Le retour du flip phone : se libérer de l’hyperconnexion

Source: The Conversation – in French – By Amélie Guèvremont, Professeur titulaire, Marketing, chercheure à l’Observatoire de la consommation responsable, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Le phénomène intrigue : des adolescents et jeunes adultes troquent volontairement leur téléphone intelligent contre un à clapet, communément appelé flip phone. Pourquoi renoncer à l’objet technologique le plus central de notre quotidien ? En analysant plus de 10 000 commentaires publiés sur TikTok, YouTube et Reddit, nous avons constaté que ce mouvement, bien que minoritaire, révèle une fatigue profonde face à l’hyperconnexion. Derrière le geste, un besoin : retrouver du temps, de l’attention et une forme de liberté que le téléphone intelligent semble ôter.

« J’ai passé 11,5 heures sur TikTok cette semaine 🤮 », écrit un utilisateur sur Reddit. « Passé tout le weekend à scroller, me sens vide », confie un autre. Ces témoignages, parmi 10 697 commentaires récoltés sur les réseaux sociaux, illustrent un phénomène de plus en plus documenté : les effets néfastes des écrans, particulièrement du téléphone intelligent, l’hyperconnexion et la dépendance vécus par la société actuelle.




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On passe en moyenne plus de cinq heures par jour sur notre téléphone. Notifications, FOMO (fear of missing out), défilement infini : l’hyperconnexion est devenue la norme, au point que l’Organisation mondiale de la santé considère désormais l’usage excessif des écrans comme un enjeu de santé publique. Les inquiétudes sont particulièrement fortes chez les jeunes, et des décisions comme l’interdiction du cellulaire en classe au Québec et en France montrent que la préoccupation est devenue collective.

C’est dans ce contexte qu’a émergé l’abandon du téléphone intelligent au profit… du flip phone. Ce petit appareil « à l’ancienne », sans applications ni notifications, séduit de plus en plus. Certains adolescents ont même surnommé l’été 2025 le « flip phone summer ». Le mouvement rejoint aussi des célébrités : des personnalités comme Léna Situations, influenceuse très connue notamment en France, a passé un mois sans écran en utilisant un téléphone de base. Et sur TikTok, YouTube ou Reddit, des milliers d’utilisateurs documentent désormais leur transition vers une vie numérique plus sobre.




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Une prise de conscience douloureuse

Dans les commentaires analysés, un thème émerge : la prise de conscience des effets délétères de l’hyperconnexion. Les utilisateurs parlent d’« anxiété », de « fatigue mentale », de « FOMO » et même d’une impression d’avoir été « empoisonné » par un mode de vie dominé par le téléphone intelligent.

Notre analyse paralinguistique confirme l’intensité émotionnelle : emojis de détresse, répétitions, interjections. Une forme de fatalisme ressort, parfois incarnée par 💀 : « Ça m’a fait réaliser à quel point je suis anxieux sans mon téléphone 💀 ».

Plusieurs utilisateurs décrivent une véritable dépendance — « J’ai réalisé que l’addiction numérique est bien réelle et qu’elle ruinait ma vie » — tandis que d’autres la comparent à une drogue.

Pourquoi revenir au flip phone ?

Ce qui frappe dans les récits, c’est le contraste entre le ton désespéré associé au téléphone intelligent et le soulagement presque physique à l’idée de passer au flip phone : « J’ai besoin d’une pause 😢 », écrit un utilisateur. Un autre s’exprime : « Abandonner son smartphone pour un téléphone simple procure un sentiment de liberté et de libération »

Notre analyse paralinguistique montre que les commentaires relatifs au flip phone adoptent une tonalité plus sereine, plus posée, avec un lexique centré sur la reconstruction : « repos », « calme », « recharge mentale », « retour à l’essentiel ». Les emojis se tournent vers le positif (ex. ☺️,☀️). Cette utilisatrice résume : « C’est super — tout revient toujours à la base❤️ ». Le flip phone semble offrir du temps : « J’ai terminé trois livres en 30 jours » ou « j’ai pu porter attention à la vie ».

Il ne s’agit pas de rejeter la technologie, mais de garder l’utile et d’éliminer la dépendance. Une démarche qui s’apparente à la sobriété — « consommer moins, mais mieux ».

Un changement graduel

Notre analyse montre que la transition vers la sobriété numérique n’est pas un geste impulsif, mais un processus graduel, similaire aux autres trajectoires décrites par le modèle transthéorique du changement. Ce modèle, largement utilisé en santé et en marketing social, distingue cinq étapes de changement de comportement.

Lors de la précontemplation, les individus reconnaissent parfois leur excès, mais sans intention d’agir. Un utilisateur admet avoir fait des efforts, « POURTANT mon temps reste à 8+ heures🤡🤡🤡 ». Les émojis de cette phase (🤮, 😭, 🤡) résument le malaise : dégoût, tristesse, autodérision. Ils servent d’exutoire, mais ne s’accompagnent pas encore d’une véritable intention d’agir.

La phase de contemplation est marquée par l’ambivalence. Les utilisateurs reconnaissent l’impact de leur hyperconnexion : « J’ai réalisé que j’utilise trop les réseaux sociaux, ils m’empêchent de vivre chaque moment », mais l’hésitation persiste : « Je ne suis pas certaine d’être prêt pour un flip phone » Les emojis (👀, 😮) expriment une curiosité naissante pour le flip phone, sans que le passage à l’action soit assuré.

Dans la phase de préparation, le discours devient tourné vers l’action. Plusieurs ont acheté un appareil : « J’ai acheté un flip phone aujourd’hui… je l’ouvre. Je l’adore 🥰 ». Les marqueurs paralinguistiques — emojis enthousiastes (🥰,❤️), étirements (« trooooooooop cool »), majuscules (« WOOOOOOOW ») traduisent un engagement imminent.

Lors de l’action, les utilisateurs partagent des bénéfices, tels une concentration accrue (« Je ne me suis jamais senti autant concentré de ma vie ») et de nouvelles activités (« J’ai recommencé à lire »). Quelqu’un affirme même que « les vieux téléphones vont nous ramener en vie ». Les verbes d’action (« débuté », « aimé », « révolutionné ») illustrent une excitation liée aux premiers bénéfices ressentis.

Lors du maintien, une relation plus apaisée au numérique est décrite. Le ton est posé, centré sur la routine et les ajustements — planifier ses trajets, trouver des solutions pratiques — tout en affirmant la stabilité d’un mode de vie moins connecté : « Je ne retournerai jamais à un téléphone intelligent ».




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Normaliser la déconnexion

Ce parcours personnel s’inscrit dans une dynamique beaucoup plus large. Depuis quelques années, plusieurs initiatives internationales encouragent la remise en question du rapport au numérique, normalisent la déconnexion et légitiment la sobriété numérique comme une pratique sociale émergente. Le « OFF Movement », né en Europe, encourage des périodes régulières sans connexion afin de rétablir un rapport plus sain aux technologies. Plus près d’ici, un défi récent, 24 heures sans écran de PAUSE, invite familles, écoles et organisations à relever un défi collectif de déconnexion.

Ces mouvements ne font pas que proposer des pauses : ils créent un cadre social, un vocabulaire commun et un sentiment d’appartenance. Nos résultats montrent justement que la transition vers un usage plus sobre du numérique n’émerge pas dans le vide : elle s’appuie sur des espaces, en ligne et hors ligne.

Un mouvement individuel… aux résonances collectives

Ainsi, la sobriété numérique dépasse le choix individuel : elle exprime un malaise collectif face à un environnement digital devenu trop envahissant et exigeant. Le téléphone intelligent n’est plus qu’un outil, mais le centre d’un écosystème social où disponibilité permanente, pression des réseaux et performance numérique s’alimentent mutuellement, au point que plusieurs utilisateurs analysés affirment qu’il leur serait impossible de changer seuls.


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Des travaux montrent d’ailleurs une dépendance profondément collective : les individus sont beaucoup plus enclins à modifier leurs habitudes — voire à se déconnecter — lorsque leur entourage s’engage dans la même démarche.

Le flip phone n’est pas appelé à devenir la norme, mais il symbolise quelque chose de plus large : un désir de reprendre le contrôle, de récupérer du temps, de restaurer sa capacité d’attention.

En ce sens, le flip phone n’est pas une fin en soi, mais un révélateur : il montre que l’enjeu n’est pas de renoncer à la technologie, mais de trouver une manière de vivre avec elle, avec modération.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Le retour du flip phone : se libérer de l’hyperconnexion – https://theconversation.com/le-retour-du-flip-phone-se-liberer-de-lhyperconnexion-270920

Islam : comment se fabrique l’inquiétude dans le débat public

Source: The Conversation – in French – By Ali Mostfa, Maître de conférences, HDR, en études sur le fait religieux en islam, UCLy (Lyon Catholic University)

Après la production d’un rapport gouvernemental sur l’« entrisme des Frères musulmans » dans la société française, une étude de l’institut Ifop met en avant une progression de la religiosité chez les musulmans de France et l’interprète comme un signe de l’influence islamiste. Or, les chiffres avancés renvoient surtout à des pratiques ordinaires du culte. Cette approche interroge sur la façon dont l’islam est problématisé dans le débat public.


L’institut Ifop a récemment enquêté sur l’évolution, en France, des pratiques des musulmans, et notamment des jeunes, mettant en avant une forte dynamique de « réislamisation » (87 % des 15–24 ans se disent religieux, 62 % prient quotidiennement, 83 % jeûnent tout le ramadan, 31 % portent le voile). Cette lecture s’inscrit dans la continuité du rapport « Frères musulmans et islamisme politique en France » publié par le ministère de l’intérieur en mai 2025. Alors que ce rapport situait l’enjeu de l’« entrisme islamiste » au niveau des organisations et des institutions, l’enquête de l’Ifop esquisse l’idée d’une base sociale de l’islamisme dans des comportements ordinaires.

Pour étayer sa thèse, l’Ifop mobilise un ensemble d’indicateurs allant de la prière au jeûne, des comportements interpersonnels (bise, mixité) au rapport à la science ou aux règles religieuses. Or plusieurs de ces mesures, présentées comme les signes d’une religiosité accrue, soulèvent des difficultés méthodologiques : un écart important apparaît entre ce que les indicateurs mesurent et l’interprétation qui en est faite. Cette approche interroge sur la façon dont l’islam est problématisé dans le débat public.

Intensification religieuse : une réalité qui ne dit pas ce qu’on croit

Les données relatives à la « fréquence de la prière » offrent une première illustration de ce décalage. En islam, la prière rituelle (ṣalāt) consiste en cinq actes quotidiens obligatoires, pouvant être regroupés lorsque les circonstances l’exigent ; elle ne se décline pas selon des fréquences variables. La question « À quelle fréquence vous arrive-t-il de prier ? » repose ainsi sur un modèle catégoriel inadapté, fondé sur des échelles – « une fois par semaine », « une à quatre fois par jour », etc. – qui ne correspondent à aucune réalité du rite musulman. De telles formulations conduisent moins à mesurer une pratique effective qu’à enregistrer l’effort des enquêtés pour ajuster un rituel strictement codifié à une grille de lecture inadéquate. L’opposition graphique entre « prient quotidiennement » et « ne prient pas quotidiennement » produit ainsi des profils distincts là où la véritable distinction se joue entre accomplissement – même regroupé – et omission répétée.

Le même mécanisme apparaît dans la mesure du jeûne. Affirmer que « 73 % des musulmans ont jeûné tout le ramadan » est présenté comme un signe de « rigidification », alors qu’il s’agit de l’accomplissement ordinaire d’un pilier défini précisément comme un mois complet d’observance. La gradation introduite – « tout le mois », « quelques jours », « pas jeûné » – est étrangère au rituel, transposant à l’islam un modèle séculier de pratique modulable. La stabilité des chiffres (73 % en 2025, 74 % en 2019) reflète des dynamiques démographiques davantage qu’un durcissement doctrinal.

Dans les deux cas, l’étude ne décrit pas une radicalisation, mais elle réinterprète des pratiques rituelles à travers des catégories inappropriées, produisant artificiellement des niveaux d’engagement et des seuils de rupture qui n’existent pas dans les données. La prière et le jeûne deviennent ainsi des signaux idéologiques supposés, alimentant l’idée d’une « réislamisation » problématique alors qu’ils relèvent d’abord d’une normativité religieuse ordinaire chez les musulmans pratiquants.

Au-delà des chiffres qu’elle présente, l’étude mobilise un ensemble de catégories – « réislamisation », « orthopraxie », « absolutisme religieux », « tension avec la République », « séparatisme du genre », « halo de l’islamisme » – qui orientent fortement la manière dont les attitudes musulmanes sont interprétées. Ces cadres produisent une lecture homogénéisante de comportements pourtant très divers, en réinscrivant des pratiques ordinaires dans des désignations alarmantes. Ce type de catégorisation s’inscrit dans un biais bien documenté en sociologie des religions : la tendance à privilégier les registres normatifs ou les intentions supposées au détriment de l’analyse des pratiques elles-mêmes.

De la religiosité vécue au soupçon idéologique : un glissement méthodologique

Les conclusions de l’étude reposent sur une confusion centrale : elle tend à associer mécaniquement une religiosité plus visible à un durcissement idéologique. Or l’intensité du croire et l’intransigeance normative constituent deux dimensions distinctes. On observe des pratiquants rigoureux ouverts à l’altérité, tout comme des individus très peu ou non pratiquants adoptant des positions rigides. Rien ne permet donc de déduire qu’un niveau élevé d’observance rituelle traduit, en soi, une orientation idéologique particulière.

C’est pourtant cette assimilation hâtive que prolonge l’enquête lorsqu’elle interprète des comportements situés – abstinence d’alcool, refus de la bise, distance à la mixité – comme des signes de « séparatisme » ou d’« islamisme ». Le raisonnement opère alors un glissement : des gestes de piété ou des habitudes culturelles – comme le fait de ne pas pratiquer la bise, peu usitée dans de nombreuses régions du monde arabe – sont déplacés vers le registre du soupçon idéologique, non en raison de leur sens propre, mais du cadre interprétatif dans lequel ils sont insérés.

Ce glissement apparaît également dans l’usage d’items censés mesurer des orientations idéologiques, alors qu’ils ne saisissent que des arbitrages intellectuels généraux. La question opposant « science » et « religion » pour expliquer l’origine du monde en est une illustration. En imposant une alternative binaire – soit la science, soit la religion –, elle ne peut en rien indiquer une inclination vers l’islamisme ; un tel choix concerne d’ailleurs des croyants de nombreuses traditions.

Surtout, cette formulation peut laisser entendre que répondre « religion » révélerait une moindre capacité à adhérer au savoir scientifique ou à réussir scolairement. Or les données disponibles montrent exactement l’inverse : les enfants d’immigrés réussissent souvent mieux à l’école que les autres, et le niveau d’éducation des familles immigrées progresse nettement sur trois générations. L’item « science vs religion » ne fournit pourtant aucune indication sur une orientation idéologique : il mesure seulement la préférence déclarée pour l’un des deux registres explicatifs lorsqu’ils sont présentés comme incompatibles. Autrement dit, l’opposition est imposée par la question et non révélée par les convictions des répondants.

Ces attitudes sont ensuite corrélées à des mesures de « sympathie » pour des courants présentés comme islamistes. Pourtant, l’usage d’un terme aussi indéterminé crée une confusion. Ce terme peut recouvrir une simple absence d’hostilité, une familiarité culturelle ou encore une adhésion doctrinale. L’ambiguïté est renforcée par le regroupement, sous une même catégorie, d’univers religieux sans lien entre eux : le Tabligh, le salafisme/wahhabisme, les Frères musulmans et le takfir. Sans clarification, cette « sympathie » agrégée suggère un continuum idéologique qui n’existe pas, produisant mécaniquement des taux élevés.

Ces chiffres contrastent fortement avec un résultat pourtant décisif du même rapport : 73 % des musulmans estiment qu’un musulman a le droit de rompre avec l’islam, contre 44 % en 1989. Un tel indicateur de libéralisation normative aurait dû structurer la lecture de l’enquête. Or il est resté largement inaperçu dans le débat public, éclipsé par des items plus compatibles avec le récit d’une « réislamisation ». L’évolution des trente dernières années montre pourtant une dynamique inverse, celui d’un élargissement de l’autonomie individuelle dans le rapport à la foi, difficilement compatible avec l’idée d’un raidissement idéologique généralisé.

Au terme de l’analyse, une conclusion s’impose : un sondage comme celui de l’Ifop contribue surtout à façonner une manière de regarder les musulmans. Par ses catégories, ses regroupements et ses oppositions binaires, il produit un récit d’inquiétude qui relève davantage du cadrage de l’enquête que des données elles-mêmes. Un tel dispositif oriente la perception publique, suggère des liens fragiles et peut influer sur des décisions politiques – au risque d’accentuer chez certains musulmans le sentiment d’être injustement visés.

The Conversation

Ali Mostfa est coordinateur scientifique du parcours de formation Mohammed Arkoun sur l’islamologie, en partenariat avec les établissements d’enseignement supérieur lyonnais, financé par le Bureau Central des Cultes du Ministère de l’Intérieur.

ref. Islam : comment se fabrique l’inquiétude dans le débat public – https://theconversation.com/islam-comment-se-fabrique-linquietude-dans-le-debat-public-270816

L’activité physique à partir de 45 ans peut réduire le risque de démence, selon une nouvelle étude

Source: The Conversation – in French – By Joyce Siette, Associate Professor | Deputy Director, The MARCS Institute for Brain, Behaviour and Development, Western Sydney University

Rester actif à partir de la quarantaine jouerait un rôle clé dans la prévention de la démence. Centre for Ageing Better/Unsplash

Bouger, c’est bon pour le corps… et pour le cerveau. Une étude états-unienne de grande ampleur montre que l’activité physique régulière, même débutée à partir de 45 ans, peut réduire significativement le risque de démence, y compris chez les personnes génétiquement prédisposées. Preuve supplémentaire que l’exercice reste l’un des meilleurs remèdes pour garder l’esprit vif en vieillissant.


Depuis des années, les scientifiques savent que bouger notre corps peut affûter notre esprit. En effet, l’activité physique stimule le flux sanguin vers le cerveau, améliore la neuroplasticité et réduit l’inflammation chronique. Ces processus sont considérés comme protecteurs face au déclin cognitif, y compris en ce qui concerne le risque de démence.

Pourtant, malgré des décennies de recherche, d’importantes questions demeurent. L’activité physique réduit-elle le risque de démence lorsqu’elle est pratiquée à tout âge ? Ou seulement lorsqu’on est jeune ? Et si l’on présente un risque génétique plus élevé, l’exercice physique peut-il encore faire la différence ?

Une nouvelle étude, tout juste publiée dans la revue médicale Jama Network Open, fournit certaines des réponses parmi les plus claires disponibles à ce jour. Fondée sur les données issues de l’étude épidémiologique au long cours Framingham Heart Study, menée aux États-Unis, ses conclusions confirment ce que de nombreux cliniciens affirmaient déjà à leurs patients : faire de l’exercice est bénéfique.

Ces travaux apportent aussi un éclairage nouveau sur l’effet potentiellement protecteur que confère la pratique d’une activité physique régulière dès 45 ans, même chez les personnes présentant une certaine prédisposition génétique à la démence. Décryptage.

En quoi cette étude a-t-elle consisté ?

Cette nouvelle recherche s’appuie sur les données de 4 290 membres de la cohorte Framingham Heart Study Offspring. Débutée en 1948, cette étude avait pour objectif d’étudier, sur le long terme, les facteurs de risque cardiovasculaires. À son lancement, les chercheurs ont recruté plus de 5 000 adultes de plus de 30 ans résidant à Framingham, dans le Massachusetts, aux États-Unis.

En 1971, une deuxième génération de participants (plus de 5 000 enfants de la cohorte initiale – devenus adultes – et leurs conjoints) a été recrutée, pour former la cohorte « Offspring » (« descendance », en anglais). La santé de cette génération a été suivie grâce à des examens de santé réguliers, menés tous les quatre à huit ans.

Dans le cadre des travaux publiés dans Jama Network Open, les participants ont auto-déclaré leur activité physique. Il s’agissait de documenter aussi bien certaines activités quotidiennes basiques, telles que le fait de monter des escaliers, que des exercices physiques plus intenses.

Les volontaires ont une première fois répondu au questionnaire durant l’année 1971, puis l’opération a été renouvelée plusieurs décennies durant. Selon l’âge qu’ils avaient au moment de leur première évaluation, les participants ont été répartis en trois catégories :

  • jeunes adultes (26-44 ans) : évalués à la fin des années 1970 ;

  • personnes d’âge mûr (45-64 ans) : évaluées à la fin des années 1980 et dans les années 1990 ;

  • personnes âgées (65 ans et plus) : évaluées à la fin des années 1990 et au début des années 2000.

Afin d’évaluer l’influence de l’activité physique sur le risque de démence, les chercheurs ont observé, au sein de chaque groupe d’âge, le nombre de personnes ayant développé une démence, et à quel âge le diagnostic avait été posé.

Ils ont ensuite comparé les schémas d’activité physique (faible, modérée, élevée) dans chacun des groupes d’âge, afin de déterminer si un lien pouvait être établi entre la quantité d’exercice et la survenue d’une démence.

Les auteurs de l’étude ont également identifié les personnes possédant l’allèle APOE ε4, lequel est connu pour être un facteur génétique de risque pour la maladie d’Alzheimer.

Homme pratiquant le crawl dans une piscine.
Les recherches ont depuis longtemps démontré que l’activité physique peut affûter non seulement notre corps, mais aussi notre esprit.
Jonathan Borba/Unsplash

Qu’ont découvert les scientifiques ?

Au cours de la période de suivi, 13,2 % (567) des 4 290 participants ont développé une démence. Les individus concernés appartenaient principalement au groupe de volontaires dont l’âge était le plus élevé.

Ce taux est relativement élevé au regard d’autres études longitudinales (autrement dit, de long terme) sur la démence ou des niveaux de risque de démence enregistrés en Australie (8,3 % des Australiens de plus de 65 ans sont actuellement atteints de démence, soit environ 1 personne sur 12).

En analysant les données, les chercheurs ont découvert une tendance frappante : les personnes qui déclaraient les niveaux d’activité les plus élevés à l’âge mûr et durant le grand âge avaient 41 à 45 % moins de risque de développer une démence que celles qui rapportaient les niveaux les plus faibles.

Cette association persistait même après prise en compte d’autres facteurs de risque, qu’ils soient démographiques (âge, éducation) ou médicaux (hypertension, diabète).

Il est intéressant de noter que le fait d’être physiquement actif au début de l’âge adulte n’avait aucune influence sur le risque de démence.

L’analyse de l’influence du facteur génétique APOE ε4, facteur de risque connu pour la maladie d’Alzheimer, constitue l’une des avancées majeures de cette étude. Elle a permis de mettre en évidence les points suivants :

  • à l’âge mûr, pratiquer une activité physique plus intense ne réduisait le risque de développer une démence que chez les personnes non porteuses de l’allèle ;

  • à un âge avancé, en revanche, le fait d’avoir une activité physique plus intense réduisait le risque aussi bien chez les porteurs de l’allèle que chez ceux qui ne le possédaient pas.

Autrement dit, pour les personnes génétiquement prédisposées à la démence, rester actives à un âge avancé pourrait continuer à offrir une protection significative.

Quelle est la portée de ces résultats ?

Ces conclusions viennent renforcer ce que les scientifiques savent déjà : l’exercice physique est bon pour le cerveau.

Cette étude se distingue non seulement par la taille importante de son échantillon, mais aussi par la durée exceptionnelle de son suivi ainsi que par le fait d’avoir mené une analyse génétique couvrant différentes périodes de la vie des participants.

Le fait d’avoir révélé que la pratique d’une activité physique à l’âge mûr peut avoir un effet différent selon le risque génétique, tandis que rester actif à un âge avancé profite à presque tout le monde, pourrait être utilisé pour enrichir les messages de santé publique.

Une étude qui présente quelques limites

Dans cette étude, le niveau estimé d’activité physique repose en grande partie sur une auto-déclaration. Il existe donc un risque de biais de rappel (les participants ont tendance à se souvenir de l’événement – ici leur pratique de l’activité physique – différemment de ce qu’il était en réalité, NDT). Par ailleurs, on ignore quels types d’exercice sont les plus bénéfiques.

Le nombre de cas de démence chez les plus jeunes participants étant bas, la portée des conclusions est plus limitée en ce qui concerne le début de l’âge adulte.

La cohorte choisie, constituée de participants qui descendent majoritairement de populations européennes et sont tous issus de la même ville, limite la généralisation des résultats à des populations plus diversifiées.

Ceci est particulièrement important, compte tenu du fait qu’il existe de fortes inégalités, au niveau mondial, face au risque de démence et au diagnostic de cette affection.

Quelle conclusion tirer de cette étude ?

À l’heure actuelle, les connaissances portant sur la démence et ses facteurs de risque restent encore faibles dans les groupes de composition ethnique diversifiée. Dans bon nombre d’endroits, elle est encore souvent perçue comme une « composante normale » du vieillissement.

La conclusion à tirer de cette étude tient, cependant, en deux phrases : bougez davantage, quel que soit votre âge. Les bénéfices que vous en retirerez surpassent clairement les risques.

The Conversation

Joyce Siette bénéficie d’un financement du Conseil national de la santé et de la recherche médicale.

ref. L’activité physique à partir de 45 ans peut réduire le risque de démence, selon une nouvelle étude – https://theconversation.com/lactivite-physique-a-partir-de-45-ans-peut-reduire-le-risque-de-demence-selon-une-nouvelle-etude-270834

La transition agroécologique peut-elle vraiment justifier le soutien politique à la méthanisation ?

Source: The Conversation – in French – By Xavier Poux, agriculture, environnement, politiques publiques, Sciences Po

La biométhanisation est souvent présentée comme une solution gagnante à la fois pour la transition énergétique et pour l’agroécologie. Mais est-ce vraiment le cas ? CC BY-NC-SA

La méthanisation agricole se développe en France portée par deux promesses politiques : celle de contribuer à la transition énergétique en produisant du biométhane, d’une part, et celle de participer à la transition agroécologique en faisant évoluer les systèmes agricoles, d’autre part. Mais cette seconde promesse peut-elle vraiment être tenue ?


Le projet en date de programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE 3) formule, comme les précédentes, pour la méthanisation un double objectif : promouvoir de concert la transition énergétique et la transition agroécologique.

Pour l’heure, ces promesses servent à justifier une dépense publique d’un milliard d’euros par an pour le rachat du biométhane produit. Sans elle, la filière ne se développerait pas de la même manière, ni quantitativement, ni qualitativement. Les objectifs de production énergétique du projet de PPE sont à la fois très ambitieux (multipliés par quatre entre 2023 et 2030, jusqu’à sept d’ici 2035, selon les scénarios), et annoncés compatibles avec l’agroécologie – voire comme un levier en faveur de son développement.

L’argument d’une convergence entre méthanisation et agroécologie est notamment fondé sur la réduction attendue des pertes d’azote permise par sa meilleure maîtrise et le développement de cultures intermédiaires à vocation énergétique (Cive) s’intercalant entre deux cultures d’hiver (on parle de « Cive d’été », typiquement du maïs) ou juste avant une culture d’été (Cive couvrant le sol en hiver, typiquement un seigle récolté en vert).

Cette allégation agroécologique d’ensemble a pourtant de quoi surprendre, car le développement de la biométahisation a tous les attributs d’une agriculture industrielle.

Face à ces visions contradictoires, nous nous proposons d’évaluer la manière dont cette promesse est remplie. Nous continuons une discussion déjà engagée ici, en adoptant une perspective agroécologique plus large.




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La méthanisation est-elle vraiment un levier
pour l’agroécologie ?



L’agroécologie, un changement systémique

Revenons d’abord sur le terme « agroécologie », largement repris et transformé dans différents espaces politiques.

Face aux multiples réappropriations, rappelons qu’elle désigne à la fois :

Cette notion a donc une histoire fondée sur des développements scientifiques. Depuis les années 1980, ces derniers insistent sur son caractère systémique. Il ne s’agit pas seulement de promouvoir une agriculture plus vertueuse selon un critère donné, par exemple la seule réalisation d’économies en énergie ou fertilisants.

L’enjeu est de penser l’agroécosystème comme un ensemble intégré, en s’appuyant sur l’analyse et la compréhension de ses propriétés et de ses fonctionnalités pour concevoir des systèmes productifs réellement soutenables des points de vue écologique et social.

Dans les discours qui promeuvent la méthanisation, trois grands éléments sont présentés comme des leviers de transition agroécologique :

  • les économies en fertilisants azotés achetés qui sont permises par l’usage de digestats, coproduits du processus de méthanisation riches en azote ;

  • la diversification des cultures via l’introduction de Cive ;

  • et l’autonomie renforcée des agriculteur pratiquant la méthanisation, sans que cette autonomie soit précisée, nous y reviendrons.

Ces trois points relèvent en effet d’une démarche agroécologique dans leur acception générique. Ils font toutefois ici l’objet d’une requalification qui en altère fondamentalement la signification.

Des économies d’azote en trompe-l’œil

Commençons par les économies d’engrais azotés souvent mises en avant, procédant de l’épandage des digestats. Il faut d’abord considérer que la méthanisation agricole ne crée pas d’azote ex nihilo. Dans les digestats, celui-ci provient très majoritairement en amont des engrais de synthèse, des déjections animales et, marginalement, des légumineuses.

Ces « économies » d’engrais azotés pour fertiliser les cultures en aval du processus de méthanisation relèvent donc d’un transfert d’azote entre une exploitation tierce et l’unité de méthanisation, via la biomasse contenant de l’azote « incorporé ».




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Lorsque la source d’azote du digestat est d’origine végétale, cela veut dire qu’on a introduit sur le territoire des cultures spécifiques (les Cive), ce qui signifie une intensification de la production de biomasse puisqu’on produit deux fois plus sur la même surface. Dans ce cas, ce qui est économisé en aval sur le plan économique provient en fait d’une intensification de la production agricole en amont.

Enfin, lorsque la méthanisation est fondée sur la valorisation des déjections animales, la logique est en principe plus propice à une circularité des flux. Pour autant, les contraintes de collecte et de stockage à une échelle suffisante pour alimenter une unité de méthanisation ne sont majoritairement pas compatibles avec des modalités d’élevage agroécologique.

Une diversification sans intérêt écologique

Par ailleurs, la diversification promise via l’introduction des Cive concerne des cultures à rotation courte (seigle, avoine, méteil, maïs).

Pour autant, ces cultures – souvent du maïs – n’ont pas nécessairement d’intérêt écologique fort en elles-mêmes. C’est d’autant moins si elles sont irriguées et fertilisées, comme c’est souvent le cas.

Le risque est que les objectifs de production énergétique affichés ne conduisent à la multiplication et à l’agrandissement des unités de méthanisation, qui vont en retour augmenter la demande de Cive.

Sur ce point, la requalification consiste à passer d’un principe agroécologique de maximisation de la biodiversité et de préservation des services rendus par les écosystèmes, à une simple diversification des cultures intensives.

Une autonomie illusoire

Quant à l’autonomie telle qu’elle est entendue ici, elle découle du complément de revenu par l’agrométhaniseur (voire d’un glissement vers un revenu principal tiré pour les « énergiculteurs ») permis par des tarifs de rachat globalement avantageux. Le raisonnement étant qu’un agrométhaniseur doté d’un revenu plus élevé peut plus facilement mettre en œuvre des pratiques agroécologiques que s’il a le couteau sous la gorge.

Mais le revenu issu de la méthanisation n’induit pas en lui-même l’adoption de systèmes agroécologiques et cet objectif pourrait être mieux atteint par un meilleur ciblage des aides. Le milliard d’euros par an pour le tarif de rachat est à comparer à environ 170 millions d’euros annuels pour l’ensemble des mesures agri-environnementales de la PAC, notoirement sous-dotées.

« L’autonomie » financière tirée de la méthanisation a tout autant de chances de pousser à une maximisation de la production énergétique sous forte contrainte technico-économique pour rembourser les investissements : davantage de maïs irrigué, de déjections concentrées dans des bâtiments. Au risque de renforcer la pression sur les agroécosystèmes et produire des effets opposés à l’autonomie technique et décisionnelle qui est celle de l’agroécologie.

Finalement, l’agrométhaniseur se retrouve dépendant, tout comme l’agriculteur conventionnel, de prestataires techniques et financiers. Son approvisionnement en biomasse devient crucial et induit une pression sur l’ensemble des filières territoriales, qui deviendra critique en cas de rareté les mauvaises années

De nombreux angles morts

La promesse agroécologique de la méthanisation reste toutefois muette sur des points pourtant cruciaux : les paysages, la biodiversité, la sobriété absolue en intrants ; c’est-à-dire, le fait de ne plus dépendre d’intrants azotés de synthèse, à ne pas confondre avec une optimisation de leur usage.

Sur un registre plus sociopolitique, l’autonomie paysanne et décisionnelle des agriculteurs et plus largement, la transformation industrielle des modes de développement auxquels la méthanisation participe, ne sont pas pris en compte.

Pourtant : pas d’agroécologie sans écologie du paysage, sans substitution des intrants de synthèse par des solutions fondées sur la nature, sans végétation semi-naturelle et des animaux extensifs jouant un rôle écologique, sans autonomie financière et technologique des paysans, sans remise en cause des rapports socioécologiques de production.




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Ce qui est absent de la politique actuelle de développement de la méthanisation est fondamentalement l’approche holistique qui caractérise pleinement l’agroécologie. Cette dernière ne peut se résumer à un catalogue de pratiques mises en avant, mais à une démarche globale articulant l’autonomie décisionnelle à une autonomie technique fondée sur une sobriété matérielle d’ensemble et un respect des cycles biologiques et biogéochimiques à l’échelle territoriale.




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Une nécessaire réorientation politique

Est-ce à dire que la méthanisation est incompatible avec l’agroécologie ? En principe, non, et des exemples dans des pays en développement montrent qu’à petite échelle, elle peut pleinement contribuer à un projet agroécologique, lorsqu’elle valorise une fraction réduite de déchets au service d’une véritable autonomie paysanne low-tech.

Mais le passage à l’échelle, tel qu’envisagé en France et porté par le cadre politique d’ensemble, contredit les fondamentaux de l’agroécologie. Ce n’est pas une question de bonnes ou mauvaises pratiques, c’est une question politique de développement d’une filière à grande échelle, qui induit des rapports de production auxquels l’agroécologie, telle qu’elle se déploie historiquement dans les mouvements paysans à travers le monde, veut précisément proposer des alternatives.

S’il doit y avoir une rencontre entre la méthanisation et l’agroécologie, c’est via des projets opportunistes, économes, à petite échelle, qui prennent en compte le fonctionnement de l’ensemble des agroécosystèmes, n’induisant aucune production supplémentaire dédiée et au service d’usages locaux. Faire l’impasse sur la biodiversité, les paysages et la sobriété, c’est hypothéquer l’avenir. Viser beaucoup trop grand, c’est risquer la faillite d’ensemble de l’ensemble de l’agriculture. Continuer la politique du chiffre agrégeant les TWh, c’est sélectionner davantage des exploitations déterritorialisées, qui ne répondent pas aux enjeux socioécologiques auxquels nous devons faire face.

Et à ceux qui considèrent qu’il faudrait alors peut-être sacrifier l’agroécologie à la souveraineté énergétique, nous répondrons qu’il faut commencer par le commencement : la sobriété énergétique, trop souvent marginalisée par les discours de politique de l’offre. La biomasse industrielle est sans doute une chimère à laquelle il est dangereux de s’accrocher, fût-elle autoproclamée « durable ».

The Conversation

Renaud Metereau a reçu des financements de IdEx Université Paris Cité, ANR-18-IDEX- 0001 (Centre des Politiques de la Terre – projet MethaTransferts)

Xavier Poux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La transition agroécologique peut-elle vraiment justifier le soutien politique à la méthanisation ? – https://theconversation.com/la-transition-agroecologique-peut-elle-vraiment-justifier-le-soutien-politique-a-la-methanisation-265344

New Romance : un genre qui transforme l’édition française… mais qui reste illégitime

Source: The Conversation – in French – By Adeline Florimond-Clerc, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université de Lorraine

Alors que les discours sur la culture annoncent la fin des hiérarchies entre pratiques « savantes » et « populaires », la new romance constitue un contre-exemple massif. Ce genre majoritairement écrit et lu par des femmes est aujourd’hui l’un des segments les plus dynamiques du marché du livre français, tout en restant fortement disqualifié symboliquement. Que nous dit ce paradoxe du fonctionnement du champ littéraire contemporain ?


Depuis les années 1990, de nombreux travaux en sociologie de la culture décrivent un brouillage croissant des frontières entre les genres culturels. La thèse, développée par Pierre Bourdieu, d’une homologie entre hiérarchies culturelles et hiérarchies sociales, serait remise en cause par le développement de nouvelles normes et de nouveaux comportements culturels. L’omnivorisme ou l’éclectisme (soit la capacité à consommer des œuvres populaires comme élitaires)… tout concourrait à affaiblir nettement les lignes de partage entre légitime et populaire, au profit d’une dé-hiérarchisation des œuvres et des pratiques). Les goûts se décloisonneraient, la domination symbolique s’éroderait, et les hiérarchies traditionnelles seraient appelées à disparaître.

Mais la new romance montre que cette narration optimiste n’est pas valable partout. Dans un espace comme la littérature – historiquement très liée au système scolaire –, les distinctions perdurent voire se reforment.

Succès massif, disqualification persistante

Ce n’est pas nouveau. La littérature sentimentale a toujours eu mauvaise presse, comme en témoignent les travaux de Janice Radway et de Bruno Péquignot. Qualifiée de littérature de genre, ou de gare, la romance fait partie de ces littératures qui occupent, au moins depuis le XIXᵉ siècle, une position dominée au sein des hiérarchies littéraires. Elle l’est d’autant plus qu’elle est portée presque exclusivement par des autrices, lue principalement par des femmes. Elle appartient donc très clairement au pôle de grande production du champ littéraire, en opposition au pôle à diffusion restreinte (selon l’expression de Bourdieu), lequel aspire à l’autonomie vis-à-vis des contraintes économiques et à des formes de reconnaissances internes au monde littéraire.

Prisonnier d’un stigmate ancien qui associe le populaire au trivial et le féminin à l’anecdotique, le tout dans une approche condescendante, voire méprisante, le genre sentimental ne s’affranchit pas des mécanismes de hiérarchisation du monde littéraire ni de disqualification symbolique.

Considéré comme sans intérêt, au pire abêtissant voire dangereux, le roman sentimental va néanmoins connaître d’importants succès commerciaux à mesure que les codes de l’amour changent. La new romance est l’exemple le plus caractéristique de ce début du XXIᵉ siècle. Dernière déclinaison en date des romans sentimentaux, les nouvelles romances contemporaines connaissent depuis une dizaine d’années un succès éditorial sans précédent, accompagnées de violentes critiques, notamment dans la presse.

Parce qu’elle est lue par de jeunes, voire très jeunes, lectrices la new romance – et notamment la « dark romance » qui joue sur une forme d’ambiguïté morale mettant en scène des relations d’emprise – est un genre clivant. Le plus remarquable dans le traitement médiatique de la new romance réside dans sa mise en problème et dans les réponses qui y sont apportées.

L’analyse d’un corpus médiatique permet d’identifier la dialectique suivante : en premier lieu une critique de cette littérature par son contenu (par exemple : reproduction de la domination masculine), puis une antithèse s’appuyant sur une réception et une réappropriation des lectrices nuancées (par exemple : émancipation par la lecture), enfin une synthèse qui défend généralement l’accompagnement de la lecture par une tierce personne (par exemple les parents, les professionnels du livre). Le titre de certains articles est en ce sens éclairant :

Un genre illégitime qui transforme tout le champ

Bien qu’ignorée par la presse culturelle, absente des nominations des principaux prix littéraires, la new romance, par son impact économique et les méthodes marketing employées par les maisons d’édition, a pourtant des effets sur l’ensemble du monde littéraire. Tenue à distance des circuits de consécration littéraire traditionnels, la new romance tire sa « valeur littéraire » de son succès bien plus commercial que symbolique. En 2024, 30 des 100 romans les plus vendus en France sont des romans sentimentaux. L’élément le plus frappant n’est donc pas tant l’existence du mépris que les effets structurels de la new romance sur le champ littéraire contemporain. Passons en revue quatre d’entre eux.

Le premier effet concerne les maisons, collections et labels éditoriaux. Encouragées par le succès du genre, des maisons d’édition se sont spécialisées dans le genre new romance, comme Hugo Publishing, Addictives, Chatterley ou encore BMR. Des collections et labels ont été créés, tels que Nox d’Albin Michel, &Moi de JC Lattès, Comet des éditions Larousse.

Si des maisons d’édition prestigieuses n’ouvrent pas de collections consacrées à ce genre, ce sont des filiales issues des mêmes groupes qui publient de la new romance. Certes, Seuil s’est lancé dans l’édition de new romance, mais en créant un label, Verso, marquant la distance du genre par rapport aux autres titres de son catalogue. Tous les groupes éditoriaux tentent de profiter de son succès sans toujours l’afficher directement sur leurs couvertures, il s’agit de se protéger symboliquement tout en captant le marché.

Le deuxième concerne les lieux de vente. Des rayons entiers de livres de new romance ont fait leur apparition en librairie ces dernières années. Plus encore, une dizaine de librairies spécialisées en new romance (et « young adult ») ont vu le jour. À l’image de la plus grande librairie indépendante de France, Gibert, qui a ouvert en novembre 2026 une librairie spécialisée romance en plein cœur du quartier latin à Paris, accentuant d’autant plus la différence avec les autres genres.

Le troisième concerne le travail éditorial effectué sur l’objet livre. Les éditeurs de romance ont été parmi les premiers à investir massivement dans l’esthétique du livre-objet et dans la logique de collection, avec des éditions à jaspage coloré, reliures embossées, couvertures métalliques et formats collector qui deviennent de véritables objets de désir.




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Longtemps cantonnées aux mangas et aux beaux livres, ces pratiques se sont depuis étendues à d’autres genres, du thriller aux rééditions de classiques populaires. On peut citer par exemple l’édition collector récemment publiée de Carrie, de Stephen King, clairement pensée sur le modèle des collectors de romance, jusqu’à l’esthétique de la couverture dessinée.

La new romance ne se contente donc pas de suivre les tendances du livre : elle les crée, et ce sont les autres genres qui s’y adaptent.

Enfin, le quatrième concerne la capacité d’hybridation de la new romance. Elle est un genre qui poursuit son extension en se rapprochant d’autres genres littéraires culturellement plus reconnus : la romance policière, la romantasy, la western romance, la romance graphique… La romantasy est un exemple intéressant en ce sens. Elle est présentée moins comme une branche de la romance que comme une extension de la fantasy. Elle bénéficie donc du prestige associé à ce genre et donne lieu à des tentatives de repositionnement éditorial.

La romance s’étend également à d’autres industries culturelles telles que le cinéma. Les adaptations sont nombreuses. Il y a quelques semaines, l’autrice française de new romance C. S. Quill, publiée chez Hugo Publishing (Glénat), annonçait sur les réseaux sociaux l’adaptation de sa saga littéraire Campus Drivers en série télévisée sur Prime Video. En octobre 2025, sort le film Regretting You adapté du livre éponyme de Colleen Hoover, autrice américaine à succès de « new romance », publiée elle aussi chez Hugo Publishing. L’adaptation de The Love Hypothesis, d’Ali Hazelwood, publiée aux éditions Hauteville (groupe Bragelonne) est également annoncée en salles pour l’automne 2026.

Les hiérarchies ne disparaissent pas, elles se déplacent

Ce paradoxe révèle deux phénomènes majeurs : d’abord, la littérature demeure le lieu d’une résistance forte à la déhiérarchisation. En raison de la construction historique et la structuration générale du champ littéraire en France, ces hiérarchies sont plus stabilisées que dans d’autres domaines culturels, par exemple l’écoute de musique, souvent mise en avant par les défenseurs de la thèse de l’éclectisme). C’est particulièrement vrai en France. Aux États-Unis, il existe un rapport plus décomplexé à la littérature dite « populaire » : le New York Times propose toutes les semaines une critique littéraire de romance.

Cette persistance de la disqualification se heurte néanmoins à une illégitimation sociale du snobisme. Dès lors, la critique esthétique ne suffit plus et c’est l’argument du danger qui prend le relais. Ce n’est pas tant pour son style d’écriture ou son absence d’innovation formelle que la romance est critiquée, mais en raison des dommages potentiels qu’elle pourrait causer aux jeunes lectrices, en raison du caractère moralement discutable des récits et des représentations du couple et de la sexualité qu’elle véhicule. La disqualification se rejoue sur le terrain moral. Ce basculement s’accompagne d’un ensemble de discours plus ou moins alarmistes appelant à un meilleur encadrement de la circulation et de la diffusion de la romance, à un accompagnement des lectrices par des adultes, parents comme professionnels du livre.

La new romance montre ainsi que les hiérarchies culturelles ne disparaissent pas : elles se recomposent, se déplacent, se moralisent. Genre illégitime mais structurellement central, elle révèle les impensés d’une institution littéraire qui continue de résister au populaire, au féminin et à l’émotionnel. L’économie du livre dépend désormais largement de publics longtemps invisibilisés. Reste une question ouverte : quand un genre fait vivre tout un secteur, combien de temps peut-on faire semblant de ne pas le voir ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. New Romance : un genre qui transforme l’édition française… mais qui reste illégitime – https://theconversation.com/new-romance-un-genre-qui-transforme-ledition-francaise-mais-qui-reste-illegitime-267170

À l’école, ce que les élèves pensent de leur intelligence influence leurs résultats

Source: The Conversation – France (in French) – By Diane Sam-Mine, Doctorante en psychologie sociale, Université d’Artois

« Je suis nul », s’exclament certains élèves à la vue d’une mauvaise note. Cette phrase banale en apparence peut avoir bien plus de conséquences sur leur parcours scolaire qu’on ne l’imagine.


Prenons les cas de Lucie et d’Asha, deux bonnes élèves. Alors qu’elles découvrent leurs notes de leur dernière évaluation en français, elles se rendent compte avec stupeur qu’elles ont toutes les deux une mauvaise note. Lucie se dit qu’elle est bête : elle a travaillé, et pourtant… Elle se sent moins motivée, relâche ses efforts : à quoi bon ? Elle préfère se concentrer sur les mathématiques, elle est beaucoup plus forte dans ce domaine.

Asha, au contraire, pense directement que c’est une opportunité pour progresser. Elle n’a pas encore maîtrisé cette leçon, peut-être une mauvaise méthode d’apprentissage ? Elle est encore plus motivée pour comprendre ses erreurs et essaie de faire plus d’exercices pour maîtriser les notions qu’elle n’a pas encore acquises.

Lucie et Asha sont dans la même situation mais ont des réactions opposées. D’un côté, Lucie a l’impression que sa mauvaise note indique que ses capacités intellectuelles sont en défaut. De l’autre, Asha comprend que sa mauvaise note indique seulement que sa maîtrise du chapitre 4 à ce moment-là n’était pas suffisante.

Deux états d’esprit, deux visions de l’intelligence

Comment expliquer ces deux réactions très différentes entre Lucie et Asha ? La psychologue Carol Dweck théorise qu’on peut adopter deux états d’esprit face à l’intelligence. Un état d’esprit désigne la croyance qu’une personne peut avoir sur son intelligence. L’état d’esprit fixe (fixed mindset) est défini comme la croyance que nos capacités intellectuelles sont immuables, tandis que l’état d’esprit de développement (growth mindset) se réfère à la croyance que nos capacités intellectuelles peuvent évoluer avec le temps, grâce à nos efforts, avec des stratégies adaptées, en demandant de l’aide et en voyant les erreurs comme des opportunités d’apprentissage.

Ici, Lucie a un état d’esprit fixe et, Asha, un état d’esprit de développement. Les élèves ayant un état d’esprit fixe ont peur de l’échec qui est perçu comme une menace à leur intelligence, et indique qu’ils sont incapables. Le fait de réussir ou non est lié à l’identité de la personne : compétente et intelligente si on réussit, incompétente et manquant d’intelligence dans le cas contraire. Les élèves ayant un état d’esprit fixe vont avoir peur d’essayer de nouveaux exercices, des niveaux plus durs ou de demander de l’aide.

Lucie, en voulant se concentrer sur les mathématiques où elle se sent plus à l’aise, se catégorise : « Je ne suis pas littéraire, plutôt logique », typique d’un état d’esprit fixe. En perdant sa motivation, il se peut que Lucie se désengage et continue à avoir de mauvaises notes en français.

Asha qui a un état d’esprit de développement ne considère pas sa mauvaise note comme une menace à son intelligence. En percevant l’intelligence comme malléable, elle sait qu’elle n’a pas encore compris mais qu’en persévérant, elle y arrivera. Les erreurs sont vues comme des opportunités pour apprendre. Demander de l’aide n’indique pas de la faiblesse pour Asha, mais la force de se fier à une personne plus experte (camarade de classe ou enseignante). Asha progressera de plus en plus en français.

En quelques mots, nos états d’esprit, ou plus simplement notre manière de considérer notre intelligence, influencent nos pensées, nos comportements, et même parfois, nos performances.

Voir l’intelligence comme malléable, quels bénéfices ?

Avoir un état d’esprit de développement impacte l’approche des élèves face aux études, leur réussite ainsi que leur bien-être général. Une élève qui pense que ses capacités peuvent évoluer aura tendance à persévérer, à passer plus de temps sur les exercices et à demander des devoirs plus difficiles, pour se confronter à ce qu’elle ne sait pas pour pouvoir progresser.

Si les élèves avec un état d’esprit fixe accordent beaucoup d’importance à la note, les élèves qui ont une vision malléable de l’intelligence sont plus motivés par le fait de maîtriser une notion. Ainsi, les personnes avec un état d’esprit de développement ont moins peur de l’échec et ont également plus confiance en eux afin de mener à bien une tâche. Les élèves qui pensent que l’intelligence est malléable perçoivent les efforts positivement alors que les élèves avec un état d’esprit fixe les voient comme un manque de capacité.

En sachant qu’ils peuvent s’améliorer, les élèves avec un état d’esprit de développement se sentent moins impuissants et sont plus attentifs à leurs erreurs. L’état d’esprit de développement peut ainsi être corrélé à de meilleures performances scolaires. Pour finir, les personnes ayant une vision malléable de l’intelligence se sentent mieux, ont plus d’émotions positives et sont plus susceptibles d’être satisfaites de leur vie.

Des interventions pour modifier les croyances sur l’intelligence

Les interventions pour promouvoir l’état d’esprit de développement sont de plus en plus mises en place dans les établissements scolaires. On explique aux élèves la plasticité du cerveau, l’importance des efforts et la nécessité des échecs, les bénéfices d’un état d’esprit de développement.

Ces interventions sont plutôt peu coûteuses et nécessitent peu de ressources, avec des effets positifs conséquents. Les études ont montré que ces interventions bénéficient aux élèves vulnérables, en décrochage scolaire, issus de minorités ethniques). Les interventions sont alors également vues comme un moyen possible de lutter contre les différences de performances liées aux inégalités sociales. Les élèves défavorisés avec un état d’esprit de développement ont des résultats similaires que des élèves plus favorisés ayant un état d’esprit fixe.

L’importance de l’environnement dans notre perception de l’intelligence

Les états d’esprit sont toujours influencés par l’environnement : par les pairs et les professeurs. Les chercheurs ont démontré que l’état d’esprit d’un élève pouvait être prédit par les croyances sur l’intelligence de ses camarades de classe. Entouré d’élèves qui perçoivent l’intelligence comme fixe, un élève aura plus de chances de le penser également. Les adultes influencent également très fortement les états d’esprit des élèves.

Les interventions sont beaucoup plus efficaces sur les élèves lorsque les professeurs ont également un état d’esprit de développement. Les interventions ciblant les enseignants ont été démontrées comme efficaces, pouvant changer les états d’esprit des enseignants et les pratiques pédagogiques.

Ces interventions deviennent de plus en plus populaires auprès de la communauté éducative. Si les interventions centrées sur les élèves peuvent les aider, elles ne peuvent contrer seules les inégalités sociales. Ces interventions sont donc complémentaires d’une approche plus systémique afin de lutter contre les inégalités éducatives.

Croire qu’on est bête ne nous condamne pas à être bêtes, tout comme croire qu’on est intelligent ne nous rend pas intelligents. Cependant, croire que nos capacités peuvent évoluer constitue la première étape pour progresser !


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 3 au 13 octobre 2025), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Intelligence(s) ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Diane Sam Mine a reçu des financements de la région Hauts-de-France.

ref. À l’école, ce que les élèves pensent de leur intelligence influence leurs résultats – https://theconversation.com/a-lecole-ce-que-les-eleves-pensent-de-leur-intelligence-influence-leurs-resultats-270711

Les deux grands enjeux derrière la demande de grâce de Benyamin Nétanyahou

Source: The Conversation – France in French (3) – By Michelle Burgis-Kasthala, Professor of International Law, La Trobe University

Le président d’Israël Isaac Herzog a quelques semaines pour décider s’il gracie ou non le premier ministre Benyamin Nétanyahou, empêtré dans plusieurs affaires de corruption… pour lesquelles il n’a d’ailleurs pas encore été condamné, ce qui rend sa demande de grâce particulièrement exceptionnelle. Ce qui est en jeu ici, c’est à la fois l’avenir personnel et politique du chef du gouvernement, qui espère être reconduit à son poste aux élections de l’année prochaine, et l’indépendance du système judiciaire israélien.


Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, poursuivi pour corruption depuis plusieurs années, a adressé une demande de grâce au président du pays Isaac Herzog. Cette demande a alarmé ses détracteurs, qui y voient une tentative de contourner l’État de droit.

Dans un message vidéo, Nétanyahou affirme que, du fait de la situation « sécuritaire et politique » actuelle d’Israël, il est impossible pour lui de comparaître devant le tribunal plusieurs fois par semaine.

Sa demande de grâce n’est que le dernier rebondissement d’une affaire qui dure depuis des années. Elle pourrait avoir des implications importantes aussi bien pour le système judiciaire israélien que pour l’avenir politique de Nétanyahou, alors que des élections sont prévues l’année prochaine.

Quelles sont les accusations qui pèsent contre lui ?

Nétanyahou, 76 ans, est incontestablement la figure politique la plus importante de la politique israélienne moderne. Il a été élu premier ministre pour la première fois en 1996 et en est aujourd’hui à son sixième mandat.

Il est mis en examen pour « corruption, fraude et abus de confiance », dans le cadre d’une série d’enquêtes qui remontent à 2016. Il fait l’objet de poursuites dans trois affaires distinctes identifiées par des numéros : l’« affaire 1 000 », l’« affaire 2 000 » et l’« affaire 4 000 ». Le procès a débuté en 2020.

Dans l’« affaire 1 000 », le premier ministre est soupçonné d’avoir reçu l’équivalent d’environ 200 000 dollars américains (172 000 euros) de cadeaux, notamment des cigares et du champagne, de la part du producteur hollywoodien Arnon Milchan et du milliardaire australien James Packer.

L’« affaire 2 000 » concerne des rencontres présumées entre Nétanyahou et Arnon Mozes, le propriétaire du célèbre journal Yediot Ahronot. L’accusation affirme que Mozes a proposé au chef du gouvernement une couverture médiatique favorable en échange de restrictions imposées à l’un de ses journaux concurrents.

Enfin, l’« affaire4 000 » concerne un conglomérat de télécommunications Bezeq. La procureure générale allègue l’existence d’un autre accord réciproque : Nétanyahou serait présenté sous un jour favorable sur un site d’informations en ligne géré par Bezeq, en échange de son soutien à des modifications réglementaires qui profiteraient à l’actionnaire majoritaire du conglomérat.

Nétanyahou a toujours nié toute malversation dans ces affaires, affirmant être victime d’une « chasse aux sorcières ». En 2021, il a qualifié les accusations de « fabriquées et ridicules ». Lorsqu’il a témoigné à la barre en 2024, il a déclaré :

« Ces enquêtes sont nées du péché. Il n’y avait pas d’infraction, alors ils en ont trouvé une. »

Des experts en droit israélien ont souligné qu’une grâce ne peut être accordée qu’une fois qu’une personne a été condamnée pour un crime. Mais Nétanyahou ne propose pas de reconnaître sa responsabilité ou sa culpabilité dans ces affaires, et il ne le fera probablement jamais. Il demande simplement une grâce afin de pouvoir continuer à exercer ses fonctions.

L’indépendance du système judiciaire israélien

Depuis le début du procès en 2020, de nombreuses personnes ont témoigné devant la justice, notamment d’anciens collaborateurs de Nétanyahou qui ont conclu des accords avec l’accusation et ont été interrogés en tant que témoins à charge. Des éléments assez accablants ont donc été présentés contre le premier ministre.

Il a toutefois su se montrer extrêmement habile et politiquement intelligent en utilisant à chaque occasion d’autres sujets, en particulier la guerre à Gaza, pour tenter de reporter ou d’interrompre la procédure.

Après le 7 octobre 2023, le nombre de jours d’audience a été limité pour des raisons de sécurité. Selon les médias, Nétanyahou a fréquemment demandé l’annulation de ses audiences, justifiant ces demandes par le fait qu’il avait une guerre à gérer.

Les partisans du premier ministre soutiennent sa demande de grâce, mais celle-ci met en lumière des questions plus larges concernant l’indépendance du système judiciaire israélien.

Au début de l’année 2023, le gouvernement a présenté des plans visant à réformer le système judiciaire, ce qui, selon ses détracteurs, affaiblirait la Cour suprême et le système israélien de contrôle et d’équilibre des pouvoirs. Nétanyahou n’a pas participé à cette initiative, car la procureure générale a déclaré que son implication constituerait un conflit d’intérêts en raison de son procès pour corruption, mais plusieurs ministres de son cabinet s’y sont associés.

Des manifestations massives ont eu lieu partout en Israël en réponse à ce projet. Les contestataires y ont vu une attaque frontale contre les fondements mêmes du système juridique israélien.

La demande de grâce s’inscrit donc dans ce contexte plus large, même si les deux questions ne sont pas formellement liées. Les opposants à Nétanyahou affirment que sa requête représente une nouvelle preuve du fait que lui et sa coalition ont une conception fondamentalement différente de la leur de ce que doit être l’État de droit.

La survie politique de Nétanyahou

Quand le premier ministre a été réélu à la tête du parti Likoud le 7 novembre 2025, il a annoncé son intention de se présenter à nouveau aux élections l’année prochaine – et souligné qu’il s’attendait à être désigné premier ministre une fois de plus.

La loi fondamentale israélienne suggère que Nétanyahou ne pourrait pas se présenter s’il était condamné pour une infraction grave, mais il n’est pas certain qu’il serait effectivement empêché de se présenter à ce stade.

Selon l’agence de presse Anadolu, Nétanyahou souhaiterait avancer les élections de novembre à juin dans l’espoir de pouvoir conclure d’ici là des accords visant à normaliser les relations avec l’Arabie saoudite et l’Indonésie. Cela correspond à son habitude d’utiliser les succès en matière de politique étrangère pour compenser ses problèmes intérieurs.

À l’approche des élections, le premier ministre israélien tente désormais toutes les manœuvres possibles pour améliorer sa position, et la grâce présidentielle n’est que l’une d’elles. C’est probablement la seule option qu’il lui reste pour faire disparaître l’affaire, car le procès dure depuis si longtemps que, tôt ou tard, le tribunal devra prendre une décision.

The Conversation

Michelle Burgis-Kasthala ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les deux grands enjeux derrière la demande de grâce de Benyamin Nétanyahou – https://theconversation.com/les-deux-grands-enjeux-derriere-la-demande-de-grace-de-benyamin-netanyahou-271012

Crise de la dette: les quatre leviers qui peuvent aider le Sénégal à éviter la restructuration

Source: The Conversation – in French – By Souleymane Gueye, Professor of Economics and Statistics, City College of San Francisco

Le Fonds monétaire international (FMI) a réévalué la dette du Sénégal à 132 % du PIB, entraînant une dégradation de sa note souveraine. Les discussions avec le FMI avancent lentement et le pays rencontre des difficultés pour lever des financements sur les marchés internationaux.

Malgré tout, la dette reste soutenable depuis 2024, mais elle place le Sénégal devant un dilemme : restructurer immédiatement ou poursuivre la stratégie actuelle, qui permet de rembourser les échéances sans accord avec le FMI et de maintenir son Plan de redressement économique et social.
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En tant qu’économiste ayant étudié les relations entre le FMI et le Sénégal sur quarante ans, je ne préconise pas une restructuration de cette dette.

En dépit d’un besoin de financement de 5 800 milliards de F CFA pour 2025, il est préférable de poursuivre la trajectoire actuelle et le plan de redressement, tout en recherchant un accord avec le FMI, aligné sur la “Vision 2050”.

Qu’est-ce qu’une restructuration de la dette ?

Une restructuration de la dette est un « réaménagement négocié des obligations d’un État pour restaurer la soutenabilité de sa dette » . Elle intervient lorsque le pays n’est plus en mesure de payer ses dettes sans compromettre sa stabilité économique et sociale. Autrement dit, elle intervient en cas de défaut de paiement. Or, ce n’est pas la situation actuelle du Sénégal. Une restructuration vise surtout à alléger la pression financière et à redonner des marges budgétaires.




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Elle repose sur deux principes simples : un pays ne peut pas continuer à emprunter indéfiniment, et les créanciers ont parfois du mal à se coordonner entre eux.

Une restructuration peut prendre plusieurs formes :

  • réduction du principal (haircut) : le créancier accepte d’abandonner une partie de la somme due. C’est la solution la plus lourde, réservée aux situations de détresse sévère.

  • reprofilage : le pays paie tout, mais plus lentement et moins cher, parfois avec une période de grâce. Cela facilite l’ajustement budgétaire sans choc majeur.

  • rééchelonnement : report des échéances dans le temps, souvent sous l’égide du Club de Paris – un groupe informel de pays créanciers dont le rôle est coordonner la restructuration de la dette publique des États qui n’arrivent plus à rembourser leurs emprunts – ou de créanciers privés, avec des conditions financières assouplies.

  • cadre commun du G20 : restructuration globale et coordonnée entre tous les créanciers, visant à éviter les blocages, garantir la transparence et s’accompagner d’un programme macroéconomique avec le FMI.




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Les implications économiques

Plusieurs études comme celle de l’économiste américain Barry Eichengreen montrent qu’une restructuration de la dette peut réduire fortement l’investissement privé, fragiliser les banques exposées aux titres publics et limiter l’accès du pays aux financements extérieurs. Elle augmente aussi les primes de risque et peut entraîner une crise de confiance.

Dans une économie comme celle du Sénégal, intégrée à l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) et sans politique monétaire indépendante, ces chocs sont très difficiles à absorber.

À long terme, une restructuration peut être utile si elle est bien pensée et accompagnée de réformes crédibles. Elle peut améliorer la structure de la dette, réduire les intérêts, libérer des marges pour les dépenses prioritaires et restaurer la confiance.

Mais ces avantages dépendent du maintien d’une dynamique de croissance non entravée par des ajustements trop brutaux. Ce qui est impossible à avoir avec le FMI.

Le Sénégal doit-il restructurer sa dette publique ?

Le Sénégal a un endettement très élevé, mais il reste soutenable selon le mode de calcul courant. On compare les dépenses obligatoires de l’État (salaires, transferts, dépenses de fonctionnement et d’investissement) à ses recettes. Puis, on vérifie si le service de la dette reste supportable. Selon ce calcul, basé sur la dernière loi de finances initiale, le Sénégal se situe dans la catégorie des pays à haut risque, mais pas en situation de défaut de paiement.

En revanche, les besoins de financement augmentent, et la confiance des marchés s’est affaiblie après la révélation des dettes cachées et l’absence d’accord avec le FMI.




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Malgré ce contexte difficile, le Sénégal continue de payer sa dette, mais les taux d’intérêt très élevés aggravent le coût du service de la dette et réduisent les marges pour investir. Aujourd’hui, 16 % des recettes fiscales et 50 % des revenus de l’État servent à rembourser la dette, contre 25 % en moyenne en Afrique.

Cette situation peut-elle durer ? Une restructuration pourrait alléger la pression, car refuser d’y recourir expose le pays à un risque de crise de liquidité pouvant se transformer en crise financière et économique.

Ce contexte financier est très tendu, mais il reste, selon nous, soutenable. Il peut même s’améliorer si le pays exploite pleinement ses atouts. Le Sénégal dispose en effet d’un environnement prometteur qui peut éviter une restructuration immédiate de la dette.

Ces atouts tournent autour de ces facteurs :

  • Une population jeune, dynamique et entreprenante

  • Une stabilité politique et institutionnelle dans une région instable.

  • Une croissance potentielle solide (8 % -10 %), renforcée par le gaz, le pétrole et l’or.

  • Une administration fiscale et financière en constante amélioration grâce
    aux réformes récentes.

. Un potentiel enviable dans l’agrobusiness, les ressources halieutiques, les services et le numérique, et l’accès encore possible aux financements extérieurs confessionnels.

Eviter la restructuration du type FMI

Fort de ces atouts, le Sénégal doit éviter une restructuration encadrée par le FMI, car impliquant forcément un programme du FMI. Celui-ci est fondé sur des politiques bien connues :

• Une politique fiscale restrictive : forte réduction du déficit, diminution des dépenses publiques, élimination des subventions, hausse des impôts, licenciements administratifs,

• Une privatisation des entreprises publiques et para publiques,

• Une politique monétaire restrictive (augmentation du coût du crédit) si le pays dispose d’une politique monétaire autonome,

• Une libéralisation totale du secteur financier et du commerce extérieur.

Ces politiques risqueraient d’exacerber la contraction de l’activité économique au lieu de la résoudre car, du fait du régime de change fixe, le Sénégal ne dispose pas du levier monétaire et du taux de change pour atténuer les effets négatifs que ces mesures auraient sur l’activité économique.

Autrement dit, les déséquilibres budgétaires vont être rétablis au détriment d’une croissance économique endogène et inclusive, exacerbant les inégalités économiques et sociales, et la paupérisation des populations.

Entrer dans une restructuration maintenant créerait un cercle vicieux : une contraction de l’activité économique occasionnant une baisse des recettes et des difficultés à atteindre les objectifs du programme. Ce qui entraînera alors davantage d’austérité.

Il faudra donc tout faire pour éviter ce scénario et concevoir une autre stratégie pour desserrer la pression sur les finances publiques et mieux gérer la dette.

Une stratégie alternative

Éviter une restructuration immédiate ne veut pas dire rester passif. Il faut au contraire bâtir une stratégie solide autour de quatre leviers :

  • D’abord, privilégier une approche basée sur la transparence : terminer l’inventaire de la dette, publier tous les rapports et élaborer un plan de gestion conforme aux recommandations de la Cour des comptes. Cette approche devrait idéalement s’accompagner d’un accord formel avec le FMI pour valider le cadre macroéconomique proposé par le Sénégal et renforcer la transparence budgétaire, envoyant ainsi un signal fort de confiance aux marchés internationaux.

  • Le deuxième levier consiste à distinguer clairement la dette de l’État central de celle des entreprises publiques et des garanties souveraines.

Pour la dette centrale, le gouvernement sénégalais peut renégocier les maturités des Euro-obligations et prêts commerciaux à taux élevés sur le long terme sans une restructuration formelle. L’État doit chercher à convertir les prêts bilatéraux à court terme en financements concessionnels ou partenariats sectoriels, tout en privilégiant les financements auprès de partenaires bilatéraux et multilatéraux (Chine, Turquie, Inde, pays du Golfe).

Ce reprofilage partiel, conçu indépendamment du FMI, pourrait améliorer la liquidité et libérer des marges pour soutenir l’économie. L’État doit se concentrer sur les obligations à court terme (bons du Trésor et titres de moins de deux ans) pour refinancer, renégocier les taux ou prolonger les échéances, afin de ne pas déstabiliser le système bancaire de l’Uemoa.

  • Le troisième levier consiste à étaler l’ajustement fiscal sur plusieurs années, élargir l’assiette fiscale et engager une réforme axée sur l’équité. Le gouvernement doit aussi renforcer la gouvernance des régies financières et mettre en place une gestion efficace des revenus tirés du gaz, du pétrole et des autres ressources naturelles.

  • L’exploitation du gaz et du pétrole offre au Sénégal un levier supplémentaire : valoriser les revenus futurs pour négocier de meilleures conditions. La création d’un fonds de stabilisation et d’un cadre transparent d’exploitation de ces ressources peut réduire la charge de la dette et permettre d’investir dans la formation des jeunes, le capital humain et les services publics.




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Que retenir ?

Tant que le FMI maintient ses conditions classiques ou retarde les négociations, le Sénégal ne devrait pas restructurer sa dette. La stratégie à suivre consiste à :

• Consolider graduellement les finances publiques en réduisant les dépenses de fonctionnement de l’État central et en fusionnant les directions et les agences publiques

• Préserver l’investissement public, relancer l’investissement privé et élaborer des mesures spécifiques de relance de la croissance economique;

• Négocier des conditions moins procycliques et contraignantes;

• Finaliser un programme avec le FMI basé sur la Vision 2050;

• Et n’envisager une restructuration qu’en dernier recours, dans un cadre structuré, repensé et adossé aux priorités économiques du gouvernement sénégalais et plus favorable.

Une dette bien analysée et bien gérée ne peut pas déboucher sur une défaillance économique. Au contraire, elle peut devenir un outil puissant de souveraineté pour favoriser le plein emploi, réduire la pauvreté et promouvoir la justice économique et sociale.

The Conversation

Souleymane Gueye receives funding from Monterey Institute of International Studies and the Fullbright foundation

ref. Crise de la dette: les quatre leviers qui peuvent aider le Sénégal à éviter la restructuration – https://theconversation.com/crise-de-la-dette-les-quatre-leviers-qui-peuvent-aider-le-senegal-a-eviter-la-restructuration-270177

Pourquoi l’IA oblige les entreprises à repenser la valeur du travail

Source: The Conversation – France (in French) – By Caroline Gans Combe, Associate professor Data, econometrics, ethics, OMNES Education

Une étude souligne que sur 178 références citées par une IA, 69 renvoyaient à des références incorrectes ou inexistantes. GoldenDayz/Shutterstock

Le rapport entre intelligence artificielle et emploi nécessite de repenser en profondeur l’analyse des tâches dans une entreprise. Il se joue à deux niveaux : dans la compréhension des chaînes de valeur de l’entreprise et dans la capacité des dirigeants à l’appréhender. L’enjeu ? Identifier avec précision où et comment injecter l’IA. Car celle-ci peut mentir, inventer des références et se tromper.


Les sombres prédictions sur la disparition des emplois intellectuels d’entrée de carrière alimentent un débat déjà ancien sur la fongibilité du travail face aux avancées de l’intelligence artificielle (IA) – soit le remplacement d’un emploi par un autre.

Et si la véritable question n’est pas ce qui peut être substitué, mais par où et comment cette substitution crée ou détruit de la valeur pour l’entreprise ? C’est que nous soulignons dans notre étude réalisée par le Global Partnership on AI (GPAI) et le Centre d’expertise international de Montréal en intelligence artificielle (Ceimia).

L’enjeu pour l’intelligence artificielle est de dépasser l’identification par catégorie des emplois, et plus finement des tâches automatisables, pour comprendre leur position stratégique dans la chaîne de création de valeur.

Encore aujourd’hui, l’essentiel des études sur l’impact de l’IA dans le domaine procède par décomposition : identifier des tâches, évaluer la capacité de celles-ci à être automatisées, agréger les résultats. Cette méthodologie, héritée de Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, qui estimaient que l’automatisation présentait un risque pour 47 % des emplois, comprend des limites.

Elle ignore la fonction économique spécifique de chaque tâche prise individuellement dans la définition d’un emploi, mais aussi le processus de création de valeur.

Alors où et comment l’IA peut-elle avoir une valeur ajoutée dans l’entreprise ? Comment les dirigeants peuvent-ils s’en emparer pour être le meilleur architecte des interactions homme-machine ? Comment accompagner cette transition ?

Scandale Deloitte Australie

Le scandale Deloitte d’octobre 2025 illustre cette problématique. Deloitte Australie a dû rembourser partiellement une facture de 440 000 dollars australiens (environ 248 000 euros). Pourquoi ? Un rapport commandé par le gouvernement s’est révélé avoir été produit avec Azure OpenAI GPT-4o… sans divulgation initiale.

Le travail contenait des références académiques inexistantes, des citations inventées, et des experts fictifs. Qui plus est, une fois ces problèmes détectés, le cabinet a substitué aux fausses références d’autres bien réelles, qui ne soutenaient pas les conclusions initiales du document.




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Deloitte avait été choisi, non pas pour ses capacités rédactionnelles, mais parce qu’il apportait une assurance d’expertise indépendante, une garantie de fiabilité des sources, un engagement de responsabilité professionnelle. En automatisant sans contrôle, le cabinet a détruit précisément ce pour quoi il était payé.

Références inexistantes

Ce phénomène n’est pas isolé. Une étude du Cureus Journal of Medical Science montre que sur 178 références citées par une IA, 69 renvoyaient à des références incorrectes ou inexistantes. Plus troublant encore : des termes fictifs se propagent désormais dans la littérature scientifique réelle après avoir été générés par l’IA.

Cette asymétrie révèle que la « valeur » d’une tâche dépend autant de sa place dans la chaîne de production que de son « rôle » à l’égard des autres tâches, de la manière dont elle les influence.

L’impact délétère de l’usage de l’IA dans ce type de contexte a été illustré par le cas de l’assistant médical Nabla. Fin 2024, l’outil proposé par cette société permettant une prise de note automatisée dans le domaine médical avait été utilisé par plus de 230 000 médecins et 40 organisations de santé. Il avait permis la transcription de 7 millions de consultations.

À cette date, une étude a révélé que le logiciel avait inventé des phrases entières, faisant référence à des médicaments inexistants, comme « hyperactivated antibiotics », des commentaires non prononcés… le tout dans un contexte où tous les enregistrements audio des patients concernés avaient été effacés, rendant impossible une quelconque vérification a posteriori.

Cerner la tâche automatisable avec l’IA

À l’ère de l’IA, il faut dépasser les seuls critères de destruction d’emplois ou de potentiel d’automatisation pour évaluer chaque tâche selon trois dimensions complémentaires.

Dépendance opérationnelle

La première dimension concerne la dépendance opérationnelle, c’est-à-dire la façon dont la qualité d’une tâche impacte les tâches suivantes. Une forte dépendance, comme l’extraction de données servant à définir une stratégie, exige la prudence car les erreurs se propagent dans toute la chaîne. À l’inverse, une faible dépendance, comme la simple mise en forme d’un document, tolère mieux l’automatisation.

Connaissance non codifiable

La deuxième dimension évalue la part de connaissance non codifiable nécessaire à la tâche. Il s’agit de tout ce qui relève de l’expérience, de l’intuition et du jugement contextuel, impossible à traduire en règles explicites. Plus cette part est élevée, plus il faut maintenir un couplage étroit humain-machine pour interpréter les signaux faibles et mobiliser le discernement humain.

Réversibilité

La troisième dimension concerne la réversibilité, soit la capacité à corriger rapidement une erreur. Les tâches à faible réversibilité, comme un diagnostic médical préopératoire ou la gestion d’infrastructures critiques, exigent une supervision humaine forte, car une erreur peut avoir des conséquences graves. Les tâches réversibles, comme les brouillons ou l’exploration de pistes, acceptent davantage d’autonomie.

Quatre interactions avec une IA

Ces trois dimensions dessinent quatre modalités d’interaction avec l’IA, recommandées en fonction des tâches à effectuer.

L’automatisation est recommandée pour les tâches peu interdépendantes, réversibles et codifiables, comme la mise en forme, l’extraction de données ou les premiers jets.

La collaboration humain-machine convient aux situations de dépendance modérée, mais de haute réversibilité, où les erreurs peuvent être gérées, comme l’analyse exploratoire ou la recherche documentaire.

Certaines tâches demeurent du ressort exclusif de l’humain, du moins pour l’heure. Il s’agit notamment des décisions stratégiques qui cumulent une forte interdépendance des tâches, une part importante de connaissance non codifiable issue de l’expérience et une faible réversibilité des choix effectués.

Le chatbot de relation client d’Air Canada a commis des erreurs de tarification.
Miguel Lagoa/Shutterstock

La supervision inversée s’impose lorsque l’IA produit, mais que l’humain doit valider systématiquement, notamment en cas de forte dépendance ou de faible réversibilité. Le cas Air Canada montre que lâcher la bride à une IA dans un tel contexte est hautement dommageable. Ici, le chatbot de la compagnie aérienne avait affirmé qu’on pouvait demander rétroactivement un tarif spécifique lié à des évènements familiaux, ce qui s’est révélé totalement faux.

Attaquée en justice par le passager qui s’estimait trompé, la compagnie a été condamnée au motif qu’elle était l’entité responsable de l’IA et de son usage. Or, elle ne la supervisait pas. L’impact financier de cette condamnation peut sembler faible (le remboursement du passager), mais le coût tant en termes de réputation que pour l’actionnaire est loin d’avoir été négligeable.

Quatre compétences clés pour un manager

Chaque chaîne de valeur rassemble une grande variété de tâches qui ne se distribuent pas selon une logique uniforme : les quatre modalités d’automatisation se retrouvent entremêlées de manière hétérogène.

Le manager devient alors l’architecte de ces chaînes de valeur hybrides, et doit développer quatre compétences clés pour les piloter efficacement.

  • Il lui faut maîtriser l’ingénierie de workflows cognitifs, c’est-à-dire identifier avec précision où et comment injecter l’IA de manière optimale dans les processus.

  • Il doit être capable de diagnostiquer les interdépendances opérationnelles propres à chaque contexte, plutôt que d’appliquer mécaniquement des grilles d’analyse externes focalisées uniquement sur le coût du travail.

  • « Désintermédiation cognitive » : il s’agit d’orchestrer les nouveaux rapports au savoir créés par l’IA tout en préservant la transmission des compétences tacites qui font la richesse d’une organisation.

  • Le manager doit porter une éthique de la substitution, en arbitrant constamment entre l’efficience immédiate qu’offre l’automatisation et la préservation du capital humain sur le long terme.

Un paradoxe technique éclaire ces enjeux. Les modèles de raisonnement les plus avancés hallucinent paradoxalement plus que leurs prédécesseurs, révélant un arbitrage inhérent entre capacité de raisonnement et fiabilité factuelle. Cette réalité confirme que l’impact de l’IA sur le monde du travail ne peut se réduire à une simple liste de métiers condamnés à disparaître.

Les dimensions analytiques présentées ici offrent précisément un cadre pour dépasser les approches simplistes. Elles permettent de positionner le management dans un rôle nouveau : celui d’arbitre et d’urbaniste cognitif, capable de concevoir l’architecture des interactions humain-machine au sein de l’organisation.

Bien conduite, cette transformation peut enrichir l’expérience humaine du travail, au lieu de l’appauvrir.

The Conversation

Caroline Gans Combe a reçu des financements de l’Union Européenne dans le cadre de ses projets de recherche.

ref. Pourquoi l’IA oblige les entreprises à repenser la valeur du travail – https://theconversation.com/pourquoi-lia-oblige-les-entreprises-a-repenser-la-valeur-du-travail-268253

Quand l’IA fait n’importe quoi, le cas du gratte-ciel et du trombone à coulisse

Source: The Conversation – France in French (2) – By Frédéric Prost, Maître de conférences en informatique, INSA Lyon – Université de Lyon

Images générées par IA en réponse à la requête « Dessine-moi un gratte-ciel et un trombone à coulisse côte à côte pour qu’on puisse apprécier leur taille respective » (par ChatGPT à gauche, par Gemini à droite). CC BY

Une expérience relativement simple consistant à demander à une intelligence artificielle générative de comparer deux objets de tailles très différentes permet de réfléchir aux limites de ces technologies.


Les intelligence artificielle (IA) génératives font désormais partie de notre quotidien. Elles sont perçues comme des « intelligences », mais reposent en fait fondamentalement sur des statistiques. Les résultats de ces IA dépendent des exemples sur lesquels elles ont été entraînées. Dès qu’on s’éloigne du domaine d’apprentissage, on peut constater qu’elles n’ont pas grand-chose d’intelligent. Une question simple comme « Dessine-moi un gratte-ciel et un trombone à coulisse côte à côte pour qu’on puisse apprécier leurs tailles respectives » vous donnera quelque chose comme ça (cette image a été générée par Gemini) :

Sur l’image générée par IA on voit que le gratte ciel et le trombone à coulisse ont presque la même taille
Image générée par l’IA Gemini en réponse au prompt (la requête) : Dessine-moi un gratte-ciel et un trombone à coulisse côte à côte pour qu’on puisse apprécier leur taille respective.
Fourni par l’auteur

L’exemple provient du modèle de Google, Gemini, mais le début de l’ère des IA génératives remonte au lancement de ChatGPT en novembre 2022 et ne date que d’il y a trois ans. C’est une technologie qui a changé le monde et qui n’a pas de précédent dans son taux d’adoption. Actuellement ce sont 800 millions d’utilisateurs, selon OpenAI, qui chaque semaine, utilisent cette IA pour diverses tâches. On notera que le nombre de requêtes diminue fortement pendant les vacances scolaires. Même s’il est difficile d’avoir des chiffres précis, cela montre à quel point l’utilisation des IA est devenue courante. À peu près un étudiant sur deux utilise régulièrement des IA.

Les IA : des technologies indispensables ou des gadgets ?

Trois ans, c’est à la fois long et court. C’est long dans un domaine où les technologies évoluent en permanence, et court en termes sociétaux. Même si on commence à mieux comprendre comment utiliser ces IA, leur place dans la société n’est pas encore quelque chose d’assuré. De même la représentation mentale qu’ont ces IA dans la culture populaire n’est pas établie. Nous en sommes encore à une alternance entre des positions extrêmes : les IA vont devenir plus intelligentes que les humains ou, inversement, ce ne sont que des technologies tape-à-l’œil qui ne servent à rien.

En effet, un nouvel appel à faire une pause dans les recherches liées aux IA a été publié sur fond de peur liée à une superintelligence artificielle. De l’autre côté sont promis monts et merveilles, par exemple un essai récent propose de ne plus faire d’études, car l’enseignement supérieur serait devenu inutile à cause de ces IA.

Difficile de sortir de leurs domaines d’apprentissage

Depuis que les IA génératives sont disponibles, je mène cette expérience récurrente de demander de produire un dessin représentant deux objets très différents et de voir le résultat. Mon but par ce genre de prompt (requête) est de voir comment le modèle se comporte quand il doit gérer des questions qui sortent de son domaine d’apprentissage. Typiquement cela ressemble à un prompt du type « Dessine-moi une banane et un porte-avions côte à côte pour qu’on se rende compte de la différence de taille entre les deux objets ». Ce prompt en utilisant Mistral donne le résultat suivant :

L’IA génère une image d’une banane qui a la même taille qu’un porte-avions
Capture d’écran d’un prompt et de l’image générée par l’IA Mistral.
Fourni par l’auteur

À ce jour je n’ai jamais trouvé un modèle qui donne un résultat censé. L’image donnée en illustration ci-dessus (ou en tête de l’article) est parfaite pour comprendre comment fonctionnent ce type d’IA et quelles sont ses limites. Le fait qu’il s’agisse d’une image est intéressant, car cela rend palpables des limites qui seraient moins facilement discernables dans un long texte.

Ce qui frappe est le manque de crédibilité dans le résultat. Même un enfant de 5 ans voit que c’est n’importe quoi. C’est d’autant plus choquant qu’avec la même IA il est tout à fait possible d’avoir de longues conversations complexes sans pour autant qu’on ait l’impression d’avoir affaire à une machine stupide. D’ailleurs ce même type d’IA peut tout à fait réussir l’examen du barreau ou répondre avec une meilleure précision que des professionnels sur l’interprétation de résultats médicaux (typiquement, repérer des tumeurs sur des radiographies).

D’où vient l’erreur ?

La première chose à remarquer est qu’il est difficile de savoir à quoi on est confronté exactement. Si les composants théoriques de ces IA sont connus dans la réalité, un projet comme celui de Gemini (mais cela s’applique aussi aux autres modèles que sont ChatGPT, Grok, Mistral, Claude, etc.) est bien plus compliqué qu’un simple LLM couplé à un modèle de diffusion.

Un LLM est une IA qui a été entraînée sur des masses énormes de textes et qui produit une représentation statistique de ces derniers. En gros, la machine est entraînée à deviner le mot qui fera le plus de sens, en termes statistiques, à la suite d’autres mots (votre prompt).

Les modèles de diffusion qui sont utilisés pour engendrer des images fonctionnent sur un principe différent. Le processus de diffusion est basé sur des notions provenant de la thermodynamique : on prend une image (ou un son) et on ajoute du bruit aléatoire (la neige sur un écran) jusqu’à ce que l’image disparaisse, puis ensuite on fait apprendre à un réseau de neurones à inverser ce processus en lui présentant ces images dans le sens inverse du rajout de bruit. Cet aspect aléatoire explique pourquoi avec le même prompt le modèle va générer des images différentes.

Un autre point à considérer est que ces modèles sont en constante évolution, ce qui explique que le même prompt ne donnera pas le même résultat d’un jour à l’autre. De nombreuses modifications sont introduites à la main pour gérer des cas particuliers en fonction du retour des utilisateurs, par exemple.

À l’image des physiciens, je vais donc simplifier le problème et considérer que nous avons affaire à un modèle de diffusion. Ces modèles sont entraînés sur des paires images-textes. Donc on peut penser que les modèles de Gemini et de Mistral ont été entraînés sur des dizaines (des centaines ?) de milliers de photos et d’images de gratte-ciel (ou de porte-avions) d’un côté, et sur une grande masse d’exemples de trombone à coulisse (ou de bananes) de l’autre. Typiquement des photos où le trombone à coulisse est en gros plan. Il est très peu probable que, dans le matériel d’apprentissage, ces deux objets soient représentés ensemble. Donc le modèle n’a en fait aucune idée des dimensions relatives de ces deux objets.

Pas de « compréhension » dans les modèles

Les exemples illustrent à quel point les modèles n’ont pas de représentation interne du monde. Le « pour bien comparer leurs tailles » montre qu’il n’y a aucune compréhension de ce qui est écrit par les machines. En fait les modèles n’ont pas de représentation interne de ce que « comparer » signifie qui vienne d’ailleurs que des textes dans lesquels ce terme a été employé. Ainsi toute comparaison entre des concepts qui ne sont pas dans le matériel d’apprentissage sera du même genre que les illustrations données en exemple. Ce sera moins visible mais tout aussi ridicule. Par exemple, cette interaction avec Gemini « Considérez cette question simple : “Le jour où les États-Unis ont été établis est-il dans une année bissextile ou une année normale ?”. »

Lorsqu’il a été invoqué avec le préfixe CoT (Chain of Thought, une évolution récente des LLMs dont le but est de décomposer une question complexe en une suite de sous-questions plus simples), le modèle de langage moderne Gemini a répondu : « Les États-Unis ont été établis en 1776. 1776 est divisible par 4, mais ce n’est pas une année séculaire (de cent ans), c’est donc une année bissextile. Par conséquent, le jour où les États-Unis ont été établis était dans une année normale. »

On voit bien que le modèle déroule la règle des années bissextiles correctement, donnant par là même une bonne illustration de la technique CoT, mais il conclut de manière erronée à la dernière étape ! Ces modèles n’ont en effet pas de représentation logique du monde, mais seulement une approche statistique qui crée en permanence ce type de glitchs qui peuvent paraître surprenants.

Cette prise de conscience est d’autant plus salutaire qu’aujourd’hui, les IA écrivent à peu près autant d’articles publiés sur Internet que les humains. Ne vous étonnez donc pas d’être étonné par la lecture de certains articles.

The Conversation

Frédéric Prost ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand l’IA fait n’importe quoi, le cas du gratte-ciel et du trombone à coulisse – https://theconversation.com/quand-lia-fait-nimporte-quoi-le-cas-du-gratte-ciel-et-du-trombone-a-coulisse-268033