La liberté d’expression aux États-Unis résistera-t-elle aux coups de boutoir de Donald Trump ?

Source: The Conversation – in French – By Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po

Donald Trump avait annoncé que son second mandat serait placé sous le signe de la liberté d’expression et Charlie Kirk, durant toute sa carrière, s’en était fait le chantre. Et pourtant, l’assassinat de Kirk a offert à Trump l’occasion de s’en prendre avec plus de virulence que jamais aux voix critiques à son égard ou défendant des opinions contraires aux siennes. Sa censure par intimidation s’est étendue aux médias, à la culture et à l’université, dans un écosystème fragilisé par la concentration capitalistique. Mais en s’en prenant ouvertement à la liberté d’expression, principe sacré de l’imaginaire états-unien, le pouvoir n’est-il pas allé trop loin ?


La suspension de l’émission Jimmy Kimmel Live !, annoncée le 17 septembre par la chaîne qui la diffuse depuis sa création il y a vingt-deux ans, n’est pas un accident mais l’illustration d’un mode opératoire. L’État n’interdit pas ; il contraint des acteurs privés – par la menace publique et le levier réglementaire – à museler la parole des opposants et des critiques.

Le prétexte Charlie Kirk

Rapide rappel des derniers événements. Le 10 septembre 2025, l’influenceur et activiste d’extrême droite Charlie Kirk, proche de Donald Trump, est assassiné lors d’une prise de parole en public à l’Utah Valley University. L’onde de choc est nationale.

Immédiatement, le président des États-Unis instrumentalise l’affaire. Dans un discours prononcé depuis le Bureau ovale, il présente Kirk – qui était connu pour ses propos racistes, islamophobes, xénophobes, transphobes, pro-armes et misogynes, pour ses récurrentes remises en cause de l’origine humaine du changement climatique ainsi que pour ses techniques d’intimidation – comme un « martyr de la vérité et de la liberté ».

Trump profite de l’occasion pour accuser la « gauche radicale » et « les médias » d’avoir instauré le climat qui a abouti à l’assassinat de Kirk, et promet de s’en prendre à l’une comme aux autres.

Le 15 septembre, Jimmy Kimmel commente l’affaire dans son émission diffusée depuis 2003 sur la chaîne ABC : il se moque du manque d’empathie de Trump et laisse notamment entendre – à tort – que le tueur faisait partie du « gang MAGA [Make America Great Again] ».

Le 17 septembre, Brendan Carr, le président de la Commission fédérale des communications (FCC), s’exprime publiquement dans un podcast et demande aux diffuseurs de « prendre des mesures à l’encontre de Kimmel », suggérant une possible révocation des licences de diffusion des stations affiliées au réseau d’ABC dans le cas contraire. Une déclaration inédite pour une agence normalement indépendante qui a le pouvoir de réguler aux États-Unis les communications (radio, télévision, câble, satellite et télécoms), en délivrant des licences, allouant des fréquences et faisant appliquer les règles d’intérêt public. Le jour même, Disney, maison mère d’ABC, suspend indéfiniment l’émission Jimmy Kimmel Live.

Le lendemain, sur sa plate-forme Truth Social, Donald Trump se fend d’un message félicitant ABC d’avoir « enfin eu le courage de faire ce qui devait être fait ». Il va jusqu’à encourager la chaîne NBC à en faire de même avec les humoristes Jimmy Fallon et Seth Myers (eux aussi connus pour leur hostilité à l’égard de l’administration actuelle), deux « losers complets » selon lui.

Post de Donald Trump sur Truth Social, le 18 octobre.
Truth Social

Sous pression du public, Disney annonce finalement, le 22 septembre, le retour à l’antenne de l’émission de Kimmel sur la chaîne ABC dès le lendemain.

Cette affaire est le signe d’une nouvelle escalade dans une stratégie plus large de pression politico-réglementaire exercée sur les médias, la culture, l’éducation et même l’économie par le gouvernement Trump.

Ce que dit le droit : la ligne rouge de la coercition

Cette forme de pression verbale venant de l’administration (appelée familièrement « jawboning » en anglais) contredit pourtant clairement le premier amendement de la Constitution qui garantit précisément la liberté d’expression face au pouvoir gouvernemental, que celui-ci soit fédéral, étatique et local, législatif, exécutif ou judiciaire.

Même si ce sont des compagnies privées (ABC/Disney) qui ont suspendu Jimmy Kimmel, la pression gouvernementale sur des acteurs privés pour réduire l’expression est clairement inconstitutionnelle. Du point de vue du droit, il faut en effet distinguer les sanctions privées (c’est-à-dire prises par les employeurs) – licites – d’une pression étatique.

Très récemment (arrêt NRA v. Vullo, 2024), la Cour suprême a d’ailleurs réaffirmé, à l’unanimité, qu’un responsable public violait le Premier amendement s’il s’appuyait sur la menace de sanctions réglementaires pour amener des acteurs privés à écarter un discours jugé indésirable. Rappelons que depuis les années 1960, les arrêts de la Cour suprême ont tous reposé sur une interprétation très libérale du Premier amendement, incluant une tolérance pour les contenus subversifs comme pour les discours de haine, sauf s’il s’agit d’une « action illégale imminente qui est susceptible de se produire » (arrêt Brandenburg v. Ohio, 1969).

Il est donc particulièrement choquant que la ministre de la justice, Pam Bondi, ose promettre, peu après l’assassinat de Kirk, qu’elle poursuivra tous ceux qui tiennent un discours de haine. Elle a d’ailleurs dû opérer du rétropédalage dès le lendemain de cette déclaration, reconnaissant implicitement que le hate speech, stricto sensu, reste protégé.

Dans le cas contraire, il faut d’ailleurs souligner que Charlie Kirk aurait été le premier à se retrouver devant un juge et à être certainement condamné pour ses propos, comme il l’aurait été en Europe.

« Marché des idées » : le pluralisme en soldes

Ce véritable « culte du droit à la liberté d’expression » repose sur une philosophie illustrée par la métaphore libérale du « marché des idées », devenue depuis les années 1960 une analogie courante dans le droit américain. Or ce qu’illustre très bien l’affaire Kimmel, c’est précisément que « le marché des idées » a en réalité produit une concentration du pouvoir (fusions médias/tech, alignements politiques), rendant l’espace public manipulable et inégal.

Depuis une quinzaine d’années, les opérateurs de stations locales (TV et radio) ont racheté et regroupé des dizaines, voire des centaines de chaînes pour former de grands conglomérats, comme Nexstar Media Group ou Sinclair Broadcast Group. Aux États-Unis, la diffusion nationale d’un réseau repose sur une fédération de stations locales affiliées. Ces groupes peuvent, légalement et contractuellement, préempter ou remplacer un programme du réseau sur leurs marchés – ce qui leur donne un levier décisif sur ce que le « public national » voit effectivement à l’antenne.

Ce sont précisément ces deux acteurs – Nexstar et Sinclair – qui ont d’abord menacé de ne plus diffuser l’émission de Jimmy Kimmel, fragilisant encore le modèle déjà précaire des late-night talk shows.

Sinclair, connu pour ses positions politiques conservatrices, a même laissé entendre qu’il maintiendrait la diffusion de Kimmel sur ses stations affiliées au réseau ABC si l’animateur présentait des excuses à la famille de Charlie Kirk et effectuait « un don personnel significatif » à celle-ci ainsi qu’à Turning Point USA, l’organisation fondée par Kirk.

Disney a donc tenté de contenir le risque d’un bras de fer avec ces grands groupes de diffuseurs de programmes, d’autant qu’un accord majeur avec les médias sportifs NFL–ESPN était en cours et que toute polémique pouvait compliquer ses rapports avec le régulateur fédéral (FCC).

De la même façon, Paramount, propriétaire de CBS, qui a déprogrammé, en juillet 2025, The Late Show with Stephen Colbert, émission phare du late-night, attendait elle aussi un feu vert de la FCC pour sa fusion avec Skydance, dont l’un des principaux actionnaires est le multimilliardaire Larry Ellison (fondateur d’Oracle), proche de Donald Trump.

Très politique et régulièrement critique de Donald Trump, The Late Show était une cible récurrente de la droite trumpiste (plaintes à la FCC en 2017 après une blague sur Trump, campagnes appelant à le « faire taire »). À la différence d’ABC, CBS a décidé de mettre fin à l’émission en mai 2026 – officiellement, sous couvert d’un motif financier.

D’après le New York Times, Ellison envisagerait une droitisation de CBS News, un accord avec TikTok et même un rachat potentiel de Warner Bros Discovery (qui possède HBO, Warner Bros., CNN) – autant de projets qui, là encore, supposent un passage devant le régulateur.

Cette concentration des médias se passe dans un contexte inquiétant de disparition de la presse locale (plus d’un tiers des titres ont disparu depuis 2005), d’attaques visant les médias publics et de l’omniprésence sur les réseaux sociaux de « l’indignation tapageuse » (outrage) pilotée par des entrepreneurs d’attention négative, comme Musk (X) ou Zuckerberg (Facebook) et amplifiée par des algorithmes qui rendent leurs utilisateurs captifs.

De la dissuasion à l’autocensure : dynamique d’intimidation

Les menaces que fait peser la concentration des médias sur la liberté d’information, et donc sur la liberté d’expression, sont largement ignorées, voire encouragées, par la Cour suprême, sans parler du climat de peur et d’intimidation à la fois économique et physique qui pèse aujourd’hui sur tous ceux qui critiquent publiquement l’administration en place.

Les compromis coûteux pour apaiser Donald Trump se multiplient. En décembre 2024, Disney/ABC a soldé son litige avec Trump en versant 15 millions de dollars à sa future bibliothèque présidentielle, en publiant une note exprimant ses regrets et en réglant environ 1 million de dollars de frais d’avocats. Le motif de la plainte pour diffamation qu’avait déposée Trump (un journaliste de la chaîne avait fait état des poursuites pour violences sexuelles engagées contre lui) était pourtant considéré par les spécialistes comme juridiquement faible.

De son côté, CBS/Paramount a mis fin en juillet 2025 au contentieux autour de l’émission 60 Minutes – Trump avait affirmé qu’avait été diffusé avant l’élection un montage « trompeur » d’une interview de Kamala Harris qui aurait favorisé la candidate démocrate à ses dépens – en acceptant de payer 16 millions de dollars destinés là aussi à la future bibliothèque présidentielle de Trump, sans excuse ni admission de faute cette fois.

Et ce n’est pas fini : le 16 septembre 2025, Donald Trump a déposé en Floride, où il pensait obtenir un verdict plus favorable, une plainte en diffamation contre le New York Times, l’accusant d’avoir publié des informations fausses et biaisées qui nuisent à sa réputation politique et commerciale et exigeant des dommages et intérêts s’élevant à… 15 milliards de dollars. La plainte a été rejetée par un juge fédéral le 19 septembre pour vice de forme.

On est passé de la « cancel culture » – ces campagnes de dénonciation, de retrait de soutien et de boycott, menées sous la pression du public et des réseaux sociaux – à une gouvernance par intimidation. Les conservateurs parlent de « consequence culture », et tentent ainsi de déplacer la norme sociale de la censure vers la responsabilisation des médias, mais la source de la sanction (marché/entreprises vs État) demeure la ligne rouge constitutionnelle.

Au-delà du fond, l’action s’inscrit dans une stratégie plus large mise en œuvre par Trump : celle de mettre au pas les grands médias. L’objectif est de dissuader une couverture critique en créant un effet dissuasif (« chilling effect »).

Tout cela dans un climat délétère de montée des menaces physiques contre les élus, les journalistes, les personnels électoraux, les juges, les enseignants et leurs familles – des menaces dont les effets sur la liberté sont difficilement mesurables.

Nul doute, cependant, que l’assassinat de Charlie Kirk, mais aussi celui en juin dernier de l’élue locale démocrate Melissa Hortman et de son mari dans le Minnesota ne vont pas encourager la prise de parole publique, dans la tradition des Townhall Meetings (« réunion de quartier »), pourtant nécessaires à la délibération démocratique.

Promesse de dérégulation, pratique de domination

L’ironie tragique de la situation, c’est que Donald Trump est arrivé au pouvoir en promettant plus de liberté d’expression : l’un de ses tout premiers décrets, le jour même de son investiture, avait pour titre « Restaurer la libre expression et arrêter la censure fédérale ».

Il s’agissait principalement pour lui, à ce moment-là, d’encourager la dérégulation des plates-formes des réseaux sociaux. À présent, le trumpisme opère une transformation rhétorique qui renverse le sens des mots : l’invocation rituelle de la « liberté d’expression » sert en fait à justifier des pratiques anti-libérales (pression d’État, consolidation médiatique, punition expressive).

L’ampleur des attaques publiques contre un principe sacré aux États-Unis a soulevé un tollé, y compris chez certaines personnalités républicaines de premier plan, comme Tucker Carlson, Ted Cruz ou encore Rand Paul.

Le revirement de Disney sur la diffusion de l’émission de Jimmy Kimmel intervient après une forte levée de boucliers (protestations publiques, lettre de centaines d’artistes, annulations d’abonnements à Disney+) qui pourrait avoir changé le rapport de force. Malgré cela, Nexstar et Sinclair refuser toujours de diffuser l’émission sur leurs réseaux. Quant à Donald Trump, il menace de poursuivre ABC, et de « tester » la chaîne, en rappelant sur son réseau social le précédent règlement « de 16 millions de dollars » en sa faveur obtenu en décembre 2024.

Il est donc clair que cette bataille pour la liberté d’expression et la démocratie n’est pas finie. Une leçon semble toutefois se dessiner : seule une pression venant du bas (des consommateurs, des citoyens et des électeurs) peut contrer les dérives autoritaires de Donald Trump et de son administration.

The Conversation

Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La liberté d’expression aux États-Unis résistera-t-elle aux coups de boutoir de Donald Trump ? – https://theconversation.com/la-liberte-dexpression-aux-etats-unis-resistera-t-elle-aux-coups-de-boutoir-de-donald-trump-265775

Niger : comment les Touaregs ont trouvé le chemin du dialogue avec l’État

Source: The Conversation – in French – By Adib Bencherif, Professor, Université de Sherbrooke

Les communautés touarègues sont l’un des nombreux groupes ethniques vivant au Niger. Leur mode de vie varie. Certains Touaregs sont nomades, d’autres relèvent plus du semi-nomadisme et enfin, une grande partie des communautés s’est aussi sédentarisée dans les villes et villages. Le défi d’intégration des nomades est souvent un défi vécu par les États sahéliens. De plus, une sorte de substrat culturel d’appartenance au monde nomadique semble traverser l’ensemble des communautés touarègues. Ainsi, si des membres de la communauté touarègue, ayant conservé en partie un mode de vie nomade, éprouvent des défis d’inclusion, cela peut se répercuter sur l’ensemble des Touaregs. Contrairement au cas malien, au Niger les communautés touarègues ont une relation plus apaisée avec l’État. Cela n’a pas toujours été le cas. Cette relation est le fruit d’une évolution notable dans les relations entre ces communautés nomades et l’État. Le rôle joué par les élites touarègues participe à ces changements. Le professeur Bencherif a récemment publié un article scientifique sur cette question. Il s’est entretenu avec The Conversation Africa.


Comment les élites touarègues perçoivent-elles l’évolution de leur relation avec l’État nigérien ?

Pour les élites touarègues avec lesquelles j’ai échangé, l’histoire avec l’État nigérien est marquée par une série d’épisodes que l’on peut considérer comme des « épreuves » vécues par les populations touarègues. Pour la majorité d’entre elles, la rébellion armée des années 1990 incarne le tournant dans leur relation avec l’autorité centrale.

En effet, après l’accord de paix de 1995, la relation entre ces communautés nomades et l’État se serait pacifiée. Les élites touarègues évoquent souvent la suspicion qui s’était installée après le coup d’État manqué de 1976, ainsi que la répression sanglante de Tchintabaraden – ville du centre-ouest du pays – en 1990, comme des périodes difficiles vécues par leurs communautés. Toutefois, ces épisodes et périodes cités ne sont pas vus exclusivement à travers le prisme du conflit : ils sont appréhendés comme des moments où la communauté touarègue a dû réaffirmer son existence face au pouvoir central.

Contrairement au cas malien, où la répression de 1963 dans la région de Kidal (nord du Mali) demeure un traumatisme capable d’être ravivé, les élites nigériennes mettent en avant, dans leurs récits, une évolution plus apaisée dans leur pays. Elles racontent un chemin qui, malgré les violences, a débouché sur davantage de dialogue. Ainsi, beaucoup soulignent qu’au Niger, les rébellions armées des années 1990 et de 2007-2009 ont toujours eu pour but d’ouvrir une négociation avec l’État plutôt que de rompre définitivement avec lui.

Une nouvelle fierté s’exprime à travers la présence de Touaregs comme députés, maires ou ministres, signe concret d’intégration. Mais au Mali, malgré des réussites individuelles similaires, cette visibilité n’a pas suffi à apaiser les tensions.




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Quels sont les catalyseurs de l’apaisement au Niger ?

C’est une question sur laquelle je travaille depuis plusieurs années dans une démarche comparée avec le Mali, via le prisme des récits des élites touarègues, et en me focalisant sur des enjeux spécifiques comme l’économie morale associée aux trafics de drogue. Au Niger, les chefferies traditionnelles jouent un rôle clé. D’abord, l’État les a intégrées à l’administration et protégées par la loi. Elles servent de relais institutionnel, de médiateurs, et leur statut est protégé par des textes de loi. Ce lien avec le pouvoir central a évité la marginalisation des communautés nomades

Ensuite, les accords de paix des années 1990 ont ouvert la voie à l’intégration d’anciens chefs de groupes armés et militants dans les institutions. Beaucoup sont devenus fonctionnaires, élus, ou officiers, à l’instar des anciens ministres Rhissa Ag Boula et Issyad Ag Kato. Ainsi le passage des armes aux urnes a été rendu possible grâce aux perspectives d’avenir que l’État a su offrir à ces anciens combattants.

Enfin, l’existence d’une institution comme la Haute autorité à la consolidation de la paix a donné une continuité au processus. Son évolution nominale, au cours du temps, symbolise aussi l’idée que le Niger est entré dans un temps d’apaisement durable, au moins sur la question des communautés touarègues, et en mettant de côté tous les nouveaux défis associés à l’insécurité provoquée par les groupes djihadistes du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et de l’Etat islamique dans le grand Sahara (EIGS).




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À cela s’ajoute un facteur souvent évoqué par mes interlocuteurs : le contraste avec le Mali. En voyant leur voisin s’enliser dans une guerre interminable depuis 2012, beaucoup d’élites touarègues insistent sur la nécessité de préserver coûte que coûte les acquis du dialogue. Les différends peuvent se régler au sein des institutions, pas à l’extérieur.

Ainsi, après le coup d’État du général Abdourahamane Tchiani en 2023, les anciens cadres de la rébellion armée des années 1990 ont appelé à retrouver le chemin du dialogue entre les acteurs politiques. Ils ont invité la jeunesse à ne pas reprendre les armes et à rester dans le cadre du jeu institutionnel.

Plusieurs d’entre eux collaborent avec le régime militaire, privilégiant le pragmatisme et l’action au sein de l’appareil de l’État. Leur objectif est de préserver les intérêts des communautés touarègues et de maintenir le dialogue intercommunautaire, notamment pour lutter contre l’extrémisme violent qui sévit, entre autres, dans la région de Tillabéry.

Quel impact la crise au Mali a-t-elle eu sur la situation concrète des Touaregs au Niger ?

La crise malienne a eu un effet miroir. Les élites nigériennes n’ont cessé de comparer leur trajectoire à celle du Mali lors de mes enquêtes de terrain en 2016 et 2017 dans ces deux pays, et la conclusion était claire pour elles. La situation a été mieux gérée au Niger.

Au Mali, la méfiance entre l’État et certaines communautés touarègues, surtout de la région de Kidal, n’a cessé de s’accentuer. L’accord de paix de 2015 n’a jamais été pleinement appliqué. Les négociations et affrontements se sont poursuivis pendant la période intérimaire censée mettre en œuvre cet accord. Le conflit armé a même été réactivé, à la suite des combats ayant eu lieu autour de l’occupation des bases de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) et après le retrait acté de l’accord de paix par le régime militaire d’Assimi Goïta en 2024.

Au Niger, au contraire, les dirigeants et les élites touarègues (aux affaires ou non) valorisent leur capacité à dialoguer avec l’État, à l’exception de cas très singuliers comme l’ancien chef rebelle Rhissa Ag Boula, prompt à réactiver son capital social de chef de guerre. À noter qu’au Mali certains cadres et leaders touaregs s’efforcent de collaborer avec les autorités de Bamako. Certaines élites touarègues sont même associées aux principales instances et collaborent étroitement et sont intégrées au sein du régime de Goïta.

L’écart est toutefois devenu particulièrement visible après le coup d’État de 2023 qui a renversé le président Mohamed Bazoum au Niger. Alors que la situation aurait pu rallumer la flamme d’une rébellion, la majorité des anciens chefs de fronts touaregs y ont publiquement appelé à la retenue. Cette prise de position tranche fortement avec les logiques maliennes, où la tentation de la lutte armée demeure récurrente.

Il y a donc un réel jeu de miroir inversé qui a présentement lieu sur ladite « question touarègue », dans ces deux pays. Dans le contexte actuel, où les récits véhiculés par l’Alliance des États du Sahel (AES) visent à présenter une réalité homogène entre le Niger, le Mali et le Burkina Faso, on tend à oublier les spécificités et les trajectoires vécues par ces pays. Il importe donc de conserver une distance critique face aux réinterprétations constantes des faits passés.




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Les récits des élites reflètent-ils une réconciliation durable ou une paix sous conditions au Niger ?

Les témoignages révèlent une réconciliation durable mais ambivalente. Les élites affirment que la rébellion armée appartient au passé. Beaucoup jugent légitime seulement celle des années 1990 et condamnent celle de 2007.

Selon les élites touarègues, tant les anciens leaders des années 1990 que la génération suivante estiment que les jeunes doivent désormais investir le champ politique, se présenter aux élections et entrer dans l’administration. L’idée de reprendre le maquis est jugée contre-productive et même nuisible à l’image de la communauté. Mais, de l’autre côté, les frustrations persistent.

Plusieurs interlocuteurs rappellent que les inégalités régionales sont encore fortes, que l’accès aux ressources et aux postes reste limité, et que certains jeunes continuent de se sentir exclus, plus particulièrement dans le monde nomade où l’activité pastorale devrait être plus encouragée et protégée.

Dans ce contexte, la paix apparaît comme une paix « sous conditions » : elle repose sur la capacité de l’État central à maintenir un dialogue constant et à offrir des perspectives d’inclusion réelle aux nouvelles générations appartenant aux communautés nomades, dont les communautés touarègues.

Ainsi, la paix actuelle avec les Touaregs est-elle réelle mais fragile. Elle ne repose pas sur un oubli des conflits passés, mais sur une vigilance partagée : éviter que les erreurs du Mali voisin ne se reproduisent au Niger.

Pour l’heure, le principal défi concerne la marginalisation et la radicalisation de certaines franges parmi les populations nomades, notamment peules, au Sahel central. À cela s’ajoute le développement des groupes djihadistes dans la région, qui conduit à une forme de gouvernance djihadiste sur certains territoires des trois pays du Liptako-Gourma, région transfrontalière située à la jonction du Burkina Faso, du Mali et du Niger.

The Conversation

Adib Bencherif receives funding from SSHRC-CRSH (767 2015 1494 and 756 2019 059).

ref. Niger : comment les Touaregs ont trouvé le chemin du dialogue avec l’État – https://theconversation.com/niger-comment-les-touaregs-ont-trouve-le-chemin-du-dialogue-avec-letat-265640

Les richesses de la Gaza antique exposées à l’Institut du monde arabe

Source: The Conversation – in French – By Christian-Georges Schwentzel, Professeur d’histoire ancienne, Université de Lorraine

Détail d’une mosaïque byzantine, site de Jabaliya. J.-B. Humbert/IMA

La cité de Gaza, fondée il y a environ 3 500 ans, fut, dans l’Antiquité, l’un des principaux carrefours commerciaux entre Orient et Occident. C’est cette position stratégique exceptionnelle et l’extraordinaire richesse qui en découlait que révèle l’exposition « Trésors sauvés de Gaza : 5 000 ans d’histoire », présentée à l’Institut du monde arabe, à Paris, jusqu’au 2 novembre 2025.


L’exposition « Trésors sauvés de Gaza : 5 000 ans d’histoire » met en lumière les divers et nombreux sites historiques de Gaza qui ont récemment été détruits par des bombardements.

On y découvre un choix de 130 objets, datant du VIIIᵉ siècle avant notre ère au XIIIᵉ siècle de notre ère, qui témoignent de la foisonnante imbrication des cultures dans l’antique cité de Palestine, forte de ses échanges avec l’Égypte, l’Arabie, la Grèce et Rome.

Mais cette prospérité suscita la convoitise des États voisins et d’envahisseurs étrangers. Gaza s’est ainsi trouvée, dans l’Antiquité, au cœur de guerres d’une violence inouïe dont témoignent les auteurs anciens.

Le débouché maritime de la route des aromates

À Gaza arrivaient les aromates, encens et myrrhe, transportés à dos de chameaux, dans des amphores, depuis le sud de la péninsule Arabique. L’encens est une résine blanche extraite d’un arbre, dit boswellia sacra, qu’on trouve en Arabie du sud. On pratiquait une incision dans le tronc de l’arbre dont s’écoulait la sève qu’on laissait ensuite durcir lentement.

La myrrhe provenait également du sud de l’Arabie. C’est une résine orange tirée d’un arbuste, nommé commiphora myrrha.

Le siège de Gaza par Alexandre le Grand, peinture de Tom Lovell (1909-1997).

Les Nabatéens, peuple arabe antique, qui contrôlaient le sud de la Jordanie actuelle, le nord-ouest de l’Arabie et le Sinaï, convoyaient ces produits vers Gaza, en partenariat avec d’autres peuples arabes, notamment les Minéens, dont le royaume se trouvait dans l’actuel Yémen. Au IIIᵉ siècle avant notre ère, les papyrus des archives de Zénon de Caunos, un fonctionnaire grec, évoquent l’« encens minéen » vendu à Gaza.

Il y avait également des épices qui arrivaient à Gaza depuis le sud de l’Inde après avoir transité par la mer Rouge. Zénon mentionne le cinnamome et la casse qui sont deux types de cannelle. Le nard, dit parfois « gangétique », c’est-à-dire originaire de la vallée du Gange, provenait lui aussi du sous-continent indien.

Le nard entrait dans la composition d’huiles parfumées de grande valeur, comme en témoigne un passage de l’évangile selon Jean. Alors que Jésus est en train de dîner, à Béthanie, dans la maison de Lazare, intervient Marie, plus connue sous le nom de Marie-Madeleine.

« Marie prit alors une livre d’un parfum de nard pur de grand prix ; elle oignit les pieds de Jésus, les essuya avec ses cheveux et la maison fut remplie de ce parfum. » (Jean, 12, 3)

Flacon en forme de dromadaire accroupi, chargé de quatre amphores, découvert à Gaza, VIᵉ siècle de notre ère.
Wikipédia, Fourni par l’auteur

Parfums d’Orient

Depuis Gaza, les aromates étaient ensuite acheminés par bateau vers les marchés du monde grec et de Rome. L’Occident ne pouvait alors se passer de l’encens et de la myrrhe utilisés dans un cadre religieux. On en faisait deux types d’usage sacré : sous la forme d’onctions ou de fumigations. On produisait des huiles dans lesquelles on faisait macérer les aromates ; on enduisait ensuite de la substance obtenue les statues ou objets de culte. On faisait aussi brûler les aromates dans les sanctuaires pour rendre hommage aux dieux.

Résine d’encens.
Wikimédia, Fourni par l’auteur

Ces pratiques étaient devenues aussi courantes que banales à partir du IVᵉ siècle avant notre ère. Il était impensable de rendre un culte sans y associer des parfums venus d’Orient. Les fragrances qu’exhalaient les aromates étaient perçues comme le symbole olfactif du sacré. Outre cet usage cultuel, les aromates pouvaient aussi entrer dans la composition de cosmétiques et de produits pharmaceutiques.

La convoitise d’Alexandre le Grand

Mais la richesse de Gaza suscita bien des convoitises. Dans la seconde moitié du IVᵉ siècle avant notre ère, le Proche-Orient connaît un bouleversement majeur en raison des conquêtes d’Alexandre le Grand, monté sur le trône de Macédoine, royaume du nord de la Grèce, en 336 avant notre ère. Deux ans plus tard, Alexandre se lance à la conquête de l’Orient.

Après une série de succès fulgurant, en 332 avant notre ère, le Macédonien arrive sous les murailles de Gaza qu’il encercle. Bétis, l’officier qui commande la ville, mène une résistance acharnée, mais il ne dispose que de « peu de soldats », écrit l’historien romain Quinte-Curce
(Histoire d’Alexandre le Grand, IV, 6, 26).

Alexandre fait alors creuser des tunnels sous le rempart. « Le sol, naturellement mou et léger, se prêtait sans peine à des travaux souterrains, car la mer voisine y jette une grande quantité de sable, et il n’y avait ni pierres ni cailloux qui empêchent de creuser les galeries », précise Quinte-Curce. Les nombreux tunnels aménagés sous la ville, jusqu’à nos jours, témoignent encore de cette caractéristique du sol de Gaza et sa région.

Après un siège de deux mois, une partie de la muraille s’effondre dans la mine creusée par l’ennemi. Alexandre s’engouffre dans la brèche et s’empare de la ville.

« Bétis, après avoir combattu en héros et reçu un grand nombre de blessures, avait été abandonné par les siens : il n’en continuait pas moins à se défendre avec courage, ayant ses armes teintes tout à la fois de son sang et de celui de ses ennemis. »

Affaibli, le commandant de Gaza est finalement capturé et amené à Alexandre. Avec une extrême cruauté, le vainqueur lui fait percer les talons. Puis il y fait passer une corde qu’il relie à son char, avant d’achever Bétis en traînant son corps autour de la ville, jusqu’à ce qu’il l’ait réduit en lambeaux. Quant aux habitants de Gaza qui ont survécu au siège, ils sont vendus comme esclaves.

Lors du pillage qui s’ensuit, Alexandre s’empare d’une grande quantité de myrrhe et d’encens. L’auteur antique Plutarque raconte que le vainqueur, très fier de son butin, en envoya une partie à sa mère, la reine Olympias, restée en Macédoine, et à Léonidas qui avait été son instructeur militaire dans sa jeunesse (Plutarque, Vie d’Alexandre, 35).

Monnaie (tétradrachme) d’argent de Ptolémée III, frappée à Gaza, 225 avant notre ère.
Fourni par l’auteur

La renaissance de Gaza

Après la mort d’Alexandre, la ville est reconstruite et placée sous la domination des Ptolémées, successeurs d’Alexandre en Égypte et au Proche-Orient. Les souverains ptolémaïques collaborent alors avec l’élite des marchands de Gaza et les transporteurs nabatéens. Cette politique est largement bénéfique : elle enrichit à la fois les Gazéens, les Nabatéens et les Ptolémées qui prélèvent des taxes sur les produits acheminés dans la ville.

Au cours du IIᵉ siècle avant notre ère, Gaza devient la capitale d’un petit État indépendant, allié du royaume nabatéen. Suivant le modèle des cités grecques, les Gazéens élisent à leur tête un commandant militaire qui porte le titre de « stratège ».

Nouveau siège, nouvelle destruction

C’est alors que le roi juif Alexandre Jannée, qui appartient à la dynastie des Hasmonéens régnant sur la Judée voisine, décide d’annexer Gaza. En 97 avant notre ère, il attaque la ville qu’il assiège. Un certain Apollodotos exerce la fonction de « stratège des Gazéens », écrit Flavius Josèphe (Antiquités Juives, XIII, 359). Face à la menace, il appelle à l’aide Arétas II, le puissant souverain nabatéen, qui règne depuis Pétra, au sud de la Jordanie actuelle, sur une large confédération de peuples arabes. C’est pour cette raison qu’il porte le titre de « roi des Arabes », et non pas des seuls Nabatéens, selon Flavius Josèphe.

Dans l’espoir d’une arrivée prochaine d’Arétas II, les habitants de Gaza repoussent avec acharnement les assauts de l’armée d’Alexandre Jannée.

« Ils résistèrent, écrit Flavius Josèphe, sans se laisser abattre par les privations ni par le nombre de leurs morts, prêts à tout supporter plutôt que de subir la domination ennemie. » (« Antiquités juives », XIII, 360)

« Les soldats massacrèrent les gens de Gaza »

Mais Arétas II arrive trop tard. Il doit rebrousser chemin, après avoir appris la prise de la ville par Alexandre Jannée. Apollodotos a été trahi et assassiné par son propre frère qui a pactisé avec l’ennemi. Grâce à cette trahison, Alexandre Jannée, vainqueur, peut pénétrer dans la ville où il provoque un immense carnage.

« Les soldats, se répandant de tous côtés, massacrèrent les gens de Gaza. Les habitants, qui n’étaient point lâches, se défendirent contre les Juifs avec ce qui leur tombait sous la main et en tuèrent autant qu’ils avaient perdu de combattants. Quelques-uns, à bout de ressources, incendièrent leurs maisons pour que l’ennemi ne puisse faire sur eux aucun butin. D’autres mirent à mort, de leur propre main, leurs enfants et leurs femmes, réduits à cette extrémité pour les soustraire à l’esclavage. » (Flavius Josèphe, « Antiquités juives », XIII, 362-363)

Monnaie de bronze de Cléopâtre VII frappée à Gaza, 51 avant notre ère.
Fourni par l’auteur

Trente ans plus tard, la ville renaîtra à nouveau de ses cendres, lorsque les Romains, vainqueurs de la Judée hasmonéenne, rendent Gaza à ses anciens habitants. Puis la ville est placée, pendant quelques années, sous la protection de la reine Cléopâtre, alliée des Romains, qui y frappe des monnaies. La cité retrouve alors son rôle commercial de premier plan et redevient pour plusieurs siècles l’un des grands creusets culturels du Proche-Orient.


Christian-Georges Schwentzel vient de publier les Nabatéens. IVᵉ siècle avant J.-C.-IIᵉ siècle. De Pétra à Al-Ula, les bâtisseurs du désert, aux éditions Tallandier.

The Conversation

Christian-Georges Schwentzel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les richesses de la Gaza antique exposées à l’Institut du monde arabe – https://theconversation.com/les-richesses-de-la-gaza-antique-exposees-a-linstitut-du-monde-arabe-265405

À l’Institut du monde arabe, redécouvrir les richesses de la Gaza antique

Source: The Conversation – France (in French) – By Christian-Georges Schwentzel, Professeur d’histoire ancienne, Université de Lorraine

Détail d’une mosaïque byzantine, site de Jabaliya. J.-B. Humbert/IMA

La cité de Gaza, fondée il y a environ 3 500 ans, fut, dans l’Antiquité, l’un des principaux carrefours commerciaux entre Orient et Occident. C’est cette position stratégique exceptionnelle et l’extraordinaire richesse qui en découlait que révèle l’exposition « Trésors sauvés de Gaza : 5 000 ans d’histoire », présentée à l’Institut du monde arabe, à Paris, jusqu’au 2 novembre 2025.


L’exposition « Trésors sauvés de Gaza : 5 000 ans d’histoire » met en lumière les divers et nombreux sites historiques de Gaza qui ont récemment été détruits par des bombardements.

On y découvre un choix de 130 objets, datant du VIIIᵉ siècle avant notre ère au XIIIᵉ siècle de notre ère, qui témoignent de la foisonnante imbrication des cultures dans l’antique cité de Palestine, forte de ses échanges avec l’Égypte, l’Arabie, la Grèce et Rome.

Mais cette prospérité suscita la convoitise des États voisins et d’envahisseurs étrangers. Gaza s’est ainsi trouvée, dans l’Antiquité, au cœur de guerres d’une violence inouïe dont témoignent les auteurs anciens.

Le débouché maritime de la route des aromates

À Gaza arrivaient les aromates, encens et myrrhe, transportés à dos de chameaux, dans des amphores, depuis le sud de la péninsule Arabique. L’encens est une résine blanche extraite d’un arbre, dit boswellia sacra, qu’on trouve en Arabie du sud. On pratiquait une incision dans le tronc de l’arbre dont s’écoulait la sève qu’on laissait ensuite durcir lentement.

La myrrhe provenait également du sud de l’Arabie. C’est une résine orange tirée d’un arbuste, nommé commiphora myrrha.

Le siège de Gaza par Alexandre le Grand, peinture de Tom Lovell (1909-1997).

Les Nabatéens, peuple arabe antique, qui contrôlaient le sud de la Jordanie actuelle, le nord-ouest de l’Arabie et le Sinaï, convoyaient ces produits vers Gaza, en partenariat avec d’autres peuples arabes, notamment les Minéens, dont le royaume se trouvait dans l’actuel Yémen. Au IIIᵉ siècle avant notre ère, les papyrus des archives de Zénon de Caunos, un fonctionnaire grec, évoquent l’« encens minéen » vendu à Gaza.

Il y avait également des épices qui arrivaient à Gaza depuis le sud de l’Inde après avoir transité par la mer Rouge. Zénon mentionne le cinnamome et la casse qui sont deux types de cannelle. Le nard, dit parfois « gangétique », c’est-à-dire originaire de la vallée du Gange, provenait lui aussi du sous-continent indien.

Le nard entrait dans la composition d’huiles parfumées de grande valeur, comme en témoigne un passage de l’évangile selon Jean. Alors que Jésus est en train de dîner, à Béthanie, dans la maison de Lazare, intervient Marie, plus connue sous le nom de Marie-Madeleine.

« Marie prit alors une livre d’un parfum de nard pur de grand prix ; elle oignit les pieds de Jésus, les essuya avec ses cheveux et la maison fut remplie de ce parfum. » (Jean, 12, 3)

Flacon en forme de dromadaire accroupi, chargé de quatre amphores, découvert à Gaza, VIᵉ siècle de notre ère.
Wikipédia, Fourni par l’auteur

Parfums d’Orient

Depuis Gaza, les aromates étaient ensuite acheminés par bateau vers les marchés du monde grec et de Rome. L’Occident ne pouvait alors se passer de l’encens et de la myrrhe utilisés dans un cadre religieux. On en faisait deux types d’usage sacré : sous la forme d’onctions ou de fumigations. On produisait des huiles dans lesquelles on faisait macérer les aromates ; on enduisait ensuite de la substance obtenue les statues ou objets de culte. On faisait aussi brûler les aromates dans les sanctuaires pour rendre hommage aux dieux.

Résine d’encens.
Wikimédia, Fourni par l’auteur

Ces pratiques étaient devenues aussi courantes que banales à partir du IVᵉ siècle avant notre ère. Il était impensable de rendre un culte sans y associer des parfums venus d’Orient. Les fragrances qu’exhalaient les aromates étaient perçues comme le symbole olfactif du sacré. Outre cet usage cultuel, les aromates pouvaient aussi entrer dans la composition de cosmétiques et de produits pharmaceutiques.

La convoitise d’Alexandre le Grand

Mais la richesse de Gaza suscita bien des convoitises. Dans la seconde moitié du IVᵉ siècle avant notre ère, le Proche-Orient connaît un bouleversement majeur en raison des conquêtes d’Alexandre le Grand, monté sur le trône de Macédoine, royaume du nord de la Grèce, en 336 avant notre ère. Deux ans plus tard, Alexandre se lance à la conquête de l’Orient.

Après une série de succès fulgurant, en 332 avant notre ère, le Macédonien arrive sous les murailles de Gaza qu’il encercle. Bétis, l’officier qui commande la ville, mène une résistance acharnée, mais il ne dispose que de « peu de soldats », écrit l’historien romain Quinte-Curce
(Histoire d’Alexandre le Grand, IV, 6, 26).

Alexandre fait alors creuser des tunnels sous le rempart. « Le sol, naturellement mou et léger, se prêtait sans peine à des travaux souterrains, car la mer voisine y jette une grande quantité de sable, et il n’y avait ni pierres ni cailloux qui empêchent de creuser les galeries », précise Quinte-Curce. Les nombreux tunnels aménagés sous la ville, jusqu’à nos jours, témoignent encore de cette caractéristique du sol de Gaza et sa région.

Après un siège de deux mois, une partie de la muraille s’effondre dans la mine creusée par l’ennemi. Alexandre s’engouffre dans la brèche et s’empare de la ville.

« Bétis, après avoir combattu en héros et reçu un grand nombre de blessures, avait été abandonné par les siens : il n’en continuait pas moins à se défendre avec courage, ayant ses armes teintes tout à la fois de son sang et de celui de ses ennemis. »

Affaibli, le commandant de Gaza est finalement capturé et amené à Alexandre. Avec une extrême cruauté, le vainqueur lui fait percer les talons. Puis il y fait passer une corde qu’il relie à son char, avant d’achever Bétis en traînant son corps autour de la ville, jusqu’à ce qu’il l’ait réduit en lambeaux. Quant aux habitants de Gaza qui ont survécu au siège, ils sont vendus comme esclaves.

Lors du pillage qui s’ensuit, Alexandre s’empare d’une grande quantité de myrrhe et d’encens. L’auteur antique Plutarque raconte que le vainqueur, très fier de son butin, en envoya une partie à sa mère, la reine Olympias, restée en Macédoine, et à Léonidas qui avait été son instructeur militaire dans sa jeunesse (Plutarque, Vie d’Alexandre, 35).

Monnaie (tétradrachme) d’argent de Ptolémée III, frappée à Gaza, 225 avant notre ère.
Fourni par l’auteur

La renaissance de Gaza

Après la mort d’Alexandre, la ville est reconstruite et placée sous la domination des Ptolémées, successeurs d’Alexandre en Égypte et au Proche-Orient. Les souverains ptolémaïques collaborent alors avec l’élite des marchands de Gaza et les transporteurs nabatéens. Cette politique est largement bénéfique : elle enrichit à la fois les Gazéens, les Nabatéens et les Ptolémées qui prélèvent des taxes sur les produits acheminés dans la ville.

Au cours du IIᵉ siècle avant notre ère, Gaza devient la capitale d’un petit État indépendant, allié du royaume nabatéen. Suivant le modèle des cités grecques, les Gazéens élisent à leur tête un commandant militaire qui porte le titre de « stratège ».

Nouveau siège, nouvelle destruction

C’est alors que le roi juif Alexandre Jannée, qui appartient à la dynastie des Hasmonéens régnant sur la Judée voisine, décide d’annexer Gaza. En 97 avant notre ère, il attaque la ville qu’il assiège. Un certain Apollodotos exerce la fonction de « stratège des Gazéens », écrit Flavius Josèphe (Antiquités Juives, XIII, 359). Face à la menace, il appelle à l’aide Arétas II, le puissant souverain nabatéen, qui règne depuis Pétra, au sud de la Jordanie actuelle, sur une large confédération de peuples arabes. C’est pour cette raison qu’il porte le titre de « roi des Arabes », et non pas des seuls Nabatéens, selon Flavius Josèphe.

Dans l’espoir d’une arrivée prochaine d’Arétas II, les habitants de Gaza repoussent avec acharnement les assauts de l’armée d’Alexandre Jannée.

« Ils résistèrent, écrit Flavius Josèphe, sans se laisser abattre par les privations ni par le nombre de leurs morts, prêts à tout supporter plutôt que de subir la domination ennemie. » (« Antiquités juives », XIII, 360)

« Les soldats massacrèrent les gens de Gaza »

Mais Arétas II arrive trop tard. Il doit rebrousser chemin, après avoir appris la prise de la ville par Alexandre Jannée. Apollodotos a été trahi et assassiné par son propre frère qui a pactisé avec l’ennemi. Grâce à cette trahison, Alexandre Jannée, vainqueur, peut pénétrer dans la ville où il provoque un immense carnage.

« Les soldats, se répandant de tous côtés, massacrèrent les gens de Gaza. Les habitants, qui n’étaient point lâches, se défendirent contre les Juifs avec ce qui leur tombait sous la main et en tuèrent autant qu’ils avaient perdu de combattants. Quelques-uns, à bout de ressources, incendièrent leurs maisons pour que l’ennemi ne puisse faire sur eux aucun butin. D’autres mirent à mort, de leur propre main, leurs enfants et leurs femmes, réduits à cette extrémité pour les soustraire à l’esclavage. » (Flavius Josèphe, « Antiquités juives », XIII, 362-363)

Monnaie de bronze de Cléopâtre VII frappée à Gaza, 51 avant notre ère.
Fourni par l’auteur

Trente ans plus tard, la ville renaîtra à nouveau de ses cendres, lorsque les Romains, vainqueurs de la Judée hasmonéenne, rendent Gaza à ses anciens habitants. Puis la ville est placée, pendant quelques années, sous la protection de la reine Cléopâtre, alliée des Romains, qui y frappe des monnaies. La cité retrouve alors son rôle commercial de premier plan et redevient pour plusieurs siècles l’un des grands creusets culturels du Proche-Orient.


Christian-Georges Schwentzel vient de publier les Nabatéens. IVᵉ siècle avant J.-C.-IIᵉ siècle. De Pétra à Al-Ula, les bâtisseurs du désert, aux éditions Tallandier.

The Conversation

Christian-Georges Schwentzel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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L’arabe en France, une langue en quête de légitimité

Source: The Conversation – France (in French) – By Ali Mostfa, Maître de conférences, HDR, en études sur le fait religieux en islam, UCLy (Lyon Catholic University)

La langue arabe n’est pas proposée comme langue vivante principale (LV1 ou LV2), mais seulement comme LV3 optionnelle. Tanim Mahbub/Pixabay, CC BY

Deuxième langue la plus parlée en France, et l’une des plus répandues au monde, l’arabe reste pourtant peu enseigné dans le système scolaire, marginal dans les institutions culturelles et largement perçu comme une langue de l’« Autre ». Cette dissociation interroge : la langue arabe est présente mais non reconnue, transmise mais rarement légitimée, entendue mais peu écoutée. Quelle place la société française lui accorde-t-elle – ou refuse-t-elle encore de lui accorder ?


Parmi les langues parlées en France, l’arabe occupe une place singulière. Largement pratiquée dans ses formes dialectales par des millions de citoyens issus de l’immigration maghrébine, la langue arabe structure de nombreuses identités culturelles, même lorsque sa maîtrise dans sa forme classique reste partielle. Présent dans l’histoire migratoire, familiale, musicale, esthétique et affective de la France contemporaine, l’arabe peine pourtant à se faire une place dans l’espace public.

Cette difficulté tient en grande partie à un amalgame persistant entre la langue arabe et des représentations négatives de l’islam. Pour beaucoup de familles, transmettre l’arabe est devenu source d’ambivalence, voire de renoncement, par crainte de nourrir des soupçons de communautarisme ou de rejet de la République française. Le documentaire Mauvaise langue (France Télévisions, 2024) montre combien l’arabe est « perçu comme le cheval de Troie du grand remplacement, de cette invasion fantasmée, de cet islamisme qui fait peur ». Cette honte linguistique intériorisée freine la transmission au sein des familles. Comme l’explique le journaliste Nabil Wakim dans l’Arabe pour tous. Pourquoi ma langue est taboue en France (2020), l’usage de la langue reste souvent cantonné à l’oralité domestique, aux fêtes ou aux souvenirs de vacances, rarement envisagé comme une langue de savoir ou de citoyenneté.

En 2016, la polémique autour de l’offre de langues vivantes dès l’école primaire en a fourni une illustration éclatante. La ministre de l’éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem avait alors défendu une meilleure reconnaissance de l’arabe parmi les langues proposées dès le cours préparatoire, dans une logique de plurilinguisme républicain. Une partie de la droite et de l’extrême droite l’avait alors accusée de vouloir céder au communautarisme, qualifiant les cours projetés de « véritables catéchismes islamiques ».

La langue arabe à l’école publique : une menace pour la République française ?

Le passage du dispositif Elco (l’enseignement des langues et cultures d’origine) aux Eile (enseignements internationaux de langues étrangères) en 2020 devait répondre aux critiques de longue date sur l’opacité et la marginalité de ces cours. Or, cette réforme s’est opérée dans un contexte politique tendu, marqué par le discours du président Emmanuel Macron aux Mureaux (Yvelines), le 2 octobre 2020, annonçant sa stratégie contre le « séparatisme islamiste ». Dans ce discours, le président déclarait :

« Parce que l’école doit d’abord inculquer les valeurs de la République [française], non celles d’une religion, nous allons mettre fin aux Elco, les enseignements des langues et cultures d’origine. »

Par cette phrase, le président de la République associe implicitement l’enseignement des langues d’origine, et en particulier de l’arabe, à la transmission de la religion, ce qui entraîne une confusion entre apprentissage linguistique et prosélytisme. Cette formulation a renforcé dans l’opinion publique l’idée que l’arabe serait par nature incompatible avec l’espace laïc scolaire, et que l’apprentissage de cette langue relèverait d’une logique communautaire.

Le remplacement de l’Elco par les Eile visait donc, dans cette perspective, à réinscrire ces enseignements dans un cadre républicain contrôlé. Mais ce geste de normalisation a aussi renforcé la stigmatisation de l’arabe comme langue à surveiller, et non comme langue à promouvoir.

Dans l’école, l’enseignement de l’arabe reste largement marginalisé. Comme le souligne le rapport « Repères et références statistiques 2024 » du ministère de l’éducation nationale, l’arabe n’apparaît pas parmi les langues vivantes principales (LV1 et LV2), mais seulement comme LV3 optionnelle, suivie par moins de 6 % des élèves concernés. Pourtant, dans le cadre du dispositif Eile, l’arabe est la seule langue à avoir été pérennisée dans certaines académies, avec une demande croissante… mais une offre limitée à une heure et demie hebdomadaire. Bien qu’un nombre important d’élèves descendants de familles arabophones soient présents dans les établissements scolaires, leur langue demeure quasiment invisibilisée comme langue de savoir et reléguée à la sphère privée, absente de l’espace public.

Selon le ministère de l’éducation nationale, seuls 18 790 élèves étudient l’arabe, soit à peine 3 % des collégiens et lycéens. En 2025, seuls 7 postes sont ouverts au CAPES d’arabe et 5 à l’agrégation, contre 784 et 246 en anglais, 287 et 98 en espagnol, et seulement 9 au CAPES et 4 à l’agrégation de chinois. À l’université, seuls quelques établissements publics proposent l’arabe. Le rapport de recherche de Marcelo Tano « Les effectifs étudiants du secteur Lansad universitaire en France », Lansad (2022), indique que 0,29 % des étudiants non spécialistes sont inscrits en arabe, soit 6 926 sur 2,5 millions.

Ce déficit de reconnaissance entretient une forme d’invisibilité durable. La langue arabe est présente dans les foyers, les pratiques culturelles et cultuelles, mais elle est rarement reconnue comme une langue de création intellectuelle, de littérature ou d’émancipation critique. La circulaire Sarkozy de 2006, relative à la régularisation des parents sans papiers, stipulait que la pratique d’une langue étrangère pouvait être interprétée comme un signe d’attachement au pays d’origine, un facteur défavorable à l’obtention d’un visa.

Au-delà du soupçon, une politique de reconnaissance à construire

De nombreux sociolinguistes et spécialistes de la didactique des langues s’accordent à dire qu’ignorer certaines langues minorées – et en particulier ici, l’arabe – revient à entretenir une hiérarchie artificielle entre langues dites « de culture » et langues dites « communautaires » ou « religieuses ». Cette hiérarchie n’est pas neutre, elle participe d’un processus d’invisibilisation systémique.

Cette marginalisation linguistique ne peut être dissociée des rapports de pouvoir qui traversent la société française. Lorsque la langue arabe est exclue des parcours scolaires ordinaires, c’est la légitimité même de ceux qui la parlent qui est implicitement fragilisée. Dans la lignée des travaux de Pierre Bourdieu, des chercheurs en didactique et en sociologie de l’éducation soulignent que l’opposition publique à l’enseignement de l’arabe s’est souvent accompagnée d’une tendance à considérer cette langue et cette culture d’origine comme un obstacle scolaire, voire comme une « langue de l’échec ». Ce refus de reconnaissance symbolique affecte directement la construction de soi et le sentiment d’appartenance des citoyens concernés.

Car une langue ne se réduit pas à un instrument utilitaire : elle est vecteur de mémoire, de savoir, de transmission et d’émancipation. La restreindre à la sphère privée ou religieuse revient à appauvrir l’espace commun. C’est précisément ce que dénonçait le linguiste Dell Hymes en appelant à rendre audible ce plus que portent les langues minorées, dans leurs formes, dans leurs usages et dans leurs imaginaires. Ce plus, c’est aussi ce que l’arabe apporte à la société française : un héritage pluriel, une sensibilité linguistique unique, une richesse d’expression encore trop peu valorisée.

De la langue d’origine à la langue de la République française

L’institution scolaire joue un rôle décisif dans la définition de la place des enfants issus de minorités dans la société. Enfants de l’immigration, de l’adoption internationale, enfants voyageurs, plurilingues ou entre plusieurs mondes, tous traversent des expériences familiales, sociales et linguistiques complexes. L’école est pour eux – et avec eux – le lieu où peut s’initier une inscription citoyenne, une appartenance reconnue, un avenir partagé. Mais lorsque les inégalités des conditions linguistiques persistent, elles se traduisent non seulement par des écarts durables dans l’accès au diplôme et à l’insertion professionnelle, mais aussi par une hiérarchie implicite entre langues dites « légitimes » et langues dites « suspectes ». Ce tri symbolique fragilise la reconnaissance des élèves comme membres à part entière de la communauté nationale.

Pour que les Eile remplissent leur promesse, encore faut-il former davantage d’enseignants, proposer des horaires hebdomadaires significatifs, et garantir une valorisation égale à celle des autres langues vivantes dans les parcours scolaires. Parallèlement, une politique culturelle ambitieuse devrait permettre à la langue arabe de circuler hors de l’école : dans les bibliothèques, dans les centres culturels, dans les festivals – à l’image, encore timide, de ce qui s’est amorcé au festival d’Avignon en 2025 – afin de lui redonner toute sa visibilité, sa beauté, sa puissance esthétique.

C’est dans ces lieux de rencontre entre les enfants, les langues et les récits que peut se jouer, ou « se rater », pour reprendre les termes de plusieurs pédagogues, l’expérience fondatrice d’une école réellement hospitalière à la pluralité.

The Conversation

Ali Mostfa ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’arabe en France, une langue en quête de légitimité – https://theconversation.com/larabe-en-france-une-langue-en-quete-de-legitimite-263658

Comprendre les biais de perception de l’Iran par les États-Unis depuis 1979

Source: The Conversation – France in French (3) – By Clément Therme, Chargé de cours, Sciences Po

Voilà plus de 45 ans que les États-Unis et l’Iran sont engagés dans un conflit acharné. En 1979, le régime du Shah, allié de Washington depuis la Seconde Guerre mondiale, est renversé par la Révolution islamique qui aboutit à l’instauration d’un régime théocratique dirigé par un Guide suprême – l’ayatollah Rouhollah Khomeyni jusqu’à son décès en 1989, l’ayatollah Ali Khamenei depuis lors. Peu après la chute du Shah, l’interminable prise d’otages à l’ambassade des États-Unis à Téhéran (novembre 1979-janvier 1981) est le premier épisode spectaculaire d’un bras de fer qui a culminé, cet été, quand l’administration Trump a directement bombardé les installations nucléaires iraniennes.

Dans Téhéran-Washington 1979-2025. Le Grand Satan à l’épreuve de la Révolution islamique, qui vient de paraître aux éditions Hémisphères, Maisonneuve et Larose, Clément Therme, chercheur spécialiste du monde iranien, enseignant à Sciences Po, propose une analyse approfondie de l’évolution des relations diplomatiques entre les deux États. Extraits.


Depuis 1979, la politique iranienne de Washington s’est heurtée à la complexité du régime de la République islamique, à son autoritarisme fragmenté et à sa stratégie de fuite en avant permanente sur la scène internationale. Les solutions proposées pour résoudre le casse-tête iranien par les démocrates et les républicains sont, jusqu’à la présidence Obama, le fruit d’un consensus trans-partisan. Cette stratégie iranienne de Washington a souffert de deux biais significatifs.

Le premier, reconnu par William Burns ([secrétaire d’État adjoint des États-Unis de 2011 à 2014]), est d’avoir cherché à jouer une faction contre l’autre. Cette idée occidentale se fonde sur l’hypothèse selon laquelle une politique de dialogue va automatiquement provoquer un renforcement du camp « modéré » au sein de l’establishment khomeyniste à Téhéran.

Cet objectif de « modérer » le comportement du régime iranien est poursuivi au moyen de l’outil des sanctions. L’approche de la « carotte et du bâton » vise alors à faire évoluer son adversaire par des incitations (la levée des sanctions). Cette première hypothèse d’une réactivité du régime, par un calcul économique coûts/bénéfices, ne se construit pas à partir d’une étude approfondie du logiciel idéologique des élites révolutionnaires au pouvoir depuis 1979. En effet, le calcul des responsables de la République islamique est le suivant : tirer avantage des liens économiques avec l’Occident pour renforcer les relations avec les rivaux des États-Unis : la Chine et la Russie. La tentative de manipulation occidentale est donc, à son tour, instrumentalisée par le régime iranien pour réaliser son agenda idéologique sur la scène internationale.

Cette hypothèse du « changement de comportement » (behaviour change), provoqué depuis Washington, DC, se fonde sur une évaluation trop optimiste, de notre point de vue, de la possibilité d’une réforme du système politique iranien, ou, du moins, de la perspective d’un renforcement des « modérés » au sein de la République islamique. S’il n’est pas faux de constater un renforcement des groupes politiques favorables au rapprochement économique avec les Européens au cours des périodes d’« ouverture », il n’en reste pas moins que les partisans khomeynistes du dialogue restent sous l’autorité de l’État profond.

Autrement dit, la quête occidentale d’un ayatollah Gorbatchev est vaine. C’est le point faible de la réflexion iranienne des partisans du dialogue en Occident. En effet, le risque de voir émerger un dirigeant politique suivant le modèle de Mikhail Gorbatchev a été identifié par l’État profond iranien qui s’est efforcé, depuis les années 1990, de cantonner ces idées de réforme à l’État superficiel iranien. L’analogie historique a même été utilisée par les opposants conservateurs à Mohammad Khatami dès son élection [au poste de président] en 1997.

Le second biais des partisans du dialogue à Washington, DC, est d’avoir sous-estimé la contestation populaire au régime théocratique en se focalisant sur le Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA). Cette obsession pour le programme nucléaire apparaît d’ailleurs de plus en plus détachée des réalités iraniennes, depuis l’automne 2022, alors que l’on assiste à un mouvement généralisé de contestation de l’ordre islamiste en Iran. Cette « religion du JCPOA » au sein des élites démocrates à Washington se construit autour de l’idée de la nécessité absolue de donner la priorité aux questions stratégiques par rapport à une approche régionale.

Leur perception du programme nucléaire iranien est celle d’un désir d’acquisition par Téhéran de systèmes d’armes nucléaires qu’il faut contrôler par la voie diplomatique. Cette approche réductrice des enjeux iraniens doit se comprendre par le profil de spécialistes du nucléaire des responsables américains et de leur absence d’expertise linguistique sur les questions iraniennes.

L’exemple de Robert Malley est édifiant : il n’a aucune compétence universitaire sur les affaires iraniennes et, il a été perçu, pendant l’exercice de ses fonctions entre 2021 et 2023, par une partie des opposants iraniens en exil, comme confondant son rôle en tant que conseiller en charge de l’Iran avec un travail sur le seul dossier du JCPOA. La fin de ses fonctions a suscité une controverse au sein du Congrès et a fait l’objet de nombreuses analyses critiques dans les médias persanophones basés à l’étranger. Son objectif de poursuivre un accord sur le nucléaire iranien à tout prix semble lui avoir coûté sa carrière politique.

Alors, comment expliquer ces angles morts de l’analyse démocrate sur l’Iran ? En premier lieu, il convient de mentionner le manque de connaissance de l’Iran contemporain, en dépit des efforts commencés, en 2006, avec le programme des Iran watchers. De plus, il existe une dimension réactive déterminante par rapport aux stratégies précédentes de changement de régime qui sont assimilées à un acte de guerre sans plus de considération.

Par ailleurs, en 2008-2009, l’Administration américaine fait le constat de l’incapacité des régimes de sanctions économiques à changer la politique nucléaire de Téhéran et elle sort de l’illusion du recours à l’option militaire. En effet, sous l’Administration Bush junior, il y avait cette conviction que seul un changement de régime pourrait garantir la non-prolifération nucléaire au Moyen-Orient. Il s’agissait alors d’accélérer la démocratisation de l’Iran pour limiter les effets négatifs de sa nucléarisation. Si l’objectif apparaît souhaitable, la peur des démocrates de l’ouverture d’un nouveau front militaire au Moyen-Orient l’emporte alors sur la défense des idéaux démocratiques. C’est l’occasion manquée de l’administration Obama avec le Mouvement Vert en 2009.

Ce refus de penser le changement de régime à Washington, DC, est avant tout déterminé par des considérations de politique intérieure américaine. Même si les débats sur le dossier iranien sont largement passés au second plan durant la campagne électorale de 2020, le candidat démocrate privilégie la question de la paix (crainte de l’opinion publique américaine d’une nouvelle guerre) à celle de la défense des valeurs démocratiques dans sa présentation de la politique iranienne.

Ce nouvel équilibre date des années 2000. En effet, à partir des guerres d’Afghanistan (2001) et d’Irak (2003), en dépit de l’impopularité du régime iranien auprès de l’opinion publique américaine, il apparaît que la thématique de la paix l’emporte sur celle de la détestation du régime théocratique. C’est dans ce contexte que ce régime va pouvoir développer ses réseaux d’influence sur le territoire américain.

Enfin, les relations irano-américaines sont un cas d’étude pertinent pour évaluer l’efficacité de l’outil des sanctions économiques pour atteindre des objectifs politiques. On observe que, depuis les années 2000, la réduction des relations commerciales entre l’Iran et les pays occidentaux entraîne une redistribution du commerce extérieur de la République islamique au profit des pays asiatiques (Chine, Russie, Inde). Plus généralement, l’exemple américain montre la nécessité de développer les contacts avec la population iranienne, dans les secteurs économiques, culturels et des nouvelles technologies notamment, afin de contrer la politique d’isolement de la République islamique. Celle-ci vise à couper la population iranienne du reste du monde en ayant recours à la stratégie de l’ennemi extérieur.

Cet extrait est issu de « Téhéran-Washington 1979-2025 : le grand Satan à l’épreuve de la révolution islamique » de Clément Therme, qui vient de paraître aux éditions Hémisphères, Maisonneuve et Larose.

Il faut donc éviter de nourrir cette stratégie par une rhétorique martiale qui ne fait qu’exacerber le complexe obsidional de la République islamique qui tire avantage de la confrontation avec l’extérieur pour mieux réprimer à l’intérieur. L’enfermement de la jeunesse est l’une des clés du maintien du régime aux affaires (avec la rente pétrolière), si les pays occidentaux parvenaient à le contourner, l’avenir de l’Iran ne pourrait qu’en être meilleur.

[…] Avec le retour de l’administration Trump et la tentation de s’aligner sur Israël lors de la guerre des Douze Jours en juin 2025, les contradictions inhérentes à l’approche républicaine des questions iraniennes apparaissent plus nettement. En adoptant une lecture largement façonnée par les perspectives régionales, et en particulier israéliennes, la stratégie de « paix imposée par la force » défendue par la seconde administration Trump comporte le risque majeur d’entraîner le Moyen-Orient dans une spirale de chaos.

The Conversation

Clément Therme ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comprendre les biais de perception de l’Iran par les États-Unis depuis 1979 – https://theconversation.com/comprendre-les-biais-de-perception-de-liran-par-les-etats-unis-depuis-1979-264375

Des roses en hiver : aux racines d’un modèle industriel

Source: The Conversation – France (in French) – By Pierre-Louis Poyau, Doctorant en Histoire, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Vue par aéroplane des serres de la roseraie R. Adnet, au Cap d’Antibes, dans les Alpes-Maritimes (1913). Archives départementales des Alpes-Maritimes

C’est un modèle de plus en plus contesté : celui du commerce industriel et mondialisé des fleurs. Polluant, potentiellement dangereux pour la santé des fleuristes et des agriculteurs, cette réalité ne date pourtant pas d’hier. Pouvoir produire en quantité des fleurs toute l’année est un héritage du XIXᵉ siècle. Retour sur cette époque où la fleur est devenue un bien de consommation comme un autre.

Entre les chrysanthèmes de la Toussaint et les roses rouges de la Saint-Valentin, en fin d’année dernière, le visage d’Emmy Marivain a surgi dans l’actualité. Avec lui a émergé le sujet de l’impact sur la santé des pesticides utilisés par la floriculture. Cette fille de fleuriste, décédée prématurément d’un cancer à l’âge de 11 ans, a de fait contribué à la prise de conscience des ravages potentiels de l’industrie des fleurs coupées.

Massivement importées d’Afrique et d’Amérique du Sud, sont en effet exposées à des quantités considérables de pesticides ; près de 700 produits différents si l’on en croit le récent livre blanc publié par l’Union nationale des fleuristes.

Mais comment en est-on arrivé là, à des fleurs produites en toutes saisons en quantité considérable à l’aide d’intrants chimiques, transportées sur des distances de plus en plus longues, et à des contrôles par là même complexifiés ? Tout ce qui façonne aujourd’hui l’industrie et le modèle de production des fleurs que nous achetons prend en fait ses racines dans l’Europe du XIXe siècle. Marginal dans la première moitié du siècle, le commerce de la fleur coupée prend un essor important dans les années 1860, porté par l’intensification de la production, par le développement de la culture sous serres chauffées et par l’usage croissant d’engrais, d’insecticides et d’anticryptogamiques (produits destinés à la lutte contre les champignons).

À l’aube du XXe siècle, ce sont ainsi des centaines de millions de fleurs qui sont produites chaque année en France et expédiées dans toute l’Europe. La floriculture est en voie d’industrialisation.

« Protester contre l’hiver » : l’essor de la culture à contre-saison

Le forçage, qui consiste à accélérer la floraison en exposant une fleur à la chaleur, est pratiqué dès la première moitié du XIXe siècle par les horticulteurs. Le procédé est relativement simple : les plantes sont placées sous une serre chauffée grâce à des tuyaux remplis d’air ou d’eau et reliés à une chaudière. Les années 1850-1870 voient se multiplier les expérimentations destinées à améliorer ce dispositif qui est rapidement généralisé.

Au mitan des années 1900, la région parisienne compte près de 3 000 serres consommant environ 350 tonnes de charbon par an pour la production floricole. Il s’agit bien, pour les horticulteurs, de s’affranchir des contraintes naturelles en proposant des fleurs toute l’année à des consommateurs de plus en plus nombreux. Comme l’écrit l’historien et romancier Victor du Bled en 1901,

« le forçage des fleurs est une des innombrables applications de cette loi universelle qui met l’homme aux prises avec la nature ; il proteste contre l’hiver, il brouille les Parisiens avec les saisons, il leur fournit des roses pendant toute l’année ».

Cet essor du forçage s’accompagne, notamment dans le Midi (principalement sur le littoral méditerranéen), d’une culture particulièrement intensive. Les horticulteurs n’y pratiquent pas la jachère, qui consiste à laisser la terre sans travailler et se reposer temporairement. Si l’intensification de la production concerne de nombreux pans de l’agriculture, cette dynamique est particulièrement forte dans le cas de la floriculture. En effet, la petite taille des exploitations floricoles et la forte valeur ajoutée des fleurs produites incitent les floriculteurs à chercher les rendements les plus élevés possibles. Certaines terres floricoles produisent ainsi chaque année entre six et dix récoltes.

La culture intensive contribue à l’épuisement des sols et à l’affaiblissement des végétaux quand l’humidité et la chaleur qui règnent dans les serres favorisent la prolifération des parasites. Pour parer à ces problèmes, les horticulteurs sont de plus en plus nombreux, dans les dernières décennies du XIXe siècle, à défendre le déploiement des engrais, insecticides et anticryptogamiques.

La chimie agricole au service de l’essor de la floriculture

Comme les historiens l’ont largement mis en lumière, les dernières années du XIXe siècle voient l’agriculture faire un usage croissant des nouveaux engrais et des insecticides chimiques. Les horticulteurs ne se tiennent pas à l’écart de ce mouvement et les premières années du XXe siècle sont un temps d’intenses expérimentations en matière d’application à la floriculture des nouveaux produits issus de la chimie agricole. Les engrais azotés, sulfate d’ammoniac et nitrate de soude notamment, commencent à être utilisés, mais ne seront massivement employés qu’après la Première Guerre mondiale.

Pour lutter contre les pucerons et les araignées rouges qui s’en prennent aux cultures, les horticulteurs se servent de plus en plus du sulfure de carbone, du lysol, de l’acide sulfurique et du cyanure de potassium, tout en minimisant les risques de ces produits. Certes, ce sont « des poisons extrêmement redoutables », admet l’horticulteur Oscar Labroy en 1904. Néanmoins, « avec de la prudence, aucun danger n’est à craindre ».

Certains acteurs se spécialisent dans la chimie horticole. C’est le cas de la compagnie Truffaut, installée à Versailles en 1897. Elle produit en série un engrais, la biogine, dont la supériorité sur le fumier est régulièrement vantée dans ses brochures publicitaires. L’insecticide Truffaut, quant à lui, est censé remplacer avantageusement les anciennes méthodes à base de jus de tabac. En 1913, ce sont 4 000 tonnes d’engrais, d’insecticides et d’anticryptogamiques qui sont expédiées à des horticulteurs de tout le pays depuis les installations versaillaises de l’entreprise.

Des fleurs françaises pour l’Europe

La pratique du forçage, de la culture intensive et l’usage croissant de produits issus de la chimie agricole conduisent à une augmentation rapide des rendements. Alliée à l’essor du chemin de fer, cette augmentation de la productivité permet aux floriculteurs français d’expédier leurs fleurs à des distances de plus en plus grandes. Alors qu’il fallait huit jours pour relier Nice à Paris au début du XIXe siècle, il ne faut plus que vingt-et-une heures en 1892 et treize heures en 1910. Grâce aux trains rapides de la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée (PLM), les fleurs cultivées dans les exploitations du littoral méditerranéen rejoignent Paris puis l’Europe tout entière au début du XXe siècle.

Chargement du train aux fleurs de la compagnie PLM (s.d., fin XIXᵉ siècle).
Archives départementales des Alpes-Maritimes

Le Midi, qui s’impose au début du siècle comme la plus grande zone de production floricole du continent, commence à exporter ses fleurs en dehors du territoire national dans des quantités de plus en plus importantes. En 1911, ce sont 7 200 tonnes d’œillets, de roses ou encore de violettes de Parme qui sont expédiées des gares du littoral vers l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique, la Russie et le Danemark. Si le gros des exportations est le fait des exploitants méridionaux, les horticulteurs du département de la Seine expédient également leur production vers la Russie, la Suède et la Pologne.

Cueillette de fleurs pour l’exportation près de Bandol, dans le Var (s.d., début XXᵉ siècle).
Archives départementales du Var.

Un siècle plus tard, les fondamentaux restent les mêmes, mais le changement d’échelle est considérable. C’est à partir des années 1970, avec l’installation des premières grandes exploitations floricoles en Afrique, au Kenya notamment, que le commerce des fleurs commence à prendre l’ampleur qu’on lui connaît aujourd’hui.

Les exportations de fleurs, cultivées à l’aide d’un usage massif de produits phytosanitaires et transportées par avion vers l’Europe, connaissent une croissance rapide à la fin du XXe siècle. Entre 1998 et 2003, les expéditions kenyanes passent ainsi de 30 000 à 60 000 tonnes par an. Depuis une dizaine d’années néanmoins, les initiatives se multiplient qui visent à la relocalisation d’une production sans pesticides et plus respectueuse des cycles naturels. Consommer des fleurs en quantité plus modeste et se passer de roses en hiver, voilà qui impose peut-être de se défaire d’un modèle vieux d’un siècle et demi.

The Conversation

Pierre-Louis Poyau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Des roses en hiver : aux racines d’un modèle industriel – https://theconversation.com/des-roses-en-hiver-aux-racines-dun-modele-industriel-265543

En République centrafricaine, tous les citoyens ne sont pas égaux dans l’isoloir

Source: The Conversation – in French – By Alexandra Lamarche, PhD Candidate | Doctorante, Université de Montréal

En République centrafricaine (RCA), voter devient un outil d’exclusion : les élections en décembre ne visent pas à refléter la volonté populaire, mais à effacer ceux que le régime ne reconnaît pas comme pleinement centrafricains, en particulier les musulmans.

Le 28 décembre, les citoyens de la RCA se rendront aux urnes pour la première élection depuis la réforme de la Constitution, qui a supprimé la limite du nombre de mandats présidentiels.

Avec 2,3 millions d’électeurs inscrits, dont près de 750 000 nouveaux, ce scrutin est présenté par les médias comme un signe d’engagement démocratique renouvelé. Mais derrière les chiffres se dessine une réalité bien plus inquiétante : une élection soigneusement façonnée pour consolider le pouvoir d’un régime nativiste, qui redéfinit la citoyenneté pour mieux exclure.

Sous le couvert d’une procédure démocratique, le gouvernement de Faustin-Archange Touadéra recourt à la répression pour créer un électorat composé uniquement de « vrais » Centrafricains, excluant ceux qu’il considère comme étrangers, en particulier les musulmans. Il en résulte une élection qui n’est ni libre ni représentative, mais plutôt un outil d’exclusion nativiste.

Le nativisme repose sur une distinction entre les « autochtones » supposés légitimes et les « étrangers » perçus comme une menace pour l’identité nationale. Ces conceptions donnent lieu à des hiérarchies d’appartenance, où certains groupes sont considérés comme des membres plus légitimes de la nation que d’autres.

Cette idéologie est bien connue au-delà du continent africain. Aux États-Unis, par exemple, ce réflexe nativiste se traduit non seulement par des politiques anti-immigration de Donald Trump, mais aussi par une hostilité croissante envers les migrants eux-mêmes, présentés comme une menace culturelle et économique. En Inde, sous la direction de Narendra Modi et de son parti nationaliste hindou, le BJP, un nativisme religieux s’est renforcé, redéfinissant l’identité nationale en termes hindous et marginalisant les minorités, notamment musulmanes.

Cet article utilise ces concepts pour démontrer qu’en RCA, le nativisme dépasse la simple construction de hiérarchies d’appartenance pour servir activement de moteur idéologique à la répression étatique. En tant que chercheuse en science politique à l’Université de Montréal, spécialisée sur la République centrafricaine, je m’appuie sur mon expérience récente de terrain auprès de musulmans centrafricains.

Qui est vraiment Centrafricain ? Quand le pouvoir redéfinit l’identité

Malgré les discours nativistes, les musulmans ne sont pas des nouveaux arrivants en RCA. Leur présence dans le pays remonte en effet à deux siècles. Alors que le pays est depuis longtemps polarisé sur le plan ethnique, plus récemment, les discours nativistes mobilisés par l’ancien président François Bozizé ont exacerbé les tensions entre la majorité chrétienne et la minorité musulmane du pays, jouant un rôle important dans le déclenchement de la guerre civile de 2013-2014.

Malgré la fin officielle du conflit, l’instabilité persiste. En continuant à présenter les musulmans comme des invités, souvent liés à leurs origines du Tchad ou du Soudan actuels, les discours nativistes du gouvernement du président Faustin-Archange Touadéra délégitiment la citoyenneté musulmane, tant dans les discours que dans la pratique, et justifient la répression violente et administrative menée par l’État.

Quand voter devient un privilège

Entre janvier et mars 2025, j’ai mené 42 entretiens de terrain avec des musulmans centrafricains au sujet de leurs expériences de répression en RCA. Bien que leurs vécus varient, ces entretiens ont permis de mieux comprendre les obstacles bureaucratiques et les problèmes de sécurité qui limitent et entravent la participation politique des musulmans, réduisant ainsi l’électorat en fonction de l’identité.

Cette exclusion repose sur trois mécanismes : un accès inégal aux cartes d’identité nécessaires pour s’inscrire, des obstacles à la participation le jour du vote, et l’exclusion des réfugiés, majoritairement musulmans.

Peu de musulmans centrafricains ont pu obtenir leur carte d’identité nationale facilement… quand ils y parviennent. Beaucoup se voient exiger des documents supplémentaires pour prouver leur citoyenneté : certificats de naissance, de résidence et de nationalité, souvent remontant jusqu’aux parents et grands-parents. Tous disent avoir payé plus que leurs compatriotes chrétiens pour les mêmes démarches.

Ces paiements sont parfois présentés comme des frais administratifs ; d’autres parlent ouvertement de pots-de-vin. Certains ont même été harcelés par les forces armées centrafricaines (FACA) et leurs alliés russes en tentant de régulariser leur situation. Une femme, venue obtenir les papiers de sa famille à Bangui, raconte avoir été menacée par les FACA et sommée de quitter le pays.

Pour ceux qui ont perdu leurs documents dans les déplacements liés aux conflits, obtenir une carte est quasiment impossible. Face à ces obstacles, beaucoup renoncent. D’autres, refusant de céder, s’accrochent malgré le harcèlement, les coûts et les humiliations, souvent sans succès.

À cela s’ajoute une pratique alarmante : la confiscation des papiers par les FACA. Un homme témoigne :

En 2023, ils m’ont arrêté, volé mes papiers, mon certificat de naissance, ma carte d’identité. Ils m’ont battu et dit que je n’étais pas digne d’avoir des documents centrafricains

Et même parmi ceux qui parviendront à voter, la peur domine. Lors des élections de 2020-2021, plusieurs musulmans disent avoir été forcés à voter pour Touadéra. Une femme se souvient :

Les FACA m’ont suivie jusqu’à l’isoloir et m’ont montré son nom sur le bulletin. Je savais que c’était illégal, mais j’avais trop peur pour dire non.

Les réfugiés centrafricains — qui ont fui pendant la guerre civile ou depuis — n’ont plus le droit de vote. Bien qu’ils aient participé aux premières élections d’après-guerre, le gouvernement les maintient à l’écart depuis, malgré les appels répétés des Nations unies pour leur inclusion.

« Nous sommes exclus à cause de la mentalité que les musulmans ne sont pas centrafricains », résume un homme interrogé.

Un vote qui divise

Ces obstacles et restrictions à l’exercice du droit de vote sont des indicateurs clairs d’une marginalisation systémique. Ils soulignent que lorsque des élections post-guerre civile ont lieu dans des régimes nativistes, elles ne sont pas des signes de progrès, mais des instruments permettant de légitimer l’exclusion et de consolider le pouvoir parmi ceux qui sont considérés comme de « vrais » citoyens.

L’exclusion des musulmans n’est pas une réponse aux troubles persistants dans le pays, mais une stratégie visant à restreindre l’accès à la vie politique et à redéfinir les contours de la citoyenneté. À l’approche des élections en RCA, cette dynamique illustre comment les régimes nativistes peuvent utiliser les élections pour décider à qui appartient — et qui est exclu — de la nation.

Ce cas ne s’inscrit pas seulement dans l’histoire de la République centrafricaine : il reflète une tendance mondiale où le populisme, le nationalisme et les politiques identitaires redéfinissent les frontières de l’appartenance. En RCA comme aux États-Unis, en Europe ou en Inde, les régimes nativistes peuvent transformer les élections en armes d’exclusion.

La Conversation Canada

Alexandra Lamarche est financée par le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) du Canada

ref. En République centrafricaine, tous les citoyens ne sont pas égaux dans l’isoloir – https://theconversation.com/en-republique-centrafricaine-tous-les-citoyens-ne-sont-pas-egaux-dans-lisoloir-264538

Cesser sa profession : le rôle de la mémoire dans la fin de la vie professionnelle

Source: The Conversation – in French – By Ricardo Azambuja, Professeur associé en management, EDHEC Business School

La fin de l’activité professionnelle est un moment clé dans une vie. Comment se déroule le passage à la retraite quand on est cadre supérieur au Japon ou aux États-Unis ? La façon dont est vécue cette rupture dépend en grande partie des contextes culturels et de la manière dont les personnes sont accompagnées. Des progrès pourraient être réalisés dans ce domaine.


Dans « Unbecoming a Professional : The Role of Memory during Field Transitions in Japan and the US », nous examinons comment des associés partenaires retraités des cabinets d’audit au Japon et aux États-Unis envisagent leur vie personnelle à l’issue de leur carrière. Ces cabinets sont des environnements hautement structurés où les individus développent des liens profonds avec leur travail, leurs compétences et leurs routines. En nous appuyant sur des entretiens menés avec 48 partenaires retraités dans ces deux pays, nous avons étudié la façon dont les individus « cessent d’être des professionnels » après des décennies passées dans une carrière.

L’étude souligne que, bien que les contextes culturels et sociétaux influencent la manière dont les ex-partenaires vivent cette transition, la nostalgie et les souvenirs de leur passé professionnel jouent également un rôle important dans leur adaptation.

Pour comprendre ce moment de sortie de la vie professionnelle, nous nous appuyons sur des concepts sociologiques clés issus des travaux de Pierre Bourdieu, notamment l’habitus, le capital, l’effet d’hystérésis et les transitions de champ. Au fil du temps, les professionnels développent des habitudes, des compétences et des façons de penser profondément ancrées, en accord avec les normes et les attentes de l’environnement des cabinets d’audit.

Le travail, une question d’habitus

L’habitus formulé influence la manière dont les partenaires se comportent et naviguent dans leur monde professionnel. En outre, tout au long de leur carrière, les professionnels accumulent différents types de ressources ou de formes de « capital » qu’il s’agisse de capital culturel (compétences, savoirs), social (relations, réseaux) ou encore économique (richesse). Ces formes de capital sont grandement valorisées durant les années de travail des individus. Mais quand arrive la retraite, leur signification peut changer.

Pour expliquer plus généralement ce décalage entre l’habitus et les nouvelles circonstances, Bourdieu a avancé le concept d’effet d’hystérésis : l’inadaptation de l’habitus vis-à-vis des nouvelles circonstances. À divers degrés, certaines des compétences professionnelles, connaissances, manières sociales et réseaux développés au cours de leur longue carrière ne correspondent plus aux circonstances de leur retraite.

La retraite comme une remise de diplôme, au Japon

« Ces titres – associés des Quatre Grands et le titre de CPA (certified public accountant) – sont mon passeport pour la prochaine étape de ma carrière comme conseil d’administration des sociétés cotées en bourse. »

Nos principales conclusions suggèrent que les valeurs culturelles influencent profondément la manière dont ces partenaires vivent et s’adaptent après s’être détachés d’un cabinet d’audit. Les ex-partenaires japonais considèrent souvent la retraite comme une « remise de diplôme » (graduation) ou « sotsugyou ». Soit une transition vers une nouvelle phase plutôt qu’une fin complète de leur vie professionnelle.

En ce qui concerne le capital économique, de nombreux ex-partenaires japonais continuent à travailler dans des conseils d’administration et conservent leurs qualifications professionnelles, exploitant leurs connaissances, compétences et le réseau social qu’ils ont acquis. Ce phénomène reflète le concept d’« ikigai » : avoir un but dans la vie, qui inclut souvent un travail continu et une contribution active à la société.

Du point de vue du capital social, les relations professionnelles solides et la loyauté envers d’anciens collègues perdurent pour les ex-partenaires japonais à la retraite. Ils continuent d’interagir avec leur réseau professionnel, ce qui les aide à trouver des rôles post-retraite et à maintenir un sentiment d’appartenance. Notre étude souligne que ce travail continu s’aligne avec les attentes de la société japonaise et des structures familiales, qui valorisent la contribution continue au foyer comme faisant partie d’un objectif de vie légitime et louable.




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La retraite comme une récompense bien méritée, aux États-Unis

À l’inverse, les ex-partenaires états-uniens ont tendance à voir la retraite comme une période faite pour se détacher complètement de la vie professionnelle et investir d’autres sphères de la vie. Pour beaucoup, la retraite est perçue comme une récompense pour des décennies de travail, en accord avec l’idéal de l’« American Dream » ou la promesse d’atteindre le succès et la prospérité grâce au travail acharné.

Concernant le capital économique, les ex-partenaires réorientent leur attention vers les loisirs, la famille et les intérêts personnels. Pour eux, la retraite est moins axée sur le maintien des liens avec leur passé professionnel et davantage sur une vie de confort et de plaisir, décrivant souvent leur retraite comme le fruit « mérité » de leur vie professionnelle. Relativement au capital social, les relations professionnelles diminuent souvent après la retraite ; ils doivent relever le défi de construire de nouveaux réseaux sociaux en dehors du travail, bien qu’ils maintiennent des liens étroits avec certains anciens collègues.

« Nous avons tous voyagé, et c’était aussi une activité que nous faisions au travail, mais c’était… un ou deux voyages par an. Maintenant, on peut partir en voyage tous les mois, ou tous les week-ends, et planifier de grands voyages, de longs séjours ailleurs. »

Adaptations différentes d’un pays à l’autre

Les ex-partenaires japonais et états-uniens font tous l’expérience de l’« hystérésis », un décalage entre leur rôle professionnel de longue date et leur situation de vie actuelle. Les ex-partenaires japonais, par exemple, constatent que, bien que leurs compétences et titres professionnels aient une valeur sociale, ils ne se traduisent pas toujours aisément dans leurs nouveaux rôles au sein des conseils d’administration. Ils y sont confrontés à des attentes et des normes professionnelles distinctes. Ce décalage peut engendrer un sentiment de désorientation, car ils s’efforcent de réutiliser leur expérience professionnelle pour s’adapter à de nouvelles responsabilités.

En revanche, pour les ex-partenaires des États-Unis, l’hystérésis prend la forme d’une rupture soudaine avec les réseaux professionnels et les environnements structurés auxquels ils étaient intégrés. Il est souvent plus difficile pour eux de se constituer de nouveaux cercles sociaux en dehors du travail, étant donné que leurs relations antérieures – transactionnelles – étaient principalement axées sur la carrière.

Le rôle de la nostalgie

Notre étude montre également le rôle de la nostalgie en tant qu’« outil » utilisé par les ex-partenaires pour combler l’écart entre leurs activités professionnelles passées et présentes en fonction du changement de contexte (de la vie active à la période de retraite) qu’ils connaissent. Les partenaires japonais ressentent souvent de la nostalgie pour leur rôle au sein des cabinets d’audit, valorisant les liens sociaux et le prestige que leur position leur apportait.

Beaucoup continuent d’associer leur estime personnelle à leur rôle professionnel, ce qui les incite à rester impliqués dans des activités professionnelles. La nostalgie les aide à adapter leur capital culturel et social accumulé à de nouvelles positions, telles que les rôles qu’ils occupent au sein de conseils d’administration, préservant ainsi un sentiment de continuité avec leur ancienne vie au sein des cabinets d’audit.

France 24, 2018.

En revanche, les ex-partenaires aux États-Unis ont tendance à canaliser leur nostalgie vers l’appréciation des fruits de leur labeur, valorisant la liberté que leur apporte la retraite après des décennies d’engagement dans les cabinets d’audit. Bien qu’ils expriment de la nostalgie pour la camaraderie et la vie professionnelle qu’ils ont laissées derrière eux, ils envisagent généralement la retraite comme une occasion de se redéfinir. Bien qu’ils puissent être nostalgiques de leurs succès professionnels et leurs liens sociaux, ils cherchent surtout à s’épanouir à travers des activités familiales, des voyages et de nouveaux passe-temps, plutôt que de continuer à consacrer du temps à des activités liées à leur vie professionnelle.

Comprendre les dynamiques vécues par les associés partis à la retraite peut aider les organisations et la société à mieux soutenir les professionnels dans leur transition vers la retraite, en prenant en compte à la fois les facteurs psychologiques et culturels. Bien que nos participants mentionnent le soutien des programmes de retraite visant à faciliter la transition des retraités, ces programmes tendent à se concentrer uniquement sur les aspects financiers. Au-delà de la planification financière, les particularités liées à la culture nationale, à la profession et à la situation individuelle (ex. statut familial, ambitions, etc.) doivent être prises en considération.

Dans la mesure où les professionnels en viennent généralement à considérer leur l’entreprise et de leur métier comme un système de soutien global, non seulement pour accomplir leurs ambitions financières et professionnelles, mais aussi pour répondre à leurs besoins sociaux et psychologiques, nos conclusions soulignent que d’autres aspects de la retraite pourraient être pris en considération, dont, plus particulièrement, l’intégration d’un soutien social et psychologique adapté aux réalités de chaque contexte culturel.

The Conversation

Ricardo Azambuja ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Cesser sa profession : le rôle de la mémoire dans la fin de la vie professionnelle – https://theconversation.com/cesser-sa-profession-le-role-de-la-memoire-dans-la-fin-de-la-vie-professionnelle-245702

Faut-il s’attendre à des gadgets dopés à l’IA dans le prochain James Bond ?

Source: The Conversation – in French – By Christopher Holliday, Senior Lecturer in Liberal Arts and Visual Cultures Education, Department of Interdisciplinary Humanities, King’s College London

Le prochain opus de la saga James Bond, en développement chez Amazon Studios, sera écrit par Steven Knight (Peaky Blinders) et réalisé par Denis Villeneuve. Pour l’heure, Knight a seulement évoqué son envie de créer « quelque chose d’identique mais différent », tandis que Villeneuve a promis d’« honorer la tradition » de la saga. Une déclaration énigmatique, tant cette tradition a pu se révéler changeante au fil des ans, en particulier dans le rapport que le héros entretient avec les technologies de pointe.


Depuis les années 1960, la panoplie de gadgets fait partie intégrante de l’univers James Bond. Leur présence ou leur absence a souvent marqué les tournants de la saga, reflétant à la fois le contexte mondial et l’influence d’autres franchises à succès.

Aujourd’hui, avec l’essor de l’IA, le James Bond nouveau pourrait explorer de nouveaux thèmes liés à la technologie. Mais chaque nouvelle version, surtout associée à l’arrivée d’un nouvel acteur, une approche plus réaliste, façon « retour aux sources ».

Bond et ses gadgets

Les premiers James Bond, avec Sean Connery – Dr No (1962), Bons baisers de Russie et Goldfinger (1964) – introduit déjà quelques gadgets. Dans On ne vit que deux fois (1967), le scénario est plus spectaculaire, avec le détournement d’une capsule spatiale en pleine course à l’espace entre les États-Unis et l’URSS, avec le repaire du méchant niché dans un volcan.

Le film suivant, Au service secret de Sa Majesté (1969), adopte un ton très différent. L’intrigue se concentre sur la romance entre Bond (George Lazenby) et Tracy di Vicenzo (Diana Rigg) jusqu’à leur mariage, privilégiant une dimension émotionnelle inédite. Le rôle secondaire accordé à la technologie coïncide avec l’arrivée d’un nouvel acteur — une tendance qui se répétera régulièrement. Ce changement de ton était d’ailleurs prévisible pour d’autres raisons.

Goldfinger : Q présente à Bond son Aston Martin.

En effet, Ian Fleming, l’auteur de James Bond, écrit Au service secret de Sa Majesté dans sa maison de vacances jamaïcaine, Goldeneye, alors que Dr No était tourné à proximité. Publié le 1er avril 1963, le roman sort le jour où débute le tournage de Bons baisers de Russie. L’approche plus sobre en gadgets peut être vue comme la critique de Fleming envers ce qu’il considérait comme une dépendance excessive des films Bond aux technologies de pointe. Dans l’histoire de la saga, chaque excès technologique est presque toujours suivi d’un recentrage sur des choix plus minimalistes, et une plus grande place accordée aux personnages.

Après Au service secret de Sa Majesté, Sean Connery revient dans Les diamants sont éternels (1971), qui, comme On ne vit que deux fois, s’inscrit dans une intrigue spatiale. Puis vient Vivre et laisser mourir (1973), premier film avec Roger Moore dans le rôle de Bond, plus ancré dans le réel et marqué par l’absence de Q, le célèbre maître des gadgets (appelé Major Boothroyd dans Dr No).

Les films des années 1970, avec Roger Moore, montrent une dépendance croissante à la technologie, culminant avec Moonraker (1979), fortement influencé par Star Wars (1977), dans lequel Bond part dans l’espace.

Le film suivant, Rien que pour vos yeux (1981), fut décrit par le réalisateur John Glen comme un retour « aux sources de Bond ». La récession mondiale de 1980-1982 a probablement favorisé ce recentrage. Avec un budget inférieur à celui de Moonraker, les réalisateurs ont dû faire preuve d’ingéniosité : on le voit avec ce Bond escaladant une paroi rocheuse, en Grèce, à l’aide de simples lacets.

Une relation ambivalente avec la technologie

Les derniers films avec Moore illustrent la relation ambivalente entre Bond et la technologie, notamment avec l’intrigue sur les micropuces dans Dangereusement vôtre (1985). Mais dès Tuer n’est pas jouer (1987), Timothy Dalton incarne un Bond plus réaliste, fidèle à l’esprit des romans, privilégiant les techniques d’espionnage classiques. Après une ouverture à Gibraltar, l’action se déplace à Bratislava, où Bond aide un général du KGB à passer à l’Ouest. Dalton quitte la saga après Permis de tuer (1989), influencé par le cinéma d’action hollywoodien des années 1980.

Après une pause de six ans, Bond revient avec GoldenEye (1995), incarné par Pierce Brosnan, et entre dans l’ère de l’information. L’intrigue cyberterroriste du film s’inspire des sous-cultures émergentes sur Internet.

Scène d’ouverture de Tuer n’est pas jouer (YouTube officiel de 007).

Meurs un autre jour (2002), dernier film avec Pierce Brosnan dans le rôle-titre, pousse la technologie à l’extrême avec une Aston Martin invisible, jugée excessive par le public et la critique. Dans un contexte post-11 septembre, marqué par la quête de réalisme et de sécurité nationale – incarnée par la saga Jason Bourne – ces effets spéciaux spectaculaires paraissaient décalés.

C’est alors qu’arrive le Bond incarné par Daniel Craig, accompagné d’une déclaration forte : désormais, Bond ferait les choses pour de vrai, pour reprendre le titre d’un documentaire sur l’acteur tournée à l’occasion de son premier film dans le rôle (Casino Royale, 2006). Cette déclaration d’intention marque non seulement une distanciation par rapport aux images de synthèse mais aussi l’abandon de bizarreries technologiques extravagantes qui avaient marqué les épisodes précédents.

L’absence de Q, une première depuis Vivre et laisser mourir, confirme ce retour aux sources. Lorsque Q revient dans Skyfall (2012), désormais incarné par Ben Whishaw, il lance à Bond : « Vous vous attendiez à un stylo explosif ? Nous ne faisons plus vraiment ce genre de choses. »

Avec un nouveau reboot en préparation, la question se pose : le film s’inspirera-t-il des technologies contemporaines ou privilégiera-t-il un Bond plus réaliste ? Denis Villeneuve, fort de son expérience en science-fiction (Arrival, Blade Runner 2049, Dune), pourrait aller dans le sens de l’innovation. Mais, dans un contexte culturel marqué par la crainte de l’intelligence artificielle, la saga pourrait également s’éloigner de la technologie pour se démarquer. Quoi qu’il en soit, les cinéastes pourront toujours affirmer rester fidèles à la tradition !

The Conversation

Christopher Holliday ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Faut-il s’attendre à des gadgets dopés à l’IA dans le prochain James Bond ? – https://theconversation.com/faut-il-sattendre-a-des-gadgets-dopes-a-lia-dans-le-prochain-james-bond-262634