Khaby Lame, le créateur le plus suivi sur TikTok : quand un hafiz devient un actif numérique mondial

Source: The Conversation – in French – By Fanny Georges, enseignant-chercheur, Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3

Il s’appelle Khabane Lame, mais le monde entier le connaît sous le nom de Khaby Lame. Natif de Dakar, il est aujourd’hui le créateur de contenus le plus suivi sur TikTok avec plus de 160 millions d’abonnés : un record mondial obtenu sans prononcer un seul mot. Depuis janvier 2026, il est aussi le premier homme qui a autorisé la cession commerciale de son image numérique pour près d’un milliard de dollars. Or, Khaby Lame est également exceptionnel sur un point que les médias occidentaux mentionnent rarement : il est musulman pratiquant et hafiz, c’est-à-dire qu’il a mémorisé l’intégralité du Coran, après avoir été envoyé à l’âge de 14 ans dans une école coranique près de Dakar.

La tension entre le corps sacré du hafiz et la marchandisation des attributs corporels numérisés de l’influenceur fait de son parcours un cas d’une richesse exceptionnelle pour interroger les enjeux de la numérisation des données personnelles de l’humanité.

Mes recherches portent sur l’identité numérique, les mythes sociotechnologiques et les identités numériques post-mortem. J’explique ici comment Khaby Lame, à partir de sa précarité, a construit une identité comique universelle sur TikTok.

De la banlieue de Turin au sommet mondial

L’histoire de Khaby Lame est structurée comme un mythe contemporain au sens plein du terme, non pas parce qu’elle serait invraisemblable, mais parce qu’elle rejoue les structures narratives fondatrices de la modernité numérique : la précarité comme point de départ, la solitude créatrice comme épreuve initiatique, et la reconnaissance mondiale comme horizon. Ce que le penseur français Roland Barthes appelait la « parole mythique », ce récit qui se donne comme naturel alors qu’il est profondément construit est ici pleinement opérant.

En 2020, au début de la pandémie de Covid-19, Khaby Lame se retrouve sans emploi, confiné dans un logement social de la banlieue de Turin, en Italie, après avoir perdu son poste d’ouvrier. De ce dénuement naît une décision simple : filmer. En dix-sept mois seulement, il dépasse les 100 millions d’abonnés, devenant le premier créateur résidant en Europe à atteindre ce cap.

Ce que ce récit met en scène, c’est la promesse que TikTok vend avec constance : la plateforme comme ascenseur social, le téléphone portable comme outil de connexion immédiate entre le talent et la reconnaissance. Ce mythe de l’émergence spontanée mérite d’être examiné plutôt que simplement célébré. Il occulte la part de travail, de calcul, et surtout de contingence algorithmique qui préside à toute trajectoire virale.

La grammaire du corps universel

Ce qui distingue fondamentalement Khaby Lame de la quasi-totalité des créateurs qui l’ont précédé, c’est le régime sémiotique qu’il a inventé, ou plutôt réactivé, car il s’inscrit dans une généalogie comique très ancienne. Certains le comparent à Charlie Chaplin, d’autres à Buster Keaton, tous deux acteurs et réalisateurs du cinéma muet burlesque hollywoodien.

Charlie Chaplin dans “The Kid – Fight Scene”.

En effet, Khaby Lame renoue avec les codes du cinéma comique muet hollywoodien des années 1930 initié par Charlie Chaplin : du mime, des regards appuyés, pas de textes, et de saynètes (courtes scènes théâtrales) burlesques porteuses de messages. Mais la filiation chaplinesque s’arrête là, car les deux hommes habitent leur corps de façons radicalement différentes. Les films de Chaplin intègrent des moments émouvants marqués par des thèmes sociaux et politiques.

Charlot est le vagabond précaire qui résiste au monde industriel, un corps politiquement engagé. Son corps de scène prend parti pour les opprimés, pour les persécutés, pour les précaires du monde.

La mécanique comique de Khaby Lame est, elle, davantage keatonienne. Il utilise uniquement son visage souvent exaspéré pour mettre en lumière l’absurdité des vidéos qui prétendent simplifier les tâches quotidiennes mais ne font que les compliquer. Une impassibilité absolue face à l’absurde, que Buster Keaton avait porté à son point de perfection avec son célèbre « Great Stone Face ».

Buster Keaton ‘The Art of the Gag’.

Mais là où la structure comique est keatonienne, le rapport au corps ne l’est pas du tout : toute sa vie, Keaton est resté complètement indifférent à la religion ou à la métaphysique sous quelque forme que ce soit. Dans un sens pratique, la seule religion de Keaton semble avoir été le théâtre et le cinéma. Keaton incarnait un corps sans ciel au-dessus de lui, un corps radicalement laïque, disponible à l’absurde sans recours à aucune transcendance.

Khaby Lame est l’exact inverse sur ce point. Son corps n’est pas sans ciel : c’est le corps d’un hafiz. Et c’est cette irréductible différence qui rend la dissociation de l’identité numérique en 2026 si troublante. Cet humour sans paroles lui permet de construire un public mondial car il n’y a aucune barrière linguistique, de la même façon que les stars du cinéma muet telles que Charlie Chaplin sont devenues des icônes mondiales il y a un siècle.

TikTok a d’ailleurs optimisé ses mécanismes de recommandation pour favoriser ce type de contenu lisible par tous. Là où Chaplin avait besoin de la salle obscure, Khaby Lame n’a besoin que d’un téléphone et d’un algorithme. La grammaire est la même ; le dispositif de diffusion a muté radicalement.

Khaby Lame.

La dissociation de l’identité numérique

En janvier 2026, ce corps expressif si soigneusement construit devient officiellement un actif financier. Khaby Lame cède sa société Step Distinctive Limited pour 975 millions de dollars à Rich Sparkle, une société cotée en bourse basée à Hong Kong. L’accord inclut la cession des droits d’utilisation de son image, de sa voix et de ses modèles comportementaux, destinés au développement d’un jumeau numérique alimenté par l’intelligence artificielle.

Ce jumeau numérique sera utilisé pour des contenus multilingues, notamment publicitaires et promotionnels, permettant à des entreprises de lancer des campagnes dans plusieurs pays sans que Khaby soit physiquement présent. Selon Rich Sparkle, l’exploitation de ce jumeau numérique pourrait générer plus de 4 milliards de dollars de ventes annuelles, via son double qui créera du contenu commercial multilingue (livestream e-commerce, un format déjà dominant en Asie), pouvant être diffusé simultanément dans le monde entier.

Cette transaction signe un passage de seuil : celui où l’identité numérique cesse d’être une représentation de soi pour devenir un actif dissociable de la personne qui lui a donné naissance. Pour la première fois, un créateur serait considéré non pas comme un ambassadeur de marque, mais comme une marque à part entière, note le journal italien Corriere della Sera. Ce que ce journal formule en termes commerciaux peut se reformuler en termes théoriques : les attributs numériques de Khaby Lame sont désormais légalement séparables de Khaby Lame lui-même.

Le jumeau numérique est, en ce sens, le corps keatonien rêvé par le capitalisme de plateforme : impassible, reproductible, sans intériorité, disponible sur tous les fuseaux horaires. Il prend la structure comique de Keaton et en fait un actif industriel.

Un corps infiniment reproductible et polysémique

Le geste signature de Khaby Lame (les deux paumes ouvertes tournées vers le ciel) semble universellement lisible comme expression de stupéfaction bienveillante. Mais il est profondément polysémique : dans la tradition islamique comme dans de nombreuses cultures africaines, ce même geste est celui du dua, la supplique adressée à Dieu les mains tendues vers le ciel. Ce que des millions de spectateurs lisent comme une signature comique porte, superposée à elle, la mémoire gestuelle d’une tradition spirituelle. Le corps du hafiz ne parle pas d’une seule voix.

Mais le double numérique de Khaby Lame n’est pas une simple image : c’est une entité qui agit en son nom, qui parle avec sa voix, qui produit avec ses gestes caractéristiques. Ce n’est plus de la représentation, c’est de la délégation de sa manière d’être et d’agir.

Un miroir tendu au continent africain

Les mêmes mains ouvertes, le même regard expressif, la même voix qui portèrent jadis les sourates du Coran dans une école de Dakar sont aujourd’hui les attributs d’une transaction commerciale évaluée à près d’un milliard de dollars. Khaby Lame n’a jamais instrumentalisé sa foi pour son audience, et c’est précisément cette discrétion qui rend la tension analytiquement précieuse. Néanmoins, on peut pressentir une tension éthique dans cette cession de son identité agissante aux marchés financiers.

D’un côté, pour la jeunesse africaine, et sénégalaise en particulier, Khaby Lame incarne la possibilité que les espaces numériques constituent des territoires où les hiérarchies héritées de l’histoire coloniale peuvent, au moins symboliquement, être renversées. D’un autre côté, dans cette transaction éminemment capitaliste, un fils de la diaspora sénégalaise autorise la reproduction à l’infini de ses attributs numériques, livrant son corps à l’exploitation médiatique.

Que signifie la cession de ses attributs numériques dans un monde où l’image des corps africains a si longuement été appropriée sans consentement ni compensation ? S’agit-il d’une victoire ou d’une nouvelle forme d’exploitation ? Les bénéfices financiers peuvent-ils compenser la cession de son identité ?

Le continent africain, qui produit de plus en plus de créateurs numériques à audience mondiale, aura collectivement à construire des réponses juridiques, éthiques et culturelles à ces questions. Qui contrôle le double numérique d’un créateur ? Dans quel cadre normatif, occidental, asiatique, islamique ou africain, son exploitation est-elle jugée ?

Khaby Lame n’est pas seulement un phénomène de plateforme. Il est un révélateur, et peut-être, involontairement, un précédent.

The Conversation

Fanny Georges does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Khaby Lame, le créateur le plus suivi sur TikTok : quand un hafiz devient un actif numérique mondial – https://theconversation.com/khaby-lame-le-createur-le-plus-suivi-sur-tiktok-quand-un-hafiz-devient-un-actif-numerique-mondial-275691

JO de Milano-Cortina : comment gérer les foules de manière éco-responsable

Source: The Conversation – in French – By Alizée Pillod, Doctorante en science politique, Université de Montréal

Au-delà de la performance sportive, les Jeux olympiques d’hiver de Milano-Cortina se déroulent dans un contexte marqué par l’urgence climatique et des attentes croissantes envers la responsabilité environnementale des méga-évènements sportifs. Conscient de l’empreinte carbone liée à la présence des spectateurs, le Comité organisateur a mis en place des mesures pour les inciter à adopter des comportements plus écoresponsables durant ces JO, qui se terminent le 22 février avant de reprendre en mars pour les Jeux paralympiques.


Quelles sont ces mesures et que valent-elles réellement ?

Doctorante en science politique à l’Université de Montréal, mes travaux portent à la fois sur la communication climatique et l’élaboration de politiques environnementales, y compris dans le secteur du sport.

Après avoir assisté aux Jeux olympiques de Paris 2024, souvent présentés comme plus verts, j’ai eu l’occasion d’être présente à ceux de Milano-Cortina, lors du weekend d’ouverture, sur les sites de Bormio et Livigno. Le texte qui suit s’appuie sur mon expertise et les observations que j’ai pu faire sur place, en tant que spectatrice.




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Les spectateurs : champions des émissions

Les Jeux olympiques d’hiver, même si plus petits en taille que ceux d’été, provoquent une forte affluence en montagne. En Italie, les organisateurs s’attendent à accueillir jusqu’à 2,5 millions de spectateurs sur l’ensemble des sites. Il s’agit des Jeux les plus dispersés de l’histoire, s’étandant sur 4 sites et plus de 22 000 km².

Les déplacements des spectateurs pour assister aux Jeux constituent généralement la principale source d’émissions de gaz à effet de serre associée à l’événement. À titre d’exemple, lors des Jeux de Paris 2024, ils représentaient à eux seuls près de la moitié de l’empreinte carbone totale, soit 49 %.

Par ailleurs, l’affluence attendue soulève d’autres défis, notamment en matière de gestion des déchets. Les services de restauration offerts aux spectateurs sur les sites de Milano-Cortina, de même que le traitement des déchets, devraient ainsi représenter plus de 15 000 tonnes de CO₂ équivalent.

De ce fait, plusieurs initiatives sont mises en place pour limiter l’impact des spectateurs.

Mieux se déplacer pour moins polluer

Les organisateurs disposent de peu de leviers pour influencer les voyages aériens des spectateurs se rendant en Italie, mais ils peuvent agir sur les modes de transport utilisés une fois sur le territoire nord-italien.

Ils ont notamment restreint la circulation routière à proximité des sites olympiques, pour des raisons à la fois sécuritaires et environnementales. Les résidents et spectateurs souhaitant s’y rendre en voiture doivent ainsi se munir d’un laissez-passer, à demander plusieurs semaines à l’avance et à apposer sur le pare-brise, contrôlé aux principaux points d’accès. Sans interdire explicitement la voiture, ce dispositif en réduit fortement l’attractivité.

Pour encourager des alternatives, des stationnements relais gratuits ont été aménagés en périphérie, avec des navettes payantes vers les sites. En dehors de Milan, la plupart des sites ne sont pas directement accessibles par métro ou train, de sorte que des navettes gratuites ont été déployées depuis certaines gares.

Enfin, pour les spectateurs logeant plus en altitude dans les vallées, comme ce fut mon cas, les transports en commun locaux constituent une autre option. Ces bus publics, bien que payants et ponctués de nombreux arrêts, permettent ici aussi de rejoindre les sites sans recourir à un véhicule individuel, au prix d’un temps de trajet plus long.

L’or, l’argent… et le plastique

Vous souvenez-vous des Phryges, les mascottes de Paris 2024 devenues virales sur les réseaux sociaux ? À Milano-Cortina, vous avez probablement entendu parler de leurs héritiers, Tina et Milo, dont les noms font écho aux villes de CorTINA et MILanO.

Mais connaissez-vous les Flo ? Contrairement aux mascottes officielles chargées d’animer les foules, ces six petites fleurs perce-neige remplissent une mission bien particulière : promouvoir le recyclage.

Leur nom fait écho à la campagne anti-gaspillage « Follow the Flo », construite sur un jeu de mots avec l’expression anglophone « follow the flow », qui signifie « suivre le mouvement ».

Panneau expliquant le tri sélectif sur le site olympique de Livigno.
(Alizée Pillod)

Elles figurent sur les panneaux expliquant le tri sélectif installés à proximité des points de collecte sur les sites olympiques, contribuant à sensibiliser les spectateurs à leurs actions de manière ludique. Plus encore, des peluches à leur effigie sont proposées à la vente, prolongeant cette initiative au-delà des espaces de tri eux-mêmes.

Une performance en demi-teinte

Aucune donnée définitive n’est encore disponible sur le recyclage ou la fréquentation des navettes et transports en commun, mais il est déjà possible de partager quelques constats.

D’abord, les modes de transport mis à disposition semblent victimes de leur succès. Du côté des bus locaux, les organisateurs ont même sous-estimé l’engouement des spectateurs pour ce service.

À Livigno, site olympique situé en haute altitude, un seul bus circule par heure. À la sortie des compétitions, ce qui devait arriver arriva : files d’attente interminables, spectateurs contraints de patienter dans le froid et sentiment général d’improvisation.

Il faut toutefois reconnaître que l’accès au site constitue en soi un défi logistique. Une fois à Bormio, autre site olympique déjà situé en altitude, l’accès à Livigno nécessite d’emprunter une route sinueuse pendant encore près d’une heure et de franchir un col à plus de 2 000 mètres. Cela limite de facto le flux de véhicules et la fréquence des navettes.

Les autres sites n’échappent pas non plus à ce casse-tête logistique. Ici, la géographie impose ses contraintes, et la patience devient une condition implicite de l’expérience olympique.

La stratégie des stationnements relais soulève également des questionnements. Leur nombre reste limité, et certains sont eux-mêmes situés en altitude, comme celui d’Aquilone. Un tel choix interroge : en positionnant ces stationnements plus bas dans la vallée, les organisateurs auraient-ils davantage dissuadé l’usage de la voiture et favorisé celui des transports collectifs ?

Risque d’éco-blanchiment

En outre, si les Flo encouragent le tri sélectif, celui-ci ne peut constituer la seule solution pour diminuer le nombre de déchets.

À ce sujet, il est surprenant qu’aucune vaisselle réutilisable ne soit proposée aux spectateurs et que les services de restauration privilégient des emballages en carton recyclé ou en plastique pour la vente de leurs produits. L’absence de fontaines permettant de remplir des gourdes entraîne également un recours systématique aux bouteilles d’eau en plastique.

De plus, si les Flo partent d’une bonne intention, la vente de peluches contribue malgré elles à la consommation de masse, laquelle va à l’encontre des principes de l’économie durable.


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L’argent récolté par ces ventes de peluches ne semble pas être réinvesti dans des actions vertes. Cela constitue une occasion manquée de prolonger l’impact des gestes individuels et expose l’initiative à un risque significatif d’éco-blanchiment.

Ce risque est d’autant plus réel du fait que l’initiative est en partie parrainée par Coca-Cola, l’une des entreprises les plus polluantes en matière de plastique dans le monde. Elle avait déjà fait l’objet d’une plainte lors de Paris 2024.

Des efforts à bonifier

Si ces initiatives en 2026 représentent un premier pas encourageant comparé aux éditions précédentes des Jeux d’hiver, elles restent encore insuffisantes en termes de nombre et d’ambition.

Il faut dire que le point de comparaison n’était guère exigeant : les Jeux olympiques d’hiver de Pékin 2022, à l’instar de plusieurs éditions récentes, ont largement été décriés comme une aberration écologique.

Finalement, cela nous invite aussi à réfléchir à la taille de ces méga-évènements sportifs, lesquels ont considérablement grandi au fil du temps. Si le nombre de spectateurs n’est pas davantage limité, l’empreinte carbone restera nécessairement élevée.

La Conversation Canada

Alizée Pillod est affiliée au Centre d’Études et de Recherches Internationales de l’UdeM (CERIUM), au Centre de recherche sur les Politiques et le Développement Social (CPDS) et au Centre pour l’Étude de la Citoyenneté Démocratique (CECD). Ses recherches sont subventionnées par les Fonds de Recherche du Québec (FRQ). Alizée a aussi obtenu la Bourse départementale de recrutement en politiques publiques (2021), la Bourse d’excellence en études environnementales Rosdev (2023), ainsi que la Bourse d’excellence en politiques publiques de la Maison des Affaires Publiques et Internationales (2025). Elle a collaboré par le passé avec le consortium Ouranos, le ministère de l’Environnement du Québec et l’INSPQ. Elle est actuellement chercheuse invitée au Center for Interdisciplinary Research on Sport de l’Université de Lausanne.

ref. JO de Milano-Cortina : comment gérer les foules de manière éco-responsable – https://theconversation.com/jo-de-milano-cortina-comment-gerer-les-foules-de-maniere-eco-responsable-275759

Peut-on décentraliser sans repenser la carte communale ?

Source: The Conversation – in French – By Daniel Behar, Géographe Professeur des Universités, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Pour éviter un morcellement institutionnel trop important, dans le Maine-et-Loire, 64 communes ont choisi de fusionner en six communes nouvelles, constituant une communauté d’agglomération de 120 000 habitants : les Mauges. Saint-Florent-le-Vieil, ici en photo, est l’une d’entre elles. Dominique Drouet

La France compte un peu moins de 35 000 communes, auxquelles la décentralisation a transféré de nombreuses compétences. Cet émiettement communal est un impensé des réformes territoriales, à rebours des trajectoires européennes. En évitant de trancher la question de la carte communale, la décentralisation n’a-t-elle pas atteint ses propres limites ?


La décentralisation fait débat autour de deux questions. La première porte sur la clarification des rôles des différents échelons de collectivités. La seconde porte sur un approfondissement de la décentralisation – soit plus de transferts de compétences de l’État en direction des élus locaux. Les projets annoncés par le gouvernement Lecornu s’inscrivent dans cette perspective en promettant des transferts significatifs en matière de logement et pour quelques secteurs de l’action sociale. Mais peut-on encore décentraliser sans questionner la capacité des collectivités à gérer de nouvelles responsabilités ?

La France, hyperdécentralisée ?

Cet affichage ignore une réalité fondamentale : la France est sans doute l’un des pays au monde les plus décentralisés. On entend par là qu’elle est un des seuls pays à avoir fait le choix de décentraliser principalement vers le niveau le plus bas et le plus nombreux (la commune – on en dénombrait 34 875 au 1er janvier 2025) et non vers les échelons intermédiaires (régions ou départements).

Rappelons qu’aujourd’hui la commune est le seul niveau territorial à disposer d’une clause générale de compétence qui en fait un véritable « État en modèle réduit ». Le maire y représente l’État, incarne le pouvoir exécutif, préside l’assemblée « législative » locale (le conseil municipal) et dispose d’une capacité d’action généraliste.

Comment alors prétendre à l’efficacité, lorsqu’on confie les rênes de l’action publique à 35 000 micro-États ? Plus des deux tiers des communes françaises ont moins de 1 000 habitants, et disposent d’un budget annuel inférieur à un million d’euros. Ces milliers de communes sont incapables de produire de l’action publique à hauteur des enjeux. Ce phénomène redouble par l’obligation des échelons intermédiaires à prendre acte de cet émiettement en procédant au saupoudrage de leurs propres moyens.

Dans la plupart des autres pays européens, la décentralisation a été accompagnée par une refonte de la carte des communes afin d’en réduire le nombre et d’en augmenter la taille moyenne. La France n’a pas fait ce choix, mis en œuvre ailleurs dans les années 1960 et 1970 : on a décentralisé à périmètre constant (les communes, les départements et les régions).

Cette sanctuarisation de l’émiettement communal ne peut se comprendre qu’en regard de l’histoire longue de la France et du poids de l’État. Pour que ce dernier soit accepté par la population, il fallait préserver un équivalent local, les 36 000 communes issues des paroisses médiévales.

Ainsi s’est installée, depuis la IIIe République, une forme d’équilibre entre un pouvoir national fort et un pouvoir local du même type. Toutefois, pour garantir la pérennité du modèle jacobin français, il fallait que ces communes soient fortes localement, mais « dépendantes » de l’État, donc nombreuses et morcelées. Cela constituait en outre un message à la France rurale tout en limitant le pouvoir des villes.

On comprend dès lors que la décentralisation à la française constitue un gouffre financier, décrié pour sa faible efficacité. Mais le coût de la décentralisation tient-il aux doublons entre échelons, comme on l’entend le plus souvent, ou à cet émiettement ?

L’intercommunalité : une réponse à l’émiettement communal ?

On nous rétorquera que dès les années soixante, le législateur français a tenté d’adopter une voie spécifique pour rendre gérable le niveau local sans pour autant toucher à la carte des communes.

Il s’agit de la création des intercommunalités (communautés urbaines en 1966 puis communautés de communes et d’agglomération en 1999). Ce modèle original a pour le coup inspiré certains de nos voisins européens (Autriche, Finlande ou Italie par exemple).

L’intercommunalité repose sur deux principes : d’une part, l’élection indirecte des conseillers communautaires au second degré, au travers de leur fléchage au sein de chaque conseil municipal. D’autre part, la dissociation tendancielle entre l’instance politique qui demeure la commune et la mise en œuvre des politiques publiques, qui repose sur l’intercommunalité, et monte progressivement en puissance au travers du transfert de compétences. Cet agencement, certes un peu complexe, ajoutant une couche au millefeuille, a offert pendant une vingtaine d’années une perspective crédible de modernisation de l’organisation territoriale française, contournant prudemment la refonte de la carte communale. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

En 2015, la loi Notre a eu pour ambition de parachever ce processus. Est d’abord adopté le principe d’une couverture exhaustive du territoire national par des établissements de coopération intercommunale, rendant cette dynamique, jusqu’alors volontaire, obligatoire. Cette loi incite ensuite fortement au regroupement de ces intercommunalités afin de tendre vers un seuil de viabilité estimé à 10 000 habitants. On a ainsi réduit le nombre d’intercommunalités de moitié entre 2009 et 2025 (de 2 601 à 1 254), chacune de ces intercommunalités regroupant en moyenne 28 communes, ce nombre pouvant atteindre 158 pour la plus grande intercommunalité française, celle du Pays basque.

Une modernisation à l’arrêt ?

Ce parachèvement a d’une certaine manière cassé la dynamique intercommunale et conduit à remettre en question cette modernisation.

Les intercommunalités, systématisées et agrandies, font maintenant l’objet d’un procès en éloignement et perte de responsabilité de la part des maires. Bien qu’ils constituent eux-mêmes l’exécutif de ces intercommunalités, ils en décrient la gouvernance et le mode de prise de décision collective : chaque commune, quelle que soit sa taille, disposant a minima d’un siège, le processus décisionnel apparaît à la fois lointain et faiblement stratégique. Lorsqu’il faut décider à plusieurs dizaines de maires, la logique de saupoudrage tend à prévaloir. Le transfert de la compétence « gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations » (Gemapi) cristallise ce procès depuis dix ans. Là où les communes organisaient la gestion de l’eau et de l’assainissement selon des coopérations « à la carte », la loi les oblige à tout gérer au sein de ces grandes intercommunalités.

« La décentralisation critiquée par la Cour des comptes en 180 secondes »

Plus largement, la crise des gilets jaunes (2018) est apparue révélatrice d’une demande de proximité de la part de la population qui va à l’encontre de la montée en puissance des intercommunalités. Celle-ci marque donc aujourd’hui un coup d’arrêt. Cela s’exprime à la fois au niveau national, où la position « communaliste » progresse parmi les groupes politiques, entre communistes, insoumis et extrême droite. Le président de la République lui-même prône le retour au binôme historique maire/préfet de la IIIe République. Seuls les socialistes, le centre et la droite modérée défendent encore du bout des lèvres la perspective intercommunale. De la même manière, au niveau local, les intercommunalités se heurtent à ce repli communaliste et voient leur montée en puissance contrée par la résistance des élus municipaux.

C’est donc la voie retenue en France, depuis un demi-siècle, pour moderniser le pouvoir local qui paraît aujourd’hui compromise. Si un retour en arrière n’est pas envisageable, la perspective implicite des modernisateurs, c’est-à-dire l’absorption progressive des communes dans les intercommunalités n’est plus à l’ordre du jour. On en veut pour preuve la disparition de l’agenda politique de l’hypothèse d’une élection intercommunale au suffrage universel direct, pourtant indiquée dans la loi en 2014.

Le repli communaliste : à quelles conditions ?

Ne pourrait-on pas alors imaginer une voie intermédiaire entre « l’intercommunalisation » et la refonte de la carte communale, en visant la réduction de l’écart démographique et politique entre ces deux échelons ? On fait ici référence à l’expérience d’un territoire de l’ouest de la France, les Mauges, dans le Maine-et-Loire où 64 communes (dont une vingtaine de moins de 1 000 habitants) ont – de façon volontaire – fusionné en six communes nouvelles, toutes de taille supérieure à 10 000 habitants, constituant elles-mêmes une communauté d’agglomération de 120 000 habitants. Cette configuration présente trois intérêts : elle rapproche les deux niveaux ; elle accroît la gouvernabilité de l’intercommunalité (décider à six maires) ; elle garantit, grâce à leur taille, la capacité à agir des communes nouvelles, tout en maintenant une certaine proximité.

En incitant vigoureusement au regroupement des petites communes (par exemple, inférieures à moins de 1 000 habitants), il serait à la fois possible de redonner du sens à ce niveau de proximité plébiscité par les Français, tout en relançant l’échelon intercommunal, seul à même d’agir efficacement sur les questions de mobilité, d’environnement ou de développement économique.

Clarification de la spécialisation des compétences entre échelons et décentralisation privilégiant une myriade de communes : les deux principes retenus en France depuis un demi-siècle ont-ils encore du sens ? N’est-il pas temps d’en tirer les leçons, comparativement aux autres choix opérés en Europe ? Pourra-t-on longtemps encore faire l’économie d’un choix clair, d’une forme de hiérarchisation autour des régions et, simultanément, d’une refonte de la carte communale ?

The Conversation

Daniel Behar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Peut-on décentraliser sans repenser la carte communale ? – https://theconversation.com/peut-on-decentraliser-sans-repenser-la-carte-communale-271545

La fermentation, entre conservation des aliments et conservatisme en ligne

Source: The Conversation – in French – By Clémentine Hugol-Gential, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université Bourgogne Europe

La fermentation est en vogue sur les réseaux sociaux. Maria Verkhoturtseva/Pexels, CC BY

Prendre le temps, cuisiner maison, fermenter ses aliments : ces pratiques séduisent aujourd’hui largement. Mais, sur les réseaux sociaux, la valorisation de la fermentation s’accompagne parfois d’une vision très normative du temps, qui peut servir de support discret à des formes contemporaines de conservatisme culturel, notamment autour de la famille et des rôles de genre.


Fermenter, c’est d’abord accepter le temps long. Laisser agir des micro-organismes invisibles, renoncer à l’immédiateté, attendre sans pouvoir totalement maîtriser le résultat. Cette temporalité singulière, au cœur des pratiques fermentaires, est loin d’être anodine. Dès le XIXe siècle, Jean Anthelme Brillat-Savarin soulignait que la gastronomie s’inscrit dans une articulation complexe entre nature, techniques culinaires et temps de la transformation. La fermentation, pratique ancestrale par excellence, matérialise cette alliance entre patience, savoir-faire, mais également transformation du vivant.

Esthétique de la lenteur

Aujourd’hui, le retour en grâce du levain, du kéfir, de la lactofermentation ou du kombucha s’inscrit dans un contexte marqué par une critique diffuse de l’accélération contemporaine. Comme l’analyse le sociologue Hartmut Rosa, la modernité se caractérise par une compression du temps, une injonction permanente à faire plus vite, plus souvent, plus efficacement, au détriment du sens.

Sur les réseaux sociaux, la fermentation est fréquemment associée à une esthétique de la lenteur : gestes répétitifs, routines domestiques, attention portée aux cycles naturels. Ces images mettent en scène un temps maîtrisé, ordonné et aussi souvent ritualisé. Le temps n’est plus seulement une contrainte biologique du processus fermentaire, il devient un marqueur moral et fait référence à un passé idéalisé. Dans ce cadre, l’appel à la tradition fonctionne dans les discours alimentaires comme un argument d’autorité. En valorisant le temps long, on naturalise certaines pratiques tout en disqualifiant implicitement d’autres rythmes de vie jugés trop rapides. Le temps devient alors un critère de distinction et la fermentation apparaît comme une réponse presque morale à l’urgence généralisée.

Temporalité domestique et assignation des rôles

L’anthropologue Claude Lévi-Strauss avait déjà mis en évidence le rôle fondamental du temps dans les classifications alimentaires, en situant la fermentation du côté du « pourri », c’est-à-dire d’un état intermédiaire et culturellement ambivalent. Aujourd’hui, cette ambivalence est largement esthétisée : le temps qui transforme devient un temps qui élève. Cette morale de la lenteur prend une dimension particulière dans les contenus liés aux esthétiques « tradwife ».

Sur Instagram ou TikTok, la fermentation est souvent intégrée à une mise en scène du quotidien domestique. Le foyer y apparaît comme un espace hors de l’urgence, protégé de la frénésie extérieure. Or, ce temps long est très fortement genré. La patience, l’attention aux détails, la disponibilité temporelle sont présentées comme des qualités féminines. La fermentation devient ainsi un support symbolique pour réaffirmer une division traditionnelle des rôles. Il revient alors aux femmes le temps du soin, de l’attente et de la transmission.

Les analyses de Marie-Claire Frédéric sur la fermentation comme réaction à une société perçue comme excessivement hygiéniste et industrialisée éclairent directement ces mises en scène contemporaines. La réhabilitation du microbien s’y accompagne d’une revalorisation du temps long. Mais sur les réseaux sociaux, cette réhabilitation ne se limite pas au vivant : elle s’étend à des formes d’organisation sociale idéalisées, associant lenteur, stabilité et ordre domestique. Les esthétiques tradwife trouvent alors une forte résonance. La fermentation devient un support symbolique pour réaffirmer un foyer préservé. Dans ce dernier, le temps est d’abord genré et la nostalgie, d’un passé supposé plus stable, se rejoue à travers des gestes culinaires présentés comme naturels et surtout féminins.

Le temps comme outil de politisation discrète

L’un des traits les plus saillants de ces discours réside dans leur caractère non conflictuel. Le temps long y est présenté comme une valeur universelle associée à des registres partagés tels que le soin, la santé, l’écologie ou bien encore le respect du vivant. Cette neutralité apparente leur confère une force particulière. Comme le montrent les travaux sur la circulation des croyances en ligne, ce sont souvent les récits les plus consensuels qui véhiculent les normes sociales les plus puissantes, précisément parce qu’ils échappent à la controverse. Dans le cas de la fermentation, le temps devient ainsi un cadre normatif qui hiérarchise les manières de vivre, de produire et de consommer. À travers des gestes domestiques ordinaires et des images de routines maîtrisées, se dessine une conception implicite et naturalisée de l’ordre social avec le temps pour vertu.

Cette politisation du temps est d’autant plus efficace qu’elle s’opère à bas bruit. La fermentation agit comme un support de politisation douce, au sens où elle permet de diffuser une vision du monde sans jamais la formuler explicitement comme telle. À travers des gestes domestiques, des images de bocaux alignés ou de pains longuement façonnés à la main, apparaît une conception implicite de l’ordre social. Le temps domestique, présenté comme maîtrisé et harmonieux, est ainsi valorisé au détriment d’autres formes de temporalités plus contraintes et fragmentées.

Lorsque le temps long est associé à une morale de l’autonomie et de la responsabilité individuelle, fermenter chez soi et « prendre le temps » deviennent des marqueurs de vertu personnelle voire de bonne citoyenneté alimentaire. Cette injonction repose pourtant sur une inégalité structurelle face au temps et aux ressources, que les discours tendent à invisibiliser. Présenté comme un idéal apolitique, le temps long fonctionne alors comme un outil de régulation sociale.

Fermenter : conservateur ou conservatisme ?

Il serait évidemment erroné d’assimiler la fermentation à une idéologie conservatrice. Les travaux de Sandor Ellix Katz rappellent au contraire la diversité historique, culturelle et politique des pratiques fermentaires, souvent liées à des formes d’émancipation et de transmission collective. La fermentation n’est ni univoque, ni intrinsèquement synonyme de repli genré sur le domestique.

L’analyse des discours numériques montre pourtant la puissance idéologique de certains récits qui accompagnent les pratiques fermentaires. Le temps, érigé en ressource symbolique centrale de la fermentation, devient alors un opérateur discursif puissant. Selon la manière dont il est mis en récit, il contribue à hiérarchiser les modes de vie et à naturaliser certaines conceptions de l’ordre social. Présentés comme apolitiques, ces récits diffusent des normes d’autant plus efficaces qu’elles restent rarement nommées et semblent naturalisées.

C’est dans ce cadre que se joue, en creux, la question de la place des femmes. Ainsi, sans jamais être formulés explicitement, certains discours sur la fermentation contribuent à réactiver des représentations traditionnelles du foyer et des rôles féminins, en les enveloppant d’un vocabulaire du soin et du bon sens. Comprendre ces dispositifs discursifs permet de saisir comment des pratiques alimentaires en apparence anodines deviennent des supports de recomposition contemporaine du conservatisme, non pas en conservant des aliments, mais en contribuant à conserver, à bas bruit, certaines représentations du monde social.

The Conversation

Clémentine Hugol-Gential ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La fermentation, entre conservation des aliments et conservatisme en ligne – https://theconversation.com/la-fermentation-entre-conservation-des-aliments-et-conservatisme-en-ligne-273966

Pourquoi il ne faut pas abandonner l’écriture manuscrite à l’école

Source: The Conversation – in French – By Atheena Johnson, Docteure en linguistique appliquée, Université Paris Nanterre

Aujourd’hui, stylos et cahiers cèdent de plus en plus la place aux écrans et claviers dans les salles de classe. Mais ces outils permettent-ils d’écrire avec la même efficacité ? En quoi supposent-ils des compétences différentes ?


Au fil des décennies, des dispositifs technologiques ont été progressivement intégrés à l’apprentissage des langues, c’est le cas récemment de l’intelligence artificielle (IA) générative.

La sophistication de ces outils condamne-t-elle à terme le recours aux crayons et aux stylos ? Ou les usages numériques peuvent-ils se combiner à l’écriture manuelle ? En quoi celle-ci garde-t-elle sa valeur pour l’être humain ?

Stylo ou clavier : un impact sur la mémorisation des connaissances

L’écriture à la main a longtemps été associée à la mémoire et aux apprentissages. C’est en 1829 que la frappe au clavier est apparue, elle est devenue courante en 1867 grâce à la première machine à écrire manuelle. Si les élèves d’autrefois apprenaient à écrire exclusivement à la main, les élèves d’aujourd’hui alternent entre écrans et papier.

Or, les recherches montrent que ces modalités n’ont pas les mêmes effets sur l’acquisition des connaissances. Dans une étude de 2014, on a observé que les élèves réussissent mieux à répondre aux questions analytiques s’ils prennent leurs notes à la main. Une étude de 2017 a établi que les étudiants de 20-25 ans retiennent plus longtemps les informations qu’ils écrivent à la main par rapport à celles qu’ils tapent sur un clavier.

« L’impact de l’utilisation des technologies sur l’expression écrite (Ma thèse en 180 secondes, 2023) »

Par ailleurs, on a découvert que les étudiants qui utilisaient l’intelligence artificielle depuis leurs premières rédactions se souvenaient très peu de ce qui était réellement écrit lorsqu’ils étaient testés sur leur capacité à citer un texte, contrairement à ceux qui avaient composé eux-mêmes leurs textes. Trouver un équilibre entre production écrite et numérique est dès lors très important.

Une richesse lexicale moindre dans les productions numériques

Dans une expérimentation menée en 2019, avant le boom des IA génératives que nous connaissons, nous avons comparé les productions manuscrites et dactylographiées d’étudiants en anglais. Nous avons constaté une moindre richesse lexicale dans les productions dactylographiées, ce qui confirme les tendances évoquées plus haut.

L’objectif de l’étude était de déterminer s’il existait des différences linguistiques en fonction du mode de production. Nous nous sommes intéressés aux aspects stylistiques, tels que la valeur informationnelle des textes, à l’organisation des textes ainsi qu’aux aspects lexicaux.

Il y avait 58 participants à l’étude, chacun produisant un texte dactylographié et un texte manuscrit à un intervalle d’une semaine. L’expérience a eu lieu dans le cadre de la préparation d’une évaluation finale. Les participants ne pouvaient pas avoir recours à des ressources pendant la production, pas de dictionnaire, pas d’outils d’autocorrection.




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La majorité des textes ont témoigné d’une valeur informationnelle et d’une organisation textuelle statistiquement similaires dans les deux cas. Cela induit que le mode de production n’a pas eu d’influence sur les approches stylistiques utilisées.

Concernant la diversité lexicale, il n’en est pas de même. La richesse lexicale était bien plus importante dans la majorité des productions manuscrites. Les productions dactylographiées présentaient des faiblesses qui n’étaient pas présentes dans les productions manuscrites des mêmes participants.

Ces résultats peuvent avoir des implications pour l’enseignement de l’anglais et la manière dont les étudiants sont encouragés à produire des textes écrits.

Écrire sur écran, ça s’apprend

Depuis que la transition numérique a remisé les stylos au placard, plusieurs pays se sont penchés sur les incidences des usages numériques sur les compétences écrites : l’Espagne, les États-Unis ou encore la France.

Or, des études récentes soulignent l’importance de stratégies spécifiques d’écriture pour la progression des élèves, telles que la planification ou la relecture. Si la production manuscrite développe des capacités que le clavier ne développe pas, la maîtrise du clavier reste une compétence incontournable mais exigeante.




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Les difficultés à écrire relevées aujourd’hui tiennent d’abord à leur place de moins en moins prioritaire dans les programmes scolaires en Europe, aux États-Unis ou encore en Chine.

Par ailleurs, les modes de production sont fondamentalement différents à trois niveaux. D’abord, la saisie et l’écriture se déroulent dans des cadres spatiaux distincts. L’écriture se produit dans un espace unifié tandis que la saisie se déroule dans deux espaces séparés. Ensuite, la manière dont l’individu compose avec les différences spatiales lors de la planification, de la transcription et de la révision d’un texte est également nettement différente. Enfin, la perception et les usages des étudiants varient selon les modes de production.

C’est pourquoi il est important de continuer à insister sur les bénéfices cognitifs de l’écriture manuscrite à l’école et ailleurs, tout en prenant conscience de l’apprentissage que suppose l’écriture numérique pour que les élèves arrivent au même niveau de fluidité sur écran que sur papier. En classe, il s’agit de réfléchir aux options proposées en termes d’outils de rédaction. Reste à suivre les prochaines évolutions : quels seront les impacts du recours croissant aux IA sur la production écrite ?

The Conversation

Atheena Johnson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi il ne faut pas abandonner l’écriture manuscrite à l’école – https://theconversation.com/pourquoi-il-ne-faut-pas-abandonner-lecriture-manuscrite-a-lecole-269443

Strategy, l’entreprise reine du bitcoin, s’effondre en bourse

Source: The Conversation – in French – By Éric Pichet, Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School

Le 6 février 2026, la société Strategy acquiert 713 500 bitcoins à un prix d’acquisition moyen de 76 000 dollars. Mamun_Sheikh/Shutterstock

Avec le « Jeudi noir » du bitcoin, et un plongeon de 126 080 dollars (106 365 euros) en octobre 2025 à moins de 70 000 dollars (59 000 euros) début février 2026, le mythe de l’or numérique semble s’effondrer. Explication de la chute historique du bitcoin à travers Strategy, un fonds spéculatif détenant uniquement des bitcoins comme actifs. Une stratégie « monoproduit financier » catastrophique ?


Le 5 février 2026, l’action de la société Strategy, figure emblématique des Bitcoin Treasury Companies, ces sociétés dont l’actif est quasi exclusivement constitué de bitcoins, perdait 17 % de sa valeur. Ce jour-là, le marché anticipe correctement l’annonce de 12,6 milliards de dollars (10,6 milliards d’euros) de pertes au quatrième trimestre 2025, juste après la clôture du jour.

Sa valeur connaît une forte reprise technique le lendemain avec les propos rassurants du dirigeant sur sa trésorerie. Elle affiche pourtant le 6 février, à 135 dollars (plus de 113 euros), un plongeon de 70 % par rapport à son plus haut historique de 473 dollars (399 euros) le 20 novembre 2024, juste après la réélection de Donald Trump.

Cours de l’entreprise Strategy depuis 2016.
Boursorama

Au commencement était le bitcoin

Dans un article paru dans The Conversation France en novembre 2017, nous rappelions la vraie nature du bitcoin : un actif numérique sans aucune caractéristique d’une monnaie – unité de compte, moyen de paiement obligatoire et réserve de valeur –, de valeur intrinsèquement nulle, à la différence de l’or qui est aussi un métal utile à l’industrie.

L’algorithme de départ fixe le plafond des bitcoins à 21 millions de jetons. La divisibilité de l’actif crypté à 8 décimales, le satoshi, du nom de son inventeur, permet à n’importe quel Terrien d’en acheter, puisqu’un centième de dollar donne au moins 10 satoshis – 1 bitcoin se décomposant en 100 millions de satoshis. C’est ainsi que le bitcoin devient le support d’une bulle spéculative mondiale inédite dans l’histoire.

En mars 2025, nous analysions dans ces colonnes les causes de la flambée spectaculaire du bitcoin depuis l’élection de Donald Trump. La cryptomonnaie passe dès la publication des résultats du vote, le 6 novembre 2025, de 70 000 dollars à 90 000 dollars (de 59 000 euros à 75 900 euros), pour culminer le 20 janvier 2025, jour de l’investiture officielle, à plus de 109 000 dollars (105 000 euros).

Le nouveau président, ex-contempteur du bitcoin, se mue en féroce thuriféraire des cryptomonnaies, ambitionnant de faire des États-Unis leur premier marché. Nous soulignions que l’arrivée massive de néoinvestisseurs, convaincus par les réseaux sociaux que la cryptomonnaie finirait par atteindre la barre du million de dollars, avait créé un écosystème dopant le bitcoin via les nouvelles technologies et l’apparition de trackers sur les cryptoactifs (des fonds communs accessibles à tous).

Le soufflé « trumpien » du bitcoin s’effondre

Depuis notre article de mars 2025, deux décisions de l’État fédéral ont attisé la spéculation.

La première est la création du Strategic Bitcoin Reserve, une réserve officielle de bitcoins détenue par le gouvernement américain. Elle n’a, à ce jour, été alimentée que par des confiscations (toujours susceptibles d’être contestées en justice) sans achat sur le marché pour un total 200 000 bitcoins, soit 1 % de l’encours des bitcoins.

La seconde est l’adoption par le Congrès américain en juillet 2025 du Genius Act facilitant l’essor des stablecoins de paiement. Ces jetons numériques adossés au dollar sont de plus en plus utilisés comme moyen de paiement instantané sans frais partout dans le monde, y compris par de grandes entreprises.




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Poussé par la spéculation, le bitcoin inscrit un plus haut historique le 6 octobre 2025 à 126 080 dollars (106 365 euros) avant de chuter lourdement sous les 70 000 dollars (59 000 euros) début février 2026.

Strategy, gigantesque fonds spéculatif monoproduit

Cette correction révèle brutalement les fragilités de l’écosystème des cryptoactifs. Symbole flamboyant de ce nouveau monde, les Bitcoin Treasury Companies forment un ensemble de sociétés dont l’objet principal, et souvent unique, est d’amasser des cryptoactifs, en levant des capitaux sous forme d’actions ou d’obligations. L’objectif : profiter de la hausse fulgurante des cours et de l’engouement spectaculaire des marchés.

La plus emblématique de ces sociétés est indéniablement Strategy, une obscure société de software dénommée Microstrategy jusqu’en 2025. Elle réalise à peine 500 millions de dollars (plus de 421 millions d’euros) de chiffre d’affaires dans son cœur de métier, le développement de logiciels d’analyse de données pour le management des entreprises et les applications sur mobiles.

Compte de résultat de la société Strategy depuis 2021.
Boursorama

Le 11 août 2020, son fondateur Michael Saylor prend un virage stratégique et ontologique en annonçant un premier achat de bitcoins de 250 millions de dollars (210,8 millions d’euros) – 21 454 bitcoins à 11 650 dollars (9 827 euros) – pour doper le rendement de sa trésorerie. Les premiers investissements s’avérant gagnants, il multiplie les achats en moyennant à la hausse. Cette stratégie boursière classique chez les spéculateurs téméraires se finit en général très mal, comme le rappelle la bible des traders américains Reminiscences Of a Stock Operator, que nous avions traduite en 2005.

Les achats s’amplifient en 2023 et 2024, financés par un plan dévoilé en octobre 2024, intitulé « 21/21 », à savoir une levée de fonds sur le marché de 21 milliards de dollars (17,7 milliards d’euros) d’actions et de 21 milliards de dollars de titres obligataires. En novembre 2024, juste après l’élection de Donald Trump, la société déclarait déjà à la Securities and Exchange Commission (SEC) détenir 279 420 bitcoins à un cours moyen de 42 700 dollars (un peu plus de 36 000 euros).

La politique dérégulatrice de l’administration Trump déclenche une vague d’achats frénétiques de Strategy, fondant sa stratégie sur la croyance en une hausse permanente du bitcoin. Valorisée en bourse à 92 milliards de dollars en décembre 2024, la société fait une entrée fracassante dans le très sélectif indice Nasdaq 100, le 23 décembre 2024.

C’est ainsi que Strategy s’est métamorphosée en un gigantesque Hedge Fund détenant le 6 février 2026 environ 713 500 bitcoins à un prix d’acquisition moyen de 76 000 dollars (plus de 64 000 euros), soit un coût d’acquisition global de 54 milliards de dollars (45,5 milliards d’euros).

Quels risques pour les parties prenantes de Strategy ?

Depuis son plus haut historique d’août 2025, avec une capitalisation boursière de 104 milliards (87,7 milliards d’euros), la valorisation de la société suit la chute du bitcoin. Elle se situe le 6 février 2026 à seulement 45 milliards de dollars (environ 38 milliards d’euros), soit en dessous de son investissement dans la cryptomonnaie.

Aujourd’hui, la complexe ingénierie boursière de la société a abouti à la création de trois grands types de titres émis :

  • Les actions ordinaires, avec 28 milliards de dollars (23,6 milliards d’euros) levés, versent un dividende qui peut être interrompu à tout moment.

  • Les cinq catégories d’actions dites préférentielles, avec 7 milliards de dollars (soit 5,9 milliards d’euros), sont des titres non remboursables constitutifs de fonds propres. Elles versent un dividende annuel prioritaire, compris entre 8 et 10 % mais sans garantie en cas de pertes comptables.

  • Les obligations convertibles, avec 8 milliards dollars (environ 6,7 milliards d’euros), sont des dettes de la société. Celles-ci ne versent aucun coupon, mais permettent à leur détenteur de profiter de la hausse des actions (donc du bitcoin) par une simple conversion des obligations en actions à certains moments. En cas de chute des actions, elles devront être remboursées à parité en 2030.

À ce jour, la société Strategy peut faire face à ses engagements financiers avec une trésorerie supérieure à un milliard de dollars et un bilan toujours positif. En revanche, une chute du bitcoin en dessous de 10 000 dollars conduirait à un bilan négatif et une situation d’insolvabilité d’autant qu’il existe une certaine opacité sur l’utilisation de la trésorerie.

L’effondrement du bitcoin : un risque systémique ?

En cas de ventes paniques sur l’ensemble des cryptoactifs, qui pèse environ 2 500 milliards de dollars (plus de 2 milliards d’euros) le 6 février 2026 (55 % pour le bitcoin et 10 % pour l’ethereum) contre 4 200 milliards (soit 3 500 milliards d’euros) au plus haut en octobre 2025, les pertes seraient réparties entre de très nombreux spéculateurs.

Les pertes des Bitcoin Treasury Companies seraient épongées par les actionnaires ou des obligataires. Une situation qui rappellerait l’effondrement de Terra en mai 2022, qui a fait disparaître 30 milliards de dollars (plus de 25 milliards d’euros) en quelques jours sans conséquence pour la stabilité financière.

Malgré les inquiétudes du Comité européen du risque systémique publiées le 25 septembre 2025, le secteur bancaire en resterait très largement immunisé. Plus globalement, il est difficile de mesurer la déflagration de l’écroulement du secteur des cryptomonnaies sur l’économie. Cependant, il est évident que le retournement de l’effet de richesse, c’est-à-dire la perte de valeur des investisseurs qui dépensent sur la base de la valorisation de leur portefeuille de cryptoactifs, jouerait sur le moral de l’ensemble des acteurs économiques.

Quoi qu’il en soit, dans la tourmente actuelle, le mythe de l’or numérique s’est effondré avec le cours du bitcoin. Plus que jamais le seul actif en dernier ressort accepté dans le monde entier reste l’or, dont les cours tutoient leur plus haut au-delà de 5 000 dollars (plus de 4 200 euros) l’once.

The Conversation

Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Strategy, l’entreprise reine du bitcoin, s’effondre en bourse – https://theconversation.com/strategy-lentreprise-reine-du-bitcoin-seffondre-en-bourse-275462

Trop peu, trop concentré : pourquoi l’investissement dans les start-up IA doit être repensé en Afrique

Source: The Conversation – in French – By Claire Zanuso, PhD, économiste du développement, chargée de recherche et d’évaluation / Development economist, research and evaluation officer, Agence Française de Développement (AFD)

Un an après le Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle de Paris, la communauté internationale se réunira cette semaine, à New Delhi, dans le cadre du Sommet mondial sur l’intelligence artificielle, dont l’objectif sera notamment de favoriser la diffusion des utilisations de l’IA dans les pays en développement. En Afrique, les investissements Tech et IA restent concentrés dans les « Big Four » – Afrique du Sud, Égypte, Kenya et Nigeria –, au détriment des autres pays du continent. Cette analyse explore les causes de ce déséquilibre et les leviers qu’il est possible d’employer pour mieux orienter les capitaux.


Cet article a été co-écrit avec Anastesia Taieb, chargée de projets innovation à l’AFD, et Emma Pericard, représentante de Digital Africa auprès de l’UE.

Entre 2015 et 2022, les investissements dans les start-up africaines ont connu une croissance sans précédent : le nombre de start-up recevant des financements a été multiplié par plus de sept, portés par l’essor du mobile, de la fintech et par un afflux massif de capitaux internationaux. Cependant, à partir de 2022, le resserrement des conditions économiques a entraîné un funding squeeze (diminution des investissements en capital-risque) qui a été plus important pour les start-up africaines que dans les autres régions du monde. Ce phénomène a renforcé la concentration des capitaux dans les pays où l’écosystème des start-up était le plus développé, à savoir l’Afrique du Sud, l’Égypte, le Kenya et le Nigeria.

Il y aurait cependant tout intérêt à ce que ces investissements soient mieux répartis sur le continent. Au-delà de la stimulation des économies, les innovations technologiques de ces start-up représentent un important levier de développement car elles proposent des solutions adaptées au contexte local : solutions financières spécifiques, amélioration de la productivité agricole, renforcement des systèmes de santé et d’éducation, réponse aux enjeux climatiques prioritaires, etc.

Évolution des financements en capital et en dette accordés aux start-up technologiques en Afrique entre 2019 et 2024.
Partech, 2024 Africa Tech Venture Capital

Concentration des investissements dans les Big Four

Au début des années 2020 émerge l’expression de « Big Four » pour qualifier les principaux marchés tech africains : Afrique du Sud, Égypte, Kenya et Nigeria. Cette notion, certainement inspirée du terme Big Tech, implique qu’il existerait des « pays champions » dans le domaine des technologies.

Au début des années 2020 émerge l’expression de « Big Four » pour qualifier les principaux marchés tech africains : Afrique du Sud, Égypte, Kenya et Nigeria. Cette notion, certainement inspirée du terme Big Tech, implique qu’il existerait des « pays champions » dans le domaine des technologies.

En 2024, les Big Four ont capté 67 % des financements en equity tech (investissements contre des parts d’entreprises technologiques). Dans le détail, les pourcentages captés par chaque pays se répartissaient ainsi : environ 24 % pour le Kenya, 20 % pour l’Afrique du Sud et 13,5 % respectivement pour l’Égypte et le Nigeria.

Cette concentration des financements n’est pas seulement géographique : elle présente également une forte dimension sectorielle. On observe que les capitaux sont majoritairement dirigés vers des secteurs perçus comme moins risqués tels que la finance numérique « fintech », au détriment, par exemple des edtech ou cleantech, c’est-à-dire, respectivement, les technologies consacrées à l’éducation et à l’environnement.

Environ 60 à 70 % des montants levés en Afrique proviendraient d’investisseurs internationaux, notamment pour les tours de financement supérieurs à 10-20 millions de dollars. Ces investissements, souvent concentrés dans les marchés structurés, constituent les transactions les plus visibles mais aussi les moins risquées.

Des écosystèmes périphériques naissants et un potentiel insuffisamment converti en investissements

Si les « Big Four » concentrent la majorité des investissements, plusieurs pays africains disposent aujourd’hui d’un potentiel avéré en matière d’IA et d’un vivier de start-up prometteuses, sans pour autant capter des volumes d’investissement à la hauteur de ce potentiel.

Des pays comme le Ghana, le Maroc, le Sénégal, la Tunisie ou le Rwanda forment un groupe émergent dont les membres disposent de fondamentaux favorables à l’IA mais restent sous-financés. Ce décalage est d’autant plus frappant que le Ghana, le Maroc et la Tunisie, qui possèdent tous un vivier de start-up dynamique, regroupent à eux seuls environ 17 % des entreprises technologiques africaines hors « Big Four ». Par ailleurs, les structures financières locales ne parviennent pas à couvrir ces besoins dans ces géographies perçues comme périphériques.

Cette difficulté à attirer les investissements s’explique notamment par des écosystèmes institutionnels et d’affaires qui doivent être renforcés, la performance des entreprises technologiques reposant sur l’existence d’écosystèmes entrepreneuriaux structurés qui permettent l’accès à la connaissance, à une main-d’œuvre qualifiée, ainsi qu’à des dispositifs d’accompagnement (accélérateurs, incubateurs et investisseurs).

Enfin, il est nécessaire de rappeler que ces faiblesses s’inscrivent dans un contexte plus large : en 2020, l’ensemble du continent africain ne représentait que 0,4 % des flux mondiaux de capital-risque et ne pesait que 2,5 % du marché mondial de l’IA ; les pays émergents hors « Big Four » se trouvent donc mécaniquement pénalisés dans cette compétition déjà très concentrée.

Répartition des investissements en capital-risque (equity) dans les start-up technologiques africaines par pays.
Partech, 2024 Africa Tech Venture Capital

Orienter les investissements pour préparer les pays à l’IA

Afin d’attirer des capitaux vers ces start-up IA, un pays doit lui-même être prêt pour l’IA. L’adoption de l’IA au niveau d’un pays ne dépend pas seulement de facteurs technologiques : L’AI Investment Potential (AIIPI) est un travail de recherche qui souligne que cette adoption repose également sur des facteurs économiques, politiques et sociaux. Ainsi, pour augmenter son potentiel en IA, un pays devra non seulement renforcer ses infrastructures énergétiques et de connectivité mais également son niveau de gouvernance, l’efficacité de ses pouvoirs publics et son capital humain.

Les actions à privilégier varient selon le stade d’avancement en IA des pays. Dans les pays plus avancés, comme l’Afrique du Sud ou le Maroc, l’enjeu est davantage de soutenir la recherche, d’optimiser les applications de l’IA et d’attirer des investissements stratégiques. Dans des pays avec un score plus modéré, les priorités portent sur la consolidation des infrastructures de connectivité, du capital humain et des cadres réglementaires.

La plate-forme aipotentialindex.org permet, entre autres, de visualiser les résultats de l’index au niveau mondial et les domaines dans lesquels les pays peuvent investir pour augmenter leur potentiel d’investissement en IA (recherche, efficacité de l’action publique, connectivité, capital humain, stratégies IA, etc.). L’AIIPI permet aux investisseurs non seulement de repérer les pays avancés en IA mais également ceux où le potentiel est sous-exploité. Pour les décideurs publics et les acteurs du développement, il offre un cadre de priorisation des réformes et des investissements.

Visualisation du potentiel d’investissement en IA en Afrique : plus la couleur est sombre, plus le potentiel est élevé.
aipotentialindex.org
Outil « Profil des Pays » appliqué au Ghana. Le Ghana présente un fort potentiel d’investissement en IA. Des start-up comme Ghana Liquify, soutenue par Digital Africa, qui facilite le paiement des factures pour les PME, témoignent de son émulation entrepreneuriale.
aipotentialindex.org

Fonds souverains et dispositifs dédiés aux nouvelles technologies

Une fois la stratégie d’investissement en IA d’un pays définie, se pose la question des instruments de financement de l’IA. À l’échelle continentale, plusieurs instruments dédiés aux technologies et à l’IA émergent. Des établissements financiers de développement, tels que la Banque africaine de Développement ou encore de la Banque ouest-africaine de Développement lancent des initiatives visant à soutenir la croissance de l’économie numérique du continent.

À l’échelle nationale, les fonds souverains africains (Sovereign Wealth Funds, SWFs) constituent une voie supplémentaire permettant de soutenir le financement de l’IA et des start-up sur le continent. Ces fonds, comme le Fonds Mohammed VI au Maroc ou le Pula Fund au Botswana mobilisent l’épargne publique pour le développement économique à long terme et travaillent en partenariat avec des banques de développement.

Les partenariats, des leviers puissants pour le financement de start-up

Financer les infrastructures numériques et IA ne suffit pas pour avoir un écosystème de start-up capables de stimuler l’économie. Les partenariats public-privé internationaux jouent aussi un rôle notable : l’initiative Choose Africa 2, portée par l’AFD et Bpifrance, vise à répondre aux contraintes de financement de l’entrepreneuriat sur le continent, en particulier lors des phases les plus précoces. À ce stade, des dispositifs de soutien, comme ceux de Digital Africa, associant acteurs publics et partenaires locaux, permettent des investissements de faibles montants de jeunes start-up « Tech for Good », dont les technologies génèrent un impact social et environnemental stratégique.

Des partenariats entre institutions africaines et européennes, tels que l’initiative Choose Africa 2 portée par l’AFD et Bpifrance, visent à répondre aux contraintes de financement de l’entrepreneuriat sur le continent, en particulier lors des phases les plus précoces. À ce stade, des dispositifs d’amorçage associant acteurs publics et partenaires locaux, dont Digital Africa, permettent des investissements de petits montants afin de financer des start-up contribuant à la diffusion d’infrastructures numériques et s’inscrivant dans une approche « Tech for Good », dont les technologies génèrent un impact social et environnemental positif essentiel pour le continent.

Ces mécanismes, sans suffire à corriger les déséquilibres d’investissement, peuvent néanmoins contribuer à élargir l’accès au financement au-delà des écosystèmes traditionnellement les mieux dotés.

Un portage politique, stratégique et juridique central

Les investissements financiers ne suffisent pas et doivent être portés par une ambition politique. Les dispositifs législatifs et stratégiques mis en place au niveau national et continental constituent des leviers structurants pour l’essor des start-up digitales en Afrique.

D’une part, les stratégies portées par l’Union africaine – la Stratégie de transformation numérique pour l’Afrique, la Stratégie continentale d’intelligence artificielle ou encore le Pacte numérique africain – fournissent des feuilles de route pour que les États puissent accélérer la transformation numérique des pays. Il existe également des dispositifs nationaux, comme en Tunisie avec la loi Startup, ou les stratégies nationales sur l’IA, comme celle publiée par le Ghana qui affiche son ambition de devenir le « Hub IA de l’Afrique ».

Enfin, un engagement politique majeur a été pris en avril dernier, lors du Global AI Summit de Kigali où 52 pays africains ont annoncé la création d’un Fonds africain pour l’IA de 60 milliards combinant des capitaux publics, privés et philanthropiques. Cette initiative illustre une volonté stratégique de l’Afrique : se positionner sur ces nouveaux enjeux technologiques. Néanmoins, ces fonds IA pourraient rencontrer des défis de gouvernance et de structuration financière. En effet, le risque demeure qu’ils puissent reproduire des asymétries déjà existantes dans les fonds souverains si des mécanismes de transparence ne sont pas mis en place. Leur impact dépendra donc de l’instauration de normes et d’outils de pilotage adaptés aux défis technologiques émergents.

Ces dispositifs créent les premières conditions nécessaires à l’émergence de solutions d’IA locales ainsi qu’un cadre stratégique structurant. Leur impact sur la confiance des investisseurs dépendra toutefois de leur articulation avec des financements adaptés et les capacités locales.

The Conversation

Claire Zanuso ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Trop peu, trop concentré : pourquoi l’investissement dans les start-up IA doit être repensé en Afrique – https://theconversation.com/trop-peu-trop-concentre-pourquoi-linvestissement-dans-les-start-up-ia-doit-etre-repense-en-afrique-275424

De l’art du deal à l’art de la diplomatie : comment gérer Donald Trump ?

Source: The Conversation – in French – By Maxime Lefebvre, Permanent Affiliate Professor, ESCP Business School

Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump multiplie les actions d’éclat et les déclarations explosives sur la scène internationale. Les partenaires traditionnels de Washington ont globalement su, au cours de cette année extrêmement tendue, trouver un modus operandi dans leur relation avec le très combatif – mais aussi, en maintes occasions, pragmatique – président des États-Unis.


Les adjectifs ne manquent pas pour caractériser Donald Trump dans son action internationale : narcissique et transgressif, imprévisible et erratique, fanfaron, maladroit, voire grossier, malhonnête, brutal… Sa communication à base de tweets et de « petites phrases », à usage autant interne qu’externe, place les dirigeants et les diplomaties du monde devant un défi redoutable, par exemple lorsqu’il publie sans vergogne des échanges censés rester privés et confidentiels (récemment un SMS d’Emmanuel Macron). Ce comportement déroutant multiplierait les incidents diplomatiques s’il n’émanait du leader de la première puissance mondiale, obligeant les partenaires des États-Unis à s’adapter et à faire bonne figure.

La diplomatie, dans les rapports des leaders étrangers avec Trump, reste nécessaire, de la même façon que le droit international conserve une valeur intrinsèque dans les rapports entre les nations. Malgré ses multiples violations, y compris par l’actuel président des États-Unis, la diplomatie reste l’art indispensable de communiquer, et parfois de compromettre, entre des acteurs qui ne partagent pas la même vision du monde, surtout lorsqu’ils se trouvent en désaccord sur tel ou tel dossier.

« L’art du deal » : une forme disruptive de politique étrangère

Le livre The Art Of the Deal (co-écrit par Donald Trump et le journaliste Tony Schwartz) remonte à 1987, bien avant que l’homme d’affaires ne se lance en politique. Le magnat de l’immobilier y décrit sa méthode disruptive de négociation, consistant à voir grand, à demander beaucoup, et à utiliser les médias à son avantage. C’est à la même époque qu’il commence à réclamer publiquement que les États-Unis instaurent des tariffs (c’est-à-dire des droits de douane), dans un contexte marqué par les succès économiques du Japon et le creusement du déficit commercial américain.

« Donald Trump est-il un bon négociateur ? », Le Monde*, 23 février 2025.
France 24, 28 octobre 2025.

Donald Trump n’avait pas pu pleinement mettre en œuvre sa politique durant son premier mandat, car il était mal préparé et avait été freiné par son administration, par exemple, dans ses velléités de rapprochement avec la Corée du Nord. Son second mandat a démarré avec une politique plus réfléchie et plus résolue : par des mesures commerciales agressives (la salve de tariffs annoncée lors du « Liberation Day » du 2 avril) ; par les menaces sur la souveraineté du Canada et du Groenland ; par l’exigence que les États latino-américains se plient à ses ordres en matière de contrôle de l’immigration, de lutte contre le narcotrafic ou de rapports avec la Chine ; par le retrait des États-Unis de certaines organisations multilatérales (déjà entamé en 2017-2020) ; et par la négociation à la hussarde de plusieurs accords de paix (notamment à Gaza).




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Cette attitude, si elle détonne par rapport aux administrations précédentes, n’est pas totalement exempte d’une certaine tradition américaine dans le rapport au monde. Les pressions sur les alliés, les sanctions unilatérales, l’extraterritorialité du droit américain, l’emploi unilatéral de la force, le rejet de certaines normes multilatérales (les États-Unis n’ont jamais ratifié la Convention de Montego Bay sur le droit de la mer ni le statut de Rome créant la Cour pénale internationale, et ils se sont retirés de l’Unesco entre 1984 et 2003) ne sont pas des pratiques nouvelles. Mais Donald Trump y ajoute une brutalité, un égoïsme et un systématisme qui lui sont propres, au nom de l’idéologie « America First ».

Des limites pratiques

Le président américain a dit qu’il ne se fixait comme limites que celles de sa « propre morale ». Il y a cependant deux limites pratiques qui transparaissent de son action, et qui peuvent un peu rassurer ses partenaires.

En premier lieu, il n’aime pas les aventures militaires. D’une part, du fait de son tempérament (il n’a pas fait son service militaire et croit plus au business qu’à la guerre). D’autre part, à cause du rejet des engagements militaires par sa base électorale. Il entend garantir « la paix par la force », mais l’objectif est bien la paix. Il a démontré sa nette préférence pour des frappes et des opérations ciblées (en Syrie en 2017 et 2018, en Iran et au Nigeria en 2025, au Venezuela en 2026) au lieu d’engagements prolongés au sol.

Il confirme ainsi que la page de la « guerre contre le terrorisme », qui aurait coûté 8 000 milliards de dollars (soit 6 750 milliards d’euros) aux États-Unis entre 2001 et 2021, est tournée, sans renoncer à la poursuite de frappes militaires qui sont devenues, depuis les deux mandats de Barack Obama, le moyen d’action privilégié contre les groupes terroristes. L’opération au Venezuela est une bonne illustration d’une politique économe dans ses objectifs (en l’occurrence, l’enlèvement de Maduro et la lutte contre le narcotrafic et l’emprise chinoise, plutôt que le changement de régime) comme dans ses moyens.

En second lieu, Donald Trump a montré plus d’une fois son grand pragmatisme, n’hésitant pas à reculer quand il s’est engagé trop loin. C’est le corollaire de sa méthode disruptive. Les réactions de l’opinion américaine, celles de la Bourse, mais aussi les limites posées par ses partenaires, finissent par influencer une administration où le président, entouré de fidèles, ne néglige pas les avis de prudence. Les tariffs promulgués lors du « Liberation Day » ont aussitôt été suivis d’une mise en pause, sous l’effet notamment de la réaction des marchés, au point que le Wall Street Journal a évoqué un « moment Mitterrand », traçant un parallèle entre la marche arrière enclenchée par Trump à cette occasion et le fameux tournant de la rigueur enclenché par le président socialiste français en 1983.

Dans le dossier Russie/Ukraine, le président américain a entendu les Européens et fait évoluer sa position dans un sens moins favorable à Moscou, jusqu’à accepter une forme d’engagement américain dans les futures garanties de sécurité à l’Ukraine. Sur le Groenland, il a reculé à Davos en renonçant à l’option militaire. Sur l’Iran, il a pris ses distances avec certaines velléités de renverser le régime pour se concentrer sur l’objectif de la négociation nucléaire.

France 24, 23 janvier 2026.

Ces volte-faces lui ont été reprochées (la formule TACO, « Trump Always Chickens Out », soit « Trump se dégonfle toujours » a un grand succès sur les réseaux sociaux) et il n’est pas sûr qu’ils soient payants auprès de l’électorat américain au moment des midterms. Mais ils montrent qu’il y a une place pour la diplomatie dans l’art de gérer Trump.

L’art de gérer Trump

Les dirigeants mondiaux sont désarçonnés et leurs nerfs soumis à rude épreuve. Beaucoup ont fait les frais de ses moqueries et de ses foucades, en particulier les dirigeants occidentaux ou ceux considérés comme hostiles, mais pas directement les dirigeants « forts » comme Xi Jinping et Vladimir Poutine. Certains n’ont pas craint de se ridiculiser, comme le secrétaire général de l’Otan Mark Rutte qui l’aurait appelé « Daddy ».

Néanmoins, les partenaires de l’administration américaine ont réussi avec le temps à établir une relation de travail avec elle et à obtenir des résultats. Emmanuel Macron a été le premier à organiser une rencontre entre Trump et le président ukrainien Zelensky, lors de la cérémonie de réouverture de Notre Dame en décembre 2024. La Commission européenne a conclu un « deal » commercial avec les États-Unis en juillet 2025, critiqué notamment en France, mais souhaité par de nombreux États qui voulaient préserver avant tout les liens économiques et commerciaux avec Washington. Le cap du sommet de l’Otan à La Haye en juin 2025 a été passé sans accroc, évitant le désengagement américain.

Alors que les relations avec le Canada se tendaient avec l’accumulation des contentieux (tarifs, revendications territoriales, relation à la Chine), la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum montrait au contraire son habileté dans ses relations avec le président américain. Emmanuel Macron, jusqu’à la confrontation récente sur le Groenland, a su aussi amadouer l’hôte de la Maison-Blanche, ce que ce dernier a reconnu à Davos (« J’aime beaucoup Emmanuel Macron ») tout en lui envoyant plusieurs piques.

Il en ressort une certaine méthode dans l’art de traiter le chef d’État américain. D’abord, la nécessité de garder la tête froide. Cela ne doit pas devenir une froideur, au moins de la part des partenaires et alliés. Il s’agit de garder son calme, de ne pas entrer dans la surenchère verbale, d’opposer aux foucades l’autorité du sérieux. Ensuite le dialogue et la coopération : parler, prendre les demandes américaines au sérieux, essayer de les comprendre, tenter d’y répondre, accepter et même rechercher le dialogue, rechercher et accepter des compromis. Enfin, la fermeté : marquer et énoncer les limites, rappeler les positions de principe, agir ou réagir avec mesure, renforcer sa position en cherchant des alliés.

La manière dont les Européens ont géré Donald Trump jusqu’ici est assez exemplaire : l’acceptation d’un compromis tarifaire évitant une guerre commerciale (l’accord de Turnberry) ; les lignes rouges marquées sur la régulation numérique ; la diplomatie appuyée sur des outils de puissance sur l’Ukraine (le renforcement de l’aide et la mise en place d’une « coalition des volontaires » pour apporter des garanties de sécurité à Kiev) ; la fermeté dans l’affaire du Groenland (la déclaration du 6 janvier et l’envoi d’une mission militaire) ; le report de la ratification de l’accord commercial. Mais les Européens ont toujours évité d’entrer dans une vaine confrontation, cherchant surtout à ménager l’avenir et à préserver le lien transatlantique, malgré les nombreux appels (surtout en France) à une attitude intransigeante.

Le rapport avec la Russie et la Chine apparaît plus formel, plus froid et plus égalitaire, car Trump les ménage davantage. Xi Jinping a pu apparaître comme dominant son partenaire par sa maîtrise de lui-même, lors de leur rencontre en Corée, même si certains ont voulu voir une tentative de Donald Trump de prendre l’ascendant. Sans doute la culture chinoise, qui accorde une grande importance aux apparences et au fait de ne pas perdre la face, est-elle difficilement compatible avec les excentricités du président yankee. Une situation similaire s’est produite lors de la rencontre avec Vladimir Poutine à Anchorage.

Derrière les tractations et les péripéties diplomatiques, ce qui se joue est évidemment plus profond, entre rapports de force mondiaux et avenir du camp occidental et de ses valeurs. Mais quelles que soient les évolutions à venir, la diplomatie restera plus que jamais nécessaire à la stabilité du monde. Elle doit s’articuler avec les rapports de puissance, et il est heureux qu’elle produise encore des résultats.

The Conversation

Maxime Lefebvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De l’art du deal à l’art de la diplomatie : comment gérer Donald Trump ? – https://theconversation.com/de-lart-du-deal-a-lart-de-la-diplomatie-comment-gerer-donald-trump-275423

Entre immigration et marché du travail, des liens plus complexes qu’il n’y paraît

Source: The Conversation – in French – By Anthony Edo, Economiste, CEPII

Objet de polarisation politique, l’immigration peut aussi être étudiée scientifiquement. Notamment son impact sur la croissance économique ou le marché de l’emploi. Les recherches les plus récentes montrent que la contribution de l’immigration à l’économie est plus subtile que ne le laissent penser les débats où la caricature s’impose souvent.


L’immigration est souvent perçue comme une menace pour les salaires et l’emploi. Les études consacrées aux conséquences de l’immigration sur le marché du travail offrent un regard plus nuancé. L’entrée de travailleurs immigrés dans une économie n’a globalement pas d’incidence sur le salaire et le taux d’emploi des natifs. L’immigration peut toutefois engendrer des effets redistributifs, créant ainsi des gagnants et des perdants au sein des pays d’accueil. Ce sont notamment les travailleurs natifs les moins qualifiés, ainsi que les immigrés déjà présents, qui sont les plus vulnérables face à l’immigration, notamment lorsque celle-ci est faiblement qualifiée.

La taille de l’économie s’ajuste à l’immigration

Quand il s’agit de penser l’impact de l’immigration sur le marché du travail, l’un des présupposés est de considérer que la quantité d’emplois disponibles dans l’économie est fixe et que les travailleurs sont interchangeables. Selon cette représentation simpliste du marché du travail, la hausse de la force de travail (induite par l’immigration) ne peut se traduire que par une intensification de la concurrence et une détérioration de la situation économique des travailleurs locaux.

Dans les faits, le niveau d’emploi varie proportionnellement à la population en âge de travailler, de sorte qu’une augmentation de cette population se traduit généralement par une hausse de même ampleur du nombre de personnes en emploi. La hausse de l’offre de travail liée à l’arrivée d’immigrés pourrait donc se traduire par un simple changement de taille de l’économie, avec davantage de travailleurs et de richesse produite, sans incidence sur le salaire ou le taux d’emploi moyen.

Si l’immigration de travailleurs exerçait des pressions concurrentielles sur le marché du travail, elle devrait également élargir la taille du marché et favoriser l’émergence de nouvelles opportunités d’emploi.

Hausse de la demande de biens et de la production

Par leur travail, les immigrés soutiennent la croissance économique et aident les entreprises à résorber leurs besoins en main-d’œuvre. Les immigrés, par leur consommation, augmentent également la demande de biens et services au sein des pays d’installation et favorisent la création d’emplois. Ils peuvent aussi contribuer à l’activité économique via leur activité entrepreneuriale.

Dans de nombreux pays de l’OCDE, comme en France, la part des travailleurs indépendants nés à l’étranger est supérieure à celle des natifs. Que ce soit par le biais de leur activité entrepreneuriale ou de leur très haut niveau de qualification, les immigrés favorisent les dépôts de brevets et l’innovation, source de progrès technique et de croissance à long terme qui, en retour devrait avoir, des effets bénéfiques sur les salaires et l’emploi.




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Enfin, la hausse de la rémunération relative du capital par rapport au travail, induite par l’immigration, devrait favoriser l’investissement et la création d’entreprises. Cette accumulation de capital devrait restaurer le ratio capital-travail à son niveau initial (c’est-à-dire celui qui prévalait avant l’épisode migratoire) et compenser intégralement l’éventuel impact négatif de l’immigration sur le salaire moyen. En somme, l’augmentation de l’offre de travail liée à l’immigration devrait générer sa propre demande et n’avoir que des conséquences limitées pour les travailleurs locaux.

Un impact globalement neutre pour les natifs, mais négatif pour les immigrés déjà installés

La plupart des études empiriques concluent que la hausse de la population active induite par l’immigration n’a globalement pas d’effet sur le salaire moyen ni sur le taux d’emploi des natifs. C’est vrai des études qui comparent l’évolution des salaires et de l’emploi entre des localités affectées différemment par l’immigration, ou des études théoriquement fondées qui combinent modélisation du fonctionnement du marché du travail et simulations numériques.

Certaines études montrent même que l’immigration peut avoir des effets positifs sur la productivité et le salaire moyen des natifs. C’est notamment le cas lorsque la concurrence entre les nouveaux immigrés et les natifs est limitée, en raison de différences de niveaux de diplôme, de qualification, d’expérience professionnelle ou de compétences linguistiques.

Toutefois, si l’augmentation de l’offre de travail peut améliorer les opportunités économiques des natifs dont les compétences sont complémentaires de celles des immigrés, elle tend aussi à détériorer celles des travailleurs en concurrence directe avec les nouveaux arrivants, au premier rang desquels les immigrés déjà présents issus des vagues d’immigration passées.

Plusieurs études menées aux États-Unis, en France ou en Norvège, estiment que les effets concurrentiels de l’immigration induits par la hausse de l’offre de travail s’exercent davantage au sein de la population immigrée, pouvant ainsi conduire à une détérioration des salaires des immigrés issus des vagues précédentes.

Ce sont aussi l’une des conclusions du rapport détaillé de l’Académie nationale des sciences états-unienne de 2017, réalisé par une vingtaine d’experts (p. 5) :

« Lorsque des effets négatifs sur les salaires causés par l’immigration sont observés, ce sont généralement les immigrés déjà présents, souvent les plus proches substituts des nouveaux arrivants, qui sont le plus pénalisés. »

En creux, ce résultat suggère que l’immigration pourrait donc compromettre le processus d’intégration économique des immigrés déjà installés sur le territoire.

Les travailleurs natifs peu qualifiés sont vulnérables face à l’immigration

Si la réaction en moyenne du salaire et de l’emploi des natifs à l’immigration est faible, des effets différenciés, selon la structure de qualification des immigrés et de la position des natifs dans l’échelle des qualifications, peuvent toutefois être plus marqués. Un effet moyen proche de zéro ne signifie pas qu’il est nul ou négligeable pour tout le monde. Dans de nombreux cas, les natifs les moins qualifiés sont les plus vulnérables face à l’immigration du point de vue de leur situation sur le marché du travail.

C’est ce que constatent les auteurs d’un article paru en 2022 sur le lien entre les inégalités salariales et l’immigration au Royaume-Uni. Entre 1994 et 2016, l’immigration a eu un effet positif sur les salaires des travailleurs britanniques les mieux rémunérés, situés dans les déciles supérieurs de la distribution des salaires (au-delà du 75e percentile), et a exercé des pressions à la baisse sur les rémunérations des travailleurs les plus défavorisés, situés dans les déciles inférieurs de la distribution des salaires (en deçà du 25e percentile). Comme le concluent les auteurs, « l’immigration a donc contribué à l’augmentation des inégalités salariales observées au Royaume-Uni en renforçant les écarts de salaire parmi les travailleurs natifs ». Ce résultat s’explique par la forte présence des immigrés dans les segments les moins qualifiés du marché du travail, liée notamment à leur déclassement professionnel (le fait qu’ils occupent des postes en deçà de leur niveau de qualification).

Cette conclusion est comparable à celle de l’Académie nationale des sciences des États-Unis, qui souligne que les effets négatifs de l’immigration faiblement diplômée aux États-Unis dans les années 1990-2000 ont été préjudiciables aux salaires des natifs les moins diplômés, en raison d’une concurrence accrue au sein de ce segment peu qualifié du marché du travail.

France 24, 2025.

En France, les niveaux de diplôme des immigrés sont fortement polarisés. D’après le recensement de la population de 2022, 28 % des travailleurs immigrés avaient un niveau de diplôme inférieur ou équivalent au brevet des collèges (contre 10 % chez les natifs), tandis que près de 21 % étaient titulaires d’un diplôme de niveau bac + 5 ou supérieur (17 % chez les natifs). Aucune étude n’a évalué les effets de ces immigrés hautement qualifiés sur le marché du travail français. En revanche, l’augmentation globale de la part des immigrés entre 1976 et 2007 a eu des effets plutôt négatifs sur les salaires des ouvriers, en particulier les moins qualifiés, sans impact sur ceux des cadres et des professions intellectuelles supérieures.

Ces effets différenciés s’expliquent notamment par la forte proportion d’immigrés dans les métiers d’ouvriers, qui, en 2022, regroupaient 28 % des travailleurs immigrés (contre 18 % des natifs). Des résultats confirmés par une autre étude française, qui montre que, entre 1982 et 2016, l’immigration a pesé négativement sur les salaires des travailleurs natifs les moins diplômés, sans effet significatif sur ceux des plus diplômés.

L’une des contreparties de l’accroissement de la concurrence dans certains segments du marché du travail est qu’elle peut également exercer une pression à la baisse sur les prix des services qui y sont produits, en raison de la réduction des coûts de production liée à l’arrivée de nouveaux travailleurs. Des études ont ainsi montré que l’immigration, notamment peu qualifiée, représentait une source de gains de pouvoir d’achat pour les consommateurs des secteurs de la construction (charpentiers, peintres) et des services à domicile (garde d’enfants, ménage, jardinage).

En définitive, l’immigration est un vecteur de croissance économique qui génère des gains pour de nombreux acteurs au sein des pays d’accueil. Mais elle peut aussi représenter une source de concurrence préjudiciable aux travailleurs présents sur les mêmes segments du marché du travail que les nouveaux arrivants, comme les immigrés déjà installés sur le territoire ou les natifs faiblement diplômés. Tenir compte de l’ensemble de ces effets est essentiel pour appréhender l’impact économique de l’immigration dans toute sa complexité.

The Conversation

Anthony Edo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Entre immigration et marché du travail, des liens plus complexes qu’il n’y paraît – https://theconversation.com/entre-immigration-et-marche-du-travail-des-liens-plus-complexes-quil-ny-parait-275844

Financer la santé mondiale : ce que la baisse de la contribution française au Fonds mondial dit de sa politique étrangère et de son rapport au multilatéralisme

Source: The Conversation – in French – By Stéphanie Tchiombiano, Maitresse de conférence associée dans le département de science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

La France devrait cette année, pour la première fois, diminuer sa contribution au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Une décision qui souligne le fossé grandissant entre ses déclarations officielles en faveur du multilatéralisme sanitaire et la réalité de ses engagements financiers.


Malgré une forte mobilisation des ONG et des acteurs de la santé mondiale, le gouvernement français devrait diminuer de 58 % sa contribution au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, provoquant l’effroi général du monde du VIH. Le financement trisannuel français passerait de 1‚6 milliard d’euros à 660 millions d’euros jusqu’en 2028.

Cette décision s’inscrit dans un double contexte de diminution continue de l’aide publique au développement de la France depuis 2023 et de baisse drastique des financements de la santé mondiale depuis le début du deuxième mandat de Donald Trump (quasi-suppression de l’Agence des États-Unis pour le développement international USAID, fin du financement à Gavi, l’Alliance du vaccin, retrait de 66 organisations internationales dont l’Organisation mondiale de la santé, OMS, et des accords de Paris). Jusqu’alors, les États-Unis représentaient le tiers de l’aide publique internationale en matière de santé.




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Certes, quelques pays comme l’Espagne ou le Luxembourg ont augmenté leur contribution au Fonds mondial, mais ces efforts restent très insuffisants pour compenser le retrait partiel des financeurs historiques : États-Unis, France, Royaume-Uni, Allemagne.

Les ressources du Fonds mondial sont en effet très concentrées : près de 33 % provenaient jusqu’alors des États-Unis, une part comparable de l’Union européenne, et environ 40 % si l’on inclut le Royaume-Uni. Dans ce contexte, la décision française constitue un signal politique fort, aux conséquences multiples : pour les populations des pays bénéficiaires avant tout, pour le Fonds mondial lui-même, mais aussi pour la place de la France dans la gouvernance mondiale de la santé.

Un désengagement en rupture avec une histoire politique

La décision est d’autant plus marquante que la France a été, depuis la création du Fonds mondial en 2002, l’un de ses soutiens les plus constants. Elle n’avait jusqu’ici jamais diminué sa contribution. Premier contributeur public européen et deuxième mondial, la France a cumulé près de 9,5 milliards d’euros de promesses de dons en vingt-cinq ans. Depuis 2011, une partie de cet engagement finance également L’Initiative, facilité complémentaire qui fournit des assistances techniques et des financements additionnels destinés à renforcer l’impact des programmes du Fonds mondial sur le terrain.

Au-delà des montants, cet engagement relevait d’un choix politique. La France s’est longtemps positionnée comme un acteur important de la santé mondiale, défendant l’idée d’une nécessaire solidarité mondiale en matière de santé, et déclarant notamment que certains produits de santé devaient être considérés comme des biens communs mondiaux, depuis le discours de Jacques Chirac sur l’accès aux antirétroviraux en 1997 jusqu’aux discours d’Emmanuel Macron à propos des vaccins contre le Covid-19.

La lutte contre le sida constitue l’un des principaux « marqueurs » de son action internationale. La baisse de la contribution française rompt donc avec une continuité historique et affaiblit une symbolique politique forte, notamment vis-à-vis des pays à revenu limité et des partenaires européens.

Le Fonds mondial, une organisation pas comme les autres

Ce désengagement interroge d’autant plus que le Fonds mondial n’est pas une organisation internationale ordinaire. Dans les pays où il a investi, les décès liés au sida ont été réduits d’environ 74 % entre 2002 et 2024 et on sait aujourd’hui à quel point les progrès liés aux maladies infectieuses ont contribué à l’augmentation de l’espérance de vie mondiale, grâce. Ces acquis restent toutefois fragiles : l’histoire des épidémies montre à quel point les reculs sont rapides lorsque les financements se tarissent.

Sur le plan institutionnel, le Fonds mondial incarne une forme originale de gouvernance. Il ne dispose pas de représentations nationales, fonctionne sur une gouvernance hybride associant États, ONG et secteur privé, et redistribue une partie du pouvoir décisionnel au niveau des pays, à travers les Country Coordinating Mechanisms. Si ses marges d’améliorations sont encore grandes, il constitue ainsi un modèle singulier entre souveraineté des États et gouvernance globale, dans un moment historique d’appel à la décolonialisation de la santé mondiale. Son approche communautaire, intégrant les organisations de la société civile et les personnes concernées, met également au cœur de l’action les droits humains – une dimension aujourd’hui directement menacée par la contraction des ressources et l’offensive idéologique états-unienne.

Dans ce contexte, la baisse généralisée des contributions révèle un affaiblissement silencieux de la solidarité internationale en santé et une fragilisation du multilatéralisme au profit de logiques plus transactionnelles (on pense évidemment à la nouvelle « America First Global Health Strategy » et à toutes les conventions bilatérales que les États-Unis sont en train de signer avec des États africains. Le débat dépasse largement la question budgétaire : il met en lumière des arbitrages politiques et une redéfinition du rôle de l’État donateur. Le gouvernement français utilise quasi textuellement les mêmes mots que Donald Trump : la politique de la France doit dorénavant « répondre davantage à ses valeurs et à ses intérêts ». Mais l’intérêt même de la France n’est-il pas justement de financer le Fonds mondial ?

Une erreur sanitaire aux effets globaux

Sur le plan sanitaire, les risques sont bien documentés. Cette diminution s’ajoute aux réductions massives des programmes bilatéraux américains (tels que les programmes présidentiels de lutte contre le sida, PEPFAR ou le paludisme, PMI), et menacent d’inverser des progrès durement acquis. Selon une étude du Lancet, les progrès réalisés contre le VIH, la tuberculose et le paludisme sont conditionnés à un financement conséquent et durable, et risquent de s’effriter rapidement si les investissements sont insuffisants dans les prochaines années.

Les pays à revenu faible ou intermédiaire, en particulier en Afrique qui concentre près des deux tiers de l’épidémie mondiale de VIH, sont les premiers concernés. Le modèle communautaire, pilier de l’efficacité des réponses aux trois maladies, est directement fragilisé. En l’absence de sursaut des autres acteurs, les chercheurs du Barcelona Institute for Global Health estiment que plus de 22,6 millions de décès supplémentaires pourraient survenir d’ici à 2030 dans les pays à faible et moyen revenu du fait de la baisse concomitante des aides américaines, britanniques, allemandes et françaises en matière de santé.

Mais les pays riches ne sont pas à l’abri. La reprise des épidémies ailleurs a des effets globaux : le VIH progresse désormais davantage hors d’Afrique, notamment en Europe de l’Est, en Asie centrale et au Moyen-Orient ; la tuberculose, y compris multirésistante, réapparaît en France.

Par ailleurs, ce désengagement intervient paradoxalement à un moment d’innovations majeures, comme la PrEP injectable de longue durée ou les nouveaux vaccins contre le paludisme, qui pourraient transformer durablement la santé mondiale à un coût relativement maîtrisé.

Un signal politique préoccupant

Au-delà de la santé, la baisse de la contribution française révèle un désalignement croissant entre le discours en faveur des biens publics mondiaux et les pratiques budgétaires. Elle affaiblit l’influence diplomatique et normative de la France, ainsi que son soft power en santé mondiale.

Le financement du Fonds mondial n’est effectivement pas un simple transfert financier : c’est un acte de politique étrangère. Il conditionne la capacité à peser sur les orientations stratégiques, à construire des coalitions et à défendre un multilatéralisme normatif face à des logiques plus bilatérales. Pour une puissance moyenne comme la France, l’investissement dans le multilatéralisme – et plus spécifiquement dans la santé, domaine dans lequel elle dispose d’une expertise reconnue – constitue un levier central d’influence internationale.

C’est ce qu’on appelle en science politique la « diplomatie de niche » : les puissances moyennes ont tout intérêt à concentrer leur attention sur les domaines dans lesquels elles disposent d’un niveau élevé de ressources et de réputation, en mettant l’accent sur leur leadership technique et leur rôle de facilitateur dans les négociations internationales ou la formation de coalitions.

Un révélateur des transformations en cours

La baisse de la contribution française au Fonds mondial apparaît ainsi comme un arbitrage révélateur : contraintes budgétaires, priorisation accrue, passage d’une solidarité politique à une solidarité conditionnelle et instrumentalisée. Elle pose une question fondamentale : que reste-t-il du multilatéralisme lorsque même les instruments sur lesquels un État a le plus investi deviennent des variables d’ajustement ?

Au-delà de la santé mondiale, cette décision engage la crédibilité de la France dans la gouvernance globale. Elle marque une occasion manquée de montrer que, dans un contexte de crises multiples, certains pays restent des partenaires fiables. Le débat sur le Fonds mondial devient ainsi un test politique majeur du rapport de la France au multilatéralisme – et de la solidité de ses engagements dans la tempête.

The Conversation

Stéphanie Tchiombiano est membre du think tank Santé mondiale 2030

ref. Financer la santé mondiale : ce que la baisse de la contribution française au Fonds mondial dit de sa politique étrangère et de son rapport au multilatéralisme – https://theconversation.com/financer-la-sante-mondiale-ce-que-la-baisse-de-la-contribution-francaise-au-fonds-mondial-dit-de-sa-politique-etrangere-et-de-son-rapport-au-multilateralisme-274376