d’« aimer ses ennemis ».

En réalité, on trouve diverses idéologies concernant la guerre dans les pages de la Bible. Il est tout à fait possible d’y trouver une justification à la guerre, lorsqu’on souhaite le faire. Il est cependant tout aussi possible d’y trouver des arguments en faveur de la paix et du pacifisme. Plus tard, les chrétiens développeront les concepts de « guerre juste » et de pacifisme sur la base de conceptions bibliques, mais il s’agit là d’interprétations plutôt que d’éléments explicites inscrits dans le texte.

Pour les chrétiens, l’enseignement de Jésus fournit par ailleurs un cadre éthique permettant d’interpréter à travers le prisme de l’amour pour ses ennemis les textes antérieurs sur la guerre. Jésus, contrepoint à la violence divine, renvoie les lecteurs aux prophètes de l’Ancien Testament, dont les visions optimistes imaginent un monde où la violence et la souffrance n’existent plus et où la paix est possible.

Le Coran

Par Mehmet Ozalp, directeur du Centre pour les études et la civilisation islamiques de l’université australienne Charles-Sturt (Nouvelles-Galles du Sud).

Les musulmans et l’islam ont fait leur apparition sur la scène mondiale au cours du VIIe siècle de l’ère commune, une période relativement hostile. En réponse à plusieurs défis majeurs propres à cette époque, notamment la question des guerres, l’islam a introduit des réformes juridiques et éthiques novatrices. Le Coran et l’exemple fixé par le prophète Muhammad – souvent francisé en Mahomet – ont établi des lignes directrices claires pour la conduite de la guerre, bien avant que des cadres similaires n’apparaissent dans d’autres sociétés.

Pour cela, l’islam a défini un nouveau terme, jihad, plutôt que le mot arabe habituel pour désigner la guerre, harb. Alors que harb désigne de manière générale la guerre, le jihad est défini dans les enseignements islamiques comme une lutte licite et moralement justifiée, qui inclut mais ne se limite pas aux conflits armés. Dans le contexte de la guerre, le jihad désigne spécifiquement le combat pour une cause juste, selon des directives juridiques et éthiques claires, distinct de la guerre belliqueuse ou agressive.

Entre 610 et 622, le prophète Muhammad a pratiqué une non-violence active en réponse aux persécutions et à l’exclusion économique que lui et sa communauté subissaient à La Mecque, malgré les demandes insistantes de ses disciples qui voulaient prendre les armes. Cela montre que la lutte armée ne peut être menée, en islam, entre membres d’une même société : cela conduirait en effet à l’anarchie.

Après avoir quitté sa ville natale pour échapper aux persécutions, Muhammad fonda à Médine une société pluraliste et multiconfessionnelle. Il prit par ailleurs des mesures actives pour signer des traités avec les tribus voisines. Malgré sa stratégie de paix et de diplomatie, les Mecquois, qui lui restaient hostiles, ainsi que plusieurs tribus alliées, attaquèrent les musulmans de Médine. Il devenait ainsi inévitable d’engager une lutte armée contre ces agresseurs.

La permission de combattre a été donnée aux musulmans par les versets 22:39-40 du Coran :

Autorisation est donnée à ceux qui sont attaqués (de se défendre) parce que vraiment ils sont lésés ; et Allah est certes Capable de les secourir, ceux qui ont été expulsés de leurs demeures, contre toute justice, simplement parce qu’ils disaient : « Allah est notre Seigneur ». […]

Ce passage autorise non seulement la lutte armée, mais offre également une justification morale à la guerre juste. Celle-ci est d’abord conditionnée à une lutte purement défensive, tandis que l’agression est qualifiée d’injuste et condamnée. Ailleurs, le Coran insiste sur ce point :

S’ils se tiennent à l’écart de vous, s’ils ne vous combattent point et se rendent à vous à merci, Allah ne vous donne contre eux nulle justification (pour les combattre).

Le verset 22:39 vu précédemment présente deux justifications éthiques à la guerre. La première concerne les cas où des personnes sont chassées de leurs foyers et de leurs terres, c’est-à-dire face à l’occupation d’une puissance étrangère. La seconde a trait aux cas où des personnes sont attaquées en raison de leurs croyances, au point de subir des persécutions violentes et des agressions.

Il est important de noter que le verset 22:40 inclut les églises, les monastères et les synagogues dans le champ des lieux qui doivent être protégés. Si les croyants en Dieu ne se défendent pas, tous les lieux de culte sont susceptibles d’être détruits, ce qui doit être empêché par la force si nécessaire.

Le Coran n’autorise pas la guerre offensive, car « certes, Allah n’aime pas les agresseurs ! » (2 :190) Il fournit également des règles détaillées sur qui doit combattre et qui en est exempté (9 :91), quand les hostilités doivent cesser (2 :193), ou encore la manière dont les prisonniers doivent être traités avec humanité et équité (47 :4).

Des versets comme le verset 194 de la deuxième sourate soulignent que la guerre, comme toute réponse à la violence et à l’agression, doit être proportionnée et rester dans certaines limites :

Quiconque a marqué de l’hostilité contre vous, marquez contre lui de l’hostilité de la même façon qu’il a marqué de l’hostilité contre vous.

En cas de guerre inévitable, toutes les possibilités pour y mettre un terme doivent être explorées :

Et s’ils (les ennemis) inclinent à la paix, incline vers celle-ci, et place ta confiance en Allah. (8 :61)

L’objectif d’une action militaire est ainsi de mettre fin aux hostilités le plus rapidement possible et d’éliminer les causes de la guerre, et non d’humilier ou d’anéantir l’ennemi.

Le jihad militaire ne peut par ailleurs pas être mené pour satisfaire une ambition personnelle ou pour alimenter des conflits nationalistes ou ethniques. Les musulmans n’ont pas le droit de déclarer la guerre à des nations qui ne leur sont pas hostiles (60 :8). En cas d’hostilité ouverte et d’attaque, ils ont en revanche tout à fait le droit de se défendre.

Le Prophète et les premiers califes ont expressément averti les chefs militaires et tous les combattants participant aux expéditions musulmanes qu’ils ne devaient pas agir de manière déloyale ni se livrer à des massacres ou à des pillages aveugles. Muhammad a ainsi dit, selon la tradition islamique (sunna) :

Ne tuez pas les femmes, les enfants, les personnes âgées ou les malades. Ne détruisez pas les palmiers et ne brûlez pas les maisons.

Grâce à ces enseignements, les musulmans ont disposé, tout au long de leur histoire, de directives juridiques et éthiques visant à limiter les souffrances humaines causées par la guerre.

La Torah

Par Suzanne D. Rutland, historienne du judaïsme à l’université de Sydney.

Le judaïsme n’est pas une religion pacifiste, mais dans ses traditions, il valorise la paix par-dessus tout : les prières pour la paix occupent ainsi une place centrale dans la liturgie juive. Il reconnaît dans le même temps la nécessité de mener des guerres défensives, mais uniquement dans le cadre de certaines limites.

Dans la Torah, et notamment les cinq livres de Moïse, la nécessité de la guerre est clairement reconnue. Tout au long de leur périple dans le désert, les Israélites (c’est-à-dire les enfants d’Israël) livrent diverses batailles. Parallèlement, dans le Deutéronome, ils reçoivent l’instruction suivante (chapitre 23, verset 9) :

Quand tu marcheras en armes contre tes ennemis, garde-toi de toute chose mauvaise.

Le chef de tribu Amalek, qui attaqua les Hébreux à leur sortie d’Égypte, est le symbole du mal ultime dans la tradition juive. Les érudits affirment que cela est dû au fait que son armée frappa les Israélites par-derrière, tuant des femmes et des enfants sans défense.

La Torah insiste également sur le caractère obligatoire du service militaire. Cependant, le Deutéronome distingue quatre catégories de personnes qui en sont exemptées :

  • celui qui a construit une maison, mais qui ne l’a pas encore consacrée rituellement ;
  • celui qui a planté une vigne, mais qui n’en a pas encore mangé les fruits ;
  • celui qui est fiancé ou dans sa première année de mariage ;
  • celui qui a peur, par crainte qu’il n’influence les autres soldats.
Le judaïsme n’est pas une religion pacifiste, mais, dans ses traditions, il valorise la paix par-dessus tout.
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Il est important de souligner que le mépris de la guerre est si fort dans le judaïsme antique que le roi David n’a pas été autorisé à construire le temple de Jérusalem en raison de sa carrière militaire. Cette tâche a été confiée à son fils Salomon : il lui était cependant interdit d’utiliser du fer dans la construction, car celui-ci symbolisait la guerre et la violence, alors que le temple devait représenter la paix comme vertu religieuse suprême.

La vision de la paix comme destin partagé pour toute l’humanité est développée plus en détail dans les écrits prophétiques, notamment via le concept de Messie. Cela est particulièrement visible dans les écrits du prophète Isaïe, qui envisageait une époque où, comme il le décrit dans sa vision idyllique :

[…] De leurs épées ils forgeront des socs, et de leurs lances, des serpes : une nation ne lèvera pas l’épée contre une autre nation, et on n’apprendra plus la guerre.

La Mishnah, première partie du Talmud (c’est-à-dire le recueil principal des commentaires de la Torah) évoque le concept de « guerre obligatoire » (milhemet mizvah). Cela englobe les guerres racontées dans les textes contre les sept nations qui habitaient la Terre promise avant les Hébreux, la guerre contre Amalek et les guerres défensives du peuple juif. Cette catégorie est donc clairement définie et reconnaissable.

Il n’en va pas de même pour la deuxième catégorie, la « guerre autorisée » (milhemet reshut), qui est plus ouverte et pourrait, comme l’écrit le chercheur Avi Ravitsky, « se rapporter à une guerre préventive ».

Après la période de composition du Talmud, qui s’est terminée au VIIe siècle, ce débat est devenu théorique, car les Juifs vivant en Palestine et dans la diaspora n’avaient plus d’armée. C’était déjà largement le cas depuis la défaite de la révolte de Bar Kokhba contre les Romains (de 132 à 135 après J.-C.), à l’exception de quelques petits royaumes juifs en Arabie.

Cependant, avec l’arrivée des premiers immigrants sionistes sur la terre historique du royaume d’Israël à la fin du XIXe et au XXe siècle, les débats rabbiniques sur ce qui constitue une guerre défensive obligatoire ou une guerre autorisée, ainsi que sur les caractéristiques d’une guerre interdite ont repris de plus belle. Ce sujet suscite aujourd’hui une profonde inquiétude et une vive controverse tant chez les universitaires spécialistes du judaïsme que chez les rabbins.

The Conversation

Robyn J. Whitaker est affiliée au centre Wesley pour la théologie, l’éthique et les politiques publiques.

Mehmet Ozalp est le directeur exécutif du l’Académie pour les sciences islamiques et la recherche.

Suzanne Rutland ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Que disent la Bible, le Coran et la Torah de la guerre ? – https://theconversation.com/que-disent-la-bible-le-coran-et-la-torah-de-la-guerre-260271

« La Révolution » : l’histoire de France à la sauce Netflix

Source: The Conversation – in French – By Pascal Dupuy, Maître de conférences en histoire moderne , Université de Rouen Normandie

La série de Netflix, entre action, fantastique et horreur, laisse peu de place à l’histoire. Netflix (2020)

En ligne depuis septembre 2020, « la Révolution » est une série Netflix en huit épisodes, qui nous plonge dans une intrigue fantastique au cœur de la période pré-révolutionnaire. Si, au départ, les audiences ont été très satisfaisantes, elles se sont rapidement érodées et les critiques ont été si virulentes que la première saison est restée sans lendemain. Un retour sur cet objet télévisuel, bien plus conforme aux normes chères à la plateforme au N rouge sur fond noir qu’à la vérité historique, permet aussi de rappeler l’existence d’œuvres plus anciennes dont l’approche de cette période charnière de l’histoire de France était très différente…


En raison du colossal bouleversement social et politique qu’elle a provoqué, la Révolution française a engendré, dès son avènement, une multitude d’écrits et de productions artistiques et culturelles ayant pour but de la condamner ou, au contraire, de l’encenser.

Théâtre, gravure, peinture, chanson ou littérature l’ont immédiatement évoquée, transformant la décennie révolutionnaire en un objet mémoriel dynamique, qui continue aujourd’hui encore de donner lieu à d’innombrables représentations.

La Révolution française dans le cinéma

Dans la première moitié du XXe siècle, le cinéma a pleinement participé au souvenir et à l’écriture romancée de la Révolution. Dans un premier temps, il a puisé son inspiration dans les œuvres littéraires du XIXᵉ siècle, quand l’épisode révolutionnaire était une source de légende et de romanesque. Puis il a produit des films qui développaient une vision plus personnelle des événements révolutionnaires, mais qui restaient marqués par le contexte historico-politique ayant présidé à leur production.

Dans la seconde partie du siècle dernier, le cinéma s’est lentement détaché de la Révolution (sans jamais toutefois l’abandonner), et ce fut au tour de la télévision, premier médium de masse, de la réhabiliter, en insistant dans un premier temps sur le débat d’idées et en valorisant la confrontation entre les personnages, observés dans leur psychologie et à partir de leurs opinions contradictoires.

En France, dans les années 1960, le genre adopté est celui de la dramatique télé (souvent en direct) ; la mode est aux mouvements de caméra lents, théâtraux, privilégiant la recontextualisation de situations politiques complexes – une approche d’ailleurs tout à l’opposé du cinéma du temps, dominé par des scènes d’action en décors naturels. Les productions télévisuelles veulent alors rendre compte de l’actualité de la recherche historique, privilégiant le huis clos, le jeu d’acteur reposant lui-même sur le talent du ou des scénaristes et du ou des dialoguistes.

Mais surtout, pour la première fois, la reconstitution en images animées de la Révolution dérive moins des sources littéraires et visuelles du XIXe siècle que d’images d’archives et de documents originaux de l’époque, placés sous le regard critique d’historiens reconnus.

Malheureusement oubliées de nos jours, ces productions ambitieuses ont donné naissance à des réalisations très réussies, comme la Terreur et la Vertu (Stellio Lorenzi, 1964), dans le cadre de la série télévisuelle la Caméra explore le temps. Divisé en deux parties (Danton puis Robespierre), le film, très marqué par la volonté de faire comprendre la Révolution, participe d’une entreprise de réhabilitation de Robespierre, personnage alors encore très défiguré par une légende noire tenace.

On peut également évoquer une dizaine d’années plus tard, 1788 (Maurice Failevic et Jean-Dominique de La Rochefoucauld, 1978), autre œuvre symptomatique de son temps. Extrêmement attentive aux sources d’archives, elle fait la part belle aux origines de la Révolution, au travers du prisme des tensions au sein d’une petite communauté paysanne de Touraine.

Dans un cadre référentiel semblable, comment ne pas aussi mentionner Un médecin des Lumières (René Allio), film pour la télévision diffusé en trois parties à la fin de l’année 1988, préparant par là les festivités commémoratives du bicentenaire de 1789 ? Sorte de docu-fiction avant l’heure, Un médecin des Lumières, sans toucher explicitement à la Révolution, explique sa naissance par petites touches impressionnistes, donnant à l’événement à venir l’évidence historique d’une sorte de préquel à la Révolution.

À l’image d’un Stanley Kubrick pour Barry Lyndon (1975), Allio, avec des moyens évidemment bien plus limités, est attentif à la « vérité historique », telle que nous l’ont rapportée les historiens, mais aussi les artistes du XVIIIe siècle, autres sources d’inspiration du film. Costumes, paysages, lumières, comédiens doivent « faire époque », non pas artificiellement, mais de manière naturelle et incarnée, en un cinéma de « reconstitution historique ».

« La Révolution », série truffée d’approximations historiques

2020 : autre époque… Le changement d’optique est particulièrement radical, même si les exemples cités plus haut sont des réalisations d’exception, portées par une rigueur historique revendiquée. Il est donc évidemment un peu injuste de vouloir les comparer à l’un des derniers avatars d’une série télévisée portant sur la Révolution française, produite et diffusée par Netflix, une plateforme dont la politique artistique racoleuse repose avant tout sur le sensationnalisme et le voyeurisme.

 La Révolution | Bande-annonce, Netflix, septembre 2020.

En huit épisodes, la Révolution est censée évoquer les causes réelles, mais inconnues, du bouleversement révolutionnaire français de la fin du XVIIIe siècle, la dernière scène représentant le peuple en mouvement prêt à prendre la Bastille.

Une deuxième saison aurait dû se concentrer sur l’événement révolutionnaire en lui-même, selon son découpage classique (1789-1794 ou 1799 ?), mais il n’en sera rien, la série n’ayant pas été reconduite. Au regard du traitement historique de la période 1787-1789, les regrets sont minces…

À sa décharge, le scénariste principal Aurélien Molas n’a certainement pas souhaité expliquer les causes de la Révolution française, ce qu’Un médecin des Lumières faisait avec beaucoup de subtilité. Il s’est plutôt agi pour lui et pour son équipe de faire une série de genres, mélangeant horreur, fantastique, uchronie, zombies et vampires avec des scènes d’action innombrables dans une pénombre et un brouillard artificiels, scènes au cours desquelles le sang (bleu et rouge) coule à flots continus.

L’inspiration n’est plus, à présent, à chercher dans les travaux des historiens, mais, comme le reconnaît Aurélien Molas, dans une autre série, sud-coréenne, à l’intrigue semblable (Kingdom, 2019) en une sorte de circuit fermé.

Bande-annonce de Kingdom, Netflix, 2019.

Une intrigue simpliste aux nombreux anachronismes

L’intrigue est simple, voire simpliste. De Versailles, un roi tyrannique (dont on ne verra que les pieds et les mains aux ongles démesurés) a fait mettre au point, dans le but d’obtenir la soumission ultime de son peuple, un virus (le « sang bleu ») qui, lorsqu’il est injecté dans le corps des aristocrates, leur procure l’immortalité, aiguise leurs sens et les contraint à consommer de la chair humaine. Un cruel Covid puissance 100… !

Ce complot sera déjoué par une galerie stéréotypée de « bonnes personnes » : le docteur Joseph Guillotin, orphelin recueilli par un prêtre éclairé qui perdra la vie dans ce combat ; une jeune comtesse, aussi habile à manier le pistolet qu’à se préoccuper du sort du peuple ; ou encore la Fraternité, une femme défigurée, dont le prénom, Marianne, évoque à la fois la République à venir et les révolutions ultérieures.

Une esthétique qui emprunte peut-être à la série canado-irlandaise à succès Vikings (2013-2020).
Netflix

C’est, d’ailleurs, ce fatras de poncifs autour de la notion même de Révolution, considérée en fait sur trois siècles, qui est le plus déconcertant et dont la volonté maladroite apparaît, dès la première scène, avec l’inscription « Ni roi ni maître » sur les murs d’un château… Quant à Guillotin, le jeune médecin idéaliste, au nom instantanément reconnaissable, il cherche le « patient zéro » et analyse, avec toute la passion de son innocence vertueuse, le sang de ses proches afin de trouver un « vaccin contre la maladie ».

On veut encore faire évader un prisonnier qui se trouve dans un « quartier haute sécurité », soit une invention carcérale datant du milieu des années 1970 et récemment ressuscitée. Les discours de Marianne-Fraternité et du peuple, toujours qualifié de « rebelle », incorporent dans leurs propos et dans leur vocabulaire des notions révolutionnaires contemporaines (« les damnés de la Terre »).

Dans un grand déploiement de misérabilisme, la pauvreté, qui règne dans la ville, n’éclaire pas sur les conditions de vie de la population à la veille de la Révolution, mais renvoie plutôt au Paris assiégé de la Commune. On y meurt de faim et on érige bientôt des barricades pour se défendre contre les « sangs bleus », ces nobles vampires assoiffés du sang des roturiers, barricades qui permettent la reconstitution du célèbre tableau de Delacroix, La Liberté guidant le peuple – inspiré, comme on le sait, de la Révolution de 1830.


Netflix

Outre ce salmigondis d’anachronismes et de raccourcis historiques, les nobles, dans la continuité des œuvres filmiques anglo-américaines autour de la Révolution française (les Deux Orphelines, de D. W. Griffith, 1921, ou Un conte de deux villes, 1989, film pour la télévision, en deux épisodes produit par ITV, inspiré du roman de Charles Dickens, publié en 1859, ndlr), sont présentés comme abusant cruellement de leurs privilèges ou s’adonnant régulièrement à des pratiques libertines. Ils seraient « 1 % de la population » (le chiffre est exact), mais « détiennent 99 % des richesses », en une exagération particulièrement approximative. Autre clin d’œil, littéraire cette fois : le noble fou de son pouvoir et de son statut, chargé au sang bleu, est prénommé Donatien, en une évocation lourdaude du marquis de Sade.

Bref, il ne faut pas chercher dans ces huit épisodes, ni du côté de l’intrigue ni de ceux des dialogues ou des reconstitutions, une quelconque dimension historique d’intérêt, mais plutôt un prétexte pour se repaître de viscères, de têtes tranchées (le seul moyen de faire périr un noble injecté de sang bleu), de scènes d’action, de détonations, de magie noire vaguement effrayante et surtout d’énormément de sang.

Si le glissement progressif de la télévision vers le sensationnalisme dans le traitement de la Révolution française est avéré, et si cette constatation peut sembler quelque peu amère, on peut aussi se réconforter en pensant à d’autres réalisations, dans des domaines approchants, apparues ces dernières années et qui ont traité de la Révolution française avec subtilité et sérieux.

C’est le cas de la bande dessinée comme celle de Florent Grouazel et Youn Locard, Révolution I, Liberté, Actes Sud, 2019 et Révolution II, Égalité, Livre I, Actes Sud (2023) ou encore du cinéma, par exemple, Un peuple et son roi, de Pierre Schoeller (2018). Deux créations réussies qui sont aussi de bons moyens d’éloigner les vampires.

The Conversation

Pascal Dupuy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « La Révolution » : l’histoire de France à la sauce Netflix – https://theconversation.com/la-revolution-lhistoire-de-france-a-la-sauce-netflix-261791

« Vallée du silicium » : une critique des effets des technologies sur nos vies

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Une vue d’Apple Park, siège social d’Apple, à Cupertino en Californie. La Silicon Valley, avec ses mondes virtuels et ses réseaux sociaux, incarne parfaitement cette tendance de notre époque à « l’hypervirtualisation ». (James Genchi/Unsplash), CC BY-NC

Certaines lectures marquent durablement, en offrant des clés pour désigner ce que l’on ressent confusément. Vallée du silicium, un essai d’Alain Damasio paru en 2024 aux éditions Seuil, en fait partie.

Cet article fait partie de notre série Les livres qui comptent, où des experts de différents domaines décortiquent les livres de vulgarisation scientifique les plus discutés.


Dans ce projet hybride, mêlant chroniques, journal de résidence et micro-nouvelle de science-fiction, l’auteur français de science-fiction et de littérature de l’imaginaire observe la Silicon Valley depuis son séjour à San Francisco. Alain Damasio est reconnu pour son style singulier et son exploration de formes narratives innovantes. Il a une approche multimodale de la création. Ses textes s’accompagnent souvent de prolongements sonores, musicaux ou performatifs : il collabore avec des musiciens et des artistes pour prolonger l’univers de ses récits.

Dans Vallée du silicium, il explore comment les technologies numériques reconfigurent nos existences — nos pensées, nos corps, nos relations — avec une écriture à la fois poétique, critique et philosophique.

« Pochette.
XXX, CC BY-NC

Damasio y introduit le concept de « technococon » pour désigner « un univers où la vitesse du branchage devient la garantie d’un dressage psychique et corporel ». Autrement dit, un environnement hyperconnecté, conçu pour notre confort, mais qui façonne subtilement nos comportements et notre manière de penser.

En tant que spécialiste des théories postmodernes et postcoloniales francophones, je m’intéresse notamment aux dispositifs narratifs qui permettent de penser le rapport entre identité et transformation. C’est à ce titre que j’ai souhaité lire Vallée du silicium d’Alain Damasio, dont l’œuvre explore des formes d’énonciation collectives et multimodales, ouvrant la voie à une réflexion sur le vivre-ensemble, l’hybridité et la résistance aux logiques de contrôle.

La pertinence du terme de « technococon »

Le « technococon » ne désigne pas seulement un environnement technologique. C’est une structure invisible dans nos vies : un ensemble d’interfaces, d’algorithmes et de routines numériques pensés pour réduire l’imprévu, fluidifier l’usage, et optimiser notre attention. En pratique, ce confort numérique devient une forme de dressage. À force de déléguer nos choix et nos attentions aux outils, nous perdons la capacité critique de comprendre et de questionner ces mêmes outils.

Damasio ne se contente pas de décrire ce qu’il voit, il replace ses observations dans un cadre plus large. Il s’appuie sur deux penseurs majeurs. Le premier, le sociologue et philosophe français Jean Baudrillard, a forgé l’idée que notre époque vit dans une « hypervirtualisation » : le réel est recouvert par ses images et ses représentations, au point que nous finissons par confondre ce qui existe avec ce qui est montré. La Silicon Valley, avec ses mondes virtuels et ses réseaux sociaux, incarne parfaitement cette tendance.

Le second, Gilles Deleuze, philosophe français lui aussi, a décrit ce qu’il appelait les « sociétés de contrôle » : le pouvoir ne s’exerce plus seulement par des lois ou des interdits clairs, mais de manière diffuse, en orientant en permanence nos comportements et nos choix. Les algorithmes qui décident des informations que nous voyons sur nos écrans ou qui ajustent automatiquement nos préférences en sont un exemple concret.


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À partir de ces idées, Damasio part sur le terrain : il visite les sièges d’entreprises technologiques, observe les lieux de travail ultramodernes, mais aussi les quartiers de San Francisco qui restent à l’écart de cette prospérité numérique. Ce contraste alimente sa réflexion : alors que la Silicon Valley se présente comme un moteur de progrès, elle crée aussi des espaces de mise à l’écart et renforce certaines inégalités.

La science-fiction au service d’un diagnostic politique

Dans ses œuvres précédentes (La Zone du dehors en 1999, La Horde du Contrevent en 2004, ou Les Furtifs, en 2019, Damasio explorait déjà les technologies comme force sociale et politique. Avec Vallée du silicium, il fait un pas supplémentaire : au lieu de projeter un futur dystopique, il l’interroge dans le présent.

Le livre a ainsi une double fonction : documenter, par une écriture immersive et réflexive, les effets des technologies sur nos vies ; stimuler, par sa forme et son ton, une pensée critique et collective face à la tendance à l’hyperindividualisme que les plates-formes numériques renforcent.

Résister au confort anesthésiant

Damasio décrit la Silicon Valley comme l’« idéal-type d’une bureaucratie parfaite ». Tout y est automatisé, standardisé, et l’instinct humain est absorbé dans le code. Cette perfection apparente a un coût : l’érosion de notre autonomie relationnelle et politique.

Il met en garde : à force de tout aplanir, nous éliminons les zones d’imprévu où peuvent naître la créativité et la contestation. Les outils conçus pour nous « simplifier la vie » deviennent des structures qui simplifient aussi notre pensée — au sens où elles la réduisent.

L’auteur invite donc à réintroduire volontairement de la friction dans nos vies : passer par des chemins plus longs, se laisser surprendre, créer des espaces de rencontres non médiatisées par des écrans.

L’auteur introduit dans son essai le concept de « technococon » pour désigner un environnement hyperconnecté, conçu pour notre confort, mais qui façonne subtilement nos comportements et notre manière de penser.
(Chandri Anggara, sur Unsplash), CC BY-NC

Cette proposition trouve un contrepoint dans la nouvelle qui ponctue l’ouvrage et qui fonctionne comme une fable dystopique : le « technococon » y est poussé à sa limite. Elle interroge, par fiction, ce que l’enquête a montré, empêchant le lecteur de s’installer dans une posture purement analytique.

L’hyperconnexion, un non-sens anthropologique

Dans un contexte où l’intelligence artificielle, les algorithmes et les plates-formes numériques façonnent rapidement notre rapport au monde, cet essai arrive à point nommé.

Il ne s’agit pas d’un manifeste technophobe, mais d’une invitation à repenser notre façon d’habiter le numérique. Pour Damasio, l’attention, la puissance collective, le soin du lien social sont des ressources à cultiver contre le confort algorithmique.

Le livre pose ainsi une question centrale : comment vivre dans un monde hyperconnecté tout en préservant notre puissance d’agir ensemble, hors du confort du cocon technologique ?

Il serait facile de cantonner ce livre dans le rayon science-fiction. Mais la dimension journalistique et les enjeux contemporains le rendent pertinent pour tout lecteur préoccupé par le numérique.

L’essai propose un modèle littéraire stimulant : croisant théorie, enquête de terrain et micro-récit, il mobilise à la fois l’intellect et l’émotion. Construit comme un essai postmoderne, il brouille les frontières entre observation et imagination. Cela le rend puissant, sensible et urgent à lire.

Inventer d’autres manières de vivre ensemble, hors du cocon

Vallée du silicium nous invite à ressentir, penser et réagir. En forgeant le concept de « technococon », Alain Damasio propose un prisme clair pour analyser notre époque, mais il ne s’arrête pas à un simple diagnostic.

Il se lit comme une réécriture critique d’Amérique de Jean Baudrillard. Là où ce dernier, dans les années 1980, sillonnait les routes des États-Unis pour capter l’essor du simulacre et l’imaginaire du rêve américain, Damasio parcourt la Silicon Valley pour montrer comment le numérique, les algorithmes et l’intelligence artificielle façonnent un nouvel environnement mental et social.

Cette « Amérique » revisitée n’est plus celle des grands espaces et des autoroutes infinies, mais celle des campus high-tech, des open spaces aseptisés et des écrans omniprésents. Elle promet puissance et liberté individuelle, tout en tissant des réseaux invisibles qui orientent nos désirs et nos comportements. C’est un voyage où la vitesse de connexion remplace la vitesse physique, où la route devient un flux de données, et où le lien humain menace de se dissoudre dans une communication permanente.

Damasio nous appelle à inventer d’autres manières de vivre ensemble, hors du cocon. Dans un monde qui valorise la fluidité, l’immédiateté et la personnalisation à outrance, il rappelle que la liberté se niche parfois dans la lenteur, l’imprévu et la rencontre. C’est dans ces espaces non programmés, hors ligne, que peuvent renaître la puissance collective et le plaisir de construire ensemble.

La Conversation Canada

Christophe Premat est Professeur en études culturelles francophones à l’Université de Stockholm et directeur du Centre d’études canadiennes. Il a publié en 2025 l’article “Questionner le ‘technococon’ avec Alain Damasio dans la revue Mouvances Francophones (https://doi.org/10.5206/mf.v10i1.22629). Christophe Premat est actuellement membre de la CISE (Confédération Internationale Solidaire Écologiste), une association des Français de l’étranger créée en 2018. Il est également membre de l’Association Internationale des Études Québécoises depuis 2022.

ref. « Vallée du silicium » : une critique des effets des technologies sur nos vies – https://theconversation.com/vallee-du-silicium-une-critique-des-effets-des-technologies-sur-nos-vies-263392

Envie de plus d’orgasmes ? Optez pour une partenaire féminine

Source: The Conversation – in French – By Caroline Pukall, Professor, Department of Psychology, Queen’s University, Ontario

Être en couple avec une femme est associé à un avantage en termes d’orgasme.

(Pexels/Cottonbro)

Le fossé de l’orgasme — cette constatation constante selon laquelle les hommes ayant des rapports sexuels avec des femmes ont des orgasmes plus fréquents que les femmes ayant des rapports sexuels avec des hommes — a été démontrée dans une série d’études menées auprès de participants cisgenres hétérosexuels.

L’écart est important : d’après une étude canadienne récente, environ 60 % des femmes et 90 % des hommes ont déclaré avoir atteint l’orgasme lors de leur rapport sexuel le plus récent.

Dans des échantillons sexuellement diversifiés (comprenant également des femmes ayant des rapports sexuels avec des femmes et des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes), la tendance devient plus nuancée, mais confirme toujours l’existence d’un écart entre les sexes en matière d’orgasme.

Deux femmes, l’une entourant l’autre de ses bras et l’embrassant sur le front
Les recherches ont montré que les femmes ayant des rapports sexuels avec d’autres femmes connaissent une fréquence d’orgasmes plus équitable au sein de leur relation.
(Pexels/Ketut Subiyanto)

La recherche a montré que l’écart dans la fréquence des orgasmes est moins marqué chez les femmes qui ont des rapports sexuels avec des femmes (environ 75 %), et ce taux est significativement plus élevé que chez les femmes qui ont des rapports sexuels avec des hommes (environ 62 %). Toutefois, les hommes en tant que groupe —, quelle que soit la personne avec laquelle ils ont des rapports sexuels — ont toujours une fréquence d’orgasme nettement plus élevée (85 %) que les femmes en général (63 %). Ainsi, les femmes sont désavantagées sur le plan de l’orgasme lorsqu’elles ont des rapports avec des hommes.

Le fossé de l’orgasme

Quelle est l’ampleur de l’écart entre les sexes en matière d’orgasme et quels sont les facteurs susceptibles de faire obstacle à l’orgasme pour tous ? Nous — une équipe de chercheurs et de journalistes scientifiques du podcast Science Vs — avons étudié la fréquence des orgasmes dans un vaste échantillon diversifié, incluant des minorités sexuelles et de genre (comme les lesbiennes et les personnes trans), ainsi que des participants racialisés. Les analyses centrées sur l’orientation sexuelle ou l’origine ethnique n’ont toutefois pas révélé de différences marquées.

La bonne nouvelle ? Nous avons constaté que, dans l’ensemble, de nombreuses personnes avaient beaucoup d’orgasmes — environ deux tiers d’entre elles ont déclaré avoir des orgasmes presque ou à chaque fois qu’elles avaient des rapports sexuels.

La moins bonne nouvelle ? Le fossé de l’orgasme persiste : les hommes cisgenres ont rapporté la fréquence d’orgasme la plus élevée, bien devant les femmes et les personnes de genres minoritaires, qui ne présentent pas de différences marquées entre elles. De plus, nous avons observé que les participants, quel que soit leur genre, ayant des rapports sexuels avec des femmes indiquaient des orgasmes beaucoup plus fréquents que ceux ayant des rapports avec des hommes. Avoir une partenaire féminine semble donc favoriser l’orgasme.




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Tout ce que vous devriez savoir sur le « fossé orgasmique »


Autre nouvelle moins réjouissante : environ 17 % des participantes ont déclaré n’avoir presque jamais ou jamais d’orgasme pendant les rapports sexuels. Pour les femmes cis, les barrières psychologiques — telles que l’insécurité, les problèmes de santé mentale et les distractions — étaient importantes, tout comme les obstacles sexuels (comme le fait de ne pas recevoir une stimulation adéquate), les difficultés inhérentes aux orgasmes (par exemple, ils prennent trop de temps et nécessitent trop d’efforts) et le fait de ne pas savoir pourquoi il leur est difficile d’avoir des orgasmes.

Combler le fossé

Pourquoi le fossé de l’orgasme persiste-t-il ? L’une des raisons principales est que les normes socioculturelles générales privilégient le plaisir sexuel des hommes par rapport à celui des femmes. En effet, ces normes découlent du scénario sexuel traditionnel (hétérosexuel, occidental) qui définit la fin de l’activité sexuelle comme étant l’orgasme masculin ; il est important de noter que l’adhésion des femmes à ce scénario a été associée à une satisfaction sexuelle moindre.

Une femme en robe jaune et un homme en chemise sombre et short kaki assis sur un lit
Le degré de familiarité des femmes avec leur partenaire s’est également révélé déterminant pour réduire l’écart.
(Unsplash/Jonathan Borba)

D’autre part, les médias grand public alimentent des récits d’attentes sexuelles fondés sur le sexe, de sorte que les représentations de femmes sont beaucoup plus acceptées que celles des hommes sans orgasme. Cette inégalité se manifeste lors des rencontres sexuelles, perpétuant le fossé et rendant moins urgente la lutte contre ce phénomène.


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Mais il y a de l’espoir : la motivation des hommes hétérosexuels à amener leur partenaire à l’orgasme et l’intégration intentionnelle d’activités sexuelles qui augmentent les chances d’orgasme de leur partenaire — telles que la stimulation clitoridienne et le sexe oral — peuvent contribuer à réduire (et même à éradiquer !) l’écart. Il a également été démontré que le degré de familiarité entre les femmes et leur partenaire contribue à réduire l’écart. Une plus grande familiarité (pensez à une relation à long terme par opposition à une relation occasionnelle) a été associée à une plus grande fréquence d’orgasme.

Le simple fait de donner la priorité à l’orgasme des femmes — en adoptant des phrases simples comme « elle passe en premier » — pourrait suffire à réduire considérablement l’écart entre les sexes en matière d’orgasme.

La Conversation Canada

Caroline Pukall ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Envie de plus d’orgasmes ? Optez pour une partenaire féminine – https://theconversation.com/envie-de-plus-dorgasmes-optez-pour-une-partenaire-feminine-261130

Israël commet-il un génocide à Gaza ? La justice prendra des années

Source: The Conversation – in French – By Magnus Killander, Professor, Centre for Human Rights in the Faculty of Law, University of Pretoria

En fin décembre 2023, l’Afrique du Sud a saisi la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye d’une plainte contre Israël, affirmant que ce dernier violait la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide par ses actions à Gaza et en demandant des mesures provisoires. Magnus Killander, spécialiste du droit international des droits humains, explique la procédure et les raisons de sa lenteur. En droit international, les mesures de la CIJ sont contraignantes. Mais elles ne s’appliquent pas d’elles-mêmes. Chaque État a donc la responsabilité d’y veiller.

Pourquoi faudra-t-il attendre 2028 pour obtenir une décision définitive ?

Le 5 avril 2024, la CIJ a fixé deux dates limites. Elle souhaitait recevoir les mémoires, c’est-à-dire l’ensemble des arguments relatifs au dossier de l’Afrique du Sud avant le 28 octobre 2024 et les contre-mémoires d’Israël avant le 28 juillet 2025. À la demande d’Israël, la Cour a prolongé le délai de dépôt des contre-mémoires d’Israël jusqu’au 12 janvier 2026.

Il est probable qu’Israël, dans le but de retarder la procédure, soulève des objections préliminaires, notamment concernant la compétence de la CIJ pour connaître de l’affaire. L’Afrique du Sud disposerait alors de quelques mois pour répondre. Une audience sur les objections préliminaires se tiendrait ensuite, probablement vers la fin de 2026 ou au début de 2027.

Quelques mois après l’audience, la CIJ rendrait son jugement sur les objections préliminaires. Ces objections ont peu de chances d’aboutir mais elles retarderaient encore la procédure. La CIJ fixerait ensuite un nouveau délai pour la réponse d’Israël sur le fond, qui pourrait encore être prolongé. Après cela, l’Afrique du Sud pourrait demander un droit de réplique et Israël une réplique à son tour.

La Cour devra aussi examiner les demandes d’intervention d’autres États et définir un calendrier pour leurs contributions.

À ce jour, les États suivants ont déposé une requête à des fins d’intervention : Nicaragua, Colombie, Libye, Mexique, Palestine, Espagne, Turquie, Chili, Maldives, Bolivie, Irlande, Cuba et Belize. Le Nicaragua a par la suite retiré sa demande.

Une fois les mémoires écrits déposés, la Cour organisera une audience orale. Les juges rédigeront ensuite leur jugement définitif sur le fond de l’affaire. Ce jugement sera très détaillé ( des centaines de pages d’analyse factuelle et juridique), avec des opinions séparées des seize juges impliqués : les 15 juges permanents (dont le Sud-Africain Dire Tladi) et un juge ad hoc désigné par Israël.

C’est cet arrêt définitif qui déterminera si Israël a violé la Convention sur le génocide par ses actions à Gaza.

Compte tenu de la longueur de la procédure, il est peu probable que l’arrêt définitif dans cette affaire soit rendu avant 2028.

Cela prend-il généralement autant de temps ?

Oui. L’affaire Afrique du Sud contre Israël peut être comparée à celle lancée par la Gambie contre Myanmar. En novembre 2019, la Gambie avait saisi la Cour internationale de justice (CIJ) pour se pencher sur le traitement réservé aux Rohingyas par le Myanmar, qu’elle qualifie de génocide.

La CIJ a rendu son jugement sur les exceptions préliminaires le 22 juillet 2022. L’audience sur le fond n’a pas encore été programmée. La décision finale devrait arriver en 2026.

La première affaire portée devant la CIJ en vertu de la Convention sur le génocide, Bosnie-Herzégovine contre Serbie-et-Monténégro, a été soumise en 1993. Le jugement définitif a été rendu en 2007.

La deuxième affaire, Croatie contre Serbie, a été portée devant la CIJ en 1999 et le jugement définitif a été rendu en 2015.

À ce jour, la CIJ a jugé un État responsable de génocide dans une seule affaire.

Dans son arrêt de 2007, elle a reconnu la Serbie et le Monténégro responsables du génocide de 1995 à Srebrenica. L’affaire portée devant la CIJ a eu un impact limité. Il convient toutefois de noter que Ratko Mladić, un chef militaire serbe de Bosnie, a été arrêté en Serbie en 2011 et transféré au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, conformément à l’arrêt de la CIJ. En 2017, il a été condamné par le tribunal pour le génocide de Srebrenica, un jugement qui a été confirmé en appel en 2021, 26 ans après le massacre de Srebrenica.

Dans les deux affaires contre la Serbie, la Cour a estimé que, mis à part le massacre de Srebrenica, la mens rea, c’est-à-dire l’intention spécifique de détruire un groupe ou une partie d’un groupe, n’avait pas été prouvée. La principale différence avec les affaires concernant le Myanmar et Israël est que l’État serbe n’a pas participé directement au conflit.

Dans les arrêts définitifs rendus dans les affaires Gambie contre Myanmar et Afrique du Sud contre Israël, le débat portera probablement sur la question de savoir si l’élément constitutif de l’intention criminelle (mens rea) sera démontré.

À mon avis, la plupart des juges de la CIJ concluront que les actes de génocide et l’incitation au génocide ont bien eu lieu.

À quoi cela sert-il alors ?

Les décisions de la CIJ sont contraignantes pour les États, mais elles sont souvent ignorées. C’est l’une des grandes limites pour faire respecter le droit international, surtout dans les domaines des droits humains et le droit international humanitaire.

En pratique, seul un rapport de forces politiques de l’extérieur et de l’intérieur d’Israël peut faire bouger Israël, puisque son gouvernement s’estime seul juge de ses actes. Quant au Conseil de sécurité de l’ONU, il ne peut rien imposer : les États-Unis, en tant que membre permanent et allié et principal fournisseur d’armes d’Israël, ont un droit de veto et refusent toute critique.

La question palestinienne a même conduit à une autre procédure : en mars 2024, le Nicaragua a attaqué l’Allemagne pour ses exportations d’armes vers Israël, en arguant qu’elles facilitaient un génocide. En avril 2024, la CIJ a refusé d’imposer des mesures provisoires, considérant que Berlin avait déjà limité ses ventes. Ce n’est toutefois qu’en août 2025 que l’Allemagne a déclaré qu’elle suspendrait l’exportation d’armes pouvant être utilisées dans la guerre à Gaza.

Une autre cour internationale basée à La Haye tente également de traduire en justice les auteurs de crimes internationaux. La Cour pénale internationale (CPI) traite de la responsabilité pénale internationale, par opposition à la responsabilité des États, qui relève de la compétence de la CIJ. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant ont été inculpés par la CPI. Les trois dirigeants du Hamas contre lesquels le procureur de la CPI avait demandé des inculpations ont été tués par Israël.

Il est peu probable que nous voyions Netanyahu comparaître à La Haye, car il évite de se rendre dans les pays qui sont parties au Statut de la CPI et qui seraient donc tenus de le livrer à la CPI.

Bien sûr, la CPI n’est pas la seule possibilité en matière de responsabilité pénale. Par exemple, des procureurs suédois enquêtent sur des crimes de guerre à Gaza.

Les rouages de la justice internationale avancent à un rythme extrêmement lent et ne suffiront jamais à eux seuls à apporter des véritables changements.

Quels sont les derniers développements ?

Les mesures provisoires rendues par la CIJ le 26 janvier 2024, le 28 mars 2024 et le 24 mai 2024 sont toujours en vigueur et sont contraignantes. Elles prévoyaient notamment la fourniture de

services de base et d’une aide humanitaire d’urgence.

Il est clair que cette mesure, comme d’autres, n’a pas été respectée.

L’Afrique du Sud n’a pas demandé de nouvelles mesures depuis mai 2024. Cependant, une autre procédure est en cours : à la demande de l’Assemblée générale de l’ONU, la CIJ doit rendre un avis consultatif sur les obligations d’Israël vis-à-vis des Nations unies, des organisations internationales et des États tiers dans les territoires occupés. Les audiences ont eu lieu fin avril et début mai 2025. L’avis devrait bientôt être rendu et portera surtout sur l’accès à l’aide humanitaire.

Il s’agit de la troisième procédure consultative concernant la Palestine. En décembre 2003, l’Assemblée générale des Nations unies a demandé un avis consultatif sur la construction par Israël d’un mur de séparation avec les territoires occupés de Cisjordanie. L’avis consultatif de la CIJ a été rendu le 9 juillet 2004, concluant que la construction du mur était contraire au droit international.

Le 19 janvier 2023, l’Assemblée générale des Nations unies a demandé un avis consultatif sur les conséquences juridiques des politiques et pratiques d’Israël dans le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est. En juillet 2024, elle a confirmé que l’occupation israélienne des territoires palestiniens, y compris Jérusalem-Est, était contraire au droit international et qu’Israël devait s’en retirer.

The Conversation

Magnus Killander does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Israël commet-il un génocide à Gaza ? La justice prendra des années – https://theconversation.com/israel-commet-il-un-genocide-a-gaza-la-justice-prendra-des-annees-263493

Quand les enfants dessinent la nature, ils représentent aussi leur classe sociale

Source: The Conversation – France (in French) – By Julien Vitores, Docteur en sociologie, Université Sorbonne Paris Nord

Dessins d’enfants collectés par le sociologue Julien Vitores dans trois écoles. Un établissement privé catholique de l’Ouest parisien, une école publique relevant d’un programme d’éducation prioritaire (REP+), et une école en zone périurbaine étendue du sud de la France. Fourni par l’auteur

Quelles visions de la nature transmettons-nous aux enfants ? Voici l’une des questions auxquelles le sociologue Julien Vitores a tâché de répondre. Il s’est pour cela rendu notamment dans trois établissements accueillant des élèves de trois à six ans. Une école catholique de l’Ouest parisien fortuné, une école publique du nord de Paris accueillant un public social très mixte, et l’école d’une zone périurbaine du sud de la France. Dans ces bonnes feuilles du livre issu de sa thèse, il raconte les réactions diverses provoquées par une question très simple posée à des enfants de 5 ans rencontrés : dessinez la nature.

Extrait de La nature à hauteur d’enfants, Socialisations écologiques et genèse des inégalités, Éditions La Découverte, collection L’Envers des faits, 256 pages.


Dans chacune des trois écoles où j’ai réalisé mon enquête, après les premiers échanges avec les enseignantes, je me suis présenté aux élèves en leur disant que je m’intéressais à « la place de la nature dans la vie des enfants » et que je venais voir « comment ça se passe à l’école ». J’ai déjà souligné l’accueil enthousiaste dans l’école maternelle privée des beaux quartiers parisiens. L’accueil que m’ont réservé les élèves des écoles aux publics plus mixtes en termes d’origine sociale mérite aussi attention. Dans ce contexte, les élèves issus des familles les plus dotées en capital culturel se sont distingués par leur vif intérêt pour le sujet, par leur connaissance du terme « nature » et par leur volonté de me le faire savoir.

Pendant ma première journée d’observation à l’école [dans le nord de Paris] Léon-Blum, quelques enfants, parmi lesquels Elena, cinq ans (mère cadre chargée de projets culturels, père musicien), et Solal, cinq ans (mère approvisionneuse, père ingénieur), mettent ainsi en avant des expériences singulières associées au thème de la nature. Lors du tour de table, Elena précise non sans fierté, juste après avoir donné son prénom : « Moi, j’ai déjà mangé des vers de terre et des criquets ! » Quelques instants plus tard, tandis que l’enseignante m’explique qu’il y a des phasmes dans la salle de classe, Solal m’observe prendre des notes, puis s’exclame, étonné : « Tu notes tout ? ! » Je lui réponds que les phasmes m’intéressent, car ils font partie de la nature. Il lance alors, en référence à ce que disait Elena plus tôt : « Ben moi, j’ai mangé du crocodile, du serpent et de la tortue. C’était en Chine ! » Peu après, je l’entends dire à Léon, cinq ans (mère galeriste, père architecte) : « Comme il aime bien la nature, il a écrit que j’avais mangé du crocodile et du serpent ! » Il continue ensuite à jeter des coups d’œil derrière lui, comme pour vérifier si je note encore. L’attitude de Solal est caractéristique des nombreuses tentatives enfantines d’attirer mon regard – et plus généralement l’attention des adultes – et de se voir valorisés par le fait que je relève leurs actions ou leurs paroles dans mon carnet.

Le fait qu’il comprenne que la nature m’intéresse et qu’il soit capable d’y associer des animaux perçus comme rares et exotiques lui donne la possibilité de surenchérir à la suite du souvenir évoqué par Elena. Pendant plusieurs mois, Solal me raconte régulièrement ses expériences personnelles en espérant que je les note, sans que je le sollicite au préalable. Très souvent, ses récits me frappent par leur adéquation avec ce que j’ai dit de mon enquête. Au-delà des nombreux détails sur son voyage en Chine, il me parle de ses cactus et plantes carnivores, de ses vacances à la plage dans la région de Bordeaux, ou encore de sa pratique de l’escalade en plein air avec son grand frère. Les enfants suffisamment familiers de la notion de « nature », sans nécessairement pouvoir la définir clairement (ce que même des adultes peinent à faire), savent qu’ils et elles peuvent y associer des récits d’expériences susceptibles de capter mon attention.

À l’inverse, de nombreux élèves issus des classes populaires ont du mal à identifier clairement les enjeux de ma recherche. Cette inégale compréhension de la notion de nature se manifeste particulièrement au cours des activités de dessin que j’organise dans les trois écoles. Je demande alors aux élèves de me dessiner « la nature », ou bien « ce qui [leur] fait penser à la nature », avant de lancer des discussions collectives à partir des dessins réalisés. Les commentaires des enfants, pendant et après la réalisation des dessins (enregistrés et retranscrits), permettent de saisir leurs interrogations sur cet atelier, mais aussi d’observer leurs tâtonnements, hésitations et efforts déployés pour donner du sens à la consigne.

De fait, ce sont presque toujours des enfants dont les parents appartiennent aux classes populaires qui expriment une incompréhension quant à mon usage du terme « nature ». En témoigne la réaction à mes consignes de Hamadou, cinq ans – dont les parents sont sans emploi et résident dans un HLM tout proche de l’école –, avant de commencer à dessiner :

Julien [Vitores] : J’aimerais bien que vous me dessiniez la nature. Est-ce que tout le monde peut me dessiner la nature ? À quoi ça vous fait penser ?

Hamadou : C’est comment la nature ?

Julien [Vitores] : Ça te fait penser à quoi quand on te dit le mot « nature » ?

Malo : À des fleurs.

Julien [de nouveau à Hamadou] : Toi, ça te fait penser à quoi ?

Hamadou : Moi, je sais pas faire des natures. Ah oui, il a réussi à faire des natures, Malo ! [En voyant que Malo a commencé à dessiner des fleurs].

Les difficultés rencontrées par les enfants portent parfois sur leurs compétences graphiques (« je sais pas faire »), mais en partie seulement. Par exemple, Hamadou ne saisit manifestement pas à quoi renvoie le mot « nature ». N’ayant pas idée de ce qui est attendu de lui, il s’inspire de la réponse de Malo (mère assistante médicale, père architecte) et comprend « nature » comme un synonyme de « fleur », ce qui explique son usage du terme au pluriel (« des natures »). En fin de compte, un troisième garçon, Adem, cinq ans, me demande s’il peut dessiner des animaux, et Hamadou s’exclame : « Je vais dessiner tous les animaux ! » Son dessin représente finalement plusieurs fauves, qu’il désigne comme des loups. Adem rétorque : « Il est bizarre ton loup », puis affirme vouloir dessiner un lynx. Hamadou s’écrie alors : « Le loup il va manger le lynx ! »

Le dessin d’Hamadou.
Fourni par l’auteur

Les enfants ne sont pas égaux face à ma requête. Certains tentent de s’inspirer du dessin des voisins. Au total, 5 des 85 dessins que j’ai recueillis sont des copies quasi conformes de celui d’un ou d’une autre élèves. Les observations pendant l’activité montrent qu’il s’agit à chaque fois de dessins d’enfants issus des classes populaires imitant des enfants issus des classes moyennes ou supérieures. C’est particulièrement frappant dans le cas de Meriem, cinq ans (mère sans emploi, père chauffeur routier), qui assume ouvertement de s’inspirer du dessin d’Elena, bien plus assurée qu’elle de la pertinence de ses idées sur la nature :

Julien [Vitores] : Tu dessines quoi, Elena ?

Elena : Une méduse !

Julien [Vitores] : Et toi, Meriem, tu dessines quoi ? [Petit silence] C’est à quoi que ça te fait penser, la nature ? [Elle ne répond pas et garde les yeux baissés sur son dessin]

Elena : Tu peux faire l’océan si t’as envie !

Julien [Vitores] : Tout ce qui te fait penser à la nature.

Elena : Les humains, les trucs comme ça…

[Je ris]

Meriem : Je veux faire comme Elena. [Elle regarde le dessin d’Elena et semble hésiter] On a le droit de faire des fleurs ?

Julien [Vitores] : Oui, bien sûr, c’est dans la nature.

Elena [Quelques instants plus tard] : Julien, mais Meriem, elle me recopie !

Julien [Vitores] : C’est pas grave, si elle avait pas d’idées sur la nature.

Elena, très à l’aise avec la consigne, prend plaisir à énumérer les choses qu’elle identifie à la « nature ». Comme plusieurs autres enfants issus des familles aisées, elle semble déjà consciente du caractère extensif de ce mot, qui englobe selon elle plein de « trucs ». Au cours de l’activité, elle donne volontiers des idées à Meriem dans un premier temps (« tu peux faire l’océan »), mais sa bonne volonté s’arrête net quand elle comprend que cette dernière reproduit ses dessins à l’identique, ce qui lui ôte visiblement le privilège de l’originalité, et réduit ainsi à néant ses tentatives de mettre en valeur sa production.

Dessins d’Elena (à gauche) et de Meriem (à droite)
Dessins d’Elena (à gauche) et de Meriem (à droite). Au cours des ateliers, plusieurs enfants issus des classes populaires ne comprenaient pas à quoi renvoyait la « nature » que le sociologue Julien Vitores leur demandait de représenter. Ils imitaient alors leur camarades pour rendre un dessin jugé conforme.
Fourni par l’auteur

Cet exemple montre qu’il n’est pas possible d’analyser le contenu de ces dessins comme la simple manifestation de « représentations » que les enfants auraient de la nature. Car la pratique du dessin est de part en part une activité sociale, dans laquelle ces derniers tentent de produire un travail recevable à partir de ce qu’ils comprennent de la consigne, et de ce qu’ils sont capables de dessiner. Dès lors que mes attentes ne sont pas clairement comprises, certains élèves ont donc recours à l’imitation afin de sauver la face et d’éviter la sensation d’échouer à ce qui se présente à eux comme un exercice scolaire.

Plus fondamentalement, les interrogations suscitées par l’activité montrent que le mot « nature » lui-même n’est pas évident pour tous les enfants de cinq ans. La maîtrise (relative) de ce terme, la capacité à en faire bon usage, du moins conforme à celui qu’en font les adultes, est déjà en soi une compétence distinctive. Peu après avoir réalisé son dessin, Elena échange par exemple brièvement avec Solal sur le fait que les « humains » font partie de la nature, ce qui témoigne de leur capacité à s’interroger sur les frontières de la notion. De même, alors qu’un de ses camarades explique que les voitures ne font pas partie de la nature, Antoine, cinq ans (mère psychologue, père restaurateur), conteste vivement, en mobilisant ses propres expériences : « Si ! La nature ça peut être sur les routes. On peut se promener, par exemple, quand on est en campagne et qu’il faut partir en voiture. »

Qu’il s’agisse de la confirmer ou de la contester, les élèves les plus dotés en capital culturel ont donc conscience, même vaguement, de l’existence d’une ligne de partage entre des choses qui relèvent de la nature et des choses qui n’en relèvent pas. Mais cette frontière est loin d’être évidente ici. Certains découvrent à l’école le mot « nature », sans savoir quelles expériences personnelles y associer.

The Conversation

Julien Vitores ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand les enfants dessinent la nature, ils représentent aussi leur classe sociale – https://theconversation.com/quand-les-enfants-dessinent-la-nature-ils-representent-aussi-leur-classe-sociale-263206

Où sont passés les phoques à capuchon, sur la banquise qui fond ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Tiphaine Jeanniard-du-Dot, Chercheuse en biologie et écologie marine, La Rochelle Université

Le phoque à capuchon doit son nom à la capacité qu’ont les mâles de remplir d’air une poche qu’ils ont sur le sommet de la tête et de gonfler une de leurs cloisons nasales, à la fois pour impressionner les autres mâles et pour séduire les femelles. Tiphaine Jeanniard-du-Dot , Fourni par l’auteur

Que se passe-t-il quand l’espèce animale que l’on étudie commence à disparaître ? Certains biologistes marins qui étudient le phoque à capuchon doivent aujourd’hui se poser la question. Car, avec la banquise qui fond et les changements brutaux qui perturbent l’Arctique, cette espèce hors du commun est devenue de plus en plus difficile à surveiller.


C’est un mystère qui reste encore sans réponse. Où sont passés les phoques à capuchon ? En 2023, alors qu’une équipe de scientifiques qui étudie cette espèce hors du commun survolait la banquise flottante canadienne, ils n’en ont vu aucun. Depuis 1992, année où le suivi de leur population a commencé, cette absence était une première. Depuis, les phoques ne sont pas revenus. Nous ne sommes, nous non plus, pas retournés survoler cette zone l’année suivante, car, en 2024, la banquise elle-même avait virtuellement disparu. Et s’il n’y a plus de banquise, il n’y aura pas de phoque à capuchon, une espèce qui dépend de cet écosystème, pour vivre, se reproduire, se nourrir.

Pour la biologiste marine que je suis, être témoin de la disparition d’une population de phoque emblématique, que j’ai suivie pendant plusieurs années, est une catastrophe écologique qui rend le réchauffement climatique très concret, même s’il se passe loin de nos yeux.

C’est également édifiant de voir comment des changements environnementaux brusques peuvent impacter une espèce qui a, pourtant, su s’adapter et prospérer jusque-là dans un contexte des plus hostiles.

Le phoque à capuchon est ainsi présent dans une seule région du monde : la banquise flottante en Arctique, entre le Canada et le Svalbard, un archipel au nord de la Norvège. C’est de ce fait un animal peu connu, mais pourtant tout à fait fascinant. Il doit son nom à une particularité notable des mâles. Ces derniers ont la capacité de remplir d’air une poche qu’ils ont sur le haut de leur tête, en plus de gonfler une de leurs cloisons nasales en un ballon rouge protubérant, pour à la fois impressionner les autres mâles et séduire les femelles.

Un phoque à capuchon mâle sur la banquise canadienne
Un phoque à capuchon mâle sur la banquise canadienne.
Tiphaine Jeanniard-du-Dot, Fourni par l’auteur

Ces dernières ne sont pas en reste. Les phoques à capuchon ont la lactation la plus courte connue chez les mammifères, puisque les mères allaitent leur petit sur la banquise pendant trois à quatre jours seulement. Celui-ci prend environ sept kilogrammes par jour pour doubler son poids de naissance, avant d’être sevré et de devenir autonome.

Phoque à capuchon juvénile
Phoque à capuchon juvénile.
Tiphaine Jeanniard-du-Dot, Fourni par l’auteur

S’il se sépare alors de sa mère, le jeune phoque à capuchon ne quittera, par contre, jamais vraiment la banquise. Il y retournera toute sa vie pour sa période de mue, qui advient une fois par an, pour se reproduire à son tour, pour se reposer et pour accéder à des zones de pêche. Mais cette banquise arctique se réchauffe quatre fois plus vite que le reste du globe, ce qui entraîne des changements physico-chimiques dans les océans.

La fonte des glaces due à l’augmentation des températures en est le plus évident, mais on observe également une diminution de la salinité de l’eau de mer, un changement des courants, un approfondissement de la couche de mélange, la partie superficielle des océans très productive en nutriments. Tous ces changements impactent les écosystèmes marins, du phytoplancton jusqu’aux prédateurs tout en haut de la chaîne alimentaire, comme les phoques à capuchon. Cette place, ainsi que leurs grandes capacités de plongée à des profondeurs allant jusqu’à 1 000 mètres et leurs longues migrations dans les eaux arctiques, en font de très bons bio-indicateurs des changements climatiques et de la santé de leur habitat.

Près de trente ans de données sur une espèce remarquable

Mais toutes ces caractéristiques les rendent aussi particulièrement vulnérables aux changements environnementaux.

Dans une recherche récemment publiée, nous avons étudié avec mon équipe deux populations distinctes – l’une dans l’Atlantique nord-ouest canadien, l’autre en mer du Groenland – pour mieux comprendre les impacts des changements de conditions écologiques locales sur cette espèce clé particulièrement sensible à la perte de la banquise. Le but était d’identifier les pressions spécifiques que chaque population subit dans un océan en mutation rapide et les conséquences sur leur distribution ou sur leur capacité à se nourrir.

En combinant le suivi d’animaux en mer grâce à des balises enregistreuses avec des analyses biochimiques, nous avons pu retracer leurs déplacements et comportements de plongée, analyser leur régime alimentaire et évaluer leur efficacité à trouver de la nourriture, et cela, sur plusieurs décennies. Cette incroyable série de données temporelle, réunie grâce à une collaboration entre la France, le Canada, la Norvège et le Groenland, couvre une période de presque trente ans – qui comprend donc la période de réchauffement la plus rapide et intense en Arctique.

In fine, ce que l’on cherche à savoir, c’est ce qu’il adviendra de cette espèce hors du commun si nous continuons sur la même trajectoire climatique.

Pour s’adapter au réchauffement du climat, les populations doivent changer leurs comportements

Les résultats de notre étude sont étonnants : les phoques à capuchon montrent des réactions contrastées face aux bouleversements climatiques. Si certaines populations canadiennes ont donc, ces dernières années, perdu leur lieu de reproduction avec la fonte de la banquise, l’ensemble des populations de phoques étudiées peuvent, elles, adopter des stratégies assez variées.

Au sein de la population de l’Atlantique nord-ouest, les individus se reproduisant dans le golfe du Saint-Laurent, au Canada, privilégient les eaux froides et côtières pour trouver leur nourriture et ont vu leurs zones d’alimentation et de mue se déplacer vers le nord, suivant le recul des eaux froides et la migration de leurs proies.

De plus, leurs plongées pour se nourrir en profondeur sont plus longues que par le passé, ce qui indique qu’ils ont maintenant plus de difficultés à trouver et à attraper leurs proies. Proies qui sont également différentes que dans les années 1990, probablement à cause d’un bouleversement de l’écosystème et du type de proies disponibles dans leur habitat, de plus en plus similaires à celles de l’Atlantique. On parle alors d’« atlantification » de ces zones arctiques.

Les projections climatiques indiquent, par ailleurs, une réduction de l’habitat favorable aux phoques à capuchon de l’Atlantique nord-ouest dans les décennies à venir, ce qui pourrait évidemment, à plus ou moins long terme, entraîner une « crise du logement » et une compétition féroce si toutes les espèces de l’Arctique sont réduites à migrer vers un habitat nordique de plus en plus réduit. Cette réduction de l’habitat favorable semble particulièrement intense pour les phoques du golfe du Saint-Laurent.

Le devenir d’une des populations que nous surveillions jusqu’alors et que nous n’avons plus revue depuis 2023 reste encore mystérieux. Où sont allées les femelles pour mettre bas et fournir un habitat stable à leurs petits ? Les colonies reproductrices ont-elles fusionné vers le nord ? Que se passera-t-il d’ailleurs pour cette espèce quand l’Arctique connaîtra des étés sans glace à l’aune de 2040-2050 ? Les grands prédateurs comme les ours polaires vont-ils s’ajouter aux menaces qui pèsent sur ces animaux, s’ils se rapprochent des côtes pour pallier le manque de banquise ?

Ces questions restent, pour l’instant, en suspens pour l’incroyable phoque à capuchon de l’Atlantique Nord-Ouest, tout comme celle de son avenir dans ces eaux froides arctiques en pleine mutation.

Les phoques à capuchon ont la lactation la plus courte connue chez les mammifères, puisque les mères allaitent leur petit sur la banquise pendant trois à quatre jours seulement. Celui-ci prend environ sept kilogrammes par jour pour doubler son poids de naissance avant d’être sevré et de devenir autonome.
Tiphaine Jeanniard-du-Dot, Fourni par l’auteur

En plus du climat, les populations subissent d’autres pressions

En revanche, la population des phoques à capuchon de la mer du Groenland paraît, elle, moins inféodée aux eaux très froides pour se nourrir. Contre toute attente, ces phoques ont d’ailleurs déplacé leurs zones d’alimentation vers l’est, s’éloignant du Groenland pour se rapprocher des côtes norvégiennes. Les projections montrent aussi que ces zones auront tendance à s’élargir et à se déplacer encore plus vers l’est – et non, à se rétrécir et à se déplacer vers le nord, comme les phoques de l’Atlantique Nord-Ouest.

Il ne faudrait cependant pas s’en réjouir trop vite. Car l’agrandissement de l’habitat favorable de ces phoques à capuchon de la mer du Groenland ne signifie pas forcément que l’environnement global est satisfaisant. Cette population a, en effet, connu un effondrement dramatique d’environ 85 % de son effectif depuis les années 1950, sans signe de rétablissement. Ce déclin suggère que d’autres facteurs que l’aire d’alimentation favorable pourraient contrebalancer les bénéfices d’un habitat théorique plus vaste : par exemple, les changements dans les écosystèmes ou dans les chaînes alimentaires, l’augmentation de la prédation, l’éloignement entre les zones de reproduction et les zones d’alimentation, qui pourrait obliger les phoques à parcourir de plus grandes distances pour se nourrir, ou, encore, les effets durables de la chasse commerciale aujourd’hui interdite.

Un avenir incertain

Tous ces constats montrent que les phoques à capuchon ne réagissent pas de manière uniforme aux pressions environnementales. Chaque population fait face à des défis spécifiques, liés à ses spécificités comportementales et adaptatives, à sa localisation, à l’évolution de ses proies et à l’histoire de ses interactions avec les humains. Les variabilités individuelles ou populationnelles peuvent conférer à l’espèce dans son ensemble une capacité d’adaptation plus grande aux défis environnementaux auxquels elle fait face.

En revanche, si des espaces clés de leur cycle de vie disparaissent, comme c’est le cas pour la population du golfe du Saint-Laurent dont les sites de reproduction sur la glace ont récemment disparu, on peut s’attendre à des extinctions locales plus rapides que d’autres. Si l’avenir de l’incroyable phoque à capuchon en Arctique reste incertain, son cas souligne en revanche l’importance d’adopter des stratégies de conservation différenciées, adaptées aux réalités écologiques locales.

The Conversation

J’ai été employée par le Ministère de Pêches et Océans Canada, ou j’ai démarré ma recherche sur les phoques à capuchon.

ref. Où sont passés les phoques à capuchon, sur la banquise qui fond ? – https://theconversation.com/ou-sont-passes-les-phoques-a-capuchon-sur-la-banquise-qui-fond-259920

Sur la banquise qui fond, où sont passés les phoques à capuchon ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Tiphaine Jeanniard-du-Dot, Chercheuse en biologie et écologie marine, La Rochelle Université

Le phoque à capuchon doit son nom à la capacité qu’ont les mâles de remplir d’air une poche qu’ils ont sur le sommet de la tête et de gonfler une de leurs cloisons nasales, à la fois pour impressionner les autres mâles et pour séduire les femelles. Tiphaine Jeanniard-du-Dot , Fourni par l’auteur

Que se passe-t-il quand l’espèce animale que l’on étudie commence à disparaître ? Certains biologistes marins qui étudient le phoque à capuchon doivent aujourd’hui se poser la question. Car, avec la banquise qui fond et les changements brutaux qui perturbent l’Arctique, cette espèce hors du commun est devenue de plus en plus difficile à surveiller.


C’est un mystère qui reste encore sans réponse. Où sont passés les phoques à capuchon ? En 2023, alors qu’une équipe de scientifiques qui étudie cette espèce hors du commun survolait la banquise flottante canadienne, ils n’en ont vu aucun. Depuis 1992, année où le suivi de leur population a commencé, cette absence était une première. Depuis, les phoques ne sont pas revenus. Nous ne sommes, nous non plus, pas retournés survoler cette zone l’année suivante, car, en 2024, la banquise elle-même avait virtuellement disparu. Et s’il n’y a plus de banquise, il n’y aura pas de phoque à capuchon, une espèce qui dépend de cet écosystème, pour vivre, se reproduire, se nourrir.

Pour la biologiste marine que je suis, être témoin de la disparition d’une population de phoque emblématique, que j’ai suivie pendant plusieurs années, est une catastrophe écologique qui rend le réchauffement climatique très concret, même s’il se passe loin de nos yeux.

C’est également édifiant de voir comment des changements environnementaux brusques peuvent impacter une espèce qui a, pourtant, su s’adapter et prospérer jusque-là dans un contexte des plus hostiles.

Le phoque à capuchon est ainsi présent dans une seule région du monde : la banquise flottante en Arctique, entre le Canada et le Svalbard, un archipel au nord de la Norvège. C’est de ce fait un animal peu connu, mais pourtant tout à fait fascinant. Il doit son nom à une particularité notable des mâles. Ces derniers ont la capacité de remplir d’air une poche qu’ils ont sur le haut de leur tête, en plus de gonfler une de leurs cloisons nasales en un ballon rouge protubérant, pour à la fois impressionner les autres mâles et séduire les femelles.

Un phoque à capuchon mâle sur la banquise canadienne
Un phoque à capuchon mâle sur la banquise canadienne.
Tiphaine Jeanniard-du-Dot, Fourni par l’auteur

Ces dernières ne sont pas en reste. Les phoques à capuchon ont la lactation la plus courte connue chez les mammifères, puisque les mères allaitent leur petit sur la banquise pendant trois à quatre jours seulement. Celui-ci prend environ sept kilogrammes par jour pour doubler son poids de naissance, avant d’être sevré et de devenir autonome.

Phoque à capuchon juvénile
Phoque à capuchon juvénile.
Tiphaine Jeanniard-du-Dot, Fourni par l’auteur

S’il se sépare alors de sa mère, le jeune phoque à capuchon ne quittera, par contre, jamais vraiment la banquise. Il y retournera toute sa vie pour sa période de mue, qui advient une fois par an, pour se reproduire à son tour, pour se reposer et pour accéder à des zones de pêche. Mais cette banquise arctique se réchauffe quatre fois plus vite que le reste du globe, ce qui entraîne des changements physico-chimiques dans les océans.

La fonte des glaces due à l’augmentation des températures en est le plus évident, mais on observe également une diminution de la salinité de l’eau de mer, un changement des courants, un approfondissement de la couche de mélange, la partie superficielle des océans très productive en nutriments. Tous ces changements impactent les écosystèmes marins, du phytoplancton jusqu’aux prédateurs tout en haut de la chaîne alimentaire, comme les phoques à capuchon. Cette place, ainsi que leurs grandes capacités de plongée à des profondeurs allant jusqu’à 1 000 mètres et leurs longues migrations dans les eaux arctiques, en font de très bons bio-indicateurs des changements climatiques et de la santé de leur habitat.

Près de trente ans de données sur une espèce remarquable

Mais toutes ces caractéristiques les rendent aussi particulièrement vulnérables aux changements environnementaux.

Dans une recherche récemment publiée, nous avons étudié avec mon équipe deux populations distinctes – l’une dans l’Atlantique nord-ouest canadien, l’autre en mer du Groenland – pour mieux comprendre les impacts des changements de conditions écologiques locales sur cette espèce clé particulièrement sensible à la perte de la banquise. Le but était d’identifier les pressions spécifiques que chaque population subit dans un océan en mutation rapide et les conséquences sur leur distribution ou sur leur capacité à se nourrir.

En combinant le suivi d’animaux en mer grâce à des balises enregistreuses avec des analyses biochimiques, nous avons pu retracer leurs déplacements et comportements de plongée, analyser leur régime alimentaire et évaluer leur efficacité à trouver de la nourriture, et cela, sur plusieurs décennies. Cette incroyable série de données temporelle, réunie grâce à une collaboration entre la France, le Canada, la Norvège et le Groenland, couvre une période de presque trente ans – qui comprend donc la période de réchauffement la plus rapide et intense en Arctique.

In fine, ce que l’on cherche à savoir, c’est ce qu’il adviendra de cette espèce hors du commun si nous continuons sur la même trajectoire climatique.

Pour s’adapter au réchauffement du climat, les populations doivent changer leurs comportements

Les résultats de notre étude sont étonnants : les phoques à capuchon montrent des réactions contrastées face aux bouleversements climatiques. Si certaines populations canadiennes ont donc, ces dernières années, perdu leur lieu de reproduction avec la fonte de la banquise, l’ensemble des populations de phoques étudiées peuvent, elles, adopter des stratégies assez variées.

Au sein de la population de l’Atlantique nord-ouest, les individus se reproduisant dans le golfe du Saint-Laurent, au Canada, privilégient les eaux froides et côtières pour trouver leur nourriture et ont vu leurs zones d’alimentation et de mue se déplacer vers le nord, suivant le recul des eaux froides et la migration de leurs proies.

De plus, leurs plongées pour se nourrir en profondeur sont plus longues que par le passé, ce qui indique qu’ils ont maintenant plus de difficultés à trouver et à attraper leurs proies. Proies qui sont également différentes que dans les années 1990, probablement à cause d’un bouleversement de l’écosystème et du type de proies disponibles dans leur habitat, de plus en plus similaires à celles de l’Atlantique. On parle alors d’« atlantification » de ces zones arctiques.

Les projections climatiques indiquent, par ailleurs, une réduction de l’habitat favorable aux phoques à capuchon de l’Atlantique nord-ouest dans les décennies à venir, ce qui pourrait évidemment, à plus ou moins long terme, entraîner une « crise du logement » et une compétition féroce si toutes les espèces de l’Arctique sont réduites à migrer vers un habitat nordique de plus en plus réduit. Cette réduction de l’habitat favorable semble particulièrement intense pour les phoques du golfe du Saint-Laurent.

Le devenir d’une des populations que nous surveillions jusqu’alors et que nous n’avons plus revue depuis 2023 reste encore mystérieux. Où sont allées les femelles pour mettre bas et fournir un habitat stable à leurs petits ? Les colonies reproductrices ont-elles fusionné vers le nord ? Que se passera-t-il d’ailleurs pour cette espèce quand l’Arctique connaîtra des étés sans glace à l’aune de 2040-2050 ? Les grands prédateurs comme les ours polaires vont-ils s’ajouter aux menaces qui pèsent sur ces animaux, s’ils se rapprochent des côtes pour pallier le manque de banquise ?

Ces questions restent, pour l’instant, en suspens pour l’incroyable phoque à capuchon de l’Atlantique Nord-Ouest, tout comme celle de son avenir dans ces eaux froides arctiques en pleine mutation.

Les phoques à capuchon ont la lactation la plus courte connue chez les mammifères, puisque les mères allaitent leur petit sur la banquise pendant trois à quatre jours seulement. Celui-ci prend environ sept kilogrammes par jour pour doubler son poids de naissance avant d’être sevré et de devenir autonome.
Tiphaine Jeanniard-du-Dot, Fourni par l’auteur

En plus du climat, les populations subissent d’autres pressions

En revanche, la population des phoques à capuchon de la mer du Groenland paraît, elle, moins inféodée aux eaux très froides pour se nourrir. Contre toute attente, ces phoques ont d’ailleurs déplacé leurs zones d’alimentation vers l’est, s’éloignant du Groenland pour se rapprocher des côtes norvégiennes. Les projections montrent aussi que ces zones auront tendance à s’élargir et à se déplacer encore plus vers l’est – et non, à se rétrécir et à se déplacer vers le nord, comme les phoques de l’Atlantique Nord-Ouest.

Il ne faudrait cependant pas s’en réjouir trop vite. Car l’agrandissement de l’habitat favorable de ces phoques à capuchon de la mer du Groenland ne signifie pas forcément que l’environnement global est satisfaisant. Cette population a, en effet, connu un effondrement dramatique d’environ 85 % de son effectif depuis les années 1950, sans signe de rétablissement. Ce déclin suggère que d’autres facteurs que l’aire d’alimentation favorable pourraient contrebalancer les bénéfices d’un habitat théorique plus vaste : par exemple, les changements dans les écosystèmes ou dans les chaînes alimentaires, l’augmentation de la prédation, l’éloignement entre les zones de reproduction et les zones d’alimentation, qui pourrait obliger les phoques à parcourir de plus grandes distances pour se nourrir, ou, encore, les effets durables de la chasse commerciale aujourd’hui interdite.

Un avenir incertain

Tous ces constats montrent que les phoques à capuchon ne réagissent pas de manière uniforme aux pressions environnementales. Chaque population fait face à des défis spécifiques, liés à ses spécificités comportementales et adaptatives, à sa localisation, à l’évolution de ses proies et à l’histoire de ses interactions avec les humains. Les variabilités individuelles ou populationnelles peuvent conférer à l’espèce dans son ensemble une capacité d’adaptation plus grande aux défis environnementaux auxquels elle fait face.

En revanche, si des espaces clés de leur cycle de vie disparaissent, comme c’est le cas pour la population du golfe du Saint-Laurent dont les sites de reproduction sur la glace ont récemment disparu, on peut s’attendre à des extinctions locales plus rapides que d’autres. Si l’avenir de l’incroyable phoque à capuchon en Arctique reste incertain, son cas souligne en revanche l’importance d’adopter des stratégies de conservation différenciées, adaptées aux réalités écologiques locales.

The Conversation

J’ai été employée par le Ministère de Pêches et Océans Canada, ou j’ai démarré ma recherche sur les phoques à capuchon.

ref. Sur la banquise qui fond, où sont passés les phoques à capuchon ? – https://theconversation.com/sur-la-banquise-qui-fond-ou-sont-passes-les-phoques-a-capuchon-259920

Réunions séparées avec Poutine et Zelensky : Trump fait le jeu de la Russie

Source: The Conversation – in French – By James Horncastle, Assistant Professor and Edward and Emily McWhinney Professor in International Relations, Simon Fraser University

Depuis 2022, l’Ukraine n’a jamais été dans une situation aussi vulnérable, alors que les combats se poursuivent sans relâche et que les frappes contre les infrastructures civiles deviennent de plus en plus courantes.

Les dirigeants mondiaux en appellent désormais à la fin du conflit. On pourrait croire que les rencontres du président américain Donald Trump avec les dirigeants ukrainien et russe constituent une approche équilibrée. En réalité, c’est bien la Russie qui en profite.

Sommet en Alaska

Après sa récente rencontre avec le président russe Vladimir Poutine en Alaska, Trump a déclaré ce sommet « très utile ». Prié de l’évaluer sur une échelle de 1 à 10, le président a déclaré que la rencontre méritait la plus haute note en raison du climat de bonne entente.

Mais s’ils se sont si bien entendus, c’est parce qu’il n’a pas été question de la raison même d’un tel sommet : l’agression russe en Ukraine. Cette approche s’est avérée fort « utile » pour Poutine et la Russie — d’autant que ni l’Ukraine ni aucun de ses alliés n’avait été invité au sommet.

Ce format a suscité une vive consternation. En Ukraine, on redoutait la conclusion d’un accord sans son consentement. Côté européen, c’est la menace d’invasion et le révisionnisme russes qui suscitent la crainte.

Avant le retour de Trump au pouvoir en 2025, l’Ukraine profitait d’un front largement uni entre l’OTAN et l’Union européenne. Cette unité s’est affaiblie depuis, et encore davantage avec ce sommet, au bénéfice de la Russie.

Un cessez-le-feu parti en fumée

Poutine et ses négociateurs ont ainsi obtenu une concession majeure de Trump lors du sommet : sa renonciation à réclamer un cessez-le-feu.

Pour l’Ukraine et ses alliés, il s’agissait pourtant d’une condition fondamentale pour toute négociation de paix — a fortiori depuis que la Russie intensifie ses attaques contre les villes et les civils ukrainiens.

Enfin, la nature même de la réunion en Alaska contribue à légitimer l’invasion russe auprès de l’opinion internationale.

Bien que les Européens et les Nord-Américains l’admettent difficilement, la Russie a su entretenir l’ambivalence d’une grande partie de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique latine — et même à y obtenir du soutien.

Toutefois, les condamnations prononcées contre la Russie par plusieurs organisations internationales, dont l’ONU, en refroidissaient plusieurs, notamment l’interdiction de voyager prononcée par la Cour pénale internationale.

Mais la consécration diplomatique américaine, en accueillant Poutine sur son sol, a sapé les condamnations de ces institutions.

Zelensky à Washington

Les avantages que Poutine a obtenus de Trump en Alaska ont exigé une réponse immédiate de l’Ukraine. Le président Volodymyr Zelensky a rapidement organisé une réunion à la Maison-Blanche. Et il s’y est déplacé en compagnie de plusieurs dirigeants européens, dont la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et le président français, Emmanuel Macron.

Le secrétaire d’État Marco Rubio a insisté sur le fait que leur présence ne visait pas à empêcher Trump d’intimider Zelensky dans le Bureau ovale, comme il l’avait fait précédemment.

Chose certaine, les dirigeants européens étaient là pour empêcher Trump de contraindre le dirigeant ukrainien à faire des concessions préjudiciables à leurs propres intérêts.

Le message publié par Trump sur les réseaux sociaux avant la réunion avait de quoi inquiéter. Il y faisait porter la responsabilité de la paix à Zelensky, affirmant que l’Ukraine devait accepter la perte de la Crimée et ne jamais adhérer à l’OTAN.

Soigneuse mise en scène

Pour cette rencontre, le président Zelensky, qui portait le costume, a remis une lettre de la première dame ukrainienne à Melania Trump.

Ces efforts de mise en scène, soigneusement orchestrés par le protocole ukrainien, visaient à flatter l’égo trumpien. La manœuvre a en partie marché à en juger par sa réaction : il aurait jugé Zelensky « fabuleux » dans son costume, selon un journaliste — le même qui avait critiqué le président ukrainien pour sa tenue en février lors de sa visite malheureuse.

Durant cette rencontre, Trump n’a pas exclu que des soldats américains puissent contribuer au rétablissement de la paix en Ukraine. Selon les observateurs, une telle présence serait une condition fondamentale à une paix durable.

Bien qu’il ne s’y soit pas opposé, Trump n’a pas non plus pris d’engagement ferme à cet égard. Quelques heures plus tard, il a soutenu au contraire qu’il offrirait du soutien aérien sans mettre de troupes au sol.

Il a toutefois déclaré qu’il s’efforçait d’organiser une réunion trilatérale avec Poutine et Zelensky.

Ce qui reste à voir, étant donné sa propension à revenir sur les déclarations.

Espoir contre réalité

Rappelons toutefois que l’une des principales promesses de campagne de Trump était de ne pas impliquer les États-Unis dans des « guerres étrangères sans fin ». Le déploiement de soldats américains en Ukraine compromettrait le soutien de sa base politique, laquelle est déjà divisée quant à sa gestion du dossier Jeffrey Epstein.

La cordialité de la rencontre de Trump avec Zelensky et les dirigeants européens permet de nourrir certains espoirs parmi les partisans de l’Ukraine dans les jours à venir.

Mais tout optimisme doit être tempéré par les dégâts causés par le sommet Trump-Poutine en Alaska. Le président américain aurait même interrompu les réunions à Washington pour appeler Poutine.

Le refus de Trump de prendre des engagements fermes en présence de Zelensky et des dirigeants européens réunis signifie que la Russie est parvenue à faire valoir ses intérêts au détriment de l’Ukraine et des perspectives d’une paix durable à long terme.

La Conversation Canada

James Horncastle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Réunions séparées avec Poutine et Zelensky : Trump fait le jeu de la Russie – https://theconversation.com/reunions-separees-avec-poutine-et-zelensky-trump-fait-le-jeu-de-la-russie-263491

Faire de l’IA une force de progrès plutôt qu’une menace

Source: The Conversation – in French – By Simon Blanchette, Lecturer, Desautels Faculty of Management, McGill University

L’intelligence artificielle (IA) bouleverse le monde du travail, mais elle offre aussi d’immenses possibilités. Plutôt que de la subir, préparons-nous à en faire un véritable moteur de transformation et de progrès.

L’IA, bien que loin d’être nouvelle, progresse à une vitesse vertigineuse. Plus récemment, l’émergence de l’intelligence générale artificielle (IGA), une forme d’IA capable de comprendre et d’apprendre n’importe quelle tâche humaine, alimente de nombreuses inquiétudes.

Cette anxiété est légitime : la rapidité des avancées technologiques et la perspective de systèmes capables d’apprendre de manière autonome comme pourrait le faire l’IGA nourrissent la crainte d’une perte de contrôle et de bouleversements massifs sur le marché du travail.

Si ces craintes sont compréhensibles, elles ne doivent pas nous faire oublier l’essentiel : l’IA est là pour durer. Il est donc impératif de continuer à planifier la transition. Faire l’autruche n’est pas une option.

De la peur à l’action : un changement de posture nécessaire

La peur de l’IA est compréhensible. Comme toute innovation majeure, elle provoque un réflexe d’inquiétude, surtout lorsqu’il s’agit de technologies capables d’automatiser des tâches cognitives. Des figures influentes comme Sam Altman, PDG d’OpenAI, estiment que « des millions d’emplois sont à risque », tandis que Bill Gates va jusqu’à prédire que les humains ne seront bientôt plus nécessaires « pour la plupart des choses ».

Ces propos chocs nourrissent un sentiment d’urgence et, parfois, un fatalisme qui détourne l’attention des véritables questions : comment s’y préparer concrètement ?

Les données récentes incitent à relativiser. Selon le Future of Jobs Report 2025 du Forum économique mondial, près de 78 millions d’emplois nets devraient être créés d’ici 2030. Oui, les compétences exigées évolueront profondément, mais il demeure que l’IA entraîne surtout un déplacement des rôles, pas une disparition massive du travail.

Dans un contexte où la pénurie de main-d’œuvre et de compétences demeure un enjeu critique pour les entreprises, l’IA peut en fait faire partie de la solution si elle est bien utilisée. Mais sur ce plan ,le Canada tire de l’arrière en termes d’adoption de l’IA dans les entreprises. Adopter l’IA de manière plus large pourrait faire progresser le PIB de 5 à 8 % au cours de la prochaine décennie.




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Oui, il est essentiel de surveiller les dérives potentielles de l’IA, mais il est tout aussi urgent de faire passer le discours de la peur à celui des opportunités.

Reconfigurer les emplois, pas les éliminer

Les scénarios de remplacement massif de travailleurs ne reflètent pas encore la réalité de mes recherches et de mon expérience, il en ressort que l’IA provoque davantage une reconfiguration des emplois que leur disparition pure et simple. Il existe également beaucoup de variations à travers les secteurs. Les tâches évoluent, mais des nouveaux rôles émergent, souvent plus qualifiés et porteurs de valeur. L’important est d’accompagner les employés dont les fonctions sont en mutation.

Dans mon rôle de consultant et de formateur, j’ai accompagné plusieurs entreprises ayant automatisé certaines fonctions ou départements, en soutenant la gestion du changement par l’élaboration de stratégies de transition et de requalification. Peu d’entre elles ont eu recours à des licenciements ; la plupart ont plutôt investi dans la formation de leurs employés et les ont redéployés vers des postes difficiles à pourvoir ou des rôles de supervision liés à l’automatisation. Cette approche leur a permis d’optimiser l’utilisation de leurs équipes tout en répondant à leurs besoins opérationnels.


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Faire de l’IA une transformation maîtrisée

L’erreur principale est de voir l’IA comme une révolution soudaine. En réalité, elle fait partie d’une évolution plus large des entreprises et nécessite les mêmes clés pour réussir :

  • Une vision claire et partagée : les dirigeants doivent expliquer pourquoi et comment l’IA s’intègre à la stratégie de l’entreprise ;

  • Une communication continue et transparente : informer régulièrement réduit l’incertitude et limite les rumeurs ;

  • Une implication active des équipes : impliquer les employés dès le départ, écouter leurs préoccupations et valoriser leurs idées favorise l’adhésion et crée des ambassadeurs internes tout en diminuant la résistance ;

  • Une expérimentation progressive : commencer par des projets pilotes, apprendre des erreurs et ajuster en cours de route.

Certes le rythme des changements est plus rapide. Toutefois, les organisations qui appliquent ces pratiques solides de gestion du changement sont 1,6 fois plus susceptibles de dépasser leurs objectifs liés à l’IA que celles qui n’en tiennent pas compte.

Investir dans les compétences : le véritable avantage concurrentiel

Voir l’IA comme un changement important, c’est aussi comprendre que les compétences deviennent un atout clé. D’ici 2030, près de 40 % des compétences essentielles aujourd’hui auront changé. Cela montre l’importance de former et d’améliorer les compétences, un enjeu essentiel. Pour y parvenir, il faut :

Comme je le soulignais récemment, cette transition ne peut réussir que si elle est inclusive. Les initiatives liées à l’IA doivent tenir compte des inégalités existantes en milieu de travail et dans la société.

L’IGA : anticiper sans céder à la spéculation ?

Encore un peu science-fiction, l’IGA, si elle atteint son potentiel, aura sans doute des impacts plus profonds encore, car elle pourrait accomplir des tâches cognitives complexes de manière quasi autonome. Mais le principe reste le même : une organisation qui a appris à intégrer l’IA actuelle comme une transformation structurée sera beaucoup mieux préparée pour les vagues suivantes.

Cette perspective soulève des questions fondamentales sur l’évolution du travail humain. Quelles compétences resteront exclusivement humaines ? Comment préparer nos organisations à cette transition potentielle ? L’histoire des transformations technologiques suggère que l’adaptation humaine surpasse souvent les prédictions les plus pessimistes.

En d’autres termes, l’IGA n’exige pas de nouvelles règles de base, elle exige seulement de les appliquer avec plus de rigueur et de rapidité.

Plutôt que de rester paralysés par une menace hypothétique, qui, certes, finira par se concrétiser, mobilisons notre énergie pour la gérer de manière proactive. Restons alertes et agiles.

Choisir l’action plutôt que la résignation

L’IA et l’IGA ne sont pas des forces incontrôlables : ce sont des transformations à gérer, avec proactivité, intelligence et humanité. Eh oui, les enjeux de sécurité et les risques de dérives sont réels, mais il est possible de les encadrer, de les mitiger et de les réglementer. L’Union européenne l’a démontré en 2024 avec l’AI Act, le premier cadre juridique mondial à imposer des règles strictes fondées sur les risques et à garantir une supervision humaine. Au Canada, même si le projet de loi C‑27 n’a pas été adopté, il a lancé un débat essentiel sur la gouvernance de l’IA au pays. C’est une question de leadership, de gouvernance et de concertation. Des conversations à avoir maintenant et à poursuivre activement.

Le choix est devant nous : subir cette transformation ou la diriger.

Les organisations qui l’ont compris dès maintenant transforment déjà ces changements en avantage concurrentiel. Celles qui attendront risquent, elles, d’être réellement dépassées.

La Conversation Canada

Simon Blanchette ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Faire de l’IA une force de progrès plutôt qu’une menace – https://theconversation.com/faire-de-lia-une-force-de-progres-plutot-quune-menace-259860