VIH-Sida : Où en est l’épidémie en France ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Dominique Costagliola, Épidémiologiste et biostatisticienne, directrice de recherches émérite INSERM, Institut Pierre Louis d’Epidémiologie et de Santé Publique, Sorbonne Université, INSERM et Membre de l’Académie des Sciences, Inserm

Épidémiologiste et biostatisticienne, membre de l’Académie des sciences, Dominique Costagliola est directrice de recherche émérite à l’Inserm. Cette figure de la recherche contre le VIH fait le point pour « The Conversation » sur la situation de l’épidémie en France, et revient sur les conséquences, au niveau mondial, du retrait des aides états-uniennes.


The Conversation : En France, combien de personnes vivent actuellement avec le VIH ?

Dominique Costagliola : En 2023, selon les estimations de Santé publique France, 181 000 personnes vivaient avec le VIH dans notre pays.

Soulignons que Santé publique France a déployé l’an dernier une nouvelle méthode d’estimation de l’incidence du VIH en France et d’autres indicateurs clés, les chiffres de ces deux dernières années ne doivent donc pas être directement comparés aux chiffres plus anciens.

En ce qui concerne les nouveaux diagnostics annuels, le chiffre le plus élevé dans l’Hexagone est relevé en Île-de-France (environ 162 nouveaux cas par million d’habitants), suivi par la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (64 cas) et le Centre-Val de Loire (55 cas).

Carte des taux de découvertes de séropositivité VIH par région de domicile (par million d’habitants), France, 2024.
Taux de découvertes de séropositivité VIH par région de domicile (par million d’habitants), France, 2024.
Santé publique France, DO VIH, données au 30 juin 2025 corrigées pour tenir compte de la sous-déclaration, des délais de déclaration et des déclarations incomplètes.

Les taux de découverte de séropositivité annuels sont particulièrement élevés dans les départements et régions d’outre-mer. Dans les Antilles, on dénombrait 200 nouveaux diagnostics par million d’habitants à la Martinique et 156 pour l’ensemble Guadeloupe, Saint-Martin et Saint-Barthélemy. À Mayotte, ce taux est de 306. En Guyane, il monte à 672. Cela semble peu en nombre de personnes, mais rapporté à la population, c’est conséquent.

Dans les 30 pays de l’Union européenne, les nouveaux diagnostics se situent en moyenne à 5,3 pour 100 000 habitants et par an (données ECDC/OMS de 2023). Quand on regarde plus en détail, on constate que la situation varie de 2,1 nouveaux diagnostics pour 100 000 habitants en Slovénie et en Autriche, jusqu’à 17,6 à Chypre ou 21 à Malte. En France, en 2024, on est à 7,5 nouveaux diagnostics pour 100 000 habitants. Ce niveau est relativement proche de celui des pays voisins (9,5 en Belgique, 8,8 au Portugal, 6,6 en Espagne, 4 en Italie, 3,9 en Allemagne – données 2023).

Que peut-on dire de la dynamique de l’épidémie dans notre pays ?

D. C. : Les estimations d’incidence de Santé publique France indiquent une stabilisation dans toutes les populations considérées (personnes hétérosexuelles nées à l’étranger, personnes hétérosexuelles nées en France, HSH nés en France, HSH nés à l’étranger, usagers de drogues injectables, personnes trans contaminées par rapports sexuels).

Cette tendance tranche avec les évolutions contrastées qui avaient été observées entre 2012 et 2021. Sur cette période, l’incidence a baissé en France, cependant cette baisse se voyait surtout chez les hommes ayant des relations sexuelles avec les hommes (HSH) nés en France.

Depuis 2022, le nombre de nouveaux diagnostics ne diminue plus dans cette population, ce qui est une source de préoccupation. À l’inverse, alors qu’il augmentait chez les HSH nés à l’étranger sur la même période, il se stabilise depuis deux ans.

Les chiffres révèlent que la baisse de l’incidence chez les HSH était modeste de 2012 à 2015. Le changement observé est probablement en partie lié à la modification des recommandations de prise en charge. À partir de 2013, ces dernières ont préconisé de « mettre en place un traitement antirétroviral chez toute personne vivant avec le VIH », autrement dit dès le diagnostic. Auparavant, quand un individu était diagnostiqué, il n’était pas immédiatement mis sous traitement antirétroviral (on attendait que son taux de lymphocytes T CD4 – les cellules immunitaires qui sont progressivement détruites par le virus – diminue).

Ce changement de paradigme a eu un impact sur la circulation de la maladie. En effet, la charge virale des personnes sous traitement est contrôlée. En conséquence, elles ne transmettent pas le virus.

L’accentuation de la baisse à partir de 2016 peut quant à elle s’expliquer par la mise à disposition de la PrEP (prophylaxie pré-exposition), innovation qui s’est répandue progressivement, essentiellement dans ce groupe.

Pour mémoire, cette approche consiste à fournir un traitement antirétroviral préventif aux personnes non encore infectées par le VIH mais à risque d’être exposées, afin de prévenir la contamination. Il s’agit d’une mesure complémentaire aux autres moyens de prévention. Concrètement, les individus concernés prennent des comprimés, quotidiennement ou à la demande (dans ce cas, avant et après une prise de risque).

La pandémie de Covid-19 a-t-elle eu un impact sur l’épidémie de VIH en France ?

D. C. : On constate qu’en 2020, le nombre de nouveaux diagnostics a diminué de façon importante. On peut probablement y voir en partie l’effet de la pandémie de Covid-19 : on dépistait moins à cette époque, en raison des perturbations du système de santé. Le fait qu’il y a eu à cette époque davantage de distanciations sociales qu’à l’accoutumée a peut-être aussi contribué à limiter la transmission.

Depuis ce plus bas niveau, estimé à 4 500 nouveaux cas environ en 2020, une remontée du nombre de nouveaux diagnostics a été observée. Elle pourrait être simplement due à la reprise de l’activité de dépistage, voire à son augmentation. En effet, depuis 1er janvier 2022, il est possible d’effectuer un dépistage du VIH dans tous les laboratoires d’analyses biologiques de France, sans ordonnance.

(Ce dispositif a été étendu en septembre 2024 à quatre autres infections sexuellement transmissibles : le virus de l’hépatite B et les bactéries Treponema pallidum, responsable de la syphilis, Neisseria gonorrhoeae, gonorrhée, et Chlamydia trachomatis, chlamydiose. Depuis cet élargissement, Santé publique France a constaté un doublement du nombre mensuel des 15-24 ans qui se sont fait tester pour le VIH – la prise en charge étant de 100 % pour les moins de 26 ans, ndlr.)

En 2024, 8,5 millions de tests VIH ont été réalisés, lesquels ont mené à la découverte de 5 100 nouveaux diagnostics de séropositivité. Ce chiffre semble indiquer une tendance à la stabilisation, mais il faudra voir si celle-ci se confirmera dans les années à venir.

Qui sont ces personnes, et sait-on comment elles ont été contaminées ?

D. C. : L’âge au moment du diagnostic est très variable selon la population considérée. Chez les personnes hétérosexuelles, la part des seniors (50 ans et plus) est nettement plus importante que dans les autres populations. Parmi les 5 100 personnes nouvellement diagnostiquées en 2024, 44 % étaient nées en France, et 56 % à l’étranger.

Les deux modes principaux de contamination sont les rapports hétérosexuels (53 % des cas en 2024), et les rapports sexuels entre hommes (42 % des diagnostics). Les autres modes de contamination sont beaucoup moins fréquents : le partage de matériel d’injection dans le cas des usagers de drogues représentait 1 % des diagnostics, les contaminations mère-enfant 1 % également, les contaminations sexuelles de personnes trans 2 %.

On remarque qu’en 2024, 47 % des personnes nées à l’étranger qui ont découvert leur séropositivité en France se sont avérées avoir été contaminées après leur arrivée dans notre pays.

Les personnes vivant avec le VIH sans le savoir constituent une source particulière de préoccupation. Selon Santé publique France, elles étaient environ 9 675 fin 2024. Si ce chiffre est en baisse de 10 % par rapport à 2023, il nécessite de poursuivre les efforts en matière de dépistage.

C’est un point important, car pour limiter la transmission, il est essentiel de raccourcir le délai qui s’écoule entre le moment où un individu est contaminé et celui où il est diagnostiqué…

D. C. : En effet, car si l’on ne sait pas que l’on est infecté, on ne va pas prendre de précaution, et donc on va être susceptible de contaminer d’autres personnes. À l’inverse, les données de la littérature scientifique démontrent que quand les gens connaissent leur séropositivité, ils prennent moins de risques.

Par ailleurs, une fois diagnostiqué, on reçoit un traitement qui permet de contrôler la charge virale. À partir de ce moment, on ne transmet plus le virus. Donc plus tôt on se fait dépister, plus le risque de transmettre le virus est limité, car ce sont plutôt les personnes qui ignorent leur statut qui sont à la source des nouvelles contaminations.

Enfin, plus les traitements sont débutés tôt, meilleures sont les chances de parvenir à contrôler le virus et à restaurer le système immunitaire.

À l’heure actuelle, quel est le délai entre la contamination et le diagnostic ?

D. C. : Santé publique France l’estime à 1,7 an en médiane, mais il varie beaucoup selon la situation considérée.

Ainsi, ce délai est d’environ 3 ans pour les hommes hétérosexuels nés à l’étranger. Il est d’un peu plus de 2 ans et demi pour les femmes hétérosexuelles nées à l’étranger, et d’un peu moins de 2 ans et demi pour les hommes hétérosexuels nés en France. Pour les hommes ayant des relations sexuelles avec les hommes nés en France, il est légèrement inférieur à un an, et légèrement supérieur à un an pour les HSH nés à l’étranger et les personnes trans contaminées par rapport sexuel.

On sait aussi que le risque de contamination est plus élevé chez les personnes précaires, qui ont moins de possibilités de s’occuper correctement de leur santé. Il s’agit là d’un obstacle à surmonter pour être capable de gérer correctement l’épidémie.

À partir de 2015, la prophylaxie préexposition (PrEP) a également été intégrée aux recommandations officielles. Que peut-on en dire ?

D. C. : L’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a établi en novembre 2015 une recommandation temporaire d’utilisation (RTU) du Truvada pour la PrEP, devenue effective en janvier 2016. Ce médicament est une association entre deux molécules qui inhibent des enzymes indispensables au bon fonctionnement du VIH (ténofovir – ou TDF – et emtricitabine – ou FTC).

Selon les données du groupement d’intérêt scientifique EPI-PHARE, qui depuis 2017 assure le suivi de l’évolution de l’utilisation de Truvada ou de ses génériques en France dans le cadre d’une PrEP, durant le premier semestre 2025, 67 505 personnes utilisaient effectivement la PrEP, que ce soit en initiation ou en renouvellement. Les personnes qui y ont eu recours en France entre le 1er janvier 2016 et le 30 juin 2025 sont principalement des hommes (94 %), âgés de 33 ans en médiane. La grande majorité (69 %) résidait dans des communes appartenant à des unités urbaines de plus de 200 000 habitants.

On ne sait pas dans quelle mesure la PrEP couvre correctement les populations les plus à risque, mais on peut supposer que ce n’est sans doute pas suffisant, en tout cas pour la prévention.

D’autres médicaments soulèvent de grands espoirs pour limiter la transmission : les PrEP injectables. De quoi s’agit-il, et où en est-on en France ?

D. C. : À l’heure actuelle, en France, la PrEP repose sur l’association TDF/FTC. Ces molécules sont fabriquées par plusieurs laboratoires, sous forme générique. Elles sont donc bon marché.

À côté de ces PrEP, qui se prennent sous forme de cachets, sont développées des PrEP injectables, comme le cabotégravir (du laboratoire VIIV HEALTHCARE – qui est également utilisable en traitement, en bithérapie).

En PrEP, cette molécule requiert une injection tous les deux mois, en intramusculaire. Elle dispose d’une autorisation de mise sur le marché au niveau européen, mais sa commercialisation en France reste en suspens, car les discussions sur son remboursement n’ont pas encore abouti. Une étude est en cours pour évaluer le service médical rendu par rapport à la PrEP TDF/FTC.

Une autre PrEP injectable, le lénacapavir (laboratoire Gilead), a fait beaucoup parler d’elle en raison de la formidable efficacité dont elle a fait montre lors des essais cliniques : durant ces derniers, aucune infection n’a été détectée. Certes, les échantillons étaient de taille modeste, mais ça n’en est pas moins impressionnant.

Autre intérêt du lénacapavir : cette PrEP ne requiert qu’une injection tous les six mois. Elle a d’ailleurs été officialisée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en tant qu’option supplémentaire dans ses recommandations de PrEP.

En ce qui concerne les traitements antirétroviraux, où en est-on ? Sont-ils satisfaisants ?

D. C. : Aujourd’hui, nous disposons en France de traitements qui permettent de prendre en charge toutes les situations cliniques, y compris les personnes porteuses de virus très résistants. On retrouve ici encore le lénacapavir, mentionné précédemment, qui dispose d’une indication dans de tels cas de figure. L’efficacité de cette molécule repose sur son mode d’action totalement nouveau : elle interagit avec les protéines de la capside du VIH-1, bloquant différentes étapes du cycle de réplication viral.

De nouvelles molécules sont en cours de développement, notamment les traitements injectables avec seulement quelques injections par an, ou dans de nouvelles familles ciblant de nouveaux gènes du virus ou dans les familles existantes.

Ces traitements, bien qu’ayant un coût et devant être pris à vie, permettent néanmoins aux personnes vivant avec le VIH d’avoir une espérance de vie qui se rapproche beaucoup de celle de la population générale. À condition que le diagnostic soit fait suffisamment tôt, afin de contrôler rapidement la charge virale, avant que les taux de LT CD4 ne diminuent trop.

Or, en 2024, environ 26 % des gens étaient encore diagnostiqués à un stade avancé de la maladie, autrement dit avec un taux de LT CD4 inférieur à 200 par millimètre cube de sang – ce qui correspond à un risque élevé de développer des maladies, ou bien à un moment où ils avaient déjà une pathologie opportuniste classant au stade sida – résultant de l’immunodépression induite par l’infection. Dans cette situation, le temps pour réussir à récupérer des taux de LT CD4 supérieurs à 500 et diminuer l’inflammation qui est induite par l’infection sera très long.

Le fait d’avoir été immunodéprimé et de l’être resté longtemps, soit en raison d’un diagnostic tardif, soit parce que l’on a été infecté avant la mise à disposition des traitements ou avant la recommandation universelle de traitement, peut avoir des conséquences à long terme sur le risque de pathologies, telles que les cancers ou les maladies cardiovasculaires.

C’est aussi le cas lorsqu’on a été exposé aux premières générations d’inhibiteurs nucléosiques de la reverse transcriptase (AZT, DDI ou D4T) ou d’inhibiteurs de protéase (lopinavir)

Quelle proportion de patients cela représente-t-il ?

D. C. : On sait qu’à l’heure actuelle, environ un quart des gens qui sont dans les files actives (une file active se définit comme le nombre de patients différents vus en consultation au moins une fois dans l’année, ndlr) ont été diagnostiqués avant 1996. Donc avant l’avènement des trithérapies.

Les trois quarts restants ont majoritairement été diagnostiqués avant 2013 (autrement dit avant la recommandation universelle de traitement). Les histoires de ces patients diffèrent donc en fonction du contexte historique de leur prise en charge.

Il faut cependant souligner qu’en France, 97 % des gens sont traités et ont une charge virale contrôlée. À condition de ne pas arrêter le suivi, bien entendu. Or, un certain nombre de personnes, qu’on a du mal à évaluer, arrêtent parfois leur prise en charge.

Nous sommes en 2025, et les recherches sur un potentiel vaccin sont toujours en cours. Pourquoi est-ce si compliqué ? Qu’apporterait un vaccin ?

D. C. : Si efficaces que soient les traitements, ils doivent être pris à vie, et ne sont pas parfaits (en raison de certains effets secondaires notamment). Par ailleurs, ils coûtent cher. Les trithérapies qui sont les plus populaires à l’heure actuelle ne sont pas encore disponibles sous forme générique. Un vaccin abordable qui conférerait une protection de long terme permettrait de diminuer drastiquement les nouvelles infections et le coût de leur prise en charge.

La difficulté est que pour développer un vaccin qui fonctionne contre un micro-organisme, il faut trouver un moyen d’activer les défenses que notre corps met en œuvre spontanément face à lui. Or, le VIH est précisément problématique parce qu’il échappe au système immunitaire, et le dégrade…

On ne connaît que quelques cas exceptionnels de personnes qui ont développé une immunité naturelle face à ce virus. Étant donnée la rareté de tels individus, monter des projets de recherche est très compliqué. Et ce, d’autant plus que la généralisation des traitements empêche d’en découvrir de nouvelles.

Soulignons cependant que la difficulté à mettre au point un vaccin ne signifie pas qu’il faille abandonner les recherches. On ne sait jamais ce qui pourrait en sortir, comme l’illustre l’histoire des vaccins à ARN messager (ARNm) : lorsque quelques équipes ont commencé, il y a vingt ans, à envisager d’utiliser cette molécule comme vaccin, beaucoup de gens leur ont ri au nez, en raison des difficultés techniques à surmonter… On sait comment les choses ont fini par tourner.

Ce point dépasse le cadre de la lutte contre le VIH. Les politiques de la recherche doivent offrir aux scientifiques une marge de manœuvre afin qu’ils puissent travailler également sur des sujets non ciblés, à côté de ce qui semble plus immédiatement prometteur ou « productif ». Adopter un tel équilibre – raisonné – est garant d’un financement de la recherche sain. Et il faut soutenir les jeunes scientifiques, pour qu’ils puissent réaliser pleinement leur potentiel et atteindre leur point de capacité maximum !

À propos de financements, l’administration Trump, aux États-Unis, a brutalement coupé de nombreuses subventions consacrées à la lutte contre le VIH. Quelles sont les conséquences de ces décisions ?

D. C. : Le gouvernement des États-Unis a décidé de faire disparaître l’United States Agency for International Development (USAID), l’agence autonome des États-Unis pour l’aide internationale, créée en 1961.

Le programme PEPFAR (President’s Emergency Plan for AIDS Relief, lancé en 2003), plan d’aide d’urgence destiné à la lutte contre le VIH, a finalement été maintenu en partie après une suspension, mais son fonctionnement a été fortement impacté.

Il faut savoir que dans certains pays à revenus limités, l’infrastructure de soins et les traitements étaient financés à 80 %, voire jusqu’à 100 %, à la fois par l’USAID et par PEPFAR, qui finançait les antirétroviraux. Soulignons à ce sujet qu’il ne s’agit pas d’avoir les traitements, il faut également les infrastructures pour les distribuer, faire les tests de dépistages, assurer le suivi des patients… C’est ce que permettait USAID. Son arrêt brutal a totalement désorganisé les services de soins pour les personnes vivant avec le VIH.

Le retrait des financements américains a aussi eu des conséquences sur l’agence ONUSIDA (UNAIDS, en anglais), l’agence de l’ONU dédiée à la lutte contre le VIH : ses services aux communautés ont dû être fortement réduits. Sur 70 bureaux nationaux ayant fait remonter des données, 40 % ont indiqué avoir dû cesser ces activités.

Le devenir de PEPFAR, qui a été sauvé par le Congrès des États-Unis en juillet, reste peu clair. En juillet 2025, les responsables de l’ONUSIDA estimaient que « six millions de nouvelles infections par le VIH et quatre millions de décès supplémentaires liés au sida pourraient survenir entre 2025 et 2029 si les services de traitement et de prévention du VIH soutenus par les États-Unis s’effondrent complètement ».

Les auteurs d’une étude publiée dans la revue Lancet en mai 2025 ont par ailleurs estimé qu’une réduction de 24 % de l’aide internationale, combinée à l’arrêt du soutien du PEPFAR, dans les pays à revenus faibles et intermédiaires pourrait entraîner entre 4,43 millions et 10,75 millions de nouvelles infections par le VIH, de 0,77 million à 2,93 millions de décès supplémentaires liés au VIH sur la période 2025 et 2030, par rapport au statu quo. Si PEPFAR revenait à un niveau équivalent à celui d’avant la crise, ces chiffres pourraient être ramenés respectivement de 0,07 million à 1,73 million de nouvelles supplémentaires et de 0,005 million à 0,061 million de décès.

Ces coupes menacent aussi la recherche, notamment en Afrique du Sud, qui figure parmi les pays les plus touchés. Il s’agit non seulement l’un des pays où l’incidence est la plus élevée, mais aussi l’un de ceux qui comptent la plus grande expertise en matière d’essais cliniques…

Il faut noter que la baisse de l’aide américaine n’est pas la seule en cause, même si sa brutalité a limité les capacités de réaction. Dans de nombreux pays riches, dont la France, l’aide publique au développement est en baisse. Dans ce contexte, les inquiétudes sur la reconstitution du Fonds mondial sont importantes.

Cette situation doit nous faire réfléchir sur le manque de sécurité que représente un mode de financement des systèmes de soin qui repose quasi exclusivement sur un seul bailleur. Il s’agit là d’une question qui dépasse le seul cadre de la lutte contre le VIH. C’est un enjeu majeur en matière de santé publique.

The Conversation

Dominique Costagliola est membre de l’association AIDES et de son conseil d’administration. Au cours des 5 dernières années, elle a fait un exposé non rémunéré en 2022 dans le cadre d’une réunion organisée avec le soutien de Pfizer sur “Recherche Clinique dans l’urgence, Pourquoi, Comment ? “. Au cours des 5 dernières années son laboratoire a reçu 1 contrat de recherches de Janssen sur l’utilisation de la rilpivirine en France.

ref. VIH-Sida : Où en est l’épidémie en France ? – https://theconversation.com/vih-sida-ou-en-est-lepidemie-en-france-270584

Noël, la nostalgie et le marketing

Source: The Conversation – in French – By Sasha Séjaï, Doctorante en marketing durable et comportement du consommateur, Université de Caen Normandie

Vous aimez Noël ? Les marques aussi ! Pendant cette période de l’année, elles peuvent mobiliser un puissant levier du marketing : la nostalgie et le cortège des émotions qui lui sont associées. De quoi faire plaisir à tout le monde ? Pas si sûr, car, tandis qu’on se tourne ému vers le passé toujours recommencé, on finit par en oublier le futur bien incertain.


Alors que vous finalisez l’achat des bonbons et des costumes pour le soir d’Halloween, au détour d’un rayon, c’est bien Mariah Carey que vous entendez et son infatigable tube de Noël ! La fête ne se limite plus à la semaine du 24 décembre, mais colonise désormais plus de deux mois dans l’année. Si elle plaît autant aux consommateurs, c’est qu’elle active chez nous une émotion particulièrement agréable, que, de surcroît, les marques savent parfaitement exploiter : la nostalgie !

Madeleine de Proust

La nostalgie, une émotion antinomique, à la fois agréable et douloureuse, qui invoque un passé idéalisé, presque parfait, qui tend, parfois, à ternir le présent. Historiquement, le terme remonte à 1688 lorsque le médecin alsacien Johannes Hofer introduit le concept de Heimweh en référence aux mercenaires helvétiques qui servent en France et en Italie. Selon Hofer, la nostalgie est une pathologie traumatique.

En psychologie, le concept de nostalgie se réfère à la mémoire autobiographique des individus ; une odeur, une chanson ou un plat, peuvent réactiver des souvenirs de l’enfance. Il s’agit de l’« effet madeleine de Proust». Les marques savent l’exploiter dans leurs boutiques en multipliant les stimulations olfactives et gustatives (chocolat chaud, biscuits de Noël, sapin), même quand elles ne vendent pas ces produits, créant ainsi une atmosphère familiale et nostalgique.

Dans cette perspective, Noël est une véritable bombe de nostalgie : musiques, décorations et plats, tous agissent comme des catalyseurs de souvenirs et d’émotions rassurants.

L’effervescence collective

D’un point de vue sociologique, la nostalgie est une expérience collective. Elle s’illustre au travers de rituels partagés qui consolident les liens sociaux entre les individus. Comme l’a souligné le sociologue Émile Durkheim, les rituels produisent une « effervescence collective ».




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La nostalgie, un puissant levier du marketing


De ce fait, la nostalgie est un levier émotionnel puissant qui réactive les souvenirs d’antan et rassure les consommateurs. Les marques l’ont bien compris et proposent lors des fêtes de fin d’année, non plus des produits mais de véritables capsules temporelles. Des marques ont réussi le pari de transformer des produits saisonniers en rituels attendus par les consommateurs.

Chaque année, le Caramel Brulée Latte ou le Peppermint Mocha de Starbucks déclenchent les mêmes réactions enthousiastes : les clients savent qu’ils retrouveront le goût, l’odeur et le packaging, autant de repères sensoriels puissants. Ces marques ont réussi à introduire de véritables repères temporels, transformant ce qui appartenait autrefois aux traditions familiales – odeurs, recettes et rituels familiaux – en rituels partagés avec la marque, que les consommateurs attendent tous les ans.

Un saut arrière dans le temps

Autre marqueur avec lequel les marques aiment jouer : le design des produits. Le reste de l’année, elles s’efforcent d’être originales et de se démarquer, lors de Noël, la tendance s’inverse. Le style vintage – les typographies anciennes, illustrations d’antan ou papiers cadeaux d’époque – font un saut dans le temps et transforment l’achat en une expérience mémorielle.

Cette appropriation temporelle s’illustre avec les calendriers de l’Avent et de l’après, qui constituent une pure invention du marketing. Dans nos souvenirs, ces calendriers se ressemblaient tous : un petit chocolat quotidien pour accompagner notre impatience jusqu’au soir de Noël. Aujourd’hui, ils se déclinent sous toutes les formes et s’adressent principalement aux adultes : cosmétiques, figurines, bières, accessoires de luxe… Les marques ont réussi le pari de s’approprier une fête familiale et d’imposer de nouveaux codes.

Noël commence désormais dès le mois d’octobre et s’étend jusqu’au mois de janvier. Cette extension temporelle transforme Noël en outil idéal pour alimenter la surconsommation légitimée par l’atmosphère festive et nostalgique. Ainsi, les marques ne construisent plus leurs campagnes pour un consommateur rationnel mais davantage pour l’enfant que nous étions. Comme l’explique la chercheuse Krystine Batcho, dont les travaux portent sur la nostalgie, les éléments de notre enfance apportent un réconfort émotionnel et répondent à notre besoin cognitif de se dire que, quoiqu’il arrive, tout finira par s’arranger.

Dilemme et stratégies de rationalisation

Si cette nostalgie procure réconfort et douceur, elle agit toutefois comme un frein à la transition écologique. Les décorations, la montagne de cadeaux et les repas gargantuesques en famille sont unanimement rattachés à nos souvenirs d’enfance. Renoncer à ces rituels peut donner l’impression de trahir l’enfant que nous étions.

France Culture 2020.

Ce dilemme illustre parfaitement l’état de dissonance cognitive. Nous savons tous que la surconsommation au moment des fêtes de fin d’année représente un coût écologique : surproduction et surconsommation de biens, énergie nécessaire pour les décorations, achats impulsifs… Pourtant, nous réduisons cet inconfort psychologique avec des stratégies de rationalisation « C’est juste une fois dans l’année » ou encore de neutralisation « Les vrais responsables ce sont les marques, pas moi ».

Comment concilier la dimension nostalgique du Noël de notre enfance sans sacrifier l’avenir ? Plusieurs pistes existent : fabriquer ses propres décorations en transformant l’activité en rituel familial, privilégier des cadeaux durables et locaux, ou préférer les moments partagés plutôt que les objets accumulés.

L’enjeu central est de préserver l’esprit de Noël tout en pensant au futur, pour que la nostalgie reste une douceur et ne devienne pas une amertume.

The Conversation

Sasha Séjaï est membre du laboratoire de recherche NIMEC. Elle a reçu des financements de l’Université de Caen Normandie.

Catherine Allix-Desfautaux et Olivier Badot ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Noël, la nostalgie et le marketing – https://theconversation.com/noel-la-nostalgie-et-le-marketing-264381

Paris au XIXᵉ siècle, ville des exilés et des révolutionnaires

Source: The Conversation – France in French (3) – By Andrew Milne, Maître de conférences, histoire de la Grande Bretagne, et du Commonwealth, Université Bordeaux Montaigne

Condamné pour son homosexualité en Grande-Bretagne, Oscar Wilde a trouvé refuge à Paris à la toute fin du XIX<sup>e</sup>&nbsp; siècle et y meurt en 1900. Ici en photo (à gauche) aux côté de son compagnon, Lord Alfred Douglas.

Paris n’a pas seulement accueilli les artistes et les rêveurs du XIXᵉ siècle : la ville fut aussi la base arrière des bannis, des insurgés et des souverains déchus venus d’Europe et d’Asie. Dans ses cafés, ses imprimeries et ses hôtels, se tissaient des alliances improbables, parfois décisives. Comment la capitale française est-elle devenue un refuge où se réinventaient les luttes et les imaginaires politiques du siècle ?


Au XIXᵉ siècle, Paris est la terre d’asile : la ville offre aux exilés – malgré la barrière de la langue, leur isolement, leur anonymat et leurs différences culturelles – un espace où peuvent se former de grands mouvements politiques, faisant circuler des idées nouvelles et permettant de faire naître des courants de pensée.

Cette idée de Paris comme foyer révolutionnaire s’installe dès 1830 et les « Trois Glorieuses », ces trois journées de révolte qui renversent Charles X. La presse s’émancipe et les clubs secrets politiques fleurissent dans les décennies qui suivent. Paris devient un exemple et, ailleurs en Europe, l’élan révolutionnaire trouve un écho. Mais, quand l’élan se heurte – souvent – à l’échec ou à la répression, Paris accueille les premiers exilés. La tradition d’asile s’ancre dans la ville.

En 1848, le printemps des peuples porte l’élan à son paroxysme, le droit d’asile est réaffirmé par la Deuxième République. C’est à ce moment-là qu’Alphonse de Lamartine, ministre des affaires étrangères, et le gouvernement provisoire, seulement quelques jours après avoir fait tomber la monarchie de Juillet, envoient le Manifeste à l’Europe, déclarant une doctrine de non-agression, de fraternité, mais aussi d’accueil des persécutés. La tradition d’asile, héritage de la Constitution de 1793, est réaffirmée dans l’esprit de la souveraineté révolutionnaire et populaire. Il deviendra l’un des fondements des idées progressistes et libérales que la seconde République entend faire siennes.

La capitale des bannis : quand l’Europe converge vers Paris

Paris ouvre ses portes à celles et ceux qui, de Vienne, Berlin, Milan à Budapest, sont pourchassés. Des journalistes, des étudiants, des avocats, des officiers, des républicains convergent vers la ville, qui devint la capitale de la liberté d’expression, du libéralisme, et du progrès politique.

De grandes figures de l’exil y passent : Karl Marx, installé rue Vaneau (VIIᵉ arrondissement) entre 1843 et 1845, y rédige sa critique du libéralisme allemand (Manuscrits de 1844). Lénine vit rue Marie-Rose (XIVᵉ) entre 1908 et 1912. Oscar Wilde, proscrit non pour délit politique mais pour mœurs, y trouve un dernier asile en 1897, preuve que Paris accueille aussi les amours « dissidents ».

Anti-impérialisme et réseaux clandestins : Irlandais et Indiens

À Paris, les Irlandais tissent des réseaux clandestins contre la Couronne, les Russes y fomentent des complots contre le tsar, les Polonais y attendent le retour de l’indépendance.

Maharajah Duleep Singh (1838-1893)
Le maharajah Duleep Singh (1838-1893).
Wikimedia

Dans l’adversité face à la couronne britannique se trouve un terrain fertile d’entente entre les Irlandais, déterminés à soustraire par la force leur patrie à la domination anglaise, et d’anciens rois déchus indiens, spoliés par la Compagnie des Indes orientales britanniques. Parmi eux : Suchet Singh (1841–1896), à la tête du petit royaume himalayen de Chamba réduit à l’impuissance, ou Duleep Singh (1838-1893), le dernier maharajah de la nation sikhe, dépossédé, puis exilé du Pendjab à vie.

Mes recherches m’ont amené sur les pas de Duleep Singh, qui rencontre les réseaux nationalistes irlandais chez Reynold’s, un bar irlando-américain situé rue Royale (VIIIᵉ), immortalisé dans un dessin d’Henri Toulouse-Lautrec. Parmi ce noyau de la révolte irlandaise à Paris se trouvent notamment les frères Joseph et Patrick Casey, mais aussi Patrick Egan, James Stephens et Eugene Davis. Ce dernier édite le journal United Ireland à Paris, interdit en Grande-Bretagne et mène une double vie : imprimeur le jour, il rejoint ses compagnons conspirateurs et militants la nuit tombée. En 1887, les nationalistes irlandais, en quête d’alliances contre Londres, facilitent les premiers contacts entre le maharajah déchu Duleep Singh et des intermédiaires dans ses démarches (vaines) pour tenter de reconquérir son trône.

Irish and american bar rue royale, 1896 Henri de Toulouse-Lautrec
Irish and American Bar, rue Royale, Henri de Toulouse-Lautrec, 1896.
Rosenwald Collection/National Gallery of Art

Quelques années plus tard, le 22 octobre 1893, seul dans son appartement du VIIIe arrondissement de Paris, Duleep Singh s’éteint, après des années d’errance d’hôtel en hôtel. Au lendemain de sa mort, la presse française relaie la nouvelle : le « maharajah de Lahore » est mort à Paris, et toute la France s’intéresse à cet homme venu d’ailleurs.

Aujourd’hui, l’histoire de ces exilés est tombée dans l’oubli. Pourtant, tout espace est façonné par ses habitants, et tout lieu porte les traces de son histoire. Paris s’est transformé de ville d’accueil des expatriés et des immigrés en fabrique de libertés. Elle est devenue un espace de lutte des indépendances.

Et la colonisation française ?

Ville laboratoire de l’anticolonialisme mondial, la capitale française est pourtant – et d’abord – une capitale impériale. Elle accueillera des militants venus de ses propres colonies au début du XXe siècle. Les nationalistes indiens et les fenians irlandais seront suivis par des nationalistes algériens, des militants indochinois ou des écrivains antillais.

Des militants d’Afrique du Nord s’organiseront, sous Messali Hadj en 1926, jouant un rôle majeur dans la prise de conscience politique des travailleurs nord-africains installés en France. C’est ainsi que l’Étoile nord-africaine (ENA) revendique la fin du colonialisme français et la création d’un État algérien indépendant. Hô Chi Minh fonde à Paris une mouvance anticoloniale vietnamienne, en structurant un réseau révolutionnaire au début des années 1920. Il y crée le journal le Paria dès 1922, qui lui servira de tribune anticolonialiste. L’Antillais Aimé Césaire et son épouse, Suzanne Roussi-Césaire, y forgent le concept de négritude dans les années 1930 pour dénoncer le colonialisme. Paris tolère ces hommes et ces femmes sur son territoire, mais leur présence demeure étroitement surveillée par la police et les services de renseignement.

En laissant ces hommes et ces femmes penser, discuter, s’organiser, la France nourrissait sans le vouloir des aspirations qui finiraient par contester son pouvoir colonial. Ce phénomène s’accélère dans les années soixante, alors que la répression fait rage. On peut citer le cas de Djamila Boupacha, militante du Front de libération nationale algérien (FLN), violée et torturée par l’armée en 1960. L’avocate Gisèle Halimi et l’écrivaine Simone de Beauvoir dénoncent les faits et révèlent les pratiques de l’armée française en Algérie. Paris, éternelle capitale des révolutions, se réinventait alors à travers un nouveau chemin, celui de la défense des droits humains.

The Conversation

Andrew Milne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Paris au XIXᵉ siècle, ville des exilés et des révolutionnaires – https://theconversation.com/paris-au-xix-siecle-ville-des-exiles-et-des-revolutionnaires-267821

Un guide Michelin des vins : une vraie fausse bonne idée ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Marie Cardebat, Professeur d’économie à l’Université de Bordeaux et Professeur affilié à l’INSEEC Grande Ecole, Université de Bordeaux

Le célébrissime guide Michelin va proposer un guide des domaines viticoles. La diversification peut sembler logique. Après les mets, les vins… Toutefois, l’environnement concurrentiel est tel que rien ne dit que le nouveau guide connaîtra le même succès que son glorieux aîné. À l’ère des réseaux sociaux et des influenceurs, quelle place peut espérer occuper un enième guide professionnel ?


Dans un secteur déjà saturé de guides, d’experts, de revues spécialisées et de prescripteurs en tout genre, le guide Michelin annonce son entrée sur le marché de la notation des domaines viticoles. Erreur stratégique en perspective ou poursuite d’une diversification réussie ? Si la question reste ouverte pour le moment, on peut se demander si le guide Michelin ne se trompe pas (légèrement) de cible. Car la notation de la dimension œnotouristique des domaines semblerait a priori bien plus pertinente pour ce guide, né en 1900, qui évalue le secteur de l’hospitalité depuis 1926 (pour les restaurants et depuis 2024 pour les hôtels).

Un marché des experts déjà très concurrentiel

Le segment de l’expertise viticole est dominé depuis plusieurs décennies par une série d’acteurs spécialisés. Parmi les plus connus, on trouve le Wine Advocate (fondé par le célèbre Robert Parker), le Wine Spectator (la revue américaine spécialisée sur le vin qui touche 3,5 millions de lecteurs), la célèbre experte anglaise Jancis Robinson et la revue britannique Decanter (qui organise un concours international des vins bien connu), ou pour la France, La Revue du Vin de France et le Guide Hachette.

Chacun d’entre eux possède des méthodologies stabilisées et une légitimité historique auprès des particuliers mais aussi auprès des professionnels (détaillants, négociants, importateurs). Ce monde de l’expertise dans le vin et tous ses enjeux sont décrits de façon détaillée dans un article académique. Il souligne notamment le rôle central que ces acteurs jouent dans la formation des prix, en particulier pour les vins fins. L’entrée d’un nouvel évaluateur généraliste, en l’occurrence un guide gastronomique, même prestigieux, se positionnerait face à des experts techniques dont le cœur de métier est déjà parfaitement installé. La voie est donc étroite pour Michelin.




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Un déplacement vers les communautés de consommateurs

Plus grave, le guide Michelin se positionne en tant qu’expert traditionnel dans un monde où les consommateurs privilégient désormais l’information issue de leurs pairs plus que de celle émanant des experts. La littérature académique démontre cette prédominance nouvelle des consumers geeks qui alimentent par dizaines de millions les notes agrégées de sites comme Vivino ou CellarTracker.

À l’instar de l’hôtellerie et de la restauration, ces notes et commentaires de consommateurs tendent à supplanter l’influence des experts traditionnels. Ce sont ces notes qui font les prix du vin à présent, plus que celles des experts, y compris dans le haut de gamme. Cette tendance de fond réduit considérablement l’espace de marché potentiel pour le guide Michelin. Son entrée sur le marché de l’expertise du vin se fait donc à contretemps de l’évolution du marché.

Des critères de notation encore flous

Dans ce contexte, la capacité du guide Michelin à imposer une nouvelle grille d’évaluation reste incertaine, d’autant que les cinq critères annoncés demeurent flous : la qualité de l’agronomie, la maîtrise technique, l’identité, l’équilibre, la constance. Le vocabulaire est imprécis, trop général, sans métrique ni méthode avancée pour saisir des critères souvent qualitatifs et éminemment subjectifs.

Cela nuit à la lisibilité et à l’objectivité de la démarche. Au final, qu’apporte cette nouvelle grille de lecture ? Que mesure-t-on exactement ? La qualité du vin, les processus menant à la réalisation du vin ? Le guide Michelin navigue entre le monde de l’expertise de processus (agronomique) et de produit (œnologique). Ce positionnement ambigu pourrait ne pas être compris par les utilisateurs potentiels.

Un atout : le capital de marque international

Pour autant, la stratégie du guide Michelin n’est pas sans fondement. Elle s’appuie sur une notoriété mondiale et une audience internationale à fort pouvoir d’achat. Le guide espère donc capter dans un premier temps sa propre clientèle. La force de la marque est ainsi son argument majeur, et l’on sait l’importance de la marque dans le monde du luxe. Cette reconnaissance constitue notamment un levier puissant pour attirer des consommateurs étrangers en quête de repères simples, particulièrement dans des régions viticoles complexes comme la Bourgogne ou Bordeaux où le guide débutera son activité de notation viticole.

Le capital réputationnel du guide Michelin comprend aussi son savoir-faire en matière d’évaluation. Avec ses étoiles, le guide manie depuis 1926 un système d’évaluation multicritères opaque mais néanmoins reconnu et respecté. Notons d’ailleurs que tous les experts du vin développent un système qui leur est propre et dont la transparence n’est pas la première qualité.

Dès lors, d’un point de vue économique, la notation des domaines viticoles peut être interprétée comme un mouvement logique de diversification horizontale. Michelin capitalise sur sa compétence centrale – la construction de standards de qualité – pour pénétrer un secteur adjacent à celui de la gastronomie.

En attendant l’évaluation œnotouristique

Cette stratégie de diversification peut toutefois être interrogée. Le guide Michelin possède un savoir-faire et une réputation dans l’hospitalité. L’œnotourisme apparait alors comme le secteur lié au vin le plus pertinent. Le guide Michelin, fort de son expertise en matière de destinations, d’expériences et de services, aurait pu s’imposer de manière naturelle sur ce terrain en évaluant des critères, tels que la qualité de l’accueil, le parcours/la visite du domaine, la cohérence de l’offre touristique, la gastronomie locale associée, l’expérience globale du visiteur, etc. Autant de critères sur lesquels la compétence est déjà présente et l’avantage concurrentiel incontestable.

Legend 2025.

En outre, l’industrie œnotouristique représente aujourd’hui un marché en expansion rapide : 18 % de croissance moyenne annuelle en Europe, selon le Global Wine Tourism Report (2025) de la Commission européenne. L’œnotourisme (et le tourisme gastronomique, très souvent liés) sont totalement alignés avec l’histoire du guide Michelin et avec les attentes de la clientèle internationale premium qu’il capte déjà en partie.

A minima, une stratégie tournée vers l’œnotourisme aurait dû constituer une étape vers l’évaluation des vins et des vignerons. Le risque d’aller directement sur l’évaluation du vin est double. C’est d’abord le risque de dilution de crédibilité lié à un manque de légitimité. Mais aussi le risque d’arriver bien trop tard, à contre-courant des tendances, dans un marché du vin en plein essoufflement. La force de la marque suffira-t-elle ? L’avenir nous le dira.

The Conversation

Jean-Marie Cardebat est Président de la European Association of Wine Economists

ref. Un guide Michelin des vins : une vraie fausse bonne idée ? – https://theconversation.com/un-guide-michelin-des-vins-une-vraie-fausse-bonne-idee-271321

États-Unis/Venezuela : la guerre ou le deal ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thomas Posado, maître de conférences en civilisation latino-américaine contemporaine, Université de Rouen Normandie

Alors que Donald Trump exige qu’il démissionne, Nicolas Maduro refuse pour l’instant de quitter le pouvoir. Washington brandit la menace d’une intervention armée.

Donald Trump l’a exprimé on ne peut plus clairement : il souhaite la chute du régime de Nicolas Maduro, au pouvoir au Venezuela depuis qu’il a pris en 2013 la suite d’Hugo Chavez. Pour cela, le président des États-Unis brandit diverses menaces : bombardements, opérations clandestines de la CIA, voire intervention militaire au sol. Lui qui se targue d’avoir mis fin à plusieurs guerres depuis son retour à la Maison Blanche il y a un an est-il sur le point d’en démarrer une ? Entretien avec Thomas Posado, maître de conférences en civilisation latino-américaine contemporaine à l’Université de Rouen-Normandie, auteur, entre autres publications, de Venezuela : de la Révolution à l’effondrement. Le syndicalisme comme prisme de la crise politique (1999-2021) (Presses universitaires du Midi, 2023).


Une déflagration militaire entre les États-Unis et le Venezuela vous semble-t-elle aujourd’hui possible ?

Je pense que oui, même si j’étais plutôt sceptique il y a encore peu de temps. Aujourd’hui, un tel développement est envisageable, mais sous quelle forme ? Une guerre ouverte entre les deux États et une intervention terrestre comparable à celles qu’on a connues en Irak ou en Afghanistan me semble hautement improbable. Ne serait-ce que parce que, pour envahir le Venezuela, il faudrait mobiliser au moins 100 000 hommes et il y aurait sans doute des pertes assez importantes du côté de l’US Army, ce qui ne serait pas bien pris par l’opinion publique états-unienne et, spécialement, par une bonne partie de la base trumpiste.

Les dernières interventions militaires de Washington sur le continent, c’était unilatéralement au Panama en 1989 et de manière multilatérale en Haïti en 1994. Deux petits pays de moins de 80 000 kilomètres carrés, alors que le Venezuela, c’est deux fois la France en superficie. Trump voudra sans doute éviter de plonger le pays dans un nouveau Vietnam ou un nouvel Afghanistan.

En revanche, des frappes ciblées ou des interventions terrestres extrêmement localisées — sur une raffinerie pétrolière par exemple — apparaissent comme des mesures crédibles au vu du déploiement militaire des États-Unis en mer des Caraïbes, et au vu de certaines actions que leurs forces armées ont conduites ces derniers mois — je pense notamment à leurs frappes contre l’Iran l’été dernier.

Trump a annoncé qu’il avait donné son feu vert à des actions clandestines de la CIA sur le territoire vénézuélien. De quoi pourrait-il s’agir, concrètement ?

Le fait même qu’on sache publiquement que Trump autorise des opérations secrètes de la CIA montre qu’il s’agit d’une manœuvre de communication. Le principe même des opérations secrètes est qu’elles ne sont pas claironnées à l’avance ! Il faut donc voir dans la déclaration de Trump avant tout un élément de pression psychologique sur l’adversaire.

Il n’empêche que cette annonce peut aussi avoir une traduction concrète. L’assassinat de certains hauts dirigeants vénézuéliens, voire de Maduro lui-même, est difficile à écarter. On sait en tout état de cause que ce n’est pas le respect du droit international qui bloquerait Donald Trump en la matière. Il a déjà ordonné ce type d’élimination de dignitaires étrangers — par exemple, pendant son premier mandat, celle du général iranien Ghassem Soleimani. L’assassinat extrajudiciaire est une mesure qui est présente dans le répertoire d’actions des États-Unis.

Autre possibilité : endommager gravement l’économie vénézuélienne en sabotant des infrastructures pétrolières. Une grande partie de l’électricité au Venezuela vient du barrage hydroélectrique de Guri, situé dans le sud du pays. Si vous touchez ce point, vous pouvez durablement impacter le réseau électrique du pays.

Vous avez dit que le droit international importait peu à Trump. Mais il doit tout de même composer avec la législation de son propre pays, s’il entend s’en prendre avec force à un État étranger…

Pour déclarer une guerre, il doit obtenir une majorité au Congrès, ce qui ne va pas de soi. Les votes sur la possibilité d’une guerre contre le Venezuela au Congrès des États-Unis sont toujours très serrés. Mais Trump tente de contourner cette règle. Il a classé comme « terroristes » des groupes comme le « Cartel de los Soles », dont il prétend qu’il serait dirigé par Maduro. En réalité, cette organisation n’existe pas vraiment, et n’a aucun lien structurel avec le gouvernement Maduro, selon les services de renseignement états-uniens eux-mêmes. Il n’empêche : Trump peut désormais prétendre qu’au Venezuela, il faut conduire une « opération antiterroriste ».

Il y a une dizaine de jours, Trump aurait eu une conversation téléphonique avec Maduro durant laquelle il aurait exigé que ce dernier démissionne et quitte le pays…

Il faut se méfier des déclarations des uns et des autres, mais apparemment, Trump aurait proposé à Maduro de s’exiler en Russie sous peine de représailles militaires et Maduro lui aurait répondu qu’il serait prêt à quitter le pouvoir, mais à condition que les sanctions soient levées ; qu’une centaine de dirigeants vénézuéliens soient amnistiés des accusation états-uniennes d’atteinte aux droits humains, de trafic de drogue ou de corruption ; qu’il continue à contrôler l’armée depuis son lieu d’exil ; et que sa vice-présidente, Delcy Rodriguez, assure un gouvernement par intérim. Conditions rejetées par Trump.

Du côté du pouvoir de Caracas, on a aussi laissé entendre que la discussion a été très cordiale et que Trump aurait invité Maduro à Washington — ce qui me semble peu crédible au vu des menaces qui pèsent sur le président vénézuélien, les États-Unis ayant promis 50 millions de dollars à quiconque faciliterait sa capture ! Je vois donc mal un sommet international entre les deux hommes ; mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a des manœuvres de communication de part et d’autre.

Trump veut un changement de régime, idéalement sans intervention militaire : cela représenterait une vraie victoire diplomatique pour lui. Maduro, lui, semble éventuellement disposé à accepter de quitter le pouvoir, mais à condition que la personne qui lui succédera maintienne la continuité — pour reprendre une expression classique, il est prêt à tout changer pour que rien ne change.

Qu’est-ce que Maduro peut céder pour obtenir un tel développement ?

Voilà des semaines que le camp Maduro tente de négocier pour faire baisser la pression. L’un des moyens d’y parvenir est de passer des accords préférentiels avec les entreprises états-uniennes, quitte à desserrer les liens commerciaux avec la Russie et la Chine, lesquels se sont développés ces dernières années.

L’administration Trump semble toutefois ne pas vouloir céder sur le changement de régime. Dans ce contexte, l’administration Maduro a tout intérêt à afficher sa combativité dans sa communication destinée au peuple vénézuélien : cela permet de remobiliser sa base sociale et de transformer le président impopulaire et autoritaire qu’il est en défenseur de la souveraineté vénézuélienne contre l’impérialisme états-unien. Mais on a bien conscience, à Caracas, de l’immense asymétrie des forces militaires. En cas de guerre, le premier budget militaire mondial affronterait le 57ᵉ.

À quel point Maduro est-il impopulaire ?

Selon les procès-verbaux de l’opposition vénézuélienne, lors de l’élection présidentielle de 2024, officiellement remportée par Maduro, il aurait en réalité recueilli 30 % des suffrages. C’est minoritaire, mais ce n’est pas rien ! Pour autant, cela ne signifie pas que 30 % des Vénézuéliens seraient prêts à se battre pour lui, mais il y a sans doute un noyau dur qui adhère vraiment à son discours et pourrait prendre les armes le cas échéant. Nicolas Maduro parle aussi volontiers des « milices bolivariennes » qui regrouperaient selon lui 2 millions, voire 4 millions de personnes. Ces chiffres sont sans doute exagérés mais, je le répète, une intervention au sol tournerait probablement au bourbier.

Pourquoi cette montée des tensions intervient-elle maintenant et pas il y a six mois, ou dans six mois, par exemple ?

Les explications sont sans doute multiples. D’une part, on peut y voir le poids croissant du secrétaire d’État Marco Rubio qui, à la différence de la partie isolationniste de l’administration Trump et du mouvement MAGA au sens large, est sur une ligne plutôt interventionniste, spécialement à l’encontre des gouvernements cubain et vénézuélien. En cela, il s’oppose à Richard Grenell, conseiller de Trump qui, quelques jours après l’entrée en fonctions de l’administration actuelle, s’était rendu à Caracas pour y négocier avec le régime de Maduro le renouvellement de l’allègement des sanctions promis par Joe Biden pour que Chevron puisse importer du pétrole vénézuélien aux États-Unis, en contrepartie de l’accord de Caracas de recevoir des vols de migrants vénézuéliens expulsés des États-Unis. Rubio semble avoir le dessus en ce moment, et il joue sans doute une partie importante de sa carrière politique sur ce dossier. Un changement de régime au Venezuela serait un succès dont il pourrait s’enorgueillir, ce qui pourrait le propulser à la vice-présidence, voire à la présidence, dès 2028.

D’autre part, cette focalisation sur le Venezuela peut aussi répondre à la nécessité, pour Trump, de faire diversion de son incapacité à obtenir la paix en Ukraine. Enfin, il n’est pas impossible qu’il y ait aussi chez lui le calcul de détourner l’attention du grand public vers le cas vénézuélien à un moment où les révélations embarrassantes pour sa personne se multiplient dans l’affaire Epstein

Qui sont ces Vénézuéliens que Trump expulse déjà et veut continuer d’expulser vers Caracas ? Ne s’agit-il pas, en partie au moins, de gens ayant quitté leur pays par hostilité envers Maduro ?

C’est tout le paradoxe ! Cela dit, les immigrés politiques sont minoritaires même si l’immense majorité des migrants vénézuéliens sont hostiles à Maduro. Majoritairement, cette immigration est de nature économique. La plupart de ces gens sont partis à cause des conditions dramatiques dans lesquelles ils vivaient chez eux.

Qui sont les principaux leaders de l’opposition vénézuélienne à Maduro ?

La tête de gondole de l’opposition, c’est Maria Corina Machado, la récente prix Nobel de la paix, qui est une dirigeante politique reconnue dans tout le pays. Elle se trouve probablement au Venezuela, mais dans la clandestinité. Edmundo Gonzalez, le candidat de l’opposition unie qui a affronté Maduro à la présidentielle de 2024, est une personne relativement âgée, relativement inconnue de la population jusqu’au scrutin de l’année dernière, qui a servi de prête-nom à l’opposition dans cette élection face aux obstacles institutionnels que le gouvernement Maduro opposait à d’autres candidats. Juan Guaido, qui s’était autoproclamé président après la présidentielle de 2018, est aujourd’hui hors jeu. Il est exilé aux États-Unis et ne semble plus en mesure de jouer un rôle majeur. Il pourrait redevenir ministre en cas de changement de régime, mais il n’est plus une figure de premier plan.

Si changement de régime il y a, Machado et ses alliés pourraient-ils rapidement le remplacer et mettre le pays sur une nouvelle voie ?

Il n’est pas facile de passer de leaders dans la clandestinité à dirigeants d’un pays en proie à de très graves difficultés économiques. Il faut rappeler à cet égard que, entre 2014 et 2020, le pays a perdu 74 % de son PIB, une crise sans précédent pour un pays qui n’est pas en guerre. Depuis 2020, on a assisté à un certain redémarrage de l’économie, du fait de l’assouplissement des sanctions promues par Joe Biden. Ce redémarrage s’est fait aussi au prix d’une dollarisation de l’économie, c’est-à-dire que l’on a essayé de redynamiser l’économie en attirant des capitaux en dollars, ce qui a d’ailleurs accru les inégalités. De fait, la situation du Venezuela reste terrible. Les salaires sont très bas, les conditions de vie sont extrêmement difficiles, avec des pénuries d’électricité, des pénuries d’eau, des pénuries d’essence… d’où d’ailleurs une émigration colossale. Près d’un quart des habitants auraient quitté le pays, essentiellement pour des États voisins, mais aussi pour les États-Unis et pour l’Espagne.

En cas de changement de régime, l’opposition arriverait avec un leadership national, oui ; mais il lui faudrait aussi tout un réseau de cadres, ce qui serait difficile à rebâtir, parce que cela fait plus de 25 ans que le chavisme est au pouvoir.

Mais de toute façon, tout cela, c’est dans le scénario rêvé où il n’y aurait pas de résistance et où le chavisme s’effacerait sans résistance. Machado exige un changement de régime total. Dans sa vision, le régime serait balayé, il y aurait une liesse populaire, les militaires fuiraient ou se convertirait en alliés du nouveau régime.

Cette vision peut sembler trop optimiste pour certains dans l’opposition, dont certains leaders, comme Henrique Capriles (candidat aux présidentielles de 2012 et de 2013), estiment qu’il faudra passer par une transition pacifique et donc par des négociations avec le camp chaviste afin d’aboutir à une réconciliation. L’opposition vénézuélienne n’est pas unie et alignée sur une seule posture.

Est-il encore possible que tout cela s’apaise dans les prochains jours ou dans les prochaines semaines ?

Trump a besoin d’un changement notable à Caracas pour pouvoir se vanter d’une victoire. Maduro pourrait partir et établir à sa place un régime de transition piloté par Delcy Rodriguez, mais Rubio et l’opposition vénézuélienne veulent plus que cela. En réalité, il est très compliqué d’imaginer une option qui arrive à satisfaire à peu près toutes les parties prenantes.

Il reste qu’un deal « à la Trump » n’est pas impossible : il a déjà surpris son monde par le passé en menaçant un pays avant de s’afficher avec son leader — je pense à son rapprochement avec la Corée du Nord durant son premier mandat. Mais le Venezuela, pour la classe politique des États-Unis, pour une bonne partie de leurs électeurs latinos, notamment, revêt une importance bien plus grande que la Corée du Nord. La voie d’un règlement pacifique paraît donc à ce stade difficile à envisager…


Propos recueillis par Grégory Rayko

The Conversation

Thomas Posado ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. États-Unis/Venezuela : la guerre ou le deal ? – https://theconversation.com/etats-unis-venezuela-la-guerre-ou-le-deal-271270

Pourquoi les physiciens et les philosophes ont-ils eu tant de mal à comprendre la nature du temps ?

Source: The Conversation – in French – By Daryl Janzen, Observatory Manager and Instructor, Astronomy, University of Saskatchewan

Le temps en soi n’est pas complexe à saisir : nous le comprenons, malgré notre difficulté à le décrire. Le problème réside dans la formulation : nous n’arrivons pas à définir précisément les limites de la nature du temps, tant sur le plan conceptuel que linguistique. (Donald Wu/Unsplash), CC BY

La nature du temps tourmente les penseurs depuis que les humains essaient de comprendre le monde. Intuitivement, nous savons ce qu’est le temps, mais quand nous souhaitons l’expliquer, notre esprit s’embrouille.

Le théologien saint Augustin d’Hippone, dont les écrits ont influencé la philosophie occidentale, a exposé un paradoxe en tentant de définir le temps il y a plus de 1 600 ans :

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. »

Près de mille ans plus tôt, Héraclite d’Éphèse avait proposé une vision pénétrante de ce sujet. Voici ce qu’écrit le philosophe grec classique Platon dans son dialogue intitulé Cratyle :

« Héraclite dit que tout passe, que rien ne subsiste ; et comparant au cours d’un fleuve les choses de ce monde : Jamais, dit-il, vous ne pourrez entrer deux fois dans le même fleuve. »

À première vue, cela peut sembler constituer un autre paradoxe : comment un fleuve peut-il être à la fois le même et un autre ? Mais Héraclite éclaire son affirmation : le fleuve est une chose qui existe et qui change continuellement. Bien qu’il s’agisse du même fleuve, ce sont des eaux différentes qui s’écoulent à chaque instant.

Si le flux constant du fleuve rend la notion claire, cette vision s’applique à tout ce qui existe, y compris la personne qui entre dans le fleuve. Elle reste la même, mais chaque instant où son pied est dans le fleuve est différent.

Comment le temps peut-il sembler si évident, si intimement lié à notre expérience, et pourtant demeurer le cauchemar de tous les penseurs qui ont tenté de l’expliquer ?

Une question de formulation

La question clé n’est pas considérée comme pertinente par la plupart des physiciens. Et ce n’est pas non plus un défi que les philosophes ont réussi à relever.

Le temps en soi n’est pas complexe à saisir : nous le comprenons tous, malgré notre difficulté à le décrire. Comme l’a perçu saint Augustin, le problème réside dans la formulation : nous sommes incapables de définir exactement les limites de la nature du temps, tant sur le plan conceptuel que linguistique.

Plus précisément, les physiciens et les philosophes ont tendance à confondre ce que signifie « exister » et ce que signifie « se produire », traitant les événements comme s’ils existaient. Une fois cette distinction reconnue, le brouillard se dissipe et le paradoxe d’Augustin s’évanouit.




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L’origine de la question

En logique fondamentale, il n’existe pas de véritables paradoxes, mais seulement des déductions qui reposent sur des prémisses pas très bien interprétées.

Peu après qu’Héraclite a tenté de clarifier la notion de temps, Parménide d’Élée est allé dans une tout autre direction. Son raisonnement part d’une prémisse apparemment valable : « Ce qui est, est ; ce qui n’est pas, n’est pas » –, puis introduit subrepticement une hypothèse cruciale. Il affirme que le passé fait partie de la réalité parce qu’il a été vécu, et que l’avenir doit également en faire partie parce que nous l’anticipons.

Parménide en déduit que le passé et l’avenir font partie de « ce qui est » et que toute l’éternité forme un tout continu dans lequel le temps n’est qu’une illusion.

Zénon, disciple de Parménide, a imaginé plusieurs paradoxes pour étayer cette théorie. En termes modernes, il affirmerait que si vous essayiez de marcher d’un bout à l’autre d’un pâté de maisons, vous n’y arriveriez jamais. Pour parcourir un pâté de maisons, il faut d’abord en franchir la moitié, puis la moitié de ce qu’il reste, et ainsi de suite, en divisant toujours par deux la distance restante, sans jamais atteindre la fin.

Une peinture montre un homme en robe guidant d’autres hommes en robe
Le philosophe grec Zénon d’Élée montrant à ses disciples les portes de la vérité et de la fausseté dans une fresque du XVIᵉ siècle à l’Escurial, à Madrid.
(El Escorial, Madrid)

On peut évidemment marcher jusqu’au bout du pâté de maisons, et même au-delà, ce qui rend la proposition de Zénon absurde. Son erreur réside dans le fait qu’il élimine le temps de son raisonnement, ne considérant que des configurations spatiales successives. Or, la réduction des distances s’accompagne d’une réduction des intervalles de temps, les deux devenant parallèlement plus courts.

Zénon fixe implicitement le temps total disponible pour le mouvement – tout comme il fixe la distance –, et le paradoxe n’apparaît que parce que le temps a été supprimé. Rétablissons le temps, et la contradiction disparaît.

Parménide commet une erreur similaire lorsqu’il déclare que les événements passés et futurs, c’est-à-dire les choses qui se sont produites ou qui se produiront, existent. Cette hypothèse pose problème, car elle équivaut à la conclusion à laquelle il souhaite parvenir. Son raisonnement est circulaire et aboutit à réaffirmer son hypothèse, mais d’une manière qui semble différente et profonde.


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Modèles d’espace-temps

Un événement est quelque chose qui se produit à un endroit et à un moment précis. Selon la théorie de la relativité d’Albert Einstein, l’espace-temps est un modèle à quatre dimensions qui décrit toutes les occurrences : chaque point est un événement particulier et la séquence continue d’événements associés à un objet forme sa ligne d’univers, c’est-à-dire son trajet dans l’espace et le temps.

Cependant, les événements n’existent pas, ils se produisent. Quand les physiciens et les philosophes parlent de l’espace-temps comme d’une chose qui existe, ils traitent les événements comme des éléments qui existent – la même erreur subtile qui est à l’origine de 25 siècles de confusion.

La cosmologie – l’étude de l’univers dans son ensembleoffre une réponse claire.

Cette science décrit un univers tridimensionnel rempli d’étoiles, de planètes et de galaxies qui existent. Au cours de cette existence, l’emplacement de chaque particule à chaque instant constitue un événement spatio-temporel individuel. Depuis la création de l’univers, les événements qui se produisent à chaque instant tracent des lignes d’univers dans un espace-temps à quatre dimensions, une représentation géométrique de tout ce qui se passe au cours de son existence. Ce modèle est utile, mais il ne représente pas une chose qui existe.




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La résolution

Résoudre le paradoxe d’Augustin – le temps est une chose que l’on comprend intuitivement, mais que l’on ne peut décrire – est simple une fois qu’on a identifié la source de la confusion.

Les événements, c’est-à-dire ce qui se produit ou survient, ne sont pas des choses qui existent. Chaque fois que vous entrez dans le fleuve, cela constitue un événement unique. Cela se produit au cours de votre existence et de celle de la rivière. Vous et la rivière existez ; le moment où vous entrez dans la rivière se produit.

Les philosophes se penchent sur le paradoxe du voyage dans le temps depuis plus d’un siècle, mais le concept de base repose sur la même erreur subtile. L’auteur de science-fiction H. G. Wells aborde cette notion au début de son roman La Machine à explorer le temps.

En présentant son idée, le voyageur temporel passe de la description d’objets tridimensionnels, à des objets qui existent, puis à des moments sur une ligne d’univers, pour finalement considérer cette ligne comme quelque chose qui existe.

Cette dernière étape correspond précisément au moment où l’on prend la carte pour le territoire. Une fois qu’on a imaginé l’existence d’une ligne d’univers, ou même l’espace-temps, qu’est-ce qui nous empêche d’imaginer qu’un voyageur puisse s’y déplacer ?

L’occurrence et l’existence sont deux aspects fondamentalement distincts du temps : chacun est essentiel pour le comprendre pleinement, mais ils ne doivent jamais être confondus.

Pendant des millénaires, le fait de percevoir les événements comme des choses qui existent a engendré la confusion qui règne autour du temps. Considérons maintenant le temps à la lumière de cette distinction. Pensons aux choses qui nous entourent, aux diverses histoires de voyage dans le temps et à la physique de l’espace-temps.

Une fois que l’on a reconnu que nous nous trouvons dans univers tridimensionnel existant, rempli d’éléments existants, et que des événements se produisent à chaque instant au cours de cette existence cosmique – cartographiant l’espace-temps sans pour autant être la réalité –, tout s’aligne. Le paradoxe d’Augustin se dissout : le temps n’est plus mystérieux si on arrive à distinguer occurrence et existence.

La Conversation Canada

Daryl Janzen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi les physiciens et les philosophes ont-ils eu tant de mal à comprendre la nature du temps ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-physiciens-et-les-philosophes-ont-ils-eu-tant-de-mal-a-comprendre-la-nature-du-temps-270220

6 décembre : voici pourquoi le Canada doit reconnaître le crime de féminicide

Source: The Conversation – in French – By Myrna Dawson, Professor, Department of Sociology & Anthropology, University of Guelph

Cela fait 36 ans que le massacre de 14 jeunes femmes a eu lieu à l’École Polytechnique de Montréal. Un homme les a abattues parce qu’elles étaient des femmes.

Qualifié d’acte de « misogynie violente » par le gouvernement fédéral, ce massacre n’a pourtant jamais été officiellement qualifié de féminicide au Canada, malgré sa reconnaissance mondiale.

Des femmes et des filles continuent d’être tuées tous les deux jours au pays, très majoritairement par des hommes. Et les chiffres continuent d’augmenter.




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La majorité de ces meurtres sont des féminicides, selon le cadre statistique des Nations unies pour mesurer les meurtres de femmes et de filles liés au genre. Le féminicide est défini de manière générale comme le meurtre d’une femme ou d’une fille en raison de son sexe ou de son genre.

Un balado qui pour dénoncer

matériel promotionnel pour un podcast
Le podcast raconte l’histoire de 580 femmes et filles tuées par des hommes au Canada depuis 2020.
(Observatoire canadien sur les féminicides pour la justice et la responsabilité), CC BY

Pour ces raisons, l’Observatoire canadien sur les féminicides pour la justice et la responsabilité (CFOJA) a lancé son balado « Too True Crime » le 25 novembre 2025, soit la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Le balado met en lumière les histoires de 580 femmes et filles tuées par des hommes dans des cas de féminicide depuis 2020.

Il ne tient compte que des cas où les informations disponibles indiquaient qu’il s’agissait d’un féminicide. Certains cas ont pu échapper à l’attention des autorités et rester sous le radar. Mais depuis le lancement de l’Observatoire en 2018, on a recencé plus de 1 100 femmes et filles tuées par des hommes.

Une partie des appels à l’action du balado comprends une pétition demandant au Canada de reconnaître officiellement le crime de féminicide et de l’inclure dans le Code criminel.

Les lois contribuent à apporter des changements

L’Italie est le dernier pays sur une trentaine dans le monde à avoir créé une infraction distincte de féminicide dans sa législation nationale.

Cette approche a ses détracteurs. Ils affirment :

  • Elle ne met pas l’accent sur la prévention ;

  • Elle ne s’attaque pas à la culture qui favorise le féminicide ;

  • Elle peut avoir des conséquences imprévues ;

  • Il est difficile de parvenir à un consensus sur la définition du féminicide ;

  • Elle n’a pas réduit le nombre de féminicides.

Mais la criminalisation par opposition à la prévention n’est pas une question de choix entre l’un ou l’autre.

Les lois constituent un élément clé d’une approche de santé publique en matière de prévention de la violence. Les lois nationales sur les féminicides s’accompagnent généralement de programmes de prévention, de formations destinées aux forces de l’ordre et de campagnes de sensibilisation du public. La loi italienne, par exemple, prévoit des mesures plus sévères contre les crimes sexistes tels que le harcèlement obsessionnel et la pornographie vengeresse.

Les lois ne constituent pas des réponses isolées. Elles ne sont qu’une partie des réponses multisectorielles à un problème social qui doit inclure le suivi des processus de mise en œuvre et des résultats.

Changer les lois peut changer les cultures

En Italie, certaines militantes féministes se sont plaintes que la loi n’allait pas assez loin, notamment en matière de changement culturel. Au Canada, une avocate féministe suggère qu’il faudrait peut-être « repenser radicalement » toute la question plutôt que de créer une nouvelle infraction dans le Code criminel.

Mais qualifier ce crime de « féminicide » — un terme spécifique au sexe ou au genre — constitue en fait une remise en question radicale dans un climat de neutralité qui masque trop souvent le fardeau disproportionné que supportent les femmes et les filles dans certaines formes de violence masculine.

Les réponses apportées par les États à travers leurs lois reflètent les valeurs culturelles. À l’heure actuelle, ces valeurs considèrent le féminicide comme un problème individuel plutôt que comme le résultat de structures et de processus sociaux fondés sur des inégalités profondément enracinées.

Une loi sur le féminicide reconnaîtrait que la violence masculine envers les femmes et les filles est systémique et nécessite un changement d’attitude dans les valeurs culturelles du Canada.

Aider les femmes et les populations marginalisées

Les lois visant à protéger les femmes peuvent avoir des conséquences imprévues, comme le montre le cas de l’obligation de poursuites judiciaires en cas de violence conjugale. Elle impose à la police de porter plainte si elle a des motifs raisonnables de croire qu’une agression a eu lieu. Et les lois non sexistes peuvent nuire aux femmes, en particulier lorsqu’elles sont appliquées dans un environnement sexiste et raciste.

C’est pourquoi le Canada doit inclure le féminicide dans son Code criminel. Le féminicide n’est pas neutre du point de vue du genre, et le reconnaître officiellement permettra de définir comment et pourquoi les femmes sont tuées par des hommes, ce qui est essentiel pour une prévention efficace.

Une loi sur le féminicide ne vise pas à alourdir les peines, mais à garantir que les accusations, les condamnations et les peines soient appropriées et que les auteurs soient tenus responsables dans les meurtres de femmes et de filles de tous horizons.

Il est possible de parvenir à un consensus

Le Canada doit parvenir à un consensus sur la définition du féminicide et en identifier clairement les éléments constitutifs.

Tous les pays dotés de lois sur le féminicide sont parvenus à un consensus, même si tous ne l’ont pas défini de la même manière. Cependant, les protocoles types et des lois types sont disponibles pour les pays qui envisagent d’inclure le féminicide dans leur législation nationale et leur code pénal.

Certaines recherches suggèrent que les lois sur le féminicide sont inefficaces. Elles n’ont pas permis de réduire le nombre de cas. Mais d’autres soulignent que les lois sur le féminicide ont renforcé la responsabilité et amélioré le signalement, la protection des survivantes et la sensibilisation à toutes les formes de violence sexiste.

Les effets variables d’une loi dépendent du contexte, notamment de qui la connaît, de sa clarté et de sa concision, et de la réactivité des personnes responsables de l’appliquer.

Les lois sur le féminicide ne suffiront pas à elles seules à réduire immédiatement le nombre de femmes tuées par des hommes ou victimes d’autres formes de violence sexiste. Peu de lois ont ce pouvoir. Le principal défi consiste à déterminer si et comment une loi sur le féminicide sera mise en œuvre.

Une réponse de l’ensemble de la société

Les lois sur le féminicide visent la prévention et peuvent changer notre culture. Elles pourraient venir en aide aux femmes et aux filles, en particulier celles dont la vie et la mort sont aujourd’hui marginalisées et ignorées.

Comme beaucoup d’autres pays, le Canada peut parvenir à un consensus sur la définition du féminicide et élaborer une loi qui conduira à des changements significatifs. Mais cela nécessite des consultations proactives, une volonté politique et des dirigeants à l’écoute.

Les 580 récits présentés dans Too True Crime démontrent clairement et sans ambiguïté que la vie des femmes et des filles en dépend.

La Conversation Canada

Myrna Dawson a déjà reçu des subventions du Conseil de recherches en sciences humaines et du programme des Chaires de recherche du Canada.

ref. 6 décembre : voici pourquoi le Canada doit reconnaître le crime de féminicide – https://theconversation.com/6-decembre-voici-pourquoi-le-canada-doit-reconnaitre-le-crime-de-feminicide-271365

Enjeux environnementaux : en quoi l’éducation transforme-t-elle les comportements des jeunes ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Magali Jaoul-Grammare, Chargée de Recherche CNRS en Economie, Université de Strasbourg

L’entrée dans le monde étudiant bouleverse les habitudes de vie des jeunes. Cette transition vers l’autonomie est-elle alors propice à l’adoption de comportements respectueux de l’environnement ? Quelques éclairages à partir des derniers résultats d’enquête de l’Observatoire de la vie étudiante.


Au-delà des incitations monétaires, souvent temporaires, l’éducation peut constituer un levier durable en faveur des comportements pro-environnementaux (CPE). Si un niveau d’éducation élevé favorise la compréhension des enjeux écologiques, ses effets sur les CPE restent toutefois variables, voire parfois négatifs. D’autres facteurs interviennent : genre, âge, revenu, milieu social ou style de vie.

Nous nous sommes penchées sur les déterminants des pratiques alimentaires et de mobilité des étudiant·es à partir de l’enquête 2023 « Conditions de vie des étudiants », incluant les deux questions suivantes : « Pour des raisons écologiques, avez-vous changé vos habitudes alimentaires (moins de viande, manger bio…) ? » ; « Pour des raisons écologiques, avez-vous changé vos habitudes de transport (moins de déplacements, autres modes de transports) ? »

Connaissances et émotions, des facteurs de changement

Une personne soucieuse de l’environnement peut réduire sa consommation, privilégier une alimentation végétale, locale ou de saison, et adopter des régimes à faible impact. Dans les transports, elle choisira des modes à faibles émissions ou limitera ses déplacements. Toutefois, la santé, les habitudes, les normes sociales et les contraintes économiques influencent aussi ces choix, où les motivations environnementales se mêlent à des dimensions sociales et éducatives.

Les individus mieux informés adoptent plus facilement des comportements pro-environnementaux. L’éducation, formelle ou informelle, transmet connaissances et valeurs écologiques, renforçant pensée critique et conscience durable. Le milieu social reste déterminant : les foyers aisés accèdent plus aisément aux produits bio ou aux véhicules électriques, tandis que les plus modestes dépendent des transports publics.

Le mode de vie étudiant influe aussi : la transition vers l’autonomie modifie les habitudes et conduit à distinguer différents profils, de l’engagé à l’indifférent, etc. Enfin, le sport diffuse de plus en plus des valeurs écologiques.


Fourni par l’auteur

Les émotions, notamment négatives, constituent un levier important du changement de comportement. L’écoanxiété – mal-être et inquiétude face au réchauffement climatique – influence les comportements, bien que ses effets varient selon les études.

Des diplômés écoanxieux

Depuis 2020, l’enquête « Conditions de vie des étudiants » mesure ce phénomène via une question sur l’inquiétude climatique. En 2023, 87 % des répondants se disent inquiets, surtout les femmes, et cette proportion reste stable malgré l’aggravation des crises. L’écoanxiété diffère également selon le milieu social et scolaire.

Enfin, les conditions de vie influencent aussi les comportements : les étudiants vivant chez leurs parents changent moins, tandis que les difficultés financières favorisent l’adaptation alimentaire mais freinent la mobilité durable.


Fourni par l’auteur

Parmi les étudiants interrogés en 2023, un tiers a modifié à la fois ses habitudes alimentaires et de transport pour des raisons environnementales. Ces changements varient selon le sexe, le milieu social, le niveau d’études et la sensibilité au climat.

Les étudiantes adaptent davantage leur alimentation (18 % contre 9 % des hommes), tandis que les étudiants modifient plus souvent leurs transports (23 % contre 18 %). Les plus diplômés, issus de milieux aisés, écoanxieux ou engagés, changent plus fréquemment leurs comportements : 35 % des étudiants inquiets du climat modifient les deux, contre 7 % des non inquiets.

La participation à des conférences ou à des manifestations, ainsi que la pratique sportive, favorisent les comportements pro-environnementaux : 34 % des sportifs ont changé leurs habitudes, tandis que les effets du tabac ou de l’alcool restent incertains. Les contraintes matérielles jouent aussi : les urbains adaptent davantage leurs transports (21 % contre 15 % en zones rurales) mais moins leur alimentation (14 % contre 21 %). Les étudiants autonomes (38 %) changent plus souvent que ceux vivant chez leurs parents (19 %).

Des freins économiques et géographiques

Les facteurs associés aux changements alimentaires et de transport sont similaires : les femmes, les étudiants sportifs, inquiets du climat ou mieux éduqués sont plus enclins à modifier leurs pratiques. Le niveau d’études reste déterminant : les étudiants de master adoptent plus souvent des comportements durables, étayant le rôle de l’éducation.

Le cadre de vie compte également : la ruralité favorise les changements alimentaires mais freine la mobilité durable, tandis que vivre seul ou en résidence les encourage. Les contraintes financières, en revanche, limitent surtout les changements de transport. Enfin, 34 % des étudiants souhaiteraient changer leur alimentation et 27 % leurs transports sans y parvenir, freinés par leurs conditions économiques ou géographiques : vivre chez ses parents restreint les marges de manœuvre alimentaires, tandis que l’éloignement urbain et le manque de moyens limitent la mobilité durable.

Certaines caractéristiques – milieu social aisé, bon niveau scolaire, engagement environnemental, inquiétude climatique ou pratique sportive – favorisent les comportements pro-environnementaux dans l’alimentation et le transport.

L’enquête « Conditions de vie des étudiants » reste toutefois limitée : elle ne détaille ni les actions concrètes ni la chronologie des changements, rendant difficile l’évaluation des effets leviers ou rebonds. Toutefois l’éducation, formelle ou informelle, demeure un levier central pour encourager les comportements pro-environnementaux, par la sensibilisation, la diffusion de connaissances et la transmission intergénérationnelle.

Le renforcement de l’éducation environnementale, l’accès gratuit à des ateliers ou conférences, surtout dans les zones défavorisées, illustrent cette voie. D’autres leviers peuvent compléter cette action : sport durable, mobilités actives et politiques sociales réduisant les inégalités.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Enjeux environnementaux : en quoi l’éducation transforme-t-elle les comportements des jeunes ? – https://theconversation.com/enjeux-environnementaux-en-quoi-leducation-transforme-t-elle-les-comportements-des-jeunes-269445

L’intelligence collective : cette symphonie invisible des grandes équipes de football

Source: The Conversation – France in French (3) – By Yoann Drolez, Maître de conférences en Sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS), Université de Pau et des pays de l’Adour (UPPA)

Pourquoi certaines équipes de football semblent-elles réciter une partition savamment orchestrée, « jouant en harmonie » et enchaînant les actions fluides comme si chaque joueur lisait dans les pensées des autres ? Et pourquoi d’autres, pourtant remplies de stars, donnent parfois l’impression de ne jamais réussir à se connecter ou à se comprendre ? Derrière ces scènes familières pour tout amateur du ballon rond se cache un concept clé : l’intelligence collective.


Alors que le football est aujourd’hui un phénomène culturel mondial, il n’est pas seulement un sport promouvant les talents individuels, mais une véritable aventure cognitive collective pour les joueurs. Concrètement, la cognition décrit l’ensemble des mécanismes nous permettant de produire des pensées et des comportements. Elle englobe notamment la perception, la mémoire, le langage, l’apprentissage, le raisonnement, la résolution de problème ou encore la prise de décision. Une équipe de football est un système cognitif complexe, dont peut émerger une forme d’intelligence collective. Un postulat illustré par le documentaire réalisé en 2006 par Jean-Christophe Ribot.

L’intelligence collective reflète la capacité d’un collectif à produire une performance supérieure à la somme des performances individuelles, à trouver des solutions à des problèmes que les individus ne pourraient résoudre seuls, que ces problèmes soient connus ou inédits. Elle permet au collectif d’être plus fiable (stabilité et régularité des performances dans le temps), plus flexible (il peut faire face à davantage de situations ou à des problèmes plus variés) et plus fort (de meilleures performances absolues). Selon la thèse avancée par Joseph Henrich, la formidable intelligence collective des êtres humains est le fruit de nos compétences culturelles. Seulement, elle n’est pas la propriété exclusive de notre espèce.

L’intelligence collective, un phénomène universel

Pour Émile Servan-Schreiber, l’intelligence collective peut concerner tout groupe, dès lors qu’il est constitué d’entités capables de traiter de l’information et d’interagir entre elles.

Il est important de préciser qu’une telle conception suppose que la conscience de ses actions n’est pas indispensable. Ainsi, l’intelligence collective ne se limite pas à l’être humain : elle est un phénomène universel que l’on observe partout dans la nature. On la retrouve chez de nombreuses espèces animales, voire végétales. Même certains microorganismes « rudimentaires » (le blob ou l’amibe Dictyostelium, par exemple) sont capables de comportements fascinants, mais surtout collectivement intelligents.

Au sein de cette grande variété, Jean-François Noubel différencie plusieurs types d’intelligence collective. La plus parlante est probablement l’intelligence collective « en essaim ». Aussi appelée swarm intelligence, elle est présente chez les insectes sociaux (fourmis, abeilles, termites), ainsi que dans les bancs de poissons et les nuées d’oiseaux. Un nombre important d’individus agit sans plan préétabli, sans que chaque membre ait une vision complète de la situation et sans chef pour coordonner le tout. Leurs interactions reposent alors sur des règles très simples, produisant des comportements collectifs complexes.

Mais celle qui nous intéresse en premier lieu est l’intelligence collective « originelle », présente dans les petits groupes (jusqu’à une dizaine d’individus). Elle nécessite une proximité spatiale et s’appuie généralement sur un objet/lien symbolique ou matériel : la proie dans les meutes de loups en chasse, la mélodie dans un groupe de musique, le ballon dans une équipe de football.

Les multiples facettes de l’intelligence collective

À l’échelle collective comme individuelle, l’intelligence présente de multiples facettes. Elle décrit diverses capacités émergeant des interactions de groupe, produisant des comportements extrêmement variés, qui dépendent à la fois des caractéristiques du collectif (taille, types et fréquence d’interaction, diversités, expérience commune, etc.) et de l’environnement dans lequel il agit. James Surowiecki, auteur de la Sagesse des foules (2008), distingue trois catégories de problèmes que les collectifs peuvent résoudre.

Premièrement, des problèmes de cognition, consistant à estimer, prédire ou identifier une valeur objective. Par exemple : deviner le poids d’un objet, prévoir un résultat électoral, localiser quelque chose.

Deuxièmement, des problèmes de coordination, pour lesquels les membres du collectif doivent adapter leurs actions sans chef pour commander. Nous en faisons régulièrement l’expérience en conduisant une voiture, en circulant à vélo ou en sortant d’une salle de concert.

Enfin, des problèmes de coopération, impliquant des individus dont les intérêts individuels peuvent diverger de ceux du collectif. Il s’agit alors de mettre son action au service du bien commun, à l’instar d’une campagne de vaccination ou des gestes de tri sélectif.

Dans notre thèse, nous avons cherché à démontrer que, pour les équipes de football, l’intelligence collective prend une dimension particulièrement originale, mêlant prise de décision, coordination des mouvements et anticipation des actions.

Une projection collective dans le temps

Imaginez pouvoir vous projeter dans un futur plus ou moins proche, pouvoir deviner ce qui va se produire sous vos yeux. Cette capacité, que l’on nomme anticipation, est déterminante au football. En effet, les joueurs doivent constamment interpréter les actions de leurs adversaires et partenaires pour agir en conséquence. Collectivement, comprendre et deviner ce qui va advenir donne un avantage déterminant aux équipes qui s’adaptent dans l’instant, sans recourir à une communication verbale.

L’exemple des marchés prédictifs montre que les foules sont particulièrement habiles dans l’exercice de prédire certains événements. En agrégeant des informations et des pensées dispersées, cette forme de « pari collectif » peut produire des résultats dépassant les performances d’experts isolés.

Un tel phénomène repose en partie sur la diversité cognitive, autrement dit la combinaison de multiples façons de voir le monde, d’interpréter les choses. C’est l’idée du « théorème de la diversité » formulé par le sociologue américain Scott E. Page : un groupe cognitivement diversifié obtient souvent de meilleurs résultats qu’un groupe composé uniquement d’individus très compétents mais homogènes dans leur façon de penser. Or, qu’en est-il pour les petits groupes qui ne pourraient pas s’appuyer sur le nombre ?

L’étude que nous avons menée sur les équipes de football a montré que, pour des groupes de taille identique, l’expertise individuelle restait un facteur déterminant. En clair, une équipe de débutants est moins performante dans l’anticipation du jeu qu’une équipe d’experts, même si elle dispose d’une certaine diversité cognitive. En parallèle, nous avons observé qu’à expertise moyenne équivalente, une dose de diversité cognitive était bénéfique.

Concrètement, les équipes composées d’une minorité de joueurs « pensant différemment » étaient plus performantes pour deviner collectivement ce qui allait se produire dans un futur immédiat. Sans se concerter, ces dernières prédisaient avec réussite environ deux fois sur trois, ce qui leur conférerait un avantage indéniable sur le terrain.

Un atout dans les situations « critiques »

Compétences individuelles et diversité cognitive semblent bien liées à l’intelligence collective, y compris dans des groupes de petites tailles, confrontés à des situations « critiques ».

Au-delà du plaisir du sport, anticiper collectivement pour agir dans l’urgence est le quotidien de nombreux professionnels : pompiers, urgentistes, militaires. Comprendre les ressorts de leurs interactions, et des facteurs les rendant plus performants est alors déterminant. À ce titre, d’autres études ont souligné l’importance des compétences sociales, comme l’écoute ou la capacité à lire dans les yeux. Autant de pistes à creuser pour former à l’intelligence collective demain.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 3 au 13 octobre 2025), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Intelligence(s) ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Yoann Drolez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’intelligence collective : cette symphonie invisible des grandes équipes de football – https://theconversation.com/lintelligence-collective-cette-symphonie-invisible-des-grandes-equipes-de-football-270926

La Guinée-Bissau en état d’apesanteur entre les élections et la domination militaire

Source: The Conversation – in French – By Carlos Eduardo Machado Sangreman Proença, enseignant-chercheur, Universidade de Aveiro (Portugal)

Depuis plusieurs décennies, la Guinée-Bissau connaît une instabilité politique chronique. Les dernières élections (législatives et présidentielle) du 23 novembre 2025 se sont déroulées sans problème, malgré l’exclusion administrative des deux principaux partis d’opposition ainsi que du principal opposant Domingos Simões Pereira. Quand les tendances fortes ont placé le candidat de l’opposition Fernando Dias en tête, un coup d’État a été orchestré par des chefs militaires proches du candidat sortant, le président Umaro Sissoco Embaló.

La population se retrouve ainsi privée de son choix. Le parlement dominé par l’opposition est dissous depuis deux ans. Des opposants sont emprisonnés. La communauté internationale, y compris la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), peine à trouver une solution, tandis que le pays reste sous l’influence de dirigeants dont la légitimité repose uniquement sur la force.

Pour avoir étudié la Guinée-Bissau depuis quarante ans, j’estime que la situation actuelle résulte de l’ambition sans scrupules d’Umaro Sissoco Embaló. Après son élection en 2020, il a progressivement remodelé le régime politique du pays. Cette évolution s’inscrit dans ce que l’économiste Sergei Guriev et le politologue Daniel Treisman décrivent comme une « dictature adaptée ».

Un régime de répression

Pendant les années où il a été président, Embaló a exercé une répression à des degrés variables de violence contre les opposants, les partis politiques, les médias nationaux et internationaux (radio, télévision, journaux), les juges et l’Assemblée nationale populaire (le parlement).

A ses yeux, ces élections devaient consolider son pouvoir. Cependant, il a commis l’erreur d’interdire aux principaux partis, le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert (PAIGC) et le Parti de la rénovation sociale (PRS), de se présenter aux élections législatives. Il a également empêché son principal opposant, Domingos Simões Pereira, de concourir à l’élection présidentielle.




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Le résultat a été que ces deux partis se sont alliés pour soutenir le candidat du PRS, Fernando Dias da Costa. Ce dernier aurait remporté les élections, comme en témoignent les procès verbaux des bureaux de vote, qui, selon la loi, doivent être rendus publics par chaque bureau. Ces documents ont été transmis à la Commission nationale des élections (CNE). Selon la CNE, ces documents ont été volés par des individus encagoulés portant des tenues militaires, avec les ordinateurs et les supports des membres de la commission.

Embaló a obtenu un score élevé, mais la population a massivement concentré ses votes sur Dias et lui, en ignorant les autres candidats. Cette dynamique a été défavorable à Embaló, qui a alors sollicité l’appui des chefs militaires pour interrompre le processus électoral. Cette intervention a donné l’apparence, à l’extérieur, d’un coup d’État dirigé contre lui-même, comme l’a évoqué le Premier ministre du Sénégal lors d’une déclaration au parlement.

Rejet de l’éthique militaire

Embaló a trouvé, parmi les chefs militaires du pays, des acteurs qui ont rejeté l’éthique militaire de non-participation aux actes politiques de « confusion » que son chef d’chef d’État-major des forces armées (Cemfa), Biague Na Ntan, affichait dans ses discours publics depuis sa nomination. Ensemble, ils ont lancé un coup d’État visant à empêcher la population de décider du destin du pays par les urnes, considérant que ce devrait plutôt être au groupe qui se réclament de l’armée de décider.




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En réalité, ces chefs se situent à l’opposé de ce que devaient être les Forces armées républicaines du peuple, créées par le PAIGC pendant la guerre d’indépendance comme forces “révolutionnaires”. Devenues “républicaines” en 2000, ces forces avaient été pensées par les pères de l’indépendance comme une institution professionnelle, disciplinée et au service de l’État.

Ces hommes révèlent une conception de l’autorité éloignée des normes militaires, en invoquant des prétextes qui ne reposent sur aucune base solide pour interrompre une élection pourtant régulière. Leurs justifications apparaissent essentiellement comme des arguments destinés à servir leurs propres intérêts.

Leur action s’inscrit dans une logique de déstabilisation visant à empêcher le vainqueur légal des élections d’exercer le pouvoir et à interrompre le processus électoral. Elle semble également destinée à détourner l’attention des accusations récurrentes — mais jamais prouvées — visant Embaló et certains chefs militaires concernant des liens avec les réseaux de trafic de drogue, alors même que Dias et Pereira n’ont jamais été mis en cause sur ce terrain.

Des opposants emprisonnés

Le résultat est un gouvernement comprenant plusieurs membres de l’ancien cabinet d’Embaló, nommé par un président militaire qui ne tire sa légitimité que du coup d’État. Ce gouvernement fonctionne sans parlement et avec des opposants emprisonnés, à commencer par Domingos Simões Pereira, président de l’Assemblée nationale dissoute, tandis que le président élu, Dias, est réfugié à l’ambassade du Nigeria, à Bissau.

Embaló continue d’influencer le gouvernement depuis le Maroc où il s’est réfugié, après être passé par le Congo-Brazzaville, où il s’était rendu suite à la déclaration du Premier ministre sénégalais au parlement qualifiant ce coup d’État de « combine » d’Embaló.




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Les informations disponibles suggèrent que la Cedeao peine à trouver une solution à la crise. La réunion prévue de l’organisation le 14 décembre pourrait donner des indications sur la suite des événements, notamment si elle décide de mesures concrètes, comme l’imposition de sanctions contre Embaló et les militaires impliqués dans le putsch.

À Bissau, plusieurs membres de l´opposition sont détenus sans aucune accusation officielle, sans contact avec leurs familles ni avec des avocats.

Ces événements en Guinée-Bissau s’inscrivent dans une série de coups d’État et de crises politiques similaires survenus en Afrique au cours des cinq dernières années, notamment au Niger, au Gabon, au Tchad, au Mali, au Burkina Faso, en Guinée et au Soudan. Ils ravivent le débat, tant au niveau international qu’académique, sur les types de régimes politiques capables de prévenir ce type d’instabilité.

La population de Guinée-Bissau continue de croire en la valeur du suffrage universel comme outil de décision nationale, comme en témoignent les taux de participation toujours élevés. En revanche, une partie de la classe militaire et politique ne parvient pas à être à la hauteur de cette confiance populaire.

The Conversation

Carlos Eduardo Machado Sangreman Proença does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. La Guinée-Bissau en état d’apesanteur entre les élections et la domination militaire – https://theconversation.com/la-guinee-bissau-en-etat-dapesanteur-entre-les-elections-et-la-domination-militaire-271237