Polanyi, pour mieux comprendre ce qui nous arrive

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Postel, Professeur de Sciences Economiques- Titualire chaire Socioeconomie des communs, Université de Lille

Pour Karl Polanyi, le marché n’est pas une structure abstraite, il est encastré dans la société. (_Le Marché et la fontaine des Innocents en 1855_, de Fédor Hoffbauer [1839-1922]). Fédor Hoffbauer/Wikimedia Commons, CC BY

Économiste, sociologue, mais aussi philosophe, Karl Polanyi est un penseur critique des excès du capitalisme des années 1920. Dans la Grande Transformation (1944), il décrypte le lien entre un capitalisme sans limite et les totalitarismes. Une œuvre à redécouvrir d’urgence, alors que l’on peut craindre que les mêmes causes produisent les mêmes effets.


Que nous arrive-t-il ? Pour de nombreux citoyens et chercheurs en sciences sociales, le début de l’année 2025 a été le temps d’une sidération, souvent refoulée. Les premiers mois du mandat de Donald Trump nous secouent d’autant plus que, dans le même, temps, jour après jour, les informations les plus alarmantes se succèdent sur l’accélération des effets du réchauffement climatique et de l’effondrement de la biodiversité. L’analyse que propose Karl Polanyi peut nous aider à sortir de cette sidération, en nous donnant des clés de lecture de la situation que nous vivons et des voies permettant de sortir de l’ornière.

Karl Polanyi (1886-1964) est un analyste extrêmement précieux des rapports problématiques qu’entretient notre système économique avec la société et la biosphère. Dans la Grande Transformation, son ouvrage majeur (1944), il propose à la fois une histoire du capitalisme et une mise en évidence de sa singularité à l’échelle du temps long de l’humanité.

Le capitalisme constitue en effet une réponse très singulière à la question économique – question dont aucune société ne peut s’affranchir et que Polanyi définit comme : un « procès institutionnalisé d’interaction entre l’homme et son environnement qui se traduit par la fourniture continue des moyens matériels permettant la satisfaction des besoins ».

Trois bouleversements

À première vue, cette définition peut sembler banale. Mais si on confronte cette définition à notre impensé économique, c’est bouleversant pour trois raisons :

(1) L’économie est un process institutionnalisé, cela nous dit clairement que la réponse que donne toute société à la question de la satisfaction des besoins (aux conditions de sa reproduction) est d’abord collective, sociale, politique. Il n’y a pas d’économie « avant » les institutions collectives. Exit donc, nos illusions sur l’économie comme étant le lieu d’une émancipation par l’égoïsme rationnel ! Il n’y a, à l’origine, ni Homo œconomicus, ni concurrence libre et non faussée, ni loi de marché. L’économie est d’abord et toujours une question d’institutions et donc de choix collectifs et politiques. Là se joue la liberté des acteurs : participer à la construction des institutions qui forment une réponse collective à la question de la vie matérielle.




À lire aussi :
Le débat sur la valeur travail est une nécessité


(2) Un process « entre l’homme et son environnement » : cette définition pose ici immédiatement la question de l’insertion de la communauté humaine dans la nature, dans la biosphère, dans son lieu de vie. Seconde surprise, donc : la question écologique n’est donc pas « nouvelle »… C’est même la question fondatrice de l’économie pour Polanyi.

(3) Il s’agit de satisfaire « des besoins » et non pas des désirs insatiables d’accumulation… Là encore, cette dimension substantive de l’économique nous est devenue invisible, enfouie sous un principe d’accumulation illimitée qui nous a fait oublier la question de « ce dont nous avons vraiment besoin », au point paradoxalement de conduire nos sociétés contemporaines à assurer le superflu mais plus le nécessaire. Nous sommes, de fait (c’est ce que nous indique le franchissement des « limites environnementales »), sortis d’une trajectoire de reproductibilité des conditions de vie authentiquement humaine sur terre, alors même que nous accumulons des biens et services inutiles.

Marché autorégulateur

Cette sortie de route est un effet pervers du déploiement, depuis la révolution industrielle, d’un système de marché autorégulateur qui sert de base au mode de production capitaliste. C’est le second apport de Polanyi. Pendant des millénaires, la communauté humaine est parvenue à se reproduire de manière résiliente en pratiquant des formes d’économie socialement encastrées et cohérentes avec notre milieu de vie.

Polanyi repère ces formes sociales d’économie : l’économie domestique (autarcique) du clan ; la réciprocité entre les différentes entités progressivement mises en relation et pratiquant de manière ritualisée du don contre don ; la redistribution qui se met en place à un stade plus avancé de communautés humaines organisées autour d’un centre puissant et légitime, habilité à prélever des ressources et à les repartir, selon des critères considérés comme justes, entre les différents membres de la communauté… et le commerce, ou marché-rencontre, aux marges de la société (le mot donnera marché) dans lequel les acteurs diversifient leur consommation et négocient de gré à gré, en dehors de toute logique concurrentielle, le « juste prix ».

Ces formes économiques insérées, mises au service de la société, sont balayées par le capitalisme. Lorsque le phénomène industriel émerge et, avec lui, la promesse de l’abondance, il apparaît très clairement nécessaire de plier la société aux besoins de l’industrie. Il faut alimenter la machine productive en flux continu de travail, de matière première, et de financement permettant l’investissement. Pour que cette dynamique capitaliste fonctionne, il devient donc « nécessaire » de traiter le travail (la vie humaine), la terre (la biosphère) et la monnaie de crédit (indispensable à l’investissement) comme s’ils étaient des marchandises « produites pour être vendues ». C’est nécessaire, mais c’est faux, évidemment.

La société au service de l’économie ou l’inverse

Là est le mythe fondateur de nos sociétés qui se comprend assez vite dans les expressions désormais courantes : « ressources humaines », « ressources naturelles », « ressources monétaires ». Mais ressources pour qui ? pour quoi ? Pour la production de richesse ! Voilà ce qui constitue une inversion remarquable : la société et son environnement naturel se voient artificiellement « mises au service » de l’économie… et non l’inverse. La biosphère et la société doivent se soumettre, enfin, à « la loi » de l’économie !

Ce mythe – souligne Polanyi – travaille et détruit la société si l’on ne prend pas garde de « protéger » la vie humaine, la nature et le monnaie de cette logique concurrentielle. C’est ce que vécut Polanyi : l’effondrement de la société viennoise de l’entre-deux-guerres et de sa vie intellectuelle brillante (Einstein, Freud, Wittgenstein, Hayek, Popper… sans parler d’écrivains comme Zweig ou Schnitzler) qui s’abîma en quelques mois, dans le nazisme.

Karl Polanyi, juif, dut fuir en Angleterre. Il passera sa vie à saisir les causes de cet effondrement. Il perçoit alors que le fascisme révèle au fond « la réalité d’une société de marché » : c’est le produit d’un libéralisme économique débridé. L’échec des contre-mouvements qui, au long du XIXe siècle, cherchèrent à limiter l’emprise du marché sur la société (les paysans attachés aux communaux, les artisans attachés au travail libre, puis les prolétaires à celle d’un respect des droits humains, les nations attachées à l’étalon-or…) se traduit par une crise sociale majeure.

Une réaction sociale convulsive

Dans cette société dominée par la concurrence de tous contre tous, chaque individu est renvoyé à son intérêt propre, désocialisé.
L’espace commun de délibération se réduit, s’étiole, disparaît. Mais la société ne disparaît pas : elle se régénère maladivement, de manière dysfonctionnelle non plus par la raison et l’existence d’un dessein commun, mais par le sang, la « race », et l’homme providentiel. Le totalitarisme, c’est cette réaction sociale, presque convulsive, maladive et qui est le symptôme d’une société disloquée sous l’effet du libéralisme.


Du lundi au vendredi + le dimanche, recevez gratuitement les analyses et décryptages de nos experts pour un autre regard sur l’actualité. Abonnez-vous dès aujourd’hui !


Polanyi pense, lorsqu’il présente cette analyse dans l’immédiat après-guerre, que cet effondrement appartient au passé. Les sociétés occidentales vont se reconstruire en pleine connaissance de cause. C’est le sens de la « grande transformation » (le titre de son livre) qui s’opère avec, notamment, les accords de Philadelphie (fondateurs, en 1944, de l’Organisation internationale du travail) qui actent la nécessité de « protéger » le travail contre la logique concurrentielle, et ceux de Bretton Wood qui actent la constitution d’un système monétaire international réduisant le rôle des marchés et plaçant la question du financement dans la main des États.

Les institutions collectives, politiques, reprennent la main sur l’économique et lui assignent des règles qui, partiellement, « dé-marchandisent » le rapport à la monnaie et au travail (mais pas à la nature). Le monde occidental connaît alors un cycle long de prospérité et de paix. Les Occidentaux voient leur qualité de vie augmenter au fur et à mesure que la production se déploie, grâce à la redistribution des gains de productivité, au point que hausse du PIB et hausse du bonheur finissent par se confondre dans l’esprit public… au détriment des rentiers qui voient leur avoir diminuer.

Réencastrement partiel

Mais ce réencastrement de l’économie dans la société est partiel. La sphère domestique continue d’être niée, la nature d’être pillée, le travail d’être aliéné dans son contenu (c’est la période taylorienne).

Au début des années soixante-dix, les détenteurs de patrimoine financier, lésés par l’État social, sonnent l’heure de la révolte, et parviennent à démanteler le système monétaire international et à réactiver la puissance des marchés financiers. Ceci tandis que les populations mondiales dénoncent l’épouvantable exploitation des ressources mondiales au seul profit de l’Occident et que les salariés dénoncent le taylorisme. Le compromis de l’après-guerre ainsi mis en critique s’étiole et laisse la place à une phase dite néolibérale. C’est cette phase de remarchandisation très rapide qui, aujourd’hui, nous amène au bord du gouffre.

Le néolibéralisme a débuté sa révolution par la remarchandisation de la monnaie et la redynamisation du pouvoir des marchés et des actionnaires, la seconde phase se traduit par la remarchandisation du travail (le droit du travail est allégé, les protections sociales affaiblies), et de la nature (marché de l’énergie, marché carbone, brevetabilité du vivant, accaparement foncier…). Cette remarchandisation, qui oublie totalement les leçons de l’histoire, nous conduit au bord d’un précipice écologique et social.

Monétairement, socialement, politiquement, écologiquement, tout notre système se fissure. Ces failles structurelles entraînent un immense désarroi social et… la résurgence de mouvements néo-fascistes, néonazis, nationalistes autoritaires… Selon une mécanique extrêmement proche de celle que décrit Polanyi. La crise politique de nos démocraties est donc d’abord une crise de notre économie, ou, plus précisément, de la pression qu’exerce l’économique (dans sa version marchande) sur le social et la biosphère.

BFM Business.

Retour aux sagesses anciennes ?

Au-delà du diagnostic, Polanyi nous donne des ressources pour agir. Il nous permet de percevoir la résilience des structures de « l’ancien monde » dans nos vies et nos économies. Les sagesses anciennes n’ont pas disparu : nous pratiquons à très grande échelle la redistribution, une large part de nos échanges sociaux est fondée sur la réciprocité (et notamment au sein de l’économie sociale et solidaire), et chacun sait l’importance vitale de notre foyer familial.

Nous vivons, des temps polanyiens, et ils ont leur part de noirceur. Mais, si l’on suit Polanyi, la liberté – celle qui consiste à choisir ensemble un horizon commun – est devant nous. Notre extraordinaire capacité de production – héritage indéniable du capitalisme – doit nous permettre de nous poser sereinement la question de nos besoins, et cela nous amènera à consommer moins !

Moins de nourriture, moins de psychotropes, moins de déplacements professionnels, et plus de temps libre : ce ne serait tout de même pas triste ! Polanyi ne nous propose pas de solutions clés en main, mais montre un chemin : retrouver le goût de la délibération collective et la défendre contre l’établissement d’un principe de concurrence généralisée – celui de la gouvernance actionnariale – qui détruit la société, nourrit le totalitarisme et se heurte violemment aux limites planétaires.

The Conversation

Nicolas Postel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Polanyi, pour mieux comprendre ce qui nous arrive – https://theconversation.com/polanyi-pour-mieux-comprendre-ce-qui-nous-arrive-257393

Virus « exotiques » dans l’Hexagone : que faut-il savoir du chikungunya ?

Source: The Conversation – in French – By Yannick Simonin, Virologiste spécialiste en surveillance et étude des maladies virales émergentes. Professeur des Universités, Université de Montpellier

Représentation en trois dimensions et fausses couleurs de particules virales similaires au virus chikungunya. National Institute of Allergy and Infectious Diseases (NIAID)

Depuis le début de l’été, un nombre record de cas autochtones d’infections par le virus chikungunya a été recensé dans l’Hexagone. Voici ce qu’il faut savoir de ce virus, propagé par les moustiques appartenant au genre Aedes, comme le moustique tigre Aedes albopictus.


Le virus chikungunya a été décrit pour la première fois en 1952 en Tanzanie, sur le plateau du Makonde. Son nom dérive du mot signifiant « se déformer » en langue kimakonde, parlée notamment dans le sud-est de la Tanzanie. Il décrit la façon dont la posture des malades, perclus de graves douleurs articulaires, se transforme durant la maladie.

Si la plupart des patients finissent par se rétablir complètement, ce virus est particulièrement dangereux pour les nouveau-nés et les personnes âgées. Dans un grand nombre de cas, il peut aussi être à l’origine de lourdes séquelles, notamment des douleurs articulaires ou une fatigue chronique. Ces dernières peuvent perdurer pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, dégradant la qualité de vie des personnes concernées.

Biologie et transmission

Le virus chikungunya (CHIKV) est un arbovirus, autrement dit un virus transmis par les arthropodes (« ARthropod-BOrne VIRUS, en anglais). Il s’agit d’un virus enveloppé avec comme génome de l’ARN.

Il est propagé par les femelles de différentes espèces de moustiques appartenant au genre Aedes. Les espèces d’Aedes le plus souvent responsables de sa transmission sont Aedes aegypti et Aedes albopictus, le tristement célèbre moustique tigre. Dans les régions rurales du continent africain, Aedes furcifer et Aedes africanus sont aussi impliqués, ainsi que plusieurs autres espèces d’Aedes.

Sur le continent africain, divers réservoirs animaux ont été identifiés (primates, rongeurs, oiseaux…), impliqués dans le cycle du virus. Le virus peut donc se transmettre de l’animal à l’être humain, ce qui en fait une zoonose.

Le bétail peut aussi être un réservoir, mais son rôle dans la transmission n’est pas clairement déterminé.

Une femelle de moustique tigre en train de prendre un repas de sang.
C’est lors du repas de sang des femelles moustique (ici une femelle moustique tigre) que le virus chikungunya est transmis.
CDC/ James D. Gathany

Si les moustiques du genre Aedes piquent toute la journée durant, ils sont toutefois plus agressifs en milieu de matinée et en milieu d’après-midi. Les risques de transmission de la maladie sont donc plus importants pendant cette période.

Lorsqu’une femelle moustique se nourrit sur un individu dont le sang contient le virus, ce dernier se multiplie dans l’organisme de l’insecte pendant une dizaine de jours, notamment dans son système digestif et ses glandes salivaires. Quand le moustique infecté pique une nouvelle cible, il lui injecte systématiquement sa salive, principalement pour empêcher la coagulation du sang et ainsi faciliter le repas sanguin. C’est de cette façon qu’il transmet le virus.

Une fois dans le sang de son nouvel hôte, le virus se multiplie à nouveau en quelques jours. Les moustiques qui piqueront l’individu nouvellement contaminé seront à leur tour infectés, poursuivant le cycle de transmission du virus… C’est ainsi qu’apparaissent des foyers de cas autochtones, voire des épidémies.

Lors des flambées humaines, c’est donc la transmission du virus d’une personne à une autre qui entretient l’épidémie. Une personne porteuse du virus peut le transmettre durant la phase « virémique » (lorsqu’il est présent dans le sang), soit un à deux jours avant le début des symptômes et jusqu’à sept jours après.

La contamination peut aussi se faire via une exposition au sang contaminé (transfusion, piqûre avec une aiguille contaminée, projection ou contact…). Par ailleurs, bien que rare, le virus peut aussi être transmis de la mère à l’enfant au cours de l’accouchement, avec de graves conséquences pour le nouveau-né.

Très fragile en dehors de son hôte, le virus chikungunya survit mal dans l’environnement. Il ne se transmet donc pas par des objets ou des surfaces contaminées, contrairement à bon nombre d’autres virus.

Symptômes

Selon les études, l’infection par le virus n’est asymptomatique que dans 5 à 40 % des cas. La majorité des personnes infectées développent donc des symptômes, contrairement à d’autres virus transmis par les moustiques comme la dengue ou le Zika.

Chez les personnes symptomatiques, les signes de la maladie débutent généralement d’un à douze jours après la piqûre d’un moustique infecté (en moyenne plutôt de deux à trois jours).

Atteinte de la main d’une jeune fille de 15 ans contaminée par le virus chikungunya, à Rome en 2017, en même temps que son frère de 21 ans.
Maria Laura Tini et Giovanni Rezza, « Morbilliform skin rash with prominent involvement of the palms in Chikungunya fever », IDcase Volume 13, 2018, e00421, CC BY

Cette fièvre s’accompagne de douleurs articulaires souvent sévères, qui touchent principalement les extrémités (mains et pieds, poignets, chevilles) ainsi que les genoux, et plus rarement les hanches ou les épaules. Ces douleurs sont principalement liées à l’inflammation consécutive à l’infection. Les patients présentent aussi souvent des maux de tête et des douleurs musculaires importantes (dans 70 % à 99 % des cas), ainsi qu’une éruption cutanée sur les membres et le tronc.

La plupart des malades se rétablissent complètement. La fièvre disparaît généralement en deux à sept jours, l’éruption cutanée en deux à trois jours et des douleurs articulaires en quelques semaines.

Cependant, chez certaines personnes, notamment les plus de 40 ans ou les personnes ayant des antécédents de maladies articulaires, une forme chronique de la maladie peut s’installer. Certains symptômes persistent alors. Les douleurs articulaires peuvent notamment perdurer jusqu’à plusieurs années après l’infection. Cette situation peut se révéler très invalidante au quotidien, d’autant plus qu’elle peut être associée à une fatigue chronique.

Certaines études évaluent qu’entre 30 % et 40 % des patients adultes symptomatiques présentent encore des douleurs articulaires persistantes au-delà de trois mois à six mois, tandis que 5 à 20 % des patients symptomatiques rapportaient encore ces symptômes deux ans après l’infection. Loin d’être anodines, ces atteintes chroniques peuvent donc représenter un très lourd fardeau sociétal, tant sur le plan sanitaire qu’économique…

Quelques cas occasionnels de complications oculaires, neurologiques (encéphalites, syndrome de Guillain-Barré) et cardiaques (myocardites) ont également été répertoriés.

Heureusement, les décès dus au chikungunya sont rares (entre 0,1 et 1 pour 1 000 cas symptomatiques). Ils concernent principalement des nouveau-nés, pour lesquels la maladie est très dangereuse, générant des problèmes neurologiques et cardiaques, ainsi que les personnes âgées ou souffrant de comorbidités (le virus aggravant les pathologies sous-jacentes).

À la suite de l’exposition au virus, notre organisme développe une immunité durable qui persiste généralement plusieurs années, voire plusieurs dizaines d’années. Dans de nombreux cas, la protection pourrait même durer toute la vie. Les cas décrits de réinfection sont très rares, ce qui suggère que cette immunité acquise est suffisante pour protéger la plupart des personnes exposées au virus.

Diagnostic et traitements

Les symptômes étant très proches de ceux d’autres virus, comme le virus de la dengue ou le virus Zika, le diagnostic peut s’avérer difficile à établir.

Le virus peut être détecté dans des échantillons sanguins par RT-PCR, durant la première semaine de la maladie. Ultérieurement (après le cinquième jour), l’infection peut aussi être confirmée par une recherche d’anticorps dirigés contre le virus.

Il n’existe pas de médicament antiviral contre le virus chikungunya. La prise en charge consiste à soulager les symptômes en administrant des antalgiques/antipyrétiques, comme le paracétamol, pour lutter contre les douleurs et les fièvres, ainsi que des anti-inflammatoires pour traiter les problèmes articulaires.

Micrographie électronique à transmission (TEM) représentant de nombreuses particules du virus chikungunya, composées d’un noyau central dense entouré d’une enveloppe virale. Chaque virion a un diamètre d’environ 50 nm.
Micrographie électronique à transmission (TEM) représentant de nombreuses particules du virus chikungunya, composées d’un noyau central dense entouré d’une enveloppe virale. Chaque virion a un diamètre d’environ 50 nm.
Cynthia Goldsmith/Centers for Disease Control and Prevention (CDC)/Wikimedia Commons

Depuis juin 2024, un vaccin contre le chikungunya, le vaccin Ixchiq du laboratoire Valneva, dispose d’une autorisation de mise sur le marché dans l’Union européenne. Il s’agit d’un vaccin vivant atténué : il contient une souche du virus chikungunya qui a été affaiblie en laboratoire et qui ne peut donc plus provoquer la maladie, mais qui peut stimuler le système immunitaire.

Mise en œuvre durant l’épidémie d’ampleur qui a touché La Réunion en 2025, la vaccination a été suspendue chez les sujets de 65 ans et plus, avec ou sans comorbidités. En effet, plusieurs cas d’effets indésirables graves ont été signalés dans cette tranche d’âge. Des investigations complémentaires sont en cours afin d’évaluer la balance bénéfice-risque chez les personnes âgées, et adapter les recommandations vaccinales en conséquence.

Épidémiologie

Le virus chikungunya a circulé pendant plusieurs décennies en Afrique, en Inde et en Asie, ainsi que dans l’océan Indien. C’est d’ailleurs l’épidémie qui a frappé La Réunion, de même que l’île Maurice, Mayotte et les Seychelles, en 2005-2006, touchant 38,2 % de la population réunionnaise, qui a participé à le faire connaître du public français.

Avant cette première grande épidémie, La Réunion n’était pas une zone de circulation du virus chikungunya, car Aedes aegypti, le moustique vecteur principal de ce virus n’y est pas implanté. Le moustique tigre Aedes albopictus y circulait en revanche, mais n’était pas connu pour transmettre le virus. On a découvert ensuite qu’une mutation lui avait permis de s’adapter à ce moustique, qui est devenu un nouveau vecteur. Désormais, plusieurs souches de virus chikungunya circulent, selon qu’elles sont adaptées à Aedes aegypti ou au moustique tigre. Depuis ce changement, l’aire du virus s’est considérablement modifiée.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), depuis 2004, des flambées de chikungunya ont été signalées dans plus de 110 pays d’Asie, d’Afrique, d’Europe et des Amériques. Elles sont devenues plus fréquentes et plus étendues à mesure que les populations d’Aedes aegypti ou d’Aedes albopictus s’étendaient.

En outre, des adaptations permettant au virus d’être plus facilement transmis par le moustique tigre ont été détectées. Le fait que le virus ait été introduit dans des populations qui n’y avaient jamais été exposées (immunologiquement naïves) explique également l’augmentation de fréquence des flambées.

Situation en France

En France, le risque de transmission du virus chikungunya concerne à la fois les régions où Aedes aegypti est implanté, comme les Antilles (Guadeloupe, Martinique, Saint-Martin, Saint-Barthélemy) ou la Guyane, mais aussi dans celles où le moustique tigre (Aedes albopictus) circule, comme à La Réunion ou en France hexagonale. À Mayotte, qui abrite les deux espèces de moustiques, le risque est élevé, notamment en raison d’un climat tropical humide favorable.

On considère qu’environ 80 % des départements français rassemblent les conditions propices à l’émergence de la maladie, notamment en raison de l’expansion continue du moustique tigre dans l’Hexagone. Ce moustique y est bien établi : en janvier 2024, il était implanté dans 78 de ses 96 départements, non seulement dans le Sud, mais aussi en Île-de-France et jusque dans l’Est.

Des cas autochtones de chikungunya – liés à des infections sur le territoire et non à des voyageurs déjà infectés à leur arrivée – ont déjà été répertoriés par le passé en France hexagonale. Le tout premier cas autochtone de chikungunya dans l’Hexagone a été identifié à Fréjus, dans le Var, en septembre 2010. Depuis, plusieurs foyers sporadiques ont été signalés principalement dans le sud de la France, avec un foyer de 11 cas à Montpellier (Hérault) en 2014 ou encore de 17 cas dans le Var en 2017.

Le virus chikungunya s’était ensuite fait plus discret, mais, en 2024, un premier cas autochtone a été détecté en Île-de-France, où le moustique tigre s’est installé ces dernières années. L’année 2025 s’annonce comme une année record, portée par la circulation intense du virus à La Réunion, puis à Mayotte : début juillet, une trentaine de cas autochtones ont déjà été détectés dans l’Hexagone.

Conduite à tenir pour prévenir la maladie

À l’heure actuelle, le seul moyen de lutter contre la maladie est de se protéger des piqûres et de lutter contre les moustiques qui la propagent.

Pour éviter de se faire piquer, il faut porter des vêtements clairs (qui diminue l’attractivité visuelle et thermique pour les moustiques), amples et couvrants, utiliser des répulsifs cutanés et mettre en place des moustiquaires (autour de son lit, à ses fenêtres…).

Pour réduire le développement des larves de moustique, il est recommandé de vider tous les récipients d’eau stagnante, notamment les coupelles des pots de fleurs et les arrosoirs, et de couvrir les réceptacles d’eau de pluie, surtout en période de fortes précipitations.

Losqu’un cas d’infection est signalé, des opérations de démoustication sont menées à proximité des cas détectés, accompagnées d’actions de sensibilisation auprès du public et des professionnels de santé (collaboration entre les agences régionales de santé, Santé publique France et des agences de démoustication telles que Altopictus ou l’Entente interdépartementale de démoustication).

Des tests de contrôle des populations de moustiques vecteurs par des techniques comme celle de l’insecte stérile sont aussi en cours.

The Conversation

Yannick Simonin a reçu des financements de l’Université de Montpellier, de l’ANRS-MIE, de la région Occitanie et de l’Union européenne.

ref. Virus « exotiques » dans l’Hexagone : que faut-il savoir du chikungunya ? – https://theconversation.com/virus-exotiques-dans-lhexagone-que-faut-il-savoir-du-chikungunya-261034

Sénégal : la politique étrangère du tandem Faye-Sonko, rupture ou continuité ?

Source: The Conversation – in French – By Ayrton Aubry, Associate Doctor at Sciences Po, lecturer in International Relations, Sciences Po

Lors de la campagne présidentielle de mars 2024, le tandem d’opposition Bassirou Diomaye Faye – Ousmane Sonko, aujourd’hui au pouvoir (respectivement président et premier ministre), avait annoncé son souhait de mettre en place une politique de rupture, tant au niveau intérieur que dans les relations extérieures du Sénégal. Ces déclarations s’inscrivaient alors dans un registre plus général lié au néo-souverainisme et au néo-panafricanisme, qui ont le vent en poupe sur le continent depuis le début du XXIe siècle. Plus d’un an plus tard, un premier bilan montre que la diplomatie de Dakar n’a pas connu de réelle révolution.


Depuis l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye, certaines mesures mises en place par le gouvernement de son fidèle allié Ousmane Sonko ont tranché avec les décisions prises sous la présidence de Macky Sall (2012-2024). Par exemple, le retrait définitif des militaires français du pays est prévu pour la fin du mois de juillet 2025, alors que cette question n’était pas à l’agenda du précédent président. Désormais coordonné entre la France et le Sénégal, le retrait français avait été annoncé le même jour que la dénonciation par le Tchad des accords de défense avec la France, le 28 novembre 2024, un timing qui avait été perçu négativement par Paris.

Le président Diomaye Faye et le premier ministre Sonko ont aussi cherché à se rapprocher des membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) : le Niger, le Burkina Faso et le Mali. En mai 2025, Ousmane Sonko s’est rendu au Burkina Faso où, dans une interview donnée à la télévision nationale, avec une tonalité néo-panafricaine prononcée, il a tenu des propos critiques à l’encontre de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao), qui célébrait alors son cinquantenaire sur fond d’interrogations existentielles.

Ousmane Sonko a par ailleurs rassuré les autorités burkinabées sur la solidité des relations avec le Sénégal. La semaine précédente, le ministre des forces armées du Sénégal, le général Birame Souleye Diop, était en visite au Niger, autre État membre de l’AES, pour renforcer la coopération sécuritaire.

Cette visite n’aurait pas eu lieu sous la présidence de Macky Sall, ce dernier s’étant déclaré prêt à participer à une action militaire conjointe avec la Cédéao (ce qui n’a finalement pas eu lieu) contre le régime issu du coup d’État militaire de 2023 au Niger.

Pour autant, peut-on dire que la politique étrangère du gouvernement sénégalais issu des élections de 2024 rompt brutalement avec celle de ses prédécesseurs ? Ne s’inscrit-elle pas plutôt dans la continuité de la diplomatie sénégalaise depuis l’indépendance du pays en 1960 ?

« Sénégal : chronique d’un basculement », Arte, 26 mars 2024.

Des principes structurants de la politique étrangère au Sénégal inchangés

Sur certains aspects très médiatisés, la rupture semble dominer dans la politique étrangère du Sénégal. Mais, en réalité, les continuités sont tout aussi importantes, même si elles sont moins mises en avant.

Les autorités sénégalaises maintiennent les grandes lignes diplomatiques qui caractérisent la diplomatie du pays depuis son indépendance : adhésion aux principes du multilatéralisme, promotion du dialogue, politique active de bon voisinage, diversification des partenariats stratégiques, etc. Les relations avec la France elles-mêmes sont plutôt caractérisées par une inflexion que par une rupture.

Ainsi du 16 au 20 juin 2025, une mission parlementaire sénégalaise s’est rendue en France, pour la première fois depuis 2013, à l’invitation du groupe d’amitié parlementaire Sénégal-France, pour rencontrer plusieurs députés français.

« Nous avons une idéologie souverainiste, panafricaniste. Nous voulons certes une rupture profonde, audacieuse et ambitieuse avec la France. Mais pas une rupture brutale »,

avait alors précisé Amadou Ba, le porte-parole du Pastef, le parti de la majorité présidentielle.

Le multilatéralisme est par ailleurs une priorité diplomatique du Sénégal depuis son indépendance. En plus des centaines de fonctionnaires internationaux de nationalité sénégalaise, plusieurs institutions multilatérales ont été dirigées par des Sénégalais, souvent avec des mandats marquants : Ahmadou Mahtar Mbow a dirigé l’Unesco entre 1974 et 1987, Jacques Diouf était le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) de 1994 à 2011, et l’ancien président de la république Abdou Diouf (1981-2000) a présidé l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) entre 2003 et 2015. Cet investissement dans le multilatéralisme n’a pas été perturbé par l’alternance politique survenue au Sénégal.

Présent à Séville lors de la quatrième Conférence internationale sur le financement du développement organisée par l’ONU, du 29 juin au 3 juillet 2025, le président Diomaye Faye a notamment réclamé, dans son discours, une meilleure intégration des États africains dans les institutions financières internationales.

Sur ce point, il poursuit la politique de son prédécesseur Macky Sall, qui avait tenu des propos similaires durant sa présidence de l’Union africaine (UA) de février 2022 à février 2023. Par ailleurs, Macky Sall avait contribué à faire progresser la question de l’adhésion de l’UA au G20.

Discours de Bassirou Diomaye Faye à la quatrième Conférence sur le développement.

Dans la pratique, la politique étrangère sénégalaise est reconnue depuis longtemps pour son attachement au dialogue. Le Sénégal est ainsi l’un des rares États à accueillir sur son sol une représentation de la Corée du Sud et de la République démocratique de Corée (Corée du Nord). Bien que membre fondateur et régulièrement président du Comité de la Palestine à l’ONU, le Sénégal ménage aussi ses liens avec Israël.

De la même manière, les autorités sénégalaises évoluent sur une ligne de crête entre le Maroc, la Mauritanie et l’Algérie sur la question du Sahara occidental, en maintenant des relations avec tous les acteurs concernés. Un échec de cette politique du dialogue est la relation avec la Chine continentale et avec Taïwan : en 2005, le Sénégal finit par reconnaître la Chine continentale et rétablit des liens rompus depuis 1996 (l’ambassade du Sénégal en Chine avait été fermée en 1995). À cette date, le Sénégal avait décidé de reconnaître Taïwan, en échange d’une importante aide économique.


Du lundi au vendredi + le dimanche, recevez gratuitement les analyses et décryptages de nos experts pour un autre regard sur l’actualité. Abonnez-vous dès aujourd’hui !


Cet héritage est complètement assumé par l’actuel président du Sénégal, qui met en scène un « partage des tâches » avec son premier ministre. Ainsi, quelques semaines après son élection en mars 2024, Bassirou Diomaye Faye s’est rendu en Gambie, en Guinée-Bissau et en Côte d’Ivoire, trois pays plutôt hostiles aux membres de l’AES. Au même moment, Ousmane Sonko opérait une tournée dans les États de l’AES et en Guinée, tous touchés par au moins un coup d’État et le renversement des régimes civils depuis le mois d’août 2020.

La tentative de médiation entre la Cédéao et l’AES n’a cependant pas fonctionné, et le Niger, le Mali et le Burkina Faso sont finalement sortis de la Cédéao en janvier 2025.

Une dynamique pérenne de diversification des partenariats

Le Sénégal a souvent été présenté comme le « bon élève » de la Françafrique, à l’instar de la Côte d’Ivoire. En réalité, si les autorités sénégalaises sont longtemps restées dans le sillage des intérêts français sur le continent, la recherche d’alternatives est apparue dès l’indépendance, en 1960.

De 1960 à 1962, le président du Conseil, Mamadou Dia, représentait le Sénégal à l’étranger selon la Constitution du pays. Il rappelle dans ses Mémoires avoir alors constamment cherché à diversifier les partenariats du Sénégal. Par ailleurs, à l’occasion de l’organisation du Festival mondial des arts nègres en 1966, le président de la république Léopold Sédar Senghor (1960-1980) a également entretenu une correspondance avec le président américain John Fitzgerald Kennedy, dans l’optique de s’émanciper de la tutelle de l’ancienne métropole coloniale.

Lors de son arrivée au pouvoir en 2000, le premier président issu d’une alternance politique, Abdoulaye Wade (2000-2012), avait déjà accéléré l’intégration continentale avec l’élaboration du plan Omega, ancêtre de l’actuel Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Le président Wade aspirait également à un départ des troupes françaises du Sénégal : le camp militaire français de Bel Air, à Dakar, avait été rétrocédé au Sénégal sous sa présidence en 2010.

Parmi les diplomates sénégalais, l’idée de conserver ses amis et d’élargir le cercle de ses amitiés a fait son chemin. Sur le plan commercial, la Chine est devenue le premier partenaire du pays en 2024 et a pris la place de la France. Parmi les premiers exportateurs au Sénégal se trouvent également des acteurs comme l’Inde et la Turquie.

Graphique généré par l’auteur, source des données : Agence nationale de la statistique et de la démographie, « Statistiques du commerce extérieur : bulletin mensuel », juin 2025.
Fourni par l’auteur

Ce n’est donc pas un hasard si les autorités sénégalaises ont annoncé leur souhait de rejoindre le groupe des BRICS+. Cette participation associerait les deux principes de la diversification des partenaires stratégiques et de l’attachement au multilatéralisme.

Jamais concerné par un coup d’État ou par une rupture de l’ordre constitutionnel, le Sénégal fait donc preuve d’une remarquable continuité dans les grandes orientations de sa politique étrangère depuis l’indépendance.

La rupture mise en avant par le nouveau régime, si elle est réelle dans plusieurs domaines de politique intérieure, prend plutôt la forme d’une inflexion en ce qui concerne la politique étrangère. Les relations avec la France, notamment, ne devraient pas être rompues, seulement banalisées parmi d’autres relations, après des décennies de domination impériale et post-impériale de Paris.

The Conversation

Ayrton Aubry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sénégal : la politique étrangère du tandem Faye-Sonko, rupture ou continuité ? – https://theconversation.com/senegal-la-politique-etrangere-du-tandem-faye-sonko-rupture-ou-continuite-260718

Comment le cirque réimagine la coopération ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Sandrine Stervinou, Professeur Associé, Audencia

Galapiat, une compagnie de cirque contemporain basée en Bretagne, a délaissé le statut d’association pour celui de Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC). Comment réussir ce changement de gouvernance ? En créant de nouvelles pratiques managériales.


Le cirque contemporain, narratif, engagé et inspiré de diverses disciplines artistiques, tient une place non négligeable dans notre pays. Les compagnies se sont multipliées, leur nombre passant de 15 à 600 en 40 ans. Elles complètent l’offre du cirque traditionnel, généralement familial et sous chapiteau – Bouglione, Arlette Gruss ou Pinder. Ces troupes proposent des spectacles dans lesquels les artistes s’emparent de questions de société et font appel tout autant à la raison… qu’aux émotions des spectateurs.

Dans ce monde du cirque contemporain, Galapiat Cirque a piqué notre intérêt, car la compagnie est considérée comme atypique grâce à sa taille, son succès et sa longévité. Le modèle de la Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) lui a permis de développer une activité commerciale tout en préservant l’esprit collaboratif. Galapiat Cirque est une référence en Bretagne, la région qui l’a accueilli il y a près de 20 ans. La compagnie offre de 100 à 160 représentations par an, avec un budget avoisinant les 800 000 € et un collectif de 37 membres-associés.

A la suite d’une première rencontre avec son administrateur en 2015, peu de temps après que Galapiat Cirque soit devenu une SCIC, nous avons voulu comprendre le choix du modèle coopératif et son impact sur le succès de la compagnie. À partir de quinze entretiens et de la participation à différentes réunions, nous avons publié une étude de cas. Elle permet d’identifier les leçons à tirer pour les organisations culturelles qui choisiraient ce modèle de gouvernance.

Société coopérative d’intérêt collectif

« Les coopératives sont des acteurs clés dans la préservation et le développement du patrimoine culturel mondial. Elles offrent de bonnes conditions de travail, la possibilité […] de transmettre notre patrimoine aux générations futures de manière durable et inclusive », rappelle Iñigo Albuzuri, président de l’Organisation internationale des coopératives de production industrielle, d’artisanat et de services (CICOPA).

La Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) est un modèle hybride alliant mission sociale, non lucrativité et activité commerciale. Divers acteurs – salariés, usagers, associations, collectivités locales, partenaires privés – peuvent détenir des parts sociales de l’entreprise pour en devenir membres-associés. Ce statut leur permet de participer aux grandes décisions de l’organisation selon le principe « une personne (morale ou physique), une voix ».

Présentation du modèle de la SCIC.

Les bénéfices doivent majoritairement être mis en réserves impartageables pour soutenir la structure – à hauteur d’au minimum 57,4 %. Souvent, ils le sont à 100 % sur décision des membres-associés. Certains commentateurs y voient le croisement entre la coopérative, la société commerciale et l’association. Créé en 2001, ce statut attire régulièrement de nouveaux candidats. En 2024, on compte 417 SCIC en France, employant plus de 15 000 personnes pour un chiffre d’affaires de 1,6 milliard d’euros.

Les SCIC culturelles, elles, restent rares. Selon le site des SCIC, elles représentent, en 2024, seulement 8,5 % des coopératives, en comptant les SCIC dans le domaine sportif. Pourtant dès 2015, l’État a encouragé leur création, notamment dans le cadre d’évènements tels que les forums « entreprendre dans la culture ».

Pourquoi l’association Galapiat Cirque a-t-elle fait le choix de la SCIC et avec quel impact ?

Pas de chef

Galapiat Cirque a été créé sous forme associative en 2006 par six artistes fraîchement sortis du Centre National des Arts du Cirque (CNAC) à Châlons-en-Champagne, l’une des trois grandes écoles de cirque françaises. Ces cinq hommes et une femme, venus de pays et d’horizons différents, rêvent d’un spectacle collectif itinérant. Allant à l’encontre de l’avis de leurs professeurs, ils se lancent dans la création de leur premier spectacle sans metteur en scène. Ce sont les prémisses du principe du « pas de chef ».




À lire aussi :
La coopérative, un modèle d’innovation sociale et écologique


Si le succès artistique et financier est rapidement au rendez-vous pour le spectacle Risque Zéro, le statut associatif montre, lui, ses limites. Chacun des six artistes veut pouvoir affirmer sa propre voix et créer les spectacles qui lui ressemblent. Chaque projet se gère indépendamment, avec son propre budget. En cas de déficit, c’est le bureau de l’association – président, secrétaire et trésorier – qui en assume la responsabilité. Or, comme souvent dans les associations, les personnes du bureau sont assez éloignées du cœur de l’activité. Avec la croissance, la situation se tend pour l’équipe administrative qui prend des décisions sans en avoir la légitimité, créant un sentiment d’inconfort voire de mal-être.

« C’est un des paradoxes du milieu culturel : on est tous sous forme associative, alors que la plupart du temps, les associations sont totalement fantoches […]. J’ai l’impression que la forme SCIC a changé des choses, en tout cas a accéléré ce processus de légitimation des salariés. […] Une tentative de faire coller la forme à la réalité le plus possible » souligne un associé de Galapiat.

Après une longue période de gestation ponctuée de nombreuses rencontres et discussions, le statut de SCIC est finalement adopté en 2015.

Décider collectivement

Choisir le statut SCIC structure la vision du projet de cirque collectif. Il permet de donner une voix identique à tous les membres – sont membres ceux qui ont pris au minimum une part sociale, d’un montant symbolique de 25 euros. Selon l’administrateur de la compagnie, le projet est avant tout motivé par la volonté d’entériner un fonctionnement le plus démocratique possible, en prenant en compte l’ensemble des avis, les positions de toutes les personnes investies – soit trente-sept membres.


Abonnez-vous dès aujourd’hui !

Chaque lundi, recevez gratuitement des informations utiles pour votre carrière et tout ce qui concerne la vie de l’entreprise (stratégie, RH, marketing, finance…).


Les artistes approchant ou dépassant la quarantaine, l’envie de transmettre, d’accompagner de jeunes compagnies, de partager et de se sédentariser se fait sentir. Un groupe de travail, composé de volontaires (artistes et administratifs) se met à la recherche d’un lieu. Au bout de trois ans, un lieu atypique a été proposé, discuté et validé en assemblée générale.

« On aura pris une décision collective. Et oui, ça prend du temps. Alors c’est imparfait, hein ? Cette recherche permanente de trouver un chemin commun à 37 est unique. C’est vraiment pour ça que je suis chez Galapiat en fait. Aujourd’hui, plus que pour le cirque en fait » estime un des salariés-associés

« Statut n’est pas vertu »

Se structurer en coopérative ne garantit pas une participation réelle de tous à la prise de décision et à l’absence de chef. « Statut n’est pas vertu. » Pour éviter la concentration de pouvoir et favoriser le partage des responsabilités, la SCIC étudiée a établi une co-gérance tournante à trois personnes, chaque membre devenant co-gérant à un moment donné pour une durée de trois ans.

« L’idée est de ne pas tout mettre sur les épaules d’une personne. C’est mon interprétation de la raison pour laquelle on a décidé de passer sur une co-gérance tournante » rappelle un artiste-associé

Au quotidien, les co-gérants sont aidés par le Groupement d’Accompagnement à la Gérance (GAG), groupe de six volontaires nommés pour un an renouvelable. Il se réunit chaque mois et gère la vie coopérative : organisation des Assemblées générales (AG), lien avec les structures partenaires, questions juridiques, relations avec les associés, etc. Il assume également la responsabilité d’employeur et mène, par exemple, les entretiens annuels des salariés.

Trois bonnes pratiques managériales

Dans les fondamentaux de la coopérative circassienne, on trouve la volonté de faire vivre le collectif, d’assurer une juste rémunération des salariés, d’incarner au maximum les valeurs coopératives et de s’engager dans l’environnement local et la défense du milieu culturel.

La SCIC reprend les trois bonnes pratiques managériales qui ont fait leurs preuves en coopérative : la clarification de l’organisation, la co-gérance, la co-contruction du projet. Mais, elle va plus loin, cherchant l’équilibre entre partage du pouvoir et des responsabilités, incitant chaque membre à en prendre une part équitable, au nom du collectif.

Cet art de la coopération permet d’éviter la dégénérescence des coopératives, souvent présentée comme inéluctable. Galapiat Cirque garde une vision optimiste et continue d’imaginer des futurs organisationnels désirables tout en ayant une vision lucide des risques que le collectif doit affronter. Comme ils le disaient il y a 20 ans, dans le cirque, le risque zéro n’existe pas.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Comment le cirque réimagine la coopération ? – https://theconversation.com/comment-le-cirque-reimagine-la-cooperation-258421

Les amours de vacances : entre liberté, exploration et normes sociales

Source: The Conversation – France (in French) – By Marine Lambolez, Doctorante, ENS de Lyon

Le temps des vacances permet aux jeunes d’explorer sans pression, loin de leur cercle quotidien, des relations avec des jeunes issus d’autres milieux qu’ils n’auraient pas croisés autrement. Un temps de liberté précieux pour le développement de leur personnalité ?


Les grandes vacances s’accompagnent de tout un imaginaire : la chaleur (de plus en plus), la baignade, le vélo entre copains, l’ennui des longues journées, les cartes postales, le camping, la maison des grands-parents ou le quartier qui se vide pour deux mois… et les amours de vacances, qui se nouent plus souvent en bord de plage qu’aux vacances de la Toussaint, d’où leur nom anglais de « summer fling ».

En dehors de l’espace scolaire et, bien souvent, sous un contrôle parental plus diffus qu’à l’accoutumée, la liberté estivale des jeunes s’étend à la sphère amoureuse.

Loin du regard du cercle quotidien, les idylles se lient sans pression. L’été, les jeunes peuvent se réinventer et sortir de leur place attitrée au sein de leurs familles ou de leurs groupes d’amis : l’intello, le rigolo, la bonne copine, l’ex d’untelle…). C’est l’occasion d’explorer des relations amicales et amoureuses avec des jeunes de milieux sociaux ou d’appartenance géographique éloignées, que l’on ne croiserait pas dans son quotidien, et de faire fi de son capital de popularité scolaire.




À lire aussi :
Le crush à l’adolescence : une pratique culturelle ?


Il est fréquent que les élèves débutent l’année scolaire avec un nouveau style vestimentaire, une nouvelle coiffure, une nouvelle facette de leur identité expérimentés et perfectionnés à l’abri des regards pendant l’été.

Il en va de même pour les relations amoureuses. Les vacances permettent au jeune couple de passer beaucoup de temps ensemble, dehors ou à des évènements estivaux organisés par la ville, le camping, le club de vacances… tout cela en ayant généralement moins besoin de demander l’autorisation aux parents de voir un ou une partenaire en particulier ni de s’organiser autour des activités extrascolaires et sociales qui rythment l’année scolaire.

Ces espaces de liberté et d’expérimentation permettent aux jeunes de construire une base de relation solide avant de présenter leur partenaire à leurs familles et leurs amis et amies au retour des vacances… ou d’arrêter la relation avant qu’elle soit soumise à l’approbation des proches ou à la logistique du quotidien, notamment pour les relations à distance.

Échapper au jugement des autres

Les amours de vacances fonctionnent comme des espaces de liberté pour les jeunes, hors du regard des pairs et de la famille. À l’école, au contraire, les histoires d’amour sont un sujet de conversation quotidien.

Du côté des groupes de garçons, il convient de se moquer de l’ami amoureux. D’abord, il faut mettre à distance l’intérêt pour l’amour car celui-ci serait fondamentalement féminin. Par conséquent, les garçons amoureux, surtout à un jeune âge, vont être moqués et leur masculinité remise en cause.

Chez les adolescents, quand le fait d’avoir une petite amie n’est plus sanctionné socialement, il convient de bien rappeler aux garçons en couple que la loyauté masculine surpasse la relation amoureuse, selon l’adage sexiste « les potes avant les putes ».

Chez les filles, le jugement des amies porte plus sur le partenaire que sur leur amie. Il s’agit pour elles de protéger leur amie de garçons malintentionnés, ou qui ne les « mériteraient » pas. Cependant, les critères selon lesquels un partenaire masculin va être considéré comme à la hauteur ou non varient et souffrent parfois des ancrages sociaux des jeunes. Ainsi, un garçon issu d’un milieu social plus défavorisé, ou d’une culture tout à fait différente, pourra faire l’objet des critiques des proches de sa petite amie, sans raison valable.

C’est par exemple autour de ces dynamiques conflictuelles que s’ouvrait la série Newport Beach (The OC). Les réactions amicales genrées sont représentées, de façon caricaturales, dans la chanson Summer nights de Grease, dans laquelle Sandy et Danny décrivent leur histoire de vacances de façons bien différentes :

Summer Nights (Clip du film Grease).

Evidemment, échapper au jugement des autres peut être particulièrement libérateur pour les jeunes soumis à des normes familiales strictes. C’est notamment le moment idéal pour les adolescent·es LGBTQIA+ de découvrir leurs attirances sans craindre de conséquences sociales au sein de leur famille ou de leur établissement scolaire.

Remettre en cause les normes de socialisation

En dehors de l’institution scolaire et à distance, figurativement ou géographiquement, de l’institution familiale, les normes de socialisation auxquelles est soumis chaque individu, a fortiori parmi les plus jeunes, se font moins sentir. L’été devient le moment parfait pour remettre en cause les normes respectées le reste de l’année.

Toutefois, ce n’est pas toujours une mauvaise chose quand les autres se mêlent des histoires de cœur des adolescentes et adolescents. Le contrôle parental permet bien sûr d’éviter des situations inappropriées (écarts d’âge, manque de prévention) et les filles (et de plus en plus les garçons) savent mettre en garde leurs amies contre des comportements toxiques dans leurs relations amoureuses. L’autre face du jugement est celle des conseils, parfois bons, qui permettent aux jeunes (et moins jeunes) de naviguer dans ces premières relations de couple.


Du lundi au vendredi + le dimanche, recevez gratuitement les analyses et décryptages de nos experts pour un autre regard sur l’actualité. Abonnez-vous dès aujourd’hui !


En dehors des vacances, les jeunes sont friands de moments dérobés au regard de leurs proches pour se découvrir « de leur côté ». Nous observons notamment cela avec l’investissement sentimental des espaces numériques anonymes. Les rencontres amoureuses se font aussi maintenant sur Discord ou dans les tchats de jeux en réseau (League of Legends, Fortnite…).

Parfois, l’entièreté de la relation amoureuse se vit sans rencontrer le cercle de son partenaire et, cela en étonnera plus d’un, sans même que les amoureux ne se rencontrent « en vrai ».

Internet offre ces « vacances infinies », enfermées dans le temps du loisir, au sein duquel les jeunes couples virtuels peuvent ne se soucier que de leur relation et de leurs activités ludiques. On peut se questionner sur le rôle que joueront ces relations dans la formation amoureuse des nouvelles générations, qui semblent convaincues de la fable « pour vivre heureux, vivons cachés ».

The Conversation

Marine Lambolez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les amours de vacances : entre liberté, exploration et normes sociales – https://theconversation.com/les-amours-de-vacances-entre-liberte-exploration-et-normes-sociales-258093

Anatomie d’une crue éclair : pourquoi les inondations au Texas ont-elles été si meurtrières ?

Source: The Conversation – in French – By Hossein Bonakdari, Associate Professor, Civil Engineering, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Entre le 3 et le 6 juillet, la région Texas Hill Country a été touchée par des inondations soudaines et catastrophiques le long du réseau hydrographique de la rivière Guadalupe.

Les inondations ont fait au moins 134 morts, dont plus de 107 dans le seul comté de Kerr. Plus de 101 personnes étaient toujours portées disparues le 15 juillet, parmi lesquelles plusieurs enfants qui participaient à des camps le long de la rivière.

Les pertes économiques préliminaires sont estimées entre 18 et 22 milliards de dollars américains (25 à 30 G$ CAD). Ce coût est dû notamment aux dommages causés aux habitations et aux infrastructures.

Comprendre l’anatomie de cette crue éclair et démêler l’interaction complexe des forces météorologiques, géomorphologiques et hydrologiques constitue la première étape en vue d’une évaluation complète de ce qui s’est passé. Ces informations sont essentielles pour aider à prévenir de telles tragédies à l’avenir.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Conditions atmosphériques

Les inondations qui ont frappé le centre du Texas en juillet 2025 ont été déclenchées par une configuration météorologique rare et puissante.

Les anomalies atmosphériques sont des conditions météorologiques qui diffèrent de ce qui est prévu. L’analyse des anomalies atmosphériques de juillet 2025 révèle des conditions thermodynamiques hors norme qui ont directement contribué à la gravité des inondations.




À lire aussi :
Inondations : les contribuables supportent le coût élevé des dommages


Les précipitations totales sur la zone centrale touchée dans la région Texas Hill Country entre le 3 et le 6 juillet sont estimées à plus de 15 milliards de mètres cubes d’eau, un volume exceptionnel.

Ces pluies torrentielles ont été favorisées par des anomalies de température persistantes, comprises entre 5,4 et 6,9 degrés Celsius au-dessus de la moyenne. Ces températures élevées ont augmenté la capacité de l’atmosphère à retenir l’humidité.

À ces niveaux d’anomalie, la masse d’air pouvait stocker 35 à 50 % de vapeur d’eau en plus par rapport à la normale.

Dans le même temps, les anomalies d’humidité spécifique ont reflété une augmentation de 60 à 70 % par rapport aux valeurs de référence de juillet pour le centre du Texas. L’humidité spécifique, qui quantifie la masse réelle de vapeur d’eau par kilogramme d’air, fournit une mesure plus directe de l’humidité latente disponible pour les précipitations.

L’addition de ces variables thermodynamiques extrêmes a créé un environnement idéal pour une convection profonde et chargée d’humidité, favorisant des précipitations intenses et prolongées.

Carte du Texas montrant les précipitations cumulées
Cette carte du Texas met en évidence la zone d’impact principale dans la région de Texas Hill Country, où les précipitations totales ont dépassé 430 millimètres, soit plus de quatre fois la moyenne régionale pour le mois de juillet.
(H. Bonakdari/GSMaP), CC BY

Impacts du relief

Si les conditions météorologiques extrêmes ont été à l’origine des inondations de juillet 2025, la morphologie de la rivière Guadalupe (sa forme, son comportement et son débit) a joué un rôle déterminant dans la transformation de ces fortes précipitations en une crue éclair catastrophique.

La géographie physique du bassin supérieur, la configuration du réseau hydrographique et la structure de la vallée ont contribué à la concentration et à la propagation rapides des eaux de crue.

Surnommé « Flash Flood Alley », le relief du bassin supérieur de la rivière Guadalupe a amplifié les inondations de juillet 2025 en raison de la combinaison de pentes abruptes, de sols peu profonds et d’une géologie karstique.

Ces pentes abruptes ont limité l’infiltration et entraîné une saturation rapide des sols sous l’effet des fortes précipitations. La prédominance du calcaire karstique – un calcaire façonné par l’eau qui a créé des plaines et des dolines – a encore réduit la capacité de stockage sous la surface, ce qui a réduit au minimum le délai entre les précipitations et le débit.

De plus, les sections étroites de la vallée ont créé des goulets d’étranglement hydrauliques, accélérant le débit et augmentant la profondeur des inondations, ce qui a particulièrement affecté les zones résidentielles et les campings.

Carte du Texas montrant la topographie du fleuve
Carte montrant les relations entre les sources escarpées, les confluents des affluents et les communautés vulnérables en aval.
(H. Bonakdari/NASA), CC BY

En revanche, les vallées plus larges ont permis à l’eau de s’étaler latéralement, mais la force destructrice due à la pression en amont était toujours présente. Ces caractéristiques géomorphologiques, aggravées par l’humidité atmosphérique extrême, ont créé un environnement propice à une accumulation rapide des eaux de crue, qui ont frappé avec une force dévastatrice, en particulier le long des zones de confluence et des berges densément peuplées.

Ruissellement excessif

Avant les événements de juillet 2025, le centre du Texas avait déjà connu des conditions d’humidité élevée du sol en raison de précipitations supérieures à la moyenne au cours du mois de juin et début juillet. Les indices d’humidité antérieurs, qui mesurent le degré d’humidité du sol avant les précipitations, approchaient les 90 à 100 % de saturation, ce qui signifie que le sol était effectivement prêt pour un ruissellement rapide.

Le relief karstique de la région, caractérisé par des sols rocheux peu profonds, offrait une porosité effective inférieure à 5 %, ce qui limitait considérablement l’absorption dans le sol. Parallèlement, le niveau des nappes phréatiques régionales avait augmenté, réduisant encore la capacité du sol à absorber l’eau.




À lire aussi :
« Face à l’augmentation du risque de crues rapides, il faut réévaluer nos comportements »


Les conditions étaient donc réunies pour que les pluies torrentielles génèrent une crue catastrophique. Lorsque les précipitations intenses ont commencé, le sol s’est rapidement et complètement saturé, entraînant un ruissellement de surface immédiat et rapide.

Le temps de concentration est le temps nécessaire à l’eau de pluie pour atteindre le point de sortie d’un bassin versant, comme une rivière ou un ruisseau, depuis son point le plus éloigné. Dans la région centrale du Texas Hill Country (connue pour ses pentes abruptes et ses sols rocheux et peu profonds), ce temps n’est que d’une à deux heures. Cela signifie que de fortes pluies peuvent entraîner une crue dangereuse des rivières en très peu de temps.

L’eau s’écoule rapidement le long des pentes et à travers des canaux souterrains. Elle dispose à cet égard de très peu de temps afin de s’infiltrer dans le sol. En conséquence, des rivières telles que la Guadalupe peuvent gonfler rapidement, montant de plusieurs mètres en peu de temps, ce qui provoque des inondations rapides dans les vallées étroites et les communautés situées à basse altitude.

Des forces multiples

Les inondations de juillet au Texas ont été dévastatrices et meurtrières. Elles sont dues à la conjonction de divers facteurs météorologiques et topographiques.

Une atmosphère surchauffée, saturée de vapeur d’eau, a provoqué des précipitations record. Le relief unique de la région des Texas Hill Country a rapidement canalisé ces précipitations vers le réseau fluvial, tandis que l’hydrologie de la région, déjà fragilisée par les tempêtes précédentes, a transformé la quasi-totalité de ces précipitations en ruissellement.

En comprenant comment ces éléments atmosphériques, géographiques et hydrologiques se sont combinés, nous pouvons mieux anticiper les risques futurs dans la « Flash Flood Alley » et améliorer les systèmes d’alerte précoce afin de sauver des vies.

La Conversation Canada

Hossein Bonakdari ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Anatomie d’une crue éclair : pourquoi les inondations au Texas ont-elles été si meurtrières ? – https://theconversation.com/anatomie-dune-crue-eclair-pourquoi-les-inondations-au-texas-ont-elles-ete-si-meurtrieres-261155

Dans les pays du Sud, une protection sociale écologique pour faire face aux conséquences du changement climatique

Source: The Conversation – in French – By Léo Delpy, Maitre de conférences, Université de Lille

Face aux évènements climatiques extrêmes, les pays du Sud et les organisations internationales déploient des fonds d’urgence et des projets One Health liant santé humaine, animale et environnementale. Mais ces initiatives restent souvent cloisonnées. Comment repenser la protection sociale pour qu’elle s’adapte aux défis climatiques ?


Selon le GIEC, le changement climatique provoque de nombreuses conséquences sur la santé humaine : augmentation de la mortalité liée aux vagues de chaleur, aggravation des crises alimentaires, difficultés accrues d’accès à l’eau, émergence de zoonoses… Le dernier rapport mondial sur la protection sociale de l’Organisation internationale du travail souligne quant à lui un paradoxe : dans les 20 pays les plus vulnérables face au changement climatique, seuls 8,7 % de la population en moyenne bénéficie d’un dispositif de protection sociale.

Pourtant, le lancement depuis les années 2010 de politiques d’extension de la protection sociale et de couverture santé universelle dans les pays à faible revenu promettait de réelles avancées. Le Rwanda, par exemple, est souvent considéré comme une réussite après la mise en place de l’adhésion obligatoire aux mutuelles pour les travailleurs de l’économie informelle (l’ensemble des emplois qui ne sont pas réglementés ou protégés par l’État) et un engagement fort de l’État. Ce type de politique a été initié dans la quasi-totalité des pays d’Afrique subsaharienne, mais le bilan demeure contrasté. Face à ce constat, comment construire une protection sociale non seulement plus étendue mais également adaptée aux conséquences du changement climatique ?

Des dispositifs existants mais insuffisants

Devant l’intensification généralisée des effets du changement climatique, l’économiste Eloi Laurent indique que le secteur privé ne pourra pas assurer la couverture de ce type de risques, et ce pour plusieurs raisons. D’une part, les sinistres liés au changement climatique ont des impacts variables dont il est difficile d’estimer les conséquences et les coûts associés. De plus, ces sinistres affectent différemment les territoires, si bien que certains ne sont pas rentables pour les compagnies d’assurance, comme les régions côtières.

Eloi Laurent propose dans ce contexte une protection sociale écologique qui adapterait la protection sociale aux risques écologiques. Il s’agit de mutualiser les coûts en lien avec la couverture de ces risques et de lutter contre les inégalités liées au changement climatique.

En Afrique subsaharienne, quelques initiatives vont dans ce sens. L’un des dispositifs emblématiques dans l’extension de la protection sociale face au changement climatique est le programme de protection sociale adaptative au Sahel. Mis en œuvre en 2014 par la Banque mondiale et des gouvernements nationaux, il est encore aujourd’hui déployé dans six pays (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal, Tchad).

Ce programme propose d’associer des transferts monétaires ciblés sur des populations fragiles en cas d’évènements climatiques à un dispositif d’alerte précoce. Ce mécanisme se fonde sur des indicateurs régulièrement mis à jour afin d’anticiper la survenue d’une crise, par exemple une sécheresse. Une partie de l’aide est alors débloquée lorsque les indicateurs du système d’alerte (pluviométrie en ce qui concerne les sécheresses) dépassent les seuils fixés.

Cependant, le programme ne permet de couvrir qu’une part relativement réduite des risques nationaux. Au total, selon le rapport annuel de 2024, ce sont près de 1,2 million d’individus qui bénéficient d’un dispositif de réponse aux crises. Cela représente une infime partie des populations et risques dans la région. Par ailleurs, on peut s’interroger sur la durabilité de tels programmes dont le financement est entièrement assuré par des organisations internationales. Au vu du coût actuel du programme (plusieurs dizaines de millions d’euros annuels), il parait difficile de proposer une couverture pérenne à l’ensemble des populations.

Lier protection sociale adaptative et approche One Health (« Une seule santé »)

L’approche One Health est une conception intégrée considérant comme centrales les interdépendances entre santé humaine, santé animale et santé environnementale. Le groupe d’experts de haut niveau Une seule santé la définit ainsi : « “Une seule santé” (One Health) […] reconnaît que la santé des êtres humains, des animaux domestiques et sauvages, des plantes et de l’environnement au sens large (y compris les écosystèmes) sont étroitement liées et interdépendantes. »

En Afrique, plusieurs initiatives ont été lancées à partir de cette approche, principalement en vue de lutter contre les maladies infectieuses, en particulier les zoonoses. Quelques pays sont considérés comme relativement avancés (Kenya, Tanzanie), ayant mis en place une plate-forme One Health associant les différents acteurs concernés (ministères de la santé, de l’environnement, services vétérinaires…). D’autres pays sont également actifs mais moins avancés (Cameroun, Sénégal…).

Le projet Thiellal au Sénégal est une illustration intéressante de ces initiatives. Dans une région d’élevage et d’agriculture, l’absence de gestion organisée des ordures ménagères exerce un impact considérable sur les communautés d’éleveurs et d’agriculteurs (pollution plastique, chimique, résistance aux antimicrobiens provoquée par les déchets de médicaments…). Le projet Thiellal vise à mobiliser les communautés locales pour agir sur les déterminants de la santé en recourant à une approche One Health.

Plusieurs solutions fondées sur une logique One Health ont ainsi été mises en place. Elles ont consisté à former des acteurs communautaires et professionnels pour la mise en œuvre d’actions adaptées aux contextes locaux (tri des déchets, agroécologie), à sensibiliser les agriculteurs aux risques liés à l’utilisation des produits chimiques et à trouver des solutions alternatives, et enfin à soutenir des décisions à l’échelle communautaire, en plus des acteurs publics locaux et nationaux. Ce projet illustre cependant le fait que les projets One Health n’intègrent généralement pas de dispositifs de protection sociale, et réciproquement.

Des initiatives qui restent cloisonnées

On constate que les dispositifs de protection sociale adaptative décrits plus haut continuent d’être mis en œuvre de façon indépendante des initiatives One Health. Les premiers sont portés par certains acteurs de l’aide au développement (Banque mondiale, Unicef, Programme alimentaire mondial), les seconds le sont par d’autres institutions (Organisation mondiale de la santé, Organisation mondiale de la santé animale, Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, Programme des Nations unies pour l’environnement…). Le cloisonnement des deux types d’actions aboutit à une absence de synergie et une moindre efficacité des deux dispositifs.

En effet, la protection sociale comporte un volet de gestion et d’anticipation des risques qui en l’état n’intègre pas les enseignements de l’approche One Health. Ainsi, pour reprendre l’exemple du projet Thiellal, l’utilisation de pesticides, l’agriculture productiviste et la pollution de l’eau sont aussi des facteurs qui contribuent à accroître le risque de phénomènes climatiques extrêmes. Ces derniers à leur tour mettent gravement en danger les conditions de vie et à la santé humaine, car ils créent des désastres environnementaux et réduisent l’accès à l’alimentation (pertes de cheptel et de production agricole). Prendre en compte ces effets semble indispensable à la réussite des dispositifs de protection sociale.

La compréhension des interactions entre santé humaine, santé animale et santé environnementale devrait être systématiquement intégrée aux dispositifs de protection sociale en tant que facteurs de risque mesurable (pour rendre plus fiables les indicateurs d’alerte précoce) mais aussi en tant que leviers d’une amélioration des synergies entre santé et environnement.

Par exemple, l’agroécologie, en réduisant l’usage des pesticides et d’autres produits polluants, assurerait la protection de l’environnement, des animaux, et aurait des effets significatifs sur la santé humaine. Au Bénin, la ferme Songhaï est une illustration de réussite d’un centre de formation et de production agricole fondé sur l’agroécologie. La ferme génère des revenus locaux, produit des denrées alimentaires de qualité sans nuire à l’environnement. D’une certaine façon, cette expérience adopte une approche One Health sans le savoir.

Intégrer cette conception aux systèmes locaux de protection sociale permettrait ainsi d’agir sur deux dimensions. D’une part, recréer des écosystèmes viables sur le plan économique, social et environnemental. D’autre part, assurer les bénéfices de ces écosystèmes pour les populations qui en seraient directement contributrices, tout en étant couvertes par une protection sociale armée contre les risques climatiques.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Dans les pays du Sud, une protection sociale écologique pour faire face aux conséquences du changement climatique – https://theconversation.com/dans-les-pays-du-sud-une-protection-sociale-ecologique-pour-faire-face-aux-consequences-du-changement-climatique-258759

Disneyland : les 70 ans d’un parc animé d’un dessein mondial

Source: The Conversation – France (in French) – By Thibaut Clément, Maître de conférences en civilisation américaine, Sorbonne Université

Soixante-dix ans après son ouverture, le 17 juillet 1955 à Anaheim en Californie, Disneyland constitue aujourd’hui plus que jamais le prototype d’une industrie d’un genre nouveau, dont les ramifications – mondialisation culturelle, pratiques managériales « performatives », divertissement et urbanisme « post-modernes » – ne cessent de s’étendre. Retour sur un phénomène qui devait révolutionner les pratiques de loisirs.


Septembre 1959. Nikita Khrouchtchev, en visite d’État aux États-Unis, se voit refuser la visite de Disneyland pour des motifs de sécurité. Outre provoquer la colère du dignitaire soviétique, cet incident diplomatique mineur renforce la fonction symbolique du parc dans l’Amérique d’après-guerre qui, d’échappée temporaire aux réalités angoissantes de la guerre froide, s’établit de fait en sanctuaire infranchissable au communisme et à ses émissaires. C’est dire l’influence politique et économique d’une entreprise – et avec elle, d’une industrie entière – pourtant préoccupée de cultiver une certaine insouciance parmi son public.

Avec ses « lands » ou contrées, disposées en éventail autour de son château de conte de fées et soigneusement thématisées autour des genres cinématographiques dominant alors le box-office, Disneyland, inauguré le 17 juillet 1955 à Anaheim (Californie), fournit au secteur son prototype autant que son emblème.

Sans surprise, Disney raflait avant la pandémie de Covid-19 les neuf premières places des 25 parcs les plus fréquentés du monde ainsi que 60 % de leurs 255 millions d’entrées.

Une riche généalogie

Si, bien sûr, Disneyland fut le premier à convoquer des décors et des imaginaires populaires empruntés au film, d’autres parcs auront avant lui témoigné d’un même goût pour un paysagisme « illusioniste », tels les jardins à l’anglaise, dont l’apparence « naturelle » tient d’un art consommé de l’artifice. Et dans leurs ambitions de pourvoir aux amusements et à l’émerveillement des visiteurs, Disneyland et ses avatars sont les légataires des Tivoli qui, ouverts en France dans des parcs autrefois privés et rendus publics avec la Révolution, offrent aux foules les divertissements jusqu’alors réservés à l’aristocratie : parades et spectacles, feux d’artifice, jeux, mais aussi merveilles de la technique, tels que vols en ballon, « katchelis » (ou, « roues diaboliques ») et autres « promenades aériennes » (premières itérations des grandes roues ou des montagnes russes).

La généalogie des parcs à thèmes les relie également aux panoramas (et à leurs cousins, les dioramas), aux jardins zoologiques (en particulier ceux édifiés par l’Allemand Carl Hagenbeck), voire aux expositions coloniales – tous dispositifs immersifs propices aux voyages immobiles et destinés à étancher la soif de dépaysement d’un XIXe siècle européen épris d’exploration et de conquête.

Ouvrant une nouvelle ère des loisirs, l’âge industriel a tôt fait de mettre ses moyens au service de l’amusement des masses : la Révolution industrielle fournit aussi bien leurs publics que leurs technologies aux premiers parcs d’attractions (dont les Luna Park [1903] et Dreamland [1904] de Coney Island à New York) – quand les prodiges de la technologie ne constituent pas l’objet même du spectacle, à l’instar des expositions universelles.

La thématisation

Comme sa désignation de parcs à thèmes le laisse entendre, c’est la thématisation qui, en assurant la cohérence et l’exotisme de chacune de ses contrées, fournit à Disneyland le principe organisateur d’une industrie encore à naître – à la différence des simples « parcs d’attractions » d’alors. Mieux encore, la thématisation y convoque un imaginaire cinématographique identifiant chacun des « lands » à des univers de fiction canoniques : aventure, western, science-fiction et, bien sûr, les films d’animation des studios.

Le temps de la visite, les thèmes substituent à l’« ici » et au « maintenant » du réel un ailleurs imaginaire, fournissant la pierre angulaire d’un art du récit dans l’espace : les paysages exotiques du parc suffisent en quelque sorte à mettre en scène le visiteur dans son propre rôle de touriste, l’invitant à rejouer le scénario du voyage en pays inconnu.

Maintenant au loin les réalités ordinaires du quotidien et marquée par de hautes murailles, la séparation dedans-dehors/ici-ailleurs confère à l’entrée dans le parc quelque chose d’une traversée du miroir. Tout naturellement, le franchissement de seuils « magiques » successifs conduira un ethnologue à voir dans les parcs à thèmes, avec leurs rituels collectifs et imaginaires féériques, un analogue des lieux de pèlerinage et l’équivalent moderne des mystères et rites de passage ancestraux.

Éloge du libre marché

De toutes ses dimensions collectives et sociales, c’est le caractère supposément disciplinant du parc qui aura le plus retenu l’attention des critiques – lesquels y voient volontiers l’expression même de l’hégémonie capitaliste. Lieux privilégiés de la fausse conscience et marqueurs par excellence de la condition « post-moderne », les parcs à thèmes substitueraient la copie à l’original pour mieux mystifier le visiteur et l’inciter à une consommation effrénée.

Les parcs sont de fait le véhicule de grands récits qui leur fournissent une indéniable coloration idéologique. Le colonialisme constitue en quelque sorte le corollaire naturel de la quête d’exotisme que les parcs entendent satisfaire au travers de paysages prétendument sauvages et inexplorés : forêts tropicales, Ouest américain, ou cosmos. C’est à un éloge du libre marché comme moteur de progrès social et technique que s’adonnent les parcs Disney, lesquels effacent toute trace de conflits (y compris à Frontierland, inspiré du genre pourtant réputé violent du Western) et livrent de l’histoire une vision linéaire et consensuelle.

Enfin, à l’image des banlieues résidentielles d’après-guerre qui les voit naître, l’ordre « familial » des parcs prioritairement dévolus aux classes moyennes en fait aux États-Unis aussi bien le relais d’un certain conformisme social que l’un des instruments de la ségrégation urbaine, aidé en cela par des entrées payantes et une localisation excentrée.

Écarts de conduite

Disneyland comme ses prédécesseurs se prête pourtant à bien des écarts de conduite, assouvissant même pour certains les penchants anarchistes du public autant que ses plaisirs licencieux : déjà la foule populaire de Coney Island se voyait priée de saccager la porcelaine d’un intérieur bourgeois dans un grand jeu de chamboule-tout, quand les « tunnels de l’amour » permettaient aux corps de se rapprocher loin du regard des chaperons. Tout comme au carnaval, ce renversement temporaire des hiérarchies et des valeurs ne vaut peut-être toutefois que comme « soupape de sécurité » au service de l’ordre établi, désamorçant par le jeu toute velléité contestataire.

Il reste que loin d’être passif, le public déjoue parfois le script attendu : dans des mises en scène plus ou moins élaborées, certains prennent un malin plaisir à afficher des mines blasées ou à dénuder scandaleusement leurs poitrines lors de « photos finish » censées les surprendre au beau milieu de chutes vertigineuses.

De même, l’ambiance familiale et l’apparente hétéro-normativité des parcs Disney les désignent comme lieux d’activisme pour la visibilité LGBTQIA+, au travers de gays days originellement « sauvages » et désormais programmés avec l’assentiment de l’entreprise.

Un « Tchernobyl culturel »

Symbole de la mondialisation, Disneyland aura vu son arrivée en France décriée comme un « Tchernobyl culturel », quand le Puy du Fou exporte son savoir-faire – y compris auprès de régimes autoritaires – sans, lui, causer d’émotions particulières. Certains exemples défient également les récits conventionnels d’une mondialisation pilotée depuis les États-Unis : né en 1983 de la volonté de l’entreprise japonaise qui le détient et première déclinaison internationale d’un parc à thèmes, Tokyo Disneyland relève en vérité de l’import, non de l’export, culturel.

Si Disney est directement partie prenante de l’édification de villes entières (telles Celebration (Floride, États-Unis) ou Val d’Europe (Seine-et-Marne), où l’entreprise se fait parmi les plus puissants relais du New Urbanism), certaines municipalités de République populaire de Chine se font décor et, à l’image de parcs à thèmes, revêtent l’apparence de villes lointaines comme Paris ou Hallstatt.

Ce sont jusqu’aux pratiques managériales des parcs à thèmes qui se répandent dans les entreprises de services (restauration, hôtellerie, santé, etc.) selon des logiques de Disneyisation.

La composante la plus marquante en est certainement le « travail performatif », qui encourage les employés à considérer leur activité comme performance théâtrale et à convoquer certaines émotions pour mieux se conformer aux exigences de leur rôle. Entre jeu et travail cette fois, les parcs à thèmes brouillent, une fois de plus, les frontières.


Adapté de : Thibaut Clément, « Parcs à thèmes », dans : Fabrice Argounès, Michel Bussi, Martine Drozdz (dir.), Nos lieux communs. Une géographie du monde contemporain, Paris, Fayard, 2024, pp. 466-470

The Conversation

Thibaut Clément ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Disneyland : les 70 ans d’un parc animé d’un dessein mondial – https://theconversation.com/disneyland-les-70-ans-dun-parc-anime-dun-dessein-mondial-260315

Défense européenne, dissuasion nucléaire française étendue : un nouveau moment gaullien ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Gilles Richard, Professeur émérite des Universités en histoire contemporaine, Université Rennes 2

*Face à la menace russe et au désengagement états-unien, certains pays de l’Union européenne souhaitent s’engager vers une défense européenne plus autonome. Ils semblent aussi prendre au sérieux la proposition française de dissuasion nucléaire étendue au continent. Or les pays européens ont déjà été confrontés à ces perspectives, dans les années d’après-guerre. Que s’est-il alors passé ? Quelles leçons tirer de cette histoire ? Gilles Richard, professeur émérite en histoire contemporaine à l’Université Rennes 2, répond à nos questions. *


The Conversation : Le président Macron propose à ses partenaires européens de déployer le parapluie nucléaire français à une échelle continentale. Rappelons qu’un précédent historique existe, lorsque de Gaulle souhaitait étendre le parapluie nucléaire français à l’Allemagne à la fin des années 1950. Pourquoi l’offre française avait-elle alors été rejetée ?

Gilles Richard : Lorsqu’il revint au pouvoir, en 1958, de Gaulle choisit de doter la France de l’arme atomique, contre la volonté états-unienne mais en profitant des recherches lancées par les gouvernements de la IVe République depuis 1952. Il proposa également aux Allemands de passer sous le parapluie nucléaire français. La France n’avait alors pas grand-chose à mettre sur la table : les premiers Mirages porteurs de bombes atomiques ne furent opérationnels qu’en 1964, le premier sous-marin nucléaire qu’en 1967, les fusées équipées de têtes nucléaires, sur le plateau d’Albion, qu’en 1971.

Malgré la proposition de de Gaulle, l’Allemagne (la RFA, alors), comme le reste de l’Europe, choisit la protection nucléaire états-unienne. L’Allemagne ne souhaitait pas dépendre de la France gaullienne et voulait conserver son indépendance pour mener à bien son objectif prioritaire, la réunification. Cette réunification dépendait de l’accord des États-Unis et de l’Union soviétique, qu’il s’agissait de ne pas froisser. Après la réunification en 1990, l’Allemagne décida de reconstruire économiquement l’ex-RDA – y investissant des sommes colossales – sans avoir à supporter en plus le coût de trop lourdes dépenses militaires. Elle a donc maintenu des relations diplomatiques très étroites avec les États-Unis.

Aujourd’hui le chancelier allemand Friedrich Merz se dit favorable à une discussion avec Paris sur la création européenne d’une force indépendante de dissuasion nucléaire. La France et l’Allemagne redécouvrent, en quelque sorte, la pertinence de la proposition gaullienne. Ce dernier avait compris que l’Organisation du traité de l’Atlantique-Nord (Otan) n’était pas parfaitement fiable. En effet, dans l’article 3 du traité de l’Atlantique Nord, signé en avril 1949, les États de l’Alliance se doivent mutuelle assistance. Mais, lors de la mise en place de l’Otan et d’un commandement intégré l’année suivante, au moment où la guerre de Corée battait son plein, il fut acté que les États-Unis n’interviendraient qu’après un vote du Congrès. Cela signifiait que l’assistance n’était pas vraiment automatique. Si les Européens profitèrent des bonnes relations avec leurs alliés d’outre-Atlantique pendant la guerre froide, rien ne fut jamais gravé dans le marbre. De Gaulle en avait conscience et il proposa en 1959 une direction collégiale de l’Otan, associant États-Unis, Royaume-Uni et France. Elle aurait permis d’éviter que l’Organisation ne dépendît que de Washington alors que la présidence d’Eisenhower, favorable aux Européens, allait prendre fin en 1960.

Aujourd’hui Emmanuel Macron offre la protection nucléaire française aux Européens mais il a bien précisé qu’il ne déléguerait pas son pouvoir. La dissuasion nucléaire européenne assurée par la France dépendra donc du choix ultime de notre président. Dès lors, que se passerait-il si, par exemple, Marine Le Pen était élue ? Les alliés européens pourraient-ils compter sur elle pour les protéger face à Poutine ? Si le président français garde la main sur le nucléaire, l’Europe reste dans le flou. Ce qui démontre, s’il le fallait, que l’Union européenne n’est pas un État organisé en tant que tel, mais seulement une « fédération d’États », selon la formule de Paul Magnette, qui n’est même pas régie par une constitution. Face au problème de sa défense, l’Union est ainsi clairement renvoyée à sa nature politique ambiguë. La défense, « pouvoir régalien » par excellence, pose en effet avec force la grande question politique qui commande tout l’avenir de l’Union européenne : quand se dotera-t-elle d’une constitution à part entière, définissant les pouvoirs respectifs de l’Union et des États la composant sur les plans législatif, exécutif et judiciaire ? Une constitution qui devra évidemment être élaborée collectivement et être ratifiée par l’ensemble des peuples composant l’Union.

On le voit, la création d’une défense commune pose le problème de fond que les Européens n’ont jamais pu ou voulu résoudre, celui d’un pouvoir politique commun, capable, entre autres choses, de piloter une défense commune. Depuis le départ, la « construction européenne » s’est faite sur la base de traités diplomatiques ajoutés les uns aux autres, excluant la possibilité de construire un État européen démocratique. C’est ce qui est à nouveau en jeu à travers la question de la défense.

« La France doit-elle partager son “parapluie nucléaire” avec l’Europe ? », 28 minutes, Arte-YouTube/28 minutes – Arte (mars 2025).

Au-delà de la dissuasion nucléaire, certains pays européens souhaitent avancer vers l’idée d’une défense commune. Il y a également un précédent historique, avec la Communauté européenne de défense, qui n’a pas abouti. Quel enseignement tirer de cet épisode ?

G. R. : En juin 1950, alors que les négociations venaient à peine de débuter pour créer une Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca), éclata la guerre de Corée. Les États-Unis en profitèrent pour imposer le réarmement de la RFA, née au printemps 1949. Depuis 1947, les gouvernements français résistaient par tous les moyens au réarmement allemand qu’ils redoutaient par-dessus tout, sans doute autant que la menace soviétique. Robert Schuman et Jean Monnet avaient d’ailleurs conçu le projet de Ceca dans l’esprit d’un compromis avec les États-Unis : la RFA reconstituait ses capacités économiques, à commencer par son industrie lourde (la base de toute industrie d’armement), mais dans un cadre européen qui permettrait de l’encadrer strictement et d’empêcher qu’il servît à une renaissance du « militarisme allemand », comme on disait à Paris.

La guerre de Corée bouleversa tous les calculs français car les États-Unis exigèrent le réarmement de l’Allemagne, en première ligne face au bloc soviétique et dotée du principal potentiel industriel en Europe. C’était la condition qu’ils mettaient à la création d’un état-major occidental et à l’envoi de forces militaires importantes sur le continent – les soldats états-uniens avaient quitté le sol européen en 1947, ne laissant que des unités relativement peu nombreuses en RFA.

Lors de la conférence des douze ministres de la défense des pays membres de l’Otan, en septembre 1950, Jules Moch, ministre de la défense du gouvernement français d’alors, se retrouva totalement isolé et la France menacée de devoir quitter l’Organisation alors que la guerre de Corée faisait planer la menace d’une troisième guerre mondiale. Elle dut alors céder, tout en essayant de trouver une formule qui limitait au maximum le risque du réarmement du voisin tant redouté.


Du lundi au vendredi + le dimanche, recevez gratuitement les analyses et décryptages de nos experts pour un autre regard sur l’actualité. Abonnez-vous dès aujourd’hui !


C’est alors que Jean Monnet, proche de René Pleven, président du Conseil en exercice, bricola en six jours un plan destiné à satisfaire les États-Unis sans recréer une armée allemande à part entière. Pour cela, il imagina, dans le cadre de l’Europe des six en train de naître (la Ceca, instituée en 1951), la création d’une force de 40 divisions qui mélangeraient des bataillons nationaux – allemands, italiens, français, etc. – et un ministre commun de la défense, uniquement chargé des aspects logistiques (équipements, mobilisation).

Ce plan Monnet, qui devint le « plan Pleven », fut adopté par l’Assemblée nationale le 24 octobre 1950. Les Britanniques étaient absents, car ils n’avaient pas voulu renoncer à une part de leur souveraineté lors des négociations de la Ceca.

Pourtant, les États-Unis jugèrent ce plan irréaliste et ils obtinrent qu’une armée européenne fût mise en place avec des divisions allemandes, moyen indispensable à leurs yeux pour qu’elle fût efficace sur le terrain en cas de conflit. De plus, cette armée européenne fut placée sous commandement états-unien dans le cadre de l’Otan. On aboutit ainsi à une redéfinition du plan Pleven initial qui devint la Communauté européenne de défense (CED). Le traité remanié prévoyait néanmoins – Jean Monnet et les partisans d’une Europe fédérale y tenaient – dans son article 33 la mise en place à terme d’un pouvoir politique commun pour piloter l’armée européenne.

Commença alors un long parcours du combattant, si l’on peut dire, pour faire signer par les gouvernements puis ratifier par les Parlements ce traité né dans l’urgence de la guerre de Corée. Or une majorité de Français ne voulaient pas d’armée européenne avec des divisions allemandes aux côtés des divisions françaises. Rappelons que, dans les gouvernements Adenauer, on comptait divers anciens nazis, à commencer par Hans Maria Globke, chef de la chancellerie fédérale et principal conseiller d’Adenauer. Plus largement, le traumatisme de l’Occupation restait vivant dans tous les esprits, cinq ans seulement après la Libération. Enfin, le contexte dans lequel la CED était née évolua lui-même assez vite. Dès 1951, après les victoires de la Corée du Nord soutenue par 800 000 « volontaires » chinois, les Occidentaux rétablirent le front sur le 38ᵉ parallèle et les combats devinrent résiduels. Puis, en mars 1953, Staline mourut et une nouvelle phase de la guerre froide débuta, bientôt nommée « coexistence pacifique » par Khrouchtchev.

Le gouvernement Pinay signa en mai 1952 le traité instituant la CED, mais sa ratification par le Parlement fut sans cesse repoussée dans le contexte international qui vient d’être décrit et sous la pression croissante et convergente des communistes et des gaullistes qui rejetaient toute idée d’intégration militaire et politique dans une instance supranationale. Ils trouvèrent de nombreux soutiens dans d’autres partis, notamment chez les socialistes et les radicaux. Seuls les démocrates-chrétiens du MRP et la grande majorité des modérés (CNIP) défendirent le projet jusqu’au bout.

Quand Pierre Mendès France décida de crever cet abcès qui ne cessait de gonfler, les jeux étaient faits. En août 1954, l’Assemblée nationale, en votant une question préalable, rejeta l’examen du traité instituant la CED, qui fut alors définitivement enterré. Il n’y eut donc ni armée européenne ni ébauche de gouvernement européen.

La construction européenne reprit en 1955 avec la conférence de Messine mais cantonnée au seul plan économique et sans pouvoir politique démocratique (traité de Rome, mars 1957). Nous en sommes toujours là. Une Europe de la défense est sans doute nécessaire, mais elle n’est pas crédible sans Europe politique.

Comment avancer vers une Europe de la défense ?

G. R. : L’historien que je suis n’a pas les solutions ! En tant que citoyen, il est néanmoins possible d’affirmer qu’il ne peut y avoir d’armée européenne sans un État européen, avec un Parlement qui vote les crédits militaires communs, un ministère qui donne des ordres, impulse des plans de construction d’armes avec des normes communes, un gouvernement qui décide éventuellement d’entrer en guerre. Or, Commission européenne et Parlement de Strasbourg ne forment pas un État constitutionnellement organisé et légitime pour assumer ces fonctions. Pour l’heure, l’Union européenne n’est pas capable d’assurer la sécurité de ses habitants.

La vraie question est finalement politique. Sommes-nous prêts à entrer dans un processus de construction d’un État fédéral européen démocratique ? Sommes-nous prêts à construire des « États-Unis d’Europe » comme le souhaitaient les militants fédéralistes des années 1950 ? Et, si oui, comment faut-il procéder ? Avec quels États ? Seulement la France et l’Allemagne pour commencer ? Avec quelques autres (Benelux, Espagne, Italie…) ? Mais alors, comment rester solidaires des États frontaliers de la Russie (les États baltes en premier lieu), terriblement inquiets pour leur avenir et ne jugeant fiable que « le parapluie nucléaire » états-unien, même s’il l’est de moins en moins ?

Les Européens payent soixante-quinze années de « construction européenne » faite sur une base essentiellement économique et technocratique – le marché, la concurrence, les flux. Ils se retrouvent aujourd’hui au pied du mur. Rien de solide ne pourra se faire sans mettre la démocratie au cœur du projet d’union des nations européennes.

The Conversation

Gilles Richard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Défense européenne, dissuasion nucléaire française étendue : un nouveau moment gaullien ? – https://theconversation.com/defense-europeenne-dissuasion-nucleaire-francaise-etendue-un-nouveau-moment-gaullien-253454

Réouverture du Waldorf Astoria : ce que l’histoire de cet hôtel dit de la crise de l’establishment états-unien sous Trump

Source: The Conversation – in French – By Alex Prior, Lecturer in Politics with International Relations, London South Bank University

La mythique entrée du Waldorf Astoria sur Park Avenue à New York. Shutterstock/Gordon Bell

Après huit années de rénovation, le Waldorf Astoria de New York devrait rouvrir ses portes prochainement et accueillir de nouveaux clients.


Le Waldorf – comme on l’appelle communément – va bientôt rouvrir ses portes. Cet établissement hôtelier new-yorkais de prestige a introduit le service en chambre, les cordons de velours, le red velvet cake et la sauce Thousand Island. Il a donné son nom à une salade, à une chaîne de cantines, ainsi qu’à une forme aujourd’hui oubliée de démocratie.

En 1907, le romancier Henry James affirmait que le Waldorf incarnait ce qu’il appelait « l’esprit hôtelier » : un lieu où tout le monde était égal – à condition de pouvoir payer l’entrée. Pour James, les hôtels définissaient la culture et les idéaux émergents des États-Unis. Selon lui, ce nouvel esprit était celui de l’opportunité ; une élite nouvelle, accessible non par le sang, mais par l’argent.

Comme l’a écrit l’historien et journaliste David Freeland, le Waldorf ouvrait généralement ses portes à tous ceux qui étaient « capables et disposés à payer », à condition qu’ils se comportent de manière convenable. Cette éthique a été façonnée par le premier maître d’hôtel du Waldorf, Oscar Tschirky – connu simplement comme « Oscar du Waldorf » parce que son nom était difficile à prononcer.

« Nos innovations étaient saisissantes et sensationnelles mais toujours empreintes de distinction », disait Tschirky dans son autobiographie, rédigée par un prête-plume en 1943.

Parmi ces innovations : la création de la « suite présidentielle », où se tinrent notamment des négociations entre les suffragistes et le président Woodrow Wilson (1913-1921), faisant de l’hôtel un improbable foyer du féminisme états-unien.

Le Waldorf est donc bien une institution états-unienne – ou du moins l’a-t-il été.

Il est désormais la propriété d’investisseurs chinois, et n’a plus accueilli de président depuis Barack Obama, en raison de soupçons de risques pour la sécurité nationale. La marque elle-même a été diluée, avec 32 établissements « Waldorf Astoria » répartis dans le monde.

L’histoire du Waldorf résume la crise moderne de l’establishment états-unien. Peu de lieux incarnent mieux la genèse de l’élite américaine – beaucoup plus fondée sur l’argent que sur les origines sociales. Et depuis une dizaine d’années, la position de l’hôtel – comme celle des classes dirigeantes – a été attaquée par un autre propriétaire d’hôtel : Donald Trump.

Trump a sa propre vision de l’usage de ces palais modernes pour incarner sa puissance – et ses innovations sont tout sauf raffinées. Que peuvent alors nous apprendre les origines de cette ancienne institution sur l’Amérique d’aujourd’hui ? En tant que chercheur spécialisé dans les institutions politiques et démocratiques, j’étudie le rôle des hôtels dans l’histoire de la démocratie américaine. Et cette histoire particulière commence avec un serveur né en Suisse.

Oscar du Waldorf, l’hôte du monde

Tschirky est né en 1866 dans le village alpin suisse du Locle. En 1883, lui et sa mère embarquent à bord du paquebot France, à destination de New York. Dans son livre, il se souvient de l’annonce faite par sa mère :

« Oui, Oscar, nous allons partir en Amérique et vivre avec ton frère dans ce grand pays d’abondance où nous pourrons avoir tout ce que nous avons toujours désiré. »

Cette nuit-là, selon ses Mémoires, marqua « le début de la carrière d’Oscar en tant que serviteur et conseiller adoré des grands et des puissants de ce monde ». Il faudra attendre dix ans après son arrivée à New York pour que Tschirky intègre le Waldorf – alors sur le point d’ouvrir – comme maître d’hôtel. Son contrat débute le 1er janvier 1893, en amont de l’inauguration officielle de l’hôtel de la Cinquième Avenue, qui interviendra en mars. Il occupera ce poste pendant un demi-siècle, en tant qu’« hôte du monde ».

Tschirky restera en poste lorsque l’hôtel s’agrandit en 1897, avec la construction par John Jacob Astor, quatrième du nom, de l’hôtel Astoria, plus grand et plus haut, relié au Waldorf voisin. En 1931, l’hôtel est contraint de déménager après la démolition de son emplacement initial, destiné à accueillir l’Empire State Building. Le « nouveau » Waldorf Astoria New York rouvre alors sur Park Avenue, flanqué de ses célèbres tours, devenant ainsi le plus haut hôtel du monde à l’époque.

Tschirky est né un an après la fin de la guerre de Sécession. Il grandit dans une Amérique marquée par les lois Jim Crow et la ségrégation. Il vivra assez longtemps pour voir le droit de vote accordé aux femmes, mais pas les réformes des droits civiques des années 1960.

Dans ce contexte agité, Tschirky semble avoir fait de son mieux pour maintenir le Waldorf à l’écart de la politique. Il s’en tient aux conseils du directeur de l’hôtel, George Boldt (lui-même immigré allemand), qui lui avait dit que « ce n’était pas à l’hôtel de régler les affaires internationales ».

Tschirky comprend, incarne et donne forme à « l’esprit hôtelier » d’une Amérique nouvelle, tout en présidant à l’établissement d’hôtels considérés comme des palais états-uniens non seulement pour les visiteurs, mais pour la nouvelle aristocratie nationale.

Un palais présidentiel

Le Waldorf a accueilli tous les présidents des États-Unis, de Grover Cleveland (1885-1889 et 1893-1897) à Franklin D. Roosevelt (1933-1945).

Au printemps 1897, Cleveland se trouve au Waldorf avec des membres de son ancien cabinet, qui souhaitent le voir désigné candidat démocrate pour l’élection de 1900. Il s’agit là de la première mention de la « démocratie Waldorf » – une expression désignant alors ce nouveau groupe interne (et dans une certaine mesure distinct) du Parti démocrate, appelé « la démocratie ».

Photo en noir et blanc de politiciens américains de 1895 assis dans un salon
Le président Grover Cleveland (assis tout à gauche) et son cabinet, entre 1895 et 1896.
Everett Collection/Shutterstock

Cette approche politique ne fait pas l’unanimité. Comme le rapporte The Ohio Democrat, le député Edward W. Carmack du Tennessee la qualifie de

« démocratie murée, car ils sont entre eux, ne représentant personne et incapables d’influencer un seul vote ».

Néanmoins, les élites politiques appréciaient le luxe qu’offrait le Waldorf. Les suites présidentielles y furent instaurées durant la présidence de Woodrow Wilson (1913–1921). Au Waldorf, cette célèbre suite reproduit le mobilier de la Maison Blanche et conserve encore aujourd’hui plusieurs souvenirs présidentiels (dont le fauteuil à bascule de John F. Kennedy).

L’hôtel était également très fréquenté par les célèbres « Four Hundred » de l’Âge doré – l’élite de la haute société new-yorkaise. Ce groupe, à l’origine dirigé par Caroline Astor née Schermerhorn, tirait son nom du nombre de personnes pouvant tenir dans la salle de bal de Mme Astor. La ville ancestrale de la famille, Walldorf, en Allemagne de l’Ouest, a même donné son nom à l’hôtel. Selon le livre de Tschirky, la grande salle de bal du Waldorf était :

« Le lieu où Teddy Roosevelt avait dîné, où les présidents McKinley, Taft, Wilson, Harding, Coolidge et Hoover avaient prononcé des paroles historiques à la nation, où des princes de sang royal avaient été reçus, où des figures illustres de tous horizons avaient été honorées. »

Le Waldorf s’avéra être un palais digne des présidents des États-Unis et de leurs délégations, et Tschirky, un « serviteur » à leur hauteur. Interrogé par l’Evening Star de Washington, Tschirky disait ne pas vouloir « parler des présidents, sauf pour dire que Franklin D. Roosevelt l’appelait “mon voisin de l’autre côté de l’Hudson” ».

Mais Tschirky, « malgré toutes ses relations avec les célébrités, n’oublia jamais qu’il était, en fin de compte, un serviteur », comme l’écrit David Freeland. Le Waldorf lui-même utilisait ce terme pour désigner son personnel.

Exclusivité, exclusion et « démocratie »

Le célèbre hôtelier Conrad Hilton, qui rachète le Waldorf en 1949, écrit dans son autobiographie Be My Guest :

« À l’origine, on disait que le Waldorf offrait l’exclusivité à ceux qui étaient déjà exclusifs. Plus tard, [l’écrivain et artiste] Oliver Herford déclara qu’il avait “apporté l’exclusivité aux masses”. Mais cette exclusivité demeura, qu’il s’agisse d’un congrès de trois mille personnes ou d’un tête-à-tête entre têtes couronnées. »

L’éthique du Waldorf projetait une idée du « bon goût » et cherchait à l’inculquer aux autres. Tschirky « éduquait discrètement les Américains aux subtilités de la gastronomie européenne ». En 1956, six ans après sa mort, le New York Times rappelait qu’avec Boldt, son directeur, il s’était donné pour mission d’apprendre aux gens à dépenser leur argent. Le Waldorf incarnait le bon goût en l’imposant à ses hôtes, en exigeant par exemple une « conduite appropriée ».

Mais avec l’exclusivité vient l’exclusion. D’où l’introduction par l’hôtel du cordon de velours. Selon les spécialistes des suites de luxe du Waldorf, cela avait pour but « d’instaurer de l’ordre… Le fait que cela créait un sentiment de prestige et de séparation était secondaire ».

La déclaration de Tschirky – « Tous ceux qui paient leurs factures sont sur un pied d’égalité » – reflète l’une de ses « règles de succès » :

« Soyez aussi courtois avec l’homme dans une chambre à cinq dollars qu’avec l’occupant de la suite royale. C’est une vieille règle, mais elle ne change pas. »

Cette philosophie montre comment l’hôtel pouvait être perçu, explique la spécialiste en études américaines Annabella Fick :

« [Cet établissement a] une qualité démocratique… même s’il est également élitiste. En cela, il renvoie à la conception démocratique de l’Amérique des débuts, qui faisait elle aussi la distinction entre les propriétaires fonciers et la foule. »

Ce n’était pas la seule distinction. Deux ans seulement après l’ouverture du Waldorf, la loi de 1895 sur l’égalité des droits dans l’État de New York (connue sous le nom de loi Malby), visant à abolir la discrimination raciale dans les lieux publics, suscite l’indignation de Boldt. Selon Freeland, Boldt déclare aux journalistes :

« Cette loi est un scandale, car elle nous empêche de choisir notre clientèle. Un homme qui dirige un hôtel de première classe doit respecter les souhaits de ses clients quant au type de personnes qu’il reçoit, et la loi ne devrait pas lui imposer ses vues. »

Dans son désir paradoxal de discriminer à sa guise – au nom de ses clients, réels ou supposés – Boldt offrait une parfaite illustration de l’exclusion inhérente à l’exclusivité. Sa déclaration annonçait également un système de ségrégation informelle, où les Noirs américains pouvaient entrer au Waldorf (et ailleurs), mais n’y étaient clairement pas les bienvenus.

Malgré cela, le Waldorf fut au cœur d’un basculement culturel états-unien majeur, qui « invitait » les Américains ordinaires à passer de l’autre côté du cordon de velours – à condition qu’ils puissent se le permettre. Comme l’écrivent James McCarthy et John Rutherford dans leur livre Peacock Alley (1931) :

« L’homme et la femme ordinaires… réprouvaient les démonstrations grandioses – surtout parce qu’ils savaient qu’elles dépassaient leur propre horizon de plaisir. L’arrivée du Waldorf fut toutefois une invitation adressée au public à goûter à cette grandeur. »

Et cela ne concernait pas que les clients payants. Lors de son 30e anniversaire, en 1923, le Waldorf éleva son personnel au rang d’invités.

« Pratiquement tout le personnel de l’hôtel était invité… L’événement atteignit le sommet de la démocratie version Waldorf, car serveurs et financiers, standardistes et capitaines d’industrie, préposés au vestiaire et princes du commerce étaient assis côte à côte, échangeant leurs souvenirs »,

témoignèrent les journalistes du Birmingham Age-Herald. L’article poursuit :

« Oscar était assis à la tête de sa propre table en tant qu’invité d’honneur. Pendant un court moment, Oscar ne fut plus l’hôte attentif… Durant une heure ou deux, Oscar fut lui-même l’invité, et toute la brigade de cuisine du Waldorf Astoria s’affaira à combler ses désirs et ceux de ses compagnons de table. »

A newspaper clipping from 1923
Oscar accompagné de son épouse Louise, dans les pages du Birmingham Age-Herald pour le 30ᵉ anniversaire du Waldorf. Le personnage du « Père Knickerbocker » (« culotte bouffante »), qui figure sur le dessin, est un symbole populaire de New York introduit au XVIIIᵉ siècle par l’auteur Washington Irving.
Library of Congress

Mais ce n’était qu’une expérience temporaire. La « démocratie du Waldorf » décrite lors de cet évènement – où des personnes de tous horizons et statuts se mêlaient et socialisaient – était très différente de celle de l’entourage de Cleveland. Elle n’était pas partisane, mais institutionnelle.

La démocratie a signifié des choses différentes, à des moments différents, au sein du Waldorf – tout comme dans l’ensemble des États-Unis.

À son tour, le Waldorf a commencé à changer, voire à perdre de sa signification dans le paysage états-unien au moment de la présidence d’Obama.

Propriété chinoise

Le Waldorf a perdu son statut de « palais présidentiel » en 2014. Il a été acheté pour 1,95 milliard de dollars par une entreprise chinoise qui a ensuite été saisie par le gouvernement chinois. Un an plus tard, des préoccupations liées à la sécurité ont conduit le président Obama à préférer séjourner au Lotte New York Palace Hotel.

Le choix de son lieu de séjour par Obama – comme son choix d’éviter le Waldorf Astoria – a été largement commenté dans les médias. Cette décision a été perçue comme une « rupture avec des décennies de tradition ». ABC News y a vu la fin d’une époque, saluant :

« Adieu au Waldorf Astoria, bienvenue au Lotte New York Palace Hotel. »

Ce changement a aussi été présenté sous un angle géopolitique, notamment par le New York Times :

« Alors que des espions chinois fouillaient les courriels de la Maison Blanche, le président Obama a décidé de ne pas leur faciliter la tâche : il rompra avec la tradition et délaissera le Waldorf Astoria… M. Obama et d’autres responsables s’installeront quelques pâtés de maisons plus loin, au Lotte New York Palace. »

Le même article soulignait également que « les hôtels ont depuis longtemps représenté un maillon faible de la sécurité pour les responsables en déplacement et autres pesonnalités ». En fait, Nikita Khrouchtchev s’était un jour retrouvé coincé dans un ascenseur au Waldorf, et « pensait probablement qu’il s’agissait d’une tentative d’assassinat ».

Faire passer une tentative d’assassinat pour un « accident d’ascenseur » n’était probablement pas ce que Conrad Hilton avait en tête lorsqu’il imaginait ses hôtels comme « un moyen de combattre le communisme ». Bien au contraire – comme l’a exprimé la professeure Mairi Maclean, spécialiste des élites économiques – Hilton voyait dans les hôtels un moyen de « favoriser la paix dans le monde à travers le commerce et les voyages internationaux ».

Le droit de vote des femmes

Le Waldorf n’a peut-être pas instauré la paix mondiale, mais il a joué un rôle dans certains moments de l’histoire états-unienne, car il a toujours été vu comme un lieu stratégique pour influencer les décideurs, notamment en 1916. Le droit de vote des femmes aux États-Unis était encore à quatre ans d’être adopté. D’un côté du débat (et de l’hôtel lui-même), 200 suffragistes occupaient l’East Room. De l’autre, Woodrow Wilson séjournait dans la suite présidentielle.

Tschirky se souvenait avoir été « nommé coursier diplomatique… chargé de porter le premier communiqué du matin… Au milieu de tout cela, je suis resté ferme, me jurant de garder un ton neutre glacial ».

S’il était neutre sur la question du suffrage, Tschirky était disposé à faire tomber certaines barrières dans l’hôtel, surtout si cela servait les affaires. Il se rappelait qu’au moment de la construction de l’hôtel :

« Il n’existait pas, dans toute l’Amérique, de voiture automobile, de radio… Les cocktails ne se servaient pas dans les foyers privés ; les divorces n’étaient pas tolérés dans la bonne société ; les femmes ne fumaient pas, et ne portaient pas de robes au-dessus de la cheville. »

Mais, en 1907, une affichette fut placardée au Waldorf :

« Les femmes seront servies dans les restaurants de l’hôtel à tout moment, avec ou sans accompagnement masculin. »

Freeland relevait la simple confirmation de Tschirky : « Nous servirons les femmes. Que faire d’autre dans un hôtel ? » Quelques années plus tard, à propos du droit des femmes à fumer dans les salles à manger, Tschirky déclara : « Nous ne régulons pas le goût du public. C’est le goût du public qui doit nous réguler. »

Pour le trentième anniversaire du Waldorf, en 1923, un journal comme El Imparcial notait ainsi que l’hôtel était

« [un] atout civique d’une importance unique. Et à ses autres mérites, il faut ajouter celui d’avoir contribué efficacement au progrès du féminisme. Ce fut un jour mémorable pour les droits des femmes quand le Waldorf Astoria leur ouvrit l’accès au Peacock Alley ».

Cependant, même le nom de Peacock Alley – un couloir de l’hôtel devenu un important lieu de rassemblement, notamment pour les femmes – rappelait une forme d’exclusivité. C’était l’endroit où l’on se montrait. Comme le raconte Tschirky dans ses Mémoires :

« Le Waldorf Hotel était une image triomphale des meilleures personnes au meilleur d’elles-mêmes. »

Trump : « Prendre possession, raser et reconstruire »

Avec leur décor ostentatoire et leurs dorures, les hôtels Trump pourraient être considérés comme l’incarnation moderne du Peacock Alley. Mais les principes de politesse, de respect et de décorum posés par Tschirky semblent appartenir à une autre époque, si l’on compare avec une récente vidéo générée par intelligence artificielle montrant Trump et le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, torse nu au bord d’une piscine, avec des verres à la main dans un imaginaire « Trump Gaza Hotel ». La vidéo semble parodique, mais cela n’a pas empêché le président de la partager sur Truth Social, son propre réseau social, ainsi que sur Instagram.

Tout comme Hilton (immortalisé dans Mad Men réclamant un Hilton sur la Lune), les hôtels ont toujours fait partie intégrante de la marque Trump. Il se souvenait, dans How to Get Rich, que sa « première grande opération, en 1974, portait sur le site de l’ancien Commodore Hotel, près de Grand Central Station », sur la 42e Rue.

L’ancien Trump International Hotel à Washington DC, ouvert en 2016, a été décrit comme « l’épicentre des intérêts commerciaux du président dans la capitale ». Il était aussi « un lieu prisé des lobbyistes et des membres républicains du Congrès pendant la présidence Trump ». « La Trump Organization a vendu le bail de l’hôtel à CGI en 2022, date à laquelle il a été rebaptisé Waldorf Astoria », même si l’on dit que l’entreprise Trump serait en pourparlers pour le racheter.

Autre point commun entre Hilton et Trump : l’usage des hôtels comme symboles de la nation. Chacun des hôtels de Hilton était conçu comme une « petite Amérique », « pour montrer aux pays les plus exposés au communisme l’autre face de la médaille ».

Dans les mois précédant l’élection présidentielle de 2016, lors de l’ouverture du Trump International Hotel, Trump « a tenté de faire de l’hôtel une métaphore de l’Amérique », selon un éditorial de Vox. Donald Trump déclara alors :

« Il avait tous les ingrédients de la grandeur, mais avait été négligé et laissé à l’abandon pendant de nombreuses décennies… Il avait les fondations du succès. Tous les éléments étaient là. Notre mission est de restaurer sa gloire passée, d’honorer son héritage, mais aussi d’imaginer une vision nouvelle et enthousiasmante pour l’avenir. »

Forbes avança que cet évènement « aurait très bien pu être confondu avec un meeting de Trump », par exemple lorsqu’il affirma :

« Mon message aujourd’hui tient en [quelques] mots : “dans le budget et en avance sur le calendrier”… On n’entend pas souvent ces mots dans la bouche du gouvernement – mais vous les entendrez ! »

De la même façon, dans une interview au New York Post, Eric Trump, le fils de Donald, reprenait une rhétorique MAGA familière : « Notre famille a déjà sauvé cet hôtel une fois. Si on nous le demandait, nous le referions. »

Que penserait Tschirky de tout cela ? Du haut de sa neutralité politique, il aurait sans doute dénoncé les nombreuses promotions d’établissements faites par Trump pendant ses campagnes. Son comportement lui aurait sûrement paru grossier.

Cela reflète peut-être deux époques différentes dans la fonction des hôtels.

Les grands hôtels comme le Waldorf ont été façonnés par le colonialisme européen, par des immigrés comme Tschirky et Boldt. Mais, comme l’explique l’historienne Annabel Wharton, les hôtels Hilton

« n’ont pas été construits, comme au XIXe siècle, pour répondre à un besoin existant, mais pour en créer un. Cette pression ne venait pas simplement du désir de profit, mais d’un engagement politique remarquable envers le système qui promeut le profit ».

On peut, je pense, lire les hôtels de Trump – et désormais sa politique – de la même manière.

L’esprit hôtelier entre dans une nouvelle phase avec les propositions de Trump de « prendre possession, raser et reconstruire » la bande de Gaza pour en faire une « Riviera du Moyen-Orient » – au mépris de la volonté démocratique des Palestiniens de Gaza qui ont rejeté sa vision.

Moins de vingt ans après l’ouverture du Waldorf, Tschirky constatait déjà que « nombre de grands événements – financiers, diplomatiques, politiques – avaient vu le jour entre ses murs de pierre ». Pour lui, c’était « un carrefour international où les hommes du monde entier venaient échanger biens et idées », et planifier les transformations du monde qu’il allait ensuite voir se réaliser.

Tschirky considérait les hôtels comme les lieux les plus démocratiques au monde. Mais l’« esprit hôtelier » qu’il incarnait – cette narration typiquement états-unienne au sein de laquelle il « devint citoyen presque du jour au lendemain » (un exploit aujourd’hui pratiquement impossible) – semble désormais reléguée au passé.

« Je sais que des jours meilleurs viendront », écrit l’ancien hôte du monde dans la préface de son livre.

« Mais en ce qui concerne le passé, je pense avoir vu le meilleur. New York a changé. L’Amérique a changé. »

The Conversation

Alex Prior ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Réouverture du Waldorf Astoria : ce que l’histoire de cet hôtel dit de la crise de l’establishment états-unien sous Trump – https://theconversation.com/reouverture-du-waldorf-astoria-ce-que-lhistoire-de-cet-hotel-dit-de-la-crise-de-lestablishment-etats-unien-sous-trump-260113