Que fait l’Europe face aux géants du numérique ?

Source: The Conversation – in French – By Valère Ndior, Professeur de droit public, Université de Bretagne occidentale

Pour faire face aux géants du numérique, l’Union européenne s’est dotée d’une législation ambitieuse : le règlement européen sur les services numériques. Plus d’un an après son entrée en vigueur, elle reste complexe dans son application, et peine à s’imposer face à l’arbitraire des plates-formes.


Des services tels que Meta ou X se sont arrogé de longue date le pouvoir de remanier les règles affectant la vie privée ou la liberté d’expression, en fonction d’intérêts commerciaux ou d’opportunités politiques. Meta a ainsi annoncé la fin de son programme de fact-checking en matière de désinformation en janvier 2025, peu de temps avant le retour au pouvoir de Donald Trump, qui manifestait une hostilité marquée à cette politique.

Du côté des gouvernements, les décisions d’encadrement semblent osciller entre l’intervention sélective et l’inaction stratégique. Sous couvert d’ordre public ou de sécurité nationale, des réseaux sociaux ont été sanctionnés dans plusieurs pays tandis que d’autres ont échappé à la régulation. La récente interdiction aux États-Unis du réseau social chinois TikTok – pour le moment suspendue – en fournit une illustration frappante. En parallèle, Meta, qui procède à une collecte massive de données d’utilisateurs mais qui présente la qualité décisive d’être américaine, n’a pas été inquiétée. Cet encadrement à géométrie variable alimente un sentiment de déséquilibre.


Du lundi au vendredi + le dimanche, recevez gratuitement les analyses et décryptages de nos experts pour un autre regard sur l’actualité. Abonnez-vous dès aujourd’hui !


Le Digital service act, un modèle de cogestion de l’espace numérique à inventer

L’Union européenne tente de s’imposer comme un rempart avec une nouvelle législation, le règlement européen sur les services numériques (Digital Services Act en anglais, ou DSA), entré en application en février 2024, qui vise notamment à introduire davantage de transparence dans les actions de modération des contenus et à construire un écosystème de responsabilité partagée. Désormais, les plates-formes doivent non seulement justifier leurs décisions de modération, mais aussi remettre aux autorités compétentes des rapports de transparence ayant vocation à être publiés. Ces rapports contiennent – en principe – des données précises sur les actions de modération menées, les techniques employées à cette fin ou les effectifs mobilisés.

Le DSA a également formalisé le rôle des « signaleurs de confiance », souvent des organisations de la société civile désignées pour leur expertise et dont les signalements doivent être traités en priorité. La liste de ces entités s’allonge, signe que ce dispositif est désormais opérationnel : en France, deux associations de protection des jeunes et de l’enfance en font partie (e-Enfance et Point de Contact), avec l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie et l’Association de lutte contre la piraterie audiovisuelle.

Par ailleurs, les utilisateurs disposent de nouvelles voies de recours, incarnées par des organismes de règlement extrajudiciaire des litiges. Des structures comme « Appeals Centre Europe » ou « User Rights » proposent déjà de telles procédures, destinées à contester des décisions de modération des plates-formes.

De premières enquêtes en cours contre des géants du numérique

Ces mécanismes sont déjà mobilisés par les utilisateurs de réseaux sociaux et ont déjà produit leurs premières décisions – l’Appeals Centre Europe annonçait en mars 2025 avoir reçu plus d’un millier de recours et adopté une centaine de décisions. Toutefois, compte tenu de leur création toute récente, il conviendra d’attendre la publication de leurs premiers rapports de transparence, dans les prochains mois, pour tirer de premiers bilans.

Sur la base de cette nouvelle réglementation, la Commission européenne a déclenché depuis la fin de l’année 2023 plusieurs enquêtes visant à déterminer la conformité au DSA des activités d’une variété de services numériques. Compte tenu de la complexité et de la technicité des procédures et investigations (parfois entravées par le défaut de coopération ou les provocations des entités ciblées), plusieurs mois semblent encore nécessaires pour en évaluer l’impact.

De même, l’ARCOM, autorité indépendante chargée d’appliquer le DSA sur le territoire français en tant que coordinateur national, a mis en œuvre les missions qui lui sont attribuées, notamment sur le fondement de la loi du 21 mai 2024 visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique. Celle-ci l’habilite à mener des inspections et contrôles sur le fondement du droit européen : elle a notamment conduit, en 2025, des enquêtes visant des sites pornographiques n’ayant pas en mis en place des procédés adéquats de vérification de l’âge des visiteurs, enquêtes pouvant mener à terme au blocage.

Le DSA, un rempart fragile entravé dans sa mise en œuvre

Toutefois, le dispositif sophistiqué du DSA peine à emporter la conviction de la société civile et de nombre d’acteurs politiques, prompts à exiger l’adoption rapide de mesures de contrôle et de sanction. Ce texte se trouve par ailleurs confronté à plusieurs catégories de défis qui échappent à la seule rationalité du droit.

Premièrement, ce texte doit trouver à s’appliquer dans un contexte de vives tensions politiques et sociétales. De ce point de vue, les élections européennes et nationales de 2024 ont constitué un test notable – parfois peu concluant comme le montre l’annulation du premier tour du scrutin présidentiel en Roumanie en raison d’allégations de manipulation des algorithmes de TikTok.

Les lignes directrices produites par la Commission en mars 2024 avaient pourtant appelé les très grandes plates-formes à assumer leurs responsabilités, en se soumettant notamment à des standards accrus en matière de pluralisme et de conformité aux droits fondamentaux. TikTok et Meta notamment s’étaient engagés à prendre des mesures pour identifier les contenus politiques générés par intelligence artificielle. Le rapport post-électoral de juin 2025 rédigé par la commission confirme que ces mesures n’ont pas été suffisantes, et que la protection de l’intégrité de l’environnement numérique en période de campagne restera un défi pour les années à venir.

Deuxièmement, le DSA peut être marginalisé par les États membres eux-mêmes, susceptibles d’exercer une forme de soft power contournant les mécanismes formels introduits par cette législation. La neutralisation par TikTok, en juin 2025, du hashtag « #SkinnyTok », associé à l’apologie de la maigreur extrême, a été présentée comme résultant d’une action directe du gouvernement français plutôt que d’une mise en œuvre formelle des procédures du DSA. En creux, les déclarations politiques de l’exécutif français laissent à penser que les actions de ce dernier peuvent se substituer à la mise en œuvre du droit européen, voire la court-circuiter.

Troisièmement, enfin, la géopolitique affecte indéniablement la mise en œuvre du droit européen. En effet, le DSA vise à réguler des multinationales principalement basées aux États-Unis, ce qui engendre une friction entre des référentiels juridiques, culturels et politiques différents. En atteste l’invocation du Premier Amendement américain relatif à la liberté d’expression pour contester l’application du droit européen, ou les menaces de la Maison-Blanche à l’égard de l’UE visant à la dissuader de sanctionner des entreprises états-uniennes. Rappelons d’ailleurs l’adoption par Donald Trump d’un décret évoquant la possibilité d’émettre des sanctions à l’encontre des États qui réguleraient les activités d’entreprises américaines dans le secteur numérique, sur le fondement de considérations de « souveraineté » et de « compétitivité ». Ces pressions sont d’autant plus préjudiciables qu’il n’existe pas d’alternatives européennes susceptibles d’attirer des volumes d’utilisateurs comparables à ceux des réseaux sociaux détenus par des entreprises américaines ou chinoises.

Un texte remis en cause avant même sa pleine mise en œuvre

Le DSA fait ainsi l’objet de remises en cause tant par des acteurs extérieurs à l’UE qu’internes. D’aucuns critiquent sa complexité ou sa simple existence, tandis que d’autres réclament une application plus agressive. L’entrée en application de ce texte n’avait pourtant pas vocation à être une solution miracle à tous les problèmes de modération. En outre, dans la mesure où l’UE a entendu substituer à un phénomène opaque d’autorégulation des plates-formes un modèle exigeant de corégulation impliquant acteurs publics, entreprises et société civile, le succès du DSA dépend du développement d’un écosystème complexe où les règles contraignantes font l’objet d’une pression politique et citoyenne constante, et sont complétées par des codes de conduite volontaires.

Les actions et déclarations des parties prenantes dans le débat public – par exemple les régulières allégations de censure émises par certains propriétaires de plates-formes – suscitent une confusion certaine dans la compréhension de ce que permet, ou non, la réglementation existante. Des outils d’encadrement des réseaux sociaux existent déjà : il convient d’en évaluer la teneur et la portée avec recul, et de les exploiter efficacement et rigoureusement, avant d’appeler à la création de nouvelles réglementations de circonstance, qui pourraient nuire davantage aux droits des individus en ligne.


Cet article est proposé en partenariat avec le colloque « Les propagations, un nouveau paradigme pour les sciences sociales ? », qui se tiendra à Cerisy du 25 juillet au 31 juillet 2025.

The Conversation

Valère Ndior est membre de l’Institut universitaire de France, dont la mission est de favoriser le développement de la recherche de haut niveau dans les établissements publics d’enseignement supérieur relevant du ministère chargé de l’enseignement supérieur et de renforcer l’interdisciplinarité. Il bénéficie à ce titre d’un financement public destiné à mener, en toute indépendance, des recherches académiques, dans le cadre d’un projet de cinq ans, hébergé à l’université de Brest et consacré à la gouvernance et la régulation des réseaux sociaux.
Il ne reçoit aucune instruction ou directive dans le cadre de cette activité.

ref. Que fait l’Europe face aux géants du numérique ? – https://theconversation.com/que-fait-leurope-face-aux-geants-du-numerique-261581

Il ne reste que 3 ans : une étude alerte sur le temps qui file pour éviter les pires impacts du changement climatique

Source: The Conversation – in French – By Debbie Rosen, Research and Innovation Development Manager for the Priestley Centre for Climate Futures, University of Leeds

Les mauvaises nouvelles sur le climat sont partout. L’Afrique est particulièrement touchée par le changement climatique et les phénomènes météorologiques extrêmes. Ce qui bouleverse les vies et les moyens de subsistance des populations.

La planète se réchauffe à une vitesse record. Pourtant, les gouvernements tardent à agir.

La conférence des parties (COP30) sur le changement climatique se tiendra dans quelques mois. Les 197 pays membres des Nations unies étaient censés avoir soumis leurs plans d’action nationaux actualisés à l’ONU avant février de cette année. Ces documents précisent comment chaque pays compte réduire les émissions de gaz à effet de serre conformément à l’Accord de Paris. Cet accord juridiquement contraignant engage tous les signataires à limiter le réchauffement climatique causé par l’homme à 1,5 °C maximum par rapport aux niveaux préindustriels.

Les gouvernements doivent également présenter, lors de la prochaine COP30, leurs plans d’action nationaux pour le climat récemment mis à jour et expliquer comment ils comptent s’adapter aux effets du changement climatique.

Mais jusqu’à présent, seuls 25 pays, représentant environ 20 % des émissions mondiales, ont soumis leurs plans, connus sous le nom de contributions déterminées au niveau national (CDN). En Afrique, il s’agit de la Somalie, de la Zambie et du Zimbabwe. Il reste 172 pays qui doivent encore rendre leurs copies.

Les contributions déterminées au niveau national sont très importantes. Elles fixent les engagements à court et à moyen terme des pays en matière de changement climatique. Elles donnent également des orientations qui informent les décisions politiques et les investissements. L’alignement des plans climatiques sur les objectifs de développement pourrait sortir 175 millions de personnes de la pauvreté.

Mais on peut affirmer que seul l’un des plans soumis, celui du Royaume-Uni, est compatible avec l’Accord de Paris.

Nous sommes des climatologues, et l’un d’entre nous (Piers Forster) dirige l’équipe scientifique mondiale qui publie chaque année le rapport Les indicateurs du changement climatique. Ce rapport fait un état des lieux du système climatique. Il analyse les émissions de gaz à effet de serre, leur concentration dans l’atmosphère, l’augmentation des températures et la part due aux activités humaines.

Le rapport examine également les températures et les précipitations extrêmes, l’élévation du niveau des mers et la quantité de dioxyde de carbone qui peut encore être émise avant que la température de la planète ne dépasse de 1,5 °C celle de l’ère préindustrielle. Il est important de rester en dessous de 1,5 °C afin d’éviter les pires effets du changement climatique.

Notre rapport montre que le réchauffement climatique causé par l’homme a atteint 1,36 °C en 2024. Cela a fait grimper la température moyenne mondiale (combinaison du réchauffement induit par l’homme et de la variabilité naturelle du système climatique) à 1,52 °C. En d’autres termes, le monde a déjà atteint un niveau de réchauffement tel qu’il ne pourra plus éviter les effets significatifs du changement climatique. Il ne fait aucun doute que nous sommes en danger.

Notre planète en danger

Les températures mondiales ont été très élevées l’an dernier. Ce qui est inquiétant, c’est qu’elles deviennent presque normales. Les données parlent d’elles-mêmes. Les niveaux record des émissions de gaz à effet de serre ont entraîné une augmentation des concentrations atmosphériques de dioxyde de carbone, méthane et d’oxyde nitreux.

Il en résulte une hausse des températures qui réduit rapidement le budget carbone restant (la quantité de gaz à effet de serre pouvant être émise dans un délai convenu). À ce rythme, ce budget sera épuisé en moins de trois ans aux niveaux d’émissions actuels.

Nous devons regarder les choses en face : la fenêtre pour rester en dessous de 1,5 °C est pratiquement fermée. Même si nous parvenons à faire baisser les températures à l’avenir, le chemin sera long et difficile.

Dans le même temps, les phénomènes climatiques extrêmes s’intensifient, entraînant des risques et des coûts à long terme pour l’économie mondiale, mais aussi, et surtout, pour les populations. Le continent africain est aujourd’hui confronté à la crise climatique la plus meurtrière depuis plus de dix ans.

Il est impensable de gérer des économies fonctionnant sans un accès rapide à des données fiables. Lorsque les cours des actions s’effondrent ou que la croissance stagne, les responsables politiques et les chefs d’entreprise agissent de manière décisive. Personne ne tolérerait des informations obsolètes sur les ventes ou le marché boursier.

Mais en matière de climat, la vitesse du changement climatique dépasse souvent celle des données disponibles. Il est donc impossible de prendre des décisions rapides. Si on traitait les données climatiques comme nous traitons les rapports financiers, chaque mise à jour catastrophique déclencherait un vent de panique. Pourtant, si les gouvernements réagissent toujours vite face à un ralentissement économique, ils sont beaucoup plus lents à répondre aux signaux envoyés par les indicateurs climatiques clés, qui sont les signes vitaux de la Terre.

Que faut-il faire maintenant ?

Alors que de plus en plus de pays élaborent leurs plans climatiques, il est temps que les dirigeants du monde entier affrontent les dures réalités de la science climatique.

Les gouvernements doivent avoir rapidement accès à des données climatiques fiables afin de pouvoir élaborer des plans climatiques nationaux actualisés. Ces plans doivent également s’inscrire dans une perspective mondiale. C’est essentiel pour garantir l’équité et la justice. Par exemple, les pays développés doivent reconnaître qu’ils ont émis davantage de gaz à effet de serre et prendre l’initiative de présenter des mesures ambitieuses d’atténuation. Ils doivent aider les pays du Sud à financer leur transition énergétique et leur adaptation.

En Afrique, l’ONU organise en septembre la Semaine du climat de la CCNUCC à Addis-Abeba. Outre l’élaboration des plans pour la COP30, des sessions seront organisées sur l’accès au financement climatique et sur la manière de garantir une transition juste et équitable vers zéro émission de carbone d’origine humaine d’ici 2050 (zéro émission nette). Le sommet vise également à soutenir les pays qui travaillent encore sur leurs plans nationaux pour le climat.

Si les contributions déterminées au niveau national sont mises en œuvre, le rythme du changement climatique ralentira. Cela est essentiel non seulement pour les pays – et les économies – qui sont actuellement en première ligne dans la lutte contre le changement climatique, mais aussi pour le bon fonctionnement de la société mondiale.

Seuls cinq pays du G20 ont présenté leurs plans pour 2035 : le Canada, le Brésil, le Japon, les États-Unis et le Royaume-Uni. Or, le G20 est responsable d’environ 80 % des émissions mondiales. Cela signifie que la présidence sud-africaine actuelle du G20 peut contribuer à faire en sorte que le monde donne la priorité aux efforts visant à aider les pays en développement à financer leur transition vers une économie à faible intensité de carbone.

Autre source d’inquiétude : seuls 10 plans actualisés ont réaffirmé ou renforcé leurs engagements en faveur de l’abandon des combustibles fossiles. Cela signifie que les plans climatiques nationaux de l’Union européenne, de la Chine et de l’Inde seront d’une grande importance pour tester leur leadership climatique et maintenir les objectifs de température de 1,5 °C de l’Accord de Paris. De nombreux autres pays examineront attentivement les engagements pris par ces pays avant de soumettre leurs propres plans nationaux en matière de climat.

Les données contenues dans notre rapport aident le monde à comprendre non seulement ce qui s’est passé ces dernières années, mais aussi ce à quoi il faut s’attendre à l’avenir.

Nous espérons que ces pays, ainsi que d’autres, présenteront des plans ambitieux et crédibles bien avant la COP30. S’ils le font, cela permettra enfin de combler le fossé entre la reconnaissance de la crise climatique et la prise de mesures décisives pour y faire face. Chaque tonne de gaz à effet de serre évitée compte.

The Conversation

Piers Forster bénéficie d’un financement des conseils de financement britanniques et européens. Il est président du Comité britannique sur le changement climatique.

Debbie Rosen does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Il ne reste que 3 ans : une étude alerte sur le temps qui file pour éviter les pires impacts du changement climatique – https://theconversation.com/il-ne-reste-que-3-ans-une-etude-alerte-sur-le-temps-qui-file-pour-eviter-les-pires-impacts-du-changement-climatique-261602

Une étude révèle le rôle des insectes et escargots dans les écosystèmes aquatiques africains

Source: The Conversation – in French – By Emmanuel O. Akindele, Professor, Obafemi Awolowo University

La ceinture tropicale africaine, délimitée par les forêts guinéennes d’Afrique occidentale et le bassin du Congo en Afrique centrale, est reconnue mondialement pour son incroyable biodiversité.

Sous la surface de cette région écologique se cache le monde des macroinvertébrés d’eau douce. Il s’agit de minuscules créatures qui vivent dans les rivières, les ruisseaux et les lacs. Selon les termes du célèbre écologiste américain Edward O. Wilson :

Les invertébrés sont les petites choses qui font tourner le monde.

Les macroinvertébrés comprennent les escargots et les larves de libellules, de trichoptères, d’éphémères et de plécoptères, entre autres. On peut les décrire comme des ingénieurs écologiques des écosystèmes d’eau douce. Ils décomposent les matières organiques, recyclent les nutriments et constituent la base de la chaîne alimentaire.

Plus important encore, ils constituent les meilleurs indicateurs biologiques de la santé des écosystèmes d’eau douce. Leur présence ou leur absence en dit beaucoup plus que n’importe quel autre test chimique sur la pollution, la dégradation des habitats ou la restauration de l’environnement que n’importe quel test chimique.

Mais les macroinvertébrés d’eau douce ne font pas l’objet d’une grande attention en matière de conservation. Certains pays ne mènent pas d’études. Il y a également un manque de personnes qualifiées pour le faire.

Notre étude comble cette lacune en compilant des données sur les macroinvertébrés de la région guinéo-congolaise. La base de données ainsi constituée peut être utilisée pour modéliser leur répartition.

En tant qu’expert en biodiversité, je pense que des modèles comme celui-ci peuvent aider les scientifiques à identifier les habitats et les espèces d’eau douce qui méritent une attention particulière en matière de conservation.

Nos recherches

Pour cette étude, des scientifiques spécialisés dans les eaux douces du Nigeria et d’Allemagne ont compilé des données sur les macroinvertébrés d’eau douce de 15 pays africains.

En nous appuyant sur des publications évaluées par des pairs et sur le Global Biodiversity Information Facility, nous n’avons inclus que les enregistrements identifiés au niveau de l’espèce. Le Global Biodiversity Information Facility est une plateforme internationale de premier plan qui offre un accès libre aux données sur la biodiversité à l’échelle mondiale.

Notre étude rassemble des données dispersées dans une ressource centralisée et organisée. Elle peut servir de base pour modéliser la répartition des espèces et orienter les priorités en matière de conservation. Des approches similaires ont été appliquées avec succès dans des régions telles que l’Europe et l’Amérique du Nord, où les données sur la répartition des espèces ont contribué à éclairer la protection des habitats d’eau douce. Notre étude est l’une des premières à se concentrer sur les écosystèmes africains, qui ont été peu étudiés jusqu’à présent.

Les résultats sont surprenants. La plupart des pays de cette ceinture tropicale sont fortement sous-représentés dans les registres sur les macroinvertébrés.

Dans certains cas, comme à São Tomé-et-Príncipe, il n’existe aucune donnée disponible. Dans d’autres, comme la Guinée équatoriale et le Togo, le nombre de données documentées est extrêmement faible (moins de 50 espèces). Lorsque ces données existent, elles sont généralement accessibles via des plateformes telles que le Système mondial d’information sur la biodiversité ou sous forme de données publiées.

Le Nigeria, la République démocratique du Congo, le Gabon et le Cameroun affichent une meilleure couverture avec plus de 200 espèces chacun. Ces données proviennent principalement d’enquêtes nationales, d’études publiées et de contributions à des plateformes mondiales. Cependant, ces chiffres sont modestes par rapport à la diversité probable dans ces pays. Le nombre d’espèces pourrait être beaucoup plus élevé, mais le caractère limité des efforts d’échantillonnage et les lacunes dans la recherche taxonomique font que cette biodiversité reste en grande partie non documentée. Les chiffres ne donnent pas une image complète ou précise de la diversité des macroinvertébrés d’eau douce.

Notre étude montre une relation positive claire entre le nombre d’espèces enregistrées et l’intensité des efforts d’échantillonnage. Une grande partie de la biodiversité reste probablement non documentée dans les zones sous-échantillonnées. Le faible nombre d’espèces n’est pas nécessairement dû à une faible biodiversité.

Ce qui manque

L’étude montre une corrélation directe entre le nombre d’années consacrées par les pays à l’échantillonnage sur le terrain et le nombre d’espèces recensées. Lorsque les efforts ont été intensifiés, le nombre d’espèces observées a augmenté.

Cela montre que le potentiel de biodiversité des eaux douces de la région est largement sous-estimé.

On note notamment l’absence d’espèces indiquant la bonne santé des habitats d’eau douce : les éphémères, les plécoptères et les trichoptères.

Ces espèces sont connues pour leur sensibilité au stress environnemental. Elles sont fréquemment utilisées dans les programmes de biosurveillance à travers le monde, car là où elles sont nombreuses et variées, le système d’eau douce est en bon état. Leur rareté dans les bases de données africaines reflète non pas leur absence dans la nature, mais un manque d’expertise taxonomique et de recherche ciblée.

Ce qui doit changer

Pour protéger les écosystèmes d’eau douce, il est nécessaire de :

  • mener des études sur les macroinvertébrés dans les pays sous-échantillonnés

  • investir dans la formation taxonomique et l’accès aux outils d’identification, tant pour les citoyens scientifiques que pour les chercheurs

  • mettre en place des initiatives régionales et des partenariats de recherche transnationaux afin de partager l’expertise, les données et les méthodologies entre les experts en biodiversité.

Les gouvernements au niveau national et l’Union africaine doivent inscrire la biodiversité d’eau douce à leur agenda environnemental. La recherche et la conservation des macroinvertébrés doivent être reconnues comme un élément essentiel de la réalisation de l’objectif de développement durable n° 15 des Nations unies. Celui-ci met l’accent sur les écosystèmes d’eau douce continentaux. Des travaux sur le terrain dans des sites jusqu’alors inexplorés ont déjà permis de découvrir des espèces de macroinvertébrés rares et menacées.

Les systèmes d’eau douce exceptionnels doivent être protégés avant qu’ils ne disparaissent.

Ignorer les macroinvertébrés, c’est ignorer le fondement même de la santé des systèmes d’eau douce. Ces créatures sont les gardiens silencieux de la biodiversité.

Il est temps de les sortir de l’ombre et de les placer au premier plan des efforts de conservation.

The Conversation

Emmanuel O. Akindele travaille pour l’université Obafemi Awolowo, à Ile-Ife, au Nigeria, et a reçu une bourse de recherche de la Fondation Alexander von Humboldt pour effectuer des recherches à l’Institut Leibniz d’écologie des eaux douces et de pêche intérieure, à Berlin, en Allemagne.

ref. Une étude révèle le rôle des insectes et escargots dans les écosystèmes aquatiques africains – https://theconversation.com/une-etude-revele-le-role-des-insectes-et-escargots-dans-les-ecosystemes-aquatiques-africains-261541

Ce que les dynasties familiales comme Rothschild peuvent enseigner sur la résilience

Source: The Conversation – in French – By Liena Kano, Professor, Haskayne School of Business, University of Calgary

Fondée par James de Rothschild (1792-1868), cinquième fils de Mayer Amschel, la branche dite « de Paris » – dont est issu Edmond de Rothschild (1926-1997) créateur de sa propre société d’investissement – fut à l’origine de la Compagnie des chemins de fer du Nord, absorbée par la SNCF créée en 1938. HJBC/Shutterstock

Quelles leçons tirer de l’entreprise Rothschild, la société multicentenaire née au XVIIIe siècle, pour affronter les crises ? Une résilience fondée sur un langage organisationnel commun, des objectifs de long terme, une réputation de marque et des routines. Mais l’entreprise familiale s’est heurtée à ses limites en ratant son développement aux États-Unis : une prise de décision basée sur les émotions, sans déléguer à des associés hors de la famille.


Les entreprises familiales constituent une composante vitale du paysage économique en France. Dans le contexte économique turbulent actuel, marqué par les tensions géopolitiques, les perturbations technologiques et l’évolution des structures commerciales, être une entreprise compétitive est plus important que jamais.

Partout dans le monde, les entreprises familiales ont fait preuve d’une résilience remarquable face aux chocs externes. Certaines des plus anciennes entreprises au monde sont des entreprises familiales qui ont survécu à des guerres mondiales, des révolutions, des catastrophes naturelles et des pandémies.

Parmi ces multinationales de longue date figure la société Rothschild, une banque d’investissement familiale européenne vieille de plusieurs siècles. Notre étude de cas sur la famille Rothschild, fondée sur une analyse historique, met en lumière la façon dont des relations durables, des routines organisationnelles fiables et des objectifs de long terme lui ont conféré des avantages significatifs dans le commerce international.

En même temps, les structures familiales peuvent contribuer à créer des « biais de bifurcation », qui consistent à privilégier les ressources familiales par rapport à des ressources non familiales de valeur égale ou supérieure. Notre étude révèle que ce biais de bifurcation peut compromettre le développement international d’une entreprise, en particulier sur des marchés éloignés et complexes.

Une brève histoire des Rothschild

Mayer Amschel Rothschild (1744-1812), fondateur de la dynastie.
Wikimedia Commons

À l’origine une entreprise commerciale, de prêt sur gages, la société est fondée à la fin du XVIIIe siècle par Mayer Amschel Rothschild, né dans le ghetto juif de Francfort (Hesse, Allemagne).

Rothschild et sa femme, Guttle, ont dix enfants, dont cinq fils : Amschel, Salomon, Nathan, Carl et James.

En 1798, Rothschild envoie Nathan à Manchester en Angleterre. Par effet de ricochet, l’entreprise se développe dans ce pays et opère sa mutation d’opérations purement marchandes à des transactions financières. Dans les années 1820, Rothschild devient une banque multinationale, avec Amschel, Salomon, Nathan, Carl et James à la tête de maisons bancaires à Francfort, à Vienne, à Londres, à Naples et à Paris, respectivement.

Avantages et inconvénients des liens familiaux

Nathan Mayer Rothschild (1777-1836). Fondateur de la branche dite « de Londres », il finança l’effort de guerre britannique contre les ambitions napoléoniennes.
Wikimedia Commons

Au XIXe siècle, la stratégie des Rothschild consistant à s’appuyer sur les membres de la famille fonctionne bien pour l’entreprise.

Ingénieux, les cinq frères Rothschild correspondent dans un langage codé. Ils partagent également un pool commun de ressources à une époque où l’échange de données financières est rare dans le secteur bancaire international.

Leurs liens familiaux étroits permettent aux frères de transférer des informations, de l’argent et des marchandises à travers les frontières à une vitesse et une portée inaccessibles à leurs concurrents.

Cette cohésion interne protège les affaires des Rothschild, en facilitant les transactions et en leur permettant de rester résilients à travers les périodes de bouleversements politiques importants : une vision audacieuse pendant les guerres napoléoniennes, le ralliement républicain en 1848 et un patriotisme économique durant la Première Guerre mondiale.

Cette même dépendance excessive à la famille devient un inconvénient lorsque l’entreprise Rothschild se développe aux États-Unis.

Biais de bifurcation

Les Rothschild montrent un intérêt pour le marché états-unien dès les années 1820. Leurs tentatives répétées d’envoyer des membres de leur famille aux États-Unis pour étendre leurs opérations échouent, car aucun n’est prêt à y rester, préférant le confort de la vie européenne.

August Belmont fut agent de la banque Rothschild aux États-Unis.
Wikimediacommons

Comme ils ne sont pas en mesure d’établir un ancrage familial dans le pays, les Rothschild nomment un agent, August Belmont, pour diriger les opérations états-uniennes en leur nom en 1837.

Belmont n’a pas le pouvoir de prendre des décisions entrepreneuriales, de faire des investissements ou de conclure des accords. Il n’a pas non plus un accès illimité au capital et n’a jamais été chargé d’un mandat officiel Rothschild ou reconnu comme un associé à part entière. Les Rothschild ne sont pas disposés à déléguer de telles décisions à quelqu’un qui n’est pas un descendant masculin direct du fondateur, Mayer Amschel Rothschild.

Cette incapacité à utiliser Belmont comme lien entre la famille – avec ses expériences réussies, ses capacités, ses routines et ses connexions en Europe – et le marché états-unien – avec ses opportunités croissantes et les précieux réseaux que Belmont commence à développer – empêche finalement l’entreprise Rothschild de reproduire son succès aux États-Unis.

Les Rothschild sont finalement éclipsés par les banques Barings et J P Morgan en Amérique. Les deux concurrents suivent un chemin différent sur le marché en ouvrant des filiales états-uniennes à part entière sous leurs marques d’entreprise, avec des fonds importants et une autonomie décisionnelle.

Garde-fous

Ce « biais de bifurcation » n’a pas toujours un impact négatif immédiat. Les pratiques de gouvernance biaisées sont restées sans conséquence pour les Rothschild – tant qu’il y avait suffisamment d’héritiers compétents pour diriger les opérations de la banque dispersées aux quatre coins du monde.

À court et à moyen terme, les liens de la famille, ses routines éprouvées et sa confiance mutuelle ont construit un réservoir de résilience qui a soutenu la banque tout au long du XIXe siècle, l’une des périodes politiques les plus instables de l’histoire européenne.

Mais lorsque les ambitions internationales d’une entreprise dépassent la taille de la famille, le biais de bifurcation peut nuire à la compétitivité, tant sur les marchés internationaux qu’au pays.

À un moment donné, les entreprises familiales doivent passer d’une prise de décision émotionnelle et biaisée à des systèmes de gouvernance efficaces. Ceux-ci impliquent l’intégration de gestionnaires non familiaux et la sélection de ressources, d’emplacements et de projets qui n’ont pas de signification émotionnelle.

La famille Tata, à la tête d’un groupe industriel indien créé en 1868, a mis en place des garde-fous pour empêcher les biais de bifurcation.
Shutterstock

De nombreuses entreprises familiales prospères mettent en œuvre des outils dans leurs systèmes de gouvernance pour détecter et éliminer les comportements biaisés. Par exemple, les multinationales familiales telles que Merck en Allemagne, Cargill aux États-Unis et Tata Group en Inde ont créé des freins et garde-fous qui empêchent les décideurs de penser uniquement en termes familiaux.

Les stratégies les plus efficaces pour se prémunir contre le biais de bifurcation invitent à un examen extérieur dans la prise de décision des entreprises : nomination de PDG extérieurs à la famille, mise en place de conseils d’administration indépendants, embauche de consultants et octroi de pouvoirs de décision aux associés.

Leçons pour les entreprises familiales

Aujourd’hui, alors que l’environnement commercial mondial est sans doute confronté à une instabilité sans précédent, les entreprises cherchent à renforcer leur résilience.

Les entreprises familiales multigénérationnelles doivent apprendre à se prémunir contre le biais de bifurcation pour prospérer sur les marchés internationaux. Leur capacité démontrée à résister aux chocs externes offre de précieuses leçons pour d’autres entreprises.

Comment les entreprises non familiales peuvent-elles imiter le succès et la longévité des Rothschild ? Le cas Rothschild nous enseigne l’importance d’avoir un langage organisationnel commun, de fixer des objectifs à long terme, de maintenir des routines stables et de mettre l’accent sur la réputation de la marque.

Ces stratégies peuvent aider toute entreprise, familiale ou non, à renforcer sa résilience en période de volatilité.

The Conversation

Liena Kano a reçu des financements de SSHRC.

.

Alain Verbeke a reçu des financements de SSHRC.

Luciano Ciravegna a reçu des financements d’INCAE Business School, où il dirige la chaire Steve Aronson.

Andrew Kent Johnston ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ce que les dynasties familiales comme Rothschild peuvent enseigner sur la résilience – https://theconversation.com/ce-que-les-dynasties-familiales-comme-rothschild-peuvent-enseigner-sur-la-resilience-260735

Quand écouter vos signaux corporels peut davantage améliorer votre bien-être que compter vos calories

Source: The Conversation – in French – By Marie-Pierre Légaré-Baribeau, Doctorante en psychologie – Recherche et Intervention clinique , Université Laval

Loin des règles rigides, plusieurs chercheuses et chercheurs s’intéressent à l’alimentation intuitive, une approche qui encourage les gens à se reconnecter avec leurs signaux de faim et de satiété pour nourrir une relation saine avec leur corps, mais aussi avec leur esprit.

De récentes recherches confirment que cette approche est liée à une image corporelle plus positive, à une meilleure estime de soi, ainsi qu’à moins de détresse psychologique et de comportements alimentaires problématiques, comme la restriction alimentaire ou l’exercice excessif.

Imaginons que notre corps soit un orchestre comprenant de nombreux instruments de musique jouant chacun un rôle dans la symphonie de notre bien-être. Les signaux de faim et de satiété, les émotions, les envies, les habitudes de vie sont différentes sections de cet orchestre qui influence la mélodie. L’alimentation intuitive, c’est notre capacité à devenir le chef d’orchestre, c’est-à-dire diriger l’ensemble des instruments pour créer une symphonie harmonieuse et équilibrée à l’intérieur de notre corps.

Doctorante en psychologie à l’Université Laval, mes travaux de thèse portent sur les associations présentes entre le stigmate lié au poids (grossophobie) perpétré par le partenaire amoureux au sein des couples, les comportements alimentaires problématiques et différents indicateurs de bien-être individuels et conjugaux.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Une relation plus saine avec la nourriture

Les personnes adhérant à l’approche de l’alimentation intuitive rapportent des niveaux moins élevés d’anxiété, de dépression, de stress, ce qui témoigne d’une moins grande détresse psychologique. Cet effet protecteur est validé à la fois chez la population adulte et adolescente. Il s’explique par plusieurs mécanismes.

D’abord, apprendre à s’ajuster au tempo de son corps génère un sentiment de libération envers la surveillance constante de son assiette. Il s’agit du bénéfice le plus immédiat : la fin du cercle vicieux de la restriction menant à la compulsion alimentaire. La nourriture redevient ce qu’elle doit être, c’est-à-dire une source de nutrition, d’énergie et de plaisir, et non pas le centre de nos pensées.




À lire aussi :
Les régimes amaigrissants ou un usage détourné de médicaments tels qu’Ozempic peuvent contribuer aux troubles alimentaires


Ensuite, l’alimentation intuitive encourage les gens à apprécier leur corps pour ce qu’il permet de faire, plutôt que de le juger uniquement sur son apparence. Cette acceptation inconditionnelle de son corps permet aux individus de développer une plus grande appréciation corporelle. Il a effectivement été démontré que les personnes qui mangent intuitivement vivent une moins grande pression à se conformer aux idéaux de minceur corporels véhiculés dans la société ou venant de l’entourage. Elles ont conséquemment plus de satisfaction corporelle et rapportent une estime de soi plus positive.

De plus, les individus adoptant cette approche alimentaire tendent à présenter un meilleur fonctionnement émotionnel. Nombreuses sont les personnes qui se tournent vers la nourriture lors de moments difficiles. L’alimentation intuitive ne nie pas cette réalité, mais encourage plutôt à reconnaître ces moments d’alimentation émotionnelle sans jugement. Elle incite parallèlement à développer un répertoire d’outils alternatifs de régulation émotionnelle le cas échéant, comme contacter un ami ou aller prendre une marche.

Enfin, l’alimentation intuitive est associée à moins de comportements alimentaires problématiques, comme les diètes, les compulsions alimentaires ou les comportements compensatoires (p. ex., vomissements). L’alimentation intuitive ramène le plaisir de manger des aliments à la fois nutritifs et savoureux au cœur de l’expérience alimentaire. Ce faisant, elle devient un puissant facteur de protection contre le développement des troubles des conduites alimentaires.

L’orchestre alimentaire

À l’origine, l’alimentation intuitive est une approche alimentaire développée par deux nutritionnistes et reposant sur dix principes détaillés dans l’ouvrage Intuitive eating : A revolutionary anti-diet approach. St. Martin’s Essentials. Selon cette approche, l’attention est portée sur les besoins physiologiques internes du corps, soit les signaux de faim et de satiété, pour déterminer quand et quelle quantité manger. Elle met ainsi de côté les influences autres comme les pensées, les personnes ou l’environnement.

Les mangeurs intuitifs se laissent guider par la philosophie que s’alimenter devrait être une expérience agréable, sociale, sans restriction ni sentiment de honte ou de culpabilité. Comme le chef qui est l’expert de son orchestre, l’individu est l’expert de son propre corps.

Les signaux de faim et de satiété, dictés par l’estomac, le système digestif et le cerveau sont les parties principales de notre orchestre alimentaire. Ils nous indiquent lorsque nous avons faim et lorsque nous sommes rassasiés. Il est important d’apprendre à être à l’écoute de ces signaux pour réguler la quantité de nourriture que l’on mange à chaque repas.

Les émotions, telles que le stress, la joie et la tristesse, peuvent elles aussi dicter notre consommation d’aliments. Parfois prenants plus ou moins de place, il est crucial d’apprendre à prendre conscience de ses émotions et de reconnaître leur influence selon notre humeur du moment dans notre orchestre intérieur.




À lire aussi :
Voici comment notre alimentation peut prévenir – ou aggraver – les risques de dépression


Les envies, quant à elles, sont un autre facteur puissant influant les types d’aliments qu’on mange. Certains aliments sont réconfortants et nous font naturellement envie plus que d’autres. C’est tout à fait normal ! Bien qu’essentielles à notre bien-être, il faut savoir s’adapter à ces envies pour qu’elles ne dominent pas entièrement notre orchestre alimentaire.

Enfin, les habitudes de vie jouent un rôle non négligeable dans notre alimentation. Celles-ci devraient générer un cadre stable pour la journée avec des repas et des collations à des heures régulières, tout en demeurant flexibles aux autres facteurs pouvant influencer notre orchestre intérieur.

L’alimentation intuitive fonctionne donc comme une improvisation musicale : il ne s’agit pas de suivre des notes fixes d’une partition déjà écrite. Tout comme un chef d’orchestre qui apprend à lire et à interpréter une partition, l’individu répond à ses signaux au fur et à mesure qu’ils se présentent, en trouvant l’équilibre entre les besoins physiologiques, mentaux et émotionnels.

Toutefois, il est à noter que ce n’est pas tout le monde qui réussit à maîtriser l’art de diriger un orchestre seul. L’accompagnement d’un chef expert tel qu’un nutritionniste peut alors être indiqué pour nous montrer comment bien diriger notre symphonie !

Une harmonie dans l’ensemble des sphères de notre bien-être

Les régimes alimentaires sont rarement efficaces sur le long terme en plus de dérailler notre rapport avec notre corps et notre esprit. Au moins un tiers des personnes qui se mettent au régime reprennent plus de poids qu’elles n’en ont perdu. Une étude longitudinale a montré que jusqu’à 80 à 95 % des individus reprennent le poids perdu dans les trois à cinq années suivant un régime amaigrissant.

Comparativement à l’approche traditionnelle qui se focalise sur le poids et qui mène à un regain du poids perdu sur le long terme, l’approche adhérant aux principes de l’alimentation intuitive favoriserait un maintien du poids dans le temps. Prendre conscience de comment on se sent dans son corps après avoir consommé un aliment aurait donc des effets positifs tant au niveau physique que psychologique, et encore plus pour les personnes présentant effectivement un surplus de poids ou de l’obésité.

Au lieu de regarder des données comme le chiffre sur la balance, le nombre de calories dépensées, la quantité de protéines ingérées, pourquoi ne pas se recentrer sur soi ? L’alimentation intuitive devient une douce mélodie à nos oreilles qui a le potentiel de générer une harmonie dans l’ensemble des sphères de notre bien-être.

La Conversation Canada

Marie-Pierre Légaré-Baribeau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand écouter vos signaux corporels peut davantage améliorer votre bien-être que compter vos calories – https://theconversation.com/quand-ecouter-vos-signaux-corporels-peut-davantage-ameliorer-votre-bien-etre-que-compter-vos-calories-258952

Aristote, premier penseur de la démocratie

Source: The Conversation – in French – By Pierre Pellegrin, Professeur de philosophie, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Statue du philosophe Aristote (384-322 av. n. è.), dans sa ville natale de Stagire, en Grèce. Panos Karas

Notre démocratie est en crise, comment la réinventer ? Que nous enseignent ceux qui, au cours des âges, furent ses concepteurs ? Second volet de notre série consacrée aux philosophes et à la démocratie avec le Grec Aristote. Sa politeia, ou gouvernement constitutionnel, assoit le pouvoir sur un grand nombre de citoyens et vise l’intérêt commun.


On dit souvent que les Grecs ont inventé la démocratie. Une affirmation qu’il faut accompagner de plusieurs attendus, dont le plus important apparaît dans le recensement qui, en 317 avant J.-C., donnait à Athènes 21 000 citoyens, 10 000 métèques et 400 000 esclaves. Or les métèques, les esclaves et les femmes libres, qui devaient en gros être aussi nombreuses que les citoyens, étaient exclus de la citoyenneté. Il serait donc plus exact de dire que les Grecs ont inventé la cité (polis), une forme de communauté dans laquelle les hommes qui étaient comptés comme citoyens jouissaient d’une égalité de statut quelles qu’aient été par ailleurs leurs différences sociales (de naissance, de fortune, etc.) et avaient donc part aux décisions politiques de leur cité (« politique » vient de polis). Là aussi, avec de multiples nuances.
Alors que la cité était présente à tous les niveaux de la vie quotidienne des Grecs et dans les textes qu’ils nous ont laissés, Aristote est le premier à définir ce qu’est la cité : la communauté parfaite dans laquelle les citoyens, en partageant le pouvoir, parvenaient à un épanouissement psychologique et affectif qu’Aristote, comme tous les Grecs, appelait le bonheur. La lecture de la philosophie politique d’Aristote qui a été dominante jusqu’aux dernières décennies du XXe siècle et qui faisait de lui un réaliste modéré qui opposait le « bon sens » aux thèses extrémistes du « communisme » de Platon est donc fausse. Aristote donne à la vie en cité, une destination éthique et ce qu’il recherche, c’est une forme excellente de communauté qui mène ses citoyens à cette excellence qu’est le bonheur. Il propose une forme remarquable de cette relation entre vertu et cité en déclarant que la cité est une communauté naturelle (alors qu’une alliance militaire, par exemple, est une association conventionnelle) et que, selon une formule célébrissime, « l’homme est un animal politique par nature ». Ce qui signifie que les hommes (il faut ici sous-entendre grecs et libres) ne développent complètement leur nature qu’en étant les citoyens d’une cité vertueuse. Cette situation est paradoxale du fait qu’Aristote vivait à une époque où la cité était en train de perdre son indépendance du fait de l’impérialisme des rois de Macédoine et notamment d’Alexandre le Grand, dont Aristote avait été le précepteur.

La politeia, ou gouvernement constitutionnel

Si l’on s’en tient aux mots tels qu’il les emploie, Aristote n’est pas démocrate, car il considère que la dêmokratia, dont Athènes était si fière, est une forme déviée de constitution, c’est-à-dire qu’elle régit la cité au profit, non pas de l’ensemble du corps civique, mais d’une classe sociale particulière, la masse des citoyens pauvres. Un régime démagogique, qui débouche, selon Aristote, sur une forme de tyrannie, car bien des tyrans ont été issus des classes populaires. Aristote a néanmoins été le soutien le plus solide, dans l’Antiquité et peut-être au-delà, d’un régime populaire que nous appellerions une démocratie et que lui nomme une politeia, terme qui, en grec, désigne tantôt toute forme de constitution, tantôt le fait même de vivre en cité (polis). Dans ma traduction des Politiques, j’ai rendu politeia par « gouvernement constitutionnel ». Il s’agit donc d’un régime qui assoit le pouvoir sur un nombre important de citoyens, appartenant à toutes les classes de la cité, et qui exerce ce pouvoir au profit de tous les citoyens en œuvrant à leur amélioration éthique.

La raison principale de ce penchant d’Aristote vers le gouvernement constitutionnel, c’est la relation réciproque qu’il a mise au jour entre un régime vertueux et les vertus de ses citoyens : un tel régime ne peut pas fonctionner si ses citoyens ne partagent pas des valeurs éthiques qui leur font mettre le bien de la cité au-dessus de leurs intérêts personnels, mais la vie en cité elle-même développe les vertus éthiques des citoyens : Aristote insiste sur le fait que les vertus nous relient à autrui (on n’est pas généreux envers soi) et que donc les vertus que l’on exercera au sein de cette communauté parfaite qu’est la cité seront des vertus parfaites. En tant donc qu’il exercera la fonction de citoyen, un homme sera plus courageux à la guerre, moins soumis à ses intérêts privés, etc. Ce qui est crucial, c’est que les citoyens qui ont le pouvoir, ou qui ont plus de pouvoir que les autres, soient suffisamment vertueux pour que le pouvoir qu’ils installent fasse diffuser la vertu dans le corps civique. Les régimes corrects, qui peuvent être des monarchies ou des aristocraties, tendent donc vers un régime populaire correct, la politeia. Il y a en effet trois régimes corrects : la royauté quand le roi est vertueux et éduque ses sujets à devenir des citoyens (c’est-à-dire à dépasser la royauté), l’aristocratie, quand seul un petit nombre de citoyens sont vertueux et la politeia, auxquels correspondent trois régimes déviés : la tyrannie, l’oligarchie et la démocratie au sens d’Aristote.

Éduquer les citoyens par les lois

Le moyen principal de cette éducation des citoyens à la vertu, ce sont les lois. Il y avait chez les Grecs, une révérence envers les lois de leur cité, qui a fait dire à Paul Veyne que le patriotisme revendiqué de Socrate, par exemple, ne l’attachait pas au territoire d’Athènes ou aux ancêtres, mais aux lois de la cité. Quand nous obéissons à de bonnes lois, il se forme en nous des habitudes vertueuses, et c’est pourquoi ce sont les enfants qu’il faut surtout habituer à accomplir des actions en conformité avec ces bonnes lois. Par la contrainte s’il le faut. Nous avons ici un enchaînement que les judéo-chrétiens que nous sommes ont du mal à comprendre : l’obéissance aux lois nous contraint à agir vertueusement (à être courageux, généreux, etc.), or ces vertus sont, sans que nous nous en apercevions immédiatement, une partie de notre nature. Car tôt ou tard nous passons de ce qu’Aristote appelle la « continence » à la vertu : nous disons la vérité parce que nous avons peur que notre mensonge soit découvert et puni, jusqu’au moment où dire la vérité nous fait plaisir. Le plaisir qu’elle procure est la preuve qu’une action est vertueuse.

La loi doit s’imposer à tous et la preuve la plus évidente qu’un régime est corrompu, c’est que la loi n’y est plus souveraine. Le tyran est au-dessus des lois et dans les régimes démagogiques, le peuple décide que sa volonté du moment l’emporte sur la loi. Aujourd’hui, les régimes dits par euphémisme « autoritaires » ont ce que l’on pourrait appeler une « légalité Potemkine » et, dans nos démocraties, des leaders populistes appellent à abandonner, au moins partiellement, l’état de droit pour suivre les désirs populaires. Mais pour Aristote la loi n’est pas immuable. Certes, les changements législatifs doivent être entrepris avec une extrême prudence, car il faut donner à la loi le temps de produire des effets éthiques. Aristote préconise de changer la loi lorsqu’elle n’est plus en adéquation avec le régime (la constitution). Ainsi le code d’honneur qui régit une société aristocratique n’a pas sa place dans un régime populaire. Ceci montre un profond bouleversement des rôles, notamment par rapport à Platon. Pour Aristote, en effet, le philosophe ne doit pas gouverner la cité, et cela pour une raison doctrinale forte : l’excellence théorique du philosophe est différente de l’excellence pratique de l’homme politique. Celui-ci doit pouvoir saisir les occasions favorables pour prendre les décisions et entreprendre les actions bénéfiques pour sa cité. La fonction du philosophe politique sera donc de donner une formation théorique, non seulement à l’homme politique, mais surtout à l’homme-clé de la vie politique grecque, le législateur, celui qui donne sa forme à la constitution d’une cité et qui tente ensuite de corriger cette forme au cours de l’histoire de cette cité. Quand le rapport des forces dans une cité aura changé, par exemple au profit du peuple, le bon législateur devra être assez sagace pour comprendre que le régime doit évoluer et que sa législation doit s’adapter à la situation nouvelle. Car ce sont les lois qui dépendent du régime et non l’inverse. Comme il le dit explicitement, Aristote entend incarner les réquisits éthiques qui rendent les citoyens vertueux et heureux dans des institutions effectivement réalisables.

Aristote et la lutte des classes

Aristote s’est radicalement distingué de tous les autres auteurs antiques sur des points cruciaux, que l’on peut résumer sous la forme de trois thèses. D’abord, Aristote ne rêve pas d’une cité homogène et immuable, mais il reconnaît que l’on appellera plus tard la « lutte des classes » est naturelle à la cité. Pour lui est naturel ce qui se produit « toujours ou la plupart du temps ». Ainsi il est naturel que les chattes fassent des chatons, bien que ce ne soit pas toujours le cas. Or Aristote voit bien autour de lui que le monde des cités est composé presque exclusivement de régimes populaires démagogiques et de régimes censitaires oligarchiques. Plusieurs travaux récents ont mis en lumière la conception absolument originale qu’il a de la stasis. Ce terme désigne la discorde à l’intérieur d’une cité menant quelquefois à la guerre civile. Pour les Grecs, il s’agit là du crime suprême, que Platon assimile au parricide et punit de mort. Aristote remarque, sans surprise, que la sédition vient du fait que le corps civique est composé de classes antagonistes aux intérêts divergents. Ainsi la stasis, loin d’être une exception désastreuse, est l’état normal des cités. Encore faut-il que le législateur propose des institutions qui empêchent qu’elle ne prenne une ampleur excessive et qui la font servir à l’amélioration du régime en place.

D’où la deuxième thèse : la lutte des classes est non seulement naturelle, mais elle est bénéfique à la cité dans la mesure où, à côté de sa face sombre (les démocrates veulent faire un usage immodéré de leur pouvoir pour spolier les riches ; les oligarques tentent d’accaparer le pouvoir et veulent s’enrichir sans limites), chaque parti est porteur de valeurs positives : le parti oligarchique milite pour que l’on prenne en compte la valeur et la richesse dans l’attribution du pouvoir, et cela est bon pour la cité, car les gens de valeur et les riches peuvent lui être utiles. Quant au parti démocratique, il a raison de rappeler le caractère de base de toute cité, à savoir que ses citoyens sont libres et politiquement égaux. Car si on les prive de leur liberté, les membres du corps civique ne sont plus des citoyens.

Les luttes des dominés apportent les progrès politiques et sociaux

La tendance de fond de toute constitution déviée à prendre une forme de plus en plus extrême conduit inévitablement à une tyrannie. Aristote réintroduit alors le rôle des classes dominées dans l’histoire des cités, reconnaissant ainsi, bien avant Marx, que la lutte des classes est le moteur de l’histoire, ce qui constitue une troisième thèse. Deux cas se présentent : soit les dominants, aveuglés par leur arrogante confiance en eux, cherchent à s’imposer et risquent de déclencher une révolution, soit ils sont assez intelligents pour lâcher du lest à temps et s’entendre avec les dominés. C’est une idée que nous partageons encore : ce sont les luttes des classes dominées qui apportent des progrès politiques et sociaux.

Le fait que toute cité soit composée de classes en lutte (dans la grande majorité des cas, un parti oligarchique et un parti démocratique), peut conduire à la catastrophe ou à l’excellence. Ainsi le tyran cumule les mauvais côtés des deux partis en accumulant une fortune en spoliant les riches. Mais si un législateur avisé combine les bons côtés de ces deux partis, goût de la liberté des démocrates et reconnaissance des talents par les oligarques, on obtient une politeia. La politeia, la meilleure des constitutions, est donc composée de traits de deux constitutions vicieuses. Ainsi toutes les classes sociales auront satisfaction sur un ou plusieurs points, ce qui est aussi l’un des objectifs des démocraties modernes.

Mais Aristote fait un pas de plus. L’idéal serait que tous les citoyens soient des hommes éthiquement parfaits, mais c’est trop demander. On peut donc se contenter, pour établir une politeia, de mélanger un petit nombre de citoyens vertueux à une masse d’autres qui le sont moins, sans toutefois être vraiment vicieux. Or, ajoute Aristote, l’exercice collectif des fonctions de citoyen permet de pallier les insuffisances de chacun. Pour Aristote, la délibération en commun nous hisse à un niveau d’excellence que nous ne pouvons pas atteindre seuls. Il y a dans ce pouvoir du collectif le socle d’une pensée réellement démocratique.


Pierre Pellegrin a traduit et édité les Politiques, d’Aristote (Flammarion, 2015). Il est l’auteur de l’Excellence menacée. Sur la philosophie politique d’Aristote (Classiques Garnier, 2017) et de Aristote (« Que sais-je ? », PUF, 2022).

The Conversation

Pierre Pellegrin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Aristote, premier penseur de la démocratie – https://theconversation.com/aristote-premier-penseur-de-la-democratie-261546

Le cyprès de l’Atlas, unique au Maroc, en danger critique d’extinction

Source: The Conversation – in French – By Thierry Gauquelin, Professeur émérite, Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE), Aix-Marseille Université (AMU)

Majestueux mais en danger, le cyprès de l’Atlas marocain subit à la fois le réchauffement climatique et la pression locale des activités humaines. Thierry Gauquelin/Aix Marseille Université, Fourni par l’auteur

Alors qu’on ne le trouve que dans une unique vallée au Maroc, le cyprès de l’Atlas est aujourd’hui menacé par l’exploitation humaine et a été durement touché par le séisme qui a frappé le Maroc en septembre 2023. Pourtant, cette espèce, protégée et plantée dans d’autres régions, résiste particulièrement bien au réchauffement climatique.


Le bassin méditerranéen est l’un des 36 points chauds de biodiversité d’importance mondiale en raison de sa grande biodiversité, souvent propre à la région. Il est en effet riche de plus de 300 espèces d’arbres et d’arbustes contre seulement 135 pour l’Europe non méditerranéenne. Parmi ces espèces, un certain nombre sont endémiques, comme le genévrier thurifère, le chêne-liège, plusieurs espèces de sapins mais aussi le remarquable cyprès de l’Atlas.

Décrit dès les années 1920, ce cyprès cantonné dans une seule vallée du Haut Atlas, au Maroc, a intéressé nombre de botanistes, forestiers et écologues, qui ont étudié cette espèce très menacée, mais aussi potentielle réponse au changement climatique.

Un arbre singulier et endémique de sa vallée

Le premier à faire mention en 1921 de la présence de ce cyprès dans la vallée de l’oued N’Fiss, dans le Haut Atlas, est le capitaine Charles Watier, inspecteur des eaux et forêts du Sud marocain. Mais c’est en 1950 que Henri Gaussen, botaniste français, qualifie ce conifère de cyprès des Goundafa, l’élève au rang d’espèce et lui donne le nom scientifique de Cupressus atlantica Gaussen.

C’est à l’occasion de son voyage au Maroc en 1948 qu’il a constaté que cet arbre, dont la localisation est très éloignée de celles des autres cyprès méditerranéens, est bien une espèce distincte. En particulier, son feuillage arbore une teinte bleutée et ses cônes, que l’on appelle familièrement des pommes de pin, sont sphériques et petits (entre 18 et 22 mm) alors que ceux du cyprès commun (Cupressus sempervirens), introduit au Maroc, sont beaucoup plus gros (souvent 3,5 cm) et ovoïdes.

Le cyprès de l’Atlas se développe presque uniquement au niveau de la haute vallée du N’Fiss, région caractérisée par un climat lumineux et très contrasté.

Paysage de ma vallée du N’Fiss au Maroc, avec une population de Cyprès. Au premier plan, quelques arbres en forme de flèche
Une population de cyprès dans la vallée.
Thierry Gauquelin/Aix Marseille Université, Fourni par l’auteur

On a aujourd’hui une bonne estimation de la superficie couverte par cette espèce dans la vallée du N’Fiss, qui abrite donc la population la plus importante de cyprès de l’Atlas. : environ 2 180 hectares, dont environ 70 % couverts de bosquets à faible densité. Dans les années 1940 et 1950, elle était estimée entre 5 000 et 10 000 hectares. En moins de cent ans, on aurait ainsi perdu de 50 à 80 % de sa surface ! Malgré les imprécisions, ces chiffres sont significatifs d’une régression importante de la population.

Des cyprès aux formes très diverses

Dans ces espaces boisés, la densité des arbres est faible et l’on peut circuler aisément entre eux. Les couronnes des arbres ne se rejoignent jamais et, hormis sous celles-ci, le soleil frappe partout le sol nu.

L’originalité de cette formation est que cohabitent aujourd’hui dans cette vallée de magnifiques cyprès multiséculaires aux troncs tourmentés, des arbres plus jeunes, élancés et en flèche pouvant atteindre plus de 20 mètres de hauteur et des arbres morts dont ne subsistent que les troncs imputrescibles. Ce qui est frappant, et que signalait déjà le botaniste Louis Emberger en 1938 dans son fameux petit livre les Arbres du Maroc et comment les reconnaître, c’est que la majorité des arbres « acquièrent une forme de candélabre, suite à l’amputation de la flèche et à l’accroissement des branches latérales ».

Des cyprès en forme de candélabre. Ce sont les branches sur l’extérieur de l’arbre qui continuent à se développer.
Thierry Gauquelin/Aix Marseille Université, Fourni par l’auteur

Une pression humaine ancienne et toujours forte

L’allure particulière de ces arbres et la proportion importante d’arbres morts sont avant tout à imputer à l’être humain qui, depuis des siècles, utilise le bois de cyprès pour la construction des habitations et pour le chauffage. Il coupe aussi le feuillage pour nourrir les troupeaux de chèvres qui parcourent la forêt.

En plus de ces mutilations, les arbres rencontrent des difficultés pour se régénérer, en lien avec le surpâturage, toutes les jeunes régénérations des arbres étant systématiquement broutées. La pression anthropique est ainsi une composante fondamentale des paysages de forêt claire de cyprès de l’Atlas.

Un bosquet d’arbre dans la vallée, près d’un village, avec une chaîne de montagnes dans le fond
La présence humaine a façonné le paysage de la forêt claire de cyprès de l’Atlas marocain.
Thierry Gauquelin/Aix Marseille Université, Fourni par l’auteur

Cette dégradation des arbres et la régression de la population de cyprès ne sont sans doute pas récentes. La vallée du N’Fiss est le berceau des Almohades, l’une des plus importantes dynasties du Maroc, qui s’est étendue du Maghreb à l’Andalousie, du XIIe au XIIIe siècle. La mosquée de Tinmel, joyau de l’art des Almohades, s’imposait au fond de cette vallée, témoin de la fondation de cette grande dynastie. Et il est fort à parier que c’est du bois local, donc de cyprès, qui a été utilisé à l’origine pour la toiture de cette monumentale construction.

Pourquoi aller chercher bien loin du cèdre, comme certains historiens l’ont suggéré, alors qu’une ressource de qualité, solide et durable, existait localement ? L’étude anatomique de fragments de poutres retrouvées sur le site devrait permettre de confirmer cette hypothèse, les spécialistes différencient facilement le bois de cyprès de celui des autres essences de conifères. Dans tous les cas, il est certain que lors de cette période, le cyprès a subi une forte pression, du fait de l’importance de la cité qui entourait ce site religieux.

On notera enfin, confortant les relations intimes entre le cyprès et les populations locales, les utilisations en médecine traditionnelle : massages du dos avec des feuilles imbibées d’eau ou encore décoction des cônes employée comme antidiarrhéique et antihémorragique.

Le séisme du 8 septembre 2023

Le 8 septembre 2023, le Maroc connaît le séisme le plus intense jamais enregistré dans ce pays par les sismologues. Les peuplements de cyprès se situent autour de l’épicentre du séisme. Ce dernier affecte la vallée du N’Fiss et cause d’importants dégâts matériels, détruisant des habitations et des villages et causant surtout le décès de près de 3 000 personnes. Le séisme a également endommagé le patrimoine architectural, et notamment la mosquée de Tinmel, presque entièrement détruite, qui fait, depuis, l’objet de programme de restauration.

Malgré son intensité (6,8), le séisme ne semble pas avoir eu d’effets directs sur les cyprès par déchaussements ou par glissements de terrain, bien que cela soit difficile à apprécier. Ceux-ci ont néanmoins subi des dégâts collatéraux.

Lors du réaménagement de la route principale, des arbres ont été abattus, notamment un des vieux cyprès (plus de 600 ans) qui avait pu être daté par le Pr Mohamed Alifriqui, de l’Université Cadi Ayyad de Marrakech. De plus, des pistes et des dépôts de gravats ont été implantés au sein même des peuplements, à la suite d’une reconstruction rapide, et évidemment légitime, des villages. Cela a cependant maltraité, voire tué, de très vieux cyprès.

Une arbre coupé au sol
Très vieux cyprès abattu lors de la reconstruction d’une route.
Thierry Gauquelin/Aix Marseille Université, Fourni par l’auteur

Protéger une espèce en danger critique d’extinction

Malgré la distribution restreinte de l’espèce et l’importante dégradation qu’elle subit, une forte diversité génétique existe encore dans cette population. Cependant, il existe un risque important de consanguinité et de perte future de biodiversité au sein de cette vallée. Ainsi, C. atlantica est classé par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) parmi les 17 espèces forestières mondiales dont le patrimoine génétique s’appauvrit.

Une autre menace est celle du changement climatique qui affecte particulièrement le Maroc et ses essences forestières. Les six années de sécheresse intense que cette région du Maroc a subies n’ont sans doute pas amélioré la situation, même si l’impact sur les cyprès semble moins important que sur les chênes verts, sur les thuyas ou sur les genévriers qui montrent un dépérissement spectaculaire.

Pour toutes ces raisons, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a classé le cyprès de l’Atlas comme étant en danger critique d’extinction. Il faut alors envisager des stratégies à grande échelle afin d’assurer la survie voire la régénération des forêts de cyprès. Cela passe à la fois par la fermeture de certains espaces, afin d’y supprimer le pâturage, et par l’interdiction des prélèvements de bois.

Tout ceci ne sera cependant possible qu’en prévoyant des mesures compensatoires pour les populations locales.

Replanter dans la vallée, mais aussi dans le reste de la région

Il est aussi nécessaire de replanter des cyprès, ce qui nécessite la production de plants de qualité, même si les tentatives menées par le Service forestier marocain ont pour le moment obtenu un faible taux de réussite.

Le cyprès de l’Atlas, adapté à des conditions de forte aridité, pourrait d’ailleurs constituer une essence d’avenir pour le Maroc et pour le Maghreb dans son ensemble face au changement climatique. Dans le bassin méditerranéen, le réchauffement provoque en effet une aridification croissante et notamment une augmentation de la période de sécheresse estivale. Henri Gaussen disait déjà en 1952 :

« Je crois que ce cyprès est appelé à rendre de grands services dans les reboisements de pays secs. »

Et pourquoi ne pas penser au cyprès de l’Atlas pour les forêts urbaines ? Un bon moyen de préserver, hors de son aire naturelle, cette espèce menacée.

Conservation, reboisements et utilisation raisonnée nécessitent ainsi des investissements financiers importants. Richard Branson, le célèbre entrepreneur britannique, s’est particulièrement investi dans le développement de la vallée du N’Fiss et est notamment venu au secours de ses habitants à la suite du séisme meurtrier d’il y a deux ans. Si son but est d’améliorer la vie et le futur des habitants de la vallée, espérons qu’il saura aussi s’intéresser à cet écosystème particulier, et que d’autres fonds viendront soutenir les efforts de conservation.

The Conversation

Thierry Gauquelin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le cyprès de l’Atlas, unique au Maroc, en danger critique d’extinction – https://theconversation.com/le-cypres-de-latlas-unique-au-maroc-en-danger-critique-dextinction-257688

La culture rave et ses multiples dimensions

Source: The Conversation – in French – By Cristina Pérez-Ordóñez, Profesora e investigadora, Universidad de Málaga

Une scène de rave-party au Maroc dans le film _Sirat_, d’Oliver Laxe, lauréat du Prix du jury à Cannes en 2025. FilmAffinity

À l’origine illégales, les raves se voulaient des espaces d’expérimentation musicale et communautaire, aux marges de la société. Si certaines ont aujourd’hui été récupérées par l’industrie des festivals, d’autres persistent dans l’ombre, portées par une culture alternative aux codes bien établis. Un phénomène où musique électronique, spiritualité, engagement politique et contestation sociale se rencontrent.


« Notre état émotionnel est l’extase, notre nourriture est l’amour, notre addiction la technologie, notre religion la musique. Notre choix pour l’avenir, c’est la connaissance et, pour nous, la politique n’existe pas. »

C’est ainsi que débute ce que l’on appelle le Manifeste rave, publié au milieu des années 1990 sur le forum Alt.Rave. Ce texte est né en réaction à une campagne médiatique de dénigrement qui s’abattait alors sur ces fêtes. Il s’inspire des propos d’un DJ new-yorkais Frankie Bones, figure majeure de l’introduction de la culture rave aux États-Unis. L’essence de la philosophie du mouvement se résume en quatre mots : paix, amour, unité et respect (plus connus sous l’acronyme PLUR, pour Peace, Love, Unity, Respect).

Qu’est-ce qui pousse des millions de personnes à vouloir participer à ce type de fêtes ?

Le terme « rave » signifie « délire » en anglais. Ces fêtes permettent, à travers une musique manipulée électroniquement, de transcender l’individualité au profit du collectif. C’est ce que le sociologue Émile Durkheim appelait « l’effervescence collective », un phénomène également observable dans d’autres événements de musique live.

De l’esprit libertaire aux fêtes capitalistes

Les raves sont nées dans les années 1980. Les toutes premières étaient des fêtes illégales organisées dans des entrepôts désaffectés de Londres. Influencées par les free festivals et les new travellers (deux mouvements libertaires liés aux festivals artistiques et musicaux), ces free parties s’étiraient alors jusqu’à l’aube, au son du hip-hop, du groove puis, de plus en plus, de la house et de la techno venues de Chicago et Détroit.

Foule autour de monuments prehistoriques
Free Festival à Stonehenge (Grande-Bretagne) en 1989.
Salix alba/Wikimedia, CC BY-SA

En 1989, le Royaume-Uni connaît ce que l’on appellera le « Second Summer of Love ». Cette période est marquée par des fêtes clandestines où la jeunesse célèbre le collectif à travers la musique électronique et l’expérimentation psychotrope. Peu après, en mai 1992, le collectif Spiral Tribe organise une rave illégale d’ampleur à Castlemorton, réunissant quelque 20 000 personnes.

Malgré la répression policière et les tentatives d’interdiction par le gouvernement de Margaret Thatcher, le phénomène est déjà enraciné dans les pratiques festives de la jeunesse.

Rapidement, de nombreux clubs et discothèques britanniques intègrent des soirées électroniques à leur programmation. Légalement encadrées, ces soirées marquent l’émergence d’un second modèle de raves : les raves institutionnalisées. Elles se diffusent ensuite à travers l’Europe et le reste du monde, connaissant un véritable essor et devenant peu à peu un produit du capitalisme culturel : des fêtes commercialisées, mondialisées et peu différenciées les unes des autres.

Danseurs dans une discothèque au milieu des années 1990
Rave au Sanctuary Music Arena de Milton Keynes, au Royaume-Uni, en 1994.
Altlondon/Wikimedia, CC BY-SA

Le cas de l’Espagne

Ce modèle inspire, par exemple, un mouvement emblématique de l’Espagne des années 1990 : la Ruta del Bakalao, un ensemble d’une dizaine de discothèques géantes à Valence. Ces clubs – Barraca, Espiral, NOD, ACTV, The Face, Spook, Puzzle, Heaven ou Chocolate – ouvrent quasiment en continu durant soixante-douze heures lors du week-end, accueillant des milliers de jeunes amateurs de musique mákina.

Comme au Royaume-Uni, la Ruta sombre dans l’oubli au milieu des années 1990. Mais avec la prolifération des festivals musicaux, les raves commerciales reviennent en force.

En Espagne, elles occupent désormais une place centrale dans les programmations, voire en deviennent l’élément principal, comme c’est le cas des festivals Dreambeach, Monegros, Medusa ou Sónar.

Quant aux raves clandestines, elles attendent le début du XXIe siècle pour gagner en popularité en Espagne. On en trouve notamment à Madrid (dans le tunnel de Boadilla ou au monastère de Perales del Río), en Andalousie (Grenade, Almería) ou en Catalogne.

Intro du court-métrage documentaire Cultura rave andaluza (2024), d’Alexia Rodríguez Pérez.

De plus en plus de « ravers » ?

Plus largement, depuis le début du XXIe siècle, particulièrement depuis la pandémie de Covid-19, le mouvement raver ne cesse de gagner des adeptes. Ses partisans sont attirés par sa forme de loisir contre-culturelle et hédoniste, aux accents parfois rituels, voire quasi religieux.

Aujourd’hui, les deux grandes tendances coexistent : les raves commerciales (intégrées à la culture clubbing et festivalière) et les clandestines, ou free parties. Ce sont ces dernières qui suscitent le plus de controverses. Organisées par des collectifs appelés sound systems, elles sont secrètes, autogérées, non lucratives (les recettes servent à financer la fête), durent souvent plusieurs jours et se tiennent à l’écart des centres urbains pour éviter les conflits.

Elles exigent une logistique importante : tours de haut-parleurs, générateurs, essence, câblages, décors et éclairages sophistiqués. Ces fêtes ont toujours intégré une dimension visuelle et scénique forte.

Elles constituent aussi des espaces communautaires en rupture avec la vie quotidienne : des hétérotopies ou zones liminales où l’amour, la paix, l’unité et le respect sont les règles du vivre-ensemble. Elles se veulent des espaces sûrs, non violents, où les femmes sont respectées et non sexualisées.

Cette philosophie s’étend aussi à la défense de l’environnement comme en témoigne la parade berlinoise Rave The Planet, à la justice sociale comme lors des manifestations de Beyrouth en 2019, ou à l’engagement contre les conflits armés comme les raves organisées dans le désert israélien en protestation contre l’occupation de la Palestine.

Et ce, malgré la consommation de drogues associée à ces événements, où le cannabis et l’ecstasy – liés à la danse et à la fusion avec la musique – sont préférés au tabac, au LSD, à la cocaïne ou à l’alcool, dont la consommation peut parfois être mal vue.

Rave the Planet, à Berlin en juin 2023
Rave the Planet (Berlin, juin 2023).
Leonhard Lenz/Wikimedia

Sur le plan sociologique, les raves se distinguent par leur hétérogénéité et leur diversité. Selon leur style musical prédominant (techno, hardtechno, électronique, house, psychedelic trance, breakcore), elles attirent qui des clubbers, qui des punks, qui des hippies ou encore d’autres tenants de subcultures urbaines contemporaines. Et comme l’indique le Manifeste rave, tout le monde y est le bienvenu :

« Nous sommes une entité massive, un village tribal, global, qui dépasse toutes les lois établies par l’homme, ainsi que la géographie et le temps lui-même. Nous sommes innombrables. Nous sommes un. »

The Conversation

Cristina Pérez-Ordóñez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La culture rave et ses multiples dimensions – https://theconversation.com/la-culture-rave-et-ses-multiples-dimensions-258491

La Syrie post-Assad : se reconstruire à travers l’art

Source: The Conversation – in French – By Albane Buriel, Associate lecturer, Université Rennes 2

Debout sur la statue renversée de Hafez Al-Assad, qui surplombait la ville de Deir Atiyeh, dans le Qalamoun (ouest du pays)… _La Chute_, de Mohamad Khayata, installation-photo. Mohamad Khayata, Fourni par l’auteur

À l’issue d’un récent séjour sur le terrain, Albane Buriel, chercheuse spécialisée en science de l’éducation, dresse un portrait ethnographique de la scène artistique syrienne depuis la chute du régime de Bachar Al-Assad en décembre 2024. Des initiatives et des collectifs émergent, de Damas à Alep en passant par Homs. Les artistes se réapproprient les lieux, les visages et les souvenirs, pour rendre hommage aux victimes du régime. L’art s’impose comme un outil essentiel sur le chemin vers la reconstruction.


Ce séjour était mon troisième en Syrie, mais le premier dans un contexte de bascule. Entre mai et juin 2025, j’ai mené un terrain ethnographique à Damas, Homs et Alep, dans un pays suspendu entre chute autoritaire et recomposition fragile. La chute du régime Assad, survenue le 8 décembre 2024, ouvre une période de recomposition politique marquée par la libération du pays. J’ai tenté de comprendre ce que signifie « reconstruire une société » après quatorze ans de guerre.

J’ai vu un pays traversé par des dynamiques discrètes de recomposition, où l’art, la mémoire et la parole réinventent des formes de vie et de justice. À travers les gestes et les récits d’artistes et de collectifs, j’ai observé la réémergence d’une parole publique, fragile, mais puissante, souvent située dans les interstices du politique et du sensible.

De la révolution confisquée aux mots qui cherchent de l’espace

Pour comprendre l’effervescence actuelle, il faut revenir sur le long silence imposé dans le pays. Avant 2011, la scène artistique syrienne était vivante, mais étroitement surveillée. Quelques artistes formulaient des critiques feutrées, mais les lignes rouges du régime bridaient l’expression.

En 2011, la révolution change tout : slogans, banderoles, vidéos clandestines, théâtre de rue surgissent. L’art sort dans l’espace public. Très vite, la répression est brutale. L’expression devient un acte de survie. Les lieux culturels ferment, l’exil s’intensifie. Une scène artistique se recompose, souvent hors du pays.

Depuis la chute du régime, un souffle de liberté traverse l’espace public. Certains parlent enfin sans peur, circulent librement, exposent. Mais la libération reste fragile. Les blessures sont vives, les récits dissonants, les attentes multiples. Cette libération s’accompagne d’un appel à la reconnaissance : il s’agit de faire en sorte que la Syrie soit regardée autrement, non comme une terre d’exil ou de ruines, mais comme une société vivante, en quête de dignité. L’art redevient espace de deuil, de projection, de partage.

Réinvestir les lieux : mémoire populaire et héritage révolutionnaire

Lors de mon séjour, l’ancienne gare de Hijaz à Damas a accueilli une exposition consacrée aux célèbres pancartes de Kafranbel, ville du Nord-Ouest syrien devenue, dès 2011, le cœur visuel de la révolution.

Chaque vendredi, jour des manifestations, des habitants y créaient des affiches illustrées, drôles et acérées, appelant à la liberté et à la justice. Kafranbel était un véritable laboratoire de créativité populaire. L’exposition, conçue par de jeunes artistes syriens, proposait une relecture scénographiée de ces slogans iconiques. Présentés dans un espace patrimonial, les messages ne sont ni figés ni dépolitisés, mais restitués dans toute leur force. L’exposition affirmait ainsi un attachement à la mémoire populaire de la révolution, en permettant aux passants de la capitale de la redécouvrir dans un cadre poétique et accessible.

Exposition des banderoles de Kafranbel, gare de Hijaz, Damas.
Albane Buriel, CC BY

Autre lieu, autre geste. Au Musée national de Damas, l’exposition « Les détenus et les disparus », portée par la plateforme Mémoire créative de la révolution syrienne, retrace quatorze années de créations nées du soulèvement et de l’oppression : affiches, pancartes, slogans calligraphiés, poèmes, vidéos, peintures murales et visuels militants.

Une scénographie chronologique donne à voir les imaginaires politiques d’une révolution confisquée, depuis les slogans révolutionnaires jusqu’aux récits des détentions, des formes de résistance, des disparitions forcées, puis des procès de 2020 pour crimes contre l’humanité, engagés en Allemagne.

La photographie The Fall (la Chute), de Mohamad Khayata, clôt l’exposition comme elle clôt une époque (image présentée en tête de l’article, ndlr). Elle montre la statue renversée de Hafez Al-Assad, qui a longtemps surplombé la ville de Deir Atiyeh, dans le Qalamoun (ouest du pays). Sur le visage de la statue renversée, une femme se tient debout enveloppée dans une couverture traditionnelle. Cela ne s’apparente pas simplement à une fin, mais à un basculement d’imaginaire. Comme si cette énorme figure de béton, écrasée dans les gravats, laissait enfin place à autre chose.

En juin dernier, à la suite de cette exposition, l’artiste syrienne Rania Al-Najdi a présenté Origami Birds : For Those Who Will Not Be Forgotten (Oiseaux en origami : Pour ceux qui ne seront pas oubliés), une installation de 1 500 oiseaux de papier en hommage aux disparus syriens.

Ancienne prisonnière politique en 2013, Rania a conçu cette œuvre comme un acte de mémoire et de justice, en collaboration directe avec des familles des détenus. Chaque oiseau représente une vie volée, un inconnu de la liste du rapport « César ». Publié en 2014, il rassemble 55 000 photos exfiltrées par un déserteur de la police militaire syrienne, documentant la torture et l’exécution de milliers de détenus dans les prisons du régime Assad. Une absence devenue présence. L’exposition mêle éclairages sensibles, témoignages, sons et vidéos.




À lire aussi :
Le massacre de Tadamon : une enquête secrète de chercheurs sur la politique d’extermination en Syrie


L’exposition a réuni familles, citoyens et représentants d’institutions en quête de vérité. Rania rappelle :

« Ils ne sont pas que des prénoms. Nous devons rendre justice aux martyrs et aux détenus. »

Des familles syriennes brandissent les portraits de leurs proches disparus, pour que leurs visages ne tombent pas dans l’oubli.
Ali Hajsuleiman, CC BY

Des collectifs pour une mémoire vivante

Si ces expositions réinvestissent des lieux centraux, d’autres gestes se déploient en marge, dans les villes ou les interstices de l’institutionnel.

À Damas et Alep, la fondation MADAD, fondée par l’artiste Buthayna Ali, transforme des lieux abandonnés en scènes contemporaines. Depuis la chute du régime Assad, MADAD déploie des projets artistiques plus audacieux, visibles dans l’espace public et porteurs de récits longtemps refoulés.

L’exposition « Path » (avril 2025) est présentée dans le bâtiment abandonné Massar Rose à Damas. Elle réunit 29 artistes autour des thèmes de la mémoire, du pardon et du retour. Certaines œuvres – comme une épée d’argile fichée dans le sol ou des lettres brûlées – évoquent l’abandon de la violence et la transmission interrompue. Une volonté explicite de traiter les blessures du conflit dans un espace urbain reconquis.

« Embed », de Rala Tarabishi, rassemble 300 épées suspendues en argile. Elles symbolisent les émotions violentes et les blessures.
Ahmad Shhibar, CC BY

Aujourd’hui, MADAD prolonge cette démarche avec Unseen, un concours destiné aux jeunes artistes du nord du pays, explique Kinana Alkoud, une artiste investie dans le processus de sélection. L’exposition finale, prévue dans un hammam restauré à Alep, explorera ces choses que l’on voit sans regarder : gestes quotidiens, souvenirs enfouis, peurs silencieuses.

Homs : créer malgré l’instabilité

Homs, marquée par les destructions et les fractures communautaires, reste une ville à vif, où la mémoire divise encore.

Depuis 2020, le Harmony Forum développe des projets artistiques de consolidation de la paix. Son programme Beyond Colors 3 (2023–2024) a réuni vingt jeunes issus de confessions diverses. Peinture, installation, performance : les œuvres produites explorent la perte, l’exil, la reconstruction intime. Présentées dans une tente sur une place centrale, ces créations ont touché de nombreux visiteurs. Une artiste se souvient :

« Les gens racontaient leurs propres histoires. Leurs souvenirs faisaient écho à ce que nous avions voulu dire. »

Harmony Forum
Vue de l’installation « Un rêve temporaire », de Layla Al-Hashemy et Mario Butrus, dans la première tente.
Harmony Forum, CC BY

À Homs, un volontaire décrit un basculement depuis décembre 2024. Faute de sécurité suffisante, les expositions publiques ont laissé place à des films documentaires. Deux projets sont en cours : Revival, sur la mémoire de Homs et de sa campagne, et Fanjan, consacré au café arabe comme symbole de paix et de transmission. Une manière discrète, mais profonde de continuer à tisser du lien, malgré l’instabilité. Là où se réunir autour de la mémoire peut encore être perçu comme un risque.

Madaniya : pour une mémoire politique de la transition

Dans un registre plus explicitement politique, le collectif syrien Madaniya, fondé en 2023, en exil à l’époque, réunit artistes, chercheurs, militants et écrivains autour d’un même refus : celui d’une normalisation qui ne s’accompagnerait pas de justice rendue aux victimes. Ils défendent une reconstruction centrée sur la vérité, la mémoire et la réparation, où la culture devient un levier citoyen.

Leur programme, « Dialogue syrien sur la justice, la vérité et la réparation », multiplie les ateliers mêlant artistes, survivants et juristes pour penser les contours d’une justice post-conflit enracinée dans l’écoute et la vérité. Théâtre-témoignage, installations, archives visuelles : autant d’outils pour penser une justice sensible, partagée, en dehors des cadres classiques.

En mai dernier, à Damas, une veillée rendait hommage à Bassel Shehadeh, un jeune documentariste et journaliste tué en mai 2012 à Homs, devenu aujourd’hui l’un des symboles de la révolution. L’événement, conçu sous forme de veillée-performance, mêlait lectures poétiques, projection de vidéos d’archives, exposition de portraits et moment de silence collectif.

Témoignages des proches de Bassel Shehadeh durant la soirée-hommage.
Albane Buriel, CC BY

À travers cette diversité d’actions, Madaniya entend maintenir vivante une mémoire politique des soulèvements de 2011, et rappeler que la reconstruction ne peut se limiter à des infrastructures ou à des accords diplomatiques. Le collectif propose ainsi une vision critique et profondément incarnée de la transition, dans laquelle l’art devient un acte de résistance, de reconnaissance, et d’avenir.

Dans les marges, un futur à inventer

Ces exemples ne prétendent pas représenter toute la Syrie. Une large part de la population reste à distance : peur, précarité, silence. L’accès inégal à l’expression, la censure ou l’indifférence creusent les fractures. Ces dynamiques restent localisées, fragiles. Et pourtant, dans les marges, quelque chose se dit. Là où les institutions manquent, des gestes surgissent. L’art ne reconstruit pas un pays, mais il ouvre des brèches : pour dire, pour pleurer, pour résister. Il ne remplace ni les procès ni les réparations, mais offre un espace pour réhabiter le présent, comme en témoigne, par exemple, Romain Huët dans ses « Chroniques d’Ukraine : L’art face à la guerre » (The Conversation, 2022).

Dans un article publié en juin 2025 sur Al-Jumhuriya, un site d’analyse politique, Yassin al-Haj Saleh, écrivain et opposant politique au régime de Bachar Al-Assad, appelait à une justice existentielle. Il mettait en garde : sans vigilance, la transition pourrait favoriser une culture aseptisée, coupée de la mémoire du conflit.

Mais, selon lui, un apprentissage politique souterrain s’est tissé dans les ruines – une maturation lente qui pourrait fonder les bases d’une justice réparatrice, non seulement juridique, mais aussi culturelle et symbolique. Raison de plus pour prêter attention à ces signaux faibles. Sur les murs d’Alep, dans les ateliers de Homs ou les galeries de Damas, une autre Syrie se dessine – une Syrie qui tente, par fragments, de faire récit ensemble.

Mais ces signes d’ouverture restent ambivalents. Le nouveau régime, issu d’une matrice sécuritaire et militaire, tolère certaines formes d’expression artistique – tant qu’elles ne remettent pas en cause les équilibres fragiles du moment : cohésion communautaire, contrôle des récits sur la guerre, image de stabilité à l’international. La surveillance persiste, les lignes rouges demeurent floues, et les artistes pratiquent souvent une autocensure prudente, sans connaître clairement les limites à ne pas franchir. Les dénonciations explicites des crimes passés restent rares, et les récits sur les exactions commises par les différents camps – y compris ceux aujourd’hui au pouvoir – peinent à trouver leur place dans l’espace public. La mémoire, en Syrie, reste un terrain miné.

The Conversation

Albane Buriel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La Syrie post-Assad : se reconstruire à travers l’art – https://theconversation.com/la-syrie-post-assad-se-reconstruire-a-travers-lart-260652

Communautés en ligne : (re)connecter les personnes en quête de perte de poids et les professionnels de santé

Source: The Conversation – in French – By Steffie Gallin, Professeur Assistant, Montpellier Business School

Les personnes désireuses de perdre du poids se rassemblent de plus en plus dans des communautés en ligne. À l’heure où certains influenceurs font la promotion de méthodes amaigrissantes risquées allant jusqu’à l’usage détourné de médicaments, ces espaces numériques pourraient – s’ils étaient encadrés par des professionnels de santé – devenir un complément utile à l’accompagnement médical traditionnel.


Un Français sur deux est en situation de surpoids ou d’obésité. Pour tenter de perdre du poids, les personnes concernées ne font plus seulement appel aux professionnels de santé.

Il existe notamment des communautés en ligne consacrées au soutien à la perte de poids, qui proposent d’échanger avec des « pairs », des personnes « comme nous », qui rencontrent la même problématique.

Des communautés en ligne, sur les réseaux, entre patients…

Tantôt rattachées à une marque (à l’image de la très connue communauté Weight Watchers), tantôt lancées à l’initiative d’internautes sur des sites de santé généralistes (par exemple, Doctissimo) ou sur des réseaux sociaux, disposant parfois d’un comité scientifique composé de médecins (à l’image de certaines communautés entre patients, par exemple Carenity), ces communautés perdurent et continuent d’attirer de nouveaux membres.

Comment expliquer leur succès ? Peuvent-elles constituer un levier vers des comportements alimentaires plus équilibrés ? Comment concilier leur approche avec la prise en charge proposée par des professionnels de santé ?

La place prise par les influenceurs autour des régimes amaigrissants

La perte de poids est un parcours du combattant. C’est ce qui ressort des témoignages recueillis dans notre étude. De nature qualitative, elle a été menée auprès de 25 utilisateurs de communautés en ligne.

Annie, 43 ans, indique par exemple :

« J’aime bien la bonne cuisine, mais je me reprends en main du coup. Je pense que ce régime, ce sera jusqu’à la fin de ma vie, ça m’a aidée à prendre conscience que le surpoids se gère, mais c’est une attention de tous les jours. »

Différentes stratégies sont mises en œuvre pour perdre du poids : par exemple, se rendre dans le cabinet d’un professionnel de santé ou entreprendre un régime hypocalorique à l’instar du célèbre programme Weight Watchers (la marque a cessé ses activités en France fin 2024).

Mais désormais, certaines personnes qui souhaitent maigrir suivent des influenceurs santé/bien-être sur les réseaux sociaux. Cela témoigne d’une nouvelle ère pour les régimes dans laquelle les influenceurs sont particulièrement écoutés.

Les risques liés à la promotion d’usages détournés de médicaments

Actuellement, les influenceurs font une large promotion des sémaglutides tels que l’Ozempic, hors de tout contrôle médical, ce qui présente des risques contre lesquels les autorités de santé ont alerté. Ozempic est en effet un médicament contre le diabète qui est détourné de manière illégale de son usage initial parce qu’il induit une perte de poids.

À noter qu’il existe désormais une version de la même molécule, commercialisée sous le nom de Wegovy, indiquée cette fois pour traiter l’obésité dans des situations très précises. Ce nouveau médicament n’est disponible que sur ordonnance et les prescriptions sont très encadrées.




À lire aussi :
Ozempic et perte de poids : les risques derrière le mauvais usage de cet antidiabétique


Des « communautés de soutien » avec des personnes qui « nous ressemblent »

De nombreuses personnes se tournent également vers des communautés pour partager leur parcours de perte de poids et s’entraider.

Sabah, 35 ans, témoigne :

« Juste le fait de partager nos difficultés, je pense que ça fait quelque chose. Ça peut remonter le moral. »

Ces communautés aident à maintenir sa motivation, au travers des échanges avec des personnes qui ont le même vécu.

Lise, 53 ans, explique :

« Il y a une chose qui m’a toujours paru assez difficile, c’est d’être conseillée pour maigrir par des personnes qui sont filiformes. Quelque part, est-ce qu’elles savent vraiment ce que c’est qu’un régime et le vécu d’un régime ? […] Il y a une compréhension dans ces communautés qu’on n’a pas forcément avec un professionnel. »

Le corps médical ne peut donc plus omettre l’existence de ces lieux de rassemblement, de même que l’écoute et l’empathie dont les patients ont besoin et que ces professionnels n’ont pas toujours le temps de donner.

Ces communautés en ligne créées pour perdre du poids sont désignées par les participants comme des « communautés de soutien ». Le partage est au cœur de ces communautés.

Estelle, 32 ans, analyse :

« Je pense que quand on fait cette démarche-là d’aller sur les forums, on cherche à partager, à se soutenir. »

Ce soutien peut être de nature informationnelle, lorsque les utilisateurs échangent des conseils et des astuces, mais aussi de nature émotionnelle.

Jennifer, 22 ans, rapporte :

« Ça fait plaisir quand on dit qu’on a perdu du poids ou qu’on a fait un excès. C’est bien de se voir écrire “Continue, courage”. »

Les participants cherchent à échanger avec des personnes et « des profils qui [leur] ressemblent ». « Dans la même galère », « des personnes qui sont comme moi », « se trouver des points communs » constituent autant de façons de faire référence à des personnes que l’on pense être comme nous, auxquelles on s’identifie.

Un espace de partage pour manger mieux ?

Notre seconde étude, quantitative, menée auprès de 335 utilisateurs de communautés, montre que plus l’utilisateur se sent soutenu, plus il s’identifie aux membres de la communauté. Cependant, dans tout rassemblement social, des règles doivent être respectées pour que les échanges soient les plus sereins et profitables possibles.

Les règles ou normes qui régissent les communautés sont nombreuses : ne pas juger les autres, afficher sa perte de poids chaque semaine, être sincère, afficher ses menus, ne pas suivre de régime restrictif, participer tous les jours à la communauté ou encore se fixer un objectif précis.

Notre étude montre que plus les participants se conforment à ces règles, plus leur auto-efficacité augmente, ce qui se traduit notamment par une plus grande consommation de fruits et légumes, conformément aux recommandations officielles et à la littérature scientifique. Cette stratégie est reconnue comme efficace pour perdre du poids.

Claude, 70 ans, lorsqu’elle parle d’un partage de recettes sur la communauté, indique également :

« C’était un gratin de pâtes au saumon. Avec un poisson. Ça m’a donné une idée, car je n’ai pas l’habitude de faire ça. »

Myriam, 32 ans, ajoute :

« J’ai intégré le chocolat par exemple dans mon régime alimentaire alors que je ne mange pas du tout de chocolat de base. Je suis plutôt grignotage salé. Le fait d’avoir intégré le chocolat, je me rends compte que ça m’aide à tenir le coup sur une journée. C’est un petit moment de plaisir et ça, c’est un conseil que j’ai eu sur les forums. »

Un accompagnement supplémentaire pour les patients

Alors qu’une de nos précédentes recherches menée auprès de 23 experts en nutrition avait montré la défiance des professionnels de santé vis-à-vis de ces communautés en ligne (informations erronées possibles, trop de croyances, incitation à entreprendre des régimes restrictifs par exemple), ces experts pourraient en tirer parti pour une prise en charge multidimensionnelle du surpoids et de l’obésité.

Le recours à ces communautés pourrait constituer un accompagnement complémentaire dans le contexte actuel, dans lequel l’accent est mis sur le traitement des causes, et non seulement des conséquences de l’obésité, en faisant appel à des experts en nutrition mais aussi à des psychologues, des cardiologues et d’autres professionnels.

Alternatives aux communautés qui prônent des régimes décriés pour leur côté restrictif, des communautés développées, alimentées et encadrées par des professionnels de santé pourraient être source de bien-être psychologique pour leurs patients.




À lire aussi :
L’illusion perdue des régimes amaigrissants


Il reste encore du chemin à parcourir pour mieux (re)connecter patients et professionnels de santé. Le soutien doit être au cœur de la prise en charge du surpoids et de l’obésité, car il permet d’atteindre plus facilement ses objectifs.

The Conversation

Laurie Balbo a reçu des financements de l’ANR.

Marie-Christine Lichtlé et Steffie Gallin ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Communautés en ligne : (re)connecter les personnes en quête de perte de poids et les professionnels de santé – https://theconversation.com/communautes-en-ligne-re-connecter-les-personnes-en-quete-de-perte-de-poids-et-les-professionnels-de-sante-255233