Israël-Iran : comment la « guerre de 12 jours » a secoué les marchés du pétrole et de l’or

Source: The Conversation – in French – By Hassen Raïs, Professeur de Finance, EDC Paris Business School

Du 13 au 24 juin 2025, un conflit militaire direct a opposé Israël à l’Iran. Comment les marchés boursiers ont-ils réagi ? Les traders ont-ils spéculé sur cette tendance ? Pour répondre à ces questions, nous avons étudié la volatilité (c’est-à-dire, l’amplitude des hausses et des baisses) des cours du pétrole et de l’or.


Le conflit militaire direct entre Israël et l’Iran déclenché le 13 juin 2025, appelé la « guerre de 12 jours », a opposé deux puissances régionales au cœur d’un espace stratégique déterminant pour les flux mondiaux d’énergie. Il concerne, en particulier, le détroit d’Ormuz, artère vitale pour les exportations de pétrole, avec une crainte du bouleversement des dynamiques économiques globales, notamment à travers la flambée et la volatilité des prix des matières premières.

Cet article se propose d’analyser l’impact de la volatilité (l’amplitude des hausses et des baisses) des marchés boursiers sur les matières premières durant cette période.

Les mouvements des prix des indicateurs de volatilités (VIX) suggèrent, dans les premiers jours de la « guerre de 12 jours », une situation de backwardation. Comme le marché de l’or et du pétrole présente une offre inférieure à la demande, leur cours s’avère inférieur à celui de l’instant présent. Concrètement, ce différentiel de prix sur les échéances des contrats, entre court et long terme, a encouragé une plus grande spéculation par les traders.

Marchés pétroliers en hausse de 8,28 %

L’Autorité des marchés financiers (AMF) a recensé en France 5,2 millions de transactions sur des fonds cotés sur indices en 2024 (Exchange Traded Funds ou ETF), après 2,8 millions en 2023. Les matières premières et, en particulier, les contrats à (long) terme sur les matières premières, servent désormais : de couvertures potentielles contre les pressions inflationnistes, de composantes de portefeuille pour des opportunités de diversification et, potentiellement, de substituts monétaires en cas de turbulences économiques.

Dès les premières frappes échangées, les marchés pétroliers ont réagi avec une nervosité extrême. Le 13 juin 2025, le pétrole brut Brent a enregistré une hausse de 8,28 %, atteignant 75,10 dollars le baril et le cours du pétrole brut West Texas Intermediate (WTI) a grimpé de 8,8 %, atteignant presque 74 dollars.

Ces hausses s’expliquent par la crainte d’un blocage du détroit d’Ormuz par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial. La structure oligopolistique du marché pétrolier, dominée par quelques grands exportateurs, le rend particulièrement sensible aux perturbations géopolitiques.

Ces inquiétudes ont incité les opérateurs financiers à spéculer massivement à la hausse sur les contrats à terme (les futures), accentuant la volatilité des cours.

Or comme valeur refuge

On distingue deux volatilités sur les marchés financiers : la volatilité historique indique la volatilité d’un titre pour une période passée, et la volatilité implicite, ou perception du risque, correspond à la volatilité anticipée par le marché. On mesure la volatilité implicite par l’indice VIX, qui correspond à la valeur d’un panier d’options à court terme sur le S&P500. Cet indice boursier est basé sur 500 grandes sociétés cotées aux États-Unis.




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La recherche académique nous fournit beaucoup d’articles sur la relation entre la volatilité des marchés et les prix des matières premières. L’une souligne la distinction entre l’or comme valeur refuge. Par exemple, l’or est une valeur refuge pendant les trois crises financières de 1987, de 1997 et de 2008. Le précieux minerai est utilisé comme une couverture, car ses rendements sont positifs (en moyenne) lorsque les rendements des actifs financiers (actions ou obligations) sont négatifs.

VIX, l’indice de la peur

D’autres chercheurs identifient l’or comme une valeur refuge pendant les périodes de détresse du marché, avec une faible corrélation avec le dollar et les actions. L’or a une relation négative et significative avec les actions dans les marchés baissiers, mais pas dans les marchés haussiers, parce que l’or est toujours considéré comme une valeur refuge. Autrement dit, on achète moins d’or quand les marchés sont florissants, beaucoup quand ils sont en berne. C’est pourquoi certains chercheurs utilisent le VIX comme indicateur des perceptions mondiales du risque.

Indice VIX
VIX est un indicateur de volatilité du marché financier états-unien. Il est établi quotidiennement par le Chicago Board Options Exchange.
Boursorama

Le VIX et le pétrole étant négativement corrélés, une augmentation de la crainte sur les marchés financiers induit une réduction de la demande sur les marchés de l’énergie. L’indicateur de volatilité du marché financier états-unien VIX, appelé indice de la peur, exprime et mesure la volatilité implicite ou la volatilité anticipée des marchés financiers. Il a, empiriquement, un effet économiquement significatif à long terme sur plusieurs matières premières comme le pétrole et l’or.

Perception du risque

Dans le cadre de cet article, nous analysons les relations entre la perception du risque globale et les matières premières. Nous utilisons pour cela les données de la veille, ou intra-journalières, durant la période de la « guerre de 12 jours ».

La perception du risque ou la volatilité implicite est mesurée par l’indice boursier états-unien VIX. Concernant les matières premières, nous nous concentrons sur les prix du pétrole et de l’or.

Le prix du pétrole est mesuré sur deux indices : le Brent – référence de prix pour le pétrole d’Europe, d’Afrique et du Moyen-Orient – et le WTI – référence de prix pour le pétrole auprès du New York Mercantile Exchange.

Notre modèle économétrique sur les données de cette période montre que l’amplitude des hausses et des baisses du cours boursier VIX est de 60 % plus élevée que celle des matières premières.

Les études empiriques montrent que les rendements des contrats à (long) terme sur les matières premières sont influencés par la perception du risque (volatilité implicite). Concrètement, le cours de l’or augmente lorsqu’il y a cette perception. Cette tendance confirme l’idée que les investisseurs perçoivent toujours l’or comme une valeur refuge, à acheter en prévision d’un accroissement de la volatilité accrue des marchés.

Le pétrole, quant à lui, présente une corrélation négative avec la perception du risque. Le cours du pétrole baisse lorsqu’il y a cette volatilité implicite. Ces résultats sont conformes aux analyses des études précédentes. Le Brent, qui est le standard du pétrole du Moyen-Orient, présente une plus grande corrélation (négative) durant cette période que le WTI. La crainte de la fermeture du détroit d’Ormuz est davantage ressentie.

Spéculation sur la peur

Pour compléter notre analyse, notre modèle intègre, dans un deuxième temps, l’indicateur de volatilité du marché financier états-unien établi quotidiennement par le Chicago Board Options Exchange, le VXX. Si le VIX est un indice mesurant la volatilité attendue du marché, le VXX est un titre négocié en bourse qui suit les contrats à (long) terme sur le VIX. Le VXX est un fonds négocié en bourse, qui utilise un portefeuille de contrats à court terme sur l’indice S&P500-VIX.

Les titres VXX peuvent être achetés ou vendus, comme des actions. Le VXX est couramment utilisé comme couverture contre la volatilité du marché. En détenant des positions longues ou acheteuses sur le marché, on peut acheter des options ou des contrats à terme pour se protéger contre une baisse soudaine du marché, durant la période d’étude.

Pendant les périodes de forte volatilité, elles peuvent atteindre un pic, offrant aux traders la possibilité de profiter des mouvements de prix à court terme et des opportunités de trading spéculatif. On observe une augmentation du VXX du 12 au 13 juin 2024, qui passe de 51 à 55. Ce mouvement indique une potentielle spéculation sur la peur.

Nous confirmons que le conflit militaire exacerbe la volatilité et un comportement spéculatif accru de la part des intervenants sur les marchés. Ce comportement en période de conflit mérite davantage d’attention de la part de la recherche académique.

Heureusement pour tous, la guerre a pris fin le 24 juin.

The Conversation

Hassen Raïs ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Massacre de l’armée coloniale au Niger : derrière le mea culpa de Macron, la continuité d’un récit historique biaisé

Source: The Conversation – in French – By Frank Gerits, Research Fellow at the University of the Free State, South Africa and Assistant Professor in the History of International Relations, Utrecht University

Le 19 juin 2025, le représentant permanent de la France auprès des Nations unies a reconnu que Paris était ouvert au dialogue avec le Niger et prêt à collaborer avec des chercheurs spécialisés afin de mettre en place une coopération patrimoniale permettant la restitution au Niger des objets culturels volés.

Comme le concluait déjà le rapport Sarr-Savoy (du nom de ses auteurs Bénédicte Savoy et Felwine Sarr) de 2018, de nombreux objets volés ont probablement intégré des collections privées sans provenance, ou ont été considérés comme des objets ethnographiques génériques plutôt que comme des pièces de musée de grande valeur. Il est donc nécessaire de mener une enquête sur leur provenance avant même d’envisager leur restitution.

Cette lettre faisait suite à une plainte déposée par quatre communautés nigériennes représentant les descendants des victimes de la mission Voulet-Chanoine de 1899. Cette mission avait été mise en place pour unifier l’Afrique occidentale française face à une concurrence impériale accrue avec la Grande-Bretagne.

Le commandement était assuré par le capitaine Paul Voulet et son adjudant, le lieutenant Julien Chanoine, deux militaires déjà réputés pour leur violence. Mal préparée et dotée d’instructions vagues de la part de Paris, la mission a rapidement sombré dans le chaos, les soldats mourant de dysenterie tout en pillant et massacrant des milliers de personnes.

Les grandes villes du Niger actuel, dirigées par des souverains locaux à la stature quasi mythique, ont été réduites en cendres : Lougou, où la cheffe Sarraounia Mangou a résisté à l’assaut, et Zinder, la capitale du sultanat de Damagaram. La domination coloniale française a ainsi détruit les centres du pouvoir culturel et diplomatique du Niger actuel.

À l’époque, la nouvelle des atrocités est même parvenue jusqu’au ministère des Colonies à Paris, qui a ordonné au gouverneur de Tombouctou, Jean-François Klobb, de prendre le commandement de l’expédition. Après l’assassinat de Klobb par Voulet lors d’une confrontation, ce dernier déclara qu’il n’était plus français et qu’il voulait devenir chef africain. Cette décision provoqua une mutinerie parmi ses propres soldats qui, après un nouveau chaos, l’assassinèrent à leur tour.

Réparations

Les appels à des réparations se sont amplifiés au Niger et dans toute l’Afrique depuis que l’Union africaine a déclaré 2025 Année des réparations. Elle a également encouragé une définition plus large de ce qui constitue une injustice coloniale, afin d’y inclure la justice climatique et la justice économique.

Une série de coups d’État en Afrique de l’Ouest a également renforcé les sentiments anti-français. Elle a accéléré la politique de décolonisation d’Emmanuel Macron, dans laquelle la France reconnaît les atrocités coloniales. Dans le même temps, Paris maintient le discours selon lequel elle a accompli du bon travail.

Lors d’une visite en Algérie en 2022, Macron a exprimé ses regrets pour les atrocités commises pendant la guerre d’indépendance algérienne. Il a également visité le cimetière où sont enterrés les pieds-noirs français – Européens installés en Algérie pendant la période coloniale (1830-1962) –, soulignant l’idée que tous deux étaient victimes à leur manière.

Au Cameroun, après un rapport d’une commission franco-camerounaise d’histoire présidée par Karine Ramondy, Macron a reconnu que la France avait mené une guerre qui s’était poursuivie même après l’indépendance. Même si le cinéaste camerounais Jean Pierre Bekolo a raison de souligner que les conclusions du rapport n’ont rien de nouveau, puisqu’elles confirment des idées plus anciennes tirées d’ouvrages tels que Kamerun !, la reconnaissance officielle du néocolonialisme est nouvelle et quelque peu surprenante. Cette reconnaissance par Macron de ce qui était euphémiquement appelé « pacification » a été possible car elle jette le discrédit sur le prédécesseur et rival politique de Paul Biya, Ahmadou Ahidjo. La reconnaissance officielle de ce que les historiens savent depuis longtemps se fait donc au détriment des vérités historiques au Cameroun même, où la politique mémorielle a cherché à servir le parti au pouvoir.

Au Bénin, les trésors royaux d’Abomey ont été restitués. En exprimant des regrets pour des cas historiques spécifiques, la France ne reconnaît pas la nature structurelle de la violence coloniale, et donc sa pleine responsabilité.

Dans tous ces cas, la notion de mission civilisatrice est maintenue par les autorités françaises : si les gens du passé ont été mal avisés, ils avaient de bonnes intentions. Certains individus ont toutefois parfois abusé de leur pouvoir.

Conflit entre les mémoires nationales

Cette conception individualisée du colonialisme est particulièrement prononcée dans le cas du Niger. Des rumeurs sur la nature diabolique de Voulet et Chanoine circulaient déjà à Paris au moment même de la mission. La presse française s’est emportée contre la prétendue folie de Voulet, qui aurait perdu la raison sous la chaleur de l’Afrique occidentale.

Ces histoires ont exploité le cliché populaire de l’aventurier impérialiste fou. Le roman de l’écrivain britannique Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, publié en 1899, raconte l’histoire d’un marchand d’ivoire nommé Kurtz qui devient fou à cause de son séjour dans l’État libre du Congo. En 1943, le roman existentialiste du Français Albert Camus, L’Étranger dépeint la vie d’un homme dépourvu de tout sentiment qui tue un Algérien.

Il n’est donc pas surprenant qu’en 1976, l’écrivain français Jacques-Francis Rolland ait dépeint Paul Voulet comme un sadique dans son ouvrage Le Grand Capitaine. Le titre du film de Serge Moati, Capitaines des ténèbres sorti en 2005 et basé sur le roman, fait même écho au livre de Conrad. Ainsi, les atrocités ne sont pas considérées en France comme le résultat d’un système colonial qui encourageait ce type de comportement, mais comme le résultat d’une dépression psychologique individuelle.

Au Niger, cependant, cette mission est considérée comme un tournant dans l’histoire de l’exploitation coloniale. Hosseini Tahirou Amadou, professeur d’histoire et de géographie à Dioundiou, a peut-être lancé sa campagne menée en 2014 pour obtenir des excuses et une réparation de la part de l’État français pour les violences commises au Niger. Mais il s’est inspiré d’une production culturelle qui explorait les effets à long terme de la violence coloniale et de la destruction culturelle en cours.

En 1980, l’écrivain nigérien Abdoulaye Mamani a publié Sarraounia (1980), un roman historique qui raconte l’histoire d’une puissante reine haoussa qui résiste à l’invasion coloniale française au Niger. Mêlant tradition orale et critique politique, il dépeint Sarraounia comme un symbole de la force et de la défiance indigènes. Ce roman, qui est une pierre angulaire de la littérature nigérienne et de la littérature anticolonialiste, a été adapté au cinéma en 1986 par Med Hondo.

La stratégie de la France consistant à privilégier le dialogue sans assumer de responsabilité n’est donc pas tant l’expression d’une volonté délibérée d’esquive que le résultat d’un manque de compréhension. Le fait que Paris agisse sur cette question est une conséquence de la décision de la junte au pouvoir au Niger d’annoncer son intention de nationaliser la Société des mines de l’Aïr (Somair), filiale de la société française d’uranium Orano.

Une nouvelle alliance avec l’Afrique de l’Ouest

Au cours de la dernière décennie, le Niger a fourni à la France 20 % de son approvisionnement en uranium. Mais en 2022, le Niger était devenu un fournisseur secondaire, ne représentant plus que 2 % de la production mondiale.

Pourtant, la nationalisation est un autre symbole de la défaite de l’influence déclinante de la France en Afrique. Depuis juillet 2023, le général Abdourahamane Tchiani s’efforce de faire partir l’armée française tout en menaçant les entreprises françaises de nationalisation afin de lutter contre ce qu’il qualifie d’influence néocoloniale.

La discussion autour de Voulet-Chanoine doit donc être comprise comme un moyen, certes cynique, de garder la porte ouverte au Niger, d’autant plus que ce dernier s’est également retiré de l’Organisation internationale de la francophonie, l’un des symboles du pouvoir culturel français. Ce dialogue s’inscrit dans la stratégie globale de Macron, qui consiste à exprimer des remords pour le passé colonial. Il vise à construire de nouvelles alliances en Afrique de l’Ouest pour remplacer la perte d’influence dans une région secouée par des coups d’État.

Il semble peu probable que les relations entre les deux pays puissent s’améliorer sans reconnaître que les raids au Niger faisaient partie d’une stratégie impérialiste délibérée. Comme l’ont indiqué des militants nigériens lors d’un séminaire en 2021, en présence de Fabian Salvioli, rapporteur spécial des Nations unies sur la vérité, la justice et la réparation, le point de départ de la réconciliation devrait être des excuses publiques et une enquête approfondie de la part des autorités françaises.

Il n’existe aucun monument ni commémoration pour les vies africaines qui ont été perdues. Pourtant, la tombe de Voulet est toujours entretenue à Maïjirgui, au Niger, et le monument dédié à Klobb se trouve toujours à Tessaoua.

Une expression matérielle de regret sous la forme d’un monument dédié aux vies africaines perdues pourrait, à cet égard, être un bon point de départ.

The Conversation

Frank Gerits does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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Mécanismes scientifiques de la famine : voici ce qui arrive à votre corps lorsqu’il est privé de nourriture

Source: The Conversation – in French – By Ola Anabtawi, Assistant Professor – Department of Nutrition and Food Technology, An-Najah National University

La faim se manifeste sous différentes formes et évolue par étapes. Tout commence par l’insécurité alimentaire, quand on est obligé de s’adapter en réduisant le nombre de repas. À mesure que la nourriture se fait rare, le corps puise dans ses propres réserves. Le passage de la faim à la famine s’amorce par une baisse du niveau d’énergie, puis l’organisme brûle ses graisses avant d’attaquer les muscles. En phase terminale, les organes vitaux cessent de fonctionner.

De la sous-alimentation à la malnutrition aiguë, puis à la famine, le corps finit par ne plus pouvoir maintenir la vie. À Gaza aujourd’hui, des milliers d’enfants de moins de cinq ans et de femmes enceintes ou allaitantes souffrent de malnutrition aiguë. Au Soudan, les conflits et les restrictions à l’accès humanitaire ont poussé des millions de personnes au bord de la famine. Les alertes à la famine se font de plus en plus pressantes chaque jour.

Nous avons demandé aux nutritionnistes Ola Anabtawi et Berta Valente d’expliquer les mécanismes scientifiques de la famine et ce qui se passe dans le corps lorsqu’il est privé de nourriture.

Quelle est la quantité minimale de nutriments dont le corps a besoin pour survivre ?

Pour survivre, il ne suffit pas d’avoir de l’eau potable et d’être en sécurité. L’accès à une alimentation qui couvre les besoins quotidiens en énergie, en macronutriments et en micronutriments est essentiel pour rester en bonne santé, favoriser la récupération et prévenir la malnutrition.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les adultes ont des besoins énergétiques différents selon leur âge, leur sexe et leur niveau d’activité physique. Une kilocalorie (kcal) est une unité de mesure de l’énergie. En nutrition, elle indique la quantité d’énergie qu’une personne tire de son alimentation ou la quantité d’énergie dont le corps a besoin pour fonctionner. Techniquement, une kilocalorie représente l’énergie nécessaire pour augmenter d’un degré Celsius la température d’un litre d’eau. Notre corps utilise cette énergie pour respirer, digérer, maintenir sa température et, chez les enfants, grandir.

Les besoins énergétiques totaux proviennent de trois sources :

  • la dépense énergétique au repos : l’énergie utilisée au repos pour maintenir les fonctions vitales (respiration, circulation sanguine).

  • l’activité physique : varie en cas d’urgence en fonction de facteurs tels que les déplacements, les soins prodigués ou les tâches de survie

  • la thermogenèse : l’énergie pour digérer et transformer les aliments.

La dépense énergétique au repos représente généralement la plus grande partie des besoins énergétiques, en particulier lorsque l’activité physique est limitée. D’autres facteurs comme l’âge, le sexe, la taille, l’état de santé, la grossesse ou un environnement froid influencent également ces besoins.

Les besoins énergétiques varient tout au long de la vie. Les nourrissons ont besoin environ 95 kcal à 108 kcal par kilogramme de poids corporel par jour pendant les six premiers mois et entre 84 kcal et 98 kcal par kilogramme de six à douze mois. Pour les enfants de moins de dix ans, les besoins énergétiques sont basés sur des modèles de croissance normale, sans distinction entre les garçons et les filles.

Un enfant de deux ans a besoin d’environ 1 000 à 1 200 kcal par jour, un enfant de cinq ans de 1 300 à 1 500 kcal, et un enfant de dix ans de 1 800 à 2 000 kcal. À partir de dix ans, les besoins commencent à différer entre filles et garçons en raison des variations de croissance et d’activité. Et les apports sont ajustés en fonction du poids, de l’activité et du rythme de croissance.

Chez les adultes ayant une activité légère à modérée, les besoins quotidiens moyens sont d’environ 2 900 kcal pour les hommes âgés de 19 à 50 ans et de 2 200 kcal pour les femmes du même âge. Ces valeurs peuvent varier de plus ou moins 20 % selon le métabolisme et l’activité. Après 50 ans, les besoins diminuent légèrement, avec environ 2 300 kcal pour les hommes et 1 900 kcal pour les femmes.

Dans les situations d’urgence humanitaire, l’aide alimentaire doit garantir l’apport énergétique minimum largement accepté de 2 100 kcal par personne et par jour. Ce niveau vise à satisfaire les besoins physiologiques fondamentaux et à prévenir la malnutrition lorsque l’approvisionnement alimentaire est limité.

Cette énergie doit provenir d’un apport équilibré en macronutriments, les glucides représentant 50 à 60 % (comme le riz ou le pain), les protéines 10 à 35 % (comme les haricots ou la viande maigre) et les lipides 20 à 35 % (par exemple, l’huile de cuisson ou les noix). Les besoins en lipides sont plus élevés chez les jeunes enfants (30 à 40 %), ainsi que chez les femmes enceintes et allaitantes (au moins 20 %).

En plus de l’énergie, le corps a besoin de vitamines et de minéraux, tels que le fer, la vitamine A, l’iode et le zinc, qui sont essentiels au fonctionnement du système immunitaire, à la croissance et au développement du cerveau. Le fer se trouve dans des aliments tels que la viande rouge, les légumineuses et les céréales enrichies. La vitamine A provient des carottes, des patates douces et des légumes verts à feuilles foncées. L’iode est généralement obtenu à partir du sel iodé et des fruits de mer. Le zinc est présent dans la viande, les noix et les céréales complètes.

Lorsque les systèmes alimentaires s’effondrent, cet équilibre est rompu.

Que se passe-t-il physiquement lorsque votre corps est affamé ?

Lorsqu’on est privé de nourriture, le corps réagit en trois grandes étapes, qui se chevauchent. Chacune reflète les efforts du corps pour survivre sans nourriture. Mais ces adaptations ont un coût physiologique élevé.

Au cours de la première phase, dans les 48 heures suivant l’arrêt de l’alimentation, le corps utilise le glycogène stocké dans le foie pour maintenir un taux de sucre stable dans le sang. C’est la glycogénolyse. Mais cette réserve s’épuise vite.

Le corps passe alors à la gluconéogenèse. Il fabrique alors du glucose à partir d’autres sources : acides aminés issus des muscles, graisses, lactate. Ce processus nourrit les organes vitaux mais détruit peu à peu la masse musculaire et augmente la perte d’azote, en particulier au niveau des muscles squelettiques.

Dès le troisième jour, la cétogenèse devient le mode de survie dominant. En l’occurrence, le foie transforme les graisses en corps cétoniques, une autre source d’énergie pour le cerveau et les organes. Ce changement permet de préserver les tissus musculaires, mais révèle une crise métabolique plus grave.

Les changements hormonaux, notamment la diminution de l’insuline, de l’hormone thyroïdienne (T3) et de l’activité du système nerveux, ralentissent le métabolisme afin d’économiser l’énergie.
Quand les graisses sont épuisées, le corps attaque ses propres protéines pour survivre. Les muscles fondent, l’immunité chute, le risque d’infections mortelles augmente.

Le système immunitaire s’affaiblit, augmentant le risque d’infections graves, comme la pneumonie. La mort survient souvent après 60 à 70 jours sans nourriture.

À mesure que le corps entre dans une privation prolongée de nutriments, les signes visibles et invisibles de la famine s’intensifient. Sur le plan physique, on observe une perte de poids extrême, une fonte musculaire, une grande fatigue, un rythme cardiaque ralenti, une peau sèche, une chute de cheveux et des plaies qui cicatrisent mal.Le système immunitaire s’effondre et la pneumonie est une cause fréquente de décès.

Sur le plan psychologique, la famine provoque une profonde détresse. Les personnes touchées font état d’apathie, d’irritabilité, d’anxiété et d’une préoccupation constante pour la nourriture. Les capacités cognitives déclinent et la régulation émotionnelle se détériore, conduisant parfois à la dépression ou au repli sur soi.

Chez les enfants, la famine entraîne des effets à long terme, un retard de croissance et des troubles cérébraux parfois irréversibles.

La faim détruit aussi le tissu social. Les familles s’épuisent, les communautés se disloquent. Dans des crises comme à Gaza ou au Soudan, la famine aggrave le traumatisme causé par la violence et les déplacements, entraînant un effondrement total de la résilience sociale et biologique.

Comment briser ce cycle ?

Après une période de famine, le corps se trouve dans un état métabolique fragile. La réintroduction soudaine d’aliments, en particulier de glucides, provoque un pic d’insuline et un transfert rapide d’électrolytes tels que le phosphate, le potassium et le magnésium vers les cellules. Cela peut submerger l’organisme et entraîner ce que l’on appelle le syndrome de réalimentation, qui peut entraîner des complications graves telles qu’une insuffisance cardiaque, une détresse respiratoire, voire la mort si elle n’est pas prise en charge avec soin.

Le traitement standard commence par l’administration d’ un lait thérapeutique appelé F-75, spécialement conçu pour stabiliser les patients pendant la phase initiale de la prise en charge de la malnutrition aiguë sévère. Elle est suivie d’aliments thérapeutiques prêts à l’emploi, d’une pâte ou d’un biscuit souvent à base de pâte de cacahuète enrichie. En 4 à 8 semaines, un enfant sévèrement malnutri peut retrouver un état normal. On ajoute aussi des sels de réhydratation et des compléments en vitamines et minéraux.

L’aide doit être acheminée en sécurité. Les largages aériens ne suffisent pas. La survie nécessite des efforts soutenus et coordonnés pour rétablir les systèmes alimentaires, protéger les civils et faire respecter le droit humanitaire. Sans cela, le risque est grand de voir se répéter les cycles de famine et de souffrance.

Lorsque l’aide alimentaire est insuffisante en qualité ou en quantité, ou lorsque l’eau potable n’est pas disponible, la malnutrition s’aggrave rapidement.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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L’endettement de l’État sous Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron… ce que nous apprend l’histoire récente

Source: The Conversation – in French – By François Langot, Professeur d’économie, Directeur adjoint de l’i-MIP (PSE-CEPREMAP), Le Mans Université

Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande puis Emmanuel Macron ont été confrontés à la problématique de la dette et de ses intérêts. Comment la conjoncture économique (inflation et croissance) agissent sur cette dette ? Qui a bénéficié d’une bonne ou d’une mauvaise conjoncture ?


La dette n’a cessé de croître au cours de ces trente dernières années. Elle est la somme de tous les déficits publics accumulés depuis le milieu des années 1970. Afin de comparer le montant de cette dette à une capacité de financement, elle est exprimée en pourcentage du produit intérieur brut (PIB) – ratio dette/PIB, ce qui indique combien d’années de création de richesses (le PIB) sont nécessaires à son remboursement.

Sous Jacques Chirac, elle est passée de 663,5 milliards d’euros à 1 211,4 milliards d’euros, soit de 55,5 % à 64,1 % du PIB. Sous Nicolas Sarkozy, à 1 833,8 milliards d’euros, soit à 90,2 % du PIB. Sous Hollande, à 2 258,7 milliards d’euros, soit 98,4 % du PIB.

À la fin du premier trimestre 2025, la dette de la France représente 3 345,4 milliards d’euros, soit 113,9 % du PIB. Si cet endettement résulte évidemment de choix politiques, déterminant les recettes et les dépenses du pays, il dépend également de la conjoncture économique… qui peut plus ou moins faciliter la gestion de cette dette.

Crise des subprimes en 2008, pandémie de Covid-19, zone euro en récession, bulle Internet, embellie des années 2000, les gouvernements de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron ont connu des conjonctures économiques aussi assombries que radieuses. Avec quels arbitrages ? Explication en graphiques.

Influences de la conjoncture sur la dette

La conjoncture économique peut être analysée à travers deux paramètres, qui sont tous les deux des taux : le taux d’intérêt (r), fixé par la Banque centrale européenne (BCE) et qui détermine la charge d’intérêt à payer sur la dette, et les taux de croissance (g comme growth) qui mesurent l’accroissement annuel de richesses créées (le PIB). La conjoncture économique est à l’origine de deux effets :

Un premier effet est défavorable aux finances publiques. Il se produit lorsque la conjoncture conduit le taux d’intérêt (r) à être supérieur au taux de croissance (g), soit r-g > 0. Dans ce contexte, le surplus de richesse créée induit par la croissance est inférieur aux intérêts à payer sur la dette. De facto, la dette croît, même si les choix politiques conduisent les recettes de l’État à financer ses dépenses (hors charges des intérêts de cette dette), c’est-à-dire si le déficit primaire est nul.




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« La crise politique est plus inquiétante pour l’économie française que la crise budgétaire seule »


Le schéma (Figure 1) indique que cette conjoncture défavorable s’est produite sous le mandat de Jacques Chirac. En cette période, la somme des déficits primaires, soit les dépenses de l’État hors charge de la dette, et les recettes, est quasiment stable (courbe bleue). La dette est en hausse à cause d’intérêts élevés (r entre 2,5 % et 5 %), conjugués avec une croissance modérée (g est autour de 4 %) qui font croître cet endettement (courbe rouge).

Un deuxième effet est favorable aux finances publiques. Si le taux d’intérêt réel est inférieur au taux de croissance (r-g < 0), alors la dette (ratio dette/PIB) peut être stabilisée, même si les dépenses, hors charges des intérêts, sont supérieures aux recettes, c’est-à-dire même si les choix politiques induisent un déficit primaire. En effet, dans ce cas, l’accroissement annuel de la richesse créée (la croissance du PIB) est supérieure à la charge des intérêts.

Le schéma (Figure 1) indique qu’une telle conjoncture s’est produite sous les mandats d’Emmanuel Macron. Pendant cette période, la somme des déficits primaires a fortement crû (courbe bleue) : les choix politiques ont conduit les dépenses de l’État (hors charges des intérêts sur la dette) à être supérieures à ses recettes. Toutefois, la dette a augmenté plus faiblement (courbe rouge), car les taux d’intérêts sont restés plus faibles que la croissance (moins de 2 % pour les taux d’intérêt, r, contre plus de 2,5 % pour la croissance, g).

Figure 1 : L’écart entre la ligne rouge et la ligne bleue mesure la contribution des charges d’intérêt nette de la croissance (r-g) à l’évolution du ratio dette/PIB. Données Insee.
Fourni par l’auteur

Contribution de la conjoncture à la dette

L’histoire récente classe en deux groupes les mandats présidentiels. Celui où une « mauvaise » conjoncture explique majoritairement la hausse de la dette (ratio dette/PIB) – dans la figure 1, la courbe rouge croît davantage que la courbe bleue. Celui où les déficits primaires contribuent majoritairement à sa hausse – dans la figure 1, la courbe bleue croît davantage que la courbe rouge.

Le premier regroupe les mandats de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Le second, ceux de François Hollande et d’Emmanuel Macron.

Les données montrent que sous les deux mandats de Jacques Chirac (1995-2007), le ratio dette/PIB a augmenté de 8,99 points (0,75 point par an). Cette augmentation est due à une « mauvaise » conjoncture pour les finances publiques (effet de r-g > 0) qui a fait croître le ratio dette/PIB de 10,07 points, la dynamique des déficits primaires ayant contribué à le réduire de 1,08 point. Pendant cette période, les taux d’intérêt sur la dette publique étaient très élevés – entre 4 et 6 %.

Sous le mandat de Nicolas Sarkozy (2007-2012), le ratio dette/PIB a crû de 22,76 points (4,55 points par an), dont 11,01 points induits par les déficits primaires, soit 48 % de la hausse totale, et 11,75 points à la conjoncture (52 % du total). Les taux d’intérêt ont continué à être élevés – entre 3 et 4 %. Les déficits primaires importants ont suivi les choix politiques visant à amortir la crise des subprimes.

A contrario, pendant le mandat de François Hollande, c’est la hausse des déficits primaires qui expliquent à 71,5 % de la hausse totale du ratio dette/PIB (9,13 points parmi les 12,74 points de hausse totale, soit 2,55 points par année). Les taux d’intérêt ont continué à baisser, passant de 3 % à moins de 2 %, alors que les déficits primaires n’ont pas été contrôlés, même si les crises des subprimes puis des dettes souveraines étaient passées.

Déficits primaires sous Emmanuel Macron

Les mandats d’Emmanuel Macron, jusqu’en 2024, accentuent encore le trait. La dette n’a augmenté que de 10,8 points (1,35 point par an), car la conjoncture l’a fait baisser de 15,31 points, les taux d’intérêt devenant très faibles, passant sous les 1 % en 2020. La hausse de la dette s’explique uniquement par la très forte hausse des déficits primaires qui l’ont fait croître de 26,11 points, pendant une période où la pandémie de Covid-19 et la crise de l’énergie ont conduit l’État à assurer les Français contre de trop forte baisses de pouvoir d’achat.




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La période future, allant de 2025-2029, se classe dans la seconde configuration où la conjoncture facilitera de moins en moins la gestion de la dette publique (r-g < 0). Même avec un objectif politique de maîtrise de l’endettement, la réduction des déficits primaires pourra alors se faire graduellement. Toutefois, avec ces déficits qui continueront à peser sur la dette, la conjoncture facilitera de moins en moins la gestion de la dette publique, car la croissance compensera de moins en moins un taux d’intérêt en hausse.

Le budget présenté par François Bayrou, le 25 juillet dernier, fera croître le ratio dette/PIB de 4,6 points (0,92 point par an), dans un contexte où la conjoncture le réduira de 1,7 point. Les déficits primaires l’augmenteront donc de 6,3 points. Dans ce contexte, l’effort budgétaire proposé par le gouvernement Bayrou permettra de stabiliser le ratio dette/PIB autour de 117 %, certes loin de la stabilisation autour de 60 % des mandats de Jacques Chirac…

Équilibre entre dépenses et recettes

L’évolution du déficit primaire (écart entre les dépenses, hors charges d’intérêt, et les recettes) indique que sur les vingt-neuf dernières années, il y a eu dix années où il s’est accru. Trois hausses majeures se dégagent : en 2002, de 1,82 point avec le krach boursier, en 2009 de 4,2 points, avec la crise des subprimes et, en 2020, de 6,1 points, avec la pandémie de Covid-19.

En 2002, la hausse du déficit était partagée avec 1,1 point lié aux hausses des dépenses et 0,72 point aux réductions des recettes. Les fortes hausses de 2008 et de 2020 sont majoritairement dues à des hausses de dépenses : 95 % des 4,2 points de 2009 et 97 % des 6,1 points de 2020. Afin de contenir la dette, les recettes ont fini par augmenter après les crises, entre 2004 et 2006, puis entre 2011 et 2013 et, enfin, entre 2021 et 2022. Mais il n’y a jamais eu de réduction des dépenses ni après 2011 ni après 2023.

C’est donc leur persistance à un niveau élevé qui explique l’accroissement du ratio dette/PIB. Seule la période très récente (en 2023) avec la crise ukrainienne a conduit l’État à réduire les recettes afin de préserver le pouvoir d’achat dans un contexte de forte inflation.

Contrôle des dépenses publiques

Le plan du gouvernement Bayrou, en faisant peser les trois quarts de l’ajustement sur les dépenses, propose de reprendre le contrôle des dépenses publiques afin qu’elles représentent 54,4 % du PIB en 2029 – ce que l’on observait avant la crise de 2007. Au-delà de stabiliser le ratio dette/PIB, ce choix politique permet aussi d’envisager la possibilité de gérer une éventuelle crise future. La question qui se pose alors est : quels postes de dépenses réduire en priorité ?

Variation d’un type de dépense par mandat. La variation mesure l’écart en point de PIB entre la dépense en fin de mandat (2023 pour Emmanuel Macron) et la dépense en début de mandat. Données Insee.
Fourni par l’auteur

Les postes de dépenses qui ont crû depuis 1995 sont ceux liés à l’environnement (+0,8 point de PIB), à la santé (+3,2 points de PIB), aux loisirs, à la culture et au culte (+0,6 point de PIB) et à la protection sociale (+1,3 point de PIB). Ceux qui ont baissé sont ceux liés aux services généraux des administrations publiques (-4,1 points de PIB), à la défense (-1,1 point de PIB) et à l’enseignement (-1,5 points de PIB). À l’avenir, un budget réallouant les dépenses en faveur de la défense et l’enseignement via un meilleur contrôle des dépenses de santé et de protection sociale devra donc être perçu comme un simple rééquilibrage.

The Conversation

François Langot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’endettement de l’État sous Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron… ce que nous apprend l’histoire récente – https://theconversation.com/lendettement-de-letat-sous-chirac-sarkozy-hollande-macron-ce-que-nous-apprend-lhistoire-recente-261478

Malgré les critiques, on utilise encore le terme « anomalies » dans le contexte éducatif

Source: The Conversation – in French – By Roberta Soares, Assistant Professor, Faculty of Education, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

On peut s’étonner que le ministère de l’Éducation de l’Ontario continue d’utiliser le terme « anomalie » pour désigner des élèves dans le cadre de l’éducation spécialisée, malgré les critiques à l’égard de ce terme considéré capacitiste. Employé 87 fois dans un guide officiel encore en circulation, et désormais intégré à la Loi sur l’éducation, ce terme peut véhiculer de la stigmatisation.

Le document en question, « Éducation de l’enfance en difficulté en Ontario de la maternelle et du jardin d’enfants à la 12ᵉ année – Guide de politiques et de ressources » (2017), ne comporte d’ailleurs aucune définition explicite du terme « anomalie ». La mention « ébauche » figure sur la page de couverture, mais une note publiée sur leur site Web indique que, bien que le document n’ait pas été mis à jour, l’expression « enfance en difficulté » a été remplacée par « éducation spécialisée » depuis le début de 2025.

Professeure en éducation à l’Université d’Ottawa, je donne des cours aux futures personnes enseignantes, notamment concernant les questions portant sur l’éducation inclusive et le soutien à l’apprentissage. J’utilise la sociologie de l’éducation dans une perspective critique pour comprendre des enjeux d’équité, de diversité, d’inclusion, de justice sociale et de décolonisation liées aux différentes catégories sociales.


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Des élèves atteints d’« anomalies » ?

Le document en question reprend la définition de l’élève « en difficulté » tirée de la Loi sur l’éducation, où il est décrit comme étant « atteint » d’« anomalies ». Plus précisément, il rappelle que cette loi, toujours en vigueur (première version en 1990, dernière mise à jour en 2025), identifie cinq catégories d’« anomalies » pour les élèves dits « en difficulté » : comportementales, communicationnelles, intellectuelles, physiques et multiples.




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Selon ce document, il s’agit d’un outil d’« identification » des élèves « ayant des besoins particuliers » concernant « l’enfance en difficulté ». Même si aucune définition générale du terme « anomalie » n’y est proposée, dans les définitions des catégories d’« anomalies », on retrouve des termes tels que « difficulté », « trouble » et « handicap », ainsi que certains termes, tels que « grave », « degré » ou « manque », pour souligner leur intensité.

En 2018, dans sa Politique sur l’éducation accessible aux élèves handicapés, la Commission ontarienne des droits de la personne a mis en garde contre l’usage du terme « anomalie » pour désigner les situations de handicap, estimant qu’il s’agit d’une perspective capacitiste. Pourtant, le terme « anomalie » continue à être utilisé dans les documents gouvernementaux, notamment dans les règlements associés à la Loi sur l’éducation de l’Ontario, comme le Règlement 181/98, où il sert à catégoriser des élèves dans le contexte de l’éducation spécialisée.




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Cet enjeu est important parce que les documents gouvernementaux ont une fonction d’orientation, voire normative. Ils servent de lignes directrices pour les institutions dans l’élaboration de leurs politiques et de leurs pratiques.

Pourquoi le terme « anomalie » peut-il être considéré comme capacitiste ?

Le terme « anomalie » peut être considéré capacitiste pour différentes raisons. Voici quatre raisons pouvant être centrales :

  1. Renforcement du modèle médical : le terme « anomalie » provient du discours médical et diagnostique. Il est utilisé pour signaler des « défauts » ou des « irrégularités ». Il implique une déviation par rapport à la norme, renforçant une dichotomie entre « normal » et « anormal ».

  2. Pathologisation de la différence : les systèmes éducatifs contribuent à pathologiser la différence. Ces individus ainsi qualifiés sont vus comme ayant des « problèmes » à corriger ou à gérer, plutôt que comme ayant des droits et des manières légitimes d’être et d’apprendre.

  3. Contradiction avec le modèle social du handicap : le modèle social met l’accent sur le fait que ce sont les barrières systémiques qui produisent le handicap. Ainsi, l’emploi du terme « anomalie » localise le « problème » dans l’individu. Il s’agit d’une pensée déficitaire des élèves, autrement dit, d’une tendance à culpabiliser les élèves de leurs échecs.

  4. Stigmatisation dans le langage : l’utilisation de ce langage courant peut avoir des connotations stigmatisantes, puisque le terme peut être associé à un mauvais phénomène. Par exemple, le dictionnaire définit l’« anomalie » comme étant un « écart » par rapport à la norme, une « exception à la règle », une « irrégularité », une « déviation » du « normal ». Bref, c’est l’« anormal ». C’est pourquoi les termes ici qui sont naturalisés (ex. « anomalie ») sont placés entre guillemets.

Alors, que peut-on faire à ce sujet ?

Je fais une invitation.

À qui ? À l’ensemble des acteurs et actrices sociaux impliqués à divers niveaux : les élèves et leurs pairs, les familles, les organismes communautaires, les universitaires, les écoles, les conseils scolaires, les gouvernements provincial et fédéral et, plus largement, la société dans son ensemble.

À faire quoi ? À adopter une posture non capacitiste à l’égard de la vie des individus, et en particulier ici, des élèves.

Comment ? Par une réflexion critique sur la reproduction des systèmes oppressifs tels que le colonialisme, le racisme, etc., surtout en tenant compte des recherches qui mettent en évidence la surreprésentation des élèves issus de groupes minorisés (ex. élèves noirs, élèves immigrants, etc.) dans l’éducation spécialisée.

Je recommande notamment la mise en place de formations à ce sujet pour les divers groupes impliqués, ainsi que la révision des documents officiels, en reconnaissant que le langage façonne les pratiques et les manières de penser et d’être des individus.

La Conversation Canada

Roberta Soares ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Malgré les critiques, on utilise encore le terme « anomalies » dans le contexte éducatif – https://theconversation.com/malgre-les-critiques-on-utilise-encore-le-terme-anomalies-dans-le-contexte-educatif-260629

Les cigales, des insectes faussement familiers

Source: The Conversation – in French – By Stéphane Puissant, Cicadologue, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

_Cicadetta montana_, _Cicada orni_, _Lyristes plebejus_, _Cicadetta brevipennis litoralis_, _Cicadetta cantilatrix_. Fritz Geller-Grimm, Stéphane Puissant, Thomas Hertach, CC BY

Profession : cicadologue. Stéphane Puissant est un biologiste qui étudie les cigales. Son objet d’étude l’amène à sillonner la planète, du Maghreb à l’Afrique de l’Ouest en passant par Madagascar. Échanger avec lui, c’est découvrir combien nous connaissons mal ces insectes. C’est aussi apprendre, par exemple, que certaines espèces peuvent vivre plus de vingt ans, que certains mâles restent silencieux, que l’essentiel de la vie d’une cigale se passe sous terre et bien d’autres choses encore.


The Conversation : Les cigales nous semblent familières, car nous sommes nombreux à les entendre l’été, mais d’un point de vue scientifique, sont-elles très étudiées ?

Stéphane Puissant : Les cigales peuvent sembler effectivement familières, car on en trouve partout sur la planète, à l’exception des pôles. Mais l’oreille humaine, qui perçoit les fréquences autour de 2 000 hertz n’est pas du tout capable d’entendre toutes les cigales. Ce seront surtout les grandes cigales que l’on pourra écouter, comme Cicada orni, Lyristes plebejus, deux espèces que tous ceux qui sont allés un jour dans le midi de la France, l’été, ont pu entendre.

À gauche, Lyristes plebejus, à droite, Cicada orni
À gauche, Lyristes plebejus ; à droite, Cicada orni.
Stéphane Puissant, Fourni par l’auteur

Enregistrement des cymbalisations du mâle Cidada orni
M. Gogala, CC BY122 ko (download)

Enregistrement des cymbalisations du mâle Lyristes plebejus
M. Gogala, CC BY370 ko (download)

Mais la majorité des cigales à travers le monde sont en réalité plus petites. Elles émettent donc des sons de fréquences plus hautes ou même dans les ultrasons pour les plus petites espèces. On va donc bien moins les entendre, voire pas du tout, surtout quand on a passé la quarantaine, comme c’est mon cas et que notre ouïe est moins performante. Il faut alors avoir des appareils détecteurs d’ultrasons pour les repérer et les identifier grâce à leur cymbalisation.

Je dis cymbalisation, car, contrairement à ce qui est souvent dit, les mâles cigales ne chantent pas, ils cymbalisent, en utilisant pour cela leurs organes appelés « cymbales », uniquement consacrés à la production de sons, qui peuvent être parfois très forts. Ainsi, certaines cigales australiennes font plus de bruit qu’un avion à réaction au décollage, soit parfois plus de 145 décibels !

Ces sons, chez toutes les espèces, ont pour fonction d’attirer les femelles. Ils peuvent également être produits chez certaines espèces pendant l’accouplement. Mais qu’on entende ces bruits à l’oreille ou à l’aide d’appareils, ils ne sont émis que durant une courte période de la vie de l’animal. Durant l’immense majorité de leur existence, les cigales sont invisibles et inaudibles pour celui qui veut l’observer.

Où sont-elles, alors ?

S. P. : Sous terre ! C’est là qu’elles passent l’essentiel de leur vie. Cela étonne souvent les gens, qui les associent au soleil. Mais les jeunes cigales restent sous terre où elles se nourrissent de la sève des racines des plantes. Elles y passent un an, deux ans pour les espèces de petites tailles. Pour les grandes espèces emblématiques du sud de la France, comme Cicada orni, ce sera quatre ans, cinq ans en moyenne, mais cela peut fluctuer entre deux ans et dix ans.

Il y a aussi les cas célèbres des cigales périodiques du genre Magicicada, qu’on trouve en Amérique du Nord et qui passent typiquement treize ans ou dix-sept ans sous terre, mais parfois aussi plus de vingt ans pour certaines populations.

Les Magicicada septendecim passent dix-sept ans sous terre.
ARS Information Staff, CC BY

Toujours aux États-Unis, mais plutôt dans la moitié sud du pays cette fois, Okanagana synodica est aussi une cigale également capable de passer une vingtaine d’années sous terre.

Après ces années passées sous terre, que ce soit deux ans ou vingt de plus, elles sortent pour se reproduire. C’est là qu’on peut donc les voir et les entendre, mais pour une très courte période de temps au regard de leurs années souterraines, car la durée de vie d’un spécimen n’est alors plus que d’une semaine ou deux, à la suite de quoi, les cigales, mâles et femelles, meurent. La femelle, juste avant, aura pondu des œufs sur les végétaux environnants. Ces œufs une fois éclos, les jeunes cigales se laisseront tomber à terre où elles s’enfonceront dans le sol, et où un nouveau cycle recommencera.

Tout cela pour dire que, si la cigale naît et meurt dans les arbres, elle passera l’essentiel de sa vie sous terre, ce qui fait qu’elle reste très difficile à observer, surtout pour certaines espèces qui ne sont visibles que deux semaines à trois semaines dans l’année. Il faut donc bien les connaître et être réactif pour les étudier.

Quand on est cicadologue, est-il fréquent de découvrir aussi de nouvelles espèces ?

S. P. : Je pense qu’il doit y avoir peut-être trois à cinq fois plus de cigales dans le monde que celles qu’on connaît actuellement, même si cela reste difficile à évaluer. Lorsque nous prospectons, en tant que spécialistes, il n’est pas si rare que cela de trouver de nouvelles espèces pour la science, surtout lorsque nous menons des recherches de terrain dans des zones qui n’ont encore jamais été prospectées par un spécialiste du groupe. Ça peut paraître excitant, mais parfois cela devient éprouvant. On déblaie sans cesse dans le champ de l’inconnu. On pense avoir gravi une montagne et puis, quand on est au sommet, on découvre une nouvelle chaîne de monts derrière, puis encore une autre… Cela montre finalement à quel point la vie sur terre reste méconnue, il reste tant à découvrir !

Je reviens ainsi cet été d’une mission dans le nord-ouest de l’Espagne avec un collègue suisse et un autre collègue français, spécialistes du genre Cicadetta, qui sont des petites cigales. Nous sommes partis une quinzaine de jours et tous les deux ou trois jours, de nouvelles découvertes apportaient leur lot de surprises. Les espèces de Cicadetta sont généralement des cigales de moins de deux centimètres, qui émettent des fréquences parfois à la limite des ultrasons, qui sont très farouches et dont les espèces sont souvent endémiques à la région où on les trouve.

Du coup, comment fait-on pour les trouver et les étudier ?

S. P. : Lors de cette mission en Espagne, j’ai notamment utilisé une technique qui m’a été apprise par des collègues néo-zélandais et australiens pour entrer en communication avec l’animal et l’amener à se rapprocher. Car ces cigales peuvent parfois se trouver à plus de 10 mètres ou 15 mètres au sommet des arbres.

Imaginez donc, une cigale à peine plus grosse qu’une mouche, farouche, très mobile et qui émet une cymbalisation à la limite des ultrasons au sommet des arbres ! L’observer et l’enregistrer s’avère presque mission impossible, il faut a minima des outils et certaines techniques pour cela. Une de ces techniques, donc, c’est le snapping ou « claquement de doigts », en français.

Cela permet d’imiter le battement d’ailes que font théoriquement les femelles dans ce groupe de cigales. Par ce procédé, elles indiquent aux mâles là où elles se situent. Quand on trouve le rythme que feraient ces femelles en réponse aux émissions sonores des mâles, généralement en claquant des doigts au moment qui semble être accentué dans la cymbalisation du mâle, on va pouvoir amener ces derniers à se rapprocher de nous. Pour cela, bien sûr, il faut entendre les mâles et ceci n’est possible que si l’on est équipé de détecteurs d’ultrasons avec amplificateur.

C’est comme cela qu’on peut réussir à capturer des spécimens qui deviendront des « types » si l’espèce s’avère être nouvelle pour la science. Ces « types » sont des spécimens de référence qui seront déposés dans une collection scientifique d’un Muséum national d’histoire naturelle. Cette démarche scientifique rigoureuse est dictée par le code international de nomenclature zoologique lorsqu’il s’agit de décrire et nommer une nouvelle espèce.

Je sais aussi que vous avez pu décrire une espèce de cigale assez unique, la cigale marteau. Qu’est-ce qui la singularise ?

S. P. : Elle se distingue, car elle a, comme le requin marteau, une tête avec des yeux sur pédoncules assez énigmatiques. On a du mal d’ailleurs à comprendre les causes de cette évolution si singulière.

Tête de la cigale-marteau (Cicadmalleus micheli).
Stéphane Puissant, Fourni par l’auteur

C’est une cigale relativement petite, moins de deux centimètres, qui est extrêmement mystérieuse, car rarissime et unique par l’aspect de sa tête dans toute la famille des Cicadidae du globe. Ses caractéristiques morphologiques sont tellement singulières que cette espèce constitue à elle seule une tribu nouvelle pour la science que nous avons été amenés à décrire à l’époque avec Michel Boulard, éminent spécialiste mondial des cigales. Son environnement, dans le sud de la Thaïlande, a été très détruit. On a seulement pu observer quelques individus dans les amples dépendances, non entretenues de longue date, d’un vieux temple bouddhiste. Malgré sa morphologie tout à fait unique, elle est aussi passée inaperçue pendant des siècles, on a du mal à savoir pourquoi.

En France hexagonale, découvre-t-on encore de nouvelles cigales ?

S. P. : Actuellement, il y a 22 cigales différentes connues : 21 espèces recensées, dont deux espèces représentées par des sous-espèces géographiquement délimitées : Tibicina corsica corsica, en Corse, Tibicina corsica fairmairei dans le nord des Pyrénées-Orientales jusque dans le sud de l’Hérault.

Cicadetta brevipennis litoralis
Cicadetta brevipennis litoralis.
Stéphane Puissant, Fourni par l’auteur

Il y a également Cicadetta brevipennis litoralis que j’ai décrite avec un collègue suisse, Thomas Hertach, dans les Pyrénées-Orientales et qui est une cigale d’arrière-dune. Elle se rencontre dans des milieux parfois partiellement inondés, une certaine partie de l’année, qu’on appelle les sansouïres.

Cette sous-espèce du littoral, endémique des Pyrénées-Orientales, est d’ailleurs très menacée, car dépendante d’environnements locaux qui le sont également, par la pression touristique sur le littoral et par tous les bouleversements majeurs de son milieu fragile de reproduction. Hormis ces sous-espèces récemment décrites, le nombre total d’espèces de cigales en France n’a plus tellement évolué ces dernières années, mais il est possible qu’il y ait encore des espèces inconnues à trouver, notamment dans des zones où les entomologistes spécialistes sont encore peu allés, dans certains massifs montagneux par exemple.

Lorsqu’on pense cigale, on pense immédiatement au sud de la France, mais peut-on en trouver également dans la moitié nord de l’Hexagone ?

S. P. : Bien sûr ! Il y a par exemple Cicadetta montana qu’on rencontre en Bretagne et même plus au Nord en Europe, mais il faut avoir l’ouïe fine pour détecter sa présence. En 2007, avec mon confrère Jérôme Sueur, nous avons également pu décrire une nouvelle espèce pour la Science présente en région parisienne, elle aussi difficile à entendre. Nous l’avons d’ailleurs appelée la « cigale fredonnante », car elle émet un son à peine audible, très haché et très court.

Cicadetta montana et Cicadetta cantilatrix
Cicadetta montana et Cicadetta cantilatrix.
T. Hertach et F. Geller-Grimm, CC BY

Enregistrement des cymbalisations du mâle Cicadetta montana
M. G., CC BY923 ko (download)

Enregistrement des cymbalisations du mâle Cicadetta cantilatrix
T. Trilar, CC BY451 ko (download)

Récemment, plusieurs médias locaux français se sont étonnés que l’on entende des cigales dans des régions où l’on ne les aurait pas entendues avant, à Lyon par exemple ou bien en région parisienne, et beaucoup sont tentés d’expliquer cela du fait du changement climatique. Est-ce la réalité ?

S. P. : Pas vraiment, car les cigales ne bougent presque jamais de l’endroit où elles sont nées. Mes collègues scientifiques portugais et espagnols ont étudié les capacités de déplacement des individus de diverses populations de cigales. Ils ont constaté que les capacités de déplacements des individus d’une population étaient très faibles et d’autant plus réduites que les milieux étaient perturbés. Dans d’autres groupes d’insectes, il y a bien sûr des spécimens qui migrent, et qui, par le déplacement, peuvent nous indiquer qu’ils sont capables de coloniser de nouvelles zones parce que les conditions y sont plus propices, mais ce n’est pas le cas des cigales. Parfois, certains spécimens peuvent profiter des ascendances thermiques en montagne pour gagner des altitudes plus élevées via les courants d’air chaud. Seul l’avenir dira si une population pérenne pourra alors se maintenir.

Alors comment expliquer ces observations dans le nord de la France ?

S. P. : Déjà, il faut se rappeler que les espèces de cigales les plus faciles à entendre passent plusieurs années sous terre avant de sortir, d’être visibles et audibles pour l’humain, et qu’elles vont très vite mourir une fois la reproduction achevée. Parfois, les gens peuvent donc avoir oublié qu’ils avaient entendu, y a quatre ou cinq ans, des cigales autochtones comme Tibicina haematodes, la cigale rouge. Car, il y a des années où il est possible d’entendre plus de cigales, ceci est intrinsèque au cycle de vie des populations de l’espèce. Certaines années, très peu de spécimens sortiront du sol en un milieu donné alors que, deux ou trois ans plus tard, ils seront nombreux. C’est une dynamique naturelle à l’espèce qui est très nettement influencée par la ressource alimentaire disponible, soit la sève des plantes, et les conditions hygrothermiques de la période de l’année où les jeunes cigales émergent du sol.

Cigale rouge (Tibicina haematodes).
Michael Knapp, CC BY

Enregistrement des cymbalisations du mâle Tibicina haematodes
M.G., CC BY333 ko (download)

Il y a aussi un phénomène plus inquiétant. Certaines personnes dans des régions nord aiment avoir un olivier ou une plante du sud de la France ou d’Espagne en pot chez elles. Dans ces pots, il peut y avoir de jeunes cigales encore sous terre qui, un été, vont se décider à sortir. Cela arrive ainsi avec Cicada orni dans la moitié nord de la France mais aussi avec la présence avérée et sporadique de Cicada barbara en France. C’est une cigale dont l’aire de répartition d’origine s’étend du nord Maghreb jusque dans la moitié sud du domaine ibérique. Sa présence en France n’est donc pas naturelle. Lorsqu’on recherche les causes de sa présence, on peut souvent noter, non loin de l’endroit où se fait entendre l’espèce, la présence d’une serre, d’une pépinière ou encore d’une plantation récente.

En général, ces espèces ne vont pas réussir à s’adapter. C’est ce que j’ai pu observer par exemple avec Cicada orni. Il y a quelques années, j’ai entendu plusieurs mâles cymbalisant dans les grands platanes de mon lieu de travail, au Jardin de l’Arquebuse du Muséum national d’histoire naturelle de Dijon. Je me suis demandé si l’espèce allait pouvoir se maintenir, mais trois ans après, elle avait disparu. Sous le climat de la Bourgogne, elles n’ont soit pas pu se reproduire, soit leurs œufs n’ont pas réussi à éclore.

D’autres médias, cette fois-ci du sud de la France, ont pu s’inquiéter parfois de cigales qu’on n’entendait plus certains jours, ou du moins certains étés. À quoi est-ce dû ?

S. P. : Les cigales vont sortir de terre et se mettre à cymbaliser lorsqu’il fait une certaine température, entre 19 et 22 °C pour les petites espèces, plus autour de 24 °C ou 25 °C chez les grandes. Mais une fois au grand air, elles ne vont pas pour autant cymbaliser sans discontinuer. S’il pleut, s’il vente trop, elles vont s’arrêter. Les très fortes chaleurs inhibent également leur activité, tout du moins durant une partie de la journée, lors des pics de températures.

Au sein des populations, il y a aussi des mâles qui ne cymbalisent pas systématiquement, comme c’est le cas par exemple chez Tibicina haematodes. On les appelle les mâles satellites. Ils vont en gros se positionner à côté d’un autre mâle qui, en cymbalisant, va lui attirer les femelles. Positionné non loin, le mâle satellite va alors à la rencontre de la femelle qui s’approche, en restant silencieux. Le mâle qui a fait des efforts n’en récoltera donc pas les fruits.

Pour l’oreille humaine, cela semble très difficile de localiser une cigale précisément, on entend plutôt le brouhaha environnant que font divers mâles qui cymbalisent. La femelle cigale a-t-elle l’ouïe plus fine pour pouvoir localiser précisément un individu mâle en particulier ?

S. P. : Le mâle et la femelle ont bien sûr un système d’audition optimal pour la perception du message codant propre à leur espèce. Cela peut compenser, chez certaines espèces, une vue pas toujours précise. J’ai ainsi parfois vu des cigales mâles tenter de s’accoupler avec mon pouce quand je l’approchais d’eux.

Pour localiser le mâle avec son ouïe, donc, la femelle va d’abord géolocaliser l’endroit où il y a un ou plusieurs mâles avec les basses fréquences de leur cymbalisation. Ce sont ces basses fréquences qui portent le plus loin, notamment à travers le feuillage des arbres.

Elle va ensuite pouvoir beaucoup plus précisément localiser un individu avec les hautes fréquences que, nous, nous n’entendons guère. Certaines espèces vont donc alterner ces deux types de fréquences ou les émettre simultanément. Parfois, chez certaines espèces, lorsque la femelle a localisé un ou plusieurs mâles, elle va se mettre à claquer des ailes, ce qui va inciter le mâle qui l’entend à changer son répertoire d’émissions sonores. Il pourra dans ce cas émettre une cymbalisation de cour, incitant la femelle à le rejoindre pour s’accoupler.

N’oublions pas que chaque espèce de cigale à une cymbalisation d’appel nuptial qui lui est propre. Il est donc possible d’identifier l’espèce à partir de ses émissions sonores.

Le brouhaha qu’on entend serait donc en réalité un chœur très organisé ?

S. P. : Oui, tout à fait ! Mais l’organisation complexe des cymbalisations est souvent difficile à entendre à l’oreille humaine. Certaines cigales, par exemple, semblent émettre leur cymbalisation en continu, comme Tibicina haematodes déjà évoquée précédemment. Cela nous paraissait étonnant, car il est important aussi pour les mâles de prêter attention aux autres mâles, aux femelles qui pourraient claquer des ailes, aux potentiels prédateurs… Or, si un mâle cymbalise sans s’arrêter, comment peut-il entendre ? Mais en se penchant vraiment sur leur cymbalisation, on peut détecter des microcoupures, parfois de moins d’une seconde. À l’oreille, il faut s’entraîner pour les percevoir, mais à l’enregistrement, c’est très net lorsqu’une cymbalisation est analysée à l’aide d’un logiciel acoustique. On pense donc que c’est pendant ces microcoupures que les mâles se jaugent mutuellement ou, par exemple, la distance à laquelle ils se trouvent les uns des autres.

Il y a aussi parfois, dans un même environnement, plusieurs espèces de cigales différentes. Mon confrère Jérôme Sueur a montré, pendant sa thèse dans le cadre de ses recherches menées au Mexique, que les espèces pouvaient répartir leur activité durant des heures différentes de la journée, ou bien ne pas émettre aux mêmes fréquences pour que les femelles conspécifiques puissent les localiser.

On a aussi pu parfois noter au sein d’une même espèce que les individus mâles situés en périphérie de l’aire de répartition cymbalisent de façon différente de ceux présents au cœur de l’aire. Avec la distance et le temps, les émissions des mâles peuvent devenir suffisamment différentes au point qu’une femelle née à quelques centaines de kilomètres de là, et mise en leur compagnie peut ne pas systématiquement s’accoupler avec ces mâles. La communication sonore chez les cigales est en effet un des mécanismes puissants de la spéciation.

Et puis enfin, il y a, pour le genre Cicadetta par exemple, des comportements qui sont tout à fait différents : les mâles de certaines espèces vont voler en groupe pour chercher les femelles. Mais, comme beaucoup d’autres choses cela reste à être précisément étudié, car c’est encore très mal connu.



Propos recueillis par Gabrielle Maréchaux.

The Conversation

Stéphane Puissant ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les cigales, des insectes faussement familiers – https://theconversation.com/les-cigales-des-insectes-faussement-familiers-263348

Rayons X et ondes radio dévoilent un objet astronomique qui n’avait jamais encore été observé

Source: The Conversation – in French – By Ziteng Wang, Associate Lecturer, Curtin Institute of Radio Astronomy (CIRA), Curtin University

La région du ciel où ASKAP&nbsp;J1832 a été détecté. Z. Wang/ICRAR, Fourni par l’auteur

Dans le cosmos, certains objets émettent des pulsations plutôt qu’une lumière continue. Cette année, les astronomes ont découvert ASKAP J1832, un objet dans la Voie lactée qui émet à la fois des rayons X et des ondes radio, et qui ne ressemble à rien de connu.


Dans une étude publiée dans Nature au mois de mai, nous rapportons la découverte d’un nouveau phénomène transitoire à longue période – et, pour la première fois, qui émet également régulièrement des sursauts de rayons X.

Les transitoires à longue période sont une classe d’objets cosmiques récemment identifiés qui émettent d’intenses flashs d’ondes radio toutes les quelques minutes, voire à plusieurs heures d’intervalle, ce qui est beaucoup plus long que les émissions pulsées très rapides que nous détectons généralement chez les pulsars, qui sont issus de l’explosion d’une étoile massive en fin de vie.

La nature de ces objets transitoires à longue période et la manière dont ils génèrent leurs signaux inhabituels restent un mystère.

Notre découverte ouvre une nouvelle fenêtre sur l’étude de ces sources énigmatiques. Mais elle renforce également le mystère : l’objet que nous avons trouvé ne ressemble à aucun type d’étoile ou de système connu dans notre galaxie ni au-delà.

Une image du ciel montrant la région autour d’ASKAP J1832-0911. Le cercle jaune marque la position de la source nouvellement découverte. Cette image combine les rayons X détectés par Chandra, observatoire X de la Nasa, ainsi que les données radio du radiotélescope sud-africain MeerKAT et les données infrarouges du télescope spatial Spitzer de la Nasa.
Fourni par l’auteur

À l’affût des scintillements radio dans le ciel

Le ciel nocturne recèle de nombreux éléments invisibles à l’œil nu, mais détectables à d’autres longueurs d’onde, comme les ondes radio.

Notre équipe de recherche scrute régulièrement le ciel radio à l’aide du SKA Pathfinder australien (ASKAP), exploité par le CSIRO dans la région de Wajarri Yamaji, dans l’ouest de l’Australie. Notre objectif est de trouver des objets cosmiques qui apparaissent et disparaissent – que l’on appelle « transients » en anglais, « objets transitoires », en français.

Les objets transitoires sont souvent liés à certains des événements les plus puissants et les plus spectaculaires de l’Univers, tels que la mort explosive d’étoiles.

Fin 2023, nous avons repéré une source extrêmement brillante, baptisée ASKAP J1832-0911 (d’après sa position dans le ciel), dans le plan de notre galaxie. Cet objet est situé à environ 15 000 années-lumière… c’est loin, mais toujours dans la Voie lactée.

Vue aérienne de grandes antennes radio blanches sous un ciel bleu clair parsemé de nuages et d’une terre rouge en contrebas
Des antennes du réseau ASKAP, situées à Inyarrimanha Ilgari Bundara, l’observatoire radioastronomique de Murchison, dans l’ouest de l’Australie.
CSIRO

Un événement spectaculaire

Après la découverte initiale, nous avons commencé des observations de suivi à l’aide de télescopes situés dans le monde entier dans l’espoir de capter d’autres impulsions. Grâce à une surveillance continue, nous avons constaté que les impulsions radio provenant d’ASKAP J1832 arrivaient régulièrement, toutes les quarante-quatre minutes. Cela a confirmé qu’il s’agissait d’un nouveau membre du groupe peu fourni des transitoires à longue période.

Nous avons également fouillé les anciennes données provenant de la même partie du ciel, mais nous n’avons trouvé aucune trace de l’objet avant sa découverte en 2023. Ceci suggère qu’un événement spectaculaire s’est produit peu avant notre première détection, un événement suffisamment puissant pour « allumer » soudainement notre objet transitoire atypique.

Puis, en février 2024, ASKAP J1832 est devenu extrêmement actif. Après une période calme en janvier, la source s’est considérablement intensifiée : moins de 30 objets dans le ciel ont jamais atteint une telle luminosité dans le domaine radio… À titre de comparaison, la plupart des étoiles que nous détectons en radio sont environ 10000 fois moins lumineuses qu’ASKAP J1832 lors de cette flambée.

Un coup de chance

Les rayons X sont une forme de lumière que nous ne pouvons pas voir avec nos yeux. Ils proviennent généralement d’environnements extrêmement chauds et énergétiques. Bien qu’une dizaine d’objets similaires émettant des ondes radio (celles que nous avons détectées initialement) aient été découverts à ce jour, personne n’avait jamais observé d’émission X de leur part.

En mars, nous avons tenté d’observer ASKAP J1832 en rayons X. Cependant, en raison de problèmes techniques avec le télescope, l’observation n’a pas pu avoir lieu.

Puis, coup de chance ! En juin, j’ai contacté mon ami Tong Bao, chercheur postdoctoral à l’Institut national italien d’astrophysique, pour vérifier si des observations précédentes aux rayons X avaient capté la source. À notre grande surprise, nous avons trouvé deux observations antérieures provenant de l’observatoire à rayons X Chandra de la Nasa, bien que les données soient encore dans une période de diffusion limitée (et donc non encore rendues publiques en dehors d’un cercle restreint de chercheurs et chercheuses).

Nous avons contacté Kaya Mori, chercheur à l’université Columbia et responsable de ces observations. Il a généreusement partagé les données avec nous. À notre grande surprise, nous avons découvert des signaux X clairs provenant d’ASKAP J1832. Plus remarquable encore : les rayons X suivaient le même cycle de 44 minutes que les impulsions radio.

Ce fut un véritable coup de chance. Chandra était pointé vers une cible complètement différente, mais par pure coïncidence, il a capté ASKAP J1832 pendant sa phase inhabituellement brillante et active.

Un tel alignement fortuit est extrêmement rare, c’est comme trouver une aiguille dans une botte de foin cosmique.

Illustration d’un télescope tubulaire dans l’espace avec de grands panneaux solaires à une extrémité
L’observatoire à rayons X Chandra de la Nasa est le télescope à rayons X le plus puissant au monde, en orbite autour de la Terre depuis 1999.
NASA/CXC & J. Vaughan

Toujours un mystère

La présence simultanée d’émissions radio et de sursauts X est une caractéristique commune des étoiles mortes dotées de champs magnétiques extrêmement puissants, telles que les étoiles à neutrons (étoiles mortes de grande masse) et les naines blanches (étoiles mortes de faible masse).

Notre découverte suggère qu’au moins certains objets transitoires à longue période pourraient provenir de ce type de vestiges stellaires.

Mais ASKAP J1832 ne correspond à aucune catégorie d’objet connue dans notre galaxie. Son comportement, bien que similaire à certains égards, reste atypique.

Nous avons besoin de plus d’observations pour vraiment comprendre ce qui se passe. Il est possible qu’ASKAP J1832 soit d’une nature entièrement nouvelle pour nous, ou qu’il émette des ondes radio d’une manière que nous n’avons jamais observée auparavant.

The Conversation

Ziteng Wang ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Rayons X et ondes radio dévoilent un objet astronomique qui n’avait jamais encore été observé – https://theconversation.com/rayons-x-et-ondes-radio-devoilent-un-objet-astronomique-qui-navait-jamais-encore-ete-observe-260728

Marie Tharp, la cartographe qui a changé la face des fonds marins

Source: The Conversation – in French – By Suzanne OConnell, Harold T. Stearns Professor of Earth Science, Wesleyan University

Tharp, entre 1948 et 1950, avec une carte sous-marine sur son bureau. Des profils sonar enroulés du fond océanique sont posés sur l’étagère derrière elle. Observatoire terrestre Lamont-Doherty et succession de Marie Tharp

La géologue et cartographe américaine Marie Tharp (1920-2006) a révolutionné la conception scientifique du fond océanique. En démontrant que les fonds marins ne sont pas une surface plane ni uniforme, l’océanographe a joué un rôle crucial dans le développement de la théorie de la tectonique des plaques.


Malgré toutes les expéditions en eaux profondes et tous les échantillons prélevés des fonds marins au cours des cent dernières années, les profondeurs de l’océan restent encore pleines de mystères. En savoir davantage pourrait pourtant nous être bien utile.

Et ce, pour plusieurs raisons. La plupart des tsunamis, par exemple, sont provoqués par des tremblements de terre sous le, ou près du, fond océanique. Les abysses abritent aussi des poissons, des coraux et des communautés complexes de microbes, de crustacés et d’autres organismes encore très méconnus. Enfin, les fonds marins contrôlent les courants qui répartissent la chaleur, contribuant ainsi à réguler le climat terrestre.




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Carte montrant les caractéristiques géographiques des océans du monde
Représentation peinte à la main de la carte World Ocean Floor (Fond océanique mondial), de Heinrich Berann (1977), d’après Heezen et Tharp.
Library of Congress, Geography and Map Division, CC BY-ND

L’étude de ces fonds marins mystérieux doit beaucoup à une femme, née en 1920 (et décédée en 2006, ndlr), nommée Marie Tharp. Les cartes créées par cette géologue et océanographe ont changé la façon dont les gens imaginent les mers et les océans qui recouvrent plus des deux tiers de notre planète bleue. À partir de 1957, Tharp et son partenaire de recherche Bruce Heezen ont commencé à publier les premières cartographies complètes montrant les principales caractéristiques du fond océanique : monts, vallées et fosses.

En tant que géoscientifique, je pense que Tharp devrait être aussi célèbre que Jane Goodall ou Neil Armstrong. Voici pourquoi.

Traverser l’Atlantique

Jusqu’au milieu des années 1950, de nombreux scientifiques pensaient que les fonds marins étaient uniformes. Tharp a démontré qu’au contraire, ils comportaient des reliefs accidentés et qu’une grande partie d’entre eux étaient disposés de manière systématique.

Ses illustrations ont joué un rôle essentiel dans le développement de la théorie de la tectonique des plaques, selon laquelle les plaques, ou grandes sections de la croûte terrestre, interagissent pour générer l’activité sismique et volcanique de la planète. Des chercheurs antérieurs, en particulier Alfred Wegener, avaient déjà remarqué à quel point les côtes de l’Afrique et de l’Amérique du Sud s’emboîtaient parfaitement et avaient émis l’hypothèse que les continents avaient autrefois été reliés.

Tharp a identifié des monts et une vallée de fracture au centre de l’océan Atlantique, là où les deux continents auraient pu se séparer.

Esquisse du profil sous-marin
Profils est-ouest de Tharp à travers l’Atlantique Nord.
The Floors of the Ocean, 1959

Grâce aux représentations du fond océanique dessinées à la main par Marie Tharp, je peux imaginer une promenade au fond de l’océan Atlantique, de New York (côte est des États-Unis) à Lisbonne (Portugal). Le voyage m’emmènerait le long du plateau continental. Puis vers le bas, en direction de la plaine abyssale de Sohm. Je devrais alors contourner des reliefs, appelées monts sous-marins. Ensuite, je commencerais une lente ascension de la dorsale médio-atlantique, une chaîne de montagnes submergée orientée nord-sud.

Après avoir gravi 2 500 mètres sous le niveau de la mer jusqu’au sommet de la crête, je descendrais de plusieurs centaines de mètres, traverserais la vallée centrale de la crête et remonterais par le bord est de celle-ci. Je redescendrais ensuite vers le fond océanique, jusqu’à ce que je commence à remonter le talus continental européen vers Lisbonne. Au total, le trajet représenterait environ 6 000 kilomètres, soit près de deux fois la longueur du sentier des Appalaches.

Cartographier l’invisible

Rien ne prédestinait pourtant Mary Tharp à cartographier ainsi l’invisible. Née en 1920 à Ypsilanti, dans le Michigan, elle étudie l’anglais et la musique à l’université. Mais, en 1943, elle s’inscrit à un programme de maîtrise de l’université du Michigan destiné à former des femmes au métier de géologue pétrolier pendant la Seconde Guerre mondiale.

« On avait besoin de filles pour occuper les postes laissés vacants par les hommes partis au combat », se souvient Tharp, dans « Connect the Dots: Mapping the Seafloor and Discovering the Mid-ocean Ridge » (1999), chapitre 2 de Lamont-Doherty Earth Observatory of Columbia. Twelve Perspectives on the First Fifty Years 1949-1999.

Après avoir travaillé pour une compagnie pétrolière en Oklahoma, Tharp a cherché un emploi dans le domaine de la géologie à l’université Columbia en 1948. Les femmes ne pouvaient pas monter à bord des navires de recherche, mais Tharp savait dessiner et a été embauchée pour assister les étudiants diplômés masculins.

Tharp a ainsi travaillé avec Bruce Heezen, alors étudiant de second cycle qui lui confie des profils du fond marin à dessiner. Il s’agit de longs rouleaux de papier qui indiquent la profondeur du fond marin le long d’un trajet linéaire mesurée depuis un navire à l’aide d’un sonar.

Esquisses des caractéristiques sous-marines basées sur les données sonar
Illustration du processus de cartographie de Marie Tharp : (a) montre la position de deux traces de navires (A, B) se déplaçant à la surface ; (b) représente les enregistrements de profondeur sous forme de profils, en exagérant leur hauteur afin de faciliter la visualisation des caractéristiques ; (c) esquisse les caractéristiques représentées sur les profils.
The Floors of the Ocean, 1959, Fig. 1

Sur une grande feuille de papier vierge, Tharp a ainsi tracé des lignes de latitude et de longitude. Elle a ensuite soigneusement marqué les endroits où le navire avait navigué. Puis elle a inscrit la profondeur à chaque endroit à partir du sonar, l’a marquée sur la trajectoire du navire et a créé des profils bathymétriques, indiquant la profondeur du fond océanique par rapport à la distance parcourue par le navire.

L’une de ses innovations importantes a été de créer des croquis représentant l’aspect du fond marin. Ces vues ont facilité la visualisation de la topographie du fond océanique et la création d’une carte physiographique.

Le tracé minutieux par Tharp de six profils est-ouest à travers l’Atlantique Nord a révélé quelque chose que personne n’avait jamais décrit auparavant : une faille au centre de l’océan, large de plusieurs kilomètres et profonde de plusieurs centaines de mètres. Tharp a suggéré qu’il s’agissait d’une vallée de fracture, ou vallée de rift, un type de longue dépression dont l’existence était connue sur terre.

Heezen a qualifié cette idée de « discussion entre filles » et a demandé à Tharp de refaire ses calculs et de réécrire son rapport. Lorsqu’elle s’est exécutée, la vallée de fracture était toujours là.

Un autre assistant de recherche traçait les emplacements des épicentres sismiques sur une carte de même taille et à la même échelle. En comparant les deux cartes, Heezen et Tharp se rendirent compte que les épicentres sismiques se trouvaient à l’intérieur de la vallée de fracture. Cette découverte fut déterminante pour le développement de la théorie de la tectonique des plaques : elle suggérait que des mouvements se produisaient dans la vallée de fracture et que les continents pouvaient en fait être en train de s’éloigner les uns des autres.

Cette perspicacité était tout bonnement révolutionnaire. Lorsque Heezen, fraîchement diplômé, donne une conférence à Princeton en 1957 et montre la vallée du rift et les épicentres, le directeur du département de géologie Harry Hess assure :

« Vous avez ébranlé les fondements de la géologie. »

Résistance tectonique

Deux ans plus tard, en 1959, la Société de géologie des États-Unis publie The Floors of the Oceans: I. The North Atlantic (les Fonds océaniques, Première partie : L’Atlantique Nord), sous la signature de Heezen, Tharp et Doc Ewing, directeur de l’observatoire Lamont, où ils travaillent. Cet ouvrage contient les profils océaniques de Tharp, ses idées et l’accès à ses cartes physiographiques.

Certains scientifiques trouvèrent ce travail brillant, mais la plupart ne voulurent pas y croire. L’explorateur sous-marin Jacques Cousteau, par exemple, était déterminé à prouver que Tharp avait tort. À bord de son navire de recherche, le Calypso, il traversa délibérément la dorsale médio-atlantique et descendit une caméra sous-marine. À la grande surprise de Cousteau, ses images montrèrent qu’une vallée de fracture existait bel et bien.

« Il y a du vrai dans le vieux cliché qui dit qu’une image vaut mille mots et que voir, c’est croire », fit remarquer Tharp dans son essai rétrospectif de 1999.

Qu’est-ce qui a pu créer cette faille ? Harry Hess, de Princeton, a proposé quelques idées dans un article de 1962. Il a émis l’hypothèse que du magma chaud s’était élevé depuis l’intérieur de la Terre au niveau de la faille, s’était dilaté en refroidissant et avait écarté davantage les deux plaques adjacentes. Cette idée a largement contribué à la théorie de la tectonique des plaques, mais Hess n’a pas mentionné les travaux essentiels présentés dans The Floors of the Oceans, l’une des rares publications dont Marie Tharp était co-auteure.

Portrait de Marie Tharp en 2001
Marie Tharp, en juillet 2001.
Bruce Gilbert, Observatoire terrestre Lamont-Doherty

Des études toujours en cours

Tharp a ensuite continué à travailler avec Heezen pour donner vie au fond océanique. Leur collaboration a notamment abouti à une carte de l’océan Indien, publiée par National Geographic en 1967, et à une carte du fond océanique mondial(1977), aujourd’hui conservée à la bibliothèque du Congrès.

Après la mort de Heezen, en 1977, Tharp a poursuivi son travail jusqu’à son décès en 2006. En octobre 1978, Heezen (à titre posthume) et Tharp ont reçu la médaille Hubbard, la plus haute distinction de la Societé états-unienne de géographique, rejoignant ainsi les rangs d’explorateurs et de découvreurs tels qu’Ernest Shackleton, Louis et Mary Leakey et Jane  Goodall.

Aujourd’hui, les navires utilisent une méthode appelée « cartographie par sondeur multifaisceau », qui mesure la profondeur sur un tracé en forme de ruban plutôt que le long d’une seule ligne. Les rubans peuvent être assemblés pour créer une carte précise du fond marin.

À gauche, détail des îles Canaries tiré de la carte physiographique de l’Atlantique Nord réalisée par Marie Tharp. À droite, représentation cartographique moderne de la même zone. Les couleurs indiquent la profondeur.
Vicki Ferrini, Lamont-Doherty Earth Observatory

Mais comme les navires se déplacent lentement, il faudrait deux cents ans à un seul navire pour cartographier complètement les fonds marins.

Une initiative internationale visant à cartographier en détail l’ensemble des fonds marins d’ici 2030 est cependant en cours, à l’aide de plusieurs navires, sous la direction de la Nippon Foundation et du General Bathymetric Chart of the Oceans.

Ces informations sont essentielles pour commencer à comprendre à quoi ressemble le fond marin à l’échelle locale. Marie Tharp a été la première personne à montrer la riche topographie du fond océanique et ses différentes zones.

The Conversation

Suzanne OConnell ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Marie Tharp, la cartographe qui a changé la face des fonds marins – https://theconversation.com/marie-tharp-la-cartographe-qui-a-change-la-face-des-fonds-marins-258134

Les banques nationales de développement sont indispensables au financement du développement

Source: The Conversation – France (in French) – By Florian Léon, Chargé de recherche, Fondation pour les Etudes et Recherches sur le Développement International (FERDI); Chercheur associé au CERDI (UMR UCA-CNRS-IRD), Université Clermont Auvergne (UCA)

Méconnues et peu mobilisées pour le moment, les banques nationales de développement pourraient jouer un plus grand rôle dans le financement de l’aide publique au développement. Pour cela, il faudrait mieux coordonner leur action avec celle des acteurs spécialisés internationaux.


La dissolution de l’Agence américaine pour le développement international (USAID), décidée par Donald Trump, combinée aux réductions budgétaires drastiques dans l’aide au développement, notamment en France, a accru les tensions sur le financement du développement. Dans ce contexte troublé, la quatrième conférence des Nations unies sur le financement du développement, qui s’est tenue à Séville (Espagne), du 30 juin au 3 juillet, en l’absence de la délégation américaine, revêtait une importance particulière.

Cette conférence visait à repenser la structure du financement du développement afin de mobiliser les milliers de milliards nécessaires pour atteindre les objectifs de développement durable d’ici à 2030.

Le communiqué final a souligné la nécessité de mobiliser toutes les ressources et institutions financières disponibles. Pour la première fois, ce texte a aussi mis l’accent sur le rôle central des banques nationales de développement.

Les banques nationales de développement, au cœur du financement du développement

Les banques de développement sont des institutions financières publiques qui investissent dans des projets à vocation de développement tout en veillant à avoir une rentabilité suffisante pour être viables financièrement. Il est possible de distinguer les banques multilatérales de développement (comme la Banque mondiale ou les banques continentales) qui sont issues de plusieurs États et les banques nationales de développement qui appartiennent à un seul pays.




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Les banques nationales de développement sont longtemps restées en dehors des discussions internationales en étant vues comme des actrices mineures dans le financement du développement (au mieux), mais plus souvent comme des structures dispendieuses et inefficaces. Pourtant, il existe près de 500 banques nationales de développement dans le monde, et ce modèle connaît un retour en grâce ces dernières années, après que ces institutions ont été souvent considérées comme inefficaces et placées au service des intérêts politiques.

Les banques nationales de développement opèrent sur tous les continents, aussi bien dans les pays industrialisés que dans les pays à faible revenu. Les banques nationales de développement jouent un rôle crucial pour le financement de projets de développement à l’échelle locale.

Des banques qui doivent être mieux insérées à leur communauté

La conférence de Séville a remis sur le devant de la scène les banques nationales de développement à la suite de précédentes conférences comme le Pacte financier mondial de 2023. Cet éclairage est essentiel, mais ne résout pas la question de savoir comment ces banques peuvent pleinement jouer leur rôle, notamment lorsqu’elles peinent à se financer.

Une solution est que les banques de développement agissent comme un système unifié en intervenant ensemble et en se soutenant mutuellement. Des initiatives en ce sens existent, notamment à travers la communauté « Finance en commun », qui cherche à unir, sous un même toit, toutes les banques de développement, en particulier les grandes banques multilatérales de développement (comme la Banque mondiale ou les banques régionales) et les banques nationales, notamment issues de pays en développement.

Travailler ensemble est, en effet, une solution pertinente. Les banques nationales de développement sont les mieux placées pour mettre en œuvre des projets de développement en raison de leur connaissance approfondie des contextes locaux. Elles comprennent les besoins spécifiques et les défis des communautés qu’elles servent et elles peuvent aussi trouver plus aisément les acteurs capables de mettre en œuvre les projets sur le terrain. Cependant, ces banques font souvent face à des difficultés financières.

Manque de financements

Rares sont les banques nationales de développement qui peuvent lever des fonds sur les marchés financiers. Elles manquent souvent de financements adéquats pour mener à bien leurs missions. C’est là que les banques multilatérales de développement entrent en jeu, avec leurs ressources financières substantielles et leur capacité à mobiliser des fonds à grande échelle. Elles peuvent relâcher la contrainte financière des banques nationales. Dans le même temps, ces banques multilatérales ne sont pas les plus aptes à assurer la mise en œuvre des projets à moindre coût.

L’engagement de Séville invite

« les banques multilatérales de développement et les partenaires de développement à renforcer l’appui financier et technique qu’ils donnent aux banques publiques nationales de développement de sorte que celles-ci puissent fournir des financements à long terme et à moindre coût en faveur du développement durable ».

Des soutiens croissants mais inégaux

S’il existe une véritable volonté de renforcer la coopération entre les banques multilatérales de développement et les banques nationales de développement, il existe peu de données sur les relations existantes entre ces acteurs. Afin de combler ce manque, nous avons réalisé une étude visant à recenser les soutiens financiers fournis par les dix principales banques multilatérales de développement aux autres banques de développement sur la dernière décennie.

Note de lecture : L’Afrique a reçu 12,8 % du montant total cumulé et représente 15,8 % des projets.

Cette étude fournit plusieurs enseignements utiles. Nous avons identifié 644 projets pour un total de 108 milliards de dollars, avec une augmentation notable des financements depuis la crise du Covid-19.

L’Amérique latine et l’Europe sont les principales bénéficiaires de ces programmes.

Les projets financés ciblent principalement les petites et moyennes entreprises, suivis par l’énergie, les infrastructures et les initiatives environnementales. Il y a une augmentation du nombre de projets consacrés aux questions environnementales au cours de la période.

(*) Sommes en millions de dollars US.

Note de lecture :

  • 65 banques de développement, soit presque 40 % des bénéficiaires, n’ont bénéficié que d’un seul soutien pour un volume total représentant 7,6 % du montant total déboursé ;

  • 14 banques ont reçu plus de 19 soutiens (8,6 % des bénéficiaires) pour un montant total cumulé de 43,6 % du total déboursé.

Concentration des financements

Cependant, un des résultats principaux de cette étude est la très forte concentration des financements. Sur l’ensemble des banques nationales de développement opérant dans le monde, à peine un tiers (163) ont reçu un financement de la part d’une banque multilatérale.

En outre, ces financements sont très concentrés même au sein des bénéficiaires. À peine 20 banques nationales de développement (soit 5 % de l’ensemble des banques opérant dans le monde) ont bénéficié de la moitié des fonds déboursés par les banques multilatérales de développement.

Ces banques sont principalement localisées en Europe et en Asie. Il s’agit souvent de banques nationales de développement dont on peut douter des difficultés à lever des fonds.

France 24, 2025.

Vers une coopération renforcée

Cette concentration des financements soulève des questions sur l’équité et sur l’efficacité de la distribution des ressources. Pour que les banques nationales de développement puissent pleinement jouer leur rôle, une coopération renforcée avec les banques multilatérales de développement est essentielle. Cela implique de développer davantage les collaborations avec de nouvelles banques nationales de développement.

Nous présentons quelques pistes pour y parvenir, comme la nécessité de favoriser les interactions croissantes entre les banques nationales opérant de manière isolée et les banques multilatérales de développement, la simplification des procédures (surtout pour les petits projets) ou, encore, un soutien technique aux équipes des banques nationales de développement.

Élargir le réseau des soutiens des banques multilatérales de développement est une étape nécessaire pour parvenir à atteindre les promesses ouvertes à Séville.

The Conversation

La Ferdi, pour laquelle travaille Florian Léon, a reçu des financements de Finance en Commun (FiCS) pour la réalisation de cette étude. Néanmoins, ni le FiCS ni d’autres structures ne sont intervenus au cours de la rédaction de cette étude.

ref. Les banques nationales de développement sont indispensables au financement du développement – https://theconversation.com/les-banques-nationales-de-developpement-sont-indispensables-au-financement-du-developpement-260965

Spirus Gay, l’acrobate anarchiste qui a fait de sa vie et de son corps une œuvre politique

Source: The Conversation – France (in French) – By Sylvain Wagnon, Professeur des universités en sciences de l’éducation, Faculté d’éducation, Université de Montpellier

Spirus&nbsp;Gay, figure oubliée de l’anarchisme (revue _L’Artiste lyrique_, mai 1910). Gallica

Spirus Gay (1865-1938), artiste de cirque et militant anarchiste, incarne une figure rare du début du XXe siècle : celle d’un engagement total, mêlant art, corps, éthique et politique. À rebours des catégories figées, sa vie dessine une radicalité joyeuse, cohérente, où acrobatie rime avec pédagogie, naturisme avec syndicalisme, pamphlet avec solidarité.


Comment définir Spirus Gay ? Acrobate, jongleur, équilibriste, anarchiste, syndicaliste, libre penseur, pamphlétaire, naturiste, franc-maçon, mais aussi pédagogue… Joseph Jean Auguste Gay, dit Spirus Gay (1865-1938), échappe à toute tentative de classification. Son parcours foisonnant incarne une figure rare de l’engagement total, où corps, esprit, art et pensée politique s’entrelacent pour questionner et subvertir les normes établies.

C’est dans cette articulation cohérente entre action physique, engagement intellectuel et militantisme radical que se dessine un itinéraire véritablement singulier.

Notre société, cloisonnée et fragmentée, laisserait-elle encore aujourd’hui une place à un Spirus Gay ?

Pourquoi écrire sur Spirus Gay ?

Pour un historien, écrire sur un tel personnage est un défi. Au premier abord, peu de traces. Il n’a pas laissé d’œuvre majeure ou de manifeste célèbre. Il n’a pas dirigé de journal influent ni fondé de courant théorique. Et pourtant, il est là, en creux, dans les marges et les interstices de l’histoire de l’anarchisme français. En militant, il participe aux luttes, combats, expérimentations et utopies de la fin du XIXe siècle et du début du XXe.

Sa trajectoire incarne une manière de vivre l’anarchisme : dans les corps, dans les gestes, dans l’harmonie entre vie personnelle et engagement individuel et collectif. Parce qu’il illustre cette cohérence rare entre les idées que l’on défend et la vie que l’on mène. Parce qu’il force à repenser les catégories : artiste ou militant ? Intellectuel ou manuel ? Penseur ou pédagogue ?

À l’image du travail biographique sur l’histoire des femmes, l’enjeu est de sortir d’un genre convenu, d’éviter la tentation de simplifier, de linéariser, de trahir une vie foisonnante. A contrario, il ne s’agit pas de construire une légende, mais de comprendre, par les sources et la rigueur historique, ce que cette vie singulière peut nous dire aujourd’hui. De reconstituer un puzzle à partir d’archives éparses et de journaux oubliés, d’aphorismes et d’articles de Spirus Gay, de traces ténues (plus de 600 mentions dans la presse de l’époque, une quinzaine de textes signés tout de même). D’écrire sans gommer les contradictions, les zones d’ombre et les silences.

Un artiste accompli

Figure du music-hall parisien de la fin du XIXe siècle, Spirus Gay incarne une forme d’artiste polyvalent : équilibriste, jongleur de force, illusionniste, ventriloque et prestidigitateur, il monte sur les scènes parisiennes, des Folies-Belleville aux Folies Bergère, à Paris. Entre marginalité et culture de masse, derrière le prestige des affiches et les titres de « roi des équilibristes » ou de « champion du monde » de culturisme, se cache une réalité bien plus âpre.

Comme beaucoup d’artistes de variétés, Spirus Gay vit dans une instabilité constante, suspendu aux cachets, exposé aux blessures, aux accidents de scène, et aux coups durs de la vie. À plusieurs reprises, la communauté militante et artistique doit organiser des collectes pour subvenir à ses besoins, réparer ses outils détruits, ou l’aider à faire face à la maladie.

Cette précarité ne l’empêche pas d’être de nombreux combats pour la reconnaissance des artistes de « l’art vivant ». Spirus Gay s’engage avec ferveur dans la défense des droits des artistes, qu’il considère comme pleinement intégrés à la condition ouvrière.

Dès 1893, il siège au conseil syndical du Syndicat des artistes dramatiques, puis devient, en 1898, secrétaire de l’Union artistique de la scène, de l’orchestre et du cirque. Ce rôle lui permet d’organiser des actions collectives, mêlant concerts et solidarité militante. Porte-parole, il défend les artistes lyriques et revendique l’action directe face aux abus patronaux.

Spirus Gay en 1910
Spirus Gay en 1910.
Revue « L’Artiste lyrique », mai 1910/Gallica

Autodidacte, Spirus Gay publie également dans le journal le Parti ouvrier, organe du Parti socialiste révolutionnaire, une dizaine d’articles qui esquissent sa vision de la société et du monde. Ces écrits, des aphorismes pour la plupart, un genre littéraire singulier qui interroge sur sa propre éducation et formation. L’étonnement apparent face à cette union du corps et de l’esprit repose, encore aujourd’hui, sur des préjugés profondément ancrés qui établissent une frontière entre l’artiste de divertissement et l’engagement politique profond et continu, mais aussi une hiérarchie entre les fonctions intellectuelles et manuelles.

L’éducation intégrale comme projet révolutionnaire

Spirus Gay est aussi un pédagogue, héritier direct des principes éducatifs défendus par le pédagogue libertaire Paul Robin à partir de 1869. Pour ce dernier, l’éducation intégrale repose sur un principe simple mais profondément subversif : refuser la dissociation entre l’intellect, le corps et l’affectif. Développer « la tête, la main et le cœur » de manière harmonieuse, ce serait libérer l’individu de l’aliénation produite par une école jugée autoritaire, par l’usine, par l’Église ou par l’État.

Spirus Gay applique ce principe dans sa vie comme dans ses pratiques éducatives. Son gymnase qu’il fonde à Paris en 1903, le Végétarium, devient un espace d’expérimentation pédagogique et de formation à la liberté, où culture physique, végétarisme, éducation « cérébro-corporelle » et hygiène de vie s’articulent comme autant d’outils d’émancipation. Chez lui, l’acrobatie devient un acte politique, le mouvement une philosophie de résistance. L’éducation, envisagée comme un processus permanent, tout au long de la vie, s’inscrit autant dans le développement de l’esprit que dans celui du corps. En tant que militant naturien libertaire et naturiste, il participe à la fondation de la première communauté naturiste à Brières-les-Scellés, dans l’actuel département de l’Essonne, et milite pour la lutte contre les ravages de l’alcool.

Un penseur de l’altruisme politique

Libre-penseur, anticlérical, athée et franc-maçon, Spirus Gay incarne aussi un engagement intellectuel humaniste, nourri par les idéaux de la liberté de conscience et de l’émancipation individuelle et collective. « Je crois en la divine égalité dans une société sans religion ni maître », écrit-il en 1894.

Ses écrits tracent les contours d’une philosophie éthique, engagée et radicale. Il y défend une société fondée sur l’égalité, la justice, le refus de l’autorité et une lutte acharnée contre l’égoïsme capitaliste.

Pour lui, l’altruisme n’est pas une posture morale, mais une arme politique : une manière de désarmer la violence d’un monde fondé sur l’exploitation et la compétition. Une notion que l’on retrouve dans le concept « d’altruisme efficace », défini par le philosophe Peter Singer.

La puissance subversive d’une vie

Spirus Gay ne se résume pas. Il échappe aux classifications, refuse les cadres. Tant mieux, car il faut se méfier des panthéons : ils figent ce qu’ils célèbrent.

Sa trajectoire est finalement une proposition : celle d’une radicalité incarnée et cohérente. Sa vie oppose une résistance constante aux cloisonnements, aux hiérarchies et aux assignations identitaires. Elle articule le geste esthétique, la rigueur intellectuelle et l’engagement.

Spirus Gay interroge en profondeur nos façons de vivre nos idées : comment ne pas dissocier nos convictions de notre quotidien, notre politique de notre manière de vivre, de manger, de respirer. Son parcours constitue une invitation à penser, à lutter, à vivre.

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Sylvain Wagnon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Spirus Gay, l’acrobate anarchiste qui a fait de sa vie et de son corps une œuvre politique – https://theconversation.com/spirus-gay-lacrobate-anarchiste-qui-a-fait-de-sa-vie-et-de-son-corps-une-oeuvre-politique-262248