Familles recomposées : la délicate question de l’égalité entre les enfants

Source: The Conversation – France (in French) – By Justine Vincent, Postdoctorante, Université Lumière Lyon 2

L’arrivée d’un nouvel enfant réactive la « norme de traitement égalitaire » de tous les enfants au sein des familles recomposées. LightField Studios /Shutterstock

Les familles recomposées sont aujourd’hui banales, mais un certain nombre de questions se posent toujours aux parents et beaux-parents, notamment celle du traitement égalitaire de tous les enfants du foyer.


La recomposition familiale (le fait qu’au moins un des deux conjoins ait eu un enfant au cours d’une précédente union) est une réalité qui concerne un grand nombre de foyers : a minima, en France, 1 enfant sur 10 vit dans cette configuration, les données du recensement ne comptabilisant toutefois pas l’ensemble des familles que l’on définit couramment comme recomposées.

Malgré cette banalisation, aujourd’hui encore un certain nombre de défis se posent aux parents et beaux-parents : quels sont leur place et leur rôle ? Comment faire famille ? En toile de fond de ces interrogations, une question revient souvent : traite-t-on tous les enfants du foyer de manière égalitaire ou favorise-t-on ses propres enfants ?

Plus précisément, comment parents et beaux-parents composent-ils face à cette norme égalitaire, principe de régulation structurant des fonctionnements familiaux contemporains ? Cette question a émergé au cours de ma recherche doctorale, portant sur le « faire famille » en famille recomposée, au cours de laquelle j’ai mené des entretiens auprès de 62 parents ou beaux-parents à la tête de ces configurations et projetant d’avoir ou ayant eu un enfant commun.

La famille égalitaire : un modèle aujourd’hui consensuel

Pour comprendre les fondements de cette question, une prise de recul historique est nécessaire. En effet, si la revendication à l’égalité entre l’ensemble des frères et sœurs semble aujourd’hui relever de l’évidence, elle ne s’est imposée à la faveur de transformations législatives qu’à partir de la fin du XIXᵉ siècle : au droit d’aînesse, qui privilégiait le premier-né masculin, succède alors une égalité entre les enfants face à l’héritage.

Mais la question dépasse le seul enjeu successoral et matériel, et la référence à l’égalité parcourt progressivement de nombreux domaines de la vie familiale : il s’agit pour les parents d’éduquer de manière égale leurs enfants pour réaffirmer le fait de les « aimer pareil ».

L’exploration des pratiques effectives dans les familles met en lumière une application rarement stricte de ce principe égalitaire : des inégalités demeurent entre frères et sœurs. Une logique comptable systématique n’est, par ailleurs, pas toujours possible, la singularisation des trajectoires des enfants à l’âge adulte complexifie sa mise en œuvre.

Pour autant, sur le papier, l’égalité de traitement des enfants constitue un principe consensuel chez les parents. Il s’agit surtout de maintenir l’illusion, ou une « fiction » de l’égalité, pour prévenir des conflits familiaux ou des sentiments de jalousie perçus comme néfastes à la cohésion familiale.




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Dans les familles recomposées que j’ai pu étudier dans mes travaux de recherche, cet enjeu se trouve particulièrement réactivé quand sont amenés à cohabiter, de manière plus ou moins intermittente et sur un temps plus ou moins long, des enfants nés de couples parentaux différents.

« Est-ce que tu leur paieras le permis de conduire ? »

L’exigence de traitement égalitaire est d’ailleurs parfois rappelée par l’entourage. Au cours d’un entretien, Jessica*, belle-mère de deux enfants de 4 ans et 8 ans, raconte ainsi avoir été interpellée par les parents de son conjoint quand elle est tombée enceinte :

« Ils me disaient “Mais comment tu vas faire ? Les pauvres [ses beaux-enfants], ils vont se sentir exclus” […] ; “Mais quand Léo [son fils] aura 18 ans, ou Maël ou Claire [ses beaux-enfants], est-ce que tu leur paieras le permis de conduire comme tu le paieras à Léo ?” […] J’achetais un truc pour l’arrivée de mon bébé, c’était “Ah, mais Maël et Claire, ils ont eu quoi ?”. »

Signaler que l’on traite tous les enfants de la même manière vise à se rapprocher des principes de régulation des familles « ordinaires » et par là même signifier que l’on est une famille comme une autre.

Préserver la « fiction égalitaire » contribue en miroir à l’élaboration du sentiment de « faire famille », ce dernier ne s’imposant pas avec la même évidence que dans les contextes où les adultes sont les parents de tous les enfants du foyer.

Il s’agit également de montrer à son partenaire que l’on ne différencie pas ses beaux-enfants de ses propres enfants.

« J’essaie d’être plus stricte avec le mien »

Naëlle, séparée du père de son fils de 10 ans, est en couple avec Maxime, qui a eu deux enfants avec sa compagne précédente. Elle estime qu’elle n’est pas « autoritaire avec ses enfants [à lui] et pas avec le [sien à elle] », ajoutant qu’ils « ont les mêmes droits » et « sont disputés sur les mêmes choses ».

Mais elle identifie aussi un paradoxe :

« D’un côté, j’essaie d’être plus stricte avec le mien, pour pas qu’il ait l’impression que je gronde plus les siens, mais, d’un autre côté, je suis bien consciente qu’on supporte plus facilement, le seuil de tolérance voilà, va beaucoup plus loin avec nos enfants qu’avec ceux qui ne sont pas les nôtres. »

La naissance d’un enfant commun au couple recomposé constitue un catalyseur – et un moment d’observation révélateur – de cette actualisation de la « fiction » égalitaire.

Travail de réassurance

Clément, en couple avec Dorine, est un beau-père de 34 ans. Ils ont donné naissance à une petite fille nommée Capucine, âgée de 8 mois quand je les rencontre. Dorine, dès la grossesse, s’est inquiétée de voir Clément privilégier Capucine face à Loïc, qu’elle a eu au cours d’une précédente union :

« Je lui disais que forcément ça changerait un truc […] Et c’était plus des questions du type “Loïc, comment il va le prendre, comment va-t-on se partager le temps ?”, mais je ne sais pas, si ça avait été avec le même père, si je me serais pas posée les mêmes questions en fait. Clément, je lui disais “Une fois que tu vas avoir ta fille, c’est ton sang” […] et en même temps il me disait […] “Mais non, ça ne changera rien”. »

Clément entend les préoccupations de sa compagne, et réaffirme de son côté ne pas faire de différences. Parents, mais surtout beaux-parents, déploient ainsi fréquemment un travail de réassurance, tant auprès de leur partenaire… que des enfants eux-mêmes.

Si la jalousie des enfants à la naissance d’un bébé commun au couple est largement anticipée par les (beaux-)parents, mes recherches montrent que ce sont toutefois les pères plus particulièrement qui tâchent de rassurer leurs aînés quant au fait que « ça ne changera rien » à l’amour et au temps qu’il leur consacre.

En réalité, les hommes, plus généralement, sont davantage exposés à cet impératif de traitement égalitaire : en tant que pères, dont le rôle est plus fréquemment ébranlé que celui des mères à l’issue d’une séparation (parce qu’il doit se reconfigurer sans la médiation de la mère alors même qu’il s’était construit sur celle-ci du temps de la vie commune), l’enjeu est de sécuriser la relation avec leurs premiers enfants.

Pour les beaux-pères qui deviennent pères, notamment quand ils jouent un rôle parfois plus actif que les pères d’origine, il s’agit de confirmer la relation privilégiée qu’ils nouent avec leurs beaux-enfants.

Division genrée des soins

Les forces de rappel de ce principe d’égalité semblent souvent moindres à l’égard des belles-mères dans les entretiens recueillis. Par ailleurs, la division genrée des tâches de soin aux enfants, notamment en bas âge, renforce, par les pratiques, la croyance initiale que le lien maternel est « naturellement » sans commune mesure avec le lien belle-mère/bel-enfant.

Chargées des soins de leur nouveau-né, les belles-mères deviennent de fait moins disponibles pour leurs beaux-enfants – cela peut également concerner les premiers-nés des mères, mais c’est moins « perceptible » dans les discours, parce ce que ce sont les attitudes des beaux-parents qui sont davantage scrutées.

Dans le même temps, les beaux-pères, en prenant en charge les aînés, consacrent souvent plus de temps aux enfants de leur compagne malgré la naissance de leur propre enfant. C’est d’ailleurs ce que constate Ophélie, mère d’une aînée de 8 ans, et ayant eu avec son conjoint actuel une petite fille âgée de 18 mois :

« Finalement, il passe plus de temps avec ma fille qu’avec la sienne en réalité. Après je pense que c’est l’âge aussi. »

In fine, différents répertoires normatifs entrent en tension dans les familles recomposées : la norme d’égalité de traitement de tous les enfants qui permet de créer un sens de la famille coexiste avec la valorisation du fondement biologique dans la parenté, qui contribue à relégitimer des pratiques différenciées envers ses enfants et ses beaux-enfants.

Dès lors que se maintiennent de profondes asymétries de genre dans les rôles parentaux, mères, pères, beaux-pères et belles-mères se heurtent de manière inégale à ces contradictions normatives avec lesquelles composer.


* Les prénoms ont été changés.

The Conversation

Justine Vincent ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Familles recomposées : la délicate question de l’égalité entre les enfants – https://theconversation.com/familles-recomposees-la-delicate-question-de-legalite-entre-les-enfants-271129

« Stranger Things » : pourquoi le final divise tant les fans

Source: The Conversation – France (in French) – By Frédéric Aubrun, Enseignant-chercheur en Marketing digital & Communication au BBA INSEEC – École de Commerce Européenne, INSEEC Grande École

Une dernière partie de “Donjons et Dragons” pour la scène finale de “Stranger Things”. Netflix

Le 1er janvier 2026, Netflix diffusait le dernier épisode de la série Stranger Things. Intitulé « The Rightside Up », cet épisode de deux heures conclut dix années de fiction et d’hommage à la culture populaire des années 1980. Sur les réseaux sociaux, les réactions des fans explosent. Certains crient à la trahison, d’autres défendent les choix narratifs des frères Duffer. Beaucoup pleurent parce que c’est tout simplement la fin. Mais ce qui frappe, c’est l’intensité du débat où se joue une bataille collective pour donner sens à ce qu’on vient de regarder.


Attention, si vous n’avez pas vu la série, cet article en divulgâche l’intrigue !

Pendant dix ans, Netflix a construit un univers tentaculaire autour de l’œuvre des frères Duffer, transformant la série en un véritable espace immersif qui dépasse la fiction : réalité augmentée permettant aux fans de visiter les lieux de la série, jeux vidéo les replongeant dans la ville fictive d’Hawkins, sites interactifs les invitant à participer à l’histoire… Toutes ces expériences ont permis à la plate-forme d’alimenter un lecteur modèle au sens de Umberto Eco, c’est-à-dire un spectateur doté de compétences narratives très développées, capable d’interpréter les codes de la série et d’y participer activement.

La dernière aventure : Le making-of de Stranger Things, Saison 5 | Bande-annonce VOSTFR | Netflix France.

Chaque saison a renforcé les attentes de ce spectateur, qui ne se contentait alors plus seulement de regarder la série mais participait également à la construction de l’univers de la série. Mais comment le final de la série peut-il honorer dix ans de participation et satisfaire une communauté qui a appris à co-créer le sens ?

L’histoire sans fin

Le final peut se lire en deux parties. La première concerne la bataille finale contre Vecna et le Flagelleur mental qui vient clore l’arc narratif principal de la série. La seconde concerne l’épilogue se déroulant dix-huit mois plus tard.

La première partie de ce season finale a beaucoup fait parler d’elle en raison de la faible durée à l’écran de la bataille finale. Les fans se sont alors amusés à comparer la durée de cette scène avec celle où l’un des protagonistes fait son coming-out dans l’épisode précédent.

Mais c’est l’épilogue qui a le plus engendré de réactions divisées de la part des fans. Lors d’une ultime partie de Donjons & Dragons dans le sous-sol des Wheeler, Mike suggère une hypothèse sur ce qui s’est vraiment passé concernant la mort du personnage de Eleven. Kali aurait créé une illusion pour sauver Eleven, la laissant s’échapper. Et puis une vision finale : Eleven vivante, dans un petit village lointain bordé par trois cascades, pour y vivre en paix.

Les frères Duffer laissent volontairement planer le doute, comme ils l’expliquent dans une interview :

« Ce que nous voulions faire, c’était confronter la réalité de sa situation après tout cela et nous demander comment elle pourrait mener une vie normale. Eleven a deux chemins à suivre. Il y a celui qui est plus sombre, plus pessimiste, et celui qui est optimiste, plein d’espoir. Mike est l’optimiste du groupe et a choisi de croire en cette histoire. »

Pour comprendre pourquoi certains fans acceptent cette ambiguïté plutôt que de la rejeter, nous pouvons convoquer le concept du « double visage de l’illusionné » proposé par Philippe Marion. Selon le chercheur, pour entrer pleinement dans une fiction, il faut accepter d’être dupé tout en sachant qu’on l’est.

Les spectateurs de Stranger Things acceptent volontairement les règles du jeu narratif. Ce contrat implicite entre l’œuvre et le spectateur est fondamental. Il explique aussi pourquoi la boucle narrative du final fonctionne. La série débute en 2016 par une partie de Donjons & Dragons et se termine par une autre partie, dans le même lieu. Cela suggère que tout ce que nous avons regardé était en quelque sorte le jeu lui-même, comme l’illustre le générique de fin où l’on voit apparaître le manuel d’utilisation du jeu Stranger Things.

Pendant dix ans, les fans ne sont pas restés passifs. Ils ont débattu, théorisé, réinterprété chaque détail. Et en faisant cela, ils ont construit collectivement le sens de la série. Le théoricien Stanley Fish nomme cela les communautés d’interprétation : des groupes qui créent ensemble la signification d’une œuvre plutôt que de la recevoir. Le final ambigu d’Eleven n’est donc pas une faille narrative mais une invitation à imaginer des suites, à co-créer le sens ensemble.

Mais certains fans ont refusé cette fin. Ils ont alors inventé le « Conformity Gate » : une théorie diffusée sur les réseaux sociaux selon laquelle le final serait une illusion, un faux happy-end. Selon cette théorie, un vrai dernier épisode révélerait que Vecna a gagné. Et pendant quelques jours, les fans y ont cru, espérant un épisode secret qui confirmerait leur lecture.

« J’y crois »

Il se joue dans la conclusion d’une œuvre sérielle un enjeu qui dépasse le simple statut du divertissement ou de l’art. Achever une série, c’est refermer une page de sa vie. La série fonctionne comme un espace de vie organisé parfois autour d’un groupe d’amis, d’un couple, d’une famille, etc.

Infusée pendant des années de rendez-vous répétés, l’implication émotionnelle atteint des sommets qui donnent parfois des réflexions troublantes : « Je connais mieux les personnages de Mad Men que ma propre famille » nous dit un témoignage dans le documentaire d’Olivier Joyard, Fins de séries (2016).

Il y aurait des séries que nous quittons en bons termes, celles qui nous quittent et celles que nous quittons. Ainsi, la fin est une affaire d’affect.

Historiquement, certaines séries ont refusé de conclure explicitement. The Sopranos se termine sur un noir brutal où le destin de Tony reste en suspens. Plus récemment, The Leftlovers, de Damon Lindelof, opère une manœuvre similaire : deux personnages prennent le thé et l’une raconte un voyage dans une réalité alternative. Mais la série refuse d’authentifier ce récit par l’image. Elle laisse les spectateurs décider s’ils y croient ou non.

Le récit de Nora dans le final de The Leftovers.

C’est une stratégie que James Matthew Barrie utilisait déjà dans Peter Pan (1904) où il demandait au public de crier « J’y crois » pour sauver la Fée clochette.

Stranger Things opère la même opération de décentrement final entre deux versions du récit : Eleven s’est-elle sacrifiée ou a-t-elle rejoint cette image d’Épinal de paradis que Mike lui promettait ? C’est d’ailleurs ce même Mike qui apparaît alors en démiurge narratif, alter ego des frères Duffer, maître du jeu et de l’univers ramenant la série entière à sa métafinalité. Il crée deux récits dont l’authentification est laissée à la conviction des auteurs dans la pièce ou presque.

Les personnages font le choix de croire en cette fiction, mais comment peut-il en être autrement puisqu’ils sont eux-mêmes dans la fiction ? Le détail qui diffère de The Leftovers, c’est le choix d’authentifier par l’image la survie d’Eleven dans un plan qui la révèle dans un paysage islandais. Le choix n’est donc pas totalement libre, l’authentification par l’image donne une force supplémentaire à ce happy end dans l’interprétation de la conclusion.

Le débat va néanmoins durer, les fans vont faire vivre la série par la manière dont elle se termine, réactivant ainsi les affects qui lui sont liés.

« Je refuse d’y croire » ou le clivage de la réception

Par ailleurs, l’épilogue final donne à voir quelques images du futur de chaque protagoniste dans les mois à venir prenant soin de laisser hors champ tout un pan à venir de leur vie d’adulte. Rien ne dit que dans quelques années, l’univers de Strangers Things ne sera pas ressuscité à l’instar de tant d’autres œuvres avec une suite directe où Mike et ses amis, devenus adultes, devront faire face à une terrible menace, engageant des retrouvailles inévitables avec Eleven. Pour cela, il suffit de murmurer : « J’y crois. »

Dans une sorte d’ironie finale que seule la fiction sérielle peut nous réserver, les paroles de la chanson de Kate Bush semblent prophétiser la réaction du final pour une partie de l’audience qui souhaite prendre la place des frères Duffer pour réécrire la fin, pour réécrire leur fin, « I’d make a deal with God. And I’d get Him to swap our places » (« Je passerais un accord avec Dieu. Et je lui demanderais d’échanger nos rôles »).

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. « Stranger Things » : pourquoi le final divise tant les fans – https://theconversation.com/stranger-things-pourquoi-le-final-divise-tant-les-fans-272733

L’IA peut-elle rendre la justice ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Naoufel Mzoughi, Chargé de recherches en économie, Inrae

Au Canada, on expérimente des médiateurs automatisés. En Chine, des tribunaux s’appuient sur l’IA. En Malaisie, des tests de condamnations assistées par algorithmes sont en cours. Phonlamai Photo

Dans plusieurs pays, dont la France, la justice expérimente l’usage de l’intelligence artificielle. Quelle serait la légitimité d’une décision de justice rendue par un algorithme ? Serait-elle plus dissuasive ? Des chercheurs ont testé la perception d’une punition selon qu’elle émane d’un juge humain ou d’une IA.


L’idée de confier à des systèmes d’intelligence artificielle (IA) des décisions de justice ne relève plus de la science-fiction : au Canada, on expérimente des médiateurs automatisés ; en Chine, des tribunaux s’appuient sur l’IA ; en Malaisie, des tests de condamnations assistées par algorithmes sont en cours. Ces outils ne se limitent pas à un rôle d’assistance : dans certains contextes, ils influencent directement la sévérité des peines prononcées.

Au Québec, par exemple, une « cour virtuelle » résout déjà de nombreux petits litiges commerciaux. Il suffit de se connecter, d’indiquer les faits et un algorithme propose les issues financières les plus probables, offrant ainsi une solution extrajudiciaire et un dédommagement. Environ 68 % des dossiers sont réglés ainsi, en quelques semaines, ce qui évite les envois recommandés et le recours au juge de proximité. Certains États des États-Unis ont également recours au jugement fondé sur les données probantes (« evidence‑based sentencing »), qui s’appuie sur un algorithme capable d’estimer la durée optimale de la peine à infliger à un condamné, en cherchant à réduire au maximum la probabilité de récidive.

En France, plusieurs expériences sont en cours pour tester et intégrer de plus en plus l’IA dans le fonctionnement quotidien des juridictions, sachant que le ministère de la justice prévoit une charte pour un usage responsable de l’IA. Des applications concrètes sont déjà plus ou moins avancées – par exemple avec un système d’occultation automatique des données sensibles dans les décisions de justice, même si la vérification humaine reste indispensable ou des outils d’aide à la qualification pénale. Autre exemple, la réorganisation du tribunal de commerce de Paris mobilise l’IA avec l’ambition d’améliorer le traitement des litiges et libérer du temps pour les juges consulaires, notamment en plaçant les affaires ou en vérifiant les injonctions de payer. Dernière preuve en date de cet engouement, le ministère de la Justice s’est récemment doté d’une direction stratégique dédiée à l’intelligence artificielle.

À mesure que ces systèmes se déploient, de nombreuses questions surgissent. Par exemple, la justice repose beaucoup sur la confiance accordée au système. La légitimité conférée à l’IA en matière de décision de justice est donc cruciale. Autre point : l’un des rôles essentiels du droit pénal est de décourager les comportements hors-la-loi. Une amende pour stationnement sauvage, une peine de prison pour un délit grave : l’idée est qu’une sanction connue, proportionnée et prévisible empêche de franchir la ligne rouge, au moins pour une partie importante de la population. Cela amène à se demander si les sanctions prononcées par un algorithme paraissent plus, ou moins, dissuasives que celles d’un juge en chair et en os.

Pourquoi l’IA inspire la crainte… et parfois une certaine fascination

Concernant la légitimité de l’IA, ses partisans (comme des entreprises de la legal tech, des réformateurs au sein des institutions publiques ou certains chercheurs) avancent plusieurs arguments. Contrairement à un juge humain, susceptible d’être influencé par la fatigue, l’ordre des dossiers, ses valeurs ou même l’apparence d’un prévenu, l’algorithme se veut impartial. Son verdict repose sur des critères prédéfinis, sans états d’âme.

Cette impartialité accroît la prévisibilité des sanctions : un même acte conduit à une même peine, ce qui réduit les disparités entre décisions. Or, une sanction claire et attendue pourrait envoyer un signal plus fort aux citoyens et prévenir davantage les infractions. En outre, l’IA promet une justice plus rapide en automatisant certaines opérations comme la recherche documentaire, l’analyse ou l’aide à la rédaction : la célérité des sanctions, qui pourrait en découler, est bien connue pour jouer un rôle central dans leur efficacité dissuasive. Plusieurs experts reconnaissent que les IA permettent d’accélérer l’action de la justice.

Benoît Frydman, professeur à la faculté de droit de l’université libre de Bruxelles (ULB), « Comment l’IA transforme le droit et la justice ? », Collège de France, octobre 2025.

Enfin, si elles sont conçues de manière transparente et sur des données non biaisées, les décisions automatisées peuvent réduire les discriminations qui minent parfois les décisions de justice, comme celles liées à l’âge ou au genre. Par exemple, le chercheur Daniel Chen, explique que les IA pourraient permettre de corriger les biais des juges humains. Dans cette perspective, l’IA est alors présentée par divers acteurs (start-up de la legal tech, réformateurs pro-IA, experts) comme ayant la capacité de renforcer le sentiment de justice et, par ricochet, la force dissuasive des peines.

Quand la sanction devient trop « froide »

Mais la médaille a son revers. L’IA apprend essentiellement des données issues de jugements humains. Or, ces données peuvent être biaisées. Au lieu de corriger les injustices du passé, on risque de les ancrer, et ce dans un système encore plus opaque, difficile à contester, typique des armes de destruction mathématique (des algorithmes opaques, à grande échelle, qui prennent des décisions impactant gravement la vie de millions d’individus, tout en étant injustes car ils reproduisent et amplifient les inégalités sociales).

Et surtout, la justice, ce n’est pas qu’un calcul. Les juges incarnent une autorité morale. Leur rôle n’est pas seulement d’appliquer la loi, mais de porter un message à l’échelle de la société : dire publiquement ce qui est inacceptable, reconnaître la souffrance des victimes, condamner un comportement en termes éthiques. Cette dimension symbolique est particulièrement importante pour les crimes graves, où l’attente n’est pas seulement la sanction mais aussi l’expression collective d’un rejet moral. Or, l’IA ne peut transmettre ce message. Dans ces cas, elle pourrait être perçue comme moins légitime et donc moins dissuasive.

De plus, les juges ont une certaine latitude pour individualiser les peines, c’est-à-dire pour ajuster les peines en fonction d’éléments variés, souvent qualitatifs et subjectifs (personnalité du prévenu, circonstances et spécificités de l’infraction), difficiles à formaliser et à intégrer dans un système décisionnel relevant d’une IA.

Petits délits, actes criminels : l’IA et les juges à l’épreuve

Une expérience que nous avons conduite en France, en 2023, sur plus de 200 participants a cherché à tester si la perception d’une même punition varie selon qu’elle émane d’un juge humain ou d’une IA. Sur la base de scénarios d’infractions identiques et de sanctions identiques, les participants ont été affectés aléatoirement soit au cas où la décision avait été rendue par un juge humain, soit au cas où elle avait été rendue par une IA. Dans le cas banal d’une personne négligente laissant les excréments de son chien sur le trottoir, la même sanction apparaissait plus dissuasive si elle venait… d’une IA. Facile à juger, cette infraction mineure semble se prêter à un traitement algorithmique, clair et rapide. Mais dans le cas d’un incendie criminel, la sanction par l’IA n’était pas jugée plus dissuasive que celle d’un juge. Comme si, face à une faute lourde, l’autorité morale d’un magistrat restait indispensable.

Bien entendu, notre étude est une modélisation simplifiée de la réalité, dans un cadre épuré, qui passe sous silence de nombreux paramètres. Par exemple, un contrevenant potentiel ne connaît pas toujours la sanction encourue au moment où il envisage de passer à l’acte. Néanmoins, les études montrent que les individus ont une idée de ce qu’ils encourent en s’engageant dans certains comportements et qu’ils révisent leurs croyances en fonction de leurs propres expériences ou de celles vécues par d’autres.

Faut-il en conclure qu’il vaut mieux confier les délits mineurs aux machines et les crimes graves aux humains ? Pas forcément. Cependant, l’expérience révèle un point clé : nous n’attendons pas la même chose d’une sanction selon la gravité de l’infraction.

Peut-être que l’avenir de la justice réside non pas dans un remplacement, mais dans une alliance, dans l’exploitation intelligente d’une complémentarité. Les juges assurent une multitude de fonctions qui ne pourraient être effectuées par un algorithme. Ils représentent notamment une figure d’autorité humaine, garante d’un principe de justice démocratique et soucieuse du bien-être de la société, qui dépasse la simple répression pour représenter la volonté générale et garantir l’équilibre social. Entre autres missions, ils incarnent la société, interprètent les zones grises et sont chargés de transmettre le message moral de la sanction. L’IA pourrait les épauler en contribuant à renforcer la prise en compte automatisée de certains critères jugés préalablement pertinents. Elle pourrait augmenter la rapidité de la prise de décision et assurer une forme de cohérence des jugements en évitant des écarts trop importants entre sanctions pour une infraction similaire.

Une question de confiance

Derrière cette révolution judiciaire, il y a une question plus large : à qui faisons-nous confiance ? Si l’opinion perçoit l’algorithme comme une boîte noire, reproduisant les biais avec une froideur implacable, c’est l’autorité des systèmes juridique et judiciaire qui risque de vaciller.

La justice n’est pas seulement affaire de règles, c’est aussi une scène où la société dit ses valeurs. Tant que les algorithmes ne pourront pas endosser ce rôle symbolique, leurs sentences ne pourront pas remplacer celles énoncées par les juges. Mais s’ils sont conçus avec transparence, rigueur et contrôle humain, ces algorithmes pourraient rendre la justice plus prévisible, et potentiellement, plus dissuasive. Encore faut-il ne jamais oublier qu’au bout d’une ligne de code, ce n’est pas une donnée abstraite qui est jugée, mais un être humain bien réel.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. L’IA peut-elle rendre la justice ? – https://theconversation.com/lia-peut-elle-rendre-la-justice-269667

« La normalisation du RN pourrait passer par l’effacement de Marine Le Pen »

Source: The Conversation – France in French (3) – By Luc Rouban, Directeur de recherche CNRS, Sciences Po

Le procès en appel dans l’affaire des assistants parlementaires européens du Front national (Rassemblement national, depuis 2018) a débuté ce mardi 13 janvier à Paris. En première instance, Marine Le Pen avait été condamnée à quatre ans d’emprisonnement pour détournement de fonds publics. Une peine d’inéligibilité de cinq ans avait également été prononcée, compromettant sa candidature à la présidentielle de 2027. Avant le jugement en appel, on constate un affaiblissement politique de Marine Le Pen et une montée en puissance de Jordan Bardella. Quelles sont les perspectives pour le RN à moins de deux ans de la présidentielle ? Entretien avec le politiste Luc Rouban.


The Conversation : Faisant appel de sa condamnation en première instance, Marine Le Pen joue son avenir politique. Elle pourrait être définitivement empêchée de candidater à la présidentielle de 2027. Comment analysez-vous sa position face au tribunal ?

Luc Rouban : On ne peut pas, bien sûr, anticiper le jugement, mais Marine Le Pen semble prisonnière d’une situation inextricable : en première instance, sa stratégie a consisté à délégitimer les juges sur le mode « Vous n’avez pas à intervenir dans cette affaire qui est politique, vous êtes en train de tuer la démocratie, etc. » Cette stratégie n’a pas fonctionné et on ne voit pas pourquoi elle fonctionnerait en appel. Changera-t-elle de stratégie en jouant l’amende honorable ? En plaidant l’erreur et la bonne foi ? Cela reviendrait à avouer des délits très graves et à révéler une hypocrisie qui ne pourrait que lui nuire. Je ne vois pas de bonne solution la concernant.

Marine Le Pen a opposé les juges et la démocratie, lors de son premier procès. Vous considérez au contraire que celui-ci, comme celui de Nicolas Sarkozy qui a conduit à son incarcération (pour le financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007), est un signe de maturité démocratique.

L. R. : Effectivement, les condamnations de Marine Le Pen et de Nicolas Sarkozy signalent un changement d’époque dans le rapport des Français au politique. L’emprisonnement de Nicolas Sarkozy ou la condamnation de Marine Le Pen ont suscité des contestations de la part de leurs soutiens directs et de la droite en général mais, au fond, elles n’ont pas choqué la majorité des Français. Un sondage de l’institut Verian montre que la stratégie de dénonciation de la justice n’a pas fonctionné : la moitié des personnes interrogées considèrent que Marine Le Pen a été « traitée comme n’importe quel justiciable » et seulement un tiers des personnes interrogées (soit sa base électorale) considèrent qu’elle a été « traitée plus sévèrement pour des raisons politiques ». Ces deux condamnations marquent la fin des privilèges du personnel politique vis-à-vis de la justice. Comme si nous entrions enfin dans une forme de modernité au moment où les élus ne sont plus crédités d’une autorité telle que les citoyens les autorisent à déroger au droit commun. La politique est devenue une activité professionnelle comme une autre, soumise à des réglementations et à des lois et elle passe progressivement d’une fonction d’autorité, qui autorisait la légitimation d’une règle du jeu à deux vitesses, à une fonction de service.

Pour ma part, je considère que la réaffirmation de l’État de droit est tout à fait indispensable et légitime en France. Notre système démocratique est très fragilisé, bien plus que dans d’autres pays européens. Le niveau de confiance des citoyens envers la classe politique et dans la justice est très bas et il doit être restauré. Cela passe notamment par le fait que la justice s’applique à des personnalités qui abusent des fonds publics et pas uniquement à des caissières de supermarché qui se font licencier et sont poursuivies au pénal pour le vol d’une barre chocolatée.

Depuis sa condamnation en première instance Marine Le Pen chute dans les sondages et semble de moins en moins en capacité de porter une dynamique pour le RN…

L. R. : Marine Le Pen s’est présentée comme porteuse de justice et d’équité. Elle fait partie de ceux qui avaient applaudi au moment de la loi Sapin 2, votée à l’unanimité en 2016 à la suite de l’affaire Cahuzac. Or la voilà jugée pour détournement de fonds européens au profit de son parti.

Elle paie donc le prix de ses contradictions, mais aussi de sa stratégie de normalisation destinée à sortir le RN du giron de l’ancien FN de son père, Jean-Marie Le Pen. C’est elle qui a demandé aux députés de se conduire correctement à l’Assemblée nationale, qu’il n’y ait pas de provocations, de phrases antisémites ou racistes de la part des candidats aux différentes élections. Or ce processus de normalisation est en train de se retourner contre elle avec ce procès. Elle est la victime de sa propre stratégie qui la condamne, soit à rester dans la périphérie et l’imprécation, soit à jouer le jeu de la normalité jusqu’au bout. Dans les deux cas, son avenir politique est compromis.

On peut même penser que la délepénisation du RN va désormais passer par l’élimination politique de Marine Le Pen. En effet, ne plus avoir la marque « Le Pen » à la tête du parti pourrait arranger nombre de dirigeants du RN. Pour avoir une chance de gagner en 2027, ce parti doit étendre son électorat aux couches moyennes supérieures diplômées, et cela passera possiblement par un effacement de Marine Le Pen.

Jordan Bardella semble auréolé d’une forte dynamique médiatique et sondagière. Il a même été placé en tête au second tour de la présidentielle par une enquête : selon le baromètre Odoxa, il recueillerait 53 % des voix face à Édouard Philippe, 58 % face à Raphaël Glucksmann, 56 % face à Gabriel Attal et 74 % face à Jean-Luc Mélenchon… Comment analysez-vous ces sondages ? Quels sont les atouts et les faiblesses du président du RN ?

L. R. : Jordan Bardella ne s’appelle pas Le Pen : c’est désormais un atout au sein du RN. Par là, il peut déjà incarner un moment de rupture et de renouveau pour le parti qui aspire à devenir un parti de droite radicale et non plus d’extrême droite, mais aussi un parti plus libéral sur le plan économique. Ce nouveau RN correspondrait assez bien à une culture trumpiste qui fait son chemin en France. Il permettrait notamment de rallier des électeurs Les Républicains (LR) et Reconquête.

Concernant les sondages qui placent Bardella très haut, il faut commencer par dire que cela est bien logique. Si la peine de Marine Le Pen est confirmée en appel, ce qui est anticipé par beaucoup, Bardella devient le représentant du parti dominant, donc il se retrouve « naturellement » en tête. Ensuite, il faut rester prudent avec ces chiffres car l’échéance est lointaine. Reste la grande question : Bardella tiendra-t-il le choc d’une campagne présidentielle ?

On s’interroge sur la crédibilité personnelle de cet homme âgé de 30 ans. Il ne faut pas oublier que les Français recherchent dans une élection présidentielle une forme d’excellence intellectuelle (même s’ils sont souvent déçus ensuite). La course à l’Élysée est une compétition très élitiste et tous les candidats ou présidents qui se sont succédé jusqu’à présent étaient des personnes qui avaient un haut niveau d’études, des ressources culturelles et sociales importantes sans même parler de leur long parcours politique. Ce n’est pas le cas de Jordan Bardella, qui par ailleurs, n’a aucune expérience de terrain, de gestion publique et aucune expérience professionnelle en dehors de la politique.

Ensuite, tout dépendra de qui lui fera face au second tour. S’il s’agit d’un Édouard Philippe, par exemple, maire du Havre, ancien premier ministre, énarque et homme qui connaît bien les rouages de l’État, Bardella pourra-t-il tenir le choc d’un débat du second tour ? On a bien vu que Marine Le Pen n’a pas pu faire face à Emmanuel Macron en 2017. Elle ne connaissait pas les dossiers européens, elle se perdait dans ses fiches… Bardella fera-t-il mieux ? S’il échoue, il sera certainement remplacé au sein d’un RN où d’autres se préparent.


Propos recueillis par David Bornstein.


*Luc Rouban est l’auteur de_ la Société contre la politique_ (2026), aux Presses de Sciences Po.

The Conversation

Luc Rouban ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « La normalisation du RN pourrait passer par l’effacement de Marine Le Pen » – https://theconversation.com/la-normalisation-du-rn-pourrait-passer-par-leffacement-de-marine-le-pen-273371

Enquête sur la diaspora malgache en France

Source: The Conversation – France in French (3) – By Léo Delpy, Maitre de conférences, Université de Lille

Manifestation de la diaspora malgache en France, place de la République à Paris, en solidarité avec les manifestations en cours à Madagascar à ce moment-là, 25 octobre 2025.
Compte Instagram « Malagasy en France »

Forte de près de 170 000 personnes, cette communauté est pourtant peu connue en France. Une enquête permet de mieux comprendre la perception de l’appartenance à la diaspora malgache ainsi que la diversité des relations entre les membres.


La diaspora malgache est l’une des principales diasporas d’Afrique subsaharienne en France. Les dernières estimations, datant de 2015, font état de 170 000 personnes, ce qui la place au même niveau que les diasporas malienne et sénégalaise. Malgré son importance numérique et son rôle important lors des récentes manifestations de la Gen Z à Madagascar, notamment à travers une mobilisation soutenue sur le réseau social Facebook, cette communauté est peu visible. Elle fait notamment l’objet de peu d’études si on la compare aux autres diasporas préalablement citées.

Une communauté peu connue

On peut faire remonter la première présence malgache en France hexagonale à la moitié du XIXᵉ siècle avec la venue de deux étudiants malgaches inscrits en faculté de médecine. Par la suite, d’autres étudiants, principalement issus des classes bourgeoises proches du pouvoir colonial, suivront le même chemin (études de médecine et de théologie). Cependant, comme le précise Chantal Crenn dans son livre Entre Tananarive et Bordeaux. Les migrations malgaches en France, il est difficile de parler de première vague tant le nombre est faible.

Il faut attendre la Première Guerre mondiale pour observer la première vague importante avec l’arrivée de 40 000 hommes, puis une deuxième vague avec la Seconde Guerre mondiale. Après 1947, la venue de Malgaches en métropole est principalement le fait d’étudiants issus de la bourgeoisie des Hautes Terres. Dans les années 1975-1980, les difficultés économiques et politiques de la Grande île vont pousser une partie des étudiants à venir étudier en France métropolitaine et certains à y rester.

Cet article se propose de combler en partie ces lacunes en analysant les résultats de l’enquête qualitative « Perception et réseaux de la diaspora malgache en France », réalisée dans le cadre du projet de recherche TADY entre janvier 2025 et décembre 2025, regroupant 25 entretiens réalisés avec des membres de la diaspora malgache en France (France hexagonale et La Réunion) et à Madagascar.

Dans le cadre de ces entretiens, deux thématiques principales ont été abordées : d’une part, la perception de l’appartenance à la diaspora malgache ; d’autre part, la diversité des relations entre les membres de la diaspora en France, ainsi que les relations entre cette communauté et Madagascar.

Les résultats développés dans cet article n’engagent pas l’ensemble de l’équipe de recherche du projet TADY mais les seuls auteurs de l’enquête « Perception et réseaux de la diaspora malgache en France ». Cependant, les travaux ont bénéficié d’interactions porteuses au sein du projet TADY et les auteurs remercient à ce titre l’ensemble des membres du projet. Nous renvoyons également les lecteurs au rapport « La diaspora malagasy en France et dans le monde : une communauté invisible ? ».

Définitions endogènes de la diaspora malgache

L’analyse des entretiens de notre enquête ne permet pas d’identifier une définition commune et uniforme à l’ensemble des membres de la diaspora.

Cela rejoint la littérature scientifique sur les diasporas et souligne la nécessité de ne pas adopter une définition trop restrictive des groupes diasporiques. Dans les faits, nous identifions plusieurs visions avancées par les personnes enquêtées, qui peuvent être cumulatives ou non.

Premièrement, une vision identitaire et culturelle met en lumière une série d’arguments en lien avec le fait d’être natif de Madagascar ; d’avoir un attachement identitaire et culturel ; ou encore d’avoir la nationalité malgache (sans forcément avoir un attachement particulier à la culture malgache ou au pays). Ainsi, plusieurs entretiens soulignent que l’appartenance à la diaspora malgache renvoie au fait d’être né à Madagascar puis d’avoir migré, ou encore d’avoir la nationalité et de vivre dans un autre pays que Madagascar.

« La diaspora pour moi, c’est être natif du pays tout en étant parti du pays. »

Cette définition est pour certaines personnes une condition essentielle de l’appartenance au groupe diasporique. D’autres ont une vision plus large et considèrent que l’appartenance à la diaspora malgache est davantage liée aux pratiques culturelles, surtout au fait de parler le malgache.

« Quelqu’un de deuxième génération peut être considéré comme de la diaspora, mais cela dépend de l’éducation. Si les deux parents sont nés à Madagascar, et si les parents entretiennent la langue avec leurs enfants. Dans ce cas, oui. Sinon, les enfants peuvent avoir un rejet. Cette adoption passe par la langue mais aussi la culture, l’adoption du pays. »

Deuxièmement, une vision réticulaire et communautaire, avec deux représentations.

La première (représentation plus individuelle) renvoie au fait d’être en relation avec les membres de la diaspora et/ou d’être en relation avec Madagascar.

« Pour moi, la diaspora c’est toute personne qui a une relation avec Madagascar – que la personne soit malgache ou mariée à un Malgache ou née en France mais enfant de Malgache. Voilà, donc dès qu’il y a une relation avec quelqu’un qui vient de Madagascar ou qui est malgache, qu’il soit né ou pas à Madagascar, pour moi, ça constitue totalement la diaspora. »

La deuxième représentation organisationnelle et communautaire (moins fréquente) qualifie la diaspora comme étant toute forme d’action collective et d’organisation (formelle ou non) qui œuvre pour l’intérêt des Malgaches en France ou à Madagascar.

« Selon moi, la diaspora malgache, c’est la communauté de Malgaches à l’étranger qui se retrouvent par leur origine […] et qui se réunissent selon leurs centres d’intérêt (sportif, religion commune, ou un aspect culturel, etc.). »

Comme nous le verrons dans la suite de l’article, cette dimension réticulaire prend une place importante.

La structuration de la diaspora malgache en France

L’analyse des récits nous permet également d’identifier une dimension centrale de la diaspora : celle de la complexité et de la diversité des relations entre diaspora et Madagascar, d’une part, et entre les membres de la diaspora, d’autre part.

Premièrement, l’ensemble des témoignages soulignent l’importance des relations d’entraide entre les membres de la diaspora et Madagascar.

D’abord, les soutiens sont pour la plupart intrafamiliaux et peuvent être plus ou moins réguliers. Ils peuvent intervenir pendant un événement ponctuel (mariage, enterrement, baptême, maladie) ou bien plus régulièrement (transfert mensuel, paiement de frais de scolarité, etc.).

« Chaque fois que mes parents avaient besoin, ou avaient un pépin à Madagascar, il fallait dépanner. Ils n’avaient personne sur qui compter à part moi. Donc on part, on ne se rend pas forcément compte, mais il y a une responsabilité derrière. »

Ces logiques d’entraide s’apparentent souvent à de véritables mécanismes de protection sociale s’inscrivant dans une stratégie familiale construite autour de la migration.

D’autres témoignages relatent des processus d’entraide qui dépassent le simple cercle intrafamilial. À l’échelle de la famille élargie, de nombreuses initiatives sont développées dans le village d’origine des parents ou, plus largement, dans le lieu d’origine de la famille à Madagascar. Les mécanismes d’entraide sous-tendent de nombreux processus de négociation et des échanges complexes. Les écarts économiques et les perceptions de ces écarts renforcent la complexité de ces relations.

De nombreux témoignages soulignent la complexité des réseaux d’entraide entre la diaspora et Madagascar :

« Quand on envoie de l’argent là-bas, comme c’est un pays pauvre, ma famille a des voisins, les voisins savent que la famille de France envoie de l’argent, alors des fois quand on envoie de l’argent, on nourrit tout un voisinage. Donc des fois ma famille en demande un peu plus. C’est en allant là-bas que je l’ai vu et je l’ai vécu. »

Ainsi, les mécanismes d’entraide intrafamiliaux réguliers (entre enfants en France et parents à Madagascar par exemple) sont souvent le pilier de tout un système de redistribution impliquant de nombreuses personnes à Madagascar et en France.

Ensuite, au-delà de la logique de l’aide privée, plusieurs répondants soulignent la nécessité ressentie d’œuvrer directement pour Madagascar. Ils expriment leur sentiment de devoir moral impérieux, souvent cultivé au sein de la famille, à réinvestir leurs compétences acquises en France pour le développement de Madagascar.

Cette position, ancrée dans leur vision propre des enjeux du développement à l’île, se décline entre s’investir via l’aide au développement ou via le secteur privé, dans une perspective critique de l’aide. Dans les deux cas, toutefois, cette volonté de mobiliser ses compétences pour Madagascar entre en tension avec les opportunités limitées sur le marché du travail local, que ce soit en termes d’accès à l’emploi ou en termes de traitement salarial, en lien avec les écarts rapportés par plusieurs répondants entre conditions salariales des expatriés et conditions salariales des personnels nationaux. Les personnes malgaches venues étudier en France craignent de recevoir un salaire local alors que leur niveau de compétence est validé par un diplôme international.

Toutefois, malgré le manque d’opportunités de retour à Madagascar, la participation de la diaspora au développement du pays est bien réelle et prend notamment la forme de ressources immatérielles à travers le transfert d’opinions et d’idées qui peuvent influencer voire façonner celles des membres de la famille et plus largement l’opinion publique et dont le principal support et espace d’expression est Facebook, le réseau social le plus utilisé par les Malgaches.

Plusieurs enquêtés affirment s’informer régulièrement sur la situation du pays et certains prennent le temps de discuter les actualités avec leurs proches à Madagascar.

Par ailleurs, les influenceurs et lanceurs d’alerte sur Facebook basés en Europe, qui bénéficient d’une grande popularité en France comme à Madagascar, ont joué un rôle important dans le mouvement de la Gen Z.

Deuxièmement, l’analyse des récits permet également de caractériser la diversité des réseaux diasporiques en France selon les personnes.

Certaines se trouvent dans des réseaux exclusivement structurés autour de la famille proche et n’ont que peu de relations avec le reste de la diaspora malgache en France.

« En tant que personne faisant partie de la diaspora, je n’ai pas beaucoup échangé avec d’autres personnes de la diaspora, à part la famille. J’ai une définition très personnelle et très restreinte, je ne connais pas d’associations ou autre, je n’en ai jamais fait partie. »

Ces personnes peuvent par ailleurs maintenir des relations avec les membres de la famille présents à Madagascar. Tandis que d’autres, et ce à des niveaux variables, sont insérées dans des associations sportives, culturelles ou religieuses. Les organisations cultuelles malgaches occupent une place centrale dans la structuration des réseaux diasporiques. Au-delà de la fonction cultuelle, les Églises chrétiennes malgaches, dont les deux plus importantes et présentes dans les grandes villes françaises sont l’Église protestante malgache en France et le réseau des communautés catholiques malgaches de France, assurent souvent un rôle déterminant d’accueil et d’intégration des nouveaux arrivants (recherche d’emploi et de logement, conseil administratif), et favorisent également le maintien d’un lien fréquent et fort avec la communauté malgache.

« Sans la communauté malgache, je ne sais pas trop comment j’aurais pu m’en sortir à mon arrivée en France. C’est complètement grâce à la communauté malgache que j’ai pu m’en sortir, parce que ne serait-ce qu’avoir des amis, avoir des gens qui aident, par rapport à tout ce qui est administratif… parce qu’arriver en France sans rien connaître du tout, c’est très compliqué. […] Tout a été facilité par cette communauté malgache. La communauté de l’Église m’a permis de ne pas trop perdre mes repères et de ne pas être perdu totalement après mon arrivée en France. »

En conclusion, les principaux résultats de l’enquête soulignent la complexité des structures des réseaux diasporiques. Cette dernière s’explique non seulement par la diversité des représentations que la diaspora a d’elle-même mais aussi par la multitude des formes d’interaction qu’elle entretient avec Madagascar.


Cet article a été co-écrit avec Sarah M’Roivili.

The Conversation

Léo Delpy a reçu des financements du projet Tady.

Claire Gondard-Delcroix a reçu des financements du projet Tady.

Tantely Andrianantoandro et Tsiry Andrianampiarivo ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Enquête sur la diaspora malgache en France – https://theconversation.com/enquete-sur-la-diaspora-malgache-en-france-271451

Relocalisations industrielles : ces acheteurs qui font (ou défont) le « Made in France »

Source: The Conversation – France (in French) – By Laurence Viale, Professor in Purchasing and Supply Management, IÉSEG School of Management

Les relocalisations d’entreprises sont souhaitées par les pouvoirs publics et une partie des consommateurs. Si leurs motivations sont variées, les dirigeants des entreprises ne doivent pas oublier un relais indispensable dans cette stratégie : les acheteurs professionnels. Et selon les cas, ce ne sont pas les mêmes profils qui seront les plus à même de mener à bien ces projets délicats.


Coca-Cola, un acteur local ! Dans une récente communication, l’entreprise détaille avec précision les spécificités de sa production mettant en avant son ancrage territorial. Cela n’est pas anodin, et correspond à une véritable tendance. Au-delà d’une stratégie industrielle, la relocalisation de la production est devenue désormais un récit adopté par les organisations.

Cette stratégie répond à plusieurs attentes : regain recherché de souveraineté des gouvernements, politiques publiques de soutien à l’industrie nationale (à l’image de France 2030), recherche par les consommateurs de produits issus de circuits courts, et pressions post-Covid sur l’ensemble des chaînes d’approvisionnement. Au sein de ces chaînes, un acteur demeure souvent invisible, alors même qu’il joue un rôle stratégique dans cette politique de relocalisation : l’acheteur professionnel dans l’industrie. Il sélectionne et pilote les relations fournisseurs, arbitre entre coûts, risques et délais et, enfin, coordonne les parties prenantes internes pour rendre une relocalisation faisable.

L’acheteur, un acteur clé

Pour ces raisons, nous avons mené une étude sur le rôle joué par les acheteurs dans les décisions de relocalisations. Longtemps vu comme un simple « cost-killer », il occupe aujourd’hui un rôle stratégique, au croisement des enjeux économiques, environnementaux et industriels. Comment les acheteurs, au travers de leurs valeurs et postures, influencent-ils la réussite (ou l’échec) des relocalisations ? Et si la relocalisation ne se décidait pas seulement dans les usines ou les ministères…




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La relocalisation renvoie à une multitude de termes : reshoring, backshoring, nearshoring… Souvent nouveaux et encore peu balisés, ces projets sont très exposés médiatiquement (campagne sur le « Made in France ») alors qu’ils nécessitent une adaptation de la chaîne d’approvisionnement à long terme. Ce sont donc des projets complexes, qui conduisent l’acheteur à s’adapter et à endosser des rôles différents. Nous distinguons trois grands types de relocalisation.

La relocalisation comme opportunité

La relocalisation comme opportunité est envisagée au cas par cas par les entreprises. Il s’agit avant tout de saisir une opportunité (plan de relance, marché en forte croissance, soutien public), pour un marché ou un produit spécifique, sans remettre en cause l’ensemble de la stratégie de production.

Lesaffre a par exemple rapatrié sa production de chondroïtine, projet soutenu dans le cadre de France Relance. Cette relocalisation permet de tester une solution locale.

Ici, l’objectif n’est pas de relocaliser l’ensemble de la production. Elle demeure une stratégie de niche pour les entreprises. Certains territoires se révèlent alors particulièrement attractifs. En France, la région Auvergne-Rhône-Alpes concentre à elle seule 48,5 % des projets de relocalisation d’après une étude de la CCI publiée en février 2023.

La relocalisation comme véritable stratégie industrielle

Moins opportuniste, la relocalisation s’inscrit alors dans un horizon temporel à long terme. Il s’agit d’intégrer la relocalisation au sein d’une stratégie industrielle globale, à l’instar de Rossignol. Dans cette perspective, les enjeux sont davantage liés à la gestion des risques, comme la sécurisation des approvisionnements, ou la maîtrise technologique.

Il existe de nombreux outils pour aider les entreprises à relocaliser dans le cadre d’une politique industrielle prônant la relocalisation.

La relocalisation comme réponse aux consommateurs

Envisager la relocalisation comme une réponse aux attentes des consommateurs constitue le troisième type de motivation. En effet, les consommateurs associent souvent les relocalisations à des valeurs positives, en lien avec l’image de marque.

Dans cette perspective, la relocalisation s’inscrit dans la tendance du « Made in France ». La relocalisation correspond alors à une volonté de s’inscrire dans une démarche de durabilité, afin de répondre à une demande des consommateurs.

Et l’acheteur dans tout ça ?

Polymorphe, la relocalisation nécessite de composer avec des logiques économiques, sociales, environnementales et identitaires. Le rôle des acheteurs est alors central, que la relocalisation soit envisagée comme une opportunité, une véritable stratégie industrielle ou une réponse aux consommateurs. L’acheteur est à la fois :

  • garant de la faisabilité du projet de la relocalisation face aux nombreuses incertitudes techniques (nouveaux fournisseurs, risques opérationnels, etc.),

  • arbitre face aux incertitudes économiques (pression budgétaire, coûts imprévisibles, etc.),

  • et coordinateur de l’ensemble des parties prenantes du projet (potentiels conflits).

Nous proposons d’adopter ici des métaphores animalières pour décrire le rôle de l’acheteur au sein des différentes relocalisations. En effet, le rôle de l’acheteur est souvent méconnu des consommateurs, tout comme son impact sur les décisions stratégiques de l’industriel. Adopter des métaphores animales dans notre étude nous permet de mieux illustrer la posture de l’acheteur au sein des différents types de relocalisation. Bien qu’elle ait souvent décidé au niveau stratégique, sa mise en œuvre dépend largement de l’acheteur (choix des fournisseurs, sécurisation, négociation, transition avec les partenaires historiques). Selon les organisations, l’acheteur peut aussi peser en amont dans l’arbitrage.

Profil papillon, hibou ou renard ?

Lorsque la relocalisation est vécue comme une opportunité, nous pouvons considérer l’acheteur comme un papillon : flexible, ouvert au changement et guidé par ses convictions personnelles. Il saisit les opportunités de relocalisation dès qu’elles apparaissent, même lorsque le cadre organisationnel demeure flou ou que le soutien interne est limité. Son engagement est déterminant pour lancer un premier projet, mais il peut être fragilisé par la prudence de l’entreprise, la réaction des partenaires historiques ou l’absence d’alignement stratégique.

Si la relocalisation fait partie intégrante de la stratégie industrielle de l’entreprise, le comportement de l’acheteur s’apparente à un renard, pragmatique et rusé. L’acheteur est alors avant tout un gestionnaire de risques, qui jongle avec les contraintes de coûts, de continuité de fournisseurs et d’exigences juridiques. Son seul objectif est de rendre la relocalisation viable, faisant fi parfois de ses convictions personnelles.

BFM, 2024.

Enfin, lorsque la relocalisation est avant tout une réponse aux attentes des consommateurs, l’acheteur adopte une vision globale et une vigilance exacerbée à la manière d’un hibou afin de répondre à la pression du marché. Il agit dans l’urgence tout en suivant les contraintes réglementaires, avec une marge de manœuvre réduite, au risque de ruptures brutales avec des fournisseurs historiques et d’un décalage entre ses convictions et les objectifs affichés par l’entreprise.

Un rôle pivot

L’utilisation de métaphores permet de mieux illustrer le rôle pivot joué par les acheteurs au sein des relocalisations. Elles se construisent aussi à travers leurs décisions quotidiennes sur le terrain. Cela implique que les entreprises prennent davantage en compte le profil des acheteurs lors de projets de relocalisation.

Pour avancer concrètement sur ces sujets, les entreprises doivent s’investir dans trois directions :

  • Identifier le profil de leurs acheteurs (plutôt papillon, renard ou hibou) et les mobiliser en fonction des projets de relocalisation.

  • Constituer des équipes d’acheteurs aux profils complémentaires, en combinant exploration d’opportunité, gestion des risques et cohérence avec l’image de marque.

  • Adapter les objectifs et la formation des acheteurs, en intégrant les enjeux de relocalisation, en termes de gain d’achat, mais aussi de résilience, de coopération fournisseur et de création de valeur locale.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Relocalisations industrielles : ces acheteurs qui font (ou défont) le « Made in France » – https://theconversation.com/relocalisations-industrielles-ces-acheteurs-qui-font-ou-defont-le-made-in-france-271413

Bilharziose en Europe : d’où vient cette maladie parasitaire et comment s’en protéger ?

Source: The Conversation – in French – By Christoph Grunau, Professeur des Universités, expert en épigénetique environnementale, Université de Perpignan Via Domitia

Les schistosomes, de petits vers parasites, sont à l’origine d’une maladie aux conséquences potentiellement graves : la schistosomiase ou bilharziose. Une simple baignade dans des eaux infestées par leurs larves peut suffire à être contaminé. Longtemps cantonnée à certains pays tropicaux, la maladie s’étend. Elle aborde désormais le sud de l’Europe : des cas ont été recensés en Corse, ces dernières années.


Plus de 240 millions de personnes dans le monde vivent avec un parasite dans le corps sans le savoir. Ces personnes sont infectées par des vers plats appartenant au genre Schistosoma, transmis par des escargots d’eau douce. Ils sont responsables d’une maladie appelée schistosomiase ou bilharziose, dont les complications peuvent être graves, allant jusqu’au cancer du foie ou de la vessie.

Si la grande majorité des personnes touchées vivent en Afrique, en Amérique latine ou en Asie, des foyers localisés ont également été récemment signalés en Europe, notamment dans le sud-est de la Corse.

Aujourd’hui, la lutte contre la bilharziose ne constitue donc plus seulement un enjeu de santé publique locale. Il s’agit d’un défi mondial, qui exige une veille épidémiologique accrue, une coopération internationale renforcée et des stratégies adaptées à une réalité environnementale en mutation.

Une même maladie, différentes manifestations.

La bilharziose est transmise par de petits escargots aquatiques vivant dans les eaux douces. Les larves de schistosomes les infectent, puis se multiplient dans leur organisme, avant d’être libérées dans les eaux environnantes.

Le cycle des schistosomes, responsables de la schistosomiase ou bilharziose.
DPDx, Centers for Disease Control and Prevention

Elles vont alors se mettre en quête de leur hôte final, un mammifère (rongeur, bétail, être humain…) immergé à proximité. Une fois à son contact, les larves percent sa peau et pénètrent dans son corps. Après un passage par le foie, elles se transforment en adultes, et s’installent dans les veines proches de l’intestin ou de la vessie.

Si, dans certains cas, les premiers stades de l’infection peuvent se traduire par une irritation de la peau ou de la fièvre, souvent la maladie reste silencieuse pendant des mois.

Les manifestations cliniques qui surviennent ensuite sont principalement liées aux centaines d’œufs produits chaque jour par les femelles. En effet, si une partie est éliminée en même temps que les matières fécales ou les urines (et peuvent donc à nouveau contaminer les eaux), certains restent piégés dans les tissus. Des lésions et des réactions inflammatoires se produisent, qui peuvent avoir de lourdes conséquences.

Cependant, la bilharziose ne se manifeste pas de la même façon partout. En effet, la forme de la maladie varie non seulement selon l’espèce de vers parasites impliquée, mais aussi selon l’espèce d’escargots qui les transmettent, ainsi qu’en fonction des saisons de transmission, propres à chaque région, ou encore des mesures de contrôle, très dépendantes des infrastructures locales.

Type de maladie Symptômes Espèce impliquée Répartition géographique
Schistosomiase intestinale – typiques: douleurs abdominales, diarrhée, et sang dans les selles;

– atteintes avancées: hépatomégalie (augmentation du volume du foie), parfois associée à une ascite (liquide péritonéal) et une hypertension de la veine porte qui augmente le risque d’hémorragie; une splénomégalie (augmentation du volume de la rate) peut aussi être observée. Risque de cancer du foie aux stades tardifs.

Schistosoma mansoni Afrique, Moyen-Orient, Caraïbes, Brésil, Venezuela et Suriname
Schistosoma japonicum Chine, Indonésie, Philippines
Schistosoma mekongi Plusieurs districts du Cambodge et de la République démocratique populaire lao
Schistosoma guineansis et S. intercalatum (espèce voisine) Zones des forêts tropicales humides en Afrique centrale
Schistosomiase urogénitale – typiques: hématurie (sang dans les urines);

– atteintes avancées: lésions rénales, fibrose de la vessie et de l’uretère, et risque de cancer de la vessie aux stades tardifs.

Schistosoma haematobium Afrique, Moyen-Orient, France (Corse)

Dans certains cas d’infection aiguë, des manifestations atypiques (paralysies) ont également été décrites. Chez les enfants, l’infection se traduit par une anémie (car les parasites se nourrissent des cellules sanguines de leur hôte) ainsi que par un retard de croissance.

Pour éviter la transmission de la maladie, outre les gestes individuels (voir encadré « Comment se protéger »), les programmes locaux de lutte contre les escargots et de sensibilisation communautaire sont essentiels, car ils permettent de rompre le cycle de transmission du parasite. Dans les zones endémiques, la participation aux campagnes de traitement collectif au praziquantel permet en outre d’éviter les formes chroniques.

Cette parasitose, bien que connue depuis longtemps, demeure malheureusement d’actualité. Chaque nouveau barrage ou projet d’irrigation, chaque communauté dépourvue d’assainissement créent les conditions pour une transmission renouvelée. Une situation encore aggravée par les modifications liées au changement climatique en cours, ou au développement de certaines pratiques, parmi lesquelles l’écotourisme, qui, en favorisant les voyages dans des zones rurales ou naturelles parfois peu surveillées sur le plan sanitaire, accroît le risque d’exposition à des eaux contaminées par les schistosomes.

Au sein de notre laboratoire, et en collaboration avec des centres de recherche en Europe, Amérique du Nord et Amérique du Sud ainsi qu’en Afrique de l’Ouest, nous travaillons à comprendre la dispersion des parasites et des mollusques vecteurs. Nous étudions aussi la possibilité d’améliorer la résistance des escargots contre le parasite, et nous explorons la possibilité de recourir à des modifications épigénétiques et génétiques pour rendre les parasites vulnérables.

Un parasite qui s’adapte aux activités humaines

Le cycle de la bilharziose repose sur trois éléments : le parasite, l’escargot, et l’eau. Dès que ces trois conditions sont réunies, la transmission est possible. Que ce soit dans les campagnes brésiliennes, le Nil en Égypte, les rizières asiatiques ou les rivières corses, la bilharziose s’adapte aux paysages humains.

En Afrique de l’Ouest, comme au Sénégal et au Bénin, les écosystèmes fluviaux et les températures élevées qui varient peu tout au long de l’année constituent des habitats idéaux pour les escargots appartenant aux espèces Biomphalaria et Bulinus, vecteurs des formes intestinale et urinaire de la maladie. Dans ces régions, la transmission est observée tout au long de l’année. Elle est plus importante au sein des populations ayant un contact intense avec l’eau, comme dans la ville fluviale de Ganvié (Bénin).

Photo de pêcheurs et habitants en pirogue dans la lagune de Ganvié, au Bénin. Ce type d’environnement, où l’eau douce est omniprésente et les contacts humains fréquents, constitue un terrain propice à la transmission de la bilharziose.
Pêcheurs et habitants en pirogue dans la lagune de Ganvié, au Bénin. Ce type d’environnement, où l’eau douce est omniprésente et les contacts humains fréquents, constitue un terrain propice à la transmission de la bilharziose.
Ronaldo Augusto, CC BY

Au Brésil, la forme intestinale prédomine. En général, les escargots vecteurs, principalement Biomphalaria glabrata, prolifèrent dans les réservoirs d’eau, les rivières et les lagunes. Les épidémies surviennent principalement dans les communautés rurales du Nord-Est et du Sud-Est, où l’accès à l’eau potable et à l’assainissement de base est souvent insuffisant.

Cependant, il est surprenant de constater que des épidémies peuvent apparaître dans les zones urbanisées, soit en raison de systèmes d’assainissement défaillants, soit parce que des rongeurs se trouvent à proximité de collections d’eau douce. Malgré le succès des programmes de lutte, cette complexité fait de la bilharziose une maladie dynamique, capable de s’adapter à différents scénarios selon la région du Brésil considérée.

Ces deux images prises dans l’État de Tocantins, au nord du Brésil, présentent deux scénarios contrastés de schistosomiase. Deux environnements endémiques distincts sont représentés : l’un, situé dans un parc naturel, où la transmission est principalement
Ces deux images prises dans l’État de Tocantins, au nord du Brésil, présentent deux scénarios contrastés de schistosomiase. Deux environnements endémiques distincts sont représentés : l’un, situé dans un parc naturel, où la transmission est principalement maintenue par la faune sauvage (photo de gauche). L’autre, en zone urbaine, se caractérise par la présence d’habitations et une dynamique de transmission dominée par les rejets de déjections humaines non traitées (photo de droite).
Ronaldo Augusto, CC BY

En Asie, la situation est encore plus complexe. En effet, l’espèce qui y sévit, Schistosoma japonicum, présente une capacité particulièrement marquée à contaminer de nombreux hôtes mammifères (elle infecte aussi bien les humains que les bovins et les rongeurs). Le risque d’infection est renforcé par les systèmes agricoles traditionnels, notamment la riziculture et l’élevage bovin, qui favorisent des contacts étroits et durables entre humains, animaux et milieux aquatiques (l’escargot vecteur, Oncomelania hupensis, vit dans les rizières et les zones humides). Cette situation complique fortement les efforts de contrôle. Par ailleurs, chaque inondation peut ouvrir de nouvelles zones de transmission.

Même dans les régions hors des zones tropicales, la bilharziose peut surprendre. C’est par exemple le cas en Corse, ou des touristes ont contracté la maladie après avoir nagé dans la rivière Cavu, entre 2013 et 2022.

Des analyses ont confirmé la présence sur l’île d’escargots Bulinus truncatus et du parasite S. haematobium, probablement introduit par des voyageurs en provenance de zones endémiques au Sénégal. Cet épisode a révélé la vulnérabilité de certains écosystèmes européens.

Une menace ancienne dans des paysages qui changent

Bien plus qu’une simple maladie tropicale, la schistosomiase est un indicateur des inégalités socio-économiques et de la manière dont nos environnements conditionnent notre santé. La comprendre, c’est aussi comprendre la façon dont s’entrelacent infrastructures, climat et comportements humains.

Mieux connaître cette maladie, et mettre au point des moyens de lutte efficace devient d’autant plus crucial que le changement climatique en cours favorise sa propagation. La hausse des températures et les modifications des régimes de pluie créent de nouveaux habitats propices aux escargots vecteurs. C’est aussi le cas de la pression sur les ressources en eau, qui conduit souvent à la création de barrages, de retenues artificielles et de systèmes d’irrigation. Autant d’aménagements générant des zones d’eau calme ou faiblement renouvelée, particulièrement favorables au développement desdits escargots.

Conséquence : de nouvelles zones de transmission pourraient apparaître là où le risque était jusqu’à présent considéré comme nul. Des modèles prédictifs suggèrent déjà que certaines régions du sud de l’Europe, notamment autour du Bassin méditerranéen, pourraient présenter les conditions écologiques nécessaires à l’établissement du cycle de transmission du parasite.

Il faut savoir que le parasite ne s’implante durablement dans une région que si l’hôte intermédiaire est présent et si les conditions climatiques sont favorables. Or plusieurs espèces d’escargots vecteurs, dont Planorbarius metidjensis et Bulinus truncatus, sont déjà présentes dans certaines régions d’Europe méridionale, ce qui explique un potentiel d’établissement localisé mais réel.

La réémergence de la bilharziose en Corse illustre comment cette maladie pourrait cesser d’être perçue uniquement comme une maladie tropicale négligée et commencer à être reconnue comme une infection émergente, y compris dans les pays du Nord.

The Conversation

Christoph Grunau a reçu des financements de l’ANR, de Wellcome Trust, de la Région Occitanie, et de l’UPVD.

Ronaldo Augusto a reçu des financements de l’ANR, de la Région Occitanie, et de l’UPVD.

ref. Bilharziose en Europe : d’où vient cette maladie parasitaire et comment s’en protéger ? – https://theconversation.com/bilharziose-en-europe-dou-vient-cette-maladie-parasitaire-et-comment-sen-proteger-260016

Additifs conservateurs : deux grandes études suggèrent des liens avec un risque accru de cancers et de diabète de type 2

Source: The Conversation – in French – By Mathilde Touvier, Directrice de l’Equipe de Recherche en Epidémiologie Nutritionnelle, U1153 Inserm,Inrae, Cnam, Université Sorbonne Paris Nord, Université Paris Cité, Université Paris Cité

Les additifs conservateurs sont présents dans de nombreux types d’aliments. Or, deux nouvelles études épidémiologiques d’ampleur suggèrent l’existence d’un lien entre leur consommation et un risque accru de cancer et de diabète de type 2. Anaïs Hasenböhler, qui conduit ces travaux, et Mathilde Touvier, qui dirige l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Cress-Eren, Inserm/Inrae/Cnam/Université Sorbonne Paris Nord/Université Paris Cité), ont répondu à nos questions.


The Conversation : En quoi ont consisté vos travaux sur les additifs conservateurs ?

Mathilde Touvier : Les deux études publiées en janvier s’inscrivent dans le cadre de notre projet de recherche sur les conséquences pour la santé résultant de la consommation d’additifs alimentaires. Depuis environ cinq ans, nous explorons cette voie afin de déterminer si elle peut expliquer les effets sur la santé des aliments industriels, notamment transformés ou ultratransformés.

Dans la lignée de nos précédents travaux sur les émulsifiants ou les édulcorants, nous nous sommes penchés sur la question des conservateurs, qui sont des additifs que l’on retrouve dans de nombreux produits : environ un produit sur cinq répertorié dans la base de données Open Food Facts en contient.

Pour cela, nous avons employé les données collectées dans le cadre de la cohorte NutriNet-Santé, dont l’originalité est de permettre, du fait de la finesse des données recueillies (marques des produits industriels consommés, dosages d’additifs dans certains aliments et boissons, questionnaires répétés sur plusieurs années…), de quantifier les expositions des participants à ces additifs, sur le long terme (le suivi depuis plus de quinze ans pour les premiers inclus). Durant les deux premières années du suivi, 99,7 % des participants ont été exposés à au moins un conservateur, d’où l’importance de s’intéresser à leur impact à long terme sur la santé.

Les analyses statistiques poussées que nous avons menées ont permis de mettre en évidence des liens entre le niveau de consommation de certaines de ces substances et le risque de survenue de certaines maladies chroniques.

Combien de conservateurs sont autorisés en France ? Quels sont ceux que vous avez étudiés ?

Anaïs Hasenböhler : Aujourd’hui, sur les quelque 330 additifs alimentaires autorisés en France et dans l’Union européenne, 80 ont des propriétés de conservateurs.

Parmi ces derniers, 58 se sont révélés être consommés par au moins un participant de l’étude NutriNet-Santé. L’ensemble de ces substances a été prise en compte pour calculer la somme totale d’additifs conservateurs consommés. Soulignons que dans ces travaux, 34,6 % des conservateurs consommés provenaient d’aliments ultratransformés. Nous avons également pu étudier davantage en détail 17 des conservateurs les plus consommés (c’est-à-dire consommés par au moins 10 % de la population), pour lesquels nous disposions de suffisamment de puissance statistique pour étudier le lien avec le risque de maladies chroniques.

Nos travaux révèlent que certains conservateurs étaient à la fois associés à une augmentation de l’incidence de cancer et de diabète de type 2. C’est le cas du sorbate de potassium (E202), du métabisulfite de potassium (E224), du nitrite de sodium (E250), de l’acide acétique (E260), de l’érythorbate de sodium (E316). Tandis que d’autres étaient plus spécifiquement associés à l’une ou l’autre de ces pathologies.

Concernant les cancers, qu’ont révélé vos résultats ?

M. T. : L’étude sur les cancers a porté sur les données de 105 260 participants à la cohorte NutriNet-Santé. Nous avons observé que les personnes qui consommaient davantage de certains conservateurs avaient un risque de cancer plus élevé, avec des associations spécifiques observées pour les cancers les plus fréquents dans la cohorte, à savoir ceux du sein et de la prostate.

La plupart des associations positives entre consommation de conservateurs et incidence plus élevée de cancers concernaient principalement les conservateurs non-antioxydants.

On peut citer les sulfites (trouvés surtout dans les boissons alcoolisées, responsables de 85,4 % des apports en sulfites chez les participants, mais aussi dans des sauces industrielles), les nitrites et nitrates (apportés principalement par les viandes transformées telles que les charcuteries), les sorbates (dont les sources sont plus variées : ils proviennent principalement de produits à base de fruits et légumes ou matières grasses et sauces, mais on en trouve aussi dans les desserts lactés, gâteaux et biscuits), et les acétates (largement utilisés dans les matières grasses et les sauces, telles que vinaigrettes ou condiments, ainsi que dans les viandes transformées, les préparations à base de produits laitiers, les plats préparés).

L’érythorbate de sodium, un additif antioxydant fréquemment ajouté aux viandes transformées (qui contribuaient à hauteur de 42,3 % des apports dans la cohorte) était également associé à une incidence plus élevée de cancer.

Lorsque nous comparions les plus forts consommateurs aux non consommateurs ou aux plus faiblement exposés, les pourcentages d’augmentation d’incidence étaient les suivants :

  • les sorbates, en particulier le sorbate de potassium, étaient associés à une augmentation de 14 % de l’incidence de cancer au global et à une augmentation de 26 % de celle de cancer du sein ;
  • les sulfites étaient associés à une augmentation de 12 % du risque global de cancer. En particulier, le métabisulfite de potassium était associé à une incidence accrue de 11 % de cancer au global et 20 % de cancer du sein ;
  • le nitrite de sodium était associé à une augmentation de 32 % du risque de cancer de la prostate ;
  • le nitrate de potassium était associé à une augmentation du risque de cancer au global de 13 % et de cancer du sein de 22 % ;
  • les acétates étaient associés à une augmentation du risque de cancer au global de 15 % et de cancer du sein de 25 %. Spécifiquement, l’acide acétique était associé à une augmentation de 12 % du risque de cancer en général ;
  • les érythorbates totaux et l’érythorbate de sodium en particulier étaient associés à une incidence plus élevée de cancer au global (12 %) et du cancer du sein (21 %).

La puissance statistique était limitée pour les autres localisations de cancer, qui sont moins fréquemment représentés en population générale et donc également dans la cohorte. Un mode de vie globalement plus sain explique aussi l’incidence plus faible de certains cancers dans l’étude, ce qui a pu empêcher de mettre en évidence pour le moment les associations connues entre nitrites et cancer colorectal, par exemple.

Qu’avez-vous découvert concernant le risque de diabète de type 2 ?

M. T. : L’étude sur le diabète de type 2 a porté sur les données de 108 723 participants de la cohorte NutriNet-Santé. Nos travaux ont permis d’observer une association positive significative entre une exposition plus élevée aux additifs alimentaires conservateurs et une incidence plus forte de diabète de type 2 : les plus gros consommateurs de conservateurs avaient un risque supérieur estimé à 47 % de développer la maladie, comparés aux consommateurs qui en absorbaient le moins.

Sur les 17 conservateurs étudiés individuellement, une consommation plus élevée de 12 d’entre eux était associée à un risque accru de diabète de type 2 : des conservateurs alimentaires non antioxydants largement utilisés – nitrite de sodium (E250, incidence supérieure de 50 % chez les plus forts, comparés à de plus faibles consommateurs), métabisulfite de potassium (E224, 29 %), sorbate de potassium (E202, 115 %), acide acétique (E260, 31 %), acétates de sodium (E262, 23 %) et propionate de calcium (E282, 44 %) – et des additifs antioxydants : ascorbate de sodium (E301, 41 %), alpha-tocophérol (E307, 30 %), érythorbate de sodium (E316, 43 %), acide citrique (E330, 29 %), acide phosphorique (E338, 39 %) et extraits de romarin (E392, 20 %).

Que faut-il retenir de ces résultats ?

M. T. : Ces deux études sont les premières au monde à quantifier les expositions à un large spectre de conservateurs et à étudier leurs liens avec le risque de cancers et de diabète.

S’il est un point qui nous a interpellés, c’est la proportion de conservateurs dont la consommation s’est révélée associée à une incidence plus élevée de ces pathologies : sur les 17 que nous avons testés spécifiquement, 6 étaient associés à une incidence accrue de cancer, et 12 étaient associés au risque de diabète de type 2.

A. H. : Ces résultats épidémiologiques sont cohérents avec de précédents travaux expérimentaux qui consistent à exposer des cultures de cellules ou des modèles animaux à des conservateurs. Dans le cas du diabète de type 2, de telles études avaient par exemple suggéré que certains conservateurs pourraient altérer la signalisation de l’insuline. Parmi les autres pistes d’explication figurent les perturbations du microbiote intestinal, mais aussi des mécanismes d’oxydation, de stress oxydant ou d’inflammation qui pourraient être impliqués dans l’apparition de cancers.

Y a-t-il des limites à cette étude ?

M. T. : Il est important de rester prudent concernant les pourcentages d’augmentation d’incidence observés quand on compare les consommateurs les plus fortement exposés aux moins fortement exposés.

En effet, ces chiffres ne s’appuient que sur une seule étude, basée sur la cohorte NutriNet-Santé. Même si celle-ci est fondée sur une très large population d’étude, avec des données fines d’exposition et un contrôle poussé des principaux facteurs de risque (tabagisme, consommation d’alcool, de sucre, sel, fibres, antécédents familiaux de maladies ou encore activité physique), il va falloir les confirmer par d’autres travaux (études épidémiologiques sur d’autres cohortes, puis méta-analyses…).

Cependant, les associations que nous avons mises en évidence sont statistiquement significatives et concordent, comme on l’a souligné, avec les travaux expérimentaux qui ont déjà été menés.

Quelles mesures prendre pour mieux protéger la santé des consommateurs ?

M. T. : Contrairement aux autres types d’additifs alimentaires (émulsifiants, édulcorants, colorants…), l’intérêt des conservateurs va au-delà du cosmétique et de l’organoleptique.

Ils sont employés pour protéger les aliments contre des altérations potentiellement délétères pour la santé des consommateurs, qu’il s’agisse de modifications chimiques (oxydations) ou de contaminations par des microorganismes.

Le ratio bénéfice-risque de ces substances devra donc être pris en compte dans les futures réévaluations de leur sécurité. Il s’agira de déterminer, au cas par cas, si les conservateurs sont réellement indispensables ou s’ils sont utilisés pour des intérêts, notamment économiques, qui dépassent la seule sécurité alimentaire (garder plus longtemps les produits dans les rayons pour faire des économies, par exemple), s’il existe des alternatives, etc.

Au final, nous espérons que nos travaux permettront de nourrir ces futures ré-évaluations (par l’EFSA, la FDA, etc.), et de faire évoluer la réglementation pour mieux protéger les consommateurs, en abaissant si besoin les doses limites autorisées ou en interdisant certaines substances.

Dans nos perspectives de recherche à court terme, nous poursuivons également des travaux sur les liens entre les additifs conservateurs et le risque de maladies cardiovasculaires et d’hypertension. Nous explorons aussi l’impact des mélanges d’additifs sur le risque de maladies chroniques ainsi que celui de contaminants issus des procédés de transformation et des emballages.

Nous recherchons les mécanismes sous-jacents en dosant des biomarqueurs sanguins d’inflammation, de stress oxydant, de perturbation du métabolisme et en étudiant les microbiotes des participants, en lien avec leurs profils d’expositions aux additifs et aux aliments ultratransformés et leurs contaminants.

Nos partenaires toxicologues et physiologistes complètent ces travaux par des approches expérimentales. Enfin, nous travaillons également sur l’évolution du logo Nutri-Score pour permettre d’intégrer ces nouvelles dimensions en plus du profil nutritionnel, avec par exemple un cadre noir pour signaler si l’aliment est « ultratransformé ».

D’une façon plus générale, ces résultats plaident pour l’application des recommandations du Programme national nutrition santé : privilégier les aliments pas ou peu transformés et limiter les additifs superflus…

The Conversation

Mathilde Touvier a reçu des financements d’organismes publics ou associatifs à but non lucratif (ERC, ANR, INCa, etc.).

Anaïs Hasenböhler a reçu des financements (PhD grant) de Université Sorbonne Paris Nord.
Ces travaux ont été financés par des fonds publics ou associatifs à but non lucratif (ERC, INCa, Ministère de la Santé, …)

ref. Additifs conservateurs : deux grandes études suggèrent des liens avec un risque accru de cancers et de diabète de type 2 – https://theconversation.com/additifs-conservateurs-deux-grandes-etudes-suggerent-des-liens-avec-un-risque-accru-de-cancers-et-de-diabete-de-type-2-273297

Le patron de la Fed visé par une enquête pénale : Trump et la tentation d’une Fed docile

Source: The Conversation – France in French (3) – By Alain Naef, Assistant Professor, Economics, ESSEC

Donald Trump est en guerre affichée contre Jerome Powell, le président de la Réserve fédérale (Fed), la banque centrale des États-Unis. Misscabul/Shutterstock

Une enquête pénale vise Jerome Powell, l’actuel gouverneur de la puissante Réserve fédérale des États-Unis (Fed), dont le mandat arrive à terme en mai 2026. Donald Trump, dont la prérogative est de lui nommer un successeur, souhaite mettre à la tête de la Fed un de ses supporters, Kevin Hassett. Mais alors qui pour être le contre-pouvoir ? Contre-intuitivement, ce pourrait bel et bien être les marchés financiers.


Mervyn King, gouverneur de la Banque d’Angleterre de 2003 à 2013, aimait dire que « l’ambition de la Banque d’Angleterre est d’être ennuyeuse ». Le président de la Banque nationale suisse Thomas Jordan rappelait encore récemment que « la clé du succès est peut-être d’être ennuyeux ». Leur message est clair : la stabilité monétaire repose sur la prévisibilité, pas sur le spectacle.

Avec Donald Trump, cette règle pourrait changer. Le président des États-Unis, lui, n’aime pas être ennuyeux. S’il n’est pas clair que cela lui réussisse en politique intérieure ou extérieure, pour ce qui est de l’économie, c’est différent. La prévisibilité est un moteur de la stabilité des marchés et de la croissance des investissements. Dans ce contexte, les marchés pourraient être l’institution qui lui tient tête.

C’est ce rôle de contre-pouvoir que j’analyse dans cet article. Le conflit à venir se porte sur la nomination du successeur du président de la Réserve fédérale des États-Unis (Fed), la banque centrale des États-Unis, Jerome Powell dont le mandat expire en mai 2026. Dans la loi, le président de la première puissance mondiale a la prérogative de nommer un successeur.

Jerome Powell est actuellement visé par une enquête pénale du département de la justice américain, liée officiellement à la rénovation du siège de la Fed. Le président de la FED, lui, y voit une tentative de pression sur son indépendance, après son refus de baisser les taux d’intérêt. Donald Trump nie toute implication, même s’il dit de Powell qu’il « n’est pas très doué pour construire des bâtiments ». Pour de nombreux observateurs, le timing de l’attaque plaide pour une attaque politique. Les marchés ont réagi avec une montée du prix de l’or.

Car les présidents des banques centrales sont des personnages clés. Avec de simples mots, ils peuvent participer à créer des crises financières. Le président de la Bundesbank eut un rôle dans la crise du système monétaire européen de 1992. Si ce dernier s’était abstenu de faire un commentaire sur l’instabilité de la livre sterling, le Royaume-Uni aurait peut-être rejoint l’euro.

Gouverneurs technocrates

Traditionnellement, le choix du successeur n’est pas uniquement politique. Il se porte sur une figure reconnue, souvent issue du Conseil des gouverneurs. Les sept membres du Conseil des gouverneurs du système de la Réserve fédérale sont nommés par le président et confirmés par le Sénat. Il s’agit ordinairement de technocrates.

Les chercheurs Michael Bordo et Klodiana Istrefi montrent que la banque centrale recrute prioritairement des économistes formés dans le monde académique, soulignant la sélection d’experts de la conduite de la politique monétaire. Ils montrent que les clivages entre écoles « saltwater » (Harvard et Berkeley) et « freshwater » (Chicago, Minnesota). Les économistes freshwater étant plus restrictifs (ou hawkish) en termes de baisse de taux, alors que les « saltwater » préfèrent soutenir la croissance.

Ben Bernanke incarne cette tendance. Du 1er février 2006 au 3 février 2014, il est gouverneur de la FED. Après un premier mandat sous la présidente de George W. Bush, Barack Obama le nomme pour un second mandat. Ce professeur d’économie, défenseur de la nouvelle économie keynésienne, gagne le prix Nobel en 2022 pour ses travaux sur les banques et les crises financières. La gouverneure de 2014 à 2018, Janet Yellen, est auparavant professeure d’économie à Berkeley, à Harvard et à la London School of Economics.

Ce processus relativement apolitique est essentiellement technocratique. Ces conventions seront potentiellement bousculées pour la nomination du prochain gouverneur de la banque centrale des États-Unis. Évidemment, certains gouverneurs avaient des préférences politiques ou des liens avec le président.

Kevin Hassett, économiste controversé

Le candidat de Donald Trump pressenti par les médias est Kevin Hassett. Ce dernier s’inscrit dans le sillage de la vision du nouveau président des États-Unis en appelant à des baisses de taux brutales. Il a qualifié Jerome Powell de « mule têtue », ce qui alimente les craintes d’une Fed docile envers la Maison Blanche.

« Kevin Hassett a largement les capacités pour diriger la Fed, la seule question est de savoir lequel se présentera » entre « Kevin Hassett, acteur engagé de l’administration Trump, ou Kevin Hassett, économiste indépendant », explique Claudia Sahm, ancienne économiste de la Fed dans le Financial Times. C’est cette question qui inquiète les marchés. Cela même si l’économiste a presque 10 000 citations pour ses articles scientifiques et a soutenu sa thèse avec Alan Auerbach, un économiste reconnu qui travaille sur les effets des taxes sur l’investissement des entreprises. De façade, Hassett a tout d’un économiste sérieux. Uniquement de façade ?

Les investisseurs s’inquiètent de la politisation de la Fed. Depuis la nomination de Stephen Miran en septembre 2025 au Conseil des gouverneurs, les choses se sont pimentées. Le président du comité des conseillers économiques des États-Unis est un des piliers de la doctrine économique Trump. Il a longtemps travaillé dans le secteur privé, notamment au fonds d’investissement Hudson Bay Capital Management.

Si les votes de la Fed sont anonymes, le Federal Open Market Committee, chargé du contrôle de toutes les opérations d’open market aux États-Unis, publie un graphique soulignant les anticipations de taux d’intérêt des membres. Depuis l’élection de Stephen Miran, un membre vote en permanence pour des baisses drastiques des taux d’intérêt, pour soutenir Donald Trump. Sûrement Miran ?

Si le nouveau président de la Fed faisait la même chose, on pourrait assister à une panique à bord… qui pourrait éroder la confiance dans le dollar. Les investisseurs internationaux ne veulent pas d’une monnaie qui gagne ou perde de la valeur en fonction du cycle électoral américain. Pour que les investisseurs aient confiance dans le dollar, il faut qu’il soit inflexible à la politique.

Les marchés financiers en garde-fou

Le marché, à l’inverse de la Cour suprême des États-Unis ou du Sénat, n’a pas d’incarnation institutionnelle, mais il a tout de même une voix. Il réagit par les prix, mais pas seulement. Si on ne l’écoute pas, le marché pourrait-il hausser le ton, en changeant les prix et les taux d’intérêt ?

Quelles seraient les conséquences de la nomination d’un président de la Fed pro-Trump et favorable à des coupes de taux pour soutenir le mandat de Trump ? Il se peut que les investisseurs institutionnels puissent fuir la dette américaine, du moins à court terme. Cette réaction augmenterait potentiellement les taux d’emprunt du gouvernement, notamment à long terme.

« Personne ne veut revivre un épisode à la Truss », a résumé un investisseur cité par le Financial Times, à la suite de la consultation du Trésor auprès des grands investisseurs. Liz Truss, la première ministre du Royaume-Uni, avait démissionné sous la pression des marchés en septembre 2022. Elle avait essayé dans un « mini-budget » à la fois d’augmenter les dépenses et de réduire les impôts. Quarante-quatre jours plus tard, elle avait dû démissionner à cause de la fuite des investisseurs qui ne voulaient plus de dette anglaise, jugée insoutenable.

Donald Trump ne démissionnera probablement pas quarante-quatre jours après la nomination de Kevin Hassett. Mais, en cas de panique des marchés, Kevin Hassett lui-même pourrait sauter. Et le dollar perdre encore un peu plus de sa splendide.

The Conversation

Alain Naef a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR).

ref. Le patron de la Fed visé par une enquête pénale : Trump et la tentation d’une Fed docile – https://theconversation.com/le-patron-de-la-fed-vise-par-une-enquete-penale-trump-et-la-tentation-dune-fed-docile-272522

Bob Denard et les coups d’État en Afrique : anatomie d’un mercenariat en héritage

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Figure emblématique du mercenariat postcolonial, Bob Denard (de son vrai nom Gilbert Bourgeaud incarnait une forme d’interventionnisme clandestin qui a marqué l’histoire politique de plusieurs États africains, en particulier les Comores, où il fut impliqué dans plusieurs coups d’État entre les années 1970 et 1990. Alors que les productions audiovisuelles se multiplient à son sujet, il devient essentiel de replacer son action dans une longue histoire, celle des mercenaires en Afrique.

L’actualité récente, marquée par la présence d’Africa Corps (ex-groupe Wagner) dans certains pays africains, tend parfois à présenter le mercenariat étranger comme un phénomène nouveau sur le continent. Cette lecture est historiquement inexacte. Bien avant le groupe russe Wagner, l’Afrique a été un terrain d’intervention privilégié pour des mercenaires européens, souvent liés à des intérêts géopolitiques, économiques ou idéologiques issus de la guerre froide et des continuités postcoloniales.

De Bob Denard aux réseaux anglo-saxons actifs en Afrique australe, en passant par diverses sociétés militaires privées, le mercenariat s’inscrit dans une tradition ancienne d’externalisation de la violence armée. Africa Corps ne fait que réactualiser cette pratique sous des formes contemporaines.

En tant que spécialiste des théories postcoloniales et des relations France-Afrique, je reviens sur cette figure emblématique de la Guerre froide.

La méfiance envers les mercenaires

Dans Le Prince, Machiavel déconseille aux souverains de se reposer sur des mercenaires, les décrivant comme « désunis, ambitieux, infidèles ». Leur loyauté n’est jamais garantie, car elle dépend du salaire plutôt que d’un sentiment d’appartenance. Ces mises en garde trouvent une application singulière dans l’Afrique postcoloniale.

Après les indépendances, des États fragilisés ont eu recours à des combattants expérimentés issus des armées coloniales, tandis que des puissances extérieures utilisaient ces hommes pour défendre leurs intérêts sans s’engager officiellement. Bob Denard s’inscrit dans cette tradition en étant un mercenaire moderne mêlant idéologie anticommuniste, sens aigu du renseignement et art de la manœuvre discrète.

Un mercenariat géopolitique

Le Congo de la période post-sécession katangaise est l’un des premiers terrains où s’affirme Bob Denard. Il sert d’abord Moïse Tshombe, président autoproclamé de l’État sécessioniste du Katanga, qu’il accompagne dans ses tentatives de stabilisation du Katanga puis, plus tard, lors de son passage à la tête du gouvernement central. Cette expérience le place au cœur des affrontements politiques et militaires du Congo des années 1960.

Le film Mister Bob (2011) revient d’ailleurs sur cette phase fondatrice, montrant comment Denard navigue dans un environnement où se croisent ambitions congolaises, interventions étrangères et stratégies clandestines. Si Mobutu apparaît ensuite comme l’acteur dominant de la scène congolaise, Denard évolue davantage à sa périphérie qu’à ses côtés, prêt à servir des causes présentées comme anticommunistes et à répondre aux attentes d’acteurs extérieurs, notamment occidentaux.

Dans ce contexte de Guerre froide, Denard opère ainsi dans ces zones grises où se mêlent autorité étatique, diplomatie secrète et interventions paramilitaires. Son parcours congolais témoigne de la manière dont certains États externalisaient des opérations sensibles à des individus capables d’agir là où l’armée nationale ou les services officiels ne pouvaient intervenir ouvertement.

À bien des égards, Denard a donné corps aux logiques de la Françafrique, non seulement par ses engagements militaires, mais aussi par les relations qu’il entretenait avec Jacques Foccart, l’un des architectes les plus influents de ce système d’influence mêlant réseaux politiques, intérêts stratégiques et action clandestine.

Les Comores, une histoire politique sous tutelle mercenaire

C’est pourtant aux Comores que Denard inscrit durablement son empreinte.
Lorsque les Comores accèdent à l’indépendance en 1975, l’archipel devient le théâtre d’un jeu d’ombres dont Bob Denard est l’un des principaux architectes. Profitant de la fragilité du nouveau régime, Denard renverse le président Ahmed Abdallah et installe à sa place Ali Soilih, un dirigeant aux ambitions révolutionnaires. Ce geste inaugure une période d’instabilité profonde, où la politique comorienne se tisse désormais aussi dans les couloirs discrets des mercenaires et des réseaux d’influence.

Trois ans plus tard, en 1978, l’histoire bascule de nouveau. Denard revient à Moroni pour renverser Soilih et rétablir Ahmed Abdallah au pouvoir. L’opération, exécutée avec une précision quasi militaire, consacre le mercenaire comme un véritable arbitre de la scène politique comorienne. À travers lui, des intérêts extérieurs, diplomatiques, économiques, sécuritaires, continuent de peser sur les trajectoires du jeune État.

En 1989 survient l’épisode le plus trouble car le président Abdallah est assassiné dans son palais. Denard, présent sur place, est rapidement soupçonné d’implication. Bien qu’il soit acquitté par la justice française, l’affaire renforce l’image d’un mercenaire devenu trop puissant, capable d’infléchir le destin d’un pays au-delà de tout contrôle institutionnel.

L’histoire se clôt en 1995 avec l’opération Azalée. Cette intervention militaire française expulse Denard et son groupe, mettant fin à vingt ans d’influence directe sur la vie politique comorienne. Pour Paris, il s’agit de reprendre la main ; pour Moroni, d’entrevoir la possibilité de reconstruire un système politique affranchi de cette tutelle informelle.

Les documentaires consacrés aux Comores reviennent largement sur ces décennies d’ingérence. Ils montrent comment les interventions successives ont contribué à militariser la vie politique, à institutionnaliser une dépendance à des réseaux extérieurs et à fragiliser durablement les structures étatiques d’un archipel déjà vulnérable. Derrière l’aventure exotique souvent associée au personnage de Denard se lit en creux le long coût politique, social et institutionnel de ce mercenariat d’État dans un micro-État postcolonial.

Bob Denard à l’écran

Si la figure de Bob Denard continue de hanter l’imaginaire collectif, c’est en grande partie grâce à son traitement audiovisuel, qui a façonné deux portraits presque opposés du mercenaire. D’un côté, le film de 2011 choisit de raconter l’homme à travers sa relation privilégiée avec Mobutu. On y découvre un Denard présenté comme un officier de l’ombre, naviguant entre fidélités personnelles et logiques d’État, un personnage à la fois tacticien, confident et instrument discret de stratégies géopolitiques plus vastes. La mise en scène insiste sur la densité politique de ses engagements, presque sur son expertise, donnant au mercenaire une profondeur qui dépasse le simple aventurier.

Mais l’autre versant du récit apparaît dans les nombreux documentaires consacrés aux Comores. Là, le ton change radicalement. Les enquêtes, nourries de témoignages comoriens, dressent un portrait moins flatteur, celui d’un entrepreneur de violence dont les interventions successives ont contribué à redessiner le destin politique d’un micro-État vulnérable. Ces documentaires tout comme la bande dessinée qui lui est consacrée montrent un Denard beaucoup moins romanesque, davantage stratège et parfois manipulateur, révélant les effets tangibles de ses opérations sur les populations locales, les institutions et la vie quotidienne des Comoriens.

Un révélateur de l’histoire postcoloniale

La trajectoire de Denard est indissociable des ambiguïtés de la période post-indépendance avec les fragilités institutionnelles des jeunes États, la compétition d’intérêts étrangers et l’absence de régulation du recours à la force privée.

Bien avant l’émergence des sociétés militaires privées contemporaines, Denard expérimente des formes d’externalisation de la violence où s’entremêlent réseaux politiques, services de renseignement et initiatives personnelles. Son parcours éclaire aussi les relations franco-africaines dans ce qu’elles ont parfois eu de plus opaque.

Une histoire longue de la violence privatisée

L’histoire de Bob Denard dépasse largement son personnage : elle révèle les vulnérabilités structurelles d’États en quête de stabilité, les pratiques d’ingérence discrète durant la Guerre froide et l’ambivalence d’un mercenaire oscillant entre instrument de puissance et acteur autonome.

Aujourd’hui, alors que des groupes comme Wagner ont redéfini la présence d’acteurs armés privés en Afrique, la figure de Denard retrouve une actualité inattendue. Si la comparaison ne doit pas être simplifiée – Wagner étant un dispositif paramilitaire industrialisé, intégré à une stratégie géopolitique étatique, là où Denard incarnait un mercenariat plus limité reposant sur des réseaux personnels –, une filiation structurelle apparaît néanmoins.

Denard a préfiguré un monde où la violence peut être privatisée, externalisée hors du contrôle direct des États, mais toujours au service d’intérêts politiques. Wagner en est aujourd’hui la version amplifiée : un acteur capable d’occuper un territoire, d’exploiter des ressources et d’influencer durablement des régimes.

De Denard à Prigojine, de Moroni à Bangui, n’assiste-t-on pas à l’évolution d’un même modèle d’ingérence armée ? Un modèle où les mises en garde de Machiavel résonnent encore. Aucun État ne peut se reposer durablement sur des forces dont la loyauté se loue.

The Conversation

Christophe Premat est directeur du centre d’études canadiennes et professeur en études culturelles francophones à l’Université de Stockholm. Il a bénéficié d’une subvention de la Fondation suédoise pour la coopération internationale dans la recherche et l’enseignement supérieur (STINT) pour la période de février 2021 à décembre 2023 (numéro de subvention : AF 2020-8901) sur un projet concernant la circulation des littératures maghrébines francophones.

ref. Bob Denard et les coups d’État en Afrique : anatomie d’un mercenariat en héritage – https://theconversation.com/bob-denard-et-les-coups-detat-en-afrique-anatomie-dun-mercenariat-en-heritage-271534