Des éclairs détectés sur Mars pour la toute première fois

Source: The Conversation – in French – By Baptiste Chide, Chargé de Recherche CNRS à l’IRAP (Université de Toulouse, CNES), Observatoire Midi-Pyrénées

Pour la première fois, un microphone placé sur le rover Perseverance de la Nasa a permis de découvrir l’existence de petites décharges électriques dans les tourbillons et les tempêtes martiennes de poussière. Longtemps théorisés, ces petits éclairs sur Mars deviennent une réalité grâce à des enregistrements acoustiques et électromagnétiques inédits que nous venons de publier dans la revue Nature. Cette découverte, aux conséquences multiples sur nos connaissances de la chimie et de la physique ainsi que sur le climat de la planète rouge, révèle de nouveaux défis pour les futures missions robotiques et habitées.


Un souffle de vent martien, et soudain, un claquement sec : les dust devils, ces tourbillons de poussière qui parcourent la planète rouge, viennent de nous livrer un secret bien gardé : ils sont traversés de petits arcs électriques ! Ils ont été vus, ou plutôt entendus, de manière totalement fortuite, grâce au microphone de l’instrument SuperCam sur le rover Perseverance qui sillonne Mars depuis 2020.

Ce microphone est notre oreille à la surface de Mars. Il alimente depuis 2021 une « playlist » de plus de 30 heures composée de brefs extraits quotidiens du paysage sonore martien : le microphone est allumé environ 3 minutes tous les deux jours, pour des raisons de partage du temps du rover avec les autres instruments.

Un jackpot scientifique

Parmi ses morceaux les plus écoutés ? Le ronflement basse fréquence du souffle du vent, le crépitement aigu des grains de sable et les grincements mécaniques des articulations du robot. Mais le dernier titre de cette compilation d’un autre monde est une pépite : un dust devil capté en direct alors qu’il passait au-dessus de notre microphone. Qu’un dust devil passe au-dessus de Perseverance, ce n’est pas forcément exceptionnel – ils sont très actifs dans le cratère de Jezero où est posé Perseverance. Mais, qu’il survole le rover à l’instant même où le microphone est allumé, cela relève du jackpot scientifique.

Le son du tout premier éclair enregistré sur Mars.
NASA/JPL-Caltech/LANL/CNES/CNRS/IRAP, Fourni par l’auteur214 ko (download)

Au cœur de cet enregistrement se cachait un signal fort que nous avons peiné à interpréter. Notre première hypothèse fut celle d’un gros grain de sable ayant impacté la zone proche de la membrane du microphone. Quelques années plus tard, alors que nous assistions à une conférence sur l’électricité atmosphérique, nous avons eu une illumination : s’il y avait des décharges sur Mars, la façon la plus directe de les détecter serait de les écouter parce qu’aucun autre instrument à bord de Perseverance ne permet d’étudier les champs électriques.

Évidemment, l’enregistrement le plus favorable pour vérifier cette hypothèse était précisément celui-ci. Réexaminé à la lumière de cette interprétation, il correspondait bien au signal acoustique d’une décharge électrique. Ce n’était pas tout !

Cette onde de choc était précédée d’un signal étrange qui ne ressemblait pas à quelque chose de naturel mais qui provenait en réalité de l’interférence électromagnétique de la décharge avec l’électronique du microphone. Nous savions que celle-ci était sensible aux ondes parasites, mais nous avons tourné ce petit défaut à notre avantage. Grâce à la combinaison de ces deux signaux, tout était devenu clair : nous avions détecté pour la première fois des arcs électriques sur Mars. Pour en être absolument convaincus, nous avons reproduit ce phénomène en laboratoire à l’aide de la réplique de l’instrument SuperCam et d’une machine de Wimshurst, une expérience historiquement utilisée pour générer des arcs électriques. Les deux signaux – acoustique et électromagnétique – obtenus étaient rigoureusement identiques à ceux enregistrés sur Mars.

En soi, l’existence de ces décharges martiennes n’est pas si surprenante que cela : sur Terre, l’électrification des particules de poussière est bien connue, notamment dans les régions désertiques, mais elle aboutit rarement à des décharges électriques. Sur Mars en revanche, l’atmosphère ténue de CO2 rend ce phénomène beaucoup plus probable, la quantité de charges nécessaire à la formation d’étincelles étant beaucoup plus faible que sur Terre. Cela s’explique par le frottement de minuscules grains de poussière entre eux, qui se chargent en électrons puis libèrent leurs charges sous forme d’arcs électriques longs de quelques centimètres, accompagnés d’ondes de choc audibles. Le vrai changement de paradigme de cette découverte, c’est la fréquence et l’énergie de ces décharges : à peine perceptibles, comparables à une décharge d’électricité lorsqu’on touche une raquette à moustiques, ces étincelles martiennes sont fréquentes, en raison de l’omniprésence de la poussière sur Mars.

Des implications au niveau du climat martien

Ce qui est fascinant, c’est que cette découverte intervient après des décennies de spéculations sur l’activité électrique martienne, touchant une arborescence de phénomènes encore peu ou mal expliqués. Par exemple, l’activité électrique de la poussière a longtemps été suspectée de fournir un moyen très efficace pour soulever la poussière du sol martien. Les champs électriques derrière les arcs électriques entendus sur Mars sont a priori suffisamment forts pour faire léviter la poussière.

En absorbant et en réfléchissant la lumière solaire, la poussière martienne contrôle la température de l’air et intensifie la circulation atmosphérique (les vents). Et parce que les vents contrôlent en retour le soulèvement de la poussière, la boucle de rétroactions poussière-vent-poussière est à l’origine des tempêtes globales qui recouvrent intégralement la planète de poussière tous les 5 ou 6 ans. Vu l’importance de la poussière dans le climat martien, et alors que les meilleurs modèles ne savent pas encore prédire correctement son soulèvement, les forces électrostatiques ne pourront plus être ignorées dans le cycle global de la poussière sur Mars.

Expliquer la disparition du méthane

L’autre sujet qui attire les regards des scientifiques concerne le très controversé méthane martien. La communauté débat depuis plus de vingt ans à son sujet en raison de ses implications potentielles, à savoir une activité géophysique ou biologique éventuelle sur Mars, deux hypothèses fascinantes.

Au-delà du caractère énigmatique de ses détections sporadiques, sa disparition – des centaines de fois plus rapide que ce que prédisent les modèles de chimie atmosphérique les plus sophistiqués – a longtemps laissé les experts circonspects. L’un des mécanismes de destruction du méthane les plus prometteurs, proposé il y a une vingtaine d’années, fait précisément intervenir l’action de champs électriques intenses sur la chimie atmosphérique. En accélérant ions et électrons, ces champs permettent de casser les molécules de méthane, mais surtout celles de la vapeur d’eau, produisant ainsi de puissantes espèces réactives capables de détruire le méthane bien plus efficacement encore.

Qui plus est, la présence d’arcs électriques à l’échelle planétaire pourrait s’avérer déterminante dans la préservation de la matière organique. Des expériences de laboratoire ont montré la destruction brutale de biomarqueurs causée par le recyclage d’espèces chlorées induite par l’activité électrostatique de la poussière.

On le voit, la portée de ces nouveaux sons martiens dépasse largement le seul cadre de la communication grand public. Ils redessinent plusieurs pans de notre compréhension de Mars et ouvrent un nouveau champ d’investigations, qui nécessitera un nombre accru d’observations.

Peut-être lors de futures missions ? L’ESA avait déjà tenté l’expérience – sans succès – avec l’atterrisseur Schiaparelli, qui devait réaliser les premières mesures des champs électriques martiens avant de s’écraser à la surface de la planète. L’exploration future, humaine ou non, se devra de mieux caractériser ces champs pour mieux cerner leurs implications. D’ici là, Perseverance restera l’unique témoin in situ de ce phénomène qui est sans doute loin de nous avoir tout révélé.

The Conversation

Franck Montmessin a reçu des financements de l’ANR et du CNES.

Baptiste Chide ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Des éclairs détectés sur Mars pour la toute première fois – https://theconversation.com/des-eclairs-detectes-sur-mars-pour-la-toute-premiere-fois-272864

Géo-ingénierie marine : qui développe ces grands projets, et qu’y a-t-il à y gagner ?

Source: The Conversation – in French – By Manuel Bellanger, Chercheur en économie, Ifremer

L’océan joue un rôle important pour absorber le carbone présent dans l’atmosphère terrestre et le stocker. Des start-ups cherchent à favoriser ce stockage dans le but de limiter les impacts du changement climatique, mais l’efficacité et les risques de ces techniques sont mal connus. ESA, CC BY-SA

Le mot « géo-ingénierie » recouvre un grand nombre de techniques, du « parasol spatial », qui limite l’arrivée de lumière du soleil dans l’atmosphère, à l’ensemencement de l’océan pour lui faire absorber encore plus de carbone qu’il ne le fait naturellement.

Manuel Bellanger étudie à l’Ifremer le développement des techniques de géo-ingénierie marine avec son regard d’économiste. Cet interview, réalisée par Elsa Couderc, cheffe de rubrique Sciences et Technologies, constitue le second volet de « regards croisés » sur la géo-ingénierie climatique. Dans le premier, nous explorons avec Laurent Bopp, climatologue et académicien, les nouveaux risques climatiques que ces techniques pourraient faire émerger.


The Conversation : La géo-ingénierie marine est mal connue en France, pourtant elle se développe à l’étranger. Qui développe ces projets ?

Manuel Bellanger : En ce qui concerne l’océan, le spectre des acteurs et des techniques de géo-ingénierie est très varié.

Les initiatives les plus prudentes sont en général pilotées par des instituts de recherche, par exemple aux États-Unis ou en Allemagne. Leur finalité est plutôt de comprendre si ces interventions sont techniquement possibles : peut-on développer des méthodes pour capturer du CO₂ atmosphérique par l’océan, mesurer la quantité de carbone stockée durablement, vérifier les affirmations des différents acteurs, étudier les impacts écologiques, tenter de définir des bonnes pratiques et des protocoles ? Ces projets de recherche sont typiquement financés par des fonds publics, souvent sans objectif de rentabilité immédiate.

Il existe aussi des collaborations entre institutions académiques et partenaires privés et, enfin, à l’autre bout du spectre, un certain nombre de start-up qui font la promotion du déploiement rapide et massif de ces techniques.

Peut-on espérer gagner de l’argent grâce à la géo-ingénierie marine ?

M. B. : Le modèle économique de ces start-up repose sur la vente de crédits carbone qu’elles espèrent pouvoir mettre sur les marchés volontaires du carbone – c’est-à-dire qu’elles cherchent à vendre des certificats à des acteurs privés qui veulent compenser leurs émissions.

Pour cela, la séquestration doit être certifiée par des standards ou des autorités. Sachant qu’il y a aussi des initiatives privées qui développent des certifications… aujourd’hui, c’est un peu la jungle, les marchés volontaires du carbone. Et l’achat de ces crédits certifiés reste sur la base du volontariat, puisqu’il n’y a généralement pas d’obligation réglementaire pour les entreprises de compenser leurs émissions.

Pouvez-vous nous donner des exemples de telles start-up et l’état de leurs travaux ?

M. B. : Running Tide, aux États-Unis, a tenté de développer des crédits carbone issus de la culture d’algues sur des bouées biodégradables qui devaient couler sous leur propre poids dans les profondeurs abyssales. Mais ils ne sont pas parvenus à produire des quantités significatives d’algues. L’entreprise a finalement eu recours au déversement de milliers de tonnes de copeaux de bois dans les eaux islandaises pour essayer d’honorer les crédits carbone qu’ils avaient vendus. Mais les experts et observateurs ont critiqué le manque de preuves scientifiques montrant que cette approche permettait réellement de séquestrer du CO₂ et l’absence d’évaluation des impacts sur les écosystèmes marins. L’entreprise finalement a cessé ses activités en 2024 pour des raisons économiques.

Une start-up canadienne, Planetary Technology, développe une approche d’augmentation de l’alcalinité océanique visant à accroître l’absorption du CO₂ atmosphérique et son stockage à long terme sous forme dissoute dans l’océan. Pour cela, ils ajoutent à l’eau de mer du minerai alcalin, de l’hydroxyde de magnésium. Ils ont annoncé avoir vendu des crédits carbone, notamment à Shopify et British Airways.

Une autre société, californienne cette fois, Ebb Carbon, cherche également à augmenter l’alcalinité océanique, mais par électrochimie : ils traitent de l’eau de mer pour la séparer en flux alcalins et acides, puis renvoient la solution alcaline dans l’océan. Cette société a annoncé avoir signé un contrat avec Microsoft pour retirer des centaines de milliers de tonnes de CO₂ sur plusieurs années.

L’écosystème commercial fleurit déjà en Amérique du Nord, même si on n’en entend pas forcément parler ici.

Il y a aussi une sorte de fonds, appelé Frontier Climate, qui engage des contrats anticipés pour des tonnes de CO₂ qui seront retirées de l’atmosphère dans le futur : ils achètent par avance des crédits carbone à des sociétés qui sont en phase de développement et qui ne sont pas encore réellement en train de capturer et de séquestrer du carbone. Derrière ce fonds-là, il y a des géants de la tech, comme Google ou Facebook, parmi les membres fondateurs. On peut supposer que c’est une manière pour ces entreprises, qui ont une consommation énergétique assez importante, de s’acheter une vertu climatique. Donc, eux, ils ont déjà annoncé avoir acheté pour 1,75 million de dollars (plus de 1,5 million d’euros) de crédits carbone à des entreprises d’alcalinisation de l’océan.

Et pourtant, vous disiez tout à l’heure qu’on n’est pas encore sûrs de savoir mesurer scientifiquement si l’océan a bien absorbé ces tonnes de carbone.

M. B. : Effectivement, les bases scientifiques de ces techniques-là ne sont vraiment pas solides aujourd’hui. On ne sait pas encore quelles quantités de CO₂ elles vont permettre de capturer et de séquestrer et on ne sait pas non plus quels vont être les impacts sur l’environnement.




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Et côté scientifique, il n’y a donc pour l’instant pas de consensus sur la capacité des techniques de géo-ingénierie marine à retirer suffisamment de carbone de l’atmosphère pour réellement freiner le changement climatique ?

M. B. : Il y a même pratiquement un consensus scientifique pour dire que, aujourd’hui, on ne peut pas présenter les techniques de géo-ingénierie marine comme des solutions. En fait, tant qu’on n’a pas drastiquement réduit les émissions de gaz à effet de serre, beaucoup considèrent qu’il est complètement futile de vouloir commencer à déployer ces techniques-là.

En effet, aujourd’hui, les ordres de grandeur évoqués (le nombre de tonnes que les entreprises annoncent séquestrer) n’ont rien à voir avec les ordres de grandeur qui permettraient de changer quoi que ce soit au climat. Par exemple, pour la culture de macroalgues, certaines modélisations estiment qu’il faudrait recouvrir 20 % de la surface totale des océans avec des fermes de macroalgues – ce qui est déjà presque absurde en soi – pour capturer (si ça marche) 0,6 gigatonne de CO₂ par an… à comparer aux 40 gigatonnes que l’humanité émet aujourd’hui chaque année. Si ces techniques pouvaient jouer un rôle dans le futur pour compenser les émissions que le Giec désigne comme « résiduelles » et « difficiles à éviter » (de l’ordre de 7 à 9 gigatonnes de CO₂ par an à l’horizon 2050) et atteindre des objectifs de neutralité carbone, les déployer aujourd’hui ne pourrait en aucun cas remplacer des réductions d’émissions rapides et massives.

Alors, qui pousse ces développements technologiques ?

M. B. : Un certain nombre d’initiatives semblent être poussées par ceux qui ont un intérêt au statu quo, peut-être même par certains qui n’auraient pas de réelle volonté de déployer la géo-ingénierie, mais qui ont un intérêt à faire diversion pour retarder l’action qui viserait à diminuer les émissions aujourd’hui.

On pense plutôt aux acteurs des énergies fossiles qu’aux géants de la tech, dans ce cas ?

M. B. : Les acteurs des énergies fossiles ont effectivement cet intérêt à retarder l’action climatique, mais ils sont de fait moins visibles aujourd’hui dans le financement direct des techniques de géo-ingénierie – il semble qu’ils soient plus dans le lobbying et dans les discours qui vont légitimer ce genre de techniques.

De fait, investir dans la géo-ingénierie ne fait-il pas courir le risque de détourner l’attention des citoyens et des gouvernements de l’urgence de réduire nos émissions de gaz à effet de serre ?

M. B. : C’est un risque clairement identifié dans la littérature scientifique, parfois sous le nom d’« aléa moral climatique », parfois d’« effet de dissuasion ». Derrière, il y a l’idée que la promesse de solutions technologiques futures, comme la géo-ingénierie marine, pourrait affaiblir la volonté politique ou sociétale de réduire les émissions dès maintenant. Donc le risque d’être moins exigeants envers nos décideurs politiques pour qu’ils tiennent les engagements climatiques et, in fine, que le décalage entre les objectifs et l’action climatique réelle soit toujours plus grand.

Par ailleurs, on a des ressources financières, ressources en main-d’œuvre, en expertise, qui sont somme toute limitées. Tout ce qui est investi dans la recherche et le développement ou pour l’expérimentation de ces technologies de géo-ingénierie peut se faire au détriment des ressources allouées pour les mesures d’atténuation connues et démontrées : l’efficacité énergétique, les énergies renouvelables, la sobriété. On sait que ces solutions fonctionnent : ce sont elles qu’il faudrait mettre en œuvre le plus rapidement.

La priorité absolue – on n’arrête pas de le répéter –, c’est la diminution rapide des émissions de gaz à effet de serre. Donc la position de la plupart des scientifiques, c’est que ces techniques de géo-ingénierie marine devraient être explorées d’un point de vue de la recherche, par exemple pour évaluer leur efficacité et leurs effets environnementaux, économiques et sociaux, de manière à éclairer les choix politiques et sociétaux à venir. Mais, encore une fois, aujourd’hui la géo-ingénierie marine ne peut pas être présentée comme une solution à court terme.

C’est pour cela que la communauté scientifique appelle à une gouvernance internationale de la géo-ingénierie, avant un déploiement massif de ces techniques. Quelles instances internationales seraient à même de mener une gouvernance sur le sujet ?

M. B. : Il faut en effet que les États s’impliquent fortement dans la gouvernance de la géo-ingénierie, et il faut des traités internationaux. Pour l’instant, c’est assez fragmenté entre différents instruments juridiques, mais il y a ce qu’on appelle le protocole de Londres, adopté en 1996, pour éviter la pollution en mer par dumping (le fait de pouvoir décharger des choses en mer). Ce protocole permet déjà en partie de réguler les usages de géo-ingénierie marine.

Par exemple, la fertilisation des océans par ajout de fer visant à stimuler le phytoplancton qui capture le CO₂ par photosynthèse. Cette technique rentre dans le cadre existant du protocole de Londres, qui interdit la fertilisation de l’océan à des fins commerciales et impose un cadre strict pour la recherche scientifique depuis plus d’une quinzaine d’années. Le protocole pourrait être adapté ou amendé pour réguler d’autres techniques de géo-ingénierie marine, ce qui est plus facile que de créer un nouveau traité international.

Les COP sur le climat sont aussi importantes pour deux raisons : elles rassemblent plus de nations que le protocole de Londres, et elles sont le cadre privilégié pour discuter des marchés carbone et donc pour éviter la prolifération d’initiatives commerciales non contrôlées, pour limiter les risques environnementaux et les dérives du type crédits carbone douteux.

Il y a des précédents avec ce qu’il s’est passé sur les crédits carbone forestiers : une enquête publiée par le Guardian en 2022 a montré que plus de 90 % des projets certifiés par Verra – le principal standard mondial – n’ont pas empêché la déforestation ou ont largement surévalué leurs bénéfices climatiques. Sans encadrement, la géo-ingénierie marine pourrait tout à fait suivre le même chemin.

Enfin, il y a bien sûr des enjeux d’équité, si ceux qui mettent en œuvre une action ne sont pas ceux qui risquent de subir les impacts ! Là aussi, il y a des précédents observés sur des projets forestiers certifiés pour générer des crédits carbone, où les bénéfices économiques sont captés par les investisseurs tandis que les communautés locales subissent des restrictions d’accès aux ressources forestières ou sont exposées à des changements dans leur mode de vie.

Concrètement, quels sont les risques pour les populations qui vivent à proximité de l’océan ou s’en servent de ressource nourricière, par exemple ?

M. B. : Ça dépend vraiment de la technique de géo-ingénierie utilisée et de l’endroit où ça va être déployé. Par exemple, si on imagine un déploiement massif de cultures d’algues, ça pourrait modifier les écosystèmes côtiers, et par ailleurs générer une concurrence pour l’espace avec la pêche ou l’aquaculture traditionnelle.

Sur les littoraux, où les activités maritimes sont souvent très denses, il y a déjà des conflits d’usage, que l’on observe par exemple dans les tensions autour des installations de parcs éoliens en mer.


Propos recueillis par Elsa Couderc.

The Conversation

Manuel Bellanger a reçu des financements dans le cadre du programme ANR n° 21-POCE-0001 PPR Océan & Climat.

– ref. Géo-ingénierie marine : qui développe ces grands projets, et qu’y a-t-il à y gagner ? – https://theconversation.com/geo-ingenierie-marine-qui-developpe-ces-grands-projets-et-quy-a-t-il-a-y-gagner-272385

Géo-ingénierie climatique : de quoi parle-t-on ? Pour quelle efficacité et quels nouveaux risques ?

Source: The Conversation – in French – By Laurent Bopp, Directeur de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); École normale supérieure (ENS) – PSL; Académie des sciences

L’idée d’injecter des aérosols dans l’atmosphère pour imiter l’effet des éruptions volcaniques et masquer les rayons du Soleil n’est pas nouvelle, mais elle nous expose au risque de « choc terminal » : un réchauffement brutal si l’injection venait à s’arrêter. Ici, une éruption du volcan Tonga, dans le Pacifique. Goes-West Satellite/NOAA/RAMMB/CIRA, CC BY

La « géo-ingénierie climatique » recouvre un ensemble de techniques qui visent à manipuler le climat à grande échelle afin d’éviter les risques du changement climatique. Ces techniques sont très variées, depuis les parasols spatiaux pour limiter l’arrivée des rayons du soleil dans l’atmosphère jusqu’à la fertilisation des océans pour que le phytoplancton consomme davantage de CO₂, en passant par la restauration et la conservation de zones humides où le carbone est stocké de façon préférentielle.

En octobre 2025, l’Académie des sciences a publié un rapport qui détaille ce que l’on sait et ce que l’on ignore encore sur les éventuels bénéfices de ces techniques et sur les nouveaux risques qu’elles font surgir.

Elsa Couderc, cheffe de rubrique Sciences et Technologies, explore ici avec Laurent Bopp, climatologue et académicien, les nouveaux risques climatiques que ces techniques pourraient faire émerger. Le second volet de ces « regards croisés » est un entretien avec Manuel Bellanger, qui étudie à l’Ifremer le développement des techniques de géo-ingénierie marine avec un regard d’économiste.


The Conversation : Pourquoi l’Académie des sciences s’empare-t-elle aujourd’hui du sujet de la géo-ingénierie climatique, alors qu’on en parle relativement peu en France ?

Laurent Bopp : Le sujet est de plus en plus présent dans la littérature scientifique, dans le débat scientifique et dans le débat politique qui entoure les discussions sur le changement climatique. On ne s’en rend pas bien compte en France, mais aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne, au Canada, le débat est beaucoup plus présent.

Certains climatologues, y compris de renom, se prononcent pour faire beaucoup plus de recherches sur ces technologies, mais aussi parfois pour envisager leur déploiement à grande échelle afin d’éviter un réchauffement trop important. L’argument est simple : un niveau de réchauffement trop élevé génère des risques importants et pourrait conduire au dépassement de certains points de bascule potentiels dans le système climatique, par exemple une fonte irréversible des calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique, ce qui pourrait entraîner une élévation du niveau de la mer de plusieurs mètres additionnels.

En France, nous avons besoin collectivement de plus d’informations et de plus de débats autour de ces techniques. Nous avons eu le sentiment que certains de nos représentants se sont retrouvés en partie dépourvus dans des arènes de négociations internationales, face à des représentants d’autres gouvernements qui ont un agenda très agressif sur ces technologies. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles l’Académie des sciences s’est emparée du sujet.

L’idée des interventions de géo-ingénierie climatique, c’est de réduire les risques liés au changement climatique. Mais ces interventions pourraient-elles induire de nouveaux risques et lesquels ?

L. B. : Un des intérêts de ce rapport, c’est de mettre la lumière sur ces nouveaux risques.

Mais, avant de rentrer dans le détail, il faut, quand nous parlons de géo-ingénierie climatique, distinguer deux grandes catégories de techniques – ces deux catégories sont fondées sur des approches très différentes et présentent des risques, là aussi, très différents.

Pour la première de ces catégories, il s’agit de modifier de façon assez directe le rayonnement solaire. On parle en anglais de Solar Radiation Management ou SRM. Dans ce cas-là, l’action s’apparente plutôt à une sorte de pansement sur la plaie d’une blessure, sans s’attaquer du tout à la cause du changement climatique : l’idée est de refroidir la Terre de façon artificielle, en utilisant par exemple des particules atmosphériques ou des miroirs spatiaux qui limiteraient la pénétration du rayonnement solaire jusqu’à la surface de la Terre. Ce refroidissement pourrait compenser, en partie au moins, le réchauffement lié aux gaz à effet de serre qui continueraient à augmenter dans l’atmosphère.

L’injection d’aérosols dans la haute atmosphère vise à imiter des éruptions volcaniques de très grande taille qui, par le passé, ont pu refroidir la Terre. Une des limites premières de cette approche, c’est que cette façon de refroidir la Terre est très différente de la façon dont elle se réchauffe aujourd’hui à cause des gaz à effet de serre : les échelles de temps et les échelles spatiales associées sont très différentes, et cela engendre un certain nombre de conséquences. Les risques sont à lire en fonction de ces deux échelles.

Les aérosols que l’on pourrait injecter dans la haute atmosphère ont une durée de vie courte. Ils vont disparaître de l’atmosphère assez rapidement, tandis que les gaz à effet de serre qui réchauffent le système Terre, le CO₂ en particulier, sont dans l’atmosphère pour très longtemps.

Cette différence majeure entraîne l’un des risques les plus préoccupants : le risque de « choc terminal ». Concrètement, si l’on décidait d’arrêter brutalement l’injection d’aérosols après s’être engagé dans ce type de stratégie
– et les raisons pourraient être multiples, qu’il s’agisse de problèmes de gouvernance, de financement ou de conflits internationaux – le réchauffement climatique jusque-là partiellement masqué réapparaîtrait d’un seul coup. On subirait alors, en très peu de temps, plusieurs années de réchauffement accumulé. On aurait des taux de réchauffement temporels très très rapides, et donc des conséquences sur la biodiversité ou sur les sociétés humaines difficiles à anticiper.

En d’autres termes, si le réchauffement arrive relativement lentement, la mise en place de mesures d’adaptation est possible ; s’il est très rapide, les conséquences sont potentiellement bien plus dévastatrices.

L’autre risque majeur est lié aux échelles spatiales : refroidir avec des aérosols par exemple, ce n’est pas du tout la même chose que ne pas refroidir en émettant moins de CO₂. Les effets régionaux du refroidissement vont être très différents de ce qu’ils auraient été si on avait réchauffé un peu moins. La localisation des précipitations, l’intensité de la mousson notamment ont des conséquences sur l’agriculture, sur la santé. Sur ces effets régionaux, il y a encore beaucoup d’incertitudes aujourd’hui, c’est quelque chose que les modèles décrivent moins bien que les effets temporels dont je parlais tout à l’heure.




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Face à ce risque majeur, l’Académie recommande d’arrêter le déploiement des techniques de modification du rayonnement solaire, et même les recherches sur cette technique de géo-ingénierie…

L. B. : Effectivement, notre rapport recommande de ne pas utiliser ces techniques, et nous allons même jusqu’à suggérer un traité international qui interdirait leur déploiement.

Nous pensons aussi qu’il ne faut pas financer, de façon importante, de la recherche qui soit spécifiquement fléchée sur ces techniques de modification du rayonnement solaire, pour éviter de légitimer ces approches trop dangereuses.

Bien sûr, nous avons besoin de bien plus de recherche sur le climat et sur les processus climatiques importants, donc sur les processus qui lient, par exemple, les aérosols dans la haute atmosphère avec la modification du rayonnement, mais nous pensons vraiment qu’il faut éviter les projets fondamentalement pensés pour pousser l’avènement de ces technologies. Les risques associés sont trop importants.

La géo-ingénierie climatique inclut une deuxième approche, celle qui consiste à augmenter l’efficacité des puits de carbone naturels, par exemple les forêts, les tourbières ou les océans qui absorbent naturellement du carbone. En quoi est-ce fondamentalement différent de la modification du rayonnement solaire ?

L. B. : Il ne s’agit plus de refroidir la Terre pour compenser un réchauffement qui serait lié à l’augmentation des gaz à effet de serre, mais d’éliminer du CO₂ qui est déjà présent dans l’atmosphère. Le terme consacré est celui d’« élimination du dioxyde de carbone », ou Carbon Dioxide Removal (CDR) en anglais.

D’abord, soyons clairs : la priorité des priorités reste de réduire les émissions actuelles de façon drastique. Ces « puits de carbone » additionnels ne doivent intervenir que comme un complément, après la réduction des émissions de façon massive et immédiate.

Pour stabiliser le climat et répondre aux objectifs de l’accord de Paris à 1,5 ou 2 °C de réchauffement par rapport à l’époque préindustrielle, nous avons besoin d’aller collectivement vers des émissions nettes nulles !

Comme il y aura sans doute des secteurs difficiles à décarboner, comme la sidérurgie ou le transport aérien, nous savons qu’il y aura sans doute besoin d’un peu de ces puits de carbone pour compenser ces émissions résiduelles.

On est donc sur une ligne de crête compliquée à tenir : ne pas mettre ces techniques d’élimination du CO₂ en avant, pour ne pas décourager la réduction des émissions – en raison du potentiel de décarbonation limité de ces techniques, nous allons y revenir – et en même temps continuer à soutenir la recherche sur ces technologies parce qu’elles pourraient se révéler utiles, au moins dans une certaine mesure.

En augmentant l’efficacité des puits de carbone naturels, si on reprend l’analogie avec le pansement et la blessure, on ne s’attaque toujours pas à la cause (l’émission de gaz à effet de serre), mais on remonte dans la chaîne de causalité en s’attaquant à quelque chose de plus amont que dans le cas de la modification du rayonnement solaire.

Il existe de nombreux types de méthodes d’élimination du CO₂, à la fois naturelles et technologiques. Présentent-elles toutes le même potentiel et les mêmes risques ?

L. B. : Pour éliminer du CO₂ déjà dans l’atmosphère, il y a une très grande diversité de techniques, en partie parce qu’il existe plusieurs « réservoirs » dans lesquels il serait possible de stocker le CO₂ retiré de l’atmosphère : dans le sous-sol, dans l’océan, dans la biomasse continentale.

Pour simplifier, je dirais qu’il y a une série de techniques qui sont aujourd’hui considérées comme « gagnant-gagnant » : elles permettent de retirer du CO₂ de l’atmosphère et elles ont d’autres bénéfices.

Prenons par exemple la restauration et la conservation des écosystèmes côtiers, comme les mangroves ou les herbiers marins : ces actions permettent un stockage de carbone et, par exemple, de mieux protéger les côtes contre la montée du niveau marin et les épisodes de submersion côtière. D’autres techniques, en foresterie, en agroforesterie ou en stockant le carbone dans les sols, permettent aussi de développer des pratiques agricoles qui sont plus vertueuses.

Malheureusement, comme évoqué dans le rapport, ces approches sont difficiles à mettre à l’échelle, en raison des surfaces souvent limitées et des quantités phénoménales de carbone qu’il faudrait pouvoir stocker dans ces réservoirs naturels pour avoir un effet significatif.

Et puis il y a, à l’autre bout du spectre, des techniques qui sont jugées peu efficaces et dont on sait qu’elles ont sans doute des effets dommageables sur les écosystèmes. Compte tenu des connaissances actuelles, l’Académie des sciences recommande de ne pas poursuivre dans ces directions-là.

L’exemple le mieux documenté est celui de la fertilisation par le fer du plancton marin, car elle a été envisagée il y a déjà longtemps, à la fin des années 1980. L’idée est d’aller en pleine mer, dans des régions où le développement du phytoplancton est limité par la faible abondance d’un nutriment bien particulier : le fer. Dans ces régions, il n’y a pas besoin d’ajouter beaucoup de fer pour fertiliser le plancton, qui va se développer davantage, et pour cela absorber plus de CO₂. Une partie de la matière organique produite coule ensuite vers les profondeurs de l’océan, emportant avec elle le carbone qu’elle contient. Ce carbone est ainsi isolé de l’atmosphère dans l’océan profond, potentiellement pour des centaines d’années.

Plusieurs expériences scientifiques ont été menées en pleine mer dans les années 1990 et 2000. À court terme, elles ont effectivement mis en évidence une augmentation du flux de carbone de l’atmosphère vers l’océan.

Toutefois, des travaux plus récents, notamment fondés sur la modélisation, montrent que cette technique est probablement beaucoup moins efficace qu’on ne l’imaginait initialement. Surtout, en modifiant fortement les écosystèmes marins pour capter du carbone, elle entraîne toute une série d’effets indésirables : l’émission d’autres gaz à effet de serre, une diminution de l’oxygène dans les eaux profondes, ou encore l’épuisement de certains nutriments essentiels, qui ne sont alors plus disponibles pour d’autres écosystèmes.

Ces constats ont conduit la communauté internationale à réagir. En 2008, les États ont amendé le protocole de Londres afin d’y introduire une interdiction de ce type de pratiques en haute mer.

Dans le cas de la fertilisation des océans, les risques sont donc bien documentés – ils ne concernent pas directement le climat mais des dommages collatéraux ?

L. B. : Oui. Malheureusement, on voit en ce moment une résurgence de certains projets poussés par certains chercheurs qui continuent à défendre ce type de techniques, par exemple aux États-Unis. Mais pour nous, il semble clair qu’il ne faut pas recommander ces techniques aux effets collatéraux bien documentés.




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Entre les techniques trop risquées, comme la fertilisation des océans, et les techniques de conservation et de restauration, que j’appelais « gagnant-gagnant » tout à l’heure, il y a d’autres techniques, pour lesquelles on a besoin de davantage de recherche – c’est le cas, par exemple, des techniques d’alcalinisation de l’océan.

Il s’agit d’une technique chimique cette fois : on augmente le pouvoir tampon de l’océan en ajoutant du matériel alcalin. Un des points positifs, c’est que cette technique consiste en l’accélération d’un phénomène naturel qui est l’altération des roches sur les continents. Quand les roches s’altèrent, elles apportent de l’alcalinité à l’océan, donc elles augmentent le pouvoir tampon de l’océan qui absorbe plus de CO₂ – c’est un processus très lent, qui a un rôle très important sur les échelles de temps très, très longues et qui régule en partie le cycle du carbone sur les échelles de temps géologiques.

Deuxième avantage : le CO2 ainsi stocké dans l’océan l’est de manière très durable, bien plus que dans des approches reposant sur du carbone organique (comme la fertilisation des océans) où le stockage est beaucoup plus incertain. Troisième point positif, cette augmentation de l’alcalinité permet aussi de réduire partiellement l’acidification des océans.

Mais ces bénéfices s’accompagnent de nombreuses incertitudes et de risques. Ajouter des matériaux alcalins modifie parfois fortement la chimie de l’eau de mer. Quels effets cela pourrait-il avoir sur les écosystèmes marins, le plancton ou les espèces côtières dont dépendent de nombreuses populations humaines ? À ce stade, nous manquons encore de données pour répondre clairement à ces questions.

L’efficacité même de la technique reste également incertaine. Pour qu’elle fonctionne, l’alcalinité ajoutée doit rester dans les couches de surface de l’océan, là où les échanges avec l’atmosphère ont lieu. Si elle est rapidement entraînée vers les profondeurs, son impact sur l’absorption du CO₂ devient très limité.

Enfin, il y a beaucoup de questions sur le coût de ces techniques. En particulier, un certain nombre de start-up et d’entreprises s’orientent vers des méthodes électrochimiques, mais c’est très coûteux d’un point de vue énergétique. Il faut faire le bilan sur l’ensemble du cycle de vie de ces techniques.

En somme, on a une gamme de techniques, parfois appelées abusivement « solutions » : certaines que l’on ne recommande pas aujourd’hui parce que les risques sont énormes ; d’autres qu’il faut prioriser et recommander, mais qui ont une efficacité somme toute limitée. Et puis entre les deux, des méthodes sur lesquelles il faut continuer à travailler.

À l’échelle internationale, où et quand se discutent les nouveaux risques des techniques de géo-ingénierie climatique ?

L. B. : La question des puits de carbone est déjà largement débattue dans le cadre des COP Climat, notamment parce que les gouvernements peuvent les intégrer dans leurs objectifs de réduction des émissions. C’est le cas, par exemple, des stratégies d’afforestation (boisement) et de reforestation. En revanche, il reste encore beaucoup de travail à faire sur les modalités concrètes de mise en œuvre de certaines techniques d’élimination du CO₂ que nous avons évoquées. En particulier, les questions de mesure et de vérification du CO₂ réellement retiré de l’atmosphère sont complexes et loin d’être résolues. Le Giec a d’ailleurs été mandaté par les gouvernements pour produire un rapport méthodologique spécifiquement consacré à ces enjeux.

En ce qui concerne la modification du rayonnement solaire, mon inquiétude est nettement plus forte. Certains pays affichent désormais ouvertement leur intérêt pour un déploiement potentiel de ces techniques.

Dans le prochain rapport du Giec, la géo-ingénierie occupera une place plus importante que dans les précédents. J’espère que cela permettra de documenter de façon précise et convaincante les risques potentiels associés à ces approches.


Propos recueillis par Elsa Couderc.

The Conversation

Bopp Laurent a reçu des financements du CNRS, de l’Agence Nationale de la Recherche, de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité, du Programme Horizon Europe de la Commission Européenne, et de la Fondation Schmidt Sciences.

– ref. Géo-ingénierie climatique : de quoi parle-t-on ? Pour quelle efficacité et quels nouveaux risques ? – https://theconversation.com/geo-ingenierie-climatique-de-quoi-parle-t-on-pour-quelle-efficacite-et-quels-nouveaux-risques-272387

Adaptation climatique : pourquoi les indicateurs de Belém comptent pour l’Afrique

Source: The Conversation – in French – By Olasunkanmi Habeeb Okunola, Senior Research Associate, United Nations University – Institute for Environment and Human Security (UNU-EHS), United Nations University

Lors du sommet mondial sur le climat de 2025, la COP30, qui s’est tenu à Belém, au Brésil, une décision a eu des conséquences majeures pour l’Afrique. Les pays se sont mis d’accord sur un nouvel ensemble d’indicateurs pour mesurer les progrès.

Les « indicateurs d’adaptation de Belém » ont été élaborés au cours d’un processus de deux ans mené par les Nations unies.

Bien que le nom puisse sembler technique, l’idée est simple. Pour la première fois, les pays disposent désormais d’un moyen commun de déterminer si le monde s’adapte réellement mieux aux effets du changement climatique. L’adaptation au climat consiste à prendre des mesures pour se préparer et faire face aux effets du changement climatique. Ces effets comprennent les inondations, les sécheresses, les vagues de chaleur, l’érosion côtière, les pertes de récoltes et les déplacements de populations liés au climat.




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Les indicateurs de Belém

Alors, que sont exactement les indicateurs de Belém et comment fonctionnent-ils ?

Il s’agit d’un nouvel ensemble de 60 mesures simples qui aident les pays à suivre leur niveau d’adaptation au changement climatique. Ils examinent les éléments qui affectent la vie quotidienne des populations. Il s’agit notamment de la sécurité de l’approvisionnement en eau, des systèmes alimentaires, de la santé, du logement, des systèmes d’alerte précoce, des écosystèmes et des économies locales. Au lieu de se concentrer uniquement sur les politiques écrites sur papier, les indicateurs examinent si les communautés deviennent réellement plus sûres et mieux à même de faire face aux inondations, aux sécheresses, aux vagues de chaleur et aux autres menaces climatiques.

Les indicateurs sont regroupés en thèmes clés, tels que :

  • réduire les risques climatiques : systèmes d’alerte précoce, préparation aux catastrophes

  • renforcer la résilience : systèmes de santé, sécurité alimentaire et hydrique

  • protéger les écosystèmes : forêts, zones humides et zones côtières

  • soutenir les personnes vulnérables : genre, handicap, groupes autochtones

  • suivre les finances et les ressources : comment les fonds destinés à l’adaptation sont acheminés vers les communautés.

Ensemble, ces 60 mesures offrent aux pays un moyen commun de comprendre et de suivre les progrès réalisés et les domaines dans lesquels un soutien est nécessaire de toute urgence.

Pendant des années, l’adaptation a été abordée en termes généraux, souvent sans mesures claires des progrès réalisés. Les indicateurs de Belém visent à changer cela en fournissant un langage commun pour décrire ce qu’implique la résilience et si les populations, en particulier les plus vulnérables, deviennent plus sûres.

En tant que spécialiste de la réduction des risques de catastrophe et de l’adaptation au changement climatique, j’ai examiné les nouveaux indicateurs de Belém et leur pertinence pour l’Afrique. Ils représentent une étape importante à l’échelle mondiale, mais leur succès dépendra d’un financement solide, d’une conception inclusive et d’une mise en œuvre localement ancrée Avec la COP32 qui se tiendra à Addis-Abeba, l’Afrique peut contribuer à transformer ces indicateurs d’ambition en impact réel.




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Pourquoi est-ce important pour l’Afrique ?

L’Afrique subit certaines des conséquences climatiques les plus graves au monde. Dans l’ouest et le centre de l’Afrique, les inondations ont déplacé des centaines de milliers de personnes. Parallèlement, une chaleur record dans tout le Sahel met à rude épreuve les systèmes de santé, de production alimentaire et de systèmes d’énergie.

Dans le même temps, les communautés africaines trouvent leurs propres solutions, qu’il s’agisse de systèmes d’alerte précoce locaux, de projets basés sur la nature, de groupes d’épargne communautaires ou de pratiques agricoles innovantes.

Mais jusqu’à présent, il n’existait aucun moyen global de reconnaître ces efforts, de suivre les progrès ou d’identifier les endroits où l’aide est la plus nécessaire. Les indicateurs de Belém commencent à combler cette lacune.

Pour l’Afrique, c’est important. Trop souvent, les moyennes nationales masquent de fortes inégalités. Elles cachent des écarts entre les zones rurales et urbaines, entre les familles riches et pauvres, et entre les groupes exposés à des menaces climatiques très différentes. Mettre l’accent sur l’équité permet d’éviter que les personnes les plus exposées ne soient ignorées.




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Mais les indicateurs ne sont pas parfaits

Si l’adoption des indicateurs d’adaptation de Belém constitue une avancée majeure, ils ne sont toutefois pas, à mon avis, l’outil abouti dont le monde a besoin.

De nombreux négociateurs, observateurs et experts techniques ont noté que plusieurs éléments ont été édulcorés lors des dernières phases de négociation, rendant certains indicateurs plus généraux ou moins précis que prévu initialement. D’autres nécessitent des informations que de nombreux pays africains ne sont pas encore en mesure de collecter régulièrement, faute de systèmes ou de ressources.

Les pays manquent souvent de données fiables sur les dommages annuels causés par les effets du changement climatique, tels que les inondations ou les sécheresses. Ils ne disposent pas toujours d’évaluations locales permettant d’identifier les communautés les plus exposées et les raisons de cette exposition. En outre, ils ont du mal à vérifier si les fonds alloués à l’adaptation parviennent réellement aux personnes qui en ont besoin.

Ces défis ne remettent pas en cause la valeur du cadre. Ils mettent plutôt en évidence une réalité pratique : s’accorder sur des indicateurs mondiaux n’est qu’une première étape. Pour les rendre significatifs, mesurables et équitables, en particulier pour les pays confrontés aux risques climatiques les plus élevés, il faudra les affiner davantage. C’est pourquoi la prochaine phase de travail est d’une grande importance.




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Deux ans pour agir : de Belém à Addis-Abeba

Afin de renforcer les indicateurs, les pays se sont mis d’accord sur ce qu’on appelle la «Vision Belém-Addis», un processus de deux ans visant à affiner le cadre et à le rendre plus pratique. Le moment est symbolique : la COP32, en 2027, se tiendra à Addis-Abeba, en Éthiopie. Le monde s’attend à ce que les indicateurs soient plus clairs, plus faciles à utiliser et mieux adaptés aux différentes régions d’ici là.

Ce parcours de deux ans, de Belém à Addis, offre une opportunité unique à l’Afrique. La COP32 sera le premier véritable test pour déterminer si ces indicateurs peuvent aider les pays à évaluer et à communiquer les progrès réalisés en matière d’adaptation.

L’Afrique peut montrer la voie, et non se contenter de suivre

La contribution de l’Afrique sera essentielle pour deux raisons.

Premièrement, les défis climatiques du continent sont divers et évoluent rapidement. Les solutions qui fonctionnent dans un domaine peuvent ne pas fonctionner dans un autre. Cette diversité fait de l’Afrique le meilleur terrain d’essai pour les indicateurs mondiaux qui visent à refléter la complexité du monde réel.

Deuxièmement, l’Afrique est déjà une source d’innovation. La préparation communautaire aux catastrophes, les systèmes de connaissances autochtones, les services d’information climatique locaux et les stratégies de gestion de la mobilité climatique offrent des enseignements dont le monde peut tirer parti. Ces expériences devraient être intégrées dans le cadre des indicateurs, plutôt que d’être considérées comme des éléments secondaires.

Mais pour que l’Afrique puisse jouer ce rôle, elle aura besoin d’aide.

Une étape importante, mais le travail reste à faire

Les indicateurs d’adaptation de Belém apportent au monde ce qui lui manquait depuis longtemps : une approche commune, compréhensible et ciblée pour discuter de l’adaptation, axée sur ce qui importe le plus, à savoir la sécurité et le bien-être des populations. Mais ils ne sont pas une solution définitive. Ils sont un point de départ.

Avec la COP32 qui se tiendra à Addis-Abeba, l’Afrique a une occasion rare d’influer sur la prochaine génération d’outils d’adaptation mondiaux et de s’assurer qu’ils fonctionnent pour ceux qui vivent en première ligne du changement climatique.

Si le voyage de Belém à Addis est utilisé à bon escient, le monde sera mieux outillé pour construire des sociétés résilientes. Sinon, un temps précieux aura été perdu dans une décennie où chaque année compte.

The Conversation

Olasunkanmi Habeeb Okunola est chercheur principal à l’Institut pour l’environnement et la sécurité humaine (UNU-EHS) de l’Université des Nations Unies. Il a reçu de nombreuses bourses de recherche axées sur l’adaptation au changement climatique et la réduction des risques de catastrophe.

– ref. Adaptation climatique : pourquoi les indicateurs de Belém comptent pour l’Afrique – https://theconversation.com/adaptation-climatique-pourquoi-les-indicateurs-de-belem-comptent-pour-lafrique-273635

Guerre en Ukraine : à la recherche d’une paix introuvable

Source: The Conversation – in French – By Renéo Lukic, Professeur titulaire de relations internationales, Université Laval

Tout indique que les négociations portant sur l’arrêt de la guerre en Ukraine sont au point mort. Divers enjeux laissent penser que cette situation est voulue par le Kremlin, qui peut non seulement s’en saisir afin d’accroître ses gains territoriaux et renforcer ses leviers à la table de négociations, mais aussi pour exposer les divisions au sein de l’Union européenne (UE).

Initiées depuis plusieurs mois par les États-Unis, l’Ukraine, la Russie et les États européens représentés par la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne, les négociations n’ont pas connu d’avancée significative vers un cessez-le-feu ou un accord de paix. Cette situation va perdurer tant que le président Poutine refusera de s’asseoir à la table de négociation avec le président Zelensky.

Professeur en relations internationales à l’Université Laval et spécialiste de la politique étrangère russe, je m’intéresse depuis 2014 à la guerre en Ukraine et à la réaction internationale vis-à-vis du conflit.

L’argument de paille

Poutine nie la légitimité de Zelensky de négocier un accord de paix, car selon lui, son homologue ukrainien refuse d’organiser les élections présidentielles dans son pays. Les élections présidentielles en Ukraine prévues en 2024 ont été repoussées jusqu’à nouvel ordre en raison de la guerre.

Il est donc facile de réfuter l’argument de Poutine, puisqu’il repose sur une simplification – voire une négation – de la réalité ukrainienne.

Rappelons que suite à l’agression russe du 24 février 2022, l’Ukraine a déclaré la loi martiale, laquelle suspend la tenue des élections. Les centaines de drones et de bombes qui s’abattent quotidiennement sur le territoire de l’Ukraine, en tuant les civiles et en détruisant les infrastructures du pays, ne permettent pas l’organisation d’élections démocratiques. L’instauration de la loi martiale en temps de guerre est une pratique ancienne et reconnue, d’ailleurs encadrée par le droit international des droits humains.

Poutine sait tout cela.

Il faut d’abord conclure un cessez-le-feu entre les belligérants afin que des élections présidentielles puissent être organisées. En repoussant les négociations directes avec l’Ukraine, le Kremlin cherche à maximiser ses gains territoriaux dans le Donbass, au détriment de l’Ukraine.

L’Union européenne méprisée

Plutôt que d’entamer des négociations directes avec l’Ukraine, Poutine s’est tourné vers le président Trump. Sa stratégie diplomatique poursuit deux objectifs. Le premier concerne l’affaiblissement à moyen terme des relations entre les États-Unis et l’UE, ainsi que le renforcement de ses propres relations avec les États-Unis. Le second objectif de la diplomatie russe vise la fissuration du soutien politique et économique de l’UE à l’égard de l’Ukraine.

Comme le montre le document de l’administration Trump intitulé « Stratégie de Sécurité Nationale » (National Security Strategy) publié le 5 décembre 2025, la perception que les États-Unis ont de l’UE est très négative, voire méprisante. L’UE est perçue comme une organisation en « déclin économique » confrontée à un « effacement civilisationnel » en raison de sa politique d’immigration hors de contrôle.

Dans une entrevue au site Politico le 8 décembre 2025, Trump a critiqué sur le même ton les dirigeants de l’UE : « Ils parlent, mais ils n’agissent pas, et la guerre ne cesse pas de s’éterniser » en Ukraine. Les mêmes reproches avaient déjà été exprimés par le vice-président des États-Unis J.D. Vance en février 2025 à la conférence de Munich. Ces deux prises de parole exemplifient le peu de poids politique dont jouit l’UE à Washington.


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Réorientation des États-Unis

La nouvelle doctrine de sécurité nationale de l’administration américaine est bien reçue à Moscou. Pour Poutine, cette constellation diplomatique est perçue d’un œil favorable, car elle ouvre la porte à une entente entre la Russie et les États-Unis au détriment de l’Ukraine et de l’Europe.

Bref, un nouveau traité de Yalta, organisant une nouvelle division de l’Europe en deux blocs opposés tant désirée par Poutine, pourrait voir le jour.

Pour arriver à un accord de paix en Ukraine, les États-Unis pourraient s’inspirer des accords de Dayton. Signés en 1995, ces accords ont mis fin aux guerres en ex-Yougoslavie. Le président américain Bill Clinton (1993-2001) et son diplomate Richard Holbrook responsable des négociations ont réussi à rassembler à la table de négociation le président serbe Slobodan Milosevic, responsable des guerres en ex-Yougoslavie, le président de Croatie Franjo Tudjman et le président de Bosnie Alia Izetbegovic.

Ce format de négociations a permis de mettre fin à la guerre. La médiation diplomatique américaine était décisive pour parvenir à la fin de la guerre et elle était soutenue par les alliés européens. Trente ans après la signature des accords de Dayton, la paix perdure entre la Bosnie, la Croatie et la Serbie.

Frapper l’économie

Après le départ du président américain Joe Biden, l’UE est devenue le premier livreur de l’aide économique et militaire de l’Ukraine. Dorénavant, les armes livrées par les États-Unis à l’Ukraine sont payées par l’Ukraine et l’UE.

Pour soutenir l’effort de guerre ukrainienne, l’UE a imposé 19 paquets de sanctions économiques à la Russie, a gelé des avoirs russes, a exclu partiellement des banques russes du système Swift. De nombreuses autres mesures visant l’affaiblissement de son économie afin d’obtenir en cessez-le-feu en Ukraine ont également été mises en place.

Pour la Russie, l’UE est devenue un belligérant dangereux. Surtout après que l’UE a décidé, le 12 décembre 2025, d’immobiliser les actifs russes jusqu’à la fin de guerre en Ukraine. Ces actifs, d’une valeur de 210 milliards d’euros, se trouvent en Belgique, dans la société Euroclear, une institution financière de dépôt basée à Bruxelles. L’intention de la Commission de l’UE était d’utiliser une partie de cet argent pour faire un prêt à l’Ukraine. Après l’opposition de la Belgique, de la Hongrie, de la Slovaquie et de la Tchequie, la Commission a décidé de faire un prêt de 90 milliards d’euros à Kiev en utilisant ses propres fonds financiers.

Ce recul marquait une victoire diplomatique de Poutine contre les dirigeants européens jugés hostiles à la Russie.

Dans sa dernière conférence de presse tenue le 19 décembre 2025, Poutine a qualifié les dirigeants européens « de porcelets » décidés à provoquer « l’effondrement » de la Russie. Briser l’unité de l’UE est l’objectif primordial de la Russie, car après la diminution de l’aide américaine, l’UE reste le premier bailleur de fonds de l’Ukraine.

La Conversation Canada

Renéo Lukic ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Guerre en Ukraine : à la recherche d’une paix introuvable – https://theconversation.com/guerre-en-ukraine-a-la-recherche-dune-paix-introuvable-272545

Près de la moitié des démences seraient évitables grâce à nos habitudes de vie – dont l’exercice

Source: The Conversation – in French – By Louis Bherer, Professor, Université de Montréal

On dépense des milliards de dollars à rechercher la molécule qui soignera la maladie d’Alzheimer. Mais l’adoption de certaines habitudes de vie pourrait, entre-temps, réduire significativement le risque d’en développer les symptômes, jusqu’à près de la moitié des cas, souligne le Dr Louis Bherer.

Professeur au département de médecine de l’Université de Montréal, chercheur et directeur du Centre ÉPIC, le centre de médecine préventive et d’activité physique de l’Institut de cardiologie de Montréal, ses travaux portent sur l’impact du style de vie, de l’exercice physique et de la stimulation cognitive sur la santé cérébrale des personnes âgées et des patients atteints de maladies cardiovasculaires.

À son laboratoire montréalais, le Dr Bherer et son équipe élaborent des programmes d’exercices tant physiques que cognitifs. Les résultats corroborent ceux d’autres recherches sur l’importance du mode de vie dans la prévention des démences, une donnée négligée par la santé publique, explique celui qui est également directeur de laboratoire à l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


La Conversation Canada : Une nouvelle étude de Statistique Canada sur l’espérance de vie en bonne santé indique un recul substantiel au Canada : en 2023, elle était de 66,9 ans, une baisse de 3,5 ans par rapport au sommet de 70,4 ans atteint entre 2010 et 2012. Ça vous surprend ?

Dr Louis Bherer : Oui et non. Mais le fait est que ce qu’on appelle le Healthspan-Lifespan Gap, c’est-à-dire l’écart entre l’espérance de vie et l’espérance de vie sans maladie, s’accentue. Par exemple, neuf personnes sur dix ont au moins un facteur de risque de maladie cardiovasculaire après 65 ans : surpoids, mauvais sommeil, inactivité, hypertension, etc. Comme l’espérance de vie augmente, ça fait plus d’années en moins bonne santé.

Notre mode de vie n’est pas optimal. Le stress, l’anxiété augmentent. C’est un fléau. Par ailleurs, les gens sont inactifs, ils ont des problèmes de sommeil, leur alimentation est négligée : on mange vite, du fast food ou des aliments ultra-transformés. Pourtant, l’information est là, disponible, mais on n’adopte pas toujours les actions nécessaires. On ne l’enseigne pas non plus à nos enfants. L’éducation physique devrait faire partie du cursus scolaire au quotidien, et il faudrait aussi enseigner les bases de la nutrition.

Par ailleurs, les gens se tournent vite vers la médication. La popularité de l’Ozempic en est un exemple. On souhaite perdre du poids, mais on ne s’attaque pas aux causes de ce surpoids. On ne fait pas grand-chose pour inciter les gens à changer leur mode de vie. Or, on évalue que près de la moitié des démences (soit 45 %) pourraient être évitées avec un mode de vie adéquat. Quatorze facteurs de risques modifiables (FRM) ont ainsi été identifiés.

Les quatorze facteurs de risques modifiables qui contribuent aux démences ont été identifiés par la professeure Gill Livingston, de l’University College de Londres.
(Alzheimer’s Disease International)

LCC : Bien des gens se disent : j’ai 65, 70 ans, il est trop tard pour moi, j’aurais dû commencer avant…

L.B. : Il n’est jamais trop tard, même si on sait que l’éducation (un facteur atténuant des démences) s’acquiert généralement jeune. Au contraire des troubles de l’audition, qui surviennent plus tard dans la vie. Bien des gens ne les prennent pas tant au sérieux, ou les camouflent, et pourtant, c’est un facteur associé à l’augmentation des risques de troubles cognitifs majeurs, ou de démence. Et bien sûr, la santé psychologique joue un rôle majeur : une personne sera inactive, car elle se sent un peu déprimée ou moins motivée, mais ça accentue les risques. On ne réalise pas que les facteurs de santé globale sont tous interreliés. La santé cardiaque et cérébrale, ça va ensemble. Ce qui est bon pour le cœur est bon pour le cerveau.

LCC : Votre laboratoire, axé sur la santé cognitive, est justement installé à l’Institut de cardiologie de Montréal. En quoi consiste vos travaux ?

L.B. : À l’aide de programmes de stimulation, on évalue l’impact des exercices sur la santé physique et cognitive. L’âge de nos participants varie entre 50 et 95 ans, avec une moyenne entre 68 et 70 ans. On les suit entre trois mois et un an. Ils peuvent avoir des déficits cognitifs légers, notés par leur entourage, et parfois souffrir d’anxiété, une condition qui peut avoir un impact sur la mémoire et être un prédicateur de démence. D’autres participants n’ont pas d’enjeux cognitifs, mais ils présentent des risques en raison de leur hypertension, diabète, etc. Nos programmes comportent des jeux de mémoire, sur les téléphones par exemple, qui améliorent le côté cognitif, notamment la vitesse psychomotrice, ainsi que des exercices physiques : vélo stationnaire, tapis roulant, renforcement musculaire, etc. Le mieux est la combinaison des deux.




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LCC : Que constatez-vous ?

L.B. : On voit des améliorations cliniquement significatives. Des participants qui ont des troubles cognitifs légers peuvent voir des améliorations après six mois d’entraînement, des différences au niveau de leur attention, de leur vigilance, de leur vitesse de réponses. Ils sont plus éveillés, et ce, après quelques semaines seulement. On voit aussi un impact sur la mémoire, même si ça prend plus de temps. À l’aide de biomarqueurs, nos recherches tentent de faire le lien entre les paramètres qui changent, tant sur le plan physique que cognitif et les effets sur le cerveau. Avec l’imagerie cérébrale, on peut mesurer les améliorations du flux sanguin et des structures du cerveau, comme l’hippocampe par exemple, qui joue un rôle clé dans la mémoire.


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L’entraînement physique, que les participants font trois fois par semaine, stimule la production de protéines qui favorisent la neuroplasticité. Quand les muscles travaillent, ils produisent et libèrent des myokines et d’autres exerkines. Ces molécules jouent un rôle important sur le métabolisme, l’inflammation, la santé osseuse et même l’humeur. Comme on le dit souvent, l’exercice est la pilule miracle pour la santé globale.

LCC : Bien des gens entreprennent des changements en profondeur de leur mode de vie, mais ces bonnes intentions ne tiennent pas toujours…

L.B. : Oui, et c’est dommage, car les effets positifs de l’entraînement disparaissent en un mois, un mois et demi. Et plus on vieillit, plus c’est rapide. Idéalement il faut choisir des activités qui s’intègrent facilement dans la routine quotidienne, je pense à la course, par exemple, un exercice très complet, très facile à faire, qui ne coûte pas cher. La marche rapide, aussi, mais l’idée est de suer un peu. Et de compléter avec des exercices pour accroître la force musculaire, et d’autres pour améliorer la posture et la mobilité. C’est un facteur important d’autonomie en vieillissant. La peur de chuter est une préoccupation pour plusieurs personnes âgées. Les exercices d’équilibre et de contrôle de la posture, comme le yoga, peuvent vraiment faire une énorme différence sur la santé et les habitudes de vie des personnes âgées.

La Conversation Canada

Louis Bherer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Près de la moitié des démences seraient évitables grâce à nos habitudes de vie – dont l’exercice – https://theconversation.com/pres-de-la-moitie-des-demences-seraient-evitables-grace-a-nos-habitudes-de-vie-dont-lexercice-273763

Le monde est désormais en « faillite hydrique », selon un rapport de l’ONU

Source: The Conversation – France (in French) – By Kaveh Madani, Director of the Institute for Water, Environment and Health, United Nations University

Ce gouffre dans le cœur agricole de la Turquie montre comment le paysage peut s’effondrer lorsque l’on extrait plus d’eau souterraine que la nature ne peut en reconstituer. Ekrem07, 2023/Wikimedia Commons, CC BY-SA

De Téhéran au fleuve Colorado, les signes d’un effondrement durable des ressources en eau se multiplient. La planète consomme aujourd’hui plus d’eau douce qu’elle n’est capable d’en renouveler. Sous l’effet du changement climatique et de décennies de surexploitation, de nombreuses régions du monde ne parviennent plus à se remettre des périodes de manque d’eau. Cette situation, que nous qualifions de « faillite hydrique », est omniprésente : elle touche déjà des milliards de personnes avec des conséquences déjà visibles sur les sociétés, l’agriculture et les écosystèmes.


Le monde utilise aujourd’hui tellement d’eau douce, dans un contexte de changement climatique, qu’il est désormais en situation de « faillite hydrique ». Par là, il faut comprendre que nombreuses régions ne sont plus en mesure de se remettre des pénuries d’eau à mesure que celles-ci deviennent de plus en plus fréquentes.

Environ 4 milliards de personnes, soit près de la moitié de la population mondiale, vivent dans des conditions de grave pénurie d’eau (c’est-à-dire sans accès à une quantité d’eau suffisante pour répondre à tous leurs besoins) pendant au moins un mois par an.

En réalité, beaucoup plus de personnes subissent les conséquences du déficit hydrique : réservoirs asséchés, villes englouties, mauvaises récoltes, rationnement de l’eau, incendies de forêt et tempêtes de poussière dans les régions touchées par la sécheresse.

Les signes de faillite hydrique sont partout, de Téhéran, où les sécheresses et l’utilisation non durable de l’eau ont épuisé les réservoirs dont dépend la capitale iranienne, alimentant les tensions politiques, jusqu’aux États-Unis, où la demande en eau a dépassé les capacités du fleuve Colorado, une source cruciale d’eau potable et d’irrigation pour sept États.

Une femme remplit des récipients avec l’eau d’un puits. Derrière elle, des vaches paissent dans un paysage aride
Les sécheresses ont rendu plus difficile l’approvisionnement en eau pour le bétail et ont entraîné une malnutrition généralisée dans certaines régions d’Éthiopie ces dernières années. En 2022, l’Unicef estimait que jusqu’à 600 000 enfants auraient besoin d’un traitement contre la malnutrition sévère.
Demissew Bizuwerk/UNICEF Ethiopia, CC BY

La faillite hydrique n’est pas seulement une métaphore du manque d’eau. Il s’agit d’une situation chronique qui se développe lorsqu’un endroit utilise plus d’eau que la nature ne peut en remplacer de façon fiable, et lorsque les dommages causés aux ressources naturelles qui stockent et filtrent cette eau, comme les aquifères et les zones humides, deviennent difficiles à réparer.

Une nouvelle étude que j’ai dirigée avec l’Institut pour l’eau, l’environnement et la santé de l’Université des Nations unies (UNU) conclut que nous n’en sommes plus à des crises de l’eau ponctuelles et temporaires. De nombreux systèmes hydrologiques naturels ne sont plus en mesure de retrouver leur état historique. Ces systèmes sont désormais en état de défaillance, que nous proposons d’appeler « faillite hydrique ».

Kaveh Madani, directeur de l’Institut de l’Université des Nations unies pour l’eau, l’environnement et la santé, explique le concept de « faillite hydrique » (interview en anglais)/TVRI World.

Reconnaître les signes de « faillite hydrique »

Lors d’une faillite financière personnelle, les signes avant-coureurs semblent au départ gérables : retards de paiement, compensés par des emprunts voire des ventes d’objets. Puis la spirale s’accélère. Les premières étapes d’une faillite hydrique sont assez similaires.

Cela commence doucement, d’abord les années sèches, où l’on augmente les prélèvements d’eau souterraine, on utilise des pompes plus puissantes ou encore des puits plus profonds.

Puis on va peut-être, pour répondre aux besoins, transférer l’eau d’un bassin à un autre. On assèche des zones humides et on rectifie le cours des rivières pour laisser de la place aux fermes et aux villes préexistantes.

C’est alors que les coûts cachés commencent à être visibles. Les lacs rétrécissent d’année en année. Les puits doivent être creusés plus profondément. Les rivières qui coulaient autrefois toute l’année deviennent intermittentes. L’eau salée s’infiltre dans les aquifères près de la côte. Dans certains cas, le sol lui-même commence à s’affaisser.

La mer d’Aral (Asie centrale) a considérablement rétréci entre 2000 et 2011. Ce lac d’eau salée était autrefois de forme ovale et couvrait les zones claires jusqu’aux années 1980, mais la surexploitation agricole de plusieurs pays l’a fait disparaître.
NASA

Ce dernier phénomène, appelé subsidence, surprend souvent les gens. Il s’agit pourtant d’un signe caractéristique lié au manque d’eau. Lorsque les nappes phréatiques sont surexploitées, la structure souterraine, qui retient l’eau presque comme une éponge, peut s’effondrer. À Mexico, le sol s’affaisse d’environ 25 centimètres par an. En effet, une fois que les « pores » du sol sont compactés, leur recharge en eau est plus difficile et moins efficace.

Le Global Water Bankruptcy report, publié ce 20 janvier 2026, montre à quel point ce phénomène est en train de se généraliser. L’extraction des eaux souterraines a contribué à un affaissement important du sol sur plus de 6 millions de kilomètres carrés, y compris dans les zones urbaines où vivent près de 2 milliards de personnes. Jakarta (Indonésie), Bangkok (Thaïlande) et Hô Chi Minh-Ville (Vietnam) sont parmi les exemples les plus connus en Asie.

L’agriculture est le plus grand consommateur d’eau au monde, responsable d’environ 70 % des prélèvements mondiaux d’eau douce. Lorsqu’une région est confrontée à un manque d’eau, l’agriculture devient plus difficile et plus coûteuse. Dans certains cas, les agriculteurs peuvent perdre leur emploi, les tensions peuvent augmenter et la sécurité nationale peut être menacée.

Environ 3 milliards de personnes et plus de la moitié de la production alimentaire mondiale sont concentrées dans des régions où les réserves d’eau sont déjà soit en déclin, soit instables. Plus de 1,7 million de kilomètres carrés de terres agricoles irriguées sont déjà soumises à un stress hydrique élevé ou très élevé. Cela menace la stabilité de l’approvisionnement alimentaire dans le monde entier.

Des rangées de dizaines d’amandiers morts gisent dans un champ ouvert, à côté des équipements utilisés pour les retirer
En 2021, en Californie, une grave sécheresse et une pénurie d’eau ont contraint certains agriculteurs à abandonner les cultures nécessitant beaucoup d’irrigation, notamment les amandiers.
Robyn Beck/AFP

Les sécheresses sont également de plus en plus longues, fréquentes et intenses à mesure que les températures mondiales augmentent. Plus de 1,8 milliard de personnes – près d’un humain sur quatre – ont été confrontées à des conditions de sécheresse à un moment ou à un autre entre 2022 et 2023.

Ces chiffres ont des conséquences très concrètes : hausse des prix de l’alimentation, pénuries d’hydroélectricité, risques sanitaires, chômage, pressions migratoires, troubles et conflits.

Comment en est-on arrivé là ?

Chaque année, la nature offre à chaque région une « rente » d’eau sous forme de pluie et de neige. On peut la considérer comme un compte courant : c’est la quantité d’eau à dépenser et à partager avec la nature dont nous disposons chaque année.

Lorsque la demande augmente, nous pouvons puiser dans notre compte d’épargne. Nous prélevons alors plus d’eau souterraine que ce que les milieux peuvent reconstituer. Autrement dit, nous volons la part d’eau dont la nature a besoin et asséchons les zones humides au cours du processus. Cela peut fonctionner quelque temps, tout comme l’endettement peut financer un mode de vie dépensier pendant un certain temps.

Les traces laissées par le niveau de l’eau montrent à quel point le niveau du réservoir a baissé
Le 10 novembre 2025, le niveau d’eau du barrage de Latyan, près de Téhéran, était particulièrement bas. Ce réservoir, qui alimente en partie la capitale iranienne en eau potable, a connu une forte baisse en raison d’une sécheresse prolongée et d’une demande d’eau croissante dans la région.
Bahram/Middle East Images/AFP

Ces sources d’eau sont aujourd’hui en train de disparaître, en tout cas à long terme. En cinq décennies, le monde a perdu plus de 4,1 millions de kilomètres carrés de zones humides naturelles. Les zones humides ne se contentent pas de retenir l’eau. Elles la purifient, atténuent les inondations et servent d’abri à la faune et la flore.

La qualité de l’eau diminue également. La pollution, les intrusions d’eau salée et la salinisation des sols peuvent rendre l’eau trop souillée et trop salée pour être utilisée, contribuant ainsi à la pénurie d’eau.

Une carte montre que la majeure partie de l’Afrique, de l’Asie du Sud et une grande partie de l’ouest des États-Unis présentent des risques élevés liés à l’eau
Les scores globaux des risques liés à l’eau reflètent la valeur agrégée de la quantité d’eau, de sa qualité et des risques réglementaires et réputationnels liés à son approvisionnement. Des valeurs plus élevées indiquent des risques plus importants.
United Nations University Institute for Water, Environment and Health/Aqueduct 4.0, CC BY

Le changement climatique aggrave la situation en réduisant les précipitations dans de nombreuses régions du monde. Il augmente aussi les besoins en eau des cultures et la demande en électricité pour pomper davantage d’eau. Il provoque enfin la fonte des glaciers qui stockent l’eau douce.

Malgré ces problèmes, les États continuent de prélever toujours plus d’eau pour soutenir l’expansion des villes, des terres agricoles, des industries et désormais des data centers.

Tous les bassins hydrographiques du monde ne sont heureusement pas en situation de faillite hydrique. Mais n’oublions pas que ces bassins sont interconnectés du fait de la géographie, du commerce, mais également des migrations et du climat. La faillite hydrique d’une région exercera une pression supplémentaire sur les autres et peut ainsi accroître les tensions locales et internationales.

Ce que nous pouvons faire

Sur le plan financier, une faillite prend fin lorsqu’on modifie la structure des dépenses. C’est la même chose pour la faillite hydrique.

Arrêter l’hémorragie : la première étape consiste à reconnaître que le bilan est déséquilibré. Cela implique de fixer des limites de consommation d’eau qui reflètent la quantité d’eau réellement disponible, plutôt que de simplement forer plus profondément et reporter le problème sur les générations futures.

Protéger le capital naturel, au-delà de l’eau : protéger les zones humides, restaurer les cours d’eau, rétablir la santé des sols et gérer la recharge des nappes phréatiques ne sont pas des actions de confort. Elles sont essentielles au maintien d’un approvisionnement en eau saine, tout comme elles le sont à un climat stable.

Une femme pousse une brouette contenant un récipient rempli d’eau douce. L’océan se trouve derrière elle
Dans les petits États insulaires, comme les Maldives, l’élévation du niveau de la mer menace l’approvisionnement en eau lorsque l’eau salée s’infiltre dans les aquifères souterrains, détruisant les puits.
UNDP Maldives 2021, CC BY

Consommer moins d’eau, mais la partager de façon plus équitable : la gestion de la demande en eau est devenue inévitable dans de nombreux endroits, mais les plans qui réduisent l’approvisionnement des populations pauvres tout en protégeant les plus puissants sont voués à l’échec. Les approches sérieuses comprennent des mesures de protection sociale, un soutien aux agriculteurs pour qu’ils se tournent vers des cultures et des systèmes moins gourmands en eau, et des investissements dans l’efficacité hydrique.

Mesurer ce qui compte vraiment : de nombreux pays gèrent encore l’eau avec des informations partielles. Pourtant, des méthodes modernes, comme la télédétection par satellite, facilitent la surveillance des réserves d’eau et des tendances globales. Cela permettrait d’émettre des alertes précoces concernant l’épuisement des nappes phréatiques, l’affaissement des sols, la disparition des zones humides, le recul des glaciers et la détérioration de la qualité de l’eau.

Prévoir moins d’eau : le plus difficile aspect d’une faillite est l’aspect psychologique. C’est cette dimension qui nous oblige à abandonner ce qu’on tenait pour acquis. La faillite hydrique implique de repenser les villes, les systèmes alimentaires et les économies pour respecter de nouvelles limites et éviter que celles-ci ne se resserrent encore davantage.

En matière d’eau, comme de finance, la faillite peut être un tournant. L’humanité peut continuer à dépenser comme si la nature offrait un crédit illimité, ou elle peut apprendre à vivre sans outrepasser les limites de ses ressources hydrologiques.

The Conversation

Kaveh Madani ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le monde est désormais en « faillite hydrique », selon un rapport de l’ONU – https://theconversation.com/le-monde-est-desormais-en-faillite-hydrique-selon-un-rapport-de-lonu-273832

Des planètes errantes, sans étoile, découvertes par le satellite Euclid

Source: The Conversation – in French – By Hervé Bouy, Professeur, Astrophysique, Université de Bordeaux

Difficiles à observer, les planètes errantes commencent à se dévoiler notamment grâce au télescope Euclid. De futures missions devraient nous en apprendre beaucoup sur ces astres. Hervé Bouy/Cosmic-Dance Team, Fourni par l’auteur

Sa mission est de cartographier le cosmos pour en dévoiler les mystères. Mais au passage, le satellite Euclid a découvert une quinzaine d’exoplanètes sans étoiles : des planètes errantes. On en connaît peu, mais Euclid et de futurs satellites devraient nous aider à comprendre leur formation.


Lorsque le télescope spatial Euclid de l’Agence spatiale européenne (ESA) a été lancé en 2023, son objectif était d’explorer l’un des plus grands mystères de l’Univers : le côté obscur du cosmos. En cartographiant des milliards de galaxies, Euclid doit aider à révéler la nature de la mystérieuse énergie noire qui serait le moteur de l’évolution du cosmos. Il n’avait pas été conçu pour étudier les régions de formation d’étoiles ni pour traquer des planètes.

Mais quelques mois après son lancement, l’ESA a mis en place le programme d’observations préliminaires d’Euclid (Euclid early release observations, ou ERO). Ce programme vise à démontrer les performances exceptionnelles du télescope à travers une large gamme d’objets astrophysiques, qu’il s’agisse de galaxies et d’amas lointains ou de régions de formation d’étoiles beaucoup plus proches. Cela permet de mettre en lumière la polyvalence et la précision des instruments d’Euclid, et prouver leur valeur bien au-delà de sa mission principale de cosmologie.

Des planètes sans soleil

Par définition, les planètes sont censées orbiter autour d’étoiles. Mais certaines sont solitaires, errant dans l’espace interstellaire sans étoile pour les réchauffer. Ces planètes errantes, comme on les surnomme, sont de véritables orphelines du cosmos. On pense qu’elles peuvent s’être formées comme des mini-étoiles, à partir de l’effondrement de petits nuages de gaz et de poussières.

Une autre hypothèse y voit de vraies planètes, nées autour d’une étoile et ayant été violemment éjectées de leur système d’origine. Les détecter et les étudier permet ainsi aux astronomes de mieux comprendre à la fois la formation des étoiles et la formation et l’évolution précoce (et parfois chaotique) des systèmes planétaires.

Jusqu’à présent, repérer ces corps discrets relevait presque de l’impossible tant la lumière qu’ils émettent est faible. Ils sont aussi très difficiles à distinguer d’autres objets astrophysiques, en particulier de galaxies lointaines. Mais Euclid, grâce à la combinaison unique d’un grand champ de vision, d’une résolution fine et d’une sensibilité allant de la lumière visible à l’infrarouge, a changé la donne.

Euclid prend le Taureau par les cornes

Lorsque l’ESA a proposé à la communauté scientifique de participer au programme ERO, notre équipe a suggéré de pointer Euclid vers une région de formation d’étoiles bien connue : le nuage LDN 1495, au sein de la constellation du Taureau, situé à environ 450 années-lumière. Cette région sombre, où le gaz et la poussière se condensent pour former de jeunes étoiles, est étudiée depuis des décennies, mais ne l’avait jamais été avec la précision et la sensibilité fournie par Euclid.

Les observations d’Euclid ont été combinées à plus de vingt ans d’imagerie au sol accumulée par notre équipe et obtenue avec des télescopes, comme le Canada-France-Hawaii Telescope
(CFHT), Subaru ou UKIRT, tous les trois situés sur le sommet du volcan Mauna Kea dans l’archipel hawaiien (États-Unis). Cette longue période d’observation nous a permis de mesurer les mouvements, les luminosités et les couleurs de centaines de milliers de sources faibles dans ces images.

Parmi elles, 15 objets se distinguent. Leur luminosité, leur couleur et leur mouvement correspondent à ceux attendus pour des objets qui se sont formés dans les nuages moléculaires du Taureau. Ces objets partagent certaines propriétés : étant nés à peu près ensemble, ils sont tous jeunes (quelques millions d’années), situés à une distance similaire (celle des nuages, d’environ 425 à 490 années-lumière) et se déplacent ensemble à la même vitesse et dans la même direction dans le ciel, ayant hérité du mouvement du nuage moléculaire où ils sont nés. Neuf de ces quinze objets sont totalement nouveaux, et parmi les plus faibles et les moins massifs jamais détectés dans cette région.

Certains de ces candidats sont incroyablement petits : d’après leur luminosité extrêmement faible, ils pourraient avoir des masses proches ou légèrement supérieures à celle de Jupiter. C’est bien en dessous du seuil de masse d’une étoile ou même d’une naine brune, un astre plus gros qu’une planète, mais trop petit pour être une étoile. Cela les place donc clairement dans la catégorie des objets de masse planétaire. S’ils sont confirmés, ils compteraient parmi les objets les plus légers jamais détectés de manière directe en dehors d’un système solaire.

Une fenêtre sur les origines cosmiques

Cette découverte est bien plus qu’une curiosité : elle ouvre une fenêtre directe sur la façon dont l’Univers fabrique ses étoiles et ses planètes. Ces mondes solitaires se forment-ils de la même manière que les étoiles, à partir de petits fragments de nuages qui s’effondrent sous l’effet de la gravité ? Ou bien sont-ils les orphelins de systèmes planétaires, expulsés par le chaos gravitationnel de leur famille ?

Chacun de ces deux scénarios a des implications différentes pour notre compréhension des premiers stades de la formation stellaire, mais aussi de la formation des planètes. Dans des régions comme la constellation du Taureau, où la densité d’étoiles est faible et les étoiles massives sont rares, ces objets de masse planétaire pourraient se former directement par effondrement gravitationnel, brouillant encore davantage la frontière entre planète et étoile.

Les résultats de notre équipe suggèrent également que ces planètes errantes pourraient ne pas être si rares. En extrapolant nos résultats à l’ensemble du complexe du Taureau, on peut estimer que des dizaines d’entre elles, encore à découvrir, pourraient exister dans cette région.

Un Univers plein de surprises

Ce travail ne constitue qu’une première étape. Euclid a déjà observé d’autres régions de formation d’étoiles dans le cadre du programme ERO, actuellement en cours d’analyse, et pourrait en observer à nouveau à l’avenir, offrant ainsi des mesures de mouvements encore plus précises et des recensements plus complets.

À moyen terme, le futur télescope spatial Nancy-Grace-Roman, dont le lancement est prévu à l’automne 2026, disposera de capacités similaires et complémentaires en grand champ et en infrarouge. Ensemble, ces télescopes ouvriront une ère nouvelle pour l’étude systématique des objets de très faible masse dans les jeunes régions du cosmos.

Enfin, le James-Webb Space Telescope jouera un rôle clé dans le suivi de ces découvertes, en fournissant les observations spectroscopiques indispensables pour confirmer la nature, la masse et la composition des atmosphères de ces mondes errants. Ces missions dessinent un avenir particulièrement prometteur pour l’exploration des origines des étoiles et des planètes errantes.




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Chaque nouveau grand télescope finit par accomplir des découvertes qu’il n’était pas censé faire. Le télescope spatial Hubble a révolutionné la cosmologie, mais il nous a aussi offert des vues spectaculaires des pouponnières d’étoiles. Aujourd’hui, Euclid, construit pour cartographier le squelette invisible du cosmos, révèle de nouveaux mondes en formation flottant dans l’Univers sans attache et sans étoile. Petits, froids et solitaires, ces mondes vagabonds nous rappellent que la frontière entre planète et étoile est mince et que, même dans l’obscurité entre les étoiles, il reste des histoires à découvrir.

The Conversation

Hervé Bouy est membre senior de l’Institut Universitaire de France. Il a reçu des financements du Conseil européen pour la recherche (ERC) et a été employé à l’Agence spatiale européenne (ESA).

– ref. Des planètes errantes, sans étoile, découvertes par le satellite Euclid – https://theconversation.com/des-planetes-errantes-sans-etoile-decouvertes-par-le-satellite-euclid-261687

Trump et le Mexique : tensions dans les mots, coopération sécuritaire dans les faits

Source: The Conversation – in French – By Cléa Fortuné, Maîtresse de conférences en civilisation des États-Unis, membre du laboratoire Langages, Littératures, Sociétés, Études Transfrontalières et Internationales (LLSETI)., Université Savoie Mont Blanc

Depuis son retour à la Maison Blanche, Donald Trump ne cesse de reprocher au pouvoir (de gauche) de Mexico de ne pas en faire assez en matière de lutte contre l’immigration irrégulière et contre le trafic de drogue, et va jusqu’à menacer de frapper militairement les cartels de la drogue implantés sur le sol mexicain. La présidente du Mexique Claudia Sheinbaum lui répond à l’occasion avec véhémence. Mais elle est allée dans son sens sur certains dossiers, à commencer par celui du contrôle de la frontière séparant les deux pays, laquelle est aujourd’hui plus que jamais la zone de tous les dangers pour les migrants.


Dès son retour à la Maison Blanche en janvier 2025, Donald Trump a de nouveau, comme au cours de son premier mandat, placé la frontière avec le Mexique au cœur de son agenda politique. Sécurité nationale, contrôle strict des migrations et guerre contre les cartels de drogues sont redevenus des priorités affichées, tant à la frontière sud qu’à l’intérieur des États-Unis.

Un an plus tard, le bilan de cette première année de mandat révèle une militarisation renforcée, une remise en cause des droits des personnes migrantes et des relations diplomatiques avec le Mexique incertaines.

L’urgence sécuritaire malgré une frontière historiquement calme

Dès janvier 2025, Donald Trump a signé le décret présidentiel Protecting the American People Against Invasion, présenté comme une réponse à ce qu’il décrit comme une « inondation sans précédent de migrations illégales » sous l’administration Biden qui constituerait, selon lui, une « menace » pour la sécurité nationale. Ce décret permet notamment de restreindre les possibilités d’accès à l’asile aux États-Unis et de renvoyer les personnes migrantes sans audience devant un tribunal de l’immigration, rompant avec le droit international et le principe de non-refoulement.

Dans la foulée, l’administration Trump a déclaré l’état d’urgence nationale à la frontière États-Unis/Mexique, une décision qui lui a permis de débloquer des fonds fédéraux pour en renforcer la sécurisation. Cette logique s’est concrétisée en juillet 2025 par l’adoption de la loi dite One Big Beautiful Bill Act qui prévoit 46,5 milliards de dollars pour la construction d’un « mur intelligent » (Smart Wall), combinant barrières physiques, capteurs, drones, et dispositifs de surveillance numérique. Cette stratégie s’inscrit dans la continuité de politiques déjà engagées au niveau des États fédérés, notamment au Texas, où des barrières aquatiques ont été installées dans le Rio Grande dans le cadre de l’Operation Lone Star lancée par le gouverneur républicain Greg Abbott en 2021.

Au-delà de ces dispositifs physiques et technologiques, le mur reste un puissant symbole politique dans le discours de l’administration Trump. À l’instar de son slogan de campagne de 2016, « Build the Wall », l’administration continue de mettre l’accent sur les portions de mur inachevées, qu’elle érige en symbole d’une frontière prétendument « ouverte » permettant l’entrée de migrants qualifiés de « criminels ».

Cette insistance sur les « vides » du mur contraste pourtant avec la réalité de la frontière. Les cartes officielles publiées par la Customs and Border Protection entretiennent d’ailleurs une certaine confusion, en minimisant visuellement l’ampleur des infrastructures déjà existantes. En réalité, sur les 3 150 kilomètres de frontière, environ 1 130 kilomètres de barrières ont été progressivement installés depuis les années 1990, tandis qu’environ 1 100 kilomètres correspondent à une barrière naturelle constituée par le fleuve Rio Grande/Rio Bravo. Depuis mars 2025, les segments en construction – qui visent à remplacer des barrières déjà existantes pour la plupart –, notamment dans la vallée du Rio Grande (sud du Texas), s’inscrivent ainsi davantage dans une logique de continuité administrative (achevant des projets décidés sous l’administration Biden) que dans une réponse à une crise migratoire inédite.

Pourtant, au moment où ces infrastructures se densifient, la frontière États-Unis/Mexique connaît une période d’accalmie. Les mesures sécuritaires et anti-migratoires mises en œuvre dès juin 2024 sous l’administration Biden, et intensifiées en 2025, interviennent dans un contexte qui peut sembler paradoxal. Entre octobre 2024 et octobre 2025, environ 443 671 traversées irrégulières ont été enregistrées, contre 2,5 millions entre octobre 2023 et octobre 2024.

Cette baisse des traversées s’explique en partie par des tendances amorcées sous l’administration Biden, notamment la restriction des possibilités de demande d’asile et la signature d’accords régionaux dans le cadre de la Déclaration de Los Angeles sur la migration et la protection de 2022 qui ont contribué à externaliser la gestion de la frontière sud des États-Unis vers les pays latino-américains. Elle tient également au rôle central joué par le Mexique, qui a intensifié les contrôles migratoires sur son territoire, sous la pression des administrations Trump et Biden. Le Mexique arrête aujourd’hui davantage de migrants en transit vers les États-Unis que les États-Unis eux-mêmes, agissant de facto comme le premier « mur » de la politique migratoire des États-Unis.

De la militarisation de la frontière aux expulsions intérieures

Alors que les traversées diminuent à la frontière, Donald Trump a déplacé son attention vers l’intérieur du territoire états-unien. Dès sa campagne présidentielle, il a annoncé un plan de rapatriements de masse, présenté comme le plus ambitieux de l’histoire des États-Unis, visant jusqu’à un million de personnes par an.

Cette politique s’est traduite par une intensification des raids menés par l’agence en charge des migrations, ICE (Immigration and Customs Enforcement), dans les villes sanctuaires, mais aussi par l’évolution des outils administratifs existants. L’application CBP One, initialement conçue en 2020 et largement utilisée par l’agence CBP (Customs and Border Protection) sous l’administration Biden afin de permettre aux migrants de prendre rendez-vous avec les autorités états-uniennes pour déposer une demande d’asile, a été relancée en mars 2025 avec une nouvelle fonction : celle de faciliter le départ volontaire des non-citoyens.

Le département de la Sécurité intérieure (Department of Homeland Security) affirme que 1,9 million de personnes seraient reparties volontairement en 2025, certaines incitées par la promesse d’un billet gratuit pour un vol de rapatriement et d’une aide financière de 1 000 dollars (860 euros), portée à 3 000 dollars (2500 euros) pendant la période de Noël 2025.

Ces chiffres sont toutefois contestés. Un tel exode ne serait vraisemblablement pas passé inaperçu. Des estimations plus plausibles évoquent plutôt environ 200 000 départs volontaires, tandis que de nombreux migrants en situation irrégulière adoptent des stratégies d’invisibilisation afin d’éviter les arrestations et les contrôles. Par ailleurs, un sondage national indique que 15 % des migrants sondés (en situation régulière ou non) auraient envisagé de quitter le pays, ce qui ne signifie pas nécessairement qu’ils soient effectivement partis.

Des relations diplomatiques incertaines

Le durcissement des mesures anti-migratoires et sécuritaires s’accompagne d’une fragilisation des relations diplomatiques entre les États-Unis et le Mexique.

Dès janvier 2025, l’administration Trump a désigné six organisations criminelles mexicaines comme organisations terroristes étrangères, une décision qui ouvre la possibilité d’interventions militaires. Cette rhétorique coercitive s’est durcie après la capture du président vénézuélien Nicolas Maduro par les États-Unis, le 4 janvier 2026, officiellement justifiée par son implication présumée dans des trafics de drogues. Dans ce contexte, Donald Trump a de nouveau évoqué la possibilité d’une action militaire au Mexique, accusant le pays d’être géré par les cartels de drogues et de ne pas en faire assez pour endiguer les traversées irrégulières et le trafic de fentanyl.




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Cette relation asymétrique renvoie à une tradition plus ancienne de la politique étrangère des États-Unis. Donald Trump évoque lui-même une « Doctrine Donroe », contraction de son nom et de la Doctrine Monroe. Si cette dernière, formulée en 1823, visait à écarter les puissances européennes des Amériques, son corollaire de 1904 (le corollaire Roosevelt) légitimait déjà l’intervention des États-Unis dans les affaires intérieures des pays latino-américains.

Face à ces accusations, la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum a adopté une ligne diplomatique à la fois prudente et ferme. Tout en réaffirmant la coopération du Mexique avec les États-Unis dans la lutte contre le trafic de drogues, elle a rejeté toute intervention militaire états-unienne sur le sol mexicain. Elle a également condamné l’intervention des États-Unis au Venezuela, invoquant les principes de la souveraineté et d’intégrité territoriale.

Cette montée des tensions pourrait laisser penser à la possibilité d’une rupture des relations bilatérales. Pourtant, les critiques publiques du Mexique face aux menaces d’actions unilatérales des États-Unis s’articulent avec une coopération sécuritaire étroite et durable entre les deux pays.




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Lorsque, en septembre 2025, le secrétaire d’État Marco Rubio qualifie l’intensification de la coopération bilatérale entre Mexico et Washington d’« historique », il s’agit moins d’un tournant que de la poursuite d’une relation qui s’inscrit dans la durée.

De l’Initiative Mérida lancée en 2008 à la pression exercée par l’administration Biden sur le gouvernement d’Andres Manuel Lopez Obrador pour déployer des dizaines de milliers de membres de la garde nationale mexicaine à sa frontière avec le Guatemala et accepter des rapatriements de migrants non mexicains, les États-Unis ont, depuis longtemps, délégué une part essentielle de la gestion de leur frontière au Mexique.

Malgré la baisse des traversées irrégulières observée en 2025, la frontière États-Unis/Mexique demeure l’une des frontières terrestres les plus dangereuses au monde. La militarisation accrue, la suspension du droit d’asile, la surveillance massive et les pressions diplomatiques exercées sur le Mexique y produisent une violence structurelle, et font de la frontière un espace d’exception au cœur de la stratégie anti-migratoire et sécuritaire du second mandat de Donald Trump.

The Conversation

Cléa Fortuné ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Trump et le Mexique : tensions dans les mots, coopération sécuritaire dans les faits – https://theconversation.com/trump-et-le-mexique-tensions-dans-les-mots-cooperation-securitaire-dans-les-faits-272928

Où va la démocratie française ?

Source: The Conversation – in French – By Nonna Mayer, Directrice de recherche au CNRS/Centre d’études européennes, Sciences Po

Depuis la dissolution de juin 2024, le système politique français semble grippé et la confiance des Français dans les institutions politiques s’érode. Pourtant, la recherche montre que les citoyens ne rejettent pas la démocratie en tant que telle, ils rejettent un système politique qui ne fonctionne plus comme une démocratie.

La France s’est installée dans une zone de turbulences démocratiques durables. Effondrement des partis de gouvernement, poussée de la droite radicale populiste et fragmentation de l’Assemblée nationale nourrissent depuis quelques décennies l’idée d’une démocratie structurellement déstabilisée. La séquence électorale de 2024, marquée par des élections européennes triomphales pour le Rassemblement national (RN), la dissolution surprise de l’Assemblée nationale et l’aggravation de la crise du fait majoritaire, a amplifié ce diagnostic d’une démocratie fragilisée.

Ces turbulences masquent pourtant un paradoxe : si la confiance des Françaises et des Français dans les institutions politiques s’érode, leur attachement aux valeurs démocratiques demeure très solide. Contrastant avec un discours répandu, les recherches que nous avons menées avec 23 autres chercheurs mettent en évidence que les Français ne sont pas fatigués de la démocratie mais d’un système politique qui, à leurs yeux, ne fonctionne plus comme une démocratie.

Une démocratie toujours plébiscitée mais jugée dysfonctionnelle

Les enquêtes internationales sont sans ambiguïté. Selon la dernière vague de l’« Enquête sur les valeurs des Européens » (2018), plus de 90 % des Français considèrent la démocratie comme un bon régime politique. Un soutien comparable à celui observé dans la plupart des démocraties européennes, et largement devant le soutien à une alternative technocratique ou à un gouvernement autoritaire. De la même manière, une large majorité estime qu’il est essentiel de vivre dans un pays gouverné démocratiquement, avec une note moyenne de 8,6 sur une échelle allant de 1 pour « pas important du tout » à 10 pour « absolument important ».

Les Françaises et les Français sont nettement plus sévères quand il s’agit d’évaluer le fonctionnement de leur démocratie. Quand on leur demande à quel point la France est gouvernée démocratiquement, ils la situent à 6,4 sur une échelle où 1 indique « pas du tout démocratique » et 10 « complètement démocratique ». Cela conduit à un niveau de satisfaction dans la démocratie très modeste, de l’ordre de 5,2 selon l’« Enquête sociale européenne » de 2020. Le même décalage entre adhésion et insatisfaction démocratique apparaît dans la plupart des autres pays européens.

Une fatigue démocratique « par le haut »

La crise actuelle ne traduit donc pas un rejet des valeurs démocratiques, mais une remise en cause d’un système institutionnel perçu comme n’étant plus en phase avec ces valeurs. Loin d’une fatigue démocratique « par le bas », c’est-à-dire parmi les citoyens, il s’agit plutôt d’une fatigue démocratique « par le haut », c’est-à-dire d’un processus dans lequel les pratiques de gouvernement contribuent à effriter la confiance des citoyens.

Le constat est désormais bien documenté dans la littérature comparative : les démocraties libérales s’affaissent moins sous l’effet d’une désaffection populaire ou d’un déficit de performances économiques et sociales que par des choix politiques, des logiques partisanes et des contournements institutionnels opérés par les élites au pouvoir. En France, plusieurs évolutions ont alimenté cette dynamique.

La centralisation extrême de la Ve République a progressivement transformé un exécutif fort en un exécutif hypertrophié, marginalisant le Parlement et affaiblissant les espaces de médiation censés coproduire la confiance démocratique : partis politiques, syndicats, corps intermédiaires… Les usages répétés de l’article 49.3, les négociations difficiles avec les partenaires sociaux ou encore les conventions citoyennes dont les recommandations ont été partiellement ou totalement écartées, ont renforcé l’idée que les dispositifs participatifs et délibératifs, supposés remédier aux dysfonctionnements de la démocratie électorale, restent largement symboliques.

Cette rigidification des pratiques de gouvernement s’est accompagnée d’une répression plus visible des mobilisations sociales. Des travaux récents, ainsi que la défenseure des droits, ont attiré l’attention sur la normalisation de dispositifs d’exception, l’extension du maintien de l’ordre judiciaire et administratif, et l’usage accru de qualifications pénales restrictives. De la gestion du mouvement des gilets jaunes à celle des mobilisations contre la réforme des retraites, la protestation, pourtant pilier historique de la vie politique française, s’est vue de plus en plus disqualifiée voire criminalisée. Ces évolutions ont aujourd’hui réduit la capacité de la société civile à influencer durablement l’agenda politique.

Des aspirations démocratiques qui se déplacent

Face à la fermeture des canaux conventionnels, les aspirations démocratiques se déplacent vers des formes d’expression plus faiblement institutionnalisées : blocages, actions locales, pétitions, mobilisations numériques. Celles-ci traduisent un désir persistant de participation à la fabrique des choix publics.

Par ailleurs, les Françaises et Français sont maximalistes en matière de démocratie : ils adhèrent massivement aux piliers électoraux et constitutionnels du régime libéral, mais aussi à la dimension sociale de la démocratie, qui suppose l’égalité réelle et la protection contre l’arbitraire économique. On constate également un fort soutien à une souveraineté populaire plus directe, qui va de pair avec l’attrait pour des formes de démocratie sans intermédiaires. Les citoyens ordinaires tirés au sort ou les experts sont perçus comme capables de prendre des décisions rationnelles et rapides, transcendant les divisions politiques.

Les données du baromètre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) 2023 confirment ce soutien élevé aux réformes démocratiques. Le référendum recueille notamment une adhésion majoritaire, en particulier parmi les citoyens qui se sentent exclus de la représentation politique. Les électeurs du Rassemblement national, souvent décrits comme antidémocratiques, ne font pas exception à cette logique. Une part importante d’entre eux soutient des dispositifs de démocratie directe ou délibérative. Paradoxalement, ce parti qui valorise l’ordre et l’autorité ne trouve pas ses meilleurs soutiens chez les personnes en faveur d’un « dirigeant fort qui n’a à se préoccuper ni du Parlement ni des élections », mais chez celles qui souhaiteraient plutôt que « des citoyens tirés au sort décident ce qui leur paraît le meilleur pour le pays ». L’idée selon laquelle l’électorat de droite radicale populiste serait par principe hostile à la démocratie ne résiste pas à l’examen empirique.

Une démocratie sociale en berne

Le décalage entre valeurs démocratiques et fonctionnement institutionnel s’enracine dans les inégalités sociales. La précarité économique, les faibles niveaux de revenus et de diplômes comme les discriminations raciales s’accompagnent d’un sentiment aigu de ne pas compter politiquement. Le score EPICES, qui mesure la précarité sociale individuelle, est fortement associé à l’abstention répétée. Les minorités racisées comme les classes populaires vivent la représentation comme distante, parfois hostile, et développent un rapport à la fois utilitaire et méfiant à la politique.

Les institutions de l’État social – école, logement, justice, services publics – constituent des lieux centraux où les citoyens font l’expérience concrète et émotionnelle de la démocratie. Or, sous l’effet de contraintes budgétaires et de réformes structurelles de long terme, ces institutions ont vu leur capacité protectrice se recomposer ; ce qui alimente un sentiment d’abandon et d’injustice. Sans un socle minimal de justice sociale, l’égalité politique formelle et l’État de droit peinent à produire de la légitimité durable.

La France est-elle alors en voie de basculer dans l’autocratisation ? En comparaison européenne, l’attachement à la démocratie est élevé. La participation record aux législatives anticipées de 2024 – plus de 66 %, soit près de vingt points de plus qu’en 2022 – rappelle aussi que les citoyens peuvent se mobiliser lorsque l’enjeu est perçu comme décisif. Enfin, il faut voir dans l’attrait des Français pour différentes formes de démocratie le signe d’une culture démocratique mature et exigeante, qui entend combiner pluralisme, efficacité, inclusion et capacité décisionnelle. Cela représente une opportunité pour l’action publique pour réinventer les règles du jeu démocratique en mêlant plusieurs façons de décider.

Que faire ?

Dans ces conditions, la réponse aux turbulences actuelles ne peut se limiter à des ajustements techniques. Elle suppose une refondation du lien politique.

Les assemblées citoyennes dotées de pouvoirs réels, les référendums d’initiative citoyenne encadrés, les budgets participatifs décisionnels ou les dispositifs délibératifs sur les politiques complexes sont des instruments éprouvés et bénéficiant, on l’a vu, d’un soutien populaire significatif.

En définitive, la France se trouve à un carrefour. Une voie mène à la poursuite de la centralisation technocratique, à la déresponsabilisation des élites et à la tentation illibérale. L’autre ouvre sur un nouvel horizon démocratique, où la participation citoyenne produit de véritables décisions.

Le choix appartient moins aux citoyens, dont l’attachement aux valeurs démocratiques ne faiblit pas, qu’aux responsables politiques, aujourd’hui appelés à réformer un système perçu comme verrouillé. Les Français ne sont pas fatigués de la démocratie. Ils sont fatigués d’une démocratie inachevée, car vécue comme défaillante et confisquée.

The Conversation

Frédéric Gonthier a reçu des financements du programme Horizon Europe n°1010952237: TRUEDEM—Trust in European Democracies.

Nonna Mayer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Où va la démocratie française ? – https://theconversation.com/ou-va-la-democratie-francaise-271396