Les influenceurs redéfinissent les médias : leçons du Kenya, du Nigeria et de l’Afrique du Sud

Source: The Conversation – in French – By Amy Ross Arguedas, Postdoctoral Researcher Fellow, Reuters Institute for the Study of Journalism, University of Oxford, University of Oxford

Les créateurs et influenceurs de l’actualité sont devenus des sources d’information de plus en plus importantes, car de plus en plus de personnes se tournent vers les réseaux sociaux et les plateformes de vidoé telles que Facebook et YouTube pour s’informer. Par « créateurs de l’actualité », nous entendons les personnes qui créent et diffusent du contenu principalement via les réseaux sociaux et les plateformes de vidéo et qui ont une certaine influence sur les débats publics autour de l’actualité et des affaires courantes.

Si les médias d’information traditionnels et les journalistes continuent de dominer l’attention sur les plateformes classiques telles que Facebook, les données de notre Digital News Report 2025 (Rapport sur l’information numérique 2025) montrent que les organes de presse sont confrontés à une concurrence croissante de la part des créateurs sur d’autres plateformes, en particulier sur les nouveaux réseaux axés sur la vidéo.

En Afrique du Sud, par exemple, les utilisateurs de Facebook, YouTube et X accordent toujours plus d’attention aux médias d’information traditionnels et aux journalistes qu’aux créateurs de contenu et aux influenceurs. Mais les médias traditionnels sont désormais éclipsés par les créateurs et les personnalités sur Instagram (59 %) et TikTok (52 %).



Ce changement n’est pas passé inaperçu. Dans certaines régions du monde, les politiciens intègrent systématiquement les créateurs de contenu dans leurs stratégies médiatiques. De grands médias d’information tels que CNN et le Washington Post ont lancé des collectifs de créateurs ou des réseaux. Ceux-ci génèrent du contenu destiné aux jeunes, adapté à chaque plateforme (consommé sur les réseaux sociaux plutôt que sur les sites d’information).

Mais à quels types de créateurs d’actualités le public prête-t-il attention ? Et en quoi leur rôle varie-t-il d’un pays à l’autre ?

Nous abordons ces questions dans notre étude publiée avec des collègues du Reuters Institute for the Study of Journalism de l’université d’Oxford. Nous dressons la carte des créateurs d’actualités et des influenceurs dans 24 pays, dont trois marchés africains : le Kenya, le Nigeria et l’Afrique du Sud.

Cette analyse nous a permis de développer une nouvelle classification des créateurs d’actualités, dans laquelle nous décrivons ce qu’ils offrent au public et l’impact que cela a sur les organes de presse. Elle nous a également permis d’identifier les pays où les influenceurs ont le plus (et le moins) d’impact, ainsi que quelques figures majeures.

Types de créateurs d’actualités

Nous avons abordé la question du point de vue du public, en utilisant les données de deux enquêtes en ligne réalisées en 2024 et 2025. Nous avons analysé les réponses à des questions ouvertes dans lesquelles nous demandions aux personnes interrogées de citer les médias et les personnalités auxquels elles prêtaient attention sur les réseaux sociaux.

Nous avons ensuite compilé les listes des 15 personnalités les plus citées dans chaque pays et classé les créateurs en fonction de leur approche de l’actualité.



Nous avons constaté que les créateurs d’actualités les plus mentionnés se concentrent sur les commentaires, beaucoup d’entre eux diffusant des messages partisans qui sont souvent plus subjectifs que les commentaires des médias traditionnels, la plupart sont de droite sur l’échiquier politique.

Un autre sous-ensemble se concentre sur l’actualité et les enquêtes. Les créateurs et les journalistes citoyens innovent parfois par leurs approches en utilisant des sources ouvertes et en abordant des questions négligées par les médias classiques.

Un autre groupe de créateurs avertis sur les réseaux sociaux se concentre sur l’analyse de l’actualité. Ils touchent souvent un public jeune que les médias traditionnels ont du mal à intéresser.

Enfin, les spécialistes, dont beaucoup ont quitté les médias traditionnels, ont tendance à approfondir des sujets de niche spécifiques via leurs chaînes YouTube, leurs podcasts ou leurs Substacks.

Nous avons également identifié quatre catégories de créateurs proches de l’actualité dont le contenu est axé sur la comédie, le divertissement informatif, les jeux vidéo ou la musique et le mode de vie, qui touchent souvent un public encore plus large et peuvent avoir un impact significatif sur les débats publics. Dans la pratique, ces catégories sont iclassables. De nombreux créateurs individuels combinent différentes approches ou changent au fil du temps.

Trois conclusions clés

1. Les créateurs ont un impact plus important dans certains pays que dans d’autres. Le public accorde davantage d’attention aux créateurs d’actualités dans les pays africains, ainsi que dans de nombreux marchés asiatiques et latino-américains et aux États-Unis. Cela s’explique en partie par une utilisation plus importante des réseaux sociaux dans l’ensemble, mais aussi par des facteurs tels que les différences culturelles, la taille du marché et la force ou la faiblesse des médias traditionnels. En revanche, les créateurs jouent un rôle moins important dans de nombreux pays d’Europe du Nord et au Japon.



2. Les créateurs d’actualités de premier plan sont généralement des hommes. Ce déséquilibre entre les sexes est évident lorsqu’on analyse les personnes les plus mentionnées sur les 24 marchés, où 85 % sont des hommes. Cela vaut également pour les pays africains : 12 des 15 personnes les plus mentionnées au Kenya, 13 des 15 au Nigeria et 14 des 15 en Afrique du Sud sont des hommes. La différence est particulièrement prononcée dans la catégorie des commentaires politiques.

3. YouTube est la plateforme la plus importante pour les créateurs. Il existe toutefois des différences selon les pays. Facebook reste une plateforme d’information importante au Kenya et en Asie. X est particulièrement important en Afrique du Sud, au Nigeria, aux États-Unis et au Japon, et reste la principale plateforme pour suivre les personnalités politiques. Instagram est largement utilisé pour les contenus politiques dans des pays comme le Brésil et est souvent le réseau de prédilection pour les contenus liés au mode de vie et à l’infodivertissement.



Conclusions sur les marchés africains

Il faut se rappeler que les données du Kenya, du Nigeria et de l’Afrique du Sud proviennent d’enquêtes en ligne. Elles sont représentatives donc de des jeunes anglophones, et non l’ensemble de la population. (Lisez les profils complets des pays ici.)

Kenya : Le Kenya dispose d’une scène créative très dynamique, mais en matière d’actualité, ce sont les présentateurs des chaînes de télévision (comme Larry Madowo de CNN et Lulu Hassan de Citizen TV) qui arrivent en tête de la liste des personnalités les plus mentionnées au Kenya.

Plusieurs créateurs indépendants tels que l’ancienne présentatrice de Tuko News Lynn Ngugi, Oga Obinna et The News Guy touchent également leur public avec des histoires personnelles, des interviews sincères et des informations de dernière minute. Les actualités people et le divertissement sont des éléments clés du marché kenyan, où Edgar Obare est connu pour ses révélations croustillantes sur les célébrités, tout comme le Nairobi Gossip Club sur Instagram.

Nigeria : Au Nigeria, les militants, les présentateurs de télévision et de radio reconnus, ainsi que les influenceurs et les comptes spécialisés dans le divertissement, occupent une place de premier plan. Si les diffuseurs restent les principales sources d’information, dans certains cas, les influenceurs et les journalistes citoyens sont désormais les premiers à révéler des informations avant les médias traditionnels.

De loin la personnalité la plus mentionnée au Nigeria, VeryDarkMan est un créateur engagé souvent filmé en tête des manifestations. D’autres militants comme Aisha Yesufu et Dan Bello sont également très mentionnés. Au-delà de la politique, des créateurs tels que Linda Ikeji et le populaire Instablog9ja sont connus pour publier des actualités sur le divertissement et les célébrités, principalement sur Instagram.

Afrique du Sud : Le nombre de créateurs d’actualités locaux dans la liste sud-africaine est plus faible que dans de nombreux autres pays. L’homme d’affaires sud-africain basé aux États-Unis Elon Musk et l’humoriste Trevor Noah occupent une place importante aux côtés de la star de TikTok Dylan Page, qui a passé une grande partie de son enfance dans le pays.

Les youtubeurs et podcasteurs internationaux tels que Joe Rogan, Candace Owens et Tucker Carlson sont également très populaires auprès des personnes interrogées. MacG, animateur du podcast le plus populaire d’Afrique du Sud, est la personne la plus citée. Il est connu pour ses interviews franches, mais également critiqué pour ses propos parfois nuisibles.

Une offre d’information fragmentée

Nos conclusions soulignent à quel point les sources d’information sont devenues confuses, fragmentées et vaguement définies, car beaucoup s’informent sur diverses plateformes.

Nous constatons qu’il existe une grande diversité de créateurs d’informations (bien que principalement masculins) qui proposent une grade diversité de contenus créatifs, attrayants et informatifs. Ceux-ci comblent parfois les vides laissés par les organes de presse et s’éloignent souvent de leurs conventions, ce qui ne permet pas toujours de les considérer comme fiables.

Leur impact tend à être plus fortement ressenti dans les pays densément peuplés où les médias traditionnels sont sous pression. Si certains complètent ou s’appuient sur les médias d’information traditionnels, ils constituent également une source de concurrence croissante, en particulier auprès des jeunes publics qui sont déjà réticents à consulter les sites web et les applications d’information.

L’évolution future de cet espace créatif dépendra en partie du rôle que joueront les plateformes dans la promotion de contenus utiles et de qualité, du développement de modèles économiques pour soutenir ces créateurs et de l’intérêt continu du public.

The Conversation

Le Digital News Report/Reuters Institute a reçu en 2025 un financement de la Google News Initiative, de BBC News, de l’Ofcom, de la Coimisiún na Meán en Irlande, de l’Autorité néerlandaise des médias (CvdM), de la Fondation finlandaise pour la recherche sur l’industrie des médias, de la Fondation Fritt Ord, de Code for Africa, de la Fondation coréenne pour la presse, d’Edelman UK, de NHK, Reuters News Agency, Ringier et YouTube, ainsi que nos sponsors universitaires du Leibniz Institute for Media Research/Hans Bredow Institute, de l’université de Navarre en Espagne, de l’université de Canberra en Australie, du Centre d’études sur les médias au Québec au Canada et de l’université de Roskilde au Danemark. La Fundación Gabo soutient la traduction du rapport en espagnol.

Le Digital News Report/Reuters Institute a reçu en 2025 un financement de la Google News Initiative, de BBC News, de l’Ofcom, de la Coimisiún na Meán en Irlande, de l’Autorité néerlandaise des médias (CvdM), de la Fondation finlandaise pour la recherche sur l’industrie des médias, de la Fondation Fritt Ord, de Code for Africa, de la Fondation coréenne pour la presse, d’Edelman UK, de NHK, Reuters News Agency, Ringier et YouTube, ainsi que nos sponsors universitaires du Leibniz Institute for Media Research/Hans Bredow Institute, de l’université de Navarre en Espagne, de l’université de Canberra en Australie, du Centre d’études sur les médias au Québec au Canada et de l’université de Roskilde au Danemark. La Fundación Gabo soutient la traduction du rapport en espagnol. Il est membre du comité consultatif du Science Media Centre (SMC) au Royaume-Uni.

ref. Les influenceurs redéfinissent les médias : leçons du Kenya, du Nigeria et de l’Afrique du Sud – https://theconversation.com/les-influenceurs-redefinissent-les-medias-lecons-du-kenya-du-nigeria-et-de-lafrique-du-sud-271134

Congés payés : la France doit se mettre en règle avec l’UE, quelle conséquences pour les salariés ?

Source: The Conversation – in French – By Michel Miné, Professeur du Cnam, titulaire de la chaire Droit du travail et droits de la personne, Lise/Cnam/Cnrs, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Le droit de l’Union européenne oblige la France à revoir la façon dont elle considérait les congés payés jusqu’alors. Cela comporte des implications dans au moins trois domaines et conduira notamment à revenir sur une législation héritée du régime de Vichy.


Le droit international des droits de l’homme (Convention de l’Organisation internationale du travail n° 132 et Pacte de l’ONU de 1966, Charte sociale européenne) et le droit de l’Union européenne (Charte des droits fondamentaux) consacrent le droit aux congés payés comme un droit fondamental de la personne du travailleur. L’adjectif « fondamental » doit être pris au sérieux dans cette formulation.

La Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) met en œuvre cette conception dans son interprétation de la directive du 4 novembre 2003 qui « fixe des prescriptions minimales de sécurité et de santé en matière d’aménagement du temps de travail ». Pour la Cour, « le droit au congé annuel payé de chaque travailleur doit être considéré comme un principe du droit social communautaire revêtant une importance particulière, auquel il ne saurait être dérogé » et « le travailleur doit normalement pouvoir bénéficier d’un repos effectif, dans un souci de protection efficace de sa sécurité et de sa santé ».

Sa jurisprudence, avec plus de 30 décisions portant sur les congés payés, permet des progrès de ce droit dans les différents États membres.

Cependant, l’intégration de ces progrès dans le droit français s’avère particulièrement lente du fait de l’inaction, voire du refus, des gouvernements successifs, pour en faire bénéficier les salariés. La loi Valls-El Khomri du 8 août 2016, qui a transformé l’architecture du droit du temps de travail constitue une illustration emblématique de ce refus.

Dans ce contexte, les juridictions nationales, dans le cadre du dialogue des juges, assurent la mise en œuvre de la jurisprudence européenne.

Mauvaise transposition

Les arrêts récents fortement médiatisés s’inscrivent dans une histoire qui a commencé au début de ce siècle. Ainsi, à titre d’illustration, ce sont des arrêts européens qui sont à l’origine de modification de la législation sur de nombreux points : l’acquisition de congés sans une période minimale de travail (CJUE 26 juin 2001), le congé maternité et les congés payés se cumulant sans se confondre (CJCE 18 mars 2004), etc.




À lire aussi :
Quand l’Union européenne améliore les droits sociaux : le cas des congés payés et de la maladie


Constatant dans certains États, dont la France, la mauvaise transposition du droit européen sur les congés payés, la Cour s’est fondée sur la Charte pour en imposer l’application (CJUE 6 novembre 2018, C-570/16 et C‑684/16). En cas d’impossibilité d’interpréter une législation nationale en conformité avec le droit européen, la juridiction nationale doit laisser la législation nationale inappliquée. La diffusion du droit européen via la jurisprudence nationale s’est alors intensifiée.

Ainsi en est-il du droit d’acquérir des congés payés pendant un arrêt de travail pour maladie. Selon la Cour de justice, la finalité du droit au congé annuel payé est, d’une part, de « permettre au travailleur de se reposer » et, d’autre part, de « disposer d’une période de détente et de loisirs ».

« La Charte des droits sociaux fondamentaux érige le droit à une période annuelle de congé payé en droit de l’homme reconnu à toute personne. »

Congés payés et arrêt maladie

Ainsi, le travailleur en sa qualité de travailleur a droit à une période de congés payés. Le droit à congés n’est pas subordonné à une prestation de travail préalable et un arrêt de travail pour maladie est sans incidence sur l’acquisition des droits à congés (arrêt rendu en grande chambre, 20 janvier 2009, C-350/06 et C-520/06).

Ce faisant la Cour pose une règle comparable à celle du Front populaire (loi du 20 juin 1936 et décret du 1er août 1936) considérant que le travailleur avait droit à la totalité de ses congés payés y compris en cas d’arrêt maladie.

En réaction à cette législation, le régime de Vichy avait subordonné le droit aux congés payés à un temps de « travail effectif » (décret du 13 avril 1940, loi du 31 juillet 1942). Cette législation a perduré jusqu’en 2024.

Pourtant, après la décision de la Cour de justice de 2009, la Cour de cassation, chaque année, à partir de 2013, demandait aux gouvernements successifs la mise en conformité du code du travail avec le droit européen. Sans succès.

Après plusieurs arrêts (Cour administrative d’appel de Versailles, du 17 juillet 2023, condamnation de la France pour non-transposition de la directive ; Cassation sociale, 13 septembre 2023, quatre arrêts), la loi n° 2024-364 du 22 avril 2024 prévoit la mise en conformité du droit français.

Mise en conformité partielle

Cependant, cette mise en conformité du droit national avec le droit européen demeure partielle. La discrimination persiste au regard de l’état de santé. Le salarié ayant subi un arrêt maladie ne trouvant pas (officiellement) sa cause dans sa situation de travail acquiert seulement deux jours de congés par mois, quand le salarié en arrêt de travail pour maladie professionnelle ou accident du travail ou sans arrêt acquiert deux jours et demi par mois. Des accords collectifs de branche et d’entreprise peuvent bien entendu mettre fin à cette discrimination.

La loi limite fortement les effets de la solution jurisprudentielle, notamment au regard de la rétroactivité, à la demande d’organisations patronales, ce qui a pour effet de complexifier le droit applicable en particulier en imposant des doubles compteurs de mesure du temps.

Ainsi, la jurisprudence européenne (depuis l’arrêt de 2009) et la jurisprudence nationale (depuis les arrêts de 2023) renouent avec les textes fondateurs de 1936 et la conception originelle des congés payés.

Le droit au report des jours de congés en cas de maladie pendant les congés payés est un second exemple. Selon la CJUE, « un travailleur qui est en congé de maladie durant une période de congé annuel fixée au préalable a le droit, à sa demande, et afin qu’il puisse bénéficier effectivement de son congé annuel, de prendre celui-ci à une autre époque que celle coïncidant avec la période de congé de maladie » (CJCE 10 septembre 2009, C‑277/08 ; CJUE 21 juin 2012, ANGED). Les congés payés et l’arrêt maladie ayant deux finalités différentes ne peuvent se confondre.

Mise en demeure de la France

Le Code du travail n’ayant pas été mis en conformité, la France a reçu, le 18 juin 2025, une lettre de mise en demeure de la Commission pour manquement aux règles de l’UE sur le temps de travail.

En application du droit européen, pour la Cour de cassation il convient de juger désormais que « le salarié en situation d’arrêt de travail pour cause de maladie survenue durant la période de congé annuel payé a le droit de bénéficier ultérieurement des jours de congé payé coïncidant avec la période d’arrêt de travail pour maladie » (Cassation sociale 10 septembre 2025, n° J 23-22.732).

Pour en bénéficier, le salarié doit avoir notifié un arrêt de travail pour maladie à l’employeur. Des questions pratiques se posent : cette règle est applicable aux cinq semaines de congés ; le régime du report restant à préciser.

Calcul des majorations des heures supplémentaires

Un autre exemple de la façon dont la diffusion du droit européen via la jurisprudence nationale s’est alors intensifiée concerne le droit au bénéfice des majorations pour heures supplémentaires. Selon le droit européen (CJUE 13 janvier 2022, C-514/20), afin de déterminer si le seuil des heures travaillées donnant droit à majoration pour heures supplémentaires est atteint, les heures correspondant à la période de congé annuel payé pris par le travailleur sont prises en compte en tant qu’heures de travail accomplies.

En application de cette règle, pour la Cour de cassation, l’assiette de calcul hebdomadaire des heures supplémentaires doit intégrer les périodes de congés payés. Les jours de congés payés, au cours d’une semaine, sont désormais pris en compte pour le calcul de la durée du travail lorsque le temps de travail est décompté à la semaine.

Public Sénat 2025.

Le salarié a alors droit à des majorations pour heures supplémentaires en cas de dépassement de la durée légale de 35 heures hebdomadaires (Cassation sociale 10 septembre 2025, n° 23-22.732).

La disposition contraire du Code du travail (article L. 3121-28), qui subordonne à l’accomplissement de plus de 35 heures hebdomadaires de « travail effectif » le déclenchement des majorations pour heures supplémentaires, est écartée. Des questions pratiques se posent : cette règle est applicable aux cinq semaines de congés et aux heures complémentaires des salariés à temps partiel (à défaut, une discrimination indirecte serait imposée aux salariés à temps partiel, en majorité des femmes).

La jurisprudence européenne apporte encore bien d’autres précisions en matière de congés payés. Ainsi, en cas d’arrêt maladie en cours d’année, si le travailleur a subi une baisse de ses revenus (indemnités/rémunération), il a droit lors de la prise de ses congés payés à l’intégralité de l’indemnité de congés payés, sans réduction, calculée comme s’il avait travaillé pendant toute la période de référence (CJUE 9 décembre 2021, C‑217/20).

Ce sujet des congés payés est emblématique des nombreux apports du droit européen du travail au droit national. Le droit du travail grâce à la jurisprudence nationale est progressivement mis en harmonie avec le droit européen, assurant aux salariés le bénéfice de leurs droits et aux employeurs la sécurité juridique.

The Conversation

Michel Miné est membre du RACSE (Réseau Académique de la Charte sociale européenne)

ref. Congés payés : la France doit se mettre en règle avec l’UE, quelle conséquences pour les salariés ? – https://theconversation.com/conges-payes-la-france-doit-se-mettre-en-regle-avec-lue-quelle-consequences-pour-les-salaries-269978

AFM-Téléthon : comment les patients et leurs proches ont révolutionné la recherche médicale

Source: The Conversation – in French – By Marie-Georges Fayn, Chercheuse associée, Université de Tours

Le Téléthon 2025 se tiendra les 5 et 6 décembre 2025. Née grâce à la détermination de parents d’enfants atteints de myopathie, l’association a su transformer l’épreuve de la maladie en une force génératrice d’entraide, de progrès scientifique et d’innovation sociale. Retour sur les raisons de ce succès, à la lumière des théories de l’empowerment.


Lorsqu’est créée, en 1958, l’Association française pour la myopathie (AFM), scientifiques et médecins n’ont que très peu de connaissances sur la maladie. Soutenue par une poignée de parents de patients, sa fondatrice Yolaine de Kepper, elle-même mère de quatre enfants atteints de myopathie de Duchenne, n’accepte pas la fatalité.

Elle décide de créer une structure pour faire connaître (et reconnaître) cette maladie, avec l’ambition de parvenir un jour à guérir les malades, dont la majorité mourait avant d’atteindre l’âge adulte. Les statuts initialement enregistrés au Journal officiel précisaient alors que l’objet de l’AFM était « [le] recensement des myopathes en France et en Belgique, [l’]obtention pour les malades atteints de myopathie des avantages du régime “longue durée” ; [la] création d’un centre spécialisé social et médical ».

Un peu moins de soixante-dix ans plus tard, devenue Association française contre les myopathies puis AFM-Téléthon, cette structure est une actrice incontournable de la recherche biomédicale, dont l’influence et l’expertise s’étendent bien au-delà de son périmètre initial.

L’analyse croisée des rapports institutionnels de l’association ainsi que de publications scientifiques ou issues de la société civile permet de mieux comprendre comment ce succès s’est construit, grâce à l’empowerment collectif.

De la révolte des familles à la naissance d’un mouvement

Sur son site Internet,l’AFM-Téléthon revendique un réseau de 68 délégations s’appuyant sur plus de 850 bénévoles afin d’accompagner quotidiennement les malades et leurs proches.

Le refus de la fatalité, la solidarité, la quête de solutions sont les valeurs fondatrices de ce collectif. En devenant membres de l’AFM, les parents sortent de leur isolement, s’entraident et mutualisent leurs expériences. Au fil du temps les réunions informelles se sont structurées ; l’association dispose aujourd’hui d’importants moyens d’accueil et d’information : groupes de paroles, lignes d’écoute, forums…

Le rapprochement de familles confrontées aux mêmes maux a permis de faire émerger une prise de conscience, une identité partagée, des liens de solidarité, un savoir et un pouvoir collectifs offrant une illustration concrète de l’empowerment communautaire. Ce terme d’empowerment est difficile à traduire en français, car il n’existe pas réellement d’équivalent capable de restituer à la fois sa dimension individuelle et sa dynamique collective, évolutive et transformative (même si des essais ont été tentés, tels qu’« empouvoirement », « pouvoir d’agir » ou « encapacitation », notamment).

Quand les patients deviennent partenaires de la recherche

Au début des années 1980, l’AFM réalise qu’aider ne suffit pas : il faut chercher à guérir. En 1981, elle crée son premier conseil scientifique, posant les bases d’une alliance entre familles, chercheurs et médecins. En 1982, sous la présidence de Bernard Barataud, elle adopte une devise ambitieuse, « Refuser, résister, guérir ».

Mais pour atteindre cet objectif, l’association a besoin d’argent, de beaucoup d’argent. En 1987, inspirée par le Jerry Lewis Show, l’AFM lance le Téléthon avec France 2. Un marathon de trente heures d’émission en direct qui mobilisent tout un pays : 180 millions de francs (soit l’équivalent de 27 millions d’euros) sont collectés dès la première édition. C’est un tournant historique – la société civile devient co-actrice de la recherche médicale.

L’association investit dans des laboratoires et des instituts (voir tableau plus bas) et les découvertes scientifiques majeures s’enchaînent :

Dans son rapport annuel et financier 2024, l’association revendique plus de 40 essais cliniques en cours ou en préparation pour 33 maladies différentes (muscle, peau, cœur, vision, foie…).

Ce contexte a permis à Laurence Tiennot-Herment, présidente de l’AFM, de déclarer lors du Téléthon 2024 :

« Aujourd’hui, nous avons des résultats concrets. C’est une révolution médicale collective. »

L’accompagnement au plus près des familles

Parallèlement au progrès scientifique, l’association poursuit sa mobilisation en faveur du soutien aux malades dans leur vie quotidienne en concevant un maillage au plus près des familles. L’AFM-Téléthon se prévaut de 120 référents parcours de santé qui interviennent non seulement à domicile, mais aussi à l’école et en entreprise, afin d’accompagner chaque étape du parcours de vie : diagnostic, scolarisation, emploi, démarches administratives.

Vecteurs d’empowerment individuel, ces professionnels favorisent l’expression des besoins, la prise d’autonomie et la construction de projets de vie adaptés à chaque situation. Leur accompagnement sur mesure aide les personnes à faire valoir leurs droits, à renforcer leur capacité d’agir et à devenir acteurs de leur parcours.

Ces dispositifs placent les personnes concernées au cœur des décisions qui les affectent. Des groupes d’intérêt par pathologie sont aussi constitués (Myopathies de Duchenne et de Becker, Amyotrophies spinales, Myasthénie, Dystrophie myotonique de Steinert, Dystrophie facio-scapulo-humérale, Maladies neuromusculaires non diagnostiquées, Myopathies inflammatoires, Myopathies des ceintures). Ils réunissent des personnes ayant développé une expertise approfondie de leur maladie. Ensemble, ils mobilisent leur intelligence collective pour co-produire des connaissances et développer les filières de santé ainsi que la recherche.

Mobilisant son énergie et ses ressources autour de deux stratégies complémentaires, l’AFM-Téléthon inscrit donc ses actions dans un empowerment collaboratif d’envergure : un axe scientifique, associant les familles à la production de connaissances fondamentales et au développement de programmes expérimentaux, et un axe social, fondé sur l’accompagnent à l’autonomie avec la co-conception de services (ouverture d’une ligne téléphonique « accueil familles » – 0 800 35 36 37 – accessible 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, création de lieux de répit) et de dispositifs de soutien en proximité (visites à domicile par les référents de parcours santé cités précédemment, cellule d’aide psychologique durant la pandémie).

De la science à la société

L’AFM-Téléthon porte une vision ambitieuse et volontariste de la santé. Ses plaidoyers inspirent les plans nationaux sur les maladies rares et promeuvent une recherche simplifiée, mieux financée et tournée vers l’innovation.

Ainsi, le programme de dépistage néonatal comprend désormais celui de l’amyotrophie spinale infantile (SMA) chez les nouveau-nés. Il s’agit d’une extension nationale du projet Depisma porté par l’AFM-Téléthon (le projet Depisma, projet-pilote de dépistage génétique à la naissance a été déployé par l’AFM-Téléthon dans les régions Nouvelle-Aquitaine et Grand-Est ; lancé en janvier 2023, il a permis de dépister la maladie sur quatre bébés et de la traiter).

Mais son influence dépasse largement le champ sanitaire : ses trente heures d’antenne et les milliers d’événements organisés dans plus de 15 000 communes ne sont pas seulement des temps de collecte : ils constituent un levier de transformation sociale. En offrant une tribune aux malades et à leurs proches, l’association a rendu visibles celles et ceux que la société tenait à distance.

L’association s’inscrit dans une tradition d’action axée sur la solidarité, l’accompagnement des familles et le soutien à la recherche, écartant toute prise de position partisane. Cette orientation stratégique lui permet de concentrer ses ressources sur son obligation de résultat (sauver la vie des enfants).

Par ailleurs, elle met son expertise scientifique et organisationnelle au service d’autres associations, notamment pour le développement de biomarqueurs, la structuration des filières ou la réponse à des appels d’offres. L’exemple de l’AFM-Téléthon illustre la manière dont un acteur majeur peut contribuer à renforcer un empowerment collectif, sans nécessairement investir le registre politique au sens strict comme ont choisi de le faire d’autres mouvements.


L’empowerment des patients. La révolution douce en santé, Presses de l’EHESP, octobre 2025.
DR

Pour approfondir :

The Conversation

Marie-Georges Fayn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. AFM-Téléthon : comment les patients et leurs proches ont révolutionné la recherche médicale – https://theconversation.com/afm-telethon-comment-les-patients-et-leurs-proches-ont-revolutionne-la-recherche-medicale-268463

« Rage bait » : le mot de l’année met en évidence une mutation des médias sociaux vers la fabrication de la colère

Source: The Conversation – in French – By Laurence Grondin-Robillard, Professeure associée à l’École des médias et doctorante en communication, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Que rage bait devienne le mot de l’année, selon le Oxford Dictionary, n’a rien d’un hasard. Après 2025 et ses drames mis en scène en direct, difficile de nier que l’indignation alimente désormais tous les contenus en ligne.

Le décès du diffuseur Raphaël Graven, alias Jean Pormanove, a été particulièrement marquant. Mort en direct sur Kick au bout de 298 heures de diffusion, il avait déjà été exposé à des mises en scène humiliantes et à des violences psychologiques, comme l’a montré une enquête de Médiapart.

Même si l’enregistrement du direct ayant précédé son décès n’est plus accessible, des extraits de diffusions antérieures, où l’on voit Pormanove ridiculisé ou maltraité, continuent de circuler sur Internet.

Une foire aux questions à Jean Pormanove, le 5 juillet 2021. Il révèle une facette de lui parfois maladroite, mais aussi très touchante. (YouTube).

En tant que professeure associée et doctorante à l’École des médias de l’UQAM, j’étudie de près les dynamiques qui façonnent les plates-formes numériques. Une tendance croissante est la montée de cet appât à rage qui transforme l’expression de la colère en une stratégie de captation de l’attention des utilisateurs intégrée aux logiques commerciales de ces espaces en ligne.

L’après Jean Pormanove

La plate-forme Kick, comparable à Twitch en termes d’interface, a été pointé du doigt dans la mort sordide de Raphaël Graven, avec raison. Trop de laxisme, absence de modération et encouragement aux jeux de hasard et d’argent figurent parmi les critiques les plus fréquentes.

À peine quelques jours plus tard, le 22 août, c’est le meurtre d’Iryna Zarutska, 23 ans, poignardée dans le métro de Charlotte, en Caroline du Nord, qui circule massivement sur X, Instagram et TikTok. Les images de surveillance — la jeune femme blessée, seule, sans secours — deviennent virales en quelques heures.

La fascination pour ce meurtre sordide n’a rien de nouveau. Ce qui l’est davantage, et relève du rage bait est sa récupération. Par exemple, le youtubeur conservateur Benny Johnson accuse les médias d’information de passer l’affaire sous silence, affirmant que « si elle était noire et son tueur blanc, les médias en parleraient sans arrêt ». Cette affirmation vise à susciter une réaction émotionnelle forte de part et d’autre.

Au delà de la réappropriation de faits divers médiatisés pour produire du contenu destiné à susciter l’indignation, la dernière année a également été marquée par l’emploi stratégique de vidéos générées par intelligence artificielle poursuivant le même objectif. On peut penser à la séquence mettant en scène le président des États-Unis en tant que « roi », survolant des manifestations « No Kings » et larguant sur la foule un liquide brun évoquant des excréments. Elle a d’ailleurs été relayée par Donald Trump lui-même en octobre dernier.

Le mot de l’année du Oxford Dictionary

C’est dans ce contexte plutôt chargé que rage bait devient le mot de l’année du Oxford Dictionary, alors que son utilisation aurait triplé au courant des 12 derniers mois. Le terme est défini comme étant du contenu en ligne délibérément conçu pour susciter la colère ou l’indignation en étant frustrant, provocateur ou offensant, généralement publié dans le but d’augmenter le trafic ou l’engagement vers une page web ou une publication.

Depuis quelques années déjà, le mot de l’année du Oxford Dictionary est lié à la culture numérique. En 2022, c’était goblin mode, en 2023, rizz remportait le vote et, en 2024, c’était brain rot (pourriture cérébrale).

Pour 2025, c’est plus de 30 000 personnes qui ont voté pour élire le mot de l’année du prestigieux dictionnaire. Le terme était en compétition avec aura farming (cultiver son aura) et biohack (ensemble de pratiques visant à optimiser la santé et les performances du corps et de l’esprit par des changements dans le mode de vie, l’alimentation et la technologie).

De click bait à rage bait

Du clickbait (piège à clics) en ligne, on glisse désormais vers le rage bait, autrement dit le piège à indignation, toujours dans le même objectif : obtenir de la visibilité en ligne. Le problème ne réside pas seulement dans les créateurs de contenu qui utilisent ce type d’appât, il concerne également de manière centrale les médias sociaux eux-mêmes. Il y a une dizaine d’années, on décrivait les plates-formes comme des chambres d’écho, des espaces où les utilisateurs étaient exposés presque exclusivement à des contenus confirmant leurs intérêts, opinions et croyances. En dire autant s’avère plus difficile aujourd’hui.

Excluant la plate-forme X, que Elon Musk a déjà considérablement remaniée depuis qu’il a acquis Twitter, on constate que Mark Zuckerberg, PDG de Meta, et Shou Zi Chew, directeur général de TikTok, ont tous deux assoupli leurs conditions d’utilisation en 2025 au nom de la liberté d’expression. Le premier cherche à renouer avec la classe politique américaine républicaine, tandis que le second tente de maintenir l’accès de TikTok au marché américain, qui est menacé par des pressions législatives. Cette nouvelle voie permet l’émergence d’espaces numériques où le contenu polémique, en particulier le rage bait, est acceptable.

Pourtant, TikTok affirme interdire les contenus sanglants ou dérangeants, même d’intérêt public, en plus d’avoir pour mission « d’inspirer la créativité et d’apporter de la joie ».

Or, ce type de contenu génère de l’engagement. Il circule donc et continue d’être recommandé. Il demeure visible grâce à sa rentabilité. Ce paradoxe se trouve au cœur du problème : les plates-formes disent vouloir limiter la violence, mais elles tirent profit des éléments qui la rendent virale. Nous sommes ainsi pris au piège dans un écosystème où l’indignation devient une ressource économique et où les émotions les plus intenses servent de carburant à la visibilité.

Une mutation profonde du web

En ce sens, le passage du piège à clics au rage bait ne constitue pas uniquement une évolution dans les techniques de visibilisation, il met en évidence une mutation profonde des médias socionumériques. Cette dynamique invite à repenser non seulement les règles de modération, mais aussi les modèles d’affaires qui maintiennent ce cycle d’exposition, d’indignation et de rentabilité.

À la lumière de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs en France, entre autres travaux, les choix du Oxford Dictionary ressemblent moins à une anecdote lexicale qu’à un constat d’échec avec le web. Ces mots des dernières années décrivent un environnement où l’épuisement mental, l’abrutissement et l’indignation sont devenus monnaie courante. Le décès de Jean Pormanove nous rappelle que des vies humaines sont prises dans des dispositifs qui transforment la vulnérabilité en spectacle et la souffrance en produit.

La Conversation Canada

Laurence Grondin-Robillard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Rage bait » : le mot de l’année met en évidence une mutation des médias sociaux vers la fabrication de la colère – https://theconversation.com/rage-bait-le-mot-de-lannee-met-en-evidence-une-mutation-des-medias-sociaux-vers-la-fabrication-de-la-colere-267579

Why art is a prime target for organised crime

Source: The Conversation – France (in French) – By Guergana Guintcheva, Professeur de Marketing, EDHEC Business School

In 2024, the global art market hit an estimated $57.5 billion (€49.5 billion) in sales, according to the Art Basel and UBS Art Market Report 2025, underscoring art’s significance as an asset class. Art is traditionally associated with noble motivations and heritage. However, the art market, with its high value per unit transactions, subjective and/or manipulated valuations, and relative opacity, can be exploited as a tool for criminal investment and money laundering, particularly through the purchase and resale of artworks to legitimise illicit funds.

How can the industry protect itself? Are the available tools efficient, and what more can be done? In our recent research, we delve into the forces driving money laundering in the art world and the ways to tackle this growing scourge.

Lack of transparency

Experts have estimated that between 2% and 5% of global GDP is laundered annually. While money laundering through art is just one method among many, the art industry stands out for its lack of transparency and subjective valuation mechanisms, which are often tied to speculation. This makes it one of the least regulated markets in terms of efforts to curb money-laundering. In fact, after drugs and arms trafficking, the trade in artworks ranks as the most lucrative source of funding for illegal activities.

In 2007, a striking example occurred involving a painting by Jean-Michel Basquiat. The artwork passed through customs with an invoice declaring its value at just $100 (€82), despite its actual worth being $8 million (€6.8 million). Behind this transaction was a money-laundering scheme orchestrated by a former Brazilian banker. This case reveals how the art market, by its very nature, can find itself at the heart of illicit activities.

A well-oiled machine

Money laundering is the process of disguising the origins of illegally obtained funds to make them appear legitimate. The goal is simple: turn “dirty money”, which can’t be used openly, into “clean money” that blends seamlessly into the legal economy. In the art world, criminal organisations exploit well-established tactics, similar to those used by Mexican drug cartels in the fentanyl trade.

Art serves two key roles in criminal schemes. First, it acts as a direct source of illicit income through the production of counterfeit works or the sale of stolen pieces. Second, it functions as a tool for laundering money: authentic artworks are bought and resold to clean illicit funds.

The money-laundering process unfolds in three stages: investment, layering, and integration. Investment involves converting dirty cash into funds deposited in bank accounts. For example, criminals might purchase artworks with cash and then resell them, demanding payment via bank transfer from the new buyer. This often relies on bribing insiders at galleries, auction houses, or free ports.

Layering is about moving the invested money through multiple accounts to obscure its trail. The art market is of particular interest in this stage of money laundering because of speculation on certain types of artworks and auctions, which can drive up the price of artworks irrationally. This allows criminals to invest large sums of money in a limited number of transactions without attracting attention.

Finally, integration means reinvesting the laundered money into legal assets, often through shell companies, to complete the cycle.

Multiple vulnerabilities

In many ways, the art market is vulnerable to criminal activity. These vulnerabilities are particularly pronounced in areas where opacity and anonymity are common, such as private sales at auction houses, digital transactions involving cryptocurrency payments, and the use of free ports for storage and transfer.

The first link in the chain of illicit activity often involves the production of counterfeit art or the sale of stolen works, both of which generate funds ripe for laundering. A striking example is a major European operation in 2024 spanning Spain, France, Italy, and Belgium. Authorities seized over 2,000 counterfeit contemporary artworks, resulting in an estimated loss of €200 million.

Another critical vulnerability arises when artworks change hands through sales platforms such as galleries or fairs. This risk is especially pronounced in private sales, where the provenance and identity of the seller are rarely made public. The lack of transparency creates prime opportunities for criminals to launder money by obscuring the origin and ownership history of the artwork.

Finally, at the very end of the value chain, shell companies are often used to purchase works of art, thus concealing the true beneficiary and making it difficult for the authorities to trace the origin of the funds.

New, more effective tools?

The regulatory environment governing the art market has recently evolved toward more stringent standards.

In the European Union, the sixth anti-money laundering directive expanded anti-money laundering requirements to include art market professionals. Under this directive, they are now obligated to verify customer identities and monitor any transactions exceeding €10,000.

At the member-state level, national measures have strengthened anti-money laundering sanctions in the art market. For example, in the US, the proposed Art Market Integrity Act aims to impose specific obligations on the art sector concerning anti-money laundering, customer identity verification, detailed record-keeping, monitoring of transactions exceeding $10,000, and reporting of suspicious activities to the US Treasury.

Raising public awareness

Museums also play a crucial role, especially in raising public awareness. For instance, in 2024, an exhibition in Milan featured over 80 artworks tied to organised crime, including pieces by Salvador Dalí and Andy Warhol, to shed light on the issue of international art trafficking.

Due to its complexity and opacity, the art market is a fertile ground for money-laundering activities. While recent regulatory advances mark significant progress, they remain insufficient to overcome the weaknesses in the art value chain: lack of transparency, corruption, and regulatory gaps in free ports, to name only a few. We hope that the importance of art – in itself, in the eyes of citizens, and in terms of its soft power – will encourage public authorities to strengthen their means of action, while establishing a genuine culture of transparency and accountability.


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The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Why art is a prime target for organised crime – https://theconversation.com/why-art-is-a-prime-target-for-organised-crime-270865

Pourquoi l’Arcom n’a jamais sanctionné Cnews pour manquement au pluralisme

Source: The Conversation – in French – By Camille Broyelle, Professeur de Droit Public, Université Paris-Panthéon-Assas

Le 28 novembre, sur Cnews, l’éditorialiste Pascal Praud s’est félicité que l’Arcom ait contesté l’enquête de Reporters sans frontières sur les manquements de la chaîne aux règles du pluralisme politique. Capture d’écran

L’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique a déjà sanctionné Cnews pour des informations ou des contenus problématiques, mais aucune sanction n’a été prononcée pour manquement aux règles de pluralisme. Reporters sans frontière a produit une nouvelle enquête visant à démontrer que ces manquements, avec une orientation clairement marquée à l’extrême droite, existent. Les chiffres de RSF sont contestés par l’Arcom. La chercheuse Camille Broyelle, spécialiste du droit des médias, cherche à comprendre ce qui pourrait conduire le régulateur public à interpréter la loi de façon minimaliste.


The Conversation : Reporters sans frontières accuse Cnews de ne pas respecter les règles du pluralisme et déplore l’absence de sanction de la part de l’Arcom. Dans quel contexte s’inscrit ce nouvel épisode d’un feuilleton déjà ancien ?

Camille Broyelle : Jusqu’en 2024, pour satisfaire l’exigence de pluralisme interne imposée par la loi du 30 septembre 1986 – c’est-à-dire l’expression des différents courants de pensée et d’opinion au sein même des programmes des chaînes de télévision, l’Arcom se contentait d’une répartition équitable du temps de parole des personnalités politiques, c’est-à-dire les personnes rattachées – formellement ou non – à un parti politique.

Tant que seules ces personnalités faisaient de la politique à la télévision, cette obligation d’équité était suffisante pour assurer le pluralisme interne. Elle ne l’était plus, cependant, quand les animateurs, les présentateurs, les chroniqueurs ont commencé eux aussi à militer en faveur de tel ou tel courant politique.

Reporters sans frontières a ainsi demandé à l’Arcom d’aller au-delà du temps de parole des personnalités politiques pour éviter qu’en méconnaissance de la loi, des chaînes de télévision, qui par ailleurs respecteraient l’équité des temps de paroles des personnalités politiques, se muent en médias d’opinion, c’est-à-dire en médias monochromes, militant en faveur d’un courant politique. Le refus opposé par l’Arcom a été contesté par RSF devant le Conseil d’État qui, le 13 février 2024, et a contraint l’Arcom de prendre en compte l’ensemble des programmes, afin que l’exigence de pluralisme interne posée par la loi soit respectée.

À la suite de cette décision, l’Arcom a adopté une délibération, le 17 juillet 2024, où sont énoncés trois critères sur lesquels se fonde désormais le régulateur pour apprécier le respect de la loi : la variété des sujets ou des thématiques abordés à l’antenne ; la diversité des intervenants dans les programmes ; l’expression d’une pluralité de points de vue dans l’évocation des sujets abordés à l’antenne.

Contrairement à ce qui a pu être écrit, il ne s’agit pas d’étiqueter les intervenants sur les plateaux ni de calculer de façon mathématique leur temps d’intervention – la délibération de l’Arcom le précise explicitement. Il s’agit de prendre en compte un faisceau d’indices (Qui parle ? De quoi ? Comment ?) qui, mis bout à bout, indiquent si, manifestement, la chaîne milite ou non en faveur d’un courant politique.

Il faut souligner ce point, explicitement mentionné dans la délibération du 17 juillet 2024 : l’Arcom doit s’assurer que les éditeurs n’avantagent pas « de façon manifeste et durable » un courant de pensée particulier. Contrairement au temps de parole des personnalités politiques, qui doit être distribué équitablement (cette obligation demeure), les chaînes de télévision ne sont pas tenues de représenter de façon équitable les différents courants de pensée et d’opinion. Elles doivent seulement s’abstenir d’en favoriser un de façon manifeste et durable. Cela signifie qu’il y a place pour une ligne éditoriale. En somme, le pluralisme interne imposé par la loi n’interdit pas aux médias d’afficher une tendance politique, il s’oppose seulement à ce qu’ils se muent en médias de propagande, la différence les uns et les autres n’étant pas qu’une différence de degré mais aussi de nature, car un média de propagande, qui s’est mis au service d’un courant de pensée, tend inévitablement à tordre la vérité et à méconnaître l’exigence d’honnêteté de l’information.

À la suite de la nouvelle enquête de RSF concernant Cnews, comment analysez-vous la réaction de l’Arcom ?

C. B. : RSF a souhaité vérifier si, au regard des critères dégagés par l’Arcom en 2024, le pluralisme interne était respecté par les quatre chaînes d’information en continu présentes sur la TNT (FranceinfoTV, LCI, BFMTV et CNews), c’est-à-dire si celles-ci avantageaient ou non « de façon manifeste et durable » un courant particulier de pensée et d’opinion. Tout au long du mois de mars 2025, des relevés systématiques et automatisés ont été effectués sur les quatre chaînes permettant de relever les intervenants et les sujets traités. L’analyse qualitative consistant à déterminer comment les sujets avaient été traités (de façon univoque ou de différents points de vue) a été menée, elle, au regard d’un thème, celui de la condamnation de Marine Le Pen. Au regard de l’ensemble de ces critères, RSF conclut a un avantage manifeste accordé par CNews à l’extrême droite.

Pourtant, dans le journal le Point, l’Arcom a contesté la façon dont RSF a apprécié le critère relatif à la diversité des intervenants à l’antenne et a considéré qu’aucun manquement au pluralisme interne n’avait été relevé. Il faut attendre des précisions de l’Arcom sur ses calculs, mais, l’affirmation est étonnante. Quiconque fait l’expérience de regarder quelques minutes les programmes de la chaîne CNews peut le constater : il s’agit bien évidemment d’une chaîne d’opinion, qui milite en faveur de l’extrême droite, ce que la loi du 30 septembre 1986 interdit, comme le Conseil d’État l’a rappelé.

Que répondre à l’argument selon lequel cette exigence de pluralisme interne constituerait une atteinte à la liberté d’expression ?

C. B. : Il s’agit d’une erreur de perspective, car cette exigence de pluralisme protège la liberté d’expression. La loi du 30 septembre 1986, qui régit le secteur audiovisuel, est destinée à réglementer l’activité des médias audiovisuels afin de protéger l’ordre public et, en priorité, le droit du public à une offre pluraliste de programmes. Ce droit dispose d’une assise constitutionnelle solide.

Comme le Conseil constitutionnel l’a affirmé et comme il continue de l’affirmer, la liberté de communication doit être lue à travers l’exigence de pluralisme, indispensable au fonctionnement de la démocratie : il permet au public d’être informé et, à travers lui, aux électeurs de voter de façon éclairée et libre. La liberté des médias audiovisuels est, selon la jurisprudence constitutionnelle et depuis une décision du 18 septembre 1986, au service du droit du public de disposer d’une offre audiovisuelle pluraliste et respectueuse de l’honnêteté de l’information non seulement dans le secteur public, mais aussi dans le secteur privé.

C’est ce droit à une offre audiovisuelle pluraliste et honnête que met en œuvre la loi du 30 septembre 1986 en interdisant sur la TNT des chaînes d’opinion ; l’expression « chaînes d’opinion » n’est pas inscrite dans la loi, mais ce sont de telles chaînes qui sont prohibées, puisque l’article 13 de la loi impose le « respect de l’expression pluraliste des courants de pensée et d’opinion ». Même si aujourd’hui, d’autres réseaux ont permis à d’autres médias de nourrir le débat public, les chaînes de télévision hertziennes occupent une position dominante pour structurer ce débat – c’est la raison pour laquelle les fréquences hertziennes restent très convoitées. Toutes les opinions ne pouvant être représentées sur le spectre hertzien, en raison de la rareté des fréquences, et surtout toutes les opinions ne bénéficiant pas nécessairement le soutien financier d’un groupe privé consacré à leur promotion, la seule façon d’assurer le pluralisme des idées, c’est-à-dire de permettre au public d’accéder à l’expression d’un large panel de courants de pensée et d’opinion, est d’interdire les chaînes d’opinion. Il n’y a pas là atteinte à la liberté d’expression. Il s’agit au contraire de la protéger en empêchant à un groupe de médias d’étouffer l’expression d’autres idées, du fait de l’avantage exorbitant dans la fabrication du débat public que lui donne le canal hertzien.

En imposant un pluralisme interne aux chaînes hertziennes, la loi du 30 septembre 1986 protège la liberté d’expression sur la TNT. Elle empêche sa capture par des intérêts privés. Aussi, lorsque certains médias dénoncent une atteinte à leur liberté d’expression, ils revendiquent en réalité un droit d’être en situation de position dominante dans la fabrication de l’opinion, comme si l’opinion pouvait constituer un marché, ce que le Conseil constitutionnel a également toujours récusé (CC, 18 sept. 1986) :

« En définitive, l’objectif à réaliser est que les auditeurs et les téléspectateurs qui sont au nombre des destinataires essentiels de la liberté proclamée par l’article 11 de la Déclaration de 1789 soient à même d’exercer leur libre choix sans que ni les intérêts privés ni les pouvoirs publics puissent y substituer leurs propres décisions, ni qu’on puisse en faire les objets d’un marché. »

Comment comprendre la difficulté du régulateur à sanctionner les chaînes qui ne respectent pas leurs obligations légales ?

C. B. : Le régulateur n’est pas très à l’aise avec l’exigence de pluralisme interne. Lorsque la décision du Conseil d’État avait été rendue à la suite de la saisine de RSF, l’Arcom avait réagi sur son site en déclarant qu’il s’agissait d’une interprétation renouvelée de la loi de 1986, alors qu’en réalité, le Conseil d’État se contentait de rappeler au régulateur la nécessité d’assurer l’effectivité de l’article 13 de la loi, selon lequel « l’Arcom assure le respect de l’expression pluraliste des courants de pensée et d’opinion dans les programmes des services de radio et de télévision, en particulier pour les émissions d’information politique et générale ».

Plus récemment, certaines déclarations ont clairement indiqué ce malaise. S’exprimant le 1er octobre 2025, devant la commission de la culture, de l’éducation, de la communication et du sport du Sénat, Martin Ajdari, président de l’Arcom a déclaré : « Le projet de loi relatif aux États généraux de l’information […] devrait apporter des inflexions importantes en matière de modernisation du contrôle des concentrations plurimédias. Il s’agit d’une modernisation du suivi du pluralisme externe qui pourrait être l’occasion pour le législateur de s’interroger sur la portée du pluralisme interne, lequel soulève de nombreuses questions. »

En d’autres termes, une éventuelle évolution de la mesure de concentration, supposée réduire la concentration dans les médias, elle-même censée renforcer le pluralisme, devrait conduire le législateur à restreindre l’exigence de pluralisme interne. Notons que Roch-Olivier Maistre, ancien président de l’Arcom, a défendu la même position quelques jours plus tard.

Outre le fait que ces analyses reposent sur une équation discutable entre diversité des opérateurs et diversité des contenus (équation que la loi du 30 septembre 1986 réfute en distinguant l’une et l’autre, art. 30-1, III, al. 2), cet appel à anticiper sur les effets potentiels d’une règle de concentration qui n’a pas été encore adoptée est significatif de l’embarras du régulateur. Celui-ci ne se limite pas, du reste, à l’exigence de pluralisme interne.

Probablement intimidés par l’argument de la liberté d’expression invoqué par les médias audiovisuels (lire Thomas Hochmann, On ne peut plus rien dire, Anamosa, 2025), probablement influencés par la conception absolutiste de la liberté d’expression énoncée par le premier amendement à la Constitution des États-Unis, diffusée à l’échelle mondiale par les plateformes, parce qu’elle sert leurs intérêts économiques, les régulateurs successifs ont toujours contesté leur qualité de « gendarme » de l’audiovisuel en soulignant que la loi du 30 septembre 1986 était une « loi de liberté », c’est-à-dire une loi de liberté des médias audiovisuels.

Ce n’est pas totalement faux. Mais il est essentiel de ne pas confondre la liberté des médias et la liberté d’expression des individus (Damian Tambini, Media Freedom, éditions Polity, 2021. La liberté des médias plie devant le droit constitutionnel du public à une offre audiovisuelle pluraliste et respectueuse, dans tous les cas, à « l’impératif d’honnêteté de l’information » (selon les termes du Conseil constitutionnel, le 18 septembre 1986).

L’Arcom dispose pourtant des outils permettant de faire respecter le pluralisme interne et l’honnêteté de l’information…

C. B. : Effectivement. D’ailleurs s’agissant d’autres obligations, comme le respect de l’honnêteté de l’information, ou l’interdiction des incitations à la discrimination, l’Arcom n’hésite pas à sanctionner, parfois lourdement. Ce fut le cas, par exemple, en 2021, au sujet des propos tenus par Éric Zemmour sur les mineurs étrangers isolés – « pour la plupart, voleurs, violeurs et assassins » – qui a valu à la chaîne Cnews 200 000 euros de sanctions financières (CSA,décision n°2021-2018 du 17 mars 2021 ou, plus récemment, en 2024, pour des déclarations de chroniqueurs selon lesquelles « l’immigration tue » ou encore pour la présentation d’une pseudo-enquête relative à la sécurité dans les villes.

Pourtant, de toute évidence, l’intervention de l’Arcom est plus que mesurée au sujet du pluralisme. Jamais, depuis la décision RSF du Conseil d’État et l’adoption de sa délibération propre (juillet 2024), l’Arcom n’a sanctionné la chaîne CNews pour méconnaissance du pluralisme interne. Seule, donc, une « mise en garde » a été prononcée par l’Arcom le 31 juillet 2024, à la suite de la décision du Conseil d’État du 13 février 2024 de statuer de nouveau sur la demande de RSF tendant à ce qu’elle mette en demeure la chaîne CNews ; sur l’échelle de la sévérité, la mise en garde est en deçà de la mise en demeure qui seule permet l’ouverture d’une procédure de sanction.

Au-delà du pluralisme, l’extrême prudence du régulateur s’observe désormais dans les modalités d’intervention qu’il s’est fixées. Récemment, devant le Sénat, le président de l’Arcom a déclaré : « Nous nous prononçons uniquement sur saisine, collégialement pour que l’on ne puisse pas nous reprocher de choisir nos cibles… »

La loi du 30 septembre 1986 ne le contraint nullement à un tel ciblage. On peut même douter qu’elle s’accommode de cette forme de renoncement à toute initiative dans les contrôles qu’elle charge l’Arcom d’effectuer. D’autant plus que le législateur a réglé, à un autre stade, la question en confiant à un rapporteur indépendant, et à lui seul, la décision d’engager des poursuites afin précisément de protéger les éditeurs audiovisuels d’une éventuelle partialité de l’Arcom (L. 30 sept. 1986, art. 40-7, 1°). La crainte d’un procès en impartialité : peut-être est-ce l’explication de la réserve de l’Arcom qui la conduit à laisser une chaîne de télévision méconnaître la loi.


Propos recueillis par David Bornstein.

The Conversation

Camille Broyelle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi l’Arcom n’a jamais sanctionné Cnews pour manquement au pluralisme – https://theconversation.com/pourquoi-larcom-na-jamais-sanctionne-cnews-pour-manquement-au-pluralisme-271139

Comment l’Iran en est arrivé à la faillite hydrique et pourquoi déplacer la capitale ne changera rien

Source: The Conversation – in French – By Ali Mirchi, Associate Professor of Water Resources Engineering, Oklahoma State University

Face à l’une des pires sécheresses de son histoire, l’Iran se retrouve au bord de la « faillite hydrique » : Téhéran, sa capitale de 15 millions d’habitants, pourrait devenir inhabitable.


L’automne marque le début de la saison des pluies en Iran, mais de vastes régions du pays n’ont quasiment pas vu une goutte alors que la nation affronte l’une de ses pires sécheresses depuis des décennies. Plusieurs réservoirs essentiels sont presque à sec et Téhéran, la capitale, se rapproche d’un « Day Zero », le moment où la ville n’aura plus d’eau.

La situation est si grave que le président iranien Massoud Pezeshkian a relancé un projet envisagé de longue date visant à déplacer la capitale, une métropole où vivent aujourd’hui 15 millions de personnes.

Des gouvernements précédents avaient déjà évoqué l’idée d’installer la capitale ailleurs, sans jamais la mettre en œuvre. De fait, l’expansion incontrôlée de Téhéran a généré une série de problèmes, allant du stress hydrique chronique et de l’affaissement des sols aux embouteillages et à une pollution atmosphérique sévère, tout en accentuant les inquiétudes concernant la vulnérabilité de la ville aux risques sismiques majeurs. Cette fois, Pezeshkian présente le déménagement comme une obligation, non comme un choix. Il a averti en novembre 2025 que si rien ne change, la ville pourrait devenir inhabitable.

Comment l’Iran en est arrivé à la faillite hydrique

La sécheresse est une préoccupation dans cette région du monde depuis des millénaires. Une prière du roi perse Darius le Grand, gravée dans la pierre il y a plus de 2 000 ans, demandait à son dieu de protéger la terre des envahisseurs, de la famine et du mensonge.

Aujourd’hui, toutefois, l’aggravation des problèmes hydriques et environnementaux de l’Iran est la conséquence prévisible de décennies durant lesquelles les ressources limitées de la région ont été gérées comme si elles étaient infinies.

L’Iran s’est largement reposé sur une irrigation très consommatrice d’eau pour cultiver des terres arides, tout en subventionnant l’usage de l’eau et de l’énergie, ce qui a entraîné une surexploitation des nappes phréatiques et une baisse des réserves souterraines. La concentration des activités économiques et de l’emploi dans les grands centres urbains, en particulier Téhéran, a également provoqué une migration massive, aggravant encore la pression sur des ressources hydriques déjà sursollicitées.

Ces dynamiques, parmi d’autres, ont conduit l’Iran vers une forme de « faillite hydrique » – un point où la demande en eau dépasse durablement l’offre et où la nature ne peut plus suivre.

L’approche centralisée et verticale de la gestion de l’eau en Iran s’est révélée incapable d’assurer la durabilité des ressources et de maintenir un équilibre entre l’offre renouvelable et une demande qui ne cesse de croître.

Depuis la révolution de 1979, le pays s’est lancé dans une véritable « mission hydraulique », construisant barrages et dérivations de rivières pour soutenir l’expansion urbaine et agricole. Poussée par des ambitions idéologiques, la quête d’autosuffisance alimentaire, combinée aux sanctions internationales et à l’isolement économique, a lourdement pesé sur l’environnement, en particulier sur les ressources hydriques. Assèchement des lacs, épuisement des eaux souterraines et salinisation croissante sont désormais des phénomènes répandus dans tout le pays, présentant des risques majeurs pour la sécurité hydrique.

En tant que spécialistes des ressources en eau (l’un de nous est un ancien directeur adjoint du Département iranien de l’environnement), ingénieurs environnementaux et scientifiques, nous suivons depuis des années les défis hydriques auxquels le pays est confronté. Nous voyons des solutions possibles à ses problèmes chroniques d’eau, bien qu’aucune ne soit simple.

La baisse des réserves expose l’Iran

Des experts alertent depuis des années : l’absence de stratégie pour traiter la faillite hydrique du pays le rend de plus en plus vulnérable aux conditions climatiques extrêmes. Les Iraniens en font de nouveau l’expérience avec la dernière sécheresse.

Les précipitations ont été largement inférieures à la normale lors de quatre années hydrologiques depuis 2020. Cela a contribué à une chute marquée du niveau des réservoirs. L’automne 2025 a été le plus chaud et le plus sec enregistré à Téhéran depuis 1979, mettant à l’épreuve la résilience de son système d’approvisionnement en eau.

La ville subit une pression croissante sur des réserves d’eaux souterraines déjà réduites, sans véritable perspective d’amélioration en l’absence de précipitations significatives. La diminution du manteau neigeux et la modification des régimes de pluie rendent plus difficile l’anticipation du volume et du calendrier des apports fluviaux. La hausse des températures aggrave encore la situation en augmentant la demande et en réduisant la quantité d’eau disponible dans les cours d’eau.

Il n’existe aucune solution rapide pour résoudre l’urgence hydrique de Téhéran. À court terme, seule une augmentation significative des précipitations et une réduction de la consommation peuvent apporter un soulagement.

Les mesures précipitées visant à accroître les transferts inter-bassins, comme le transfert Taleqan‑Téhéran pour pomper l’eau du barrage de Taleqan, situé à plus de 160 kilomètres, sont non seulement insuffisantes, mais risquent d’aggraver le déséquilibre entre offre et demande à long terme. L’Iran a déjà expérimenté le transfert d’eau entre bassins, et dans de nombreux cas, ces transferts ont alimenté une croissance non durable plutôt qu’une réelle conservation, aggravant les problèmes hydriques tant dans les bassins donneurs que dans les bassins récepteurs.

Au cœur du problème de Téhéran se trouve un déséquilibre chronique entre l’offre et la demande, alimenté par une croissance rapide de la population. Il est très douteux que le déplacement de la capitale politique, comme le suggère Pezeshkian, puisse réellement réduire la population de la ville et donc sa demande en eau.

La région peu peuplée du Makran, dans le sud-est du pays, le long du golfe d’Oman, a été évoquée comme une option possible, présentée comme un « paradis perdu », bien que les détails sur la proportion de la ville ou de la population qui serait déplacée restent flous.

Parallèlement, d’autres grandes villes iraniennes connaissent des tensions hydriques similaires : le stress hydrique est une menace à l’échelle nationale.

Des solutions pour un pays sec

Le pays doit commencer à dissocier son économie de la consommation d’eau en investissant dans des secteurs générant valeur et emplois avec un usage minimal de l’eau.

La consommation d’eau agricole peut être réduite en cultivant des produits à plus forte valeur ajoutée et moins gourmands en eau, tout en tenant compte de la sécurité alimentaire, du marché du travail et des aspects culturels. Les économies d’eau ainsi réalisées pourraient servir à reconstituer les nappes phréatiques.

S’ouvrir davantage au commerce mondial et importer des produits alimentaires dont la culture implique une forte consommation d’eau, plutôt que les produire localement, permettrait également à l’Iran de consacrer ses terres et son eau à un ensemble plus restreint de cultures stratégiques indispensables à la sécurité alimentaire nationale.

Cette transition ne sera possible que si le pays évolue vers une économie plus diversifiée, réduisant ainsi la pression sur ses ressources limitées, ce qui semble peu réaliste dans le contexte actuel d’isolement économique et international. La demande en eau urbaine pourrait être réduite en renforçant l’éducation du public à la conservation, en limitant les usages très consommateurs comme le remplissage des piscines privées, et en modernisant les infrastructures de distribution pour réduire les fuites.

Les eaux usées traitées pourraient être davantage recyclées à des fins potables et non potables, notamment pour maintenir les débits des rivières, actuellement négligés. Lorsque c’est possible, d’autres solutions, telles que la gestion des crues pour la recharge des nappes ou la dessalination des eaux souterraines intérieures, peuvent être explorées pour compléter l’approvisionnement tout en minimisant les impacts environnementaux.

Prises dans leur ensemble, ces mesures nécessitent une action audacieuse et coordonnée plutôt que des réponses fragmentaires. Les discussions renouvelées sur le déménagement de la capitale montrent comment les pressions environnementales s’ajoutent au puzzle complexe de la sécurité nationale de l’Iran. Cependant, si les causes profondes de la faillite hydrique du pays ne sont pas traitées, un éventuel déplacement de la capitale visant à alléger les problèmes d’eau restera inutile.

The Conversation

Mojtaba Sadegh a reçu des financements de l’US National Science Foundation, de la NASA et du Joint Fire Science Program.

Ali Mirchi, Amir AghaKouchak et Kaveh Madani ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Comment l’Iran en est arrivé à la faillite hydrique et pourquoi déplacer la capitale ne changera rien – https://theconversation.com/comment-liran-en-est-arrive-a-la-faillite-hydrique-et-pourquoi-deplacer-la-capitale-ne-changera-rien-271319

L’activisme des PDG met-il la démocratie en danger ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Aurélien Feix, Professeur associé, EDHEC Business School

Les interventions des dirigeants d’entreprises dans le débat public semblent de plus en plus nombreuses. À l’image d’Elon Musk, qui, après avoir soutenu Donald Trump publiquement, alla jusqu’à accepter un temps une mission gouvernementale que ce dernier lui avait confiée. Le cas du patron de Tesla est-il une exception ou révèle-t-il une tendance de fond chez les dirigeants d’entreprises ? Cette intervention des leaders économiques dans la politique fait-elle courir un risque spécifique à la démocratie ? Au-delà des États-Unis, qu’en est-il en France ?


Pendant la campagne de l’élection présidentielle américaine de 2024, Elon Musk s’est distingué par son soutien public massif à Donald Trump. Le patron de Tesla a cherché à peser de tout son poids dans l’espace public pour faire pencher la balance électorale en faveur du candidat républicain – que ce soit sur sa plateforme X ou lors de rassemblements électoraux.

Après la bruyante rupture de la « bromance » qui unissait les deux hommes, et malgré les conséquences pour le moins mitigées de cet épisode sur l’image du milliardaire et sur les entreprises dont il assure la direction, voilà qu’un autre PDG fortement médiatisé, Marc Benioff, s’est empressé de manifester son soutien à la politique de Donald Trump, estimant que celui-ci faisait un « excellent travail » et se déclarant favorable à l’envoi de la garde nationale à San Francisco (Californie), avant de partiellement revenir sur ses propos.

Phénomène d’ampleur

Assez surprenantes pour des Européens, habitués à ce que les acteurs économiques soient plus frileux à l’idée de s’engager politiquement, ces prises de position sont loin d’être une exception outre-Atlantique. Elles s’inscrivent plutôt dans un phénomène de grande ampleur aux États-Unis, qui a commencé à faire parler de lui il y a une dizaine d’années, et qui s’est accéléré depuis lors : « l’activisme des dirigeants d’entreprises » (« CEO activism »). Le terme « dirigeant » est à comprendre dans un sens large dans ce contexte : il désigne tout cadre assumant la direction globale d’une entreprise, qu’il s’agisse d’un dirigeant-propriétaire, d’un directeur général ou d’un président-directeur général.




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Nos récents travaux s’intéressent précisément à ce type d’activisme, et nous nous sommes demandés dans quelle mesure il pouvait influencer, et potentiellement mettre en danger, le bon fonctionnement de la démocratie.

Sujets clivants

Depuis le milieu des années 2010, une part grandissante des dirigeants d’entreprises américaines prend part aux débats politiques de leur pays. Ils le font soit en affichant leur point de vue sur des sujets clivants et souvent éloignés du cœur de métier de leur entreprise, soit en prenant ouvertement la défense de l’un des deux grands partis politiques qui y structurent la vie politique.

Il serait erroné de croire qu’il s’agit là d’un comportement entièrement nouveau de la part des patrons, car il y a déjà eu par le passé des dirigeants d’entreprises que l’on pourrait qualifier « d’activistes ». Dans un passé lointain, on peut citer Henry Ford, fondateur et dirigeant du constructeur automobile du même nom, qui, dans la première moitié du XXe siècle, fit largement connaître ses idées politiques, notamment à travers ses écrits antisémites et en rejoignant le Comité Amérique d’abord (America First Committee), qui milita publiquement contre l’entrée en guerre des États-Unis dans les années 1940.

Dans un passé plus récent, le nom de Ross Perot, vu par certains comme un précurseur du trumpisme, vient à l’esprit. Fondateur de l’entreprise Electronic Data Systems dont il a tiré sa fortune, Perot se lança en politique durant la présidence de Bush père. Se présentant comme un homme en rupture avec les élites de Washington, il se présenta à deux reprises comme candidat indépendant à l’élection présidentielle, en 1992 et 1996.

Nouvelles logiques de communication

Si l’activisme patronal n’est donc pas propre à notre époque, il s’est sans aucun doute intensifié de manière inédite aux États-Unis au cours de la décennie écoulée, au point d’y devenir aujourd’hui monnaie courante. Ce phénomène fait d’ailleurs l’objet de nombreuses recherches universitaires qui s’intéressent non seulement aux conséquences des prises de position des dirigeants sur l’image et la performance économique de leur entreprise, mais aussi, à l’instar de nos travaux, à leurs répercussions sur la démocratie.

Les raisons du développement de cet activisme sont multiples. Elles tiennent notamment à l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants ayant visiblement à cœur de faire connaître publiquement leurs opinions politiques (une génération plus vocal et outspoken, comme disent les Américains), notamment dans le but d’accumuler un capital moral, c’est-à-dire d’acquérir une réputation de vertu.

Une autre raison réside dans l’essor des réseaux sociaux et des nouvelles modalités et logiques de communication qu’ils induisent, notamment une préférence pour les messages courts et polarisants, plus susceptibles de générer des clics et des partages.

L’activisme sociopolitique des entreprises

L’activisme patronal n’est qu’une forme d’un phénomène plus large, appelé « activisme sociopolitique des entreprises » (corporate sociopolitical activism), qui désigne la prise de position des acteurs économiques dans des débats sociétaux. En effet, les prises de position sur des sujets controversés ne sont pas uniquement le fait des dirigeants d’entreprise, mais peuvent aussi se faire au nom d’une entreprise ou d’une marque qu’elle commercialise. On parle alors « d’activisme des marques » (brand activism).

Si certaines publicités assimilables à cette forme d’activisme existaient déjà dans les années 1980 et 1990 – on peut notamment songer aux campagnes de Benetton sur des sujets comme le racisme et le sida –, l’activisme des marques n’a pris une ampleur considérable aux États-Unis que durant la dernière décennie, à l’image de l’activisme patronal précédemment évoqué.

Parmi les exemples les plus connus, on peut citer la campagne « Race Together » de Starbucks contre la discrimination raciale en 2015, la campagne « Dream Crazy » de Nike en 2018 en soutien au mouvement Black Lives Matter, et la campagne « The Best Men Can Be » de Gillette en 2019, qui critique des comportements masculins nocifs, tels que le harcèlement ou le sexisme.

Boycott et « buycott »

Ces campagnes trouvent leur explication, d’une part, dans une évolution des attentes d’une partie des consommateurs à l’égard des entreprises auprès desquelles ils se fournissent. Adeptes de la « consommation engagée », ces consommateurs conçoivent l’acte d’achat comme un acte politique à part entière et attendent des entreprises dont ils sont clients qu’elles partagent leurs convictions. Ainsi, des enquêtes menées aux États-Unis tendent à montrer que les jeunes générations sont globalement plus favorables aux prises de position des acteurs économiques que leurs aînés.

Ces campagnes traduisent également un opportunisme économique de la part des entreprises. Dans un contexte de guerre culturelle et de forte polarisation politique, elles peuvent en effet chercher à tirer profit des clivages qui traversent les États-Unis. Les campagnes publicitaires qui véhiculent des messages politiques sont souvent suivies d’un boycott de la part de consommateurs opposés à la cause défendue. Cependant, les entreprises misent sur le fait que ce boycott engendre en réaction un « buycott » plus massif encore de la part des consommateurs acquis à cette cause.

Ainsi, la campagne « Dream Crazy » a d’abord suscité un important backlash, caractérisé par la propagation du hashtag #BurnYourNikes sur les réseaux sociaux, ainsi qu’une baisse temporaire du cours de l’action et de la cote d’approbation de la marque Nike. Toutefois, la contre-réaction des clients favorables à l’initiative a transformé l’opération en un succès, augmentant la profitabilité de l’entreprise. Il semblerait donc que les émotions politiques, telles que l’attachement à une cause sociale ou l’indignation éprouvée à l’égard de ceux qui ne la partagent pas, figurent désormais parmi le panel d’émotions que les acteurs du capitalisme tentent d’exploiter à leur avantage.

Les risques pour la démocratie

Il est important de rappeler que les entreprises ont toujours été des acteurs politiques, c’est-à-dire qu’elles ont de tout temps cherché à influencer l’opinion publique et les décisions politiques. Mais, jusqu’à récemment, elles agissaient principalement « en coulisse », c’est-à-dire en se plaçant hors du regard du public, par le biais de pratiques telles que le lobbying, le financement de campagnes électorales, l’astroturfing ou la désinformation scientifique.

À l’inverse, l’activisme sociopolitique des entreprises est tout sauf discret et vise à être vu. En ce sens, il constitue une modalité d’action politique des entreprises d’un nouveau genre, qui présente également de nouveaux risques pour nos démocraties.

Ainsi, au regard des moyens dont disposent les grandes entreprises pour augmenter la portée de leur discours, on peut craindre que les idées qui servent leurs intérêts économiques ou qui sont en phase avec les idéologies de leurs dirigeants finissent par occuper une place disproportionnée dans l’espace public. Il est également à craindre que l’activisme sociopolitique des entreprises ne vienne aggraver la dégradation de la qualité d’un débat public déjà bien mal en point.

En effet, en capitalisant sur les émotions politiques de leurs clients, les acteurs économiques contribuent inévitablement à les exacerber. Cela concerne en particulier les émotions associées à ce que la psychologie politique appelle la polarisation affective, telles que l’aversion envers les personnes identifiées comme appartenant au camp politique opposé. Or, ces émotions nous rendent plus vulnérables à la désinformation et moins enclins à communiquer de manière constructive avec ceux qui ne partagent pas nos opinions politiques.

France 24, 2025.

Ces risques devront faire l’objet d’une exploration approfondie à l’avenir, et une réflexion devra être menée pour les contrer efficacement. En effet, contrairement aux pratiques politiques menées de manière plus discrète, telles que le lobbying, qui sont encadrées par la loi (quoique de manière différente et plus ou moins stricte selon les pays), l’activisme sociopolitique des entreprises souffre d’un manque évident de réglementation.

Bientôt en France ?

On pourrait objecter que ce besoin de réglementation est moins pressant en France qu’aux États-Unis. Il est vrai que la méfiance à l’égard de l’ingérence des acteurs économiques dans les affaires politiques est beaucoup plus marquée en France, comme en témoigne la réglementation très stricte du financement des partis politiques. Par conséquent, les entreprises et leurs dirigeants restent, dans leur grande majorité, réticents à l’idée de prendre position politiquement.

L’activisme des marques est pour l’heure quasi-inexistant dans l’Hexagone, et celui des PDG encore très rare. Ainsi, Vincent Bolloré, homme d’affaires désormais à la tête un empire médiatique marqué très à droite et dont l’influence sur l’opinion publique suscite de vives inquiétudes, n’est pas un « PDG activiste » selon l’acception stricte du terme, puisqu’il continue de taire ses orientations et intentions politiques en public. Toutefois, on observe des signes indiquant que l’activisme patronal pourrait se développer dans les années à venir.

L’entrepreneur Pierre-Édouard Stérin, par exemple, ne cache pas l’idéologie sous-jacente à son projet Périclès, et le ton avec lequel des dirigeants d’entreprise, comme Bernard Arnault, participent aux débats politiques français se fait plus explicite et plus virulent que par le passé. L’avenir nous dira si cette tendance se confirme mais, quoi qu’il en soit, il nous semble important d’amorcer dès à présent une réflexion sur les mesures à prendre afin d’en contenir les risques.

The Conversation

Georg Wernicke a reçu des financements de HEC Paris Foundation.

Aurélien Feix ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’activisme des PDG met-il la démocratie en danger ? – https://theconversation.com/lactivisme-des-pdg-met-il-la-democratie-en-danger-254110

Face à la fonte des glaces de l’Antarctique, le niveau de la mer n’augmente pas au même rythme partout

Source: The Conversation – France (in French) – By Shaina Sadai, Associate in Earth Science, Five College Consortium

Si les mers et les océans fonctionnaient comme une immense baignoire, l’eau s’élèverait partout de la même façon. Ce n’est pas ce qui se passe. La fonte des glaces en Antarctique, influencée par le réchauffement climatique, entraîne une élévation inégale du niveau de la mer, notamment du fait de la gravité et du rôle du manteau terrestre.


Quand les calottes polaires fondent, les effets se répercutent dans le monde entier. La fonte de la glace élève le niveau moyen des mers, modifie les courants océaniques et affecte les températures dans des régions très éloignées des pôles. Mais cette fonte n’influence pas le niveau de la mer et les températures de la même manière partout.

Dans une nouvelle étude, notre équipe de scientifiques a examiné comment la fonte des glaces en Antarctique affecte le climat mondial et le niveau de la mer. Nous avons combiné des modèles informatiques de la calotte glaciaire antarctique, de la Terre et du climat global, incluant les processus atmosphériques et océaniques, afin d’explorer les interactions complexes entre la glace en train de fondre et les autres composantes de la Terre.

Comprendre ce qui arrive à la glace de l’Antarctique est essentiel, car elle contient suffisamment d’eau gelée pour élever le niveau moyen des mers d’environ 58 mètres. Lorsque cette glace fond, cela devient un problème existentiel pour les populations et les écosystèmes des communautés insulaires et littorales.

Changements en Antarctique

L’ampleur de la fonte de la calotte glaciaire antarctique dépendra de l’importance du réchauffement de la planète. Réchauffement qui dépend des futures émissions de gaz à effet de serre provenant notamment des véhicules, des centrales électriques et des industries. Des études suggèrent qu’une grande partie de la calotte glaciaire antarctique pourrait subsister si les pays réduisent leurs émissions de gaz à effet de serre conformément à l’objectif de l’accord de Paris de 2015 visant à limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle. Cependant, si les émissions continuent d’augmenter et que l’atmosphère et les océans se réchauffent beaucoup plus, cela pourrait provoquer une fonte importante et des niveaux marins bien plus élevés.

Nos recherches montrent que les fortes émissions présentent des risques non seulement pour la stabilité de la calotte glaciaire de l’Antarctique occidental, qui contribue déjà à l’élévation du niveau de la mer, mais aussi pour la calotte glaciaire de l’Antarctique oriental, beaucoup plus vaste et plus stable. Elles montrent aussi que les régions du monde connaîtront des niveaux différents de montée des eaux à mesure que l’Antarctique fond.

Comprendre l’évolution du niveau de la mer

Si les mers se comportaient comme l’eau dans une baignoire, alors le niveau de l’océan s’élèverait de la même manière partout. Mais ce n’est pas ce qui se passe. Au contraire, de nombreux endroits enregistrent une élévation du niveau de la mer supérieure à la moyenne mondiale, tandis que les zones proches de la calotte glaciaire peuvent même voir le niveau de la mer baisser. La raison principale tient à la gravité.

Les calottes glaciaires sont énormes, et cette masse exerce une forte attraction gravitationnelle qui attire l’eau océanique environnante vers elles, de manière similaire à la façon dont l’attraction gravitationnelle entre la Terre et la Lune influence les marées.

À mesure que la calotte glaciaire diminue, son attraction gravitationnelle sur l’océan diminue, ce qui entraîne une baisse du niveau de la mer dans les régions proches des banquises et une hausse dans les régions plus éloignées. Mais les variations du niveau de la mer ne dépendent pas uniquement de la distance à la calotte glaciaire en train de fondre. Cette perte de glace modifie également la rotation de la planète. L’axe de rotation est attiré vers cette masse de glace disparue, ce qui redistribue à son tour l’eau autour du globe.

Deux facteurs qui peuvent ralentir la fonte

À mesure que la massive calotte glaciaire fond, le manteau terrestre situé en dessous se soulève. Sous le socle rocheux de l’Antarctique se trouve ce manteau, qui s’écoule lentement, un peu comme du sirop d’érable. Plus la calotte glaciaire fond, moins elle exerce de pression sur la Terre solide. Avec ce poids réduit, le socle rocheux peut se soulever. Cela peut éloigner certaines parties de la calotte glaciaire des eaux océaniques réchauffées, ralentissant ainsi le rythme de la fonte. Ce phénomène est plus rapide dans les régions où le manteau s’écoule plus vite, comme sous la calotte glaciaire de l’Antarctique occidental. Cet effet de rebond pourrait contribuer à préserver la calotte glaciaire – à condition que les émissions mondiales de gaz à effet de serre restent faibles.

Un autre facteur susceptible de ralentir la fonte peut sembler contre-intuitif.

Alors que l’eau de fonte antarctique contribue à l’élévation du niveau de la mer, les modèles montrent qu’elle retarde également le réchauffement induit par les gaz à effet de serre. En effet, l’eau glacée provenant de l’Antarctique réduit la température de surface des océans dans l’hémisphère Sud et le Pacifique tropical, emprisonnant la chaleur dans les profondeurs et ralentissant l’augmentation de la température moyenne globale de l’air.

Mais même si la fonte ralentit, le niveau de la mer continue d’augmenter.

Cartographie de nos résultats sur le niveau de la mer

Nous avons combiné des modèles informatiques simulant ces comportements et d’autres caractéristiques de la calotte glaciaire antarctique, du manteau terrestre et du climat pour comprendre ce qui pourrait arriver au niveau de la mer dans le monde à mesure que les températures globales augmentent et que la glace fond.

Par exemple, dans un scénario modéré où le monde réduit ses émissions de gaz à effet de serre, mais pas suffisamment pour maintenir le réchauffement global en dessous de 2 °C d’ici à 2100, nous avons constaté que l’élévation moyenne du niveau de la mer due à la fonte de la glace antarctique serait d’environ dix centimètres d’ici à 2100. En 2200, elle dépasserait un mètre.

Il faut garder à l’esprit qu’il ne s’agit ici que de l’élévation du niveau de la mer causée par la fonte de l’Antarctique. La calotte glaciaire du Groenland et l’expansion thermique de l’eau de mer due au réchauffement des océans contribueront également à l’élévation du niveau de la mer. Les estimations actuelles suggèrent qu’au total, l’élévation moyenne du niveau de la mer – incluant le Groenland et l’expansion thermique – serait comprise entre 30 centimètres et 60 centimètres d’ici à 2100 dans le même scénario.

Deux cartes de la Terre montrant des niveaux de hausse du niveau de la mer différents
Les modèles indiquent la contribution de l’Antarctique à l’élévation du niveau de la mer en 2200, selon un scénario d’émissions moyen (en haut) et élevé (en bas). L’élévation moyenne mondiale du niveau de la mer est en violet. Les zones où le niveau de la mer dépasse la moyenne régionale apparaissent en bleu foncé.
Sadai et coll., 2025

Nous montrons également comment l’élévation du niveau de la mer due à l’Antarctique varie à travers le monde. Dans le scénario d’émissions modérées, nous avons ainsi constaté que la hausse la plus importante du niveau de la mer provenant uniquement de la fonte des glaces antarctiques, jusqu’à 1,5 m d’ici à 2200, se produit dans les bassins océaniques Indien, Pacifique et Atlantique occidental – des régions éloignées de l’Antarctique.

Ces régions abritent de nombreuses populations vivant dans des zones côtières basses, notamment les habitants des îles des Caraïbes, comme la Jamaïque, et du Pacifique central, comme les îles Marshall, qui subissent déjà des impacts néfastes liés à la montée des mers.

Dans un scénario d’émissions élevées, nous avons constaté que l’élévation moyenne du niveau de la mer due à la fonte de l’Antarctique serait beaucoup plus importante : environ 30 centimètres en 2100 et près de 3 mètres en 2200.

Dans ce scénario, une large partie du bassin Pacifique au nord de l’équateur, incluant la Micronésie et Palau, ainsi que le centre du bassin Atlantique, connaîtrait la plus forte élévation du niveau de la mer, jusqu’à 4,3 m d’ici à 2200, uniquement en raison de l’Antarctique.

Bien que ces chiffres puissent sembler alarmants, les émissions actuelles et les projections récentes indiquent que ce scénario d’émissions très élevées est peu probable. Cet exercice montre néanmoins les conséquences graves de fortes émissions et souligne l’importance de les réduire.

Nos conclusions

Ces impacts ont des répercussions sur la justice climatique, en particulier pour les nations insulaires qui ont peu contribué au changement climatique mais subissent déjà les effets dévastateurs de l’élévation du niveau de la mer.

De nombreux États insulaires perdent déjà des terres à cause de la montée des eaux et ont été à l’avant-garde des efforts mondiaux pour limiter le réchauffement. Protéger ces pays et d’autres zones côtières nécessitera de réduire les émissions de gaz à effet de serre plus rapidement que ce à quoi les nations s’engagent aujourd’hui.

The Conversation

Shaina Sadai a reçu des financements de la National Science Foundation et de la Hitz Family Foundation.

Ambarish Karmalkar a reçu des financements de la National Science Foundation.

ref. Face à la fonte des glaces de l’Antarctique, le niveau de la mer n’augmente pas au même rythme partout – https://theconversation.com/face-a-la-fonte-des-glaces-de-lantarctique-le-niveau-de-la-mer-naugmente-pas-au-meme-rythme-partout-270991

Le président de la République, l’ingénieur de Stellantis et les 19 000 euros

Source: The Conversation – France (in French) – By Elise Penalva-Icher, Professeure des universités en sociologie, Université Paris Dauphine – PSL

Ces dernières semaines, l’ancien PDG de Stellantis, Carlos Tavares, a eu une forte présence médiatique à l’occasion de la promotion de son livre. Une de ses déclarations a fortement fait réagir. Selon lui, le président de la République gagnerait autant qu’un ingénieur de Stellantis, soit 19 000 euros par mois. Cela est faux. Mais au-delà du fact checking, quelle analyse pouvons-nous proposer de cette déclaration et plus largement du rapport des dirigeants aux rémunérations ?


En cet automne 2025, Carlos Tavares, ancien PDG de Stellantis à la réputation de cost killer, est en pleine promotion de son livre autobiographique, Un pilote dans la tempête (Plon). À l’écouter, ces confessions ne relèvent guère d’un exercice d’autocritique, mais plutôt d’une réhabilitation de sa personne et de son action à la tête d’un groupe pourtant aujourd’hui dans la tourmente boursière, et, confronté au scandale des airbags défectueux.

Carlos Tavares souhaite livrer sa vérité, « son éthique » comme il le dit lui-même. Il s’agit d’une belle occasion de comprendre sa rationalité en tant qu’acteur économique. Et disons-le sans suspense, celle de l’ancien PDG appartient à la catégorie de la rationalité en finalité, qui repose sur un calcul coût-bénéfice effectué dans le cadre d’une relation marchande contractuelle.

Dans son discours, on ne trouve pas de valeur ou de sens – hors du marché. Au mieux, tolère-t-il de rester dans un cadre légal, quand il répond aux journalistes que si ses rémunérations choquent, le Parlement n’a qu’à voter une nouvelle loi pour les encadrer. Mais de quoi parle-t-il et pourquoi la question de ses émoluments, comme ceux de ses comparses, déborde sa personne et peut être analysée comme un sujet central dans nos sociétés ?

Un ingénieur payé 19 000 euros. Vraiment ?

Rappelons d’abord les faits. Carlos Tavares a affirmé qu’avec environ 19 000 euros brut par mois, le salaire d’Emmanuel Macron équivalait « à peu près, [au] salaire d’un bon ingénieur de Stellantis avec entre cinq et dix ans d’expérience ».

Est-ce vrai ? Aujourd’hui, les exercices de debunkage de fake news sont bien rodés. Assez rapidement, ce chiffre a été mis en cause par de nombreux articles du Figaro à BFM en passant par la Revue automobile.




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Les syndicats de Stellantis ont également rétabli les faits. Un communiqué du syndicat des cadres CFE-CGC dénonce des propos « totalement erronés », et précise :

« Le salaire moyen d’un ingénieur chez Stellantis, avec cinq à dix ans d’expérience, se situe entre 4 000 et 6 000 euros brut par mois, primes comprises, selon les données internes fiables de l’entreprise. »

Cela peut heurter qu’un PDG méconnaisse autant l’échelle de rémunération de son entreprise, le conduisant à une représentation de la stratification sociale totalement biaisée, surtout quand sa propre rémunération fait débat. Et ce n’est pas un quidam qui le dit, mais un investisseur : Allianz Global Investors a voté contre les 23 millions de rémunérations proposés au vote des actionnaires réunis lors de l’assemblée générale du groupe en avril 2025.

Des rémunérations de plus en plus complexes

On relèvera également que son bonus de départ de 10 millions n’a pas été versé, contrairement à d’autres dispositifs de rémunérations variables. Cela révèle à quel point, aujourd’hui, les rémunérations sont devenues complexes et individualisées, composées d’un salaire fixe, mais aussi de bonus, de participation, d’intéressement… Trop hétérogènes pour être circonscrites uniquement à la contrepartie du contrat de travail, elles débordent de la fiche de paie et témoignent de l’inscription du salarié dans le collectif que constitue son entreprise. Elles sont le signe d’un contrat social.

Et c’est pourquoi ces sommes peuvent choquer, quand elles deviennent si inexactes, comme dans le cas de l’ingénieur Stellantis, ou astronomiques pour celles des PDG. Pas tant pour leur non-véracité, mais surtout parce qu’elles révèlent le désajustement de Carlos Tavares à sa propre entreprise et à son contrat social.

Un entre-soi dangereux

Et Carlos Tavares n’est pas le premier PDG à buter sur la question de ses rémunérations. Avant lui, toujours dans le secteur automobile, Carlos Ghosn avait connu de premiers déboires quand sa rémunération n’avait pas été votée en assemblée générale d’actionnaires lors de la première année d’application de la loi Sapin 2. Heureusement pour lui, à l’époque, ce vote n’avait qu’une valeur consultative.

Rappelons aussi que Patrick Pouyanné, PDG de TotalÉnergies, a vécu un bad buzz lorsqu’il a communiqué à propos de sa rémunération sur les réseaux sociaux, qui en réaction s’étaient enflammés pour critiquer les écarts stratosphériques entre ses émoluments et le salaire moyen dans son entreprise. Il avait alors tenté une défense en se comparant à ses pairs des grands groupes pétroliers mondiaux, révélant être le moins bien rémunéré d’entre eux.

Capture d’écran du compte X de Patrick Pouyanné


Twitter

« In or out »

On relève ici un contraste. L’opinion publique comme la loi, qui oblige aujourd’hui à communiquer des indicateurs d’écarts de salaires, posent les termes de la comparaison à l’intérieur de l’entreprise. Nos PDG, eux, en sortent pour s’inscrire dans une petite élite mondialisée. Ces justifications témoignent d’une position des PDG évoluant partiellement hors de l’entreprise qui pourtant les mandate. Est-ce un signe supplémentaire de la rupture du contrat social ?

Un autre argument apporté par Carlos Tavares pour justifier sa rémunération repose sur les risques encourus par les patrons, un discours dans la filiation de la figure de l’entrepreneur. L’argument peut être questionné, car pourquoi, pendant le Covid, la prise de risque effective des salariés de première ligne a-t-elle été récompensée par une faible prime ? La prise de risque, certes non financier mais qui n’en est pas moins important dans le cas du Covid, n’est pas rémunérée de la même façon selon la position.

LCI 2025.

Si le risque n’est plus l’apanage des entrepreneurs, quelle justification apporter pour faire accepter de tels écarts ? Car sans un consensus sur le sens à donner aux écarts salariaux, ils deviennent des inégalités… et les inégalités peuvent devenir des injustices et des sources de révolte.

Quelle est la situation générale en France ? L’échelle de l’Observatoire des inégalités nous précise que le niveau de vie médian est à 2 147 euros. Le rapport d’Oxfam note que le PDG de Téléperformance gagne 1 484 fois plus que le salaire moyen de son entreprise.

Ces montants offrent un ordre de grandeur et posent la question de comment faire tenir ensemble des salariés dans un collectif où les écarts seraient si importants qu’ils dépasseraient les limites de l’entendement. Cela tient au sens qui manque au discours de notre ancien PDG pour à la fois devenir socialement acceptable, voire responsable, mais surtout emporter l’adhésion des salariés comme de ses actionnaires. Peut-on faire corps avec une échelle de mesure si dilatée ?

The Conversation

Elise Penalva-Icher a reçu des financements du département recherches et études de l’APEC (rapport paru en 2016) et de l’ANR : projet ProVirCap sur les professionnel.les du capitalisme vertueux https://provircap.hypotheses.org/

ref. Le président de la République, l’ingénieur de Stellantis et les 19 000 euros – https://theconversation.com/le-president-de-la-republique-lingenieur-de-stellantis-et-les-19-000-euros-270305