Quand des robots invisibles influencent nos choix et nos opinions

Source: The Conversation – France in French (2) – By Guy Théraulaz, Chercheur au CNRS au Centre de Recherches sur la Cognition Animale, Centre de Biologie Intégrative, Université de Toulouse

À chaque fois que nous cliquons sur une étoile pour évaluer un restaurant, que nous laissons un commentaire sur un site marchand ou que nous « likons » une vidéo, nous déposons une trace numérique. Individuellement, cela peut sembler insignifiant, un simple petit signe de préférence, une micro-opinion parmi tant d’autres. Mais collectivement, ces traces forment un vaste paysage social, un nuage de signaux visibles et persistants, qui influence profondément nos comportements.


Ces indices diffus, agrégés par des plateformes et amplifiés par des algorithmes, fonctionnent comme une mémoire partagée. Ils nous disent ce qui est populaire, digne de confiance ou au contraire suspect. Le phénomène est si puissant que les biologistes et les physiciens l’ont rapproché d’un mécanisme bien connu dans le monde animal : la stigmergie. Ce concept introduit à la fin des années 1950 par l’entomologiste Pierre-Paul Grassé pour expliquer la construction collective du nid chez les termites, décrit la coordination indirecte entre les individus grâce aux traces que ceux-ci laissent dans l’environnement. Chez les insectes sociaux, une boulette de terre imprégnée de phéromone de construction et déposée à un endroit attire d’autres ouvrières qui viendront ajouter la leur, entraînant la formation d’un pilier puis d’un dôme.

Dans le monde numérique, un commentaire enthousiaste, une série d’évaluations cinq étoiles ou la viralité d’un hashtag jouent un rôle similaire : ils incitent d’autres personnes à adopter un comportement convergent. Ainsi, sans qu’il y ait besoin d’un chef d’orchestre, des milliers d’actions individuelles peuvent se combiner pour produire un comportement collectif cohérent. Mais ce mécanisme fascinant comporte un revers. Car si la stigmergie favorise la coopération et l’intelligence collective, elle ouvre aussi la porte à la manipulation et à la tromperie. Que se passe-t-il lorsque certains individus, ou des programmes automatiques, déposent des traces biaisées ou mensongères ?

Les travaux que nous avons réalisés au Centre de recherches sur la cognition animale, en collaboration avec le Laboratoire de physique théorique et l’École d’économie à Toulouse nous plongent au cœur de cette question à la croisée de l’éthologie, de l’économie comportementale et de la science des systèmes complexes. Nos études expérimentales ont révélé comment, dans des environnements numériques contrôlés, les humains exploitent, détournent ou subissent l’influence de ces traces. Elles montrent, de manière saisissante, que même de simples robots logiciels, dépourvus de toute sophistication, peuvent réorienter en profondeur la dynamique de coopération d’un groupe humain.

Quand la coopération devient fragile face à la compétition

La première série d’expériences, publiée en 2023, avait pour but d’examiner dans quelles conditions la stigmergie favorise ou non la coopération entre humains. Pour cela, nous avons conçu une expérience dans laquelle des groupes de cinq participants étaient invités à explorer une même grille de 225 cases numériques, chacune contenant une valeur cachée comprise entre 0 et 99 réparties aléatoirement. Leur objectif était de trouver les cases aux plus fortes valeurs.

Un homme de dos regarde un écran où apparaît une grille avec des chiffres de 1 à 99
Image de l’interface web utilisée par les participants au cours de l’expérience.
Fourni par l’auteur

Chaque fois qu’un joueur découvrait une case, il devait lui attribuer une note sur cinq étoiles, exactement comme on le fait pour un produit en ligne. Après que tous les sujets aient ouvert et noté les cases, chacune des cases des tableaux explorés par chaque groupe initialement de couleur blanche, adoptait différentes tonalités de rouge dont l’intensité dépendait du pourcentage d’étoiles ayant été déposées dans la case par tous les sujets au cours des itérations précédentes. Ces traces de couleurs étaient visibles par tous les membres du groupe et constituaient ainsi une mémoire collective de leurs actions passées. L’expérience s’achevait au bout de vingt itérations et la somme des valeurs des cases visitées par chaque sujet au cours de toutes les itérations déterminait le score de celui-ci.

Or, deux règles de jeu différentes étaient proposées. Dans la version non compétitive, le score cumulé des joueurs au terme d’une série de dix expériences n’affectait pas le montant de leur rémunération en fin d’expérience qui était identique pour tous, chaque participant gagnant 10 euros. Dans la version compétitive, en revanche, chaque point comptait car le gain final (entre 10 euros et 20 euros) dépendait de la somme des valeurs découvertes qui déterminait le classement des joueurs. Ces derniers étaient donc mis en concurrence pour obtenir la meilleure récompense.

Les résultats ont montré que dans la condition sans compétition, les individus avaient tendance à noter les cases de manière proportionnelle à leur valeur, offrant aux autres une information fidèle et donc utile. La coopération émergeait spontanément. En exploitant les traces laissées par les uns et les autres, le groupe parvenait à identifier collectivement les meilleures cases, bien au-delà de ce qu’un individu isolé aurait pu espérer. Mais dès que la compétition entrait en jeu, tout changeait. Beaucoup de participants se mettaient à tricher subtilement, ils visitaient des cases de forte valeur mais leur attribuaient une mauvaise note, afin de ne pas attirer l’attention des autres. D’autres adoptaient des stratégies neutres, attribuant des notes aléatoires ou uniformes pour brouiller les pistes. Ainsi la mémoire collective devenait peu fiable, et la coopération s’effritait.

L’analyse fine des comportements permit d’identifier trois profils distincts : les collaborateurs, qui partagent honnêtement l’information ; les neutres, qui laissent des signaux ambigus ; et les trompeurs, qui induisent délibérément les autres en erreur. Dans un contexte compétitif, la proportion de trompeurs explose. Ce basculement montre que la coopération humaine fondée sur les traces est hautement contextuelle. Elle peut surgir naturellement lorsqu’il n’y a rien à perdre à partager, mais elle s’évapore dès que l’intérêt individuel pousse à garder pour soi ou à induire les autres en erreur. Cette ambivalence se retrouve dans de nombreux environnements en ligne, où les évaluations sincères cohabitent avec les commentaires mensongers, les faux avis ou le spam organisé.

Quand des robots sociaux s’invitent dans la partie

La deuxième étude, réalisée en 2022 et aujourd’hui en cours de publication, pousse l’expérience encore plus loin en introduisant de nouveaux acteurs : de simples bots programmés (un bot est une application logicielle automatisée qui exécute des tâches répétitives sur un réseau). Dans cette expérience nous avons repris le même dispositif de la grille à explorer et du système d’évaluation, mais cette fois-ci, chaque participant humain jouait avec quatre « partenaires » qui n’étaient pas des humains, même si les joueurs l’ignoraient. Ces partenaires étaient des bots adoptant des comportements prédéfinis. Certains collaboraient en notant fidèlement les cases, d’autres trichaient systématiquement, d’autres encore restaient neutres, et enfin un dernier type cherchait à optimiser la performance collective. L’idée était de tester si la présence de ces agents artificiels, pourtant rudimentaires pouvait influencer la stratégie des humains dans une situation compétitive.

Probabilité que les participants trouvent la cellule de valeur 99 dans la situation non concurrentielle (bleu) et la situation concurrentielle (orange). Les lignes discontinues et pointillées noires correspondent aux probabilités attendues si les participants visitaient les cellules du tableau de manière aléatoire.
Fourni par l’auteur

Les résultats furent spectaculaires. Dans les groupes où les bots se montraient coopératifs, les humains réussissaient mieux, ils découvraient davantage de cases de grande valeur et obtenaient de meilleurs scores. Mais ce climat de confiance favorisait aussi l’émergence de comportements opportunistes ; ainsi certains participants se mettaient à tricher davantage, profitant de la fiabilité des traces laissées par les bots. À l’inverse, dans les groupes saturés de bots trompeurs, les participants s’adaptaient en devenant plus coopératifs ou neutres, comme s’ils tentaient de préserver un minimum de signal exploitable dans un océan de bruit.

L’influence des bots était si forte que la seule composition du groupe (quatre bots coopératifs, ou trois trompeurs et un coopérateur, etc.) suffisait à prédire les performances globales. Plus étonnant encore, lorsqu’on comparait les performances de cinq humains jouant ensemble à celles de groupes mixtes humains-bots, les groupes intégrant certains bots conçus pour optimiser la performance collective s’en sortaient beaucoup mieux que les groupes purement humains. Dans ces situations, la présence des bots incitait les participants à adopter un profil de collaborateur alors même qu’ils étaient en compétition.

Entre intelligence collective et risques de manipulation

Ces expériences, bien qu’effectuées en laboratoire avec des grilles de nombres, résonnent fortement avec notre quotidien numérique saturé de traces et de signaux automatiques. À la lumière des conclusions, on peut s’interroger pour savoir à quel point nos choix collectifs sont déjà façonnés par des agents invisibles. Ces expériences montrent que la stigmergie, ce mécanisme de coordination indirecte, fonctionne aussi chez nous humains, et pas seulement chez les termites ou les fourmis. Elles révèlent aussi sa fragilité. La coopération née des traces est toujours menacée par la tentation de la tromperie, amplifiée par la compétition ou la présence d’agents biaisés. Dans un monde où les plateformes en ligne reposent massivement sur les systèmes d’évaluation, de notation et de recommandation, ces résultats invitent à une réflexion urgente. Car derrière chaque note et chaque commentaire peuvent se cacher non seulement des stratégies humaines égoïstes, mais aussi des bots capables de biaiser l’opinion collective.

Cependant il ne s’agit pas uniquement de dénoncer les manipulations malveillantes, des faux avis pour booster un produit, des campagnes de désinformation orchestrées par des armées de bots, mais aussi de réfléchir aux usages potentiellement prosociaux de ces mêmes agents. Comme le montrent également nos expériences, des bots bien conçus peuvent au contraire favoriser la coopération, stabiliser les dynamiques collectives et même améliorer la performance d’un groupe. Encore faut-il savoir les intégrer de façon transparente et éthique, en évitant qu’ils ne deviennent des instruments de tromperie.

Ces travaux rappellent que nous vivons désormais dans des écosystèmes hybrides, où humains et agents artificiels cohabitent et interagissent sans cesse à travers les traces numériques. Comprendre comment ces interactions façonnent notre intelligence collective est un défi majeur pour la recherche interdisciplinaire. Mais c’est aussi un enjeu citoyen, car de la manière dont nous régulerons, concevrons et utiliserons ces traces et ces bots dépendra la qualité de nos coopérations futures et peut-être même la santé de nos démocraties numériques.


Cet article a été proposé en partenariat avec le colloque « Les propagations, un nouveau paradigme pour les sciences sociales ? » (à Cerisy (Manche), qui s’est tenu du 25 juillet au 31 juillet 2025).

The Conversation

Guy Théraulaz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand des robots invisibles influencent nos choix et nos opinions – https://theconversation.com/quand-des-robots-invisibles-influencent-nos-choix-et-nos-opinions-266857

Mal-être au champ : pourquoi les agriculteurs sont-ils plus à risque de suicide ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Virginie Le Bris Fontier, enseignante chercheuse en sociologie, Université Bretagne Sud (UBS)

Les agriculteurs, en particulier les hommes de moins de 64 ans, sont beaucoup plus à risque de suicide que la population générale. Comment expliquer ce phénomène ? Les raisons sont multiples : aucune, à elle seule, n’explique tout. Les pressions économiques jouent un rôle, tout comme le manque d’accès aux soins de santé mentale et une certaine construction du métier au masculin, qui rend encore plus compliqué le fait d’appeler à l’aide.


Derrière les images bucoliques, la réalité du monde agricole reste souvent rude, et parfois tragique. En France, un agriculteur se suicide tous les deux jours. En 2016, 529 exploitants affiliés à la Mutualité sociale agricole (MSA, le régime de protection sociale des agriculteurs) ont mis fin à leurs jours, un chiffre que les spécialistes considèrent comme sous-évalué.

Pourquoi ces hommes et ces femmes, qui nourrissent la société, sont-ils et elles si vulnérables face au risque de suicide ? Les difficultés économiques jouent un rôle, mais n’expliquent pas, à elles seules, un phénomène aussi massif et durable dans le temps : en 2015, la MSA dénombrait 604 suicides parmi ses bénéficiaires, tandis Santé publique France dénombrait près de 300 suicides entre 2010 et 2011.

Dans tous les cas, les agriculteurs âgés de 15 ans à 64 ans ont environ 46 % plus de risques de se suicider que les autres catégories socioprofessionnelles, selon le rapport 2025 de la MSA. Le suicide agricole révèle donc des mécanismes sociaux profonds.

Le suicide agricole, un fait social

Depuis Émile Durkheim (1897), le suicide est compris comme un fait social. Il ne dépend pas seulement de la psychologie individuelle, mais aussi de l’intégration et de la cohésion sociale.

Autrefois concentrés dans les villes, les suicides touchent désormais le monde rural, fragilisé par les transformations du travail agricole, la solitude et l’insuffisance des formes actuelles de solidarités.

Le rapport 2026 de la MSA montre que ce sont les non-salariés agricoles (par exemple, les chefs d’exploitation) qui présentent le surrisque de suicide le plus élevé. Ce surrisque, d’environ 56,7 %, est supérieur à la fois à celui des salariés agricoles (40 %) et à celui de la population générale.

Il touche plus particulièrement les hommes entre 45 ans et 54 ans et les plus de 65 ans, avec des disparités régionales marquées. Les taux de suicide supérieurs à la moyenne nationale se concentrent particulièrement dans les territoires ruraux et semi-ruraux de la France. La MSA identifie plusieurs territoires particulièrement à risque, dont la Bretagne et plus largement l’Armorique, la Dordogne et le Lot-et-Garonne, le Poitou, la Mayenne, l’Orne et la Sarthe, le Limousin, ainsi que les Charentes.

Les facteurs de risque incluent l’âge, le sexe (les hommes étant près de trois fois plus exposés que les femmes), les maladies psychiatriques et un antécédent de tentative de suicide dans les cinq années précédant le passage à l’acte.

Le suicide agricole est donc un symptôme de souffrance d’origine sociale. Le suicide agricole doit être compris non seulement comme une souffrance individuelle, mais aussi comme un phénomène façonné par des facteurs collectifs et structurels. Les régularités observées dans l’exposition au surrisque (âge, sexe, lieu de résidence, secteur d’activité, etc.) montrent qu’il s’agit d’un fait social, dont les causes sont avant tout sociales et contextuelles.

Facteurs de risque de suicide chez les agriculteurs âgés de 15 ans à 64 ans.
Rapport charges et produits MSA 2025

Elle ne peut être soulagée uniquement par une aide psychologique. L’analyse des parcours de soins montre qu’un profil majoritaire, qui représente plus des trois quarts des suicides, correspond à des personnes ayant peu recours aux soins dans l’année précédant leur décès. Si les territoires ruraux apparaissent davantage exposés selon la grille de densité de l’Insee, les statistiques révèlent ici qu’il n’existe aucun lien direct entre l’accessibilité aux soins primaires et le suicide.

Ainsi, le surrisque observé dans les zones rurales ne semble pas lié à la densité ou à l’accès aux soins, mais renvoie plutôt à d’autres déterminants sociaux. Agir sur les conditions qui produisent la souffrance est indispensable.




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Une conjonction de causes qui augmente le risque suicidaire

Réduire le suicide des agriculteurs à la crise économique serait une erreur. Crises du lait, de la vache folle ou hausse des coûts peuvent déclencher des passages à l’acte, mais ne constituent pas des causes uniques. Le sociologue Nicolas Deffontaines a montré que chaque situation combine des facteurs économiques, sociaux, symboliques et biographiques.

Chaque parcours est singulier. Certains vivent l’effondrement économique comme une perte d’identité. D’autres subissent la pression familiale ou le regard du voisinage. Les transformations du métier, la dépendance aux marchés mondiaux, la bureaucratisation et la précarisation bouleversent profondément les équilibres de vie. Le suicide agricole n’est pas conjoncturel : c’est un phénomène structurel, révélateur d’un système en mutation et d’une identité professionnelle en souffrance.

Entre 2018 et 2021, la Bretagne a expérimenté un dispositif de reconversion pour les agriculteurs en difficulté. Les témoignages des reconvertis mettent en lumière que perdre son activité, c’est perdre une expertise, un rôle social et un sens à sa vie quotidienne. La reconversion implique une recomposition identitaire difficile, comparable à un deuil : deuil d’une histoire, d’un statut, d’une vocation, parfois même d’un projet de vie. C’est une question que j’explore dans un article à paraître en décembre 2025 dans la revue Paysans et Société, 2025/6, n° 414.




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Un métier encore souvent construit au masculin

Le monde agricole reste profondément marqué par une construction genrée du métier. L’homme producteur, fort et silencieux, symbolise le « bon agriculteur ». Courage physique, endurance et dévouement total à l’exploitation définissent ce modèle.

Il relève de la masculinité hégémonique au sens de Raewyn Connell, qui valorise force, maîtrise de soi et distance face à la souffrance. La division sexuée du travail et la transmission patrimoniale renforcent cette identité masculine.

Ces représentations influencent directement la santé mentale des agriculteurs : demander de l’aide, se reposer ou reconnaître sa détresse peuvent être perçus comme une faiblesse ou une atteinte à l’honneur professionnel. La valorisation de l’autonomie, héritée de l’indépendance paysanne, peut ainsi conduire à un déni de vulnérabilité. Les normes de genre produisent une exposition différenciée à la souffrance et au risque suicidaire. Comprendre cette dimension genrée est essentiel pour toute politique de prévention.

Le suicide agricole est donc multifactoriel et ne se comprend qu’en articulant les dimensions économiques, sociales, culturelles et genrées du métier. Il révèle moins des fragilités individuelles que les tensions d’un système professionnel et symbolique en crise.




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Comment prévenir le mal-être agricole ?

Les politiques de prévention actuelles reposent sur plusieurs axes :

  • la sensibilisation et la formation des agriculteurs et des professionnels pour détecter la détresse ;

  • l’accès à l’aide psychologique, via des lignes d’écoute (Agri’écoute, numéro de téléphone unique à disposition es assurés MSA en grande détresse, joignable 24 heures sur 24, sept jours sur sept), des consultations et des accompagnements spécifiques ;

  • la prévention collective, avec réseaux d’entraide, groupes de parole et soutien local pour réduire l’isolement.

Le programme de Prévention du mal-être agricole (PMEA) de la MSA vise à structurer et coordonner ces actions. Il intervient dès les premiers signes de difficulté et mobilise acteurs agricoles, partenaires institutionnels et professionnels de santé.

Les « sentinelles », bénévoles ou professionnels de proximité issus du monde rural, jouent un rôle crucial dans le dispositif. Ce sont eux qui repèrent les signes de détresse, écoutent et orientent les agriculteurs vers les bonnes structures. Leur proximité avec le terrain permet d’intervenir avant la rupture. Cette approche humaine, fondée sur la solidarité et ancrée dans le territoire, constitue un pilier de la santé mentale en milieu agricole.

Mais pour que ces actions soient pleinement efficaces, il est essentiel de prendre en compte les expériences (dont les difficultés) vécues par ces sentinelles, qui ne doivent pas nécessairement être des actifs du secteur agricole. Il peut également s’agir de retraités agricoles ou d’autres acteurs ruraux non agricoles, par exemple maires et secrétaires de commune, ambulanciers, vétérinaires, etc. Il faut ainsi répondre à leur besoin de formation et de soutien. Entre 2023 et 2024, le nombre de sentinelles a augmenté de 29 %.

Une telle approche systémique, organisée autour d’un véritable écosystème de prévention du mal-être agricole (réunissant un réseau d’acteurs de proximité, de professionnels de santé, d’institutions et politiques publiques), constitue une piste majeure pour construire une stratégie de santé mentale en milieu agricole, capable de répondre aux vulnérabilités individuelles tout en agissant sur les facteurs sociaux et collectifs.




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The Conversation

Virginie Le Bris Fontier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Mal-être au champ : pourquoi les agriculteurs sont-ils plus à risque de suicide ? – https://theconversation.com/mal-etre-au-champ-pourquoi-les-agriculteurs-sont-ils-plus-a-risque-de-suicide-268935

Les ports du Havre, de Marseille et de Dunkerque face à la concurrence européenne

Source: The Conversation – in French – By Arnaud Serry, Maitre de conférences HDR en géographie, Université Le Havre Normandie

En 2024, le port du Havre (Seine-Maritime), géré par l’établissement public Haropa Port, est le septième plus grand port européen en termes de trafic total annuel en tonnes. Alexandre Prevot/Shutterstock

Une étude menée de 2018 à 2022 sur les ports du Havre, de Marseille et de Dunkerque met en lumière leur performance face aux 49 principaux ports européens. S’ils affichent des indicateurs en deçà de leurs concurrents – taux de navires obligés de passer au mouillage, durée moyenne des escales ou taux moyen de manutention –, leur progression est bien réelle.


La performance des ports est au cœur de la compétitivité économique et logistique d’un pays. Dans un contexte de chaînes d’approvisionnement mondialisées, la fluidité du passage portuaire est un facteur déterminant pour attirer les armateurs, dont une poignée contrôle la quasi-totalité des capacités de transport et les trafics conteneurisés.

Malgré des investissements et des atouts géographiques indéniables, les ports français présentent des performances en retrait par rapport à leurs grands concurrents européens.

C’est ce que montre notre étude menée de 2018 à 2022. À partir des données Automatic Identification System (AIS) et de la plateforme Port Performance de S&P Global, nous avons comparé les performances des trois principaux ports à conteneurs français – Haropa-Le Havre (Seine-Maritime), Marseille-Fos (Bouches-du-Rhône) et Dunkerque (Nord) – à celles des 49 ports européens ayant traité plus de 500 000 équivalents vingt pieds, l’unité de mesure du transport maritime, en 2022.

Croissance du Havre, de Marseille et de Dunkerque

Les trois ports français étudiés présentent des profils contrastés.

Haropa-Le Havre, premier port à conteneurs national, affiche un trafic de 3,01 millions d’équivalents vingt pieds (EVP) en 2022. Soit une croissance de 5 % par rapport à 2018. Marseille-Fos, deuxième, atteint 1,5 million d’EVP avec une croissance de 8 %. Dunkerque, longtemps tourné vers le vrac, connaît une véritable percée avec 745 000 EVP, soit une hausse de 76 % sur la période.




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Cette progression s’explique par le renforcement des liaisons opérées par CMA CGM, acteur majeur du pavillon français. À Dunkerque, la compagnie représente près des trois quarts des escales de porte-conteneurs. Le port nordiste accueille désormais des unités de très grande capacité de plus de 18 000 EVP, illustrant sa montée en gamme sur les lignes maritimes principales.

Peu d’engorgement pour l’accès maritime des navires

Les ports français se distinguent positivement par leur accessibilité maritime.

En 2022, en moyenne en Europe, un tiers des navires étaient obligés de passer au mouillage avant d’accoster. À Marseille, ce chiffre n’était que de 4 %. Au Havre, 24 % des navires ont attendu en rade, un chiffre en hausse mais encore proche de la moyenne régionale, et à Dunkerque ils étaient 16 %. Ce dernier se distingue également sur le temps d’attente moyen qui n’est que de 8,2 heures contre 25 heures en moyenne en Europe.

Ces chiffres traduisent une fluidité maritime et une faible congestion. C’est une force dans un contexte où de nombreux ports européens subissent régulièrement des engorgements et où l’attente signifie une perte d’argent pour les armateurs de lignes régulières conteneurisées.

Taux de navires passant au mouillage (passant au moins quinze minutes en zone d’ancrage) en 2022.
S&P Global Market Intelligence, Fourni par l’auteur

Un rythme de 35 conteneurs par heure

Le revers de la médaille apparaît à quai. La durée moyenne des escales reste plus élevée en France que dans le reste de l’Europe.

Au Havre, elle dépasse de six heures la moyenne de ses concurrents de la Manche et de mer du Nord. À Marseille et à Dunkerque, les durées se rapprochent davantage de celles observées dans leurs bassins géographiques respectifs, mais sans les dépasser.

L’un des principaux facteurs de ce retard est la productivité des opérations de manutention. En moyenne, les ports français déplacent moins de conteneurs par heure et par grue. À Marseille-Fos, la productivité atteint seulement 35 conteneurs par heure, contre plus de 55 en moyenne européenne. Cette faiblesse tient au nombre réduit d’engins de levage disponibles : 1,5 grue en moyenne par escale, contre 2,2 en Europe.

Nombre moyen de conteneurs manutentionnés par navire et par heure en 2022.
S&P Global Market Intelligence, Fourni par l’auteur

Nous pouvons noter également que les ports français occupent un rôle encore limité dans le transbordement, l’acheminement de conteneurs vers une destination intermédiaire. Au Havre (50,8 conteneurs par heure) et à Dunkerque (45,6), la situation est meilleure mais reste en deçà des ports de la Manche et de la mer du Nord, où la moyenne s’établit à 61,8.

Des taux de manutention faibles

Au-delà de la vitesse, le rapport entre le nombre de conteneurs effectivement manutentionnés et la capacité théorique des navires met en évidence une autre faiblesse structurelle. Le taux moyen de manutention s’élève à 44,4 % en Europe, mais seulement à 28 % au Havre, 30 % à Dunkerque et 33 % à Marseille. Les trois ports français possèdent des taux moyens parmi les plus bas des ports étudiés.

Autrement dit, pour le même porte-conteneurs d’une capacité de transport théorique de 20 000 EVP, au Havre, 5 600 EVP seront chargés et déchargés contre 11 000 EVP à Anvers. Cette différence illustre la place intermédiaire occupée par les ports français dans les itinéraires des grandes compagnies maritimes : leurs escales y sont plus courtes et moins chargées.

Dans le contexte actuel et dans les stratégies des grands armateurs, certaines escales sont moins importantes. En cas de réorganisation des lignes maritimes, les armateurs peuvent choisir de supprimer certains ports de leurs services et de se concentrer sur un nombre plus restreint de ports, le blank sailing.

Les services maritimes se recentrant sur un nombre d’escales plus réduit, les ports avec des taux de manutention faibles sont les plus susceptibles d’être une escale sautée. Il faut tout de même souligner que, pour les ports de Marseille et de Dunkerque, les taux de manutention sont en progression constante depuis 2018 de 7 et de 13 points de pourcentage respectivement.

Haropa en établissement unique

La compétitivité portuaire ne se réduit pas à la performance technique. Elle dépend aussi de la qualité des connexions terrestres, du fonctionnement des terminaux, du dialogue social et de la capacité à offrir des services logistiques intégrés.

Les ports français souffrent encore d’une fragmentation institutionnelle et d’une gouvernance parfois complexe, là où leurs concurrents du Nord ont su rationaliser et industrialiser leurs processus. La transformation de Haropa en établissement unique en 2021 constitue un pas dans la bonne direction, mais les effets se feront sentir sur le long terme.

Vers une stratégie nationale de reconquête ?

Malgré leurs connexions sur les lignes majeures mondiales, les ports français présentent des performances plus faibles que leurs principaux concurrents européens. Face à la domination d’Anvers, de Rotterdam ou de Hambourg, les marges de manœuvre existent. L’enjeu n’est pas de rivaliser sur la taille, mais sur l’efficacité et la fiabilité. Réduire la durée des escales, améliorer la productivité des terminaux et fluidifier les dessertes ferroviaires et fluviales sont des priorités.

Les ports français disposent d’atouts : des réserves foncières importantes, une position géographique stratégique entre Méditerranée et Manche, une accessibilité maritime globalement performante, etc. Dans le même temps, plusieurs ports européens connaissent des épisodes de congestion et la présence d’un armateur mondial, CMA CGM, ou encore l’investissement important de MSC au Havre.

Pour transformer ces atouts en avantage compétitif durable, il faudra poursuivre les efforts de modernisation et de coordination logistique. Car dans un monde où chaque heure de transit compte, la compétitivité portuaire devient un indicateur clé de la souveraineté économique.

The Conversation

Ronan Kerbiriou a reçu des financements de la fondation SEFACIL.

Arnaud Serry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les ports du Havre, de Marseille et de Dunkerque face à la concurrence européenne – https://theconversation.com/les-ports-du-havre-de-marseille-et-de-dunkerque-face-a-la-concurrence-europeenne-269646

Les professeurs des écoles travaillent plus qu’on le croit : enquête sur les coulisses de l’enseignement

Source: The Conversation – France (in French) – By Léa Chabanel-Kahlik, Docteure en Sciences de l’éducation, spécialiste de l’organisation du travail des enseignant·es du premier degré en France, Université de Lille

Le travail des profs ne s’arrête pas au temps passé en classe face aux élèves. Une recherche menée en école primaire nous permet de mieux comprendre quelles sont ces tâches invisibles, indispensables à la réalisation de leur mission et qui pèsent sur des emplois du temps hebdomadaires de 45 heures à 48 heures.


Le temps de travail des professeurs des écoles en France fait l’objet de nombreuses représentations sociales négatives, quand il n’est pas franchement question de « profbashing ». En tête de ces croyances, se trouve celle qu’il s’agirait d’un métier aux horaires faibles et accommodants, idéal pour qui souhaite concilier vie privée et vie professionnelle (et notamment, donc, pour les femmes).

Cette sous-estimation de leur charge de travail ne manque pas de provoquer une blessure professionnelle profonde chez des profs des écoles en quête de reconnaissance. La recherche, en effet, montre que leur travail, ne se réduisant pas au temps passé face aux élèves, est en réalité complexe et sous-évalué. Elle offre un autre éclairage sur l’activité dite « de préparation », phénomène peu connu, dont on estimait jusqu’à peu qu’il était grosso modo strictement l’affaire de préparations didactiques (c’est-à-dire de préparations de séances de classe, de « leçons ») réalisées en amont de l’enseignement, et de corrections, réalisées en aval.

Plus encore, en dépit de son rôle incontournable pour l’enseignement, l’activité de préparation ne figure pas dans le cadre réglementaire du travail des professeurs des écoles. Elle n’est pas reconnue, ce qui signifie qu’elle n’est ni prescrite officiellement, ni pourvue de conditions de travail, ni rémunérée. D’ailleurs, d’un point de vue strictement juridique, elle ne relèverait pas d’un « travail » à proprement parler (qui s’inscrit nécessairement dans un lien avec le droit), mais bien d’une forme d’activité gratuite.

Mais alors qu’est-ce précisément que l’activité de préparation ? Quel rôle joue-t-elle pour l’enseignement et quelle part du travail total représente-t-elle ?

Des préparations qui ne s’arrêtent pas à la préparation de leçons

D’abord, la recherche montre que les préparations des professeurs des écoles sont aujourd’hui plus complexes qu’elles n’y paraissent, dépassant les seules préparations de « leçons ». Elles comprennent en réalité cinq ensembles, allant des préparations didactiques (D) aux préparations de planification (P), en passant par les préparations administratives (A), les préparations relatives à l’évaluation (E) ou celles relatives à la gestion des élèves (G).

De plus, ces ensembles s’interpellent les uns les autres. Par exemple, les préparations relatives à la gestion des élèves (G) sont étroitement liées à celles relatives à l’évaluation (E), elles-mêmes liées à des préparations didactiques (D) qui sont, elles, adossées à des préparations de planification (P). Les préparations administratives (A), quand bien même elles sont souvent « jugées sans valeur », y compris par le corps enseignant, trouvent en fait d’importantes ramifications avec l’intégralité des autres ensembles de préparations.

Mais cela n’est pas tout. En réalité, un sixième ensemble de préparations rend possibles les cinq premiers. Il s’agit des préparations relatives à l’organisation (O) de l’activité de préparation. En effet, en l’absence de moyens spécifiques, les professeurs des écoles s’organisent et organisent (O) leurs autres préparations (D, P, E, A, G). En clair, ils compensent l’absence de moyens octroyés à la préparation.

Concrètement, sur leur temps libre et « avec leurs propres deniers », ils font divers déplacements, des achats ou encore (ré)aménagent leur espace de travail. Et si certains niveaux (maternelle) ou certains domaines (arts, sciences) sont réputés nécessiter davantage de matériel, un ou une prof des écoles exerçant en CE2, préparant une banale séance de maths, aura aussi le plus souvent à se procurer, par exemple, une plastifieuse et des feuilles de plastification très onéreuses, parfois même, du papier.

Des préparations indispensables à l’accompagnement des élèves

Et même lorsque les préparations didactiques n’ont plus nécessairement à être créées de A à Z, comme lorsque les enseignants sont en charge d’un même niveau pendant plusieurs années consécutives, le temps consacré à la préparation ne s’écroule pas. Loin de là. Sans même parler de ces autres préparations (P, E, A, G, O) qui ne relèvent pas des préparations didactiques (D) et qui, globalement, demeurent en dépit de l’expérience, il apparaît en réalité que les préparations didactiques (D) ont elles aussi quelque chose d’irréductible.

En effet, en l’état actuel de la vision de l’éducation telle qu’elle est donnée par l’éducation nationale et par les instituts universitaires de formation, enseigner à de jeunes élèves et à de très jeunes élèves, non autonomes par définition, ne peut consister à délivrer de manière frontale des cours magistraux. L’enseignement ne suffit pas, il requiert invariablement une préparation de la part du prof des écoles, chargé d’accompagner chaque enfant vers les apprentissages, de plus en plus individuellement d’ailleurs.

Aussi, contrairement aux idées reçues, le ou la prof des écoles ne réutilise pas telles quelles ses préparations d’une année à l’autre. Au minimum, il ou elle aura à réadapter ses préparations didactiques : chaque nouvelle classe se composant en effet de nouveaux élèves qu’il faut de nouveau intéresser, « faire rentrer dans les apprentissages ».

C’est là le propre de la pédagogie du prof des écoles qui se décline simultanément tant pour le groupe que de manière différenciée, ce qui provoque une charge importante de préparations de toutes sortes à réaliser. Le moyen mnémotechnique « PEDAGO » permet d’inventorier et de mémoriser les six ensembles de préparations incontournables à la mise en œuvre de la pédagogie du prof des écoles :

  • P : préparations de planification didactique

  • E : préparations relatives à l’évaluation

  • D : préparations pédagogiques et didactiques

  • A : préparations administratives et de concertation

  • G : préparations relatives à la gestion des élèves

  • O : préparations relatives à l’organisation de l’activité de préparation

Une organisation de travail complexe

Toutes les réévaluations effectuées suggèrent que la durée de l’activité de préparation des professeurs des écoles aurait augmenté, si bien qu’elle serait aujourd’hui proche, voire supérieure, au temps imparti à l’enseignement. Concrètement, au-delà des 44 heures de travail au total par semaine rapportées par une étude, ancienne déjà, leur temps de travail total hebdomadaire aurait atteint entre 45 heures et 48 heures.

Quelques comparaisons permettent d’ailleurs de démontrer que les professeurs des écoles français, au regard d’autres catégories d’actifs français ou européens, n’ont pas à rougir du temps qu’ils passent à travailler. Et la question de la durée des vacances, elle, doit être comprise au prisme de la question des femmes et du cumul d’activités qui leur incombe à leur domicile, pour un métier où plus de 8 professeurs des écoles sur 10 sont des femmes.




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Il faut dire que l’organisation de leur travail est inédite, elle ne ressemble à aucun autre métier. L’activité de préparation se fragmente de tôt le matin jusqu’à tard le soir, au domicile, à l’école ainsi que sur le temps d’enseignement.


Fourni par l’auteur

Le métier de professeur des écoles aujourd’hui est plus complexe qu’il n’y paraît, que ce que notre propre expérience d’écolier nous suggère et que ce que nos seuls yeux nous permettent de voir. Or, le faible intérêt que suscite l’activité de préparation, au regard de la place et du rôle qu’elle prend, questionne. Loin d’un simple « débordement du travail », elle représente une part colossale du travail total, une part non rémunérée et laissée finalement à la discrétion des enseignants.

Il y a trente-sept ans maintenant, dans un article publié dans la Revue française de pédagogie, « Le malaise des enseignants », José M. Esteve et Alice F. B. Fracchia s’exclamaient déjà :

« Peut-on améliorer les résultats de l’enseignement alors que les innovations et les efforts en ce sens doivent toujours se fonder sur le volontariat ? Peut-on demander aux enseignants de puiser éternellement dans leur temps personnel pour y participer ? »

The Conversation

J’ai exercé par le passé le métier de professeur des écoles au sein de l’Education nationale.

ref. Les professeurs des écoles travaillent plus qu’on le croit : enquête sur les coulisses de l’enseignement – https://theconversation.com/les-professeurs-des-ecoles-travaillent-plus-quon-le-croit-enquete-sur-les-coulisses-de-lenseignement-268861

La longue histoire du despotisme impérial de la Russie

Source: The Conversation – in French – By Sabine Dullin, Professeur en histoire contemporaine de la Russie et de l’Union soviétique, Sciences Po

Allégorie de la victoire de Catherine la Grande sur les Turcs et les Tatars par le peintre italien Stefano Torelli, 1772. Ce tableau est exposé à la Galerie Tretiakov à Moscou. Wikimédia Commons

Dans son nouvel essai « Réflexions sur le despotisme impérial de la Russie » qui vient de paraître aux éditions Payot, Sabine Dullin, professeure en histoire contemporaine de la Russie et de l’Union soviétique à Sciences Po, examine la formation et la persistance à travers le temps de l’identité impériale russe. Avec la précision de l’historienne, elle montre comment ce modèle s’est établi puis s’est construit dans la longue durée, a évolué selon les périodes et les natures des régimes, et continue à ce jour de peser lourdement sur la politique de la Russie contemporaine. Nous publions ici des extraits de l’introduction, où apparaît cette notion de « despotisme impérial » qui donne son titre à l’ouvrage et qui offre un angle d’analyse inédit des cinq derniers siècles de l’histoire du pays.


Un despote et une vision impériale : telle est la prison dans laquelle l’identité russe est enfermée depuis des siècles. Au pouvoir depuis vingt-cinq ans et artisan de la guerre en Ukraine, Poutine en donne hélas une confirmation éclatante.[…]

Les représentations extérieures de la Russie comme despotique et impériale ont repris de l’importance dans le débat public à la suite de l’invasion de l’Ukraine. Elles relient despotisme interne et guerre extérieure en redessinant la frontière orientale de l’Europe comme nouvelle barrière de civilisation.

L’acronyme « Rashistes », de la contraction entre « Russia » et « fascistes », né sous la plume d’un journaliste ukrainien au moment de la guerre en Géorgie en 2008, a été repris à partir de 2014 quand Poutine lança, à la suite de l’annexion de la Crimée, sa guerre non déclarée au Donbass. Son usage devint viral après l’invasion de l’Ukraine fin février 2022 et quand le président Volodymyr Zelensky l’utilisa en avril pour exprimer le retour de la barbarie fasciste en Europe, près de quatre-vingts ans plus tard.

Mais au moment des massacres de civils à Boutcha, en Ukraine, la présence dans l’armée russe d’unités non russes de Sibérie, d’ethnicité turcique ou mongole (Bouriates, Touva, Sakha), provoqua aussi dans les médias européens la réapparition d’une autre image de la Russie, plus asiatique qu’européenne.

Si l’envoi prioritaire au front des non-Russes pauvres de Sibérie ressemblait fort à de la discrimination raciste en Fédération de Russie, le descriptif d’une civilisation européenne blanche attaquée en Ukraine par les hordes barbares en provenance de Russie relevait quant à lui d’une longue histoire des stéréotypes occidentaux du despotisme oriental. Le despotisme avait notamment servi à décrire la Russie du tsar Nicolas Ier au milieu du XIXe siècle.

Dans sa comparaison entre les États-Unis et la Russie, Alexis de Tocqueville faisait alors de la servitude et de la conquête militaire les clés du gouvernement et du dynamisme des Russes. Pour lui, le peuple russe concentrait dans un seul homme toute la puissance de la société. Karl Marx, qui prit fait et cause pour les insurgés polonais en 1830 comme en 1863, dénonçait le danger que faisait peser la « sombre puissance asiatique sur l’Europe », dont l’art de la servitude, qu’il jugeait hérité des Mongols, servait une conquête sans fin.

Ainsi, soit le despotisme russe entrait dans une typologie des régimes politiques allant de la liberté et de la démocratie jusqu’à la tyrannie et l’absolutisme, soit il était essentialisé sous les traits d’un régime oriental et non européen. La grille de lecture orientaliste d’une Russie irréductiblement différente de l’Europe servit à nouveau, dans le contexte de la guerre froide, pour combattre l’adversaire communiste, son tout-État sans propriété privée et son expansionnisme rouge.

Le despotisme est une notion négative que les dirigeants russes eux-mêmes n’assumeraient pas. Elle est le plus souvent utilisée par les détracteurs du pouvoir russe. Pour vanter les mérites de leur système en regard de la démocratie occidentale, les gouvernants de la Russie ont préféré et préfèrent d’autres termes, comme absolutisme et autocratie à l’époque des tsars, dictature du prolétariat et démocratie populaire après la révolution russe, dictature de la loi ou verticale du pouvoir dans la Russie de Poutine.

Chaque terme peut se comprendre en miroir du système politique européen de l’époque. Ainsi, l’autocratie répond à la monarchie constitutionnelle, la dictature du prolétariat s’oppose à la démocratie formelle bourgeoise, la dictature de la loi remplace l’État de droit. Ce livre voudrait tester la notion de despotisme impérial, montrer à quel point les représentations du despotisme et de l’Empire se nourrirent l’une l’autre dans l’histoire russe.

Le concept est évidemment contestable et sera contesté. Mais dans son flou sémantique, il a la vertu heuristique d’étudier des usages et des récurrences. Depuis la Moscovie du XVIe siècle, il s’agira donc de comprendre comment despotisme et Empire ont pu former dans leur association un nœud coulant enserrant l’identité russe et bloquant son épanouissement, aussi bien comme nation que comme démocratie.

Dans les scénarios du pouvoir en Russie, on constate la personnalisation du pouvoir, sa dimension religieuse ou sacrée, la faiblesse des contre-pouvoirs, le service du souverain comme source principale de richesse. L’Empire, comme idée et comme pratique, relève pour l’État russe de l’ordre naturel des choses. En son sein s’est forgée une identité russe impériale englobante (rossiïski), différente de l’ethnicité russe (russki). L’Empire fut cependant l’objet de la critique acerbe des marxistes qui prirent le pouvoir en 1917. Mais l’immensité et la multinationalité, qui en étaient les traits positifs, et la Puissance qui en découlait furent – y compris en Union soviétique – valorisées, au contraire de l’impérialisme dont il fallait se dissocier.

Ni le despotisme ni l’Empire ne disparurent, malgré des idéologies contraires et les récits radicalement nouveaux d’après 1917. La figure du despote a pu prendre les traits d’un tyran sanguinaire ou d’un despote éclairé, il a pu se présenter comme le garant de l’ordre établi ou, au contraire, comme un modernisateur. Le régime despotique a été le pouvoir sans limites du tsar ou de Staline, mais aussi celui d’une bureaucratie civile et militaire pesant de tout son poids sur les multiples communautés et peuples composant l’Empire. Le despotisme impérial a provoqué violence, asservissement, mais aussi consensus et collaboration.

Ce passage est issu de Réflexions sur le despotisme impérial de la Russie, de Sabine Dullin, qui vient de paraître aux éditions Payot.

La notion de despotisme impérial offre également la possibilité de penser le pouvoir absolu et impérial en Russie en comparaison avec d’autres : l’Empire ottoman, la Chine, mais aussi les monarchies absolues, les Empires et les impérialismes occidentaux. Dans l’histoire russe, beaucoup de notions utilisées ne sont pas transposables ailleurs. Le dilemme du pouvoir russe est ainsi très souvent posé en termes d’occidentalisme (imitation de l’Occident) ou de slavophilie (recherche d’une voie spécifique). L’autocratie, lorsqu’elle conquiert des territoires, serait moins impérialiste que panslave (quand il s’agit de conquérir à l’ouest) ou eurasiste (quand il s’agit de coloniser vers l’est et le sud).

La notion de totalitarisme entendait insister sur la nouveauté des régimes communiste et fasciste issus de la Première Guerre mondiale et des révolutions qui ont suivi. « Despotisme impérial » évite de brouiller les systèmes de reconnaissance du régime politique par des caractérisations trop spécifiques dans le temps et l’espace. Utiliser la notion de despotisme impérial pour comprendre la Russie d’aujourd’hui a une valeur d’analyse critique, mais aussi de prospective. En soulignant les récurrences autocratiques de l’État russe et les ressorts d’une identité russe adossée à l’Empire, on est amené à se demander comment sortir de cette apparente fatalité du despotisme impérial en Russie.

Il ne faudrait pas se leurrer. Le jeu de miroirs est multidirectionnel. Pour critiquer la monarchie absolue française, Montesquieu analysait les régimes lointains de despotisme oriental. L’analyse du despotisme impérial de la Russie peut relever d’un exercice similaire de fausse altérité et de vigilance, comme un miroir tendu à l’Europe, lui renvoyant ce qu’elle fut : coloniale, impérialiste et fasciste, et ce qu’elle pourrait bien redevenir : antidémocratique.


Copyright : éditions Payot & Rivages, Paris, 2025.

The Conversation

Sabine Dullin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La longue histoire du despotisme impérial de la Russie – https://theconversation.com/la-longue-histoire-du-despotisme-imperial-de-la-russie-270533

Mettre du pain sur la table : au Moyen Âge, un enjeu politique

Source: The Conversation – France in French (3) – By Coline Arnaud, Chercheuse au Laboratoire centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (CHCSC), Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Illustration du Décaméron, de Boccace – Sixième journée; une femme travaille chez le boulanger Cisti, qui offre son vin à Geri Spina. Bibliothèque nationale d’Autriche, via Wikimedia commons, CC BY-SA

Si sa consommation baisse en France, le pain reste un aliment de base et son approvisionnement, les évolutions de son prix font l’objet d’une grande attention politique. Cette place centrale trouve sa source dans l’histoire. Pour bien la comprendre, il est important de revenir sur son rôle dans les sociétés du Moyen Âge.


« Est-ce la fin de la baguette ? » Le constat du média CNN, reposant sur une enquête récente de la Fédération des entreprises de boulangerie française, est sans appel : la consommation de pain a baissé dans l’Hexagone de plus de 50 % depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Pourtant, son approvisionnement continue de faire l’objet d’une attention constante de la part des États, notamment dans un contexte d’accroissement des conflits armés et de crises sanitaires. Pour mieux comprendre la valeur sociale, politique et symbolique de cet aliment dans nos sociétés contemporaines, il est nécessaire d’interroger son rôle au fil des époques, en revenant notamment sur le sens de cet aliment au Moyen Âge.

Si le pain est considéré par la recherche contemporaine comme un ingrédient majeur de la survie de l’humanité, c’est parce que son usage simultané dans plusieurs sociétés, par ailleurs éloignées sur les plans géographique et culturel, constitue une forme essentielle de diversification alimentaire (au-delà des protéines et des végétaux). Les débuts du pain évoluent au gré des découvertes archéologiques, mais les premières galettes de riz, bulbe de jonc, maïs ou encore blé sont identifiées dès la fin du Paléolithique. Ce rôle central se perpétue au fil des siècles, dans l’Antiquité et jusqu’au Moyen Âge.

En Europe, le XIVe siècle marque progressivement l’instauration de sociétés de cour à la relative pérennité dont le schéma féodal, séparant le peuple, le clergé et la noblesse, s’organise autour du pain. Faisant parfois curieusement écho à l’organisation politique de notre monde actuel, la société médiévale se divise ainsi entre ceux qui reçoivent, ceux qui produisent, ceux qui donnent, dans un jeu de distinctions et de pouvoirs qui n’exclut ni la nuance ni l’ambiguïté.

Le pain et la couronne : un fragile équilibre

Les têtes couronnées de la fin du Moyen Âge le savent à leurs dépens, le pain est l’ingrédient premier d’une société apaisée. La célèbre maxime romaine « Panem et circences » (« Du pain et des Jeux ») synthétise à elle seule le contrat tacite qui lie le dirigeant à ses administrés. Le premier protège, le second travaille.

La paix sociale s’achète ainsi par un approvisionnement régulier et suffisant en pain. Ce dernier représente de très loin l’aliment le plus consommé par tous et, par conséquent, la part la plus importante du budget alimentaire des familles. C’est pourquoi, le roi cherche dès le XIIIe siècle à contrôler l’influente corporation des talemeliers (ancien nom des boulangers) par un encadrement de ses statuts qui régule également les conditions d’exercices et de production du pain.

L’équation est complexe et l’équilibre délicat pour parvenir à une denrée à la composition fiable, au poids raisonnable et au prix juste. La police du pain mise en place par Charles V en 1372 applique des taxes fluctuantes sur les matières premières, le produit fini, les ventes et se montre sans pitié sur les fraudes.

La profession est assujettie à des taxes d’installation, à des contrôles réguliers et à un encadrement permanent de la valeur marchande du pain. Par décret, seuls trois types de pains peuvent être fabriqués : le pain mollet (à la fine fleur de froment), le pain cléret (composé de farines de blé et de seigle) ou bourgeois, et le pain brun ou de « retraites » (uniquement constitué de farine complète, dense et roborative).

Vitrail représentant des boulangers
Vitrail représentant des boulangers, cathédrale de Chartres (Eure-et-Loir).
Rolf Kranz/Wikimédia, CC BY-SA

Néanmoins, ces restrictions sont rapidement contournées par les boulangers qui répondent à la demande de l’aristocratie pour un pain socialement différencié, qui lui permet, notamment de se distinguer de la bourgeoisie des villes, elle-même avide des mêmes privilèges que la noblesse.

C’est ainsi que des pains de fantaisie apparaissent, vendus en marge des recettes autorisées. Ces derniers s’appuient sur l’échelle de valeurs chromatiques qui régit alors l’appréciation de cet aliment en établissant une hiérarchie des consommateurs.

Les pauvres doivent ainsi se satisfaire d’un pain noir de son ou de sarrasin, à la mie épaisse et à la croûte dure, quand les plus riches se régalent de pains de Gonesse, fabriqués à partir d’une fine fleur de froment, au blutage serré. Littérature, iconographie et chansons participent à la promotion de ce système pyramidal qui valorise le gosier délicat d’un nanti par rapport aux rudes besoins des paysans.

« Charité bien ordonnée… » : collecter et distribuer le pain

Rappelons d’abord que les relations entre l’Église et le pain sont nombreuses, ne serait-ce que parce que la symbolique chrétienne s’appuie en grande partie sur la métaphore du pain comme signe de vie et d’espoir. La mise en place du sacrement de l’Eucharistie, au XIIIe siècle, confirme cette importance.

L’institution ecclésiastique incarne une forme de passerelle entre la couronne et le reste de la population à travers, par exemple, l’exercice de la charité. Les distributions de pains font en effet partie intégrante du quotidien des monastères. Ceux-ci centralisent les dons des nobles et des riches communautés marchandes qui assurent ainsi leurs saluts par leur générosité.

Les communautés religieuses entreposent ces dons alimentaires puis organisent les collectes en effectuant un tri dans les bénéficiaires. Les femmes, les enfants et les malades sont prioritaires au détriment de tous ceux qui ne contribuent pas à la vie économique et spirituelle de la communauté.

Cette charité du pain rythme ainsi les calendriers juif et chrétiens et constitue un ensemble de rituels importants qui participe à la relation de dépendance entre pauvres et riches, entre survie, devoir moral et achat d’une probité.

Le pain des pauvres

L’iconographie médiévale, de la tapisserie aux enluminures, offre un aperçu informé de la place de chacun au cœur du système féodal. Les populations rurales constituent la cheville ouvrière du pain à travers semences et moissons. Le travail des champs se conçoit autour de la vie de la cité, cette dernière garantissant le stockage et la protection du grain dans des granges dîmières, propriétés de la commune, gardées par des soldats qui contrôlent chaque sac entrant et sortant. Ces espaces sont de véritables ruches où se croisent paysans, commerçants, édiles et militaires.

Cette relation d’interdépendance encourage les villes, comme la cité-État de Sienne, en Italie du Nord, à promouvoir un chemin vertueux et sécurisé du pain. Celui-ci devient rapidement une métaphore plus générale d’une philosophie politique plaçant l’individu au cœur d’un système de réciprocité et d’équilibre collectif.

Mais le pain des pauvres, c’est aussi, en écho aux conflits actuels, celui de la révolte et du soulèvement. Les atroces récits des famines qui jalonnent la seconde partie du Moyen Âge (1030-1033, puis 1270, 1314-1318 et périodiquement jusqu’en 1347) marquent les esprits et fournissent un terreau propice à l’effroi collectif et à la contestation.




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Le blé ne manque pourtant pas toujours sur le territoire français ou dans les pays voisins. Mais son acheminement, depuis des territoires parfois éloignés, et sa distribution font l’objet de spéculations financières qui influencent le cours du grain et vont jusqu’à faire tripler le prix du pain.

Les meneurs des révoltes sont rarement les bénéficiaires de la charité ecclésiastique. Sans être nantis, ces paysans relativement aisés sont les premiers touchés par l’instabilité monétaire générée par la flambée du prix du blé et les levées d’impôts qui en découlent.

Les cibles de ces révoltes sont plurielles, à l’instar de tout mouvement contestataire : les « riches » qui se nourrissent au-delà de la satiété, les collecteurs de taxes, les usuriers et plus largement ceux qui incarnent une opulence indécente en des temps d’incertitudes chroniques.

L’Ancien Régime hérite et perpétue la plupart de ces représentations et de ces fonctionnements politiques. La couronne de France multiplie contrôles et régulations sur la profession, mais les famines qui jalonnent les XVIIe et XVIIIe siècles alimentent révoltes, suspicions et colères.

Prélude à la Révolution, la « guerre des farines » de 1775 synthétise trois siècles de cheminements politiques, sociaux et intellectuels autour de la question décidément centrale du pain pour tous.

The Conversation

Coline Arnaud a reçu des financements de la Bibliothèque nationale de France dans le cadre d’une bourse de recherche de “chercheuse invitée” en 2017.

ref. Mettre du pain sur la table : au Moyen Âge, un enjeu politique – https://theconversation.com/mettre-du-pain-sur-la-table-au-moyen-age-un-enjeu-politique-270331

Le Sénégal, hub stratégique de l’influence chinoise en Afrique de l’Ouest

Source: The Conversation – in French – By Daouda Cissé, chercheur, Université Gaston Berger

En 2020, les flux d’investissements directs étrangers chinois vers le Sénégal ont atteint un pic d’environ 213,4 millions de dollars américains. Entre 2000 et 2022, les prêts chinois au Sénégal se sont élevés à 3,6 milliards de dollars américains. L’engagement de la Chine au Sénégal est principalement axé sur le commerce et la construction d’infrastructures.

La Chine est un partenaire commercial majeur du Sénégal. En 2023, les exportations du Sénégal vers la Chine ont atteint [223,79 millions de dollars américains] et les importations en provenance de Chine se sont élevées à 1,29 milliard de dollars américains.

Cependant même si le volume des échanges commerciaux entre le Sénégal et la Chine est en hausse, il révèle des déséquilibres liés aux déficits commerciaux et à la composition des échanges commerciaux.

La Chine vise à accroître sa présence et son influence dans les secteurs culturels, en Afrique de l’Ouest, et notamment au Sénégal. Ce partenaire stratégique soutient ses intérêts fondamentaux. Outre sa quête d’influence afin d’affaiblir la présence des partenaires traditionnels du Sénégal, la Chine cherche à renforcer son partenariat politique, diplomatique, économique et sécuritaire avec ce pays.

En étudiant la présence chinoise au Sénégal au cours de ces 15 dernières années, j’ai constaté qu’en marge de l’économie, d’autres secteurs moins visibles mais tout aussi importants dans la politique étrangère chinoise intéressent les relations de Pékin avec Dakar, revêtant parfois un caractère régional.

Les chantiers d’influence de la Chine

Le Parti communiste chinois (PCC) a établi des relations avec des partis politiques au Sénégal, qui ont contribué à étendre l’influence politique de la Chine au Sénégal par le biais des idéologies politiques et de la gouvernance. Plusieurs partis politiques d’orientation communiste, principalement le Parti de l’indépendance et du travail (PIT) et la Ligue démocratique (LD), sont actifs au Sénégal.

La Chine compte sur le vote des pays africains dans les forums internationaux. Sur le continent africain, Pékin trouve des partenaires pour promouvoir son discours en faveur d’un « ordre mondial plus démocratique .». Au Sénégal, le PCC a établi des relations avec le parti politique au pouvoir ainsi qu’avec les partis d’opposition. Le PCC contribue à la formation des membres des partis politiques.

Cette stratégie vise à permettre à la Chine de nouer des relations avec tous les dirigeants de l’ensemble des partis (au pouvoir et d’opposition) susceptibles d’arriver au pouvoir. La Chine étend ainsi son influence et sa gouvernance à tous les partis.

En mars 2023, le PCC a invité des partis politiques pour la plupart des pays en développement à une conférence afin de diffuser sa gouvernance politique et économique. Les membres des partis politiques sénégalais, du pouvoir comme de l’opposition, ont participé à cet événement.

Bien que l’arrivée de Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité) au pouvoir soit récente, des rapprochements entre les officiels du parti et ceux du PCC ont déjà été observés. Ils se manifestent à travers de nombreuses visites et rencontres tenues à Dakar et à Pékin, témoignant de convergences politiques et d’ambitions partagées.

Les récentes visites du 2 au 4 septembre 2024 du président Bassirou Diomaye Faye d’abord et de son Premier ministre Ousmane Sonko ensuite du 21 au 27 juin 2025 sur invitation de Pékin montrent l’intérêt et le pragmatisme de la politique étrangère du Sénégal vis-à-vis de la Chine.

Une plaque tournante médiatique

Le Sénégal est considéré comme une plaque tournante médiatique pour le reste de l’Afrique occidentale francophone. Avec l’implantation de Radio Chine Internationale (RCI) au Sénégal, Pékin vise à donner une image positive de sa présence dans le pays et dans la région de l’Afrique occidentale, en influençant les opinions publiques locales à travers la diffusion de messages ou représentations médiatiques favorables au PCC.

Cependant, par le passé, l’établissement de la RCI au Sénégal s’est heurté à des défis politiques et socio-culturels dans l’espace médiatique sénégalais, marqué par une forte présence des médias français et par les liens entre les médias d’État et le PCC. RCI relève du département de la propagande du comité central du PCC, qui contrôle les médias et les télécommunications, applique la censure et recourt à la répression pour répondre aux dissidents. Le département de la propagande de Pékin a mis en place des médias d’État à portée mondiale afin de mettre en valeur la culture et le modèle chinois.

Les médias servent la politique étrangère et la diplomatie publique de Pékin, avec des récits variant selon les ambitions géopolitiques. En Afrique, plusieurs acteurs médiatiques poursuivent des intérêts différents mais alignés sur la stratégie du PCC.

Cette présence de plusieurs acteurs dans l’expansion médiatique de la Chine en Afrique soulève des interrogations sur la liberté de la presse et l’indépendance éditoriale des médias chinois. Elle questionne également celle des médias sénégalais, qui collaborent avec eux à travers des partenariats de publication de contenus, de formations et de fourniture de matériels et d’équipements.

L’expansion des médias chinois contraste avec la présence plus ancienne et fortement établie des médias occidentaux en Afrique en général et au Sénégal en particulier. Cette prédominance occidentale s’explique notamment par les liens historiques entretenus avec des pays comme la France, les États-Unis et le Royaume-Uni.

Alors que les médias d’État chinois en Afrique cherchent à bien raconter l’histoire de la Chine, à transmettre sa voix et à interpréter ses caractéristiques, les médias occidentaux adoptent une approche différente. Ils analysent notamment les défis et les problèmes posés par la présence de la Chine sur le continent.

Interrogations sur la liberté de la presse

L’influence politique et économique de la Chine au Sénégal est accompagnée par une influence médiatique qui permet de diffuser les narratifs chinois afin de changer les perceptions des populations sénégalaises quant à la présence chinoise. L’influence médiatique contribue aussi à exporter des pratiques liées à l’autocensure, contraires à la liberté de la presse, et à la liberte d’expression entre autres.

Même si l’environnement médiatique au Sénégal est en partie libre, l’autocensure existe parmi les médias locaux sénégalais lorsqu’il s’agit de couvrir des sujets controversés qui concernent la Chine (droits de l’homme, Taïwan, Hong Kong, Xinjiang, Tibet, entre autres).

Lors de sa visite au Sénégal en 2023, Zhao Leji, le président du Comité permanent de l’Assemblée populaire nationale chinoise, a déclaré que la Chine appréciait le soutien actif de Dakar à une série d’initiatives et d’idées majeures proposées par Xi Jinping. Il a également remercié le Sénégal pour son “soutien inestimable” sur la question de Taïwan et les questions liées aux droits de l’homme et au Xinjiang province autonome des Ouïghours, confrontés à une sévère répression de Pékin.

En complément du travail des médias, la culture joue un rôle non-négligeable dans l’influence chinoise à l’étranger. Visible au Sénégal, cet engagement culturel de la Chine n’est pas une exception dans la région.

La culture, un levier de la diplomatie

La Chine développe sa diplomatie publique au Sénégal en soutenant les artistes et la coopération culturelle. Elle offre aussi des espaces culturels comme le grand théâtre national, le musée des civilisations noires et l’arène nationale

En outre, Pékin promeut sa culture auprès des artistes et des acteurs culturels sénégalais en finançant intégralement leurs voyages dans des villes chinoises pour visiter des sites et des monuments culturels. Une fois de retour au Sénégal, ces derniers racontent et dépeignent la culture chinoise à travers l’art. Ces voyages contribuent ainsi à donner une image positive de la Chine.

Au-delà de son influence politique et économique, l’influence culturelle par le biais de l’expansion culturelle figure en bonne place dans l’agenda de Pékin pour le Sénégal. À cet égard, l’exposition « La Chine vue par les artistes africains » s’est tenue à Dakar en 2023.

Financements et formations

L’influence de la Chine au Sénégal passe comme nous l’avons vu, par les acteurs du gouvernement central de Pékin qui exercent une influence politique, économique, diplomatique et culturelle, en s’appuyant notamment sur le rôle des médias d’État chinois qui diffusent le discours chinois en s’engageant dans l’environnement médiatique sénégalais par le biais de financements et de formations. Les entreprises de télécommunications chinoises sont également présentes dans le domaine de l’information, où elles construisent des infrastructures numériques et proposent des technologies permettant de contrôler l’information.

Le gouvernement sénégalais s’aligne sur le pragmatisme de la politique étrangère chinoise pour assurer sa souveraineté économique et diversifier ses partenariats. Il compte sur la Chine pour soutenir la transformation économique du pays à travers l’industrialisation, la digitalisation, les infrastructures et la coopération stratégique.

Le Sénégal voit son engagement avec la Chine comme pragmatique et axé sur le développement. Il comporte toutefois des risques liés à la dépendance économique et aux tensions avec d’autres partenaires.

Tout en cherchant à diversifier ses partenariats et accélérer sa transformation économique, le renforcement de la coopération du Sénégal avec la Chine peut présenter des inconvénients non négligeables, notamment le risque de substituer une dépendance à une autre.

The Conversation

Daouda Cissé does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Le Sénégal, hub stratégique de l’influence chinoise en Afrique de l’Ouest – https://theconversation.com/le-senegal-hub-strategique-de-linfluence-chinoise-en-afrique-de-louest-269973

Les exportations agricoles africaines ne se portent pas bien : quatre façons d’y remédier

Source: The Conversation – in French – By Lilac Nachum, Visiting professor, Strathmore University

L’Afrique est le continent qui possède le plus grand potentiel agricole au monde, mais elle reste un acteur marginal dans le secteur agroalimentaire mondial. Ce paradoxe est au cœur du défi du développement de l’Afrique.

L’Afrique possède près de la moitié des terres du monde. La majeure partie peut être utilisée pour l’agriculture. Elle est également largement non protégée, non boisée et peu peuplée. Le climat du continent permet de cultiver 80 % des aliments consommés dans le monde. Selon les théories économiques, ces conditions devraient favoriser de bonnes performances à l’exportation. Pourtant, la part de l’Afrique dans les exportations agricoles mondiales est la plus faible au monde. Elle est passée d’environ 8 % en 1960 à 4 % au début des années 2020, selon les données de la Banque mondiale.

Les décideurs politiques ont largement négligé les performances à l’exportation de l’agroalimentaire, à quelques exceptions près, comme le Kenya et le Ghana. L’agroalimentaire désigne l’ensemble des activités liées à la production, la transformation, la distribution et la commercialisation des produits agricoles.

Bien qu’elle soit le principal contributeur au PIB et à l’emploi, l’agroalimentaire ne reçoit qu’une part disproportionnellement faible des dépenses publiques (4 % en moyenne), Ce qui est bien en deçà de son poids dans l’économie. Il existe des variations à travers le continent, allant de 8 % et 7 % respectivement au Mali et au Soudan du Sud à moins de 3 % au Kenya et au Ghana. De nombreux gouvernements ont plutôt choisi l’industrie manufacturière comme voie d’intégration mondiale.

Sur la base de plus de trois décennies de recherche, de conseil et d’enseignement sur les marchés mondiaux et le développement, je soutiens que l’agriculture pourrait conduire à l’intégration de l’Afrique dans l’économie mondiale. Pour ce faire, quatre réformes sont nécessaires : améliorer l’accès au capital, documenter les terres, concevoir des politiques transfrontalières ciblées et employer stratégiquement la politique commerciale.

De cette manière, l’Afrique pourrait utiliser ses atouts naturels pour assurer une croissance économique généralisée et renforcer sa position dans les chaînes de valeur mondiales.

Quatre réformes pour soutenir l’agroalimentaire

1. Améliorer l’accès au capital

La rareté des capitaux reste le principal obstacle à l’agroalimentaire africain. Les institutions financières sont réticentes à prêter en raison des risques élevés, des horizons d’investissement investissements à long terme, des garanties insuffisantes et de la vulnérabilité des profits aux chocs des prix. La Banque mondiale estime que l’agriculture ne reçoit qu’environ 1 % des prêts commerciaux, alors qu’elle contribue à hauteur de 25 à 40 % du PIB (jusqu’à 6 % au Nigeria et en Éthiopie). Les taux d’intérêt sont souvent deux fois plus élevés que la moyenne de l’économie, comme le montrent les données de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture pour l’Ouganda.

Les gouvernements peuvent contribuer à combler ce déficit de financement. En 2024, le Kenya a alloué 7,7 millions de dollars américains au développement de sa production de thé. Les investissements nationaux peuvent générer des économies en réduisant les factures d’importation alimentaire. Le projet Tomato Jos du Nigeria, par exemple, a permis de réduire les importations annuelles de concentré de tomate de 360 millions de dollars américains.

Les gouvernements devraient accroître les prêts publics tout en permettant la participation du secteur privé grâce à des mécanismes de partage des risques. Le programme de garantie de crédit Khula en Afrique du Sud illustre comment les garanties soutenues par le gouvernement peuvent débloquer des financements pour les agriculteurs disposant de peu de garanties. Ce modèle a été reproduit au Kenya et en Tanzanie avec le soutien de l’UE et des banques de développement.

Les sources de financement privées telles que le capital-risque ont également connu une croissance rapide. En 2024, le Nigeria et l’Afrique du Sud ont chacun attiré environ 500 millions de dollars américains de financement par capital-risque. Les start-ups africaines financées ont connu une croissance six fois plus rapide que la moyenne mondiale. Les plateformes de microcrédit dépassent désormais 8,5 milliards de dollars américains de prêts.

2. Sécuriser les droits fonciers

Plus de 80 % des terres arables africaines ne sont pas enregistrées et sont régies par des systèmes fonciers coutumiers mal intégrés dans le droit formel. Une administration faible décourage l’investissement et limite l’utilisation des terres comme garantie. Les transferts fonciers coûtent deux fois plus cher et prennent deux fois plus de temps que dans les pays de l’OCDE (les 38 pays les plus développés du monde). Cela limite l’accès au crédit et les économies d’échelle nécessaires pour exporter.

Plusieurs réformes foncières introduites au cours de la dernière décennie démontrent les avantages de la formalisation. L’Éthiopie a délivré des certificats à 20 millions de petits exploitants, stimulant ainsi l’activité locative. La redistribution de 15 000 hectares au Malawi a augmenté les revenus des ménages de 40 %. Au Mozambique, en Ouganda et au Liberia, les gouvernements ont légalement reconnu les institutions coutumières afin de faciliter les contrats fonciers formels. La cartographie foncière exhaustive du Rwanda a encore amélioré la transparence et les incitations à l’investissement.

3. Concevoir des politiques transfrontalières ciblées

Les marchés régionaux et mondiaux nécessitent des stratégies différentes pour réussir à l’exportation. Le commerce intra-africain bénéficie de la proximité et de l’harmonisation réglementaire. Les mesures de facilitation des échanges de la Communauté de l’Afrique de l’Est ont multiplié par 65 les exportations intra-régionales de produits laitiers en une décennie.

Cependant, la plupart des exportations agricoles africaines sont destinées à des marchés non africains, ce qui nécessite des investissements dans les infrastructures et la logistique afin de garantir la rapidité et la qualité. Le Sénégal a augmenté ses exportations de 20 % par an après avoir investi dans le transport maritime rapide. L’essor de la culture des fleurs en Éthiopie doit beaucoup à ses systèmes de transport aérien et de chaîne du froid.

Les politiques doivent également être adaptées à chaque culture. La stratégie d’exportation ciblée d’avocat du Kenya a transformé ce pays en premier exportateur africain, avec une croissance annuelle à deux chiffres. La politique d’exportation de mangues du Mali a permis de mettre en place une chaîne de valeur compétitive desservant les marchés européens.

4. Utiliser la politique commerciale comme outil de modernisation

Les exportateurs africains vendent principalement des matières premières à fable valeur. Le Nigeria, premier producteur de tomates, exporte la quasi-totalité de sa production non transformée et importe du concentré. Moins de 5 % du thé kenyan, premier produit d’exportation du pays, est commercialisé sous une marque. La politique commerciale peut inverser ce déséquilibre en encourageant la transformation nationale.

La structure tarifaire différenciée de la Communauté de l’Afrique de l’Est a réussi à encourager la création de valeur ajoutée en réduisant les droits de douane sur les produits intermédiaires tout en protégeant la transformation alimentaire locale. Les gouvernements pourraient de la même manière taxer ou restreindre les exportations de produits non transformés afin d’encourager la montée en gamme. Parallèlement, il est nécessaire d’investir dans les capacités de transformation. Plusieurs pays, dont le Botswana, l’Ouganda et la Côte d’Ivoire, ont tenté d’interdire les exportations de matières premières, mais avec un succès limité faute de conditions favorables.

Un changement décisif

Le secteur agroalimentaire africain incarne le potentiel inexploité du continent en matière de transformation structurelle. Avec ses terres abondantes, son climat favorable et sa demande intérieure en forte croissance, l’Afrique possède des avantages comparatifs évidents. Elle est également de plus en plus capable de relever les défis qui ont freiné le développement du secteur agroalimentaire dans le passé. Cet article présente un programme d’action visant à inverser la tendance à la baisse de la part de l’Afrique dans le commerce agricole mondial en remédiant aux défaillances institutionnelles qui ont limité sa compétitivité.

Ce programme repose sur l’amélioration de l’accès au financement, la formalisation des droits fonciers, la mise en œuvre d’initiatives transfrontalières ciblées et l’utilisation de la politique commerciale pour monter en gamme. Un changement politique décisif vers un programme de développement axé sur l’agriculture est essentiel. La mise en œuvre de ce programme permettra aux pays africains d’améliorer leur position économique au niveau national et international.

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Lilac Nachum does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Les exportations agricoles africaines ne se portent pas bien : quatre façons d’y remédier – https://theconversation.com/les-exportations-agricoles-africaines-ne-se-portent-pas-bien-quatre-facons-dy-remedier-270908

Paris, ville des exilés et des révolutionnaires du XIXᵉ siècle

Source: The Conversation – in French – By Andrew Milne, Maître de conférences, histoire de la Grande Bretagne, et du Commonwealth, Université Bordeaux Montaigne

Condamné pour son homosexualité en Grande-Bretagne, Oscar Wilde a trouvé refuge à Paris à la toute fin du XIX<sup>e</sup>&nbsp; siècle et y meurt en 1900. Ici en photo (à gauche) aux côté de son compagnon, Lord Alfred Douglas.

Paris n’a pas seulement accueilli les artistes et les rêveurs du XIXᵉ siècle : la ville fut aussi la base arrière des bannis, des insurgés et des souverains déchus venus d’Europe et d’Asie. Dans ses cafés, ses imprimeries et ses hôtels, se tissaient des alliances improbables, parfois décisives. Comment la capitale française est-elle devenue un refuge où se réinventaient les luttes et les imaginaires politiques du siècle ?


Au XIXᵉ siècle, Paris est la terre d’asile : la ville offre aux exilés – malgré la barrière de la langue, leur isolement, leur anonymat et leurs différences culturelles – un espace où peuvent se former de grands mouvements politiques, faisant circuler des idées nouvelles et permettant de faire naître des courants de pensée.

Cette idée de Paris comme foyer révolutionnaire s’installe dès 1830 et les « Trois Glorieuses », ces trois journées de révolte qui renversent Charles X. La presse s’émancipe et les clubs secrets politiques fleurissent dans les décennies qui suivent. Paris devient un exemple et, ailleurs en Europe, l’élan révolutionnaire trouve un écho. Mais, quand l’élan se heurte – souvent – à l’échec ou à la répression, Paris accueille les premiers exilés. La tradition d’asile s’ancre dans la ville.

En 1848, le printemps des peuples porte l’élan à son paroxysme, le droit d’asile est réaffirmé par la Deuxième République. C’est à ce moment-là qu’Alphonse de Lamartine, ministre des affaires étrangères, et le gouvernement provisoire, seulement quelques jours après avoir fait tomber la monarchie de Juillet, envoient le Manifeste à l’Europe, déclarant une doctrine de non-agression, de fraternité, mais aussi d’accueil des persécutés. La tradition d’asile, héritage de la Constitution de 1793, est réaffirmée dans l’esprit de la souveraineté révolutionnaire et populaire. Il deviendra l’un des fondements des idées progressistes et libérales que la seconde République entend faire siennes.

La capitale des bannis : quand l’Europe converge vers Paris

Paris ouvre ses portes à celles et ceux qui, de Vienne, Berlin, Milan à Budapest, sont pourchassés. Des journalistes, des étudiants, des avocats, des officiers, des républicains convergent vers la ville, qui devint la capitale de la liberté d’expression, du libéralisme, et du progrès politique.

De grandes figures de l’exil y passent : Karl Marx, installé rue Vaneau (VIIᵉ arrondissement) entre 1843 et 1845, y rédige sa critique du libéralisme allemand (Manuscrits de 1844). Lénine vit rue Marie-Rose (XIVᵉ) entre 1908 et 1912. Oscar Wilde, proscrit non pour délit politique mais pour mœurs, y trouve un dernier asile en 1897, preuve que Paris accueille aussi les amours « dissidents ».

Anti-impérialisme et réseaux clandestins : Irlandais et Indiens

À Paris, les Irlandais tissent des réseaux clandestins contre la Couronne britannique, les Russes y fomentent des complots contre le tsar, les Polonais y attendent le retour de l’indépendance.

Maharajah Duleep Singh (1838-1893)
Le maharajah Duleep Singh (1838-1893).
Wikimedia

Dans l’adversité face à la Couronne britannique se trouve un terrain fertile d’entente entre les Irlandais, déterminés à soustraire par la force leur patrie à la domination anglaise, et d’anciens rois déchus indiens, spoliés par la Compagnie des Indes orientales britanniques. Parmi eux : Suchet Singh (1841–1896), à la tête du petit royaume himalayen de Chamba réduit à l’impuissance, ou Duleep Singh (1838-1893), le dernier maharajah de la nation sikhe, dépossédé, puis exilé du Pendjab à vie.

Mes recherches m’ont amené sur les pas de Duleep Singh, qui rencontre les réseaux nationalistes irlandais chez Reynold’s, un bar irlando-américain situé rue Royale (VIIIᵉ), immortalisé dans un dessin d’Henri Toulouse-Lautrec. Parmi ce noyau de la révolte irlandaise à Paris se trouvent notamment les frères Joseph et Patrick Casey, mais aussi Patrick Egan, James Stephens et Eugene Davis. Ce dernier édite le journal United Ireland à Paris, interdit en Grande-Bretagne et mène une double vie : imprimeur le jour, il rejoint ses compagnons conspirateurs et militants la nuit tombée. En 1887, les nationalistes irlandais, en quête d’alliances contre Londres, facilitent les premiers contacts entre le maharajah déchu Duleep Singh et des intermédiaires dans ses démarches (vaines) pour tenter de reconquérir son trône.

Irish and american bar rue royale, 1896 Henri de Toulouse-Lautrec
Irish and American Bar, rue Royale, Henri de Toulouse-Lautrec, 1896.
Rosenwald Collection/National Gallery of Art

Quelques années plus tard, le 22 octobre 1893, seul dans son appartement du VIIIe arrondissement de Paris, Duleep Singh s’éteint, après des années d’errance d’hôtel en hôtel. Au lendemain de sa mort, la presse française relaie la nouvelle : le « maharajah de Lahore » est mort à Paris, et toute la France s’intéresse à cet homme venu d’ailleurs.

Aujourd’hui, l’histoire de ces exilés est tombée dans l’oubli. Pourtant, tout espace est façonné par ses habitants, et tout lieu porte les traces de son histoire. Paris s’est transformé de ville d’accueil des expatriés et des immigrés en fabrique de libertés. Elle est devenue un espace de lutte des indépendances.

Et la colonisation française ?

Ville laboratoire de l’anticolonialisme mondial, la capitale française est pourtant – et d’abord – une capitale impériale. Elle accueillera des militants venus de ses propres colonies au début du XXe siècle. Les nationalistes indiens et les fenians irlandais seront suivis par des nationalistes algériens, des militants indochinois ou des écrivains antillais.

Des militants d’Afrique du Nord s’organiseront, sous Messali Hadj en 1926, jouant un rôle majeur dans la prise de conscience politique des travailleurs nord-africains installés en France. C’est ainsi que l’Étoile nord-africaine (ENA) revendique la fin du colonialisme français et la création d’un État algérien indépendant. Hô Chi Minh fonde à Paris une mouvance anticoloniale vietnamienne, en structurant un réseau révolutionnaire au début des années 1920. Il y crée le journal le Paria dès 1922, qui lui servira de tribune anticolonialiste. L’Antillais Aimé Césaire et son épouse, Suzanne Roussi-Césaire, y forgent le concept de négritude dans les années 1930 pour dénoncer le colonialisme. Paris tolère ces hommes et ces femmes sur son territoire, mais leur présence demeure étroitement surveillée par la police et les services de renseignement.

En laissant ces hommes et ces femmes penser, discuter, s’organiser, la France nourrissait sans le vouloir des aspirations qui finiraient par contester son pouvoir colonial. Ce phénomène s’accélère dans les années soixante, alors que la répression fait rage. On peut citer le cas de Djamila Boupacha, militante du Front de libération nationale algérien (FLN), violée et torturée par l’armée en 1960. L’avocate Gisèle Halimi et l’écrivaine Simone de Beauvoir dénoncent les faits et révèlent les pratiques de l’armée française en Algérie. Paris, éternelle capitale des révolutions, se réinventait alors à travers un nouveau chemin, celui de la défense des droits humains.

The Conversation

Andrew Milne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Paris, ville des exilés et des révolutionnaires du XIXᵉ siècle – https://theconversation.com/paris-ville-des-exiles-et-des-revolutionnaires-du-xix-siecle-267821

Comment les systèmes de numération façonnent-ils notre pensée et influencent-ils l’apprentissage, le langage et la culture ?

Source: The Conversation – in French – By Jean-Charles Pelland, Postdoctoral Researcher, Department of Psychosocial Science, University of Bergen

Même si nous utilisons quotidiennement des bases de numération, peu d’entre nous ont réfléchi à la nature de ces outils cognitifs. (Getty Images/Unsplash+), CC BY-NC-ND

La plupart des gens n’ont pas de difficulté à calculer le nombre de millilitres contenus dans 2,4 litres d’eau (2 400). En revanche, il est plus ardu d’évaluer combien il y a de minutes dans 2,4 heures (144).

La raison en est simple : les chiffres indo-arabes que nous utilisons pour représenter les nombres sont en base 10, tandis que le système de mesure du temps est généralement en base 60.

Exprimer le temps en notation décimale implique une interaction entre ces deux bases, ce qui peut avoir des incidences tant sur le plan cognitif que culturel.

Les interactions entre différentes bases et leurs conséquences font partie des thèmes abordés dans un nouveau numéro de la revue Philosophical Transactions of the Royal Society, que j’ai coédité avec mes collègues Andrea Bender (Université de Bergen), Mary Walworth (Centre national de la recherche scientifique) et Simon J. Greenhill (Université d’Auckland).

Ce numéro thématique rassemble des travaux issus de l’anthropologie, de la linguistique, de la philosophie et de la psychologie, et examine la manière dont nous conceptualisons les nombres et les systèmes numériques.

Qu’est-ce qu’une base, et qu’est-ce que ça change ?

Bien que nous ayons recours quotidiennement à des bases de numération, peu de gens ont réfléchi à leur nature. Comme je l’explique dans ma contribution à ce numéro, les bases sont des nombres spéciaux dans nos systèmes numériques.

Notre mémoire n’étant pas illimitée, nous ne pouvons pas représenter chaque nombre par une étiquette unique. Nous utilisons plutôt un petit ensemble de chiffres pour en construire de plus grands, comme « trois cent quarante-deux ».

C’est la raison pour laquelle la plupart des systèmes numériques sont structurés autour d’un ancre de composition, c’est-à-dire un nombre spécial dont le nom sert à former le nom d’autres nombres. Les bases sont des ancres qui utilisent les puissances d’un nombre pour former des expressions numériques complexes.

En français et en anglais, on fonctionne avec un système décimal, qui repose sur des puissances de 10 pour composer les nombres. Par exemple, le nombre « trois cent quarante-deux » se compose de trois fois la deuxième puissance de 10 (100), de quatre fois la première puissance de 10 (10) et de deux fois la puissance zéro de 10 (1).

Cette structure nous permet de représenter des nombres de toutes tailles sans solliciter excessivement nos ressources cognitives.




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La langue influence notre façon de compter

Malgré la nature abstraite des nombres, le degré de transparence avec lequel les systèmes numériques reflètent leurs bases a des implications très concrètes, pas seulement lorsqu’il s’agit de donner l’heure. Les langues dont les règles sont moins transparentes sont plus difficiles à apprendre, à traiter, et peuvent entraîner davantage d’erreurs de calcul et de transcription.

Prenons l’exemple du français. Différentes langues, comme le français, l’anglais et le mandarin, fonctionnent avec une base 10, cependant, la plupart des pays français ont une manière, disons, inusitée de représenter les nombres compris entre 70 et 99.

Soixante-dix est composé de « six fois dix plus dix », tandis que pour 80, c’est 20 qui sert de base pour former quatre-vingts, ou « quatre fois vingt ». Pour « quatre-vingt-dix », on fait « quatre fois vingt plus dix ».

Le français n’est pas la seule langue à avoir des règles particulières pour les nombres. En allemand, les nombres de 13 à 99 s’expriment en plaçant les unités avant les dizaines, mais les nombres supérieurs à 100 suivent la règle habituelle qui consiste à commencer par la plus grande unité.

En anglais, le fait de dire « twelve » au lieu de « ten two », ou « dix deux », camoufle les règles décimales. Outre le langage, on retrouve des irrégularités similaires dans plusieurs types de représentations numériques, incluant dans de [complexes systèmes pour compter sur les mains].(https://royalsocietypublishing.org/doi/10.1098/rstb.2024.0215).

Comment les bases façonnent l’apprentissage et la pensée

Ces anomalies sont répandues dans le monde entier et ont des répercussions concrètes sur la facilité avec laquelle les enfants apprennent les nombres et interagissent avec des objets tels que des blocs, ainsi que sur l’efficacité avec laquelle les adultes manipulent les notations.

Une étude a par exemple révélé que le manque de transparence de la base ralentit l’acquisition de certaines capacités numériques chez les enfants, tandis qu’une autre a mis en évidence des effets similaires sur la rapidité avec laquelle ils apprennent à compter.

Une autre étude a démontré que les enfants parlant des langues où la base est transparente parvenaient plus rapidement à utiliser de gros blocs correspondant à 10 unités pour représenter de grands nombres (comme exprimer 32 à l’aide de trois gros blocs et deux petits) que les enfants parlant des langues où la base est cachée derrière des irrégularités.

Si la structure décimale parfaitement transparente du mandarin peut simplifier l’apprentissage, une nouvelle méthode de recherche indique toutefois que les enfants pourraient comprendre les nombres plus facilement avec des systèmes dont les ancres de composition sont inférieures à 10.




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En général, la manière dont on représente les bases a des incidences très concrètes, en ce qui concerne notamment la facilité avec laquelle on apprend les systèmes numériques et les types de systèmes qu’on va utiliser dans tel ou tel contexte.

Un groupe de personnes vêtues de combinaisons de protection blanches et de casques se tient devant un vaisseau spatial robotisé
Des techniciens descendent le Mars Climate Orbiter sur son support de travail dans l’Installation d’assemblage et d’encapsulation 2 en 1998.
(NASA)

Sur le plan culturel, la représentation de la base influence notre capacité à collaborer avec des scientifiques issus de disciplines et de cultures différentes. L’incident tristement célèbre du Mars Climate Orbiter, survenu en 1999, en est un exemple frappant : une confusion entre les unités métriques et impériales a causé l’écrasement sur Mars d’un vaisseau spatial d’une valeur de 327 millions de dollars.

De l’importance de comprendre les bases

La numératie, c’est-à-dire la capacité à comprendre et à utiliser les chiffres, est une compétence essentielle dans la vie moderne. Elle a des répercussions sur notre qualité de vie et notre capacité à prendre des décisions éclairées dans des domaines tels que la santé et les finances.

Une bonne maîtrise des chiffres permet de faire des choix plus éclairés, par exemple entre différents plans de retraite, en évaluant les compromis entre effets secondaires et avantages d’un médicament, ou en permettant de saisir comment les probabilités s’appliquent à nos investissements.

Pourtant, beaucoup de gens ont du mal à comprendre les nombres, et des millions de personnes souffrent d’anxiété mathématique. Développer de meilleures méthodes pour soutenir la maîtrise des chiffres pourrait donc améliorer la vie de nombreuses personnes.

Les recherches sur les implications cognitives et culturelles des bases, publiées dans la revue Philosophical Transactions of the Royal Society, nous aident à mieux percevoir notre façon de penser les nombres, ce qui constitue une étape importante pour rendre ceux-ci plus accessibles.

La Conversation Canada

Les travaux de Jean-Charles Pelland ont été rendus possibles grâce au soutien financier du projet « QUANTA : Evolution of Cognitive Tools for Quantification », qui a reçu un financement du Conseil européen de la recherche (CER) dans le cadre du programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne (convention de subvention n° 951388).

ref. Comment les systèmes de numération façonnent-ils notre pensée et influencent-ils l’apprentissage, le langage et la culture ? – https://theconversation.com/comment-les-systemes-de-numeration-faconnent-ils-notre-pensee-et-influencent-ils-lapprentissage-le-langage-et-la-culture-269768