Quelles solutions de dépollution contre les PFAS dans les sols et les eaux souterraines ?

Source: The Conversation – in French – By Maxime Cochennec, Chercheur site et sols pollués, BRGM

Les PFAS, ou substances per- et polyfluoroalkylées, sont souvent appelées « polluants éternels ». Dans les Ardennes françaises par exemple, les habitants de plusieurs communes ont, depuis juillet 2025, interdiction de consommer l’eau du robinet pour les boissons ou la préparation des biberons.

Ces substances posent un problème de pollution environnementale qui tient du casse-tête. Le cœur du problème tient aux coûts élevés de dépollution et au fait que les techniques de traitement ne permettent pas, à l’heure actuelle, de détruire de façon certaine et systématique ces composés sans risquer de déplacer le problème en produisant d’autres PFAS plus petits et potentiellement aussi dangereux.


La pollution des sols et des eaux souterraines par les substances perfluoroalkylés et polyfluoroalkylés (acronyme anglais PFAS) représente l’un des défis environnementaux et sanitaires majeurs de notre époque. Une enquête menée par le Monde et plusieurs autres médias partenaires révélait, début 2025, l’ampleur de la contamination des sols et des eaux par les PFAS.

Comment s’y prendre pour dépolluer les milieux ? Face à cette famille de composés dont certains sont classés « polluants organiques persistants et cancérogènes », des solutions de dépollution des milieux existent déjà, quoique coûteuses. Les techniques de destruction des PFAS, en revanche, sont encore en cours de maturation dans les laboratoires. État des lieux.

Ne pas confondre traitement et élimination

La distinction entre le traitement des milieux et l’élimination (ou dégradation) des PFAS n’est peut-être pas évidente, mais elle est pourtant essentielle.

Les sols aussi sont un réservoir de pollution aux PFAS.
Victor Dueñas Teixeira/Unsplash, CC BY, CC BY-NC-ND

Pour les sols et pour les eaux souterraines, le traitement des PFAS consiste à diminuer suffisamment les concentrations mesurables afin de retrouver un état le plus proche possible de l’état avant la pollution, avec un coût technico-économique acceptable.

En revanche, ce traitement n’implique pas forcément la dégradation des PFAS, c’est-à-dire l’utilisation de techniques physiques, thermiques, chimiques ou biologiques permettant de transformer les PFAS en molécules moins dangereuses.

L’alternative consiste à en extraire les PFAS pour les concentrer dans des résidus liquides ou solides.

Toutefois, ce processus n’est pas entièrement satisfaisant. Bien que l’état des milieux soit rétabli, les résidus issus du traitement peuvent constituer une nouvelle source de pollution, ou tout au moins un déchet qu’il est nécessaire de gérer.

Un exemple typique est le traitement de l’eau par circulation dans du charbon actif granulaire, capable de retenir une partie des PFAS, mais une partie seulement. Le charbon actif utilisé devient alors un résidu concentré dont la bonne gestion est essentielle pour ne pas engendrer une nouvelle pollution.




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Les ingénieurs et les chercheurs développent actuellement des méthodes pour décomposer ou éliminer les PFAS in situ, directement dans les sols et dans les eaux souterraines.

Pour le moment, la principale difficulté est d’ordre chimique. Il s’agit de rompre la liaison carbone-fluor (C-F), caractéristique des PFAS et qui leur procure cette incroyable stabilité dans le temps. En effet, il faut 30 % plus d’énergie pour casser la liaison carbone-fluor que la liaison carbone-hydrogène, que l’on retrouve dans beaucoup de polluants organiques.

Certaines techniques semblent amorcer une dégradation, mais il est crucial d’éviter une dégradation incomplète, qui pourrait générer comme sous-produits des PFAS de poids moléculaire plus faible, souvent plus mobiles et d’autant plus problématiques que leurs impacts sur la santé et sur l’environnement sont encore peu ou pas connus.

Ce n’est pas tout : les méthodes basées sur la chimie impliquent le plus souvent d’ajouter des réactifs ou de maintenir localement des conditions de température et/ou de pression potentiellement néfastes pour l’environnement.

D’autres approches envisagent la biodégradation des PFAS par des microorganismes, mais les résultats sont pour le moment contrastés, malgré quelques travaux récents plus encourageants.




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Les solutions éprouvées

On l’a vu, la dégradation des PFAS directement dans les sols et dans les eaux implique de nombreux verrous scientifiques à lever.

Un certain nombre de techniques permettent toutefois de séparer les PFAS des eaux après pompage (c’est-à-dire, ex-situ), et cela à l’échelle industrielle. Les trois techniques les plus matures sont le charbon actif granulaire, les résines échangeuses d’ions et la filtration membranaire – en particulier la nanofiltration et l’osmose inverse.

Le charbon actif et les résines échangeuses d’ions reposent sur une affinité chimique des PFAS beaucoup plus grande pour le substrat (charbon ou résine) que pour le milieu aqueux : ce sont des techniques dites d’adsorption.

Charbon actif après utilisation (dans le cadre d’un autre précédé que la dépollution aux PFAS).
Olivier Lemoine, CC BY-SA

L’adsorption ne doit pas être confondue avec l’absorption, dans la mesure où il s’agit d’un phénomène de surface. Les PFAS s’accumulent alors sur la surface, plutôt qu’à l’intérieur, du substrat, notamment via des interactions électrostatiques attractives. Heureusement, la surface disponible pour du charbon actif en granulés est importante grâce à sa porosité microscopique. Pour 100 grammes de produit, elle représente l’équivalent d’une dizaine de terrains de football.

La filtration, enfin, repose principalement sur l’exclusion par la taille des molécules. Or, les PFAS les plus préoccupants sont des molécules relativement petites. Les pores des filtres doivent donc être particulièrement petits, et l’énergie nécessaire pour y faire circuler l’eau importante. Cela constitue le principal défi posé par cette technique appliquée au traitement des PFAS.

Les défis pour les PFAS à chaînes courtes et le traitement des sols

Les techniques qui précèdent sont déjà connues et utilisées de longue date pour d’autres polluants, mais qu’elles demeurent efficaces pour de nombreux PFAS. Ces techniques sont d’ailleurs parmi les rares ayant atteint le niveau 9 sur l’échelle TRL (Technology Readiness Level), un niveau maximal qui correspond à la validation du procédé dans l’environnement réel.

Néanmoins, de nombreuses recherches sont en cours pour rendre ces techniques plus efficaces vis-à-vis des PFAS à chaînes courtes et ultra-courtes – c’est-à-dire, qui comportent moins de six atomes de carbones perfluorés. En effet, ces molécules ont moins d’affinités avec les surfaces et sont donc plus difficiles à séparer du milieu aqueux.

Quant aux techniques pour traiter les sols, l’approche doit être radicalement différente : il faut récupérer les PFAS adsorbés sur les sols. Pour ce faire, des solutions basées sur l’injection d’eau sont à l’étude, par exemple avec l’ajout d’additifs comme des gels et des solvants.

Ces additifs, lorsqu’ils sont bien choisis, permettent de modifier les interactions électrostatiques et hydrophobes dans le système sol-eau souterraine afin de mobiliser les PFAS et de pouvoir les en extraire. Le principal défi est qu’ils ne doivent pas générer une pollution secondaire des milieux. L’eau extraite, chargée en PFAS, doit alors être gérée avec précaution, comme pour un charbon actif usagé.

Les pistes pour détruire les PFAS

Reste ensuite à savoir quoi faire de ces déchets chargés en PFAS. Outre le confinement dans des installations de stockage, dont le principal risque est d’impacter à nouveau l’environnement, l’incinération est actuellement la seule alternative.

Le problème est que les PFAS sont des molécules très stables. Cette technique recourt aux incinérateurs spécialisés dans les déchets dangereux ou incinérateurs de cimenterie, dont la température monte au-dessus de 1 000 °C pour un temps de résidence d’au moins trois secondes. Il s’agit d’une technique énergivore et pas entièrement sûre dans la mesure où la présence éventuelle de sous-produits de PFAS dans les gaz de combustion fait encore débat.

Parmi les autres techniques de dégradation, on peut citer l’oxydation à l’eau supercritique, qui a pu démontrer son efficacité pour dégrader un grand nombre de PFAS pour un coût énergétique moindre que l’incinération. La technique permet de déclencher l’oxydation des PFAS. Elle repose néanmoins sur des conditions de température et de pression très élevées (plus de 375 °C et plus de 218 bars) et implique donc une dépense importante d’énergie.

Il en est de même pour la sonocavitation, qui consiste à créer des bulles microscopiques à l’aide d’ultrasons qui, en implosant, génèrent des pressions et des températures à même de dégrader les PFAS en générant un minimum de sous-produits.

Le panel de techniques présenté ici n’est évidemment pas exhaustif. Il se concentre sur les techniques les plus matures, dont le nombre reste relativement restreint. Des dizaines d’autres méthodes sont actuellement à l’étude dans les laboratoires.

Que retenir de cet inventaire ? Le traitement des milieux, en particulier les eaux et les sols, n’implique pas systématiquement la dégradation des PFAS. Pour y parvenir, il faudra mobiliser des nouvelles approches encore en cours de recherche et développement.

De plus, la dépollution devra d’abord se concentrer sur le traitement des zones sources (sols directement impactés avec des produits contenant des PFAS, etc.) afin d’éviter les pollutions secondaires. En effet, une dépollution à très grande échelle engendrerait un coût gigantesque, estimé à 2 000 milliards d’euros sur vingt ans.

En conséquence, même si des techniques de dépollution existent déjà et que d’autres sont en développement, elles ne suffiront pas. Elles doivent être couplées à une surveillance accrue des milieux, à une évolution des réglementations sur l’usage et sur la production de PFAS et à un effort de recherche soutenu pour restreindre ou pour substituer ces substances lorsque cela est possible.

The Conversation

Maxime Cochennec a reçu des financements de l’Agence de la transition écologique (ADEME) et du Ministère de la Transition Écologique dans le cadre du plan interministériel sur les PFAS.

Clément Zornig et Stefan Colombano ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Quelles solutions de dépollution contre les PFAS dans les sols et les eaux souterraines ? – https://theconversation.com/quelles-solutions-de-depollution-contre-les-pfas-dans-les-sols-et-les-eaux-souterraines-260117

L’alexithymie : pourquoi certaines personnes ne comprennent pas leurs émotions

Source: The Conversation – in French – By Jimmy Bordarie, Docteur, Maitre de conférences, Université de Tours

L’alexithymie correspond à des difficultés majeures pour identifier, traiter et exprimer ses émotions. Étudié depuis plusieurs décennies dans différents champs de la psychologie, ce trait de la personnalité reste méconnu du grand public. Mieux le comprendre aiderait à l’inclusion des personnes concernées dans la société.


Les émotions font partie de nous et s’imposent à nous tout en façonnant nos relations aux autres, et ce alors même qu’elles restent souvent un mystère. Pour certaines personnes, la difficulté à les identifier et les comprendre peut avoir des répercussions sur la santé.

On a souvent tendance à penser que nous comprenons plutôt bien nos émotions. Pourtant, en utilisant certains instruments de mesure (les échelles de Toronto), on estime qu’entre 17 et 23 % de la population rencontre des difficultés majeures pour identifier et exprimer ses états émotionnels. C’est ce que l’on appelle alors l’alexithymie.

Malgré sa fréquence, cette particularité reste méconnue du grand public, bien qu’elle puisse impacter négativement la santé mentale, les relations interpersonnelles et de façon plus générale, la qualité de vie des personnes concernées.

À noter qu’à ce jour, l’alexithymie n’est pas considérée comme une maladie. Elle n’est pas mentionnée dans la dernière édition du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM-5), le manuel de l’American Psychiatric Association qui classifie les pathologies mentales, ni dans la classification internationale des maladies (CIM-11) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Étymologie et histoire du mot « alexithymie »

Le terme « alexithymie », dérivé du grec a (sans), lexis (mot) et thymos (humeur, émotion), signifie « absence de mots pour les émotions ». Il a été introduit dans les années 1970 par le psychiatre Peter Sifneos. Il désigne un ensemble de difficultés à identifier, décrire et traiter ses propres émotions.

Pour illustrer cela, imaginez que l’on vous demande de décrire une couleur que vous n’avez jamais vue – c’est une situation assez proche de l’expérience vécue par une personne alexithymique lorsqu’elle tente d’expliquer ce qu’elle ressent.

Des difficultés pour identifier et décrire ses émotions

Des recherches montrent que l’alexithymie est liée à des spécificités dans le fonctionnement cérébral, notamment dans des zones impliquées dans le traitement émotionnel et la conscience de soi, telles que l’insula antérieure et le cortex préfrontal.

Des études par neuroimagerie ont révélé une connectivité réduite entre ces régions chez les personnes alexithymiques, ce qui pourrait représenter une piste pour expliquer, en partie, leur difficulté à identifier et traiter les émotions.

Deux types d’alexithymie sont principalement identifiés. L’alexithymie primaire est considérée comme un trait de personnalité stable. Des facteurs génétiques ou neurobiologiques et développementaux semblent jouer un rôle majeur.

L’alexithymie secondaire, en revanche, apparaît à la suite de traumatismes, de stress psychologique, de maladies ou troubles de la santé mentale comme la dépression. Elle se développe plus tard dans la vie et affecte le traitement émotionnel auparavant intact.

Des émotions dans la relation aux autres et dans le corps

L’alexithymie représente ainsi, soit un facteur primaire de personnalité qui conditionne une réaction inadaptée au stress, soit un facteur secondaire à des situations stressantes, auquel cas elle a une valeur plus défensive. Dans tous les cas, cette déconnexion émotionnelle peut affecter les relations interpersonnelles.

Il peut être difficile pour une personne alexithymique de soutenir émotionnellement un proche alors même qu’elle ne comprend pas ses propres sentiments. Pour autant, ne pas comprendre ses émotions ne signifie pas forcément que l’on est alexithymique et cela n’a pas systématiquement des répercussions sur la santé physique ou psychopathologique.

Les personnes concernées savent que les émotions existent, mais elles ont du mal à les discerner ou à les exprimer. Plutôt que décrire des émotions spécifiques comme la tristesse, la joie ou la colère, elles parlent souvent d’un malaise général ou se sentent en décalage, sans savoir pourquoi.

Parfois, elles ressentent même des symptômes physiques liés à ces émotions incomprises. Car même si elles peinent à verbaliser leurs émotions, les personnes alexithymiques les ressentent bel et bien. Ces émotions non reconnues peuvent se traduire par des symptômes physiques tels que des maux de tête, des douleurs à l’estomac ou de la fatigue – un phénomène appelé somatisation.

En effet, lorsque les émotions ne peuvent être exprimées par les mots, elles se manifestent souvent alors dans le corps, par des inconforts ou des douleurs plus ou moins localisées. D’ailleurs, certaines études ont montré que l’alexithymie est un facteur de vulnérabilité qui affecte l’état de santé général, favorise la dépression, l’anxiété, et peut constituer un facteur de risque pour l’alcoolodépendance par exemple.

Manque de chaleur émotionnelle ou mécanisme de défense ?

Une idée reçue est de penser que l’alexithymie équivaut à un manque de chaleur émotionnelle. Les difficultés rencontrées sur le plan émotionnel constituent deux composantes de l’alexithymie (la première est liée à l’identification des émotions, la seconde est liée à leur description), toutes deux associées à une troisième composante (la pensée opérationnelle ouverte sur l’extérieur). Cette dernière correspond à une façon de penser tournée vers l’opérationnel plutôt que l’émotionnel.

Bien que les personnes concernées puissent sembler détachées, ce n’est pas un choix délibéré. L’alexithymie est une difficulté cognitive qui rend la reconnaissance et l’expression des émotions intrinsèquement complexes. Ces individus n’évitent pas intentionnellement leurs émotions, leurs cerveaux les traitent différemment. Si les recherches sur l’implication du cerveau dans l’alexithymie ont pu conduire à des résultats contradictoires, de récentes méta-analyses confortent l’hypothèse d’une base neurobiologique de l’alexithymie.

Dans sa conception secondaire, elle pourrait même constituer un mécanisme de défense inconscient, utilisé pour atténuer les émotions négatives et douloureuses et/ou pour contrecarrer les conséquences problématiques de certains facteurs de stress.

En « guérir » ou apprendre à vivre avec ?

Bien que l’alexithymie ne soit généralement pas guérissable puisqu’il ne s’agit pas d’une maladie mais d’un trait de personnalité, au même titre que l’hypersensibilité à laquelle elle est associée, il existe des moyens de mieux vivre avec.




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Parmi les travaux sur le sujet, certaines études soulignent que la psychothérapie, en particulier les thérapies basées sur les compétences, montre des résultats prometteurs. Ces thérapies aident les individus à reconnaître leurs émotions en se concentrant sur leurs sensations physiques et comportements observables.

Par ailleurs, des thérapies de groupe ou individuelles peuvent apprendre aux personnes alexithymiques à observer leurs états internes sans jugement, les aidant progressivement à faire le lien entre leurs sensations corporelles et leurs émotions. Les recherches se poursuivent sur d’autres approches thérapeutiques.

D’autres études s’intéressent à des thérapies moins centrées sur l’expression verbale, comme l’art-thérapie ou la musicothérapie. Ces approches pourraient offrir aux personnes alexithymiques une manière de mieux explorer et comprendre leurs émotions, en s’affranchissant du côté parfois intimidant des thérapies traditionnelles.

Comprendre l’alexithymie pour une vision plus inclusive

Mieux comprendre l’alexithymie, ses causes et ses conséquences, est un pas vers une vision plus inclusive et nuancée de la diversité émotionnelle. Si les émotions sont universelles, notre manière de les vivre et de les exprimer est très individuelle. Reconnaître ces différences permet de créer des environnements bienveillants et soutenants pour ceux qui peinent à être en contact avec leurs émotions.

Sensibiliser à l’alexithymie peut aussi aider à mieux comprendre les défis uniques que cette caractéristique implique, notamment dans les relations interpersonnelles, et essayer de cerner son origine permettrait de mieux comprendre ses effets.


Cet article a été coécrit par Alizée Richalley, Jimmy Bordarie, Amandine Deloustal et Caroline Giraudeau.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. L’alexithymie : pourquoi certaines personnes ne comprennent pas leurs émotions – https://theconversation.com/lalexithymie-pourquoi-certaines-personnes-ne-comprennent-pas-leurs-emotions-247603

Le commerce et la démocratie restent les principaux remparts contre les guerres inter-étatiques

Source: The Conversation – in French – By Dominic Rohner, Professor of Economics and André Hoffman Chair in Political Economics and Governance, Geneva Graduate Institute, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)

L’escalade des guerres commerciales et l’obsession croissante pour le contrôle des territoires stratégiques sont les deux faces d’une même médaille. Des recherches universitaires récentes révèlent un lien évident entre ces tendances et soulignent la combinaison de politiques qui garantit le mieux la sécurité nationale. Les conclusions sont frappantes et leurs implications pour la trajectoire actuelle du monde sont profondément préoccupantes.


De nos jours, on se souvient d’une époque plus sombre où les grandes puissances n’hésitaient pas à intensifier les tensions militaires pour prendre le contrôle de territoires stratégiquement importants. Pensons à la ruée vers l’Afrique à la fin du XIXe siècle ou à la série de conflits par procuration pendant la guerre froide, et à l’ampleur inimaginable des souffrances humaines qu’ils ont entraînées.

Considérons maintenant la rivalité croissante entre la Chine et les États-Unis au sujet du canal de Panama ou le regain d’intérêt géopolitique pour le Groenland. Un discours courant suggère que le contrôle d’un territoire stratégique renforce la sécurité nationale. Si cet argument est facile à comprendre, il présente toutefois un défaut fondamental : il est tout simplement faux.

Le commerce international, un rempart contre les guerres

Des recherches scientifiques montrent que, historiquement, les principaux points d’étranglement du transport maritime international, tels que le détroit de Gibraltar, le canal de Suez, le canal de Panama et le golfe d’Aden, sont devenus des zones de conflit armé principalement lorsque le commerce mondial était faible.

À l’inverse, pendant les périodes de forte mondialisation, ces passages vitaux avaient tendance à être plus stables et plus sûrs que la plupart des autres endroits. La raison est simple : lorsque le commerce est en plein essor, les enjeux sont suffisamment importants et les grandes puissances ont des intérêts en jeu ; elles veillent donc à ce que les routes maritimes restent sûres et accessibles. Le coût d’opportunité imminent d’une perturbation du commerce les oblige à protéger ces artères commerciales vitales.

En d’autres termes, si certains pays peuvent estimer accroître leur sécurité en étendant leur contrôle territorial, l’impact global de tels agissements sur le système international est profondément néfaste. Cela met en évidence une vérité fondamentale sur la guerre et la paix : si la prise de contrôle militaire de zones riches en ressources ou stratégiquement importantes peut offrir un sentiment de sécurité éphémère, la stratégie la plus sûre consiste à promouvoir le commerce international. Des liens économiques solides créent une interdépendance entre des rivaux potentiels, rendant les conflits beaucoup plus coûteux et renforçant les incitations à la paix, un effet confirmé par des études statistiques de pointe.

L’autre face de la même médaille dans les relations internationales est le rôle de la démocratie. Comme le soulignent des travaux universitaires récents, la démocratie n’est pas seulement une garantie contre les guerres civiles ; elle réduit également de manière significative le risque de guerres entre États. Une tendance frappante dans les données, connue sous le nom de « paix démocratique », a même été décrite comme la chose la plus proche d’une « loi » en sciences sociales : les démocraties entrent rarement, voire jamais, en guerre les unes contre les autres, alors que les guerres à grande échelle sont beaucoup plus fréquentes entre deux États autocratiques ou entre une démocratie et une autocratie.

La paix démocratique

La logique derrière cela est simple. Si les autocrates et les élites au pouvoir peuvent tirer un bénéfice personnel de la guerre, la population en général subit des pertes immenses. Des estimations récentes montrent que les guerres entraînent non seulement des milliers de morts, mais aussi, en moyenne, une baisse d’environ 20 % du PIB des pays concernés, la reprise économique étant extrêmement lente.

Conscients de ces conséquences, les citoyens, lorsqu’ils ont la possibilité de s’exprimer, sont généralement réticents à soutenir une agression sans justification convaincante. Et lorsque les deux pays impliqués dans un conflit potentiel sont gouvernés par des électorats peu enclins à prendre des risques, les chances que les différends dégénèrent en guerre deviennent extrêmement faibles.

Sans surprise, l’efficacité de la paix démocratique est particulièrement notable lorsque les gouvernements démocratiques ne sont pas proches de la fin de leur mandat, car les incitations à la réélection maintiennent les actions des gouvernements démocratiques en phase avec les préférences de l’électorat.

Les principes démocratiques, tels que l’État de droit, les freins et contrepoids contre les abus de pouvoir, et la protection des droits politiques favorisent également la paix lorsqu’ils s’appliquent aux relations entre les nations, et pas seulement entre les individus. Une analyse à long terme des conflits internationaux révèle une tendance frappante. Si la Seconde Guerre mondiale et les guerres de décolonisation ont été caractérisées par des affrontements interétatiques extrêmement violents, depuis un demi-siècle les guerres de très haute intensité entre États ont été relativement rares (même si, malheureusement, les guerres civiles se sont multipliées).

Cette ère de paix entre les États a coïncidé avec l’apogée de l’ordre international fondé sur des règles, dans lequel les normes mondiales, telles que l’inviolabilité des frontières souveraines et le droit à l’autodétermination nationale, ont été largement considérées comme sacro-saintes.

Bien sûr, les grandes puissances ont parfois violé ces normes et cherché à influencer les petites nations par des moyens indirects et le revers de la médaille de la raréfaction des guerres interétatiques directes fut un nombre plus élevé de conflits civils par procuration comme au Vietnam ou en Corée.

Cependant, comme l’annexion pure et simple et l’absorption d’États plus faibles ont été largement condamnées, les incitations à déclencher des guerres ont été considérablement réduites. En conséquence, l’âge d’or du multilatéralisme a considérablement diminué l’attrait de la guerre.

Une approche plus transactionnelle de la diplomatie, dans laquelle les grandes puissances utilisent leur influence pour conclure des « accords » ponctuels avec des constellations changeantes d’alliés et d’adversaires, peut apporter des gains à court terme, mais elle crée des vulnérabilités à long terme.

L’histoire nous en offre un exemple éloquent. À la fin du XIXe siècle, l’habileté d’Otto von Bismarck à nouer des alliances a permis à l’Allemagne de rester à l’écart des grands conflits. Cependant, après son renvoi, le leadership impulsif et erratique de l’empereur Guillaume II a conduit l’Allemagne à s’aliéner rapidement ses principaux alliés, laissant le pays de plus en plus isolé et exposé au début du XXe siècle. Cette dissolution des alliances a été un facteur crucial dans la chaîne d’événements qui a conduit à la Première Guerre mondiale.

Si l’histoire peut nous servir de guide, s’emparer de territoires stratégiquement importants et abandonner des alliés de longue date pour des avantages éphémères ne garantit ni la paix ni la prospérité. Une stratégie bien plus sage consiste à investir dans le multilatéralisme, à renforcer les relations commerciales et à défendre un ordre international fondé sur des règles.

The Conversation

Dominic Rohner ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le commerce et la démocratie restent les principaux remparts contre les guerres inter-étatiques – https://theconversation.com/le-commerce-et-la-democratie-restent-les-principaux-remparts-contre-les-guerres-inter-etatiques-262246

Israël peut-il invoquer la légitime défense pour justifier sa frappe au Qatar ?

Source: The Conversation – in French – By Shannon Bosch, Associate Professor (Law), Edith Cowan University

Un État est autorisé par le droit international à frapper des adversaires situés sur le territoire d’un autre État, mais seulement à des conditions précises, qui ne semblent pas réunies dans le cas de la frappe israélienne visant des responsables du Hamas à Doha.


Israël a effectué mardi une frappe aérienne visant des dirigeants du Hamas à Doha, la capitale du Qatar. Six personnes auraient été tuées, dont le fils d’un haut responsable du Hamas.

Les condamnations internationales n’ont pas tardé. Le gouvernement qatari a qualifié la frappe de « violation flagrante des règles et principes du droit international », un sentiment partagé par de très nombreux leaders du monde entier – de Recep Tayyip Erdogan à Emmanuel Macron en passant par Keir Starmer et le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres, qui a estimé qu’Israël s’était rendu coupable d’une violation flagrante de la souveraineté et de l’intégrité territoriale du Qatar.




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Même Donald Trump, le plus fervent allié d’Israël, a pris ses distances par rapport à cette attaque :

« Bombarder unilatéralement le Qatar, une nation souveraine et un proche allié des États-Unis, qui travaille très dur et prend courageusement des risques avec nous pour négocier la paix, ne sert ni les intérêts d’Israël, ni ceux des États-Unis. »

De son côté, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a justifié cette frappe en affirmant qu’elle avait visé des dirigeants politiques du Hamas en représailles à deux attaques commises par le groupe islamiste : une fusillade à Jérusalem le 8 septembre qui a fait six morts et un assaut contre un camp militaire à Gaza le même jour qui a coûté la vie à quatre soldats.

Il a déclaré :

« Le Hamas a fièrement revendiqué ces deux actions. […] Ce sont les mêmes chefs terroristes qui ont planifié, lancé et célébré les horribles massacres du 7 octobre. »

Déclaration de Benyamin Nétanyahou sur la frappe israélienne à Doha.

Mais qu’en dit le droit international ? L’attaque d’Israël contre le Hamas sur le territoire d’un autre pays était-elle légale ?

Le texte international de référence

L’article 2(4) de la Charte des Nations unies interdit le recours à la force contre « l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique » d’un autre État.

Tout recours à la force nécessite soit l’autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies, soit une justification selon laquelle la force est utilisée strictement à des fins d’autodéfense et conformément à l’article 51 de la Charte des Nations unies.

Cela implique-t-il donc qu’Israël pourrait invoquer la légitime défense contre les dirigeants du Hamas se trouvant au Qatar si le mouvement islamiste avait effectivement ordonné les deux attaques contre ses citoyens à Jérusalem et à Gaza ?

Il n’est pas si facile de répondre à cette question.

Comment définir la légitime défense face à des groupes tels que le Hamas ?

La Cour internationale de justice (CIJ) a à plusieurs reprises souligné l’importance primordiale de la souveraineté territoriale en droit international.

À ce titre, elle a limité le recours à la légitime défense aux réponses à des attaques armées pouvant être attribuées à un État, et non pas simplement à des acteurs non étatiques opérant à partir du territoire de cet État.

Après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis et d’autres pays ont affirmé qu’ils pouvaient recourir à la force en légitime défense contre des acteurs non étatiques (tels que des groupes terroristes) ayant trouvé refuge et opérant à partir du territoire d’un autre État, même si cet État n’était pas directement impliqué dans l’organisation et la mise en œuvre des attentats.

En réponse à ces développements, Sir Daniel Bethlehem, expert en droit international et conseiller en politique étrangère du gouvernement britannique, a proposé plusieurs principes visant à limiter l’invocation de cette justification dans le cadre de l’article 51.

Les « principes Bethlehem », qui restent contestés, soutiennent que l’article 51 peut couvrir les attaques réelles ou imminentes perpétrées par des groupes terroristes, mais uniquement si les conditions de nécessité (le recours à la force en légitime défense est vraiment un dernier recours) et la proportionnalité sont respectées.

De plus, en règle générale, le recours à la force sur le territoire d’un autre État nécessite le consentement de cet État. Les seules exceptions limitées concernent les cas où il existe une conviction raisonnable et objective que l’État hôte est complice avec le groupe terroriste ou est incapable ou refuse de l’empêcher de mener ses projets à bien, et où aucune autre option raisonnable n’existe hormis le recours à la force.

Israël soutient que les dirigeants du Hamas basés à l’étranger, dans des pays tels que le Qatar, le Liban et l’Iran, continuent de faire partie de la structure de commandement qui orchestre des attaques contre ses soldats à Gaza et ses citoyens en Israël.

Toutefois, cette affirmation ne suffit pas à justifier le recours à la légitime défense selon les principes énoncés par Bethlehem.

De l’aveu même de Nétanyahou, l’objectif de la frappe contre le Qatar était de riposter, et non d’empêcher une attaque en cours ou imminente.

On peut également se demander si le principe de proportionnalité a été respecté, compte tenu du contexte diplomatique dans lequel s’inscrit cette frappe contre un État souverain et du risque de dommages disproportionnés pour les civils dans cette partie de Doha, qui abrite de nombreuses résidences diplomatiques.

Israël a ciblé des dirigeants politiques se trouvant dans un État tiers, alors que cet État est engagé dans une médiation entre Israël et le Hamas : voilà qui invite tout particulièrement à se demander si la force était le seul moyen possible pour faire face à la menace posée par le Hamas.

De plus, en vertu de ces principes, Israël devrait démontrer que le Qatar est soit de mèche avec le Hamas, soit incapable ou peu disposé à l’arrêter, et qu’il n’existait aucun autre moyen efficace ou raisonnable de réagir à la situation.

Il est vrai que le Qatar accueille les bureaux politiques du Hamas depuis 2012 et est l’un des principaux bailleurs de fonds du mouvement depuis son arrivée au pouvoir à Gaza.

Mais il est tout aussi vrai que le Qatar joue un important rôle de médiateur depuis les attentats du 7 octobre 2023.

Il est donc difficile d’affirmer que le Qatar ne souhaite pas ou ne peut pas neutraliser des opérations commanditées par le Hamas depuis son territoire. Sa médiation suggère également qu’il existe une alternative raisonnablement efficace à la force pour contrer les actions du Hamas.

Le verdict

Conduites sans l’autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies, les frappes israéliennes contre le Qatar semblent constituer une violation de la souveraineté territoriale, voire un acte d’agression au sens de la Charte des Nations unies.

Cette interprétation est renforcée par l’approche restrictive adoptée par la Cour internationale de justice en matière de légitime défense contre des acteurs non étatiques dans des États tiers, et par ses exigences strictes en matière de proportionnalité et de nécessité – exigences qui ne semblent pas avoir été respectées dans le cas présent.

The Conversation

Shannon Bosch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Israël peut-il invoquer la légitime défense pour justifier sa frappe au Qatar ? – https://theconversation.com/israel-peut-il-invoquer-la-legitime-defense-pour-justifier-sa-frappe-au-qatar-265008

Pourquoi mon enfant oublie toujours ses affaires – et comment l’aider

Source: The Conversation – in French – By Celia Harris, Associate Professor in Cognitive Science, Western Sydney University

Si certaines petites filles et certains petits garçons sont particulièrement distraits, il n’est pas évident pour les enfants en général de bien se rappeler du matériel scolaire à apporter ou de veiller sur leurs affaires. Explications.


En cette période de reprise scolaire, nombreux sont les parents et les enseignants qui vont de nouveau entendre des phrases comme « Je ne retrouve plus mon pull » ou « J’ai laissé mon bonnet à la maison ». Pour les parents d’enfants plus âgés, les objets perdus peuvent avoir encore plus de valeur : téléphones portables, ordinateurs portables oubliés dans le bus…

En tant que parent, il peut être tentant de prendre les choses en main en préparant soi-même les cartables des plus jeunes ou en envoyant aux plus âgés une liste des choses à ne pas oublier à la fin de chaque journée.

Cependant, faire les choses à leur place, c’est les priver d’une occasion d’apprendre.

Que se passe-t-il dans les cerveaux des enfants ?

Dans leurs vies bien remplies, nos enfants utilisent et développent constamment leurs compétences de mémorisation : ils doivent se rappeler où ils ont rangé leurs affaires, acquérir de nouvelles connaissances à l’école et retenir les routines quotidiennes.

Le développement de la mémoire prospective – qui consiste à se souvenir de ce qu’on doit faire dans le futur – est un enjeu particulièrement complexe.

C’est elle que les enfants utilisent lorsqu’ils posent leur gourde pendant la récréation et doivent se rappeler de la reprendre plus tard, ou lorsqu’ils reçoivent un mot de leur professeur et doivent se rappeler de le montrer à leurs parents après l’école. La vivacité de la mémoire prospective implique le bon fonctionnement de plusieurs processus cognitifs.

Les enfants doivent prêter attention à ce qui est nécessaire dans une situation donnée (« Je ne peux pas jouer dehors si je n’ai pas de chapeau »), puis formuler et mémoriser une intention d’action particulière (« Je dois emporter mon chapeau à l’école »). Cette intention, ils doivent se la rappeler au moment crucial (en prenant leur chapeau avant de sortir). Et pouvoir « se rappeler de se rappeler » nécessite un déclenchement spontané de la mémoire, au bon moment, sans aide ni rappel.

Ces processus nécessitent une compétence cognitive appelée « fonction exécutive » qui nous permet de contrôler consciemment notre attention et notre mémoire et de nous engager dans des tâches intellectuelles compliquées.

Les processus qui dépendent de cette fonction exécutive sont complexes, c’est pourquoi les bouteilles de boisson perdues et les chapeaux oubliés sont des expériences frustrantes si courantes dans la vie des parents.

A parents packs her child’s bag
Tout faire à la place d’un enfant le prive d’une occasion d’apprendre.
Halfpoint/Shutterstock

Même chez les adultes, la majorité des erreurs de mémoire au quotidien concernent la mémoire prospective.

Par rapport à d’autres compétences comme le langage ou le jeu, les fonctions exécutives se développent plus tard dans l’enfance. En effet, le cortex préfrontal, qui sous-tend les tâches liées aux fonctions exécutives, n’atteint sa maturité qu’au début de l’âge adulte.

Cela signifie que l’oubli est courant chez les enfants et fait naturellement partie de leur développement. Il y a de fortes chances que vous ayez été comme ça vous aussi quand vous étiez à leur place (vous ne vous en souvenez peut-être pas).

Certains enfants ont-ils plus de difficultés avec la mémoire prospective ?

En matière de fonctions exécutives, les différences sont grandes d’un enfant à l’autre (comme d’un adulte à l’autre). Si tous les enfants progressent au fil du temps, ils ne le font pas au même rythme.

Les enfants présentant un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) sont plus susceptibles d’être concernés par les oublis. Dans le cas du TDAH de type inattentif, ils ont plus tendance à perdre des objets et à se dissiper lors d’activités quotidiennes telles que les tâches ménagères ou les courses.

Ces enfants finiront par développer leur mémoire prospective avec le temps, mais ils peuvent être plus distraits que leurs camarades du même âge.

Comment aider des enfants à être moins distraits ?

Établissez des routines et respectez-les. Des études montrent que les routines aident les enfants à développer leurs capacités cognitives et leur maîtrise de soi. Les enfants mémorisent mieux une routine lorsqu’elle est « automatisée », c’est-à-dire pratiquée suffisamment souvent pour qu’ils la suivent sans y penser.

Encouragez la « métacognition », c’est-à-dire la conscience de ses propres processus cognitifs. Une étude suggère que les enfants ont tendance à surévaluer leur capacité à mémoriser. Les parents et les enseignants peuvent les aider à prendre conscience de la difficulté de cette tâche et à mettre en place des stratégies efficaces.

Donnez l’exemple ! Ainsi, vous pouvez établir vos propres listes et astuces pour vous aider à vous souvenir des tâches quotidiennes. Vous pouvez également instaurer une routine familiale consistant à déposer les sacs près de la porte et à les vérifier la veille au soir. Ne le faites pas à leur place, faites-le ensemble.

N’hésitez pas à demander l’aide d’un professionnel si vous êtes inquiet. Tous les enfants ont des oublis de temps à autre, certains plus que d’autres. Si votre enfant est particulièrement distrait ou étourdi, il peut être utile de consulter un médecin généraliste ou un psychologue scolaire. Les troubles tels que le TDAH doivent être évalués dans plusieurs contextes (par exemple, à la maison et à l’école, ou à la maison et au sport) et répondre à des critères spécifiques. Un diagnostic peut être utile pour mettre en place les aides nécessaires.

Les attitudes à éviter

Ne comptez pas sur les enfants pour se souvenir spontanément de ce qu’il faut faire : c’est l’aspect le plus difficile de la mémoire prospective ! Utilisez plutôt des listes et des aide-mémoire. Par exemple, s’ils oublient systématiquement leur gourde à l’école, vous pouvez mettre une étiquette sur leur cahier de textes avec la mention « Où est ta gourde ? » Utiliser des rappels n’est pas tricher, c’est favoriser la réussite.

Ne vous inquiétez pas trop des erreurs, elles sont normales. Une étude menée auprès d’enfants âgés de 3 ans à 5 ans a montré que les récompenses sous forme de friandises ne suffisaient pas à améliorer les performances. Les punitions ne sont pas non plus efficaces. Utilisez plutôt les oublis comme des occasions d’apprendre : réfléchissez à la manière d’ajuster votre stratégie la prochaine fois.

Ne tardez pas à réagir. L’anxiété et le stress peuvent augmenter le risque d’oublis, car les enfants peuvent facilement se sentir dépassés. Préparez les sacs la veille, entraînez-vous à suivre de nouvelles routines et évitez autant que possible de vous précipiter.

Évitez les jugements. Les défaillances de la mémoire prospective sont parfois perçues comme des défauts de caractère, en particulier lorsqu’elles affectent d’autres personnes (comme lorsqu’on oublie de rendre un objet emprunté). Comprendre comment fonctionne la mémoire permet de réaliser au contraire que l’oubli fait partie intégrante de la vie quotidienne et du développement des enfants.

The Conversation

Celia Harris a reçu des financements de l’Australian Research Council et du Longitude Prize on Dementia.

Penny Van Bergen a reçu des financements de l’ARC, de Marsden, de Google et de la Fondation James Kirby.

ref. Pourquoi mon enfant oublie toujours ses affaires – et comment l’aider – https://theconversation.com/pourquoi-mon-enfant-oublie-toujours-ses-affaires-et-comment-laider-264913

Les robots collaboratifs, des collègues de travail comme les autres ?

Source: The Conversation – in French – By Thierry Colin, Professeur des universités en Sciences de gestion, Université de Lorraine

Le concept de cobot a été inventé par l’industrie automobile. L’objectif : créer des robots capables de travailler aux côtés des humains, sans risque d’insécurité. Gumpanat/Shutterstock

Les robots collaboratifs, ou cobots, ne remplacent pas seulement les humains : ils peuvent travaillent avec eux. Quel est leur impact sur la division du travail ?


Les robots sont omniprésents dans la production industrielle. Leur diffusion a toujours été au cœur d’enjeux humains, sociaux, économiques et en management, entraînant très tôt de nombreux questionnements.

Une nouvelle interrogation émerge aujourd’hui avec l’apparition des cobots. Capables de travailler non seulement à la place, mais aussi avec les humains au sein des ateliers, les robots collaboratifs sont-ils en train de devenir des collègues comme les autres ? Légers, flexibles, relativement accessibles et conviviaux… sont-ils susceptibles de remettre en cause les codes de la division du travail ?

Nos recherches récentes, basées sur des études de cas comprenant des entretiens et des observations en situation, ont permis de repérer quatre types d’usage des cobots : configuration simultanée, alternée, flexible ou coexistence. Elles rentrent dans le cadre du projet Impact « C-Shift » (Cobots in the Service of Human activity at work) qui vise à étudier l’impact de la mise en œuvre de dispositifs collaboratifs intelligents tels que les cobots dans le cadre des défis de l’industrie du futur.

Qu’est-ce qu’un cobot ?

Le terme cobot est créé par la contraction des termes anglais « collaborative » et « robot ». La paternité en est attribuée à des universitaires états-uniennes qui cherchent à la fois à limiter les troubles musculosquelettiques et à améliorer la productivité dans des usines de production automobile – Ford et General Motors.

Un robot collaboratif est un robot qui peut être installé dans le même espace de travail que les opérateurs humains, sans barrière de protection physique. Ils sont équipés de capteurs et de programmes déclenchant un ralentissement du mouvement ou un arrêt complet si un risque de collision est détecté. Ils sont capables de réaliser la plupart des opérations industrielles – visser, percer, poncer, souder.

Les cobots ne sont pas conçus pour des usages prédéfinis. Ils sont caractérisés avant tout par leur flexibilité. Facilement programmables grâce à des interfaces accessibles sur des tablettes, ils sont faciles à déplacer. Ils peuvent aussi bien mettre des produits cosmétiques dans des cartons, que faire du contrôle qualité à l’aide d’une caméra en bout de chaîne de production ou souder des pièces métalliques.

Marché multiplié par quatre d’ici 2030

Les cobots ne sont plus de simples prototypes de laboratoire. Ils sont désormais couramment utilisés dans des usines de toutes tailles et dans divers secteurs – automobile, logistique, santé, agroalimentaire –, bien que leur adoption reste encore loin d’être généralisée. La part des cobots dans les ventes mondiales de robots serait de l’ordre de 3 % et, selon ABI research, le marché des cobots pourrait être multiplié par quatre d’ici 2030.

Courbe
Prévision de croissance du marché mondial des robots collaboratifs (cobots) de 2020 à 2030 en millions de dollars états-uniens. »
Statista et ABI Research, FAL

Les cobots ne visent pas à remplacer les robots traditionnels en raison de plusieurs limitations :

  • Leur charge utile est réduite : leur légèreté et leur petite taille les empêchent de manipuler des objets lourds.

  • Leur vitesse d’exécution est volontairement limitée pour garantir la sécurité des humains qui travaillent autour. Cela freine leur productivité et les rend peu adaptés aux productions à très grande échelle.

  • Installés dans les mêmes espaces que les humains, les cobots soulèvent des problèmes de sécurité lorsqu’ils sont équipés d’outils dangereux – outil coupant ou torche de soudage.

Leur potentiel réside avant tout dans de nouveaux usages et une approche différente de l’automatisation. Ainsi, dans une PME spécialisée dans la tôlerie qui a fait l’objet d’une étude de cas, les soudures sont effectuées par un robot de soudure traditionnel pour les grandes séries récurrentes. Pour les séries de taille moyenne et par des soudeurs pour les petites séries ou des soudures trop complexes, elles sont effectuées par des cobots.

Quatre usages des cobots en usine

Si par définition les cobots ont la possibilité de travailler dans le même espace que des opérateurs humains, leurs usages ne sont pas nécessairement collaboratifs et nos recherches nous ont permis de distinguer quatre configurations.

Projet C-SHIFT, cobots et industrie du futur, de l’Université de Lorraine.
Université de Lorraine, Fourni par l’auteur

Coexistence avec l’humain

À un extrême, les cobots viennent se substituer aux opérateurs pour prendre en charge les gestes les plus pénibles et/ou gagner en productivité. On qualifie cet usage de coexistence, car il n’y a aucune interaction directe avec les humains.

Dans l’industrie automobile, des cobots vissent des pièces sous les véhicules, là où les positions sont particulièrement difficiles pour les opérateurs.




À lire aussi :
Comment rendre les robots plus adaptables aux besoins de leurs collaborateurs humains ?


Configuration simultanée

Dans la configuration simultanée, cobots et opérateurs travaillent ensemble en adaptant mutuellement leurs mouvements, côte à côte ou face à face. Si cette configuration est largement réalisable en laboratoire, elle est assez rare en condition réelle. La raison : le temps nécessaire à sa mise au point et sa certification sécurité obligatoire.

Chez un équipementier, le cobot positionne une colonne de direction pour automobile avec précision, évitant le port de charges et les chocs, et l’opérateur effectue des tâches de vissage sur la pièce.

Configuration alternée

La configuration alternée correspond à une situation où l’opérateur utilise le cobot, mais n’interagit pas directement avec lui. Il le programme pour une série de tâches, et le laisse travailler seul, dans un espace différent. Cette configuration garantit une meilleure sécurité pour l’opérateur humain. Ce dernier optimise la répartition du travail entre ce qu’il confie au cobot et ce qu’il continue de faire lui-même.

Chez un fabricant d’échangeurs thermiques pour la production de gaz industriels, les soudeurs délèguent aux cobots les soudures les plus simples et se concentrent sur des soudures plus complexes ou moins répétitives.

Configuration flexible

Dans la configuration flexible, la répartition du travail entre humains et cobots évolue au cours du temps, en fonction du plan de charge. Une fois la technologie maîtrisée, les cobots peuvent être réaffectés à différentes activités en fonction des exigences du moment. Le même cobot peut être utilisé pendant une période pour une activité de chargement de machines, puis réoutillé, il peut servir pour du ponçage, puis des opérations de peinture, etc.

L’efficacité réside dans la capacité des opérateurs, des techniciens et des ingénieurs à travailler ensemble pour inventer constamment de nouveaux usages. Cette configuration semble particulièrement adaptée à des PME dans lesquelles les séries sont courtes et variables.

Cobots et IA

Les cobots font partie d’un vaste mouvement technologique. Le contexte de l’industrie 5.0 et l’utilisation croissante de l’IA permettront aux cobots d’être encore plus adaptables, voire capables d’improvisation. Ils pourront être intégrés dans des « systèmes cyberphysiques de production », c’est-à-dire des systèmes très intégrés dans lesquels l’informatique contrôle directement les outils de production.

Cette intégration n’est pas évidente à ce stade. Si elle est possible, on peut penser que c’est la capacité à « combler les trous » de l’automatisation traditionnelle qui sera dominante, reléguant la flexibilité et l’aspect collaboratif au second plan. Inversement, le recours à l’intelligence artificielle peut aider au développement de configuration flexible misant sur la collaboration au sein des collectifs de travail.

Si ces évolutions technologiques ouvrent de nombreux possibles, elles laissent ouverte la question des usages en contexte réel. Les tendances futures dépendront des choix qui seront faits en termes de division du travail et de compétences.

Les configurations dites coexistence et activité simultanée ont finalement peu d’implications sur l’évolution des compétences ou de modalités de collaboration entre ingénieurs, techniciens et opérateurs. À l’inverse, le choix des configurations flexible ou activité alternée suppose que les opérateurs développent de nouvelles compétences, notamment en programmation, et que de nouvelles formes de collaboration verticales se développent.

En d’autres termes, les cobots redistribuent moins les cartes en matière de collaboration homme-machine qu’ils n’invitent à revoir les logiques de collaborations entre humains au sein des organisations.

The Conversation

Thierry Colin a bénéficié d’une aide de l’Initiative d’Excellence Lorraine (LUE) au titre du programme France 2030, portant la référence ANR-15-IDEX-04-LUE. Il a aussi bénéficié d’une aide de l’ANACT dans le cadre de son AMI “Prospective pour accompagner la transition des systèmes de travail”

Benoît Grasser a bénéficié d’une aide de l’Initiative d’Excellence Lorraine (LUE) au titre du programme France 2030, portant la référence ANR-15-IDEX-04-LUE. Il a aussi bénéficié d’une aide de l’ANACT dans le cadre de son AMI « Prospective pour accompagner la transition des systèmes de travail ».

ref. Les robots collaboratifs, des collègues de travail comme les autres ? – https://theconversation.com/les-robots-collaboratifs-des-collegues-de-travail-comme-les-autres-260231

Une villa sur les rives du Tigre : Agatha Christie en Irak

Source: The Conversation – France in French (3) – By Myriam Benraad, Chercheure spécialiste de l’Irak, professeure en relations internationales, enseignante sur le Moyen-Orient, Institut catholique de Paris (ICP)

La maison où vécut Agatha Christie à Bagdad est dans un piètre état. Iraq Projects/X

La maison où la grande romancière britannique a vécu à Bagdad risque de s’effondrer. L’occasion de revenir sur une période où, aux côtés de son époux archéologue, l’écrivaine la plus lue au monde parcourait l’Irak et d’autres pays du Moyen-Orient.


« Combien j’ai aimé cette partie du monde », avait confié Agatha Christie de son vivant, dans une remémoration émue au Moyen-Orient. Née en 1890 au Royaume-Uni d’un père américain et d’une mère anglaise, c’est en 1928 que la célèbre écrivaine avait pleinement fait son entrée dans la région, au lendemain d’un divorce douloureux d’avec son premier mari, Archibald Christie, homme d’affaires et colonel dans l’armée britannique, et peu de temps après le décès de sa mère Clarissa. À bord du légendaire Orient Express, qui connectait Paris à Istanbul et lui inspirera le fameux Crime de l’Orient-Express (1934), elle voyage la même année avec pour destination finale l’Irak, alors jeune État en cours d’édification. Avant ce périple, elle avait découvert l’Égypte dès 1907.

C’est dans un Moyen-Orient profondément bouleversé que le nom de la romancière a ressurgi au cœur de l’été 2025 : son ancienne demeure à Bagdad, où elle vécut treize ans entre les décennies 1930 et 1950, serait sur le point de s’effondrer. Plusieurs sources rapportent en effet que l’édifice, situé sur les rives du Tigre dans le vibrant quartier de Karadat Maryam, a cruellement besoin d’être rénové. Une situation d’autant plus critique, à en croire les passants, qu’un panneau d’avertissement « Attention ! Risque d’effondrement ! » aurait été placé sur son enceinte pour éviter que les plus curieux n’y pénètrent, et que des graffitis auraient été taggués sur ses murs extérieurs.

Une jeune aventurière en Mésopotamie

Agatha Christie n’a pas seulement vécu en Irak mais aussi parcouru un vaste territoire – de Beyrouth à Damas, d’Ankara à Téhéran –, alors que peu de femmes occidentales auraient osé y poser seules le pied à cette époque. Peu après son arrivée, elle se rend en 1930 sur un champ de fouilles archéologiques sur le site d’Ur, dans l’actuel gouvernorat de Dhi Qar, où elle fait la connaissance de celui qui deviendra son second mari, Max Mallowan, de quatorze ans son cadet.

Avec lui, elle parcourt la Mésopotamie, développant un authentique attachement au lieu et à ses habitants. Elle dira d’eux, dans son autobiographie publiée en 1946, Come, tell me how you live (en français, Dis-moi comment tu vis), qu’ils « étaient courtois, dignes et d’une gentillesse infinie. Je me sentais chez moi parmi eux comme jamais auparavant. Leur hospitalité était empreinte d’une telle grâce que chaque rencontre était comme un cadeau. »

Alors que l’Irak, qui avait été placé sous mandat britannique en 1920 par le traité de Sèvres, obtient son indépendance en 1932, l’exploratrice en herbe se rend également dans la province de Ninive. Elle mène des excavations à Nimroud, cité néo-assyrienne où elle photographie bas-reliefs et artefacts.

Agatha Christie est déjà un témoin privilégié des cycles d’une histoire qui semble se répéter, tisée d’incursions, de pillages et de violences fulgurantes. Des armées d’envahisseurs, de l’Antiquité à l’État islamique, s’y sont succédé pour profaner ses trésors, souvent dans une vertigineuse débauche de brutalité et de barbarie.

Quand la mémoire réémerge des ruines

On rapporte qu’outre sa somptueuse villa à Bagdad, l’écrivaine possédait dans ce sanctuaire du nord une autre maison en briques de terre, qui aurait été détruite quelques années avant l’assaut des djihadistes, dont les bulldozers et marteaux-piqueurs ont durablement défiguré Mossoul et ses environs en 2014.

Ceux qui la fréquentaient ont depuis disparu et les habitants locaux ne conservent d’elle qu’un vague souvenir, qui n’est d’ailleurs pas nécessairement lié à son œuvre littéraire. En 2017, Abou Ammar, un villageois vivant à proximité des ruines archéologiques, déclarait ainsi à Reuters ne connaître d’elle que sa nationalité…

Max Mallowan, Agatha Christie et l’archéologue Leonard Woolley à Ur in 1931.
The Christie Archive Trust

Il faut bien admettre que le temps s’est écoulé depuis la période mandataire et que cet Irak tant chéri a traversé maintes turpitudes dont il ne s’est pas encore tout à fait relevé. « Quel endroit magnifique c’était ! », avait pourtant écrit Agatha Christie, ajoutant que « le Tigre n’était qu’à un kilomètre et demi, et sur le grand monticule de l’Acropole, de grosses têtes assyriennes en pierre dépassaient du sol. C’était une région spectaculaire, paisible, romantique et imprégnée du passé. » Ces impressions ont été longuement relatées dans ses mémoires.

Une passion ambivalente pour Bagdad

Au-delà de sa situation personnelle, quelles raisons poussèrent donc Agatha Christie à visiter l’Irak pour y poursuivre, initialement, une épopée solitaire ? Il est question, dans l’historiographie disponible, d’un dîner en Angleterre qui l’aurait marquée car des convives y avaient décrit la grandeur de Bagdad ainsi que ses bazars pittoresques. On suppose que ces histoires, celles d’un Orient lointain et fantasmé, avaient attisé sa curiosité.

Dans ce qui deviendra son refuge, l’autrice réfléchit et écrit, rendant hommage à Bagdad mais n’hésitant pas à pointer ses travers, sans jamais succomber à un exotisme facile. Son roman Meurtre en Mésopotamie (Murder in Mesopotamia), paru en 1936, qui met en scène l’inénarrable détective belge Hercule Poirot, s’ouvre ainsi par l’évocation de « l’aspect sale et répugnant de Bagdad », ville qualifiée d’« horrible » et « loin de la féerie des_ Mille et Une Nuits_ ». Dans une narration postérieure, Rendez-vous à Bagdad (They Came to Baghdad, 1951), Christie rend en revanche un hommage appuyé à la métropole plurimillénaire.

Propriété privée ou patrimoine public ?

On comprend mieux, dès lors, les appels lancés aux autorités irakiennes pour sauver cette villa d’une fin dramatique. En mai 2025, la presse dépeignait l’impressionnante structure ottomane du bâtiment pour tenter de sensibiliser le public. De son côté, le directeur général du Conseil national des antiquités et du patrimoine, Iyad Kazem, indiquait que la demeure, bien qu’inscrite au patrimoine, était privée. Or une législation nationale de 2002 encore en vigueur dispose que des fonds publics ne peuvent être alloués à la restauration de propriétés qui n’appartiennent pas à l’État, jusqu’à ce qu’elles soient acquises par lui. Autrement dit, la maison d’Agatha Christie, connue pour son balcon plongeant sur le Tigre, ne bénéficie d’aucune réelle mesure de protection.

On rapporte qu’y a vécu de manière éphémère Ali, frère du souverain hachémite Fayçal Iᵉʳ, que les Irakiens avaient baptisé le « roi sans royaume ». Le lieu a en outre abrité l’École britannique d’archéologie, où Max Mallowan avait été nommé directeur aux côtés d’une secrétaire, de six étudiants et bien entendu de son épouse, Agatha.

La romancière adorait faire ses achats dans les souks et décorait son intérieur de tapis, d’objets en cuivre et d’antiquités. Avant que l’alerte ne soit lancée, sa maison avait été mise en vente, beaucoup craignant que des investisseurs ne finissent tout simplement par la démolir.

Un pays à la recherche du temps perdu

Comme Agatha Christie s’était rendue en Irak sur la trace d’un passé fabuleux, l’Irak continue lui-même de fouiller dans ses décombres pour en extirper une mémoire déchirée, fragmentaire, et essayer de se reconstruire. Il existe indiscutablement, derrière l’urgence du sauvetage de l’ancienne résidence de l’écrivaine, un enjeu patrimonial et mémoriel qui nous replonge dans les premières décennies de l’Irak contemporain, entre réminiscence ottomane et formation d’un État moderne et souverain.

Agatha Christie écrivit abondamment à son sujet, par touches ou de manière plus directe, et autant dire que l’Irak le lui a bien rendu. Dans La Harpe d’Agatha Christie (2016), le romancier Ibrahim Ahmad, exilé depuis la fin des années 1970, se plaît à imaginer, en langue arabe et dans une optique à la fois postcoloniale, postmoderne et biographique, la disparition de la romancière à Bagdad en 1949. En l’espèce, la fiction n’est ici qu’un prétexte à la mise en exergue de la trajectoire tourmentée de l’Irak – de sa fondation en 1921 à la séquence post-baassiste – et à l’enchevêtrement de l’existence d’Agatha Christie avec le paysage sociopolitique et culturel local.

The Conversation

Myriam Benraad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Une villa sur les rives du Tigre : Agatha Christie en Irak – https://theconversation.com/une-villa-sur-les-rives-du-tigre-agatha-christie-en-irak-263786

Combat mondial contre le VIH/sida depuis plus de quarante ans : la France s’est-elle arrogé le beau rôle ?

Source: The Conversation – in French – By Marion Aballéa, Historienne, maître de conférences en histoire contemporaine, Sciences Po Strasbourg – Université de Strasbourg

Depuis la découverte du VIH par une équipe de l’Institut Pasteur en 1983, Paris s’est trouvé à l’origine de plusieurs initiatives diplomatiques notables visant à endiguer l’épidémie. Pour autant, ses contributions financières n’ont pas toujours été à la hauteur des grandes déclarations qu’ont multipliées ses dirigeants et ses diplomates.


« La France veut bien avoir les lauriers et devenir […] la championne de la santé mondiale. En revanche, quand il s’agit de mettre les financements sur la table, il n’y a personne. »

Au cœur de l’été, l’association Aides mettait la pression sur le gouvernement français. Alors que le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme organisera fin 2025 sa huitième levée de fonds, Aides réclame que la France porte à 2 milliards d’euros sa contribution pour les trois prochaines années, soit une augmentation de 25 % par rapport à son engagement précédent.

Dans un contexte d’incertitudes, marqué par le probable désengagement des États-Unis – premier contributeur du Fonds – et par la réduction de l’aide au développement de plusieurs donateurs européens, l’association appelle la France, elle-même engagée dans une politique de réduction des dépenses, à intensifier son engagement pour se hisser à la hauteur du rôle que le pays prétend historiquement jouer en matière de santé globale, particulièrement en matière de lutte contre le VIH/sida.

Au moment où l’administration Trump réduit drastiquement les aides extérieures de Washington, où l’attention internationale se réoriente sur les enjeux sécuritaires et militaires, et où la France est le théâtre d’une crise budgétaire et politique inédite, cet appel doit être compris dans la longue durée : voilà 40 ans que la France se rêve en championne de la lutte mondiale contre le VIH/sida, sans toujours mettre sur la table les moyens qui lui permettraient de réaliser pleinement cette ambition.

L’ambition précoce de construire un leadership français

L’engagement français dans ce qui allait devenir « la diplomatie du sida » remonte à l’apparition de la pandémie au début des années 1980. Il trouve son point de départ dans l’identification, début 1983, du virus responsable de la maladie par une équipe française – celle coordonnée, à l’Institut Pasteur de Paris, par Luc Montagnier, Jean-Claude Chermann et Françoise Barré-Sinoussi.

Cette découverte constitue une opportunité diplomatique : elle permet de faire rayonner l’excellence de la science française et de nouer des coopérations avec divers pays touchés par l’épidémie.

En 1986, la tenue à Paris de la deuxième Conférence mondiale sur le sida témoigne déjà d’une reconnaissance internationale. Et lorsque, au même moment, la primauté de la découverte pastorienne est remise en cause par une équipe américaine, c’est l’ensemble de l’appareil politico-administratif français qui se met en action pour défendre tant les retombées symboliques et financières que l’honneur national. Jusqu’à l’Élysée où François Mitterrand ordonne au Quai d’Orsay d’« agir énergiquement » et d’« engager une campagne » pour défendre la cause française (Archives nationales, 5AG4/5801, « Le point sur le problème du sida », note de Ségolène Royal, 3 septembre 1985, annotation de la main de François Mitterrand).

Sur fond de contentieux franco-américain, le président s’engage personnellement dans la diplomatie du sida. Il pousse à ce que la question soit mise à l’agenda du G7 de Venise en 1987 et préside à la création d’un Comité international d’éthique sur le sida, dont la première réunion se tient à Paris, en 1989.

Alors que discriminations et violations des droits des malades et des séropositifs sont dénoncées internationalement par les associations, se placer en pionnier d’une réflexion sur les enjeux éthiques associés au sida est non seulement un moyen de conforter le leadership français, mais également de se distinguer du rival américain, critiqué pour les mesures discriminatoires et attentatoires aux droits imposées par l’administration Reagan dans sa réponse à l’épidémie.

Cinq ans plus tard, le 1er décembre 1994, le Sommet mondial de Paris sur le sida, porté notamment par Simone Veil, vise à consolider la place singulière que la France pense s’être construite dans la mobilisation internationale face au sida.

Ouverture du Sommet mondial de Paris sur le sida par Édouard Balladur, alors premier ministre, le 1erdécembre 1994.

Le Sommet débouche sur la « Déclaration de Paris », signée par 42 gouvernements, qui acte notamment le principe d’une plus grande implication des personnes malades ou vivant avec le VIH dans la réponse à la maladie. La France se pose en moteur de la diplomatie du sida, et fait de la défense des droits des malades le cœur d’un engagement qui est aussi l’outil d’une stratégie d’influence à l’échelle globale.

Un engagement financier critiqué

Toutefois, la réussite du Sommet de Paris n’est pas à la hauteur des attentes françaises. On pensait y réunir chefs d’État et de gouvernement, mais peu répondent finalement à l’appel. Les États-Unis, l’Allemagne ou le Royaume-Uni n’y envoient, par exemple, que leur ministre de la santé. Les associations dénoncent, par ailleurs, des engagements décevants sur l’inclusion et les droits des malades. Surtout, au printemps 1995, au lendemain de l’élection de Jacques Chirac à la présidence de la République, le nouveau gouvernement dirigé par Alain Juppé revient sur la promesse faite lors du Sommet de mobiliser 100 millions de francs pour la mise en œuvre des projets qui y avaient été discutés.

Ce renoncement vient conforter ceux qui dénoncent déjà, depuis plusieurs années, les postures françaises sur la scène internationale du sida : celles d’une diplomatie qui veut jouer les premiers rôles, qui s’épanouit dans les grands discours et la défense de grands principes, mais qui refuse de contribuer de manière proportionnelle à l’effort global contre la maladie.

Entre 1986 et 1991, la France a consacré environ 38,5 millions de dollars au combat international contre le sida : c’est infiniment moins que le leader américain (273 millions), mais aussi nettement moins que le Royaume-Uni (59,5 millions), et à peine plus qu’un « petit » pays comme le Danemark (36,9 millions) (Source : Commission européenne, « AIDS Policy of the Community and the Member States in the Developing World », 7 janvier 1994). Encore cette enveloppe est-elle très majoritairement consacrée à des aides bilatérales (notamment à destination de pays africains francophones) et très peu aux programmes multilatéraux mis en place pour répondre à la pandémie. Ce qui donne prise aux accusations de diplomatie opportuniste, utilisant le sida pour conforter son influence en Afrique au lieu de s’engager pleinement dans le nécessaire effort commun.

Dans un contexte bouleversé, en 1996, par l’arrivée de multithérapies efficaces pour neutraliser le VIH, la diplomatie française continue pourtant, au tournant du XXIe siècle, à se prévaloir de la découverte française du VIH, socle à ses yeux d’une légitimité et d’une responsabilité historiques, pour prétendre à une place singulière sur la scène internationale du sida, tout en restant discrète sur ses propres contributions.

En décembre 1997, à Abidjan (Côte d’Ivoire), Jacques Chirac est le premier dirigeant occidental à dénoncer le fossé des traitements entre Nord et Sud, et à appeler la communauté internationale à se mobiliser pour que les nouveaux traitements soient accessibles à tous. Une déclaration qui change la face du combat contre le sida, mais que la France est évidemment incapable de financer.

C’est, dès lors, moins en mettant de l’argent sur la table qu’en participant à imaginer de nouveaux mécanismes de financement que la diplomatie française parvient, à partir des années 2000, à maintenir son influence de premier plan.

Paris joue un rôle important dans la création du Fonds mondial, en 2002, dont un Français, Michel Kazatchkine, est entre 2007 et 2012 le deuxième directeur exécutif.

Jacques Chirac et son homologue brésilien Lula sont par ailleurs à l’origine, en 2006, de la création d’Unitaid, un mécanisme affectant à la lutte internationale contre le sida le produit d’une nouvelle taxe sur les billets d’avion. Le leadership français paraît aussi se décliner à l’échelle locale : la maire de Paris Anne Hidalgo est à l’initiative, en 2014, d’une nouvelle « Déclaration de Paris », fondant un réseau de métropoles mondiales engagées à devenir des « villes zéro-sida ».

Conférence de lancement d’Unitaid en 1996. Jacques Chirac, aux côtés du président brésilien Lula, au centre, entourés par le président des États-Unis Bill Clinton et le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan.
UN Photo/Paulo Filgueiras

Dans un souci de cohérence, la France réoriente alors vers les programmes multilatéraux la majeure partie de l’aide internationale qu’elle consacre à la lutte contre le sida. Elle est, depuis sa création, la deuxième contributrice au Fonds mondial, (loin) derrière les États-Unis. En octobre 2019, elle accueille à Lyon la réunion des donateurs en vue de la sixième reconstitution du Fonds. Emmanuel Macron y ravive la tradition de l’engagement personnel des présidents français en annonçant une contribution française en hausse de 25 %. La promesse étant renouvelée trois ans plus tard, les engagements triennaux français sont passés d’un peu plus de 1 milliard d’euros en 2017-2019 à près de 1,6 milliard en 2023-2025.

Au 31 août 2025, à quatre mois de l’échéance, la France n’a toutefois versé qu’un peu plus de 850 millions d’euros sur les 1,6 milliard promis pour 2023-2025.

2025 : une ambition réalisée, ou enterrée

Marion Aballéa a récemment publié Une histoire mondiale du sida, 1981-2025, aux éditions du CNRS.

La France peut-elle dès lors être considérée comme une « championne » de la diplomatie du sida ? Depuis quarante ans, le Quai d’Orsay et l’Élysée, relayés par le ministère de la santé, ont voulu construire cette posture et en faire un levier d’influence internationale. Paris a été au cœur de plusieurs des grandes mobilisations ayant érigé la pandémie de VIH/sida en un défi global. Mais en rechignant à aligner ses contributions financières avec ses déclarations, la France s’est aussi attiré des critiques dénonçant l’instrumentalisation cynique de la pandémie à des fins purement diplomatiques.

En 2011, elle semblait encore chercher à contourner la logique multilatérale du Fonds mondial en instituant L’Initiative, un mécanisme vers lequel elle dirige 20 % de sa contribution et dont elle pilote l’attribution à des pays francophones.

L’appel d’Aides à porter la contribution française au Fonds mondial à 2 milliards d’euros doit être lu à la lumière de ce positionnement historique. À l’heure où le leader états-unien fait défection, et alors que les Nations unies n’ont pas renoncé à l’objectif de « mettre fin à la pandémie » d’ici à 2030, la France peut endosser pleinement le rôle de leader auquel elle prétend. Selon la réponse de Paris à cet appel, l’ambition affirmée il y a quarante ans sera réanimée ou, à l’inverse, durablement enterrée…

The Conversation

Marion Aballéa ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Combat mondial contre le VIH/sida depuis plus de quarante ans : la France s’est-elle arrogé le beau rôle ? – https://theconversation.com/combat-mondial-contre-le-vih-sida-depuis-plus-de-quarante-ans-la-france-sest-elle-arroge-le-beau-role-264297

Nintendo : « Super Mario », quarante ans de jeunesse éternelle

Source: The Conversation – in French – By Arnault Djaoui, Doctorant en Science de l’Information et Communication – Laboratoire LIRCES, Université Côte d’Azur

L’iconique plombier à moustaches, mascotte de la firme Nintendo, célèbre, le 13 septembre, le quarantième anniversaire de sa première aventure vidéoludique. Cet emblème intergénérationnel n’en finit pas de séduire de nouveaux adeptes en réussissant à se renouveler constamment. Alors, d’où ce sympathique personnage puise-t-il son secret de jouvence ?


Avant qu’il ne soit Mario, le personnage est d’abord introduit sous le sobriquet de Jumpman dans le jeu d’arcade Donkey Kong, en 1981. La figure mythique du petit plombier espiègle – à cette époque charpentier et aujourd’hui sans profession attitrée – montrait déjà la volonté du fabricant Nintendo d’installer une mécanique de jeu simple et audacieuse. Le joueur incarne, dans cette première mouture, un personnage haut en couleur évoluant sur des plateaux urbains ascensionnels. Le but du jeu est de déjouer les assauts du gorille Donkey Kong au moyen de sauts allègres, exécutables à l’aide d’une simple pression sur une touche jusqu’à atteindre le vil primate et libérer une demoiselle en détresse.

La fantaisie de l’action et des éléments narratifs affiche d’emblée une forte envie de proposer un univers durable, amusant et identifiable. Plus encore, la volonté initiale du concepteur, Shigeru Miyamoto, est de conférer à son personnage une stature marquée et une vraie personnalité. Ainsi, cette vedette en devenir synthétise dès sa première apparition les attributs d’une entité originale et attractive, qui se démarque de ses prédécesseurs, Pacman ou les space invaders. C’est donc après une seconde incursion dans les salles d’arcade que l’élu de Nintendo va réellement marquer le début de sa légende, durant l’année 1985.

Le raz-de-marée « Super Mario Bros. »

L’arrivée de son propre jeu attitré marque un tournant dans le jeu de plateformes et plus globalement dans l’industrie du jeu vidéo. Désormais baptisé Mario, cet attachant héros dispose alors de tout un « lore » (l’ensemble des éléments relatifs à l’univers d’un jeu) qui lui est propre, jonché de créatures alliées (la princesse Peach, Toad le champignon, etc.) ou ennemies (Bowser, les Koopas, etc.) qui définissent également le caractère incontournable de cette mythologie.

En plus de parcourir des dizaines de niveaux, tous plus colorés, riches en animation et périlleux dans les dangers dont ils sont parsemés, le joueur découvre au cours des péripéties du plombier une approche bien plus enchanteresse du challenge dans le jeu vidéo. Le médium, qui reposait jusqu’ici sur des principes réitératifs et contenus dans des parties courtes, trouve avec Super Mario Bros. la possibilité de combiner le sens de l’amusement machinal et le sentiment pur de voyage immersif. Les effets de jouabilité, simples d’utilisation mais extrêmement exigeants dans ce qu’ils invoquent de dextérité et d’attention, inaugurent également une nouvelle manière de ressentir la difficulté graduelle des épreuves au fil de cette odyssée d’un genre nouveau.

Un univers qui inspire et qui s’exporte

Très rapidement, le modèle instauré par cet opus fondateur cristallise une nouvelle ère vidéoludique, qui se caractérise par une réutilisation appuyée du système simple et efficace des fondements de Mario. Outre les innombrables créations qui s’inspirent directement de cette œuvre instauratrice (Castle of Illusion, Disney’s Duck Tales, Castlevania II: Simon’s Quest, etc.), de nouveaux volets de la saga Mario vont être logiquement mis en chantier. Le personnage évolue continuellement au gré de nombreuses modifications de modélisation (character design), de nouveaux pouvoirs à sa disposition (feu, glace, agilité féline, etc.) et de nouvelles rencontres de personnages en tout genre, en même temps que le public grandit aussi de son côté.

Cette proximité entretenue entre les joueurs et le personnage de fiction marque une permanence de cet espace de dérivation, d’époque en époque. Telle une saga cinématographique ou une série télé, l’univers de Mario se décline en plusieurs épisodes (Super Mario Land, en 1989, Super Mario World, en 1990, etc.) qui apportent tous leurs lots de nouveautés tant sur la technique que sur l’agrandissement du lore.

Ainsi, de nouvelles figures incontournables de l’estampille Nintendo sont introduites pour la première fois dans les jeux Mario. C’est le cas de l’attendrissant dinosaure Yoshi, dans la série Super Mario World, ou du patibulaire double maléfique Wario, dans Super Mario Land 2 en 1992, qui bénéficieront par la suite de leurs propres jeux à succès.

De son côté, Mario ne va cesser d’asseoir son hégémonie et d’étendre sa galaxie. Au cinéma, avec une première adaptation en prises de vue réelles en 1993, à la télévision, avec une série animée datant de 1989, en jeux de société ou en produits dérivés, la machine tentaculaire de Nintendo entend bien investir tous les secteurs du divertissement. L’amélioration substantielle des graphismes au gré de chaque génération de consoles va ensuite permettre la réalisation des ambitions les plus folles des concepteurs.

L’avènement de nouveaux enjeux

L’exploitation du monde de Mario se ressent donc avant tout dans la sphère vidéoludique. Chacune de ses nouvelles apparitions est synonyme d’une version soit alternative, soit sublimée de sa dialectique. Les séries secondaires, telles que le jeu de course Mario Kart 64 (1996) ou le jeu de plateau et minijeu Mario Party (1998), deviennent par conséquent des ouvrages aussi appréciés que les opus de la série mère.

Par la suite, le plombier et sa myriade de compagnons s’inviteront dans toutes sortes de genres vidéoludiques (football, basketball, jeux olympiques, jeux de réflexion, jeux de rôle, jeux de modélisation, etc.) pour définir une mosaïque où l’universalité est au centre du propos. C’est pourtant bel et bien avec son arrivée dans la sphère du jeu de plateformes en 3D que l’égérie de Nintendo marque une nouvelle révolution à l’aube du XIXe siècle.

Jouissant désormais d’une technique graphique permettant de profiter des environnements de façon totale avec une profondeur de champ à 360°, Mario s’illustre dans Super Mario 64 (1996) de façon homérique.

La 3D polygonale, qui était jusqu’à présent l’adage de créations globalement plus sérieuses, atteint avec ce titre des sommets de liberté, de dépaysement et d’enivrement pour l’époque. Les contrées visitées par le plombier (déserts, volcans, plaines enneigées, îles tropicales, etc.), dans ses anciennes aventures, sont remises au goût du jour pour permettre au joueur de redécouvrir leur exotisme à travers un prisme complètement remanié. Le fait de pouvoir aborder ces surfaces en profitant des nouvelles aptitudes du héros, désormais fort de 28 mouvements distincts, configure une ergonomie de l’exploration encore jamais atteinte dans un jeu de ce type.

Cette étape d’innovation marque un tournant dans l’approche du jeu de plateformes et d’aventure dans le secteur du jeu vidéo, qui deviennent des références en matière de prouesses interactives.

Un personnage qui mute dans le sens du perfectionnement

Chaque nouvelle sortie devient ainsi l’occasion de faire évoluer cette formule dans le sens de la modernité, en capitalisant toujours sur l’effet d’originalité et d’amélioration. Les différents gameplay (jouabilité) mis en œuvre participent à cet état de réinvention puisqu’ils mettent à l’honneur une thématique différente à chaque aventure. Super Mario Sunshine (2002) fait la part belle au maniement d’un jetpack (réacteur dorsal) aquatique, qui propulse le personnage pour parcourir les environnements tropicaux de l’île Delfino, pendant que Super Mario Galaxy (2007) mise sur la découverte de plusieurs planètes en mettant au centre du gameplay la gravitation.

Des tonalités atypiques qui composent l’effet de dérivation – un concept qui désigne l’agentivité des règles de fonctionnement et de participation du jeu – et qui créent par conséquent des attentes fortes dans le public quant aux prochaines trouvailles. En 2017, un nouveau cap d’immersion et d’ambition artistique est franchi pour la franchise. Mario s’essaye au genre révolutionnaire de l’open-world (jeu en monde complètement ouvert) avec Super Mario Odyssey, qui propose d’arpenter différentes époques et différents pays (Égypte ancienne, Japon féodal, mégapole américaine, etc.) à la façon des voyages dans le temps. Cette vision de l’épopée spatio-temporelle résonne comme l’aboutissement suprême des prédispositions originelles de la formule Mario.

Le personnage s’est développé au fil du temps, il a éveillé de nouvelles capacités, il a rencontré de nouveaux compagnons puis quitté son royaume Champignon natal pour découvrir le reste du monde jusqu’aux tréfonds de l’espace.

Cette empreinte impérissable démontre la virtuosité de la série à garder constamment en vue les changements de la modernité pour se les approprier sans pour autant perdre l’essence traditionnelle qui a construit la légende de ses premiers triomphes.

La postérité toujours en ligne de mire

Dans son sillage, il laisse une multitude d’influences conceptuelles qui se ressentent jusque dans l’actualité la plus récente. Kirby et le monde oublié (2022) et le tout nouveau Donkey Kong Bananza (2025), des studios Nintendo, réutilisent clairement le système de jeu libre instauré dans Super Mario Odyssey.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2025, la saga Mario Bros. (sans les séries secondaires) a franchi le seuil des 400 millions d’exemplaires vendus depuis ses débuts en 1985. Plus encore, le blockbuster cinématographique de 2023 produit par le studio américain Illumination enregistre la même année plus de 1,3 milliard de dollars de recette, devenant le second long-métrage d’animation le plus rentable au monde.

Aujourd’hui plus que jamais, Super Mario montre son statut d’œuvre indéfectible du jeu vidéo et de la pop culture mondiale, avec ce que cela implique d’adaptation permanente au public et aux transformations sociales. Comme Mickey Mouse en son temps, Mario a littéralement ouvert des portes à tout un espace de création et de rêverie aux yeux du monde. Il est devenu l’ambassadeur légitime de ces contrées virtuelles où s’animent l’ivresse d’un instant stimulant, la féerie d’un univers facétieux, la joie d’un défi relevé.

The Conversation

Arnault Djaoui ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Nintendo : « Super Mario », quarante ans de jeunesse éternelle – https://theconversation.com/nintendo-super-mario-quarante-ans-de-jeunesse-eternelle-264230

Trafic d’animaux sauvages en Corée du Nord : quand le gouvernement ferme les yeux

Source: The Conversation – in French – By Joshua Elves-Powell, Associate Lecturer in Biodiversity Conservation and Ecology, UCL

Des rapports suggèrent que les peaux de goral à longue queue sont vendues illégalement à des acheteurs en Chine. Vachovec1 , CC BY-SA

Des chercheurs se sont appuyés sur des témoignages de réfugiés nord-coréens, confirmés par des rapports provenant de Chine, de Corée du Sud et des images satellites, pour dresser un panorama du commerce illégal d’animaux sauvages dans le pays. Ces données suggèrent l’implication de l’État.


La Corée du Nord est connue pour le commerce illicite d’armes et de stupéfiants. Mais une nouvelle étude que j’ai menée avec des collègues britanniques et norvégiens révèle un nouveau sujet de préoccupation : le commerce illégal d’espèces sauvages prospère dans le pays, y compris celles qui sont censées être protégées par la législation nord-coréenne.

D’après des entretiens menés auprès de réfugiés nord-coréens (également appelés « transfuges » ou « fugitifs »), qui peuvent être d’anciens chasseurs voire des intermédiaires dans le commerce d’animaux sauvages, notre étude, menée sur quatre ans, montre que presque toutes les espèces de mammifères en Corée du Nord plus grandes qu’un hérisson sont capturées de manière opportuniste, à des fins de consommation ou de commerce. Même les espèces hautement protégées font l’objet de commerce, parfois au-delà de la frontière chinoise.

Le plus frappant reste que ce phénomène ne se limite pas au marché noir. L’État nord-coréen lui-même semble tirer profit de l’exploitation illégale et non durable de la faune sauvage.

Le poids de l’économie informelle

Après l’effondrement de l’économie nord-coréenne dans les années 1990, le pays a connu une grave famine qui a fait entre 600 000 et 1 million de morts. Ne pouvant plus compter sur l’État pour subvenir à leurs besoins alimentaires, médicaux et autres besoins fondamentaux, de nombreux citoyens se sont alors mis à acheter et à vendre des marchandises – parfois volées dans des usines publiques ou introduites en contrebande depuis la Chine – dans le cadre d’une économie informelle en pleine expansion.

Cette économie informelle intègre aussi les animaux et les plantes sauvages, une précieuse ressource alimentaire. La faune sauvage est également appréciée pour son utilisation dans la médecine traditionnelle coréenne, ou pour la fabrication de produits tels que les vêtements d’hiver.

Il est important de noter que la vente de produits issus de la faune sauvage permet de générer des revenus importants. C’est pourquoi, outre le marché intérieur de la viande sauvage et des parties animales, un commerce international s’est développé, dans lequel des contrebandiers tentaient de vendre des produits issus de la faune sauvage nord-coréenne de l’autre côté de la frontière, en Chine.

Vue aérienne de la zone démitarilisée à la frontière entre les deux Corées
La zone démilitarisée de 4 km de large entre la Corée du Nord et la Corée du Sud est devenue un refuge pour la faune sauvage.
Eleteurtre/Shutterstock

Ce commerce n’est officiellement reconnu par aucun des deux gouvernements. La Corée du Nord est l’un des rares pays à ne pas être signataire de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) – le traité qui réglemente le commerce international des espèces menacées d’extinction. Il existe donc peu de données officielles. Bon nombre des techniques habituellement utilisées par les chercheurs, telles que les études de marché ou l’analyse des données relatives aux saisies ou au commerce, sont tout simplement impossibles à mettre en œuvre dans le cas de la Corée du Nord.

C’est pourquoi nous nous sommes tournés vers les témoignages de réfugiés nord-coréens. Parmi eux figuraient d’anciens chasseurs, des intermédiaires, des acheteurs et même des soldats qui avaient été affectés à des réserves de chasse réservées à la famille dirigeante de la Corée du Nord. Afin de protéger leur sécurité, tous les entretiens ont été menés de façon anonyme.

Pour vérifier les données issues de ces entretiens, nous les avons comparées à des rapports provenant de Chine et de Corée du Sud. Les changements signalés dans certaines ressources forestières ont également pu être vérifiés à l’aide de la télédétection par satellite.

Leurs récits donnent une idée impressionnante des interactions entre humains, animaux et plantes sauvages en Corée du Nord, ainsi que de leur utilisation commerciale.

L’implication de l’État nord-coréen dans le commerce d’espèces sauvages

Cependant, le plus inquiétant est que ces témoignages suggèrent que l’État nord-coréen lui-même puisse être directement impliqué dans le commerce d’espèces sauvages. Bien qu’il soit ressorti clairement des entretiens que les participants ignoraient le plus souvent le statut juridique du commerce d’espèces sauvages pour différentes espèces, notre analyse montre qu’une partie de ce commerce semble être illégale.

Les participants ont décrit des fermes d’élevage d’animaux sauvages gérées par l’État qui produisent des loutres, des faisans, des cerfs et des ours, ainsi que des parties de leur corps, à des fins commerciales. En effet, la Corée du Nord a été le premier pays à élever des ours pour leur bile, avant que cette pratique ne se répande en Chine et en Corée du Sud.

L’État aurait également collecté des peaux d’animaux via un système de quotas, les habitants remettant les peaux à une agence gouvernementale, tandis que les chasseurs agréés par l’État et les communautés locales offraient parfois des produits issus de la faune sauvage à l’État ou à ses dirigeants en guise de tribut.

ours noir
La Corée du Nord possède des fermes d’élevage d’ours. L’un des produits fabriqués est la bile d’ours, utilisée en médecine traditionnelle (photo prise en Corée du Sud).
Joshua Elves Powell

L’une des espèces identifiées par nos interlocuteurs était le goral à longue queue (sur l’image en tête de cet article). Longtemps chassé pour sa peau, cet animal est désormais strictement protégé par la CITES. Nos données suggèrent que les gorals étaient destinés à être vendus à des acheteurs chinois. La Chine est pourtant partie à la convention (c’est-à-dire, elle l’a ratifié), ce commerce constituerait donc une violation des engagements pris par la Chine dans le cadre de la CITES.

Les impacts au-delà des frontières coréennes

La péninsule coréenne est un site d’importance mondiale pour de nombreuses espèces de mammifères. Ses régions septentrionales sont reliées, par voie terrestre, à des zones de Chine où ces espèces sont actuellement en voie de rétablissement. Cependant, la chasse non durable et la déforestation menacent leur potentiel de rétablissement en Corée du Nord.

Ceci a des conséquences plus larges. Par exemple, on espérait que le léopard de l’Amour, l’un des félins les plus rares au monde, puisse un jour recoloniser naturellement la Corée du Sud. Mais cela semble désormais très improbable, car ces animaux seraient confrontés à de graves menaces rien qu’en traversant la Corée du Nord.

Par ailleurs, les objectifs de conservation de la Chine, tels que la restauration du tigre de Sibérie dans ses provinces du Nord-est, pourraient être compromis si les espèces menacées qui traversent sa frontière avec la Corée du Nord sont tuées à des fins commerciales.

En outre, le commerce transfrontalier illégal d’espèces sauvages en provenance de Corée du Nord constituerait une violation des engagements pris par la Chine dans le cadre de la CITES, un problème grave susceptible d’avoir de graves répercussions sur le commerce légal d’animaux et de plantes. Pour faire face à ce risque, Pékin doit redoubler d’efforts pour lutter contre la demande intérieure d’espèces sauvages illégales.

Le commerce d’espèces sauvages nord-coréennes est actuellement un angle mort pour la conservation mondiale. Nos conclusions contribuent à mettre en lumière le problème que représente le commerce illégal et non durable d’espèces sauvages, mais la lutte contre cette menace, qui pèse sur les ressources naturelles de la Corée du Nord, dépendra en fin de compte des décisions prises par Pyongyang. Le respect de la législation nationale sur les espèces protégées devrait être une priorité immédiate.

The Conversation

Joshua Elves-Powell a reçu des financements du London NERC DTP et ses travaux sont soutenus par Research England.

ref. Trafic d’animaux sauvages en Corée du Nord : quand le gouvernement ferme les yeux – https://theconversation.com/trafic-danimaux-sauvages-en-coree-du-nord-quand-le-gouvernement-ferme-les-yeux-264911