Yellowstone, merveille géologique : aux frontières du feu, de l’eau et du vivant

Source: The Conversation – France in French (2) – By Olivier Pourret, Enseignant-chercheur en géochimie et responsable intégrité scientifique et science ouverte, UniLaSalle

La Morning Glory Pool du Yellowstone National Park, aux États-Unis. Olivier Pourret, CC BY

Le parc national de Yellowstone, aux États-Unis, présente l’un des spectacles géologiques les plus fascinants au monde : geysers en éruption, bassins aux couleurs intenses, terrasses de travertin sculptées par des eaux thermales. Derrière ces paysages se dissimule l’un des systèmes volcaniques les plus actifs de la planète, dont la chaleur souterraine façonne chaque fontaine, chaque couleur, chaque dépôt minéral, et rappelle que la Terre est une planète vivante.


Le parc national de Yellowstone est le plus ancien parc national du monde et est situé dans l’ouest des États-Unis, entre le Wyoming, le Montana et l’Idaho. Inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, il est célèbre pour sa faune et ses paysages, mais surtout pour une activité géothermique exceptionnelle, unique par son intensité et sa diversité.

Le parc se situe sur une large caldeira volcanique (c’est-à-dire une vaste dépression circulaire formée par l’effondrement du toit d’une chambre magmatique après une éruption), formée par plusieurs éruptions majeures qui se sont produites il y a 2,1 millions, 1,3 million et environ 640 000 ans. Même en l’absence d’éruptions explosives actuellement, le volcan reste actif : son activité se traduit par une augmentation de température en profondeur et une série de phénomènes hydrothermaux observables en surface.

L’entrée ouest du parc national de Yellowstone, aux États-Unis.
Olivier Pourret, CC BY

Une chaudière souterraine toujours en activité

Des réservoirs magmatiques partiellement fondus se situent sous Yellowstone, alimentés par un flux venant du manteau, à grande profondeur. La chaleur émise réchauffe les eaux de pluie et de fonte des neiges qui s’infiltrent dans le sous-sol. Ces eaux peuvent atteindre des températures supérieures à 200 °C tout en restant liquides grâce à la forte pression.

Lorsque les conditions sont réunies, avec un approvisionnement en eau suffisant, des fractures suffisamment étroites et une chaleur stable, l’eau qui devient surchauffée est soudainement expulsée vers la surface : ce phénomène est connu sous le nom de « geyser ». Plus de la moitié des geysers du monde se trouve à Yellowstone, le transformant en un laboratoire naturel pour les géologues.

Le plus célèbre, Old Faithful, entre en éruption toutes les 60 à 90 minutes, projetant une colonne d’eau et de vapeur pouvant dépasser 50 mètres de hauteur. D’autres geysers sont beaucoup moins prévisibles, rappelant que ces systèmes sont fragiles et sensibles à de légères variations de pression ou de circulation de fluides.

photo d’un grand geyser
Le geyser Old Faithful du Yellowstone National Park, aux États-Unis.
Olivier Pourret, CC BY

Dans des régions géothermiques telles que le Norris Geyser Basin, l’hydrothermalisme n’est pas réparti aléatoirement dans la roche : il est largement guidé par le réseau de fracturation affectant la roche, véritable « route » pour l’eau chaude, qui régule la circulation des fluides et détermine la position des geysers et des sources chaudes. Les études effectuées au niveau du Steamboat Geyser démontrent que même de petites fractures ou de simples pores interconnectés peuvent être suffisants pour expulser rapidement l’eau lors des éruptions.

Le sous-sol ressemble donc moins à un système de conduits bien définis qu’à un milieu complexe, constitué d’un enchevêtrement de fractures et de pores interconnectés et de dimensions variables. Cette organisation contrôle la circulation de l’eau et de la vapeur en profondeur, et conditionne le déclenchement des éruptions hydrothermales, soulignant combien la structuration et la constitution des roches régissent le fonctionnement des systèmes hydrothermaux.

Sources chaudes et travertins : quand la géologie se fait art

Les geysers ne représentent qu’un aspect du spectacle. Les bassins aux couleurs vives sont principalement formés par l’abondance de sources chaudes. Le plus célèbre et plus large à Yellowstone (60 à 90 mètres de large) d’entre eux est Grand Prismatic Spring, il est aussi le plus photographié pour illustrer ces sources chaudes.

À l’inverse de ce que l’on pourrait penser, ces couleurs ne sont pas celles des minéraux, mais celles de micro-organismes extrémophiles. Chaque communauté microbienne, adaptée à une plage de température spécifique, forme autour des bassins de véritables cercles de couleur : les espèces qui prospèrent dans les zones plus froides en périphérie arborent des teintes jaune et orange, tandis que les températures plus élevées au centre favorisent des micro-organismes bleus ou verts. Dans les premiers cas, les couleurs résultent à la fois des pigments caroténoïdes propres aux bactéries, et des oxydes de fer et de manganèse précipités par leur activité métabolique. Ces bactéries et archées doivent ainsi leurs teintes à leurs pigments photosynthétiques (chlorophylles ou caroténoïdes) dont l’expression varie selon les conditions de température et de lumière. Lorsque la température des sources baisse, l’expansion bactérienne s’intensifie.

Des dépôts de travertin peuvent aussi se former à partir de sources abondantes en carbonate de calcium. Le travertin est une roche calcaire poreuse qui se dépose en surface lorsque de l’eau chaude, ayant dissous du CO2 et du carbonate de calcium en profondeur sous l’effet de la pression et de la température, remonte à la surface : en se refroidissant et en se décomprimant, elle libère le CO2 dissout, ce qui provoque la précipitation de calcite.

Cette calcite forme des terrasses et des cascades minérales blanches ou crème, tandis que les oxydes de fer précipités simultanément par l’activité bactérienne leur confèrent leur teinte orange caractéristique ; comme celles de Mammoth Hot Springs, qui se modifient sans cesse en fonction des changements des conditions hydrologiques et de température.

Les sources chaudes dites de « Mammoth Hot Springs », au Yellowstone National Park, aux États-Unis.
Olivier Pourret, CC BY

Un volcan sous surveillance : quels dangers ?

Yellowstone est fréquemment décrit comme un « supervolcan », une expression médiatique qui fait référence à des volcans susceptibles de générer des éruptions de très grande ampleur, correspondant à l’émission d’au moins 1 000 km3 de matériaux. Deux des trois grandes éruptions de Yellowstone ont atteint ce seuil, il y a environ 2,1 millions et 640 000 ans. Les chances d’une telle éruption à Yellowstone dans les prochains millénaires sont jugées infimes par les géologues de l’USGS.

Cependant, le parc est le siège d’une activité sismique quasi permanente : chaque année, des milliers de petits séismes témoignent de la circulation des fluides et des ajustements de la croûte. Les scientifiques du service géologique américain, l’USGS, dotés d’un réseau sophistiqué d’instruments, surveillent de près ces signaux pour détecter la plus petite anomalie.

Ainsi, les dangers les plus immédiats à Yellowstone ne relèvent pas d’une éruption dévastatrice, mais plutôt d’explosions hydrothermales locales susceptibles de projeter des roches et des fluides bouillants sur quelques mètres à plusieurs dizaines de mètres autour du point d’émission. Plusieurs incidents illustrent ce risque dans l’histoire récente du parc : une série d’explosions puissantes s’est produite à Excelsior Geyser dans les années 1880–1890, projetant de gros blocs jusqu’à 15 mètres de distance, tandis qu’une explosion notable a eu lieu à Porkchop Geyser en 1989. En juillet 2024, l’explosion à Biscuit Basin a détruit une passerelle touristique, sans faire de blessés alors que l’explosion d’Echinus Geyser il y a quelques jours n’a pas fait de dégâts majeurs.

Par ailleurs, les forêts du parc restent vulnérables aux incendies, dont la fréquence et l’intensité augmentent avec le changement climatique, un facteur de risque distinct de l’activité volcanique, mais tout aussi réel pour les écosystèmes de Yellowstone.

Yellowstone, une leçon de géologie à ciel ouvert

Yellowstone nous rappelle que notre planète est vivante et en constante évolution. Les geysers, les sources thermales et les terrasses minérales qui émerveillent les visiteurs ne sont pas de simples curiosités naturelles : ils sont la manifestation visible de processus profonds, à la frontière entre le manteau terrestre, la croûte, l’eau de surface et même le vivant.

Yellowstone n’est pas une exception : en Islande, l’interaction entre un point chaud et la dorsale médio-atlantique produit des paysages analogues, à l’image du site de Geysir. En Italie, les champs Phlégréens, à l’ouest de Naples, offrent une autre démonstration de la connexion entre volcanisme, fracturation et fluides.

Le geyser Geysir, en Islande.
Airflore, Flickr, CC BY-NC-ND

Ces comparaisons montrent que les phénomènes observés à Yellowstone suivent des lois universelles : partout où se rencontrent chaleur, eau et fractures, des phénomènes géologiques se manifestent parfois de façon impressionnante. Devant ces paysages en constante transformation, la géologie ne demeure plus une science abstraite confinée aux laboratoires et aux modélisations. Elle est concrète, perceptible et associée à notre compréhension des mécanismes internes de la Terre.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Yellowstone, merveille géologique : aux frontières du feu, de l’eau et du vivant – https://theconversation.com/yellowstone-merveille-geologique-aux-frontieres-du-feu-de-leau-et-du-vivant-278212

Santé publique : les incertitudes sur les financements sont préjudiciables, comme le montre l’exemple des États-Unis

Source: The Conversation – France in French (3) – By Max Crowley, Professor of Human Development, Family Studies and Public Policy, Penn State

Centres de vaccination, inspections sanitaires dans la restauration ou systèmes de surveillance des maladies sont autant de structures et de missions gérées par les services de santé publique locaux et régionaux. Sean Rayford/Stringer via Getty Images

Les incertitudes que font peser les menaces de coupes budgétaires ne sont pas sans conséquences sur la santé publique, même lorsque les financements sont en fin de compte rétablis.


Aux États-Unis, depuis le début de l’année 2025, plusieurs subventions fédérales d’envergure ont été suspendues dans le secteur de la santé, avant d’être rétablies à la suite de recours judiciaires.

Ainsi, le 13 février 2026, le gouvernement fédéral a entrepris de suspendre environ 600 millions de dollars (plus de 520 millions d’euros) de subventions de santé publique destinées à quatre États, avant qu’une cour fédérale ne vienne temporairement faire obstacle à cette mesure. Des centaines de millions de dollars, pourtant déjà alloués par le Congrès, ont ainsi été brièvement gelés avant l’intervention de la justice.

De telles annulations ne sont pas sans précédent, et pourraient, de prime abord, être considérées comme de banals différends entre les États et le gouvernement fédéral. Toutefois, dans ce secteur, ces soubresauts ont des conséquences plus lourdes, que ce soit dans les agences de l’état ou au sein des communautés concernées, et ce même si les États finissent par percevoir les fonds initialement prévus. En effet, l’incertitude qui résulte de cette situation peut entraver des programmes de santé publique vitaux.

En tant qu’universitaire, j’étudie la façon dont sont construites les infrastructures destinées à prévenir la souffrance humaine. De ce fait, je suis aux premières loges pour observer comment une telle instabilité, fût-elle transitoire, modifie les capacités de planification, de recrutement et d’investissement des agences, ainsi que des populations dont elles s’occupent.

Même lorsque le financement est, in fine, rétabli, la répétition de ce genre de cycles de gels et de déblocages partiels, lesquels dépendent des résultats des recours juridiques, peut gripper le fonctionnement des systèmes de santé publique. Cette situation érode, par ricochet, l’infrastructure de santé publique que les fonds fédéraux ont précisément vocation à bâtir et à pérenniser.

Le périmètre de ladite infrastructure est large, puisqu’il englobe notamment les centres de vaccination, les services responsables des inspections sanitaires dans le secteur de la restauration, les unités de prise en charge des addictions aux opioïdes, celles missionnées pour prévenir la violence en milieu scolaire, les programmes en lien avec la santé maternelle, ainsi que les systèmes de surveillance épidémiologique.

Tous ces dispositifs jouent un rôle cardinal en matière de santé publique. Si la plupart des perturbations qui les affectent ne font jamais la une des journaux, elles n’en influencent pas moins les services dont dépendent les citoyens. Cependant, ceux-ci étant destinés à juguler les problèmes en amont, leur caractère indispensable est méconnu d’une grande partie de la population… jusqu’à ce qu’une crise ne survienne.

En matière de santé publique la continuité est essentielle

Si, lors de crises sanitaires telles que la pandémie de Covid-19, l’attention médiatique se focalise sur la gestion de l’urgence, il faut avoir conscience qu’en matière de santé publique, l’essentiel des actions s’inscrit dans le temps long, et s’articule autour de stratégies de prévention pluriannuelles.

Aux États-Unis, les subventions fédérales permettent par exemple de rémunérer des épidémiologistes, des spécialistes de la prévention ou de l’analyse des comportements, ainsi que des analystes de données. Elles financent les systèmes de surveillance des maladies, les initiatives menées pour garantir la santé maternelle et infantile, les programmes de lutte contre les addictions et les partenariats avec les organisations communautaires. Ces projets requièrent des efforts s’inscrivant dans une temporalité longue, qui s’étire sur plusieurs années. Les mener requiert notamment de recruter du personnel, de mobiliser des prestataires externes et de mettre en place des systèmes de suivi des résultats.

Lorsque leurs financements sont subitement suspendus, ou que le cadre réglementaire fluctue, les agences ne peuvent pas se contenter d’attendre que l’horizon s’éclaircisse. Le rythme des recrutements ralentit. Les dirigeants élaborent des plans pour parer à l’éventualité d’une suspension définitive. Dans une telle situation, un nombre conséquent d’employés de l’état fédéral ou des différents États concernés commencent à chercher des opportunités d’emploi plus stables.

Diverses enquêtes nationales ont révélé qu’environ un employé sur quatre du secteur de la santé publique envisageait de quitter son poste d’ici un an. En 2023, les services de santé locaux ont perdu en moyenne 19 % de leurs effectifs, ce qui témoigne de l’épuisement qui a résulté de la pandémie de Covid-19. Or, dans un service de santé de petite taille, qui ne compte parfois que quatre à sept personnes, la perte d’une seule infirmière ou d’un enquêteur sanitaire peut être à l’origine d’une désorganisation considérable.

Si les fonds sont ultérieurement débloqués, comme ce fut le cas à plusieurs reprises en 2025 et début 2026, les agences doivent alors opérer un virage à 180 degrés. Elles doivent émettre de nouvelles directives, renégocier les contrats et rassurer leurs partenaires. Mais le mal est fait : la perturbation a déjà consommé un temps précieux. Et des deniers publics. Certains projets et certaines communautés pourraient ne jamais s’en remettre. Autrement dit, la volatilité engendre des coûts, même lorsque l’argent finit malgré tout par arriver.

Le coût financier et administratif des batailles judiciaires

Assigner le gouvernement fédéral en justice pour suspension de financement est une entreprise onéreuse. Lorsque les États contestent des décisions fédérales, les procureurs généraux y consacrent une part importante de leur temps et de leurs ressources juridiques. Les départements de la santé alors doivent se coordonner avec les juristes, compiler des dossiers volumineux et modéliser divers scénarios budgétaires. L’attention des cadres dirigeants est détournée de la supervision des programmes de santé, au profit de la gestion des risques juridiques et fiscaux.

Ce travail administratif est financé par le contribuable. Toutes ces heures passées représentent ont un coût réel, même si celui-ci ne fait que rarement l’objet de débats publics. Et, tandis que le contentieux suit son cours – souvent durant des mois – les agences doivent se préparer à la multitude d’issues possibles.

L’incertitude elle-même façonne la façon dont est menée la planification. Les agences peuvent hésiter à lancer de nouvelles initiatives, de peur de voir les fonds se tarir en cours de route. Elles tendent à privilégier des contrats courts, à différer les embauches ou à restreindre leurs plans d’expansion afin de limiter leur exposition. À terme, cette prudence peut freiner la mise en œuvre des politiques de santé, et brider l’innovation.

Une instabilité qui dépasse les seuls enjeux budgétaires

La suspension des financements n’est pas l’unique source d’instabilité. Le gouvernement fédéral a également annoncé des remaniements structurels au sein de certaines agences de santé, à commencer par une réorganisation majeure du ministère de la Santé et des Services sociaux (HHS), en mars 2025. Ces mutations introduisent, elles aussi, une part d’aléa dans le fonctionnement des systèmes de santé publique.

Des responsables fédéraux ont par exemple récemment indiqué leur intention de réduire considérablement l’activité de l’Office de planification, de recherche et d’évaluation (OPRE) au sein de l’Administration pour les enfants et les familles (ACF). Depuis 1995, cet organisme étudie l’impact des programmes destinés aux familles et aux enfants, tels que Head Start, le système de placement familial, ou l’Assistance temporaire aux familles nécessiteuses (TANF). Des organisations de recherche et de conseil indépendantes, telles que la Data Foundation et Results for America, ont averti que l’interruption de ces études pourrait compromettre la capacité des États à évaluer et améliorer ces programmes.

De même, les récentes résiliations de subventions et les restructurations au sein de la Substance Abuse and Mental Health Services Administration (SAMHSA), qui gère d’importantes aides aux États en matière de santé liés aux comportements, ont instauré un climat délétère. Lorsque les postes financés par ces subventions sont supprimés ou que les conditions de financement changent brusquement, les versements peuvent accuser du retard, les directives de signalement deviennent floues et les prestataires de soins locaux peinent à se projeter. Pour les communautés qui luttent contre les overdoses d’opioïdes ou gèrent l’augmentation des besoins en soins liés à la santé mentale, une interruption des financements, même brève, peut devenir une question de vie ou de mort.

Suspendre ou réorganiser de telles études à mi-parcours empêche de distinguer les interventions efficaces de celles qui ne le sont pas. Des experts chevronnés risquent de démissionner. Reconstruire une telle expertise pourrait prendre des années.

La prévention, maillon faible face à l’incertitude

La prévention – presque par définition – ne se remarque pas : si les programmes de vaccination, de traitement des addictions et de prise en charge des problèmes de santé mentale des jeunes sont efficaces, les crises qu’ils sont destinés à éviter n’adviennent jamais.

Cependant, la prévention est tributaire de la continuité : pérennité des effectifs, stabilité des partenariats et constance en matière de collecte de données. Les effets d’une interruption des financements sont difficiles à évaluer sur un seul cycle budgétaire, mais ils modifient la façon dont les agences peuvent investir en confiance dans des stratégies de long terme. En ce sens, l’instabilité des subventions peut devenir un problème de santé publique en soi.

Les priorités politiques continueront toujours à évoluer. Les tribunaux continueront à examiner les actions de l’exécutif, et le Congrès poursuivra les révisions des allocations. Le changement fait partie intégrante de la gouvernance. Cependant, si les décideurs aspirent à une infrastructure de santé publique plus robuste et plus résiliente, ils doivent comprendre que la stabilité n’est pas un simple confort administratif : elle est le socle même sur lequel reposent la prévention et la préparation aux crises.

The Conversation

Max Crowley ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Santé publique : les incertitudes sur les financements sont préjudiciables, comme le montre l’exemple des États-Unis – https://theconversation.com/sante-publique-les-incertitudes-sur-les-financements-sont-prejudiciables-comme-le-montre-lexemple-des-etats-unis-278503

Une décentralisation française toujours dans l’impasse

Source: The Conversation – France in French (3) – By Daniel Behar, Géographe Professeur des Universités, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Faut-il croire à un « nouvel acte » de la décentralisation à la française promis par Sébastien Lecornu ? Depuis quarante ans, la promesse d’une action publique plus lisible et plus efficace se heurte à une réalité complexe et confuse. Et si le problème n’était pas le manque de décentralisation mais le modèle même que la France s’obstine à poursuivre, à rebours de ses voisins européens ?


Depuis un demi-siècle maintenant, les gouvernements successifs annoncent de façon récurrente un « nouvel acte de décentralisation ». Tous reposent sur les deux mêmes intentions : plus de décentralisation, c’est-à-dire davantage de compétences transférées par l’État (loi Raffarin en 2004 par exemple) et plus d’efficacité, par une spécialisation des échelons territoriaux (loi Notre en 2015 notamment). En dépit de cette constance et de résultats peu convaincants, les projets gouvernementaux les plus récents relatifs à la décentralisation affichent la même perspective : il faut transférer les pans de l’action publique qui relèvent encore de l’État (le logement, par exemple) et le faire autour d’un objectif de clarification des rôles de chaque niveau de collectivité.

Et s’il fallait rompre avec cette antienne et viser un autre modèle, en s’inspirant notamment de ce qu’ont fait la plupart de nos voisins européens ?

Une spécialisation illusoire

Rationnaliser tout d’abord. Dès son émergence en 1982, la décentralisation « à la française » repose sur un principe singulièrement daté, celui d’une forme de transposition au territoire du modèle du taylorisme industriel. L’action publique territoriale sera efficace si les différents niveaux de collectivités se spécialisent dans un registre sectoriel : aux régions l’économie, aux départements le social et aux communes l’aménagement. Lisible sur le papier, ce principe se heurte à une réalité où tout le monde est contraint de faire un peu de tout.

Dans une société de plus en plus complexe, il faut agir globalement, réguler les interactions entre ces approches sectorielles. Depuis des décennies, le monde de l’entreprise a abandonné ce mode d’organisation. Dès le toyotisme, la souplesse et la coordination des fonctions ont été mises avant. Depuis, le management par projet privilégie l’organisation en équipes et la « coopétition »u prix assumé de ces fréquents doublons ou redondances tant honnis en matière d’action publique. Il n’y a plus que dans ce domaine de l’action territoriale que la référence à l’ordre et la symétrie du jardin à la française fasse sens pour penser les modes d’organisation collective.

En dépit d’un cadre législatif de plus en plus contraignant (suppression, en 2015, de la clause de compétence générale pour les départements et les régions), aucune collectivité – ou presque – ne respecte ce principe de spécialisation. On ne peut à la fois imposer à telle collectivité de cantonner son intervention aux enjeux sociaux et à telle autre de se limiter aux questions environnementales, alors que dans le même temps, on attend de l’action publique qu’elle intègre étroitement ces deux dimensions de la transition écologique. Le défi de l’action publique contemporaine n’est pas celui de la répartition des rôles mais plutôt celui de la coordination et des synergies entre ses institutions et les autres opérateurs qui y contribuent – entreprises et associations notamment. Parce que, désormais, la délivrance de services collectifs prime sur la construction d’équipements, l’heure est davantage à la régulation de « chaînes de production » des politiques publiques locales qu’à la définition toujours plus fine des champs de compétences respectifs.

Par contrecoup, le législateur a peu à peu été contraint d’abandonner la spécialisation par grands domaines de compétences, tel qu’affichée dans la loi initiale de 1983, pour une spécialisation plus limitée des prestations délivrées : aux régions la fonction d’animation des filières économiques, mais aux intercommunalités les aides à l’immobilier d’entreprises ; aux régions les transports mais aux départements le transport scolaire. Cette sophistication du partage des rôles est contre-productive : on imagine les coûts de coordination générés par cette fuite en avant dans la spécialisation, au nom de la clarification…

Pourquoi un tel acharnement à poursuivre dans une voie sans issue ?

Un argument est généralement avancé : la clarification des rôles entre collectivités permettrait de renforcer le lien entre élus et citoyens. Mais peut-on considérer qu’un élu départemental est jugé au moment des élections cantonales en fonction de sa gestion des archives départementales, compétence dévolue au Conseil départemental depuis 1983 ? En réalité, plus on fragmente et technicise les champs d’intervention des collectivités, plus on les « dépolitise », et on les rabat de fait sur des fonctions assurées par des « agences » (la SNCF, la Caisse d’allocations familiales…). Les collectivités locales sont des institutions politiques, qui s’adressent autant au citoyen qu’à l’usager. Or, l’intérêt du citoyen pour la chose publique passe par l’explicitation de choix politiques globaux sur le territoire qui intègrent ces registres d’action fragmentés.

Ajoutons qu’en dépit des efforts accrus des régions et des départements pour se rendre visibles et valoriser leurs contributions financières, en multipliant les supports de communication, c’est (quasi exclusivement) le maire qui est jugé responsable des différents équipements et services mis en œuvre sur les territoires.

Il est convenu parmi les élus locaux d’invoquer la lisibilité de l’action publique aux yeux du citoyen pour justifier la nécessaire clarification (« qui fait quoi ?) ». Mais l’observation locale montre que les citoyens n’attendent pas qu’on leur rende visible le back office de l’action locale dans sa complexité. Ils sont demandeurs d’un accès et d’une réponse efficaces. Le succès des maisons France Services en constitue une illustration probante. Elles ne prétendent pas réduire la complexité de nos services publics. Elles proposent simplement d’organiser une interface efficace entre chaque citoyen et le maquis bureaucratique.

La clarification par la hiérarchisation ?

En réalité, les législateurs successifs persistent dans cette conception de la clarification des rôles parce qu’ils imaginent pouvoir ainsi préserver la spécificité française, attachée à la référence à l’égalité (ici entre collectivités territoriales) et éviter le chemin suivi par nos voisins – avec des résultats divers – dans la mise en œuvre de leurs processus de décentralisation.

Ailleurs, bien souvent, la mise en ordre du « millefeuille » s’effectue non par la spécialisation, mais par la hiérarchisation. Des formes diverses de leadership régional sont mises en place, principalement incarnées par la détention d’un pouvoir normatif, et donc d’encadrement de l’action des collectivités de rang inférieur. Cette hiérarchisation s’oppose donc radicalement au principe français d’égalité entre collectivités.

Évidemment, la hiérarchisation ne fait pas disparaître les conflits de pouvoirs et les exigences de négociation. Dans la plupart des pays européens, les communes disposent en effet de la clause de compétence générale et exercent une action généraliste. Cela nécessite des ajustements entre leurs actions et celles des régions. Mais ces transactions s’inscrivent dans un cadre politique reconnu qui fixe, en quelque sorte, les limites de ces négociations. Ainsi en Allemagne, ce sont les Länder qui établissent les champs de compétences des communes. Clarification des rôles (via la hiérarchisation des fonctions) et coopération deviennent alors les maîtres mots d’une organisation pluraliste de l’action publique territoriale.

Cette perspective devrait passer par une révision constitutionnelle pour mettre fin au principe de « non-tutelle d’une collectivité sur une autre ». Cela signifierait une évolution vers un modèle plus fédéral éloigné du jacobinisme français, qui conforterait les échelons intermédiaires, notamment les régions. Avec l’atout que constitue le changement de taille de ces dernières, n’est-il pas temps d’engager ce débat ?

The Conversation

Daniel Behar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Une décentralisation française toujours dans l’impasse – https://theconversation.com/une-decentralisation-francaise-toujours-dans-limpasse-271543

Mères et championnes : la double bataille des sportives de haut niveau

Source: The Conversation – France in French (3) – By Allane Madanamoothoo, Associate Professor of Law, EDC Paris Business School

La maternité n’a jamais freiné l’ambition des sportives. Certaines ont conquis des titres majeurs alors qu’elles étaient enceintes, d’autres quelques mois seulement après un accouchement. Pourtant des inégalités persistent : pertes de contrats, baisse de revenus… autant de manifestations de la motherhood penalty qui pèse encore sur les carrières féminines dans le sport professionnel.


Dans le sport professionnel de haut niveau, comme dans de nombreux autres secteurs, les femmes sont aujourd’hui encore confrontées à divers obstacles lorsqu’elles décident d’avoir un enfant.

Ces obstacles, qui dépassent les frontières, conduisent certaines sportives de haut niveau à repousser leur projet de maternité après leur retraite sportive ; ce fut le cas, parmi bien d’autres exemples, de la judokate française Frédérique Jossinet médaillée mondiale, européenne et olympique, retraitée à 37 ans et devenue mère à 43 ans.

Or, qui dit report de maternité, dit augmentation du risque de complications lors d’une future grossesse et d’infertilité liée à l’âge. C’est ainsi que Valérie Nicolas, ancienne gardienne de l’équipe de France de handball, championne du monde en 2003, n’a pas pu concrétiser son désir de maternité. Lorsqu’elle a voulu avoir un enfant une fois sa carrière sportive terminée, la voie naturelle, l’insémination artificielle et les nombreuses fécondations in vitro, dont certaines avec des dons d’ovocytes, ont toutes échoué.

Pourtant, il devrait être possible pour les femmes de conjuguer maternité et carrière sportive professionnelle de haut niveau avec suffisamment d’accompagnement médical, organisationnel et psychologique, de soutien financier, et de protection dans l’exercice de leurs droits. Si quelques avancées notables ont été réalisées par différentes parties prenantes, des progrès restent à faire.

Une équation possible avec des cas concrets

La conciliation entre maternité et carrière chez les sportives professionnelles de haut niveau n’est plus un phénomène exceptionnel, que ce soit dans les sports individuels ou dans les sports collectifs. Certaines ont participé à des compétitions alors qu’elles étaient enceintes, avant de mettre momentanément leur carrière entre parenthèses le temps d’une courte pause maternité. D’autres sont revenues de leur congé maternité au bout de plusieurs mois, parfois avec de grandes difficultés, parfois, au contraire, avec un niveau supérieur à celui d’avant leur maternité. Quelles que soient les situations – qui témoignent, par la même, de la singularité de chaque femme et de chaque grossesse –, elles sont nombreuses à avoir démontré qu’il est tout à fait faisable d’allier maternité et sport de haut niveau. Voici quelques cas emblématiques.

La sprinteuse américaine Alysia Montano, spécialiste du 800 mètres et championne des États-Unis plusieurs années consécutives, disputa sa série lors des championnats outre-Atlantique à huit mois de grossesse en 2014 et à   mois de grossesse en 2017.

Sa compatriote Allyson Felix, considérée comme une légende avec ses 7 médailles d’or olympiques et ses 14 médailles mondiales d’or, arracha sa 12e médaille d’or aux championnats du monde en 2019 après une pause maternité de treize mois consécutive à la naissance de sa fille, née prématurément en 2018 par une césarienne pratiquée en urgence.

La Britannique Paula Radcliffe, ancienne recordwoman du marathon, remporta le marathon de New York neuf mois après la naissance de son premier enfant en 2007. Valérie Adams, ancienne lanceuse de poids néo-zélandaise et référence dans l’histoire de sa discipline en ayant été quatre fois championne du monde, décrocha une médaille d’argent aux Jeux du Commonwealth 2018, six mois après avoir donné naissance à sa fille et décrocha une médaille d’argent.

La judokate française Clarisse Agbegnenou, détentrice de trois médailles de bronze olympique et de six médailles d’or aux championnats du monde, reprit la compétition cinq mois après la naissance de sa fille en 2022. Sa compatriote Estelle Mossely, sacrée championne olympique en 2016, reprit la boxe trois mois après la naissance de son premier enfant en 2017.

La hockeyeuse sur gazon belge Aisling D’Hooghe reprit l’entraînement six semaines après son accouchement en 2021 et rejoua dix semaines plus tard. En 2012, la tireuse malaisienne Nur Mohamed Taibi Suryani, médaillée de bronze des Jeux asiatiques en 2010, a participé aux Jeux olympiques (JO) de Londres à huit mois de grossesse. Quelques années plus tard, la sabreuse égyptienne Nada Hafez a participé aux JO de Paris en 2024 en étant enceinte de sept mois.

La cycliste française Aude Biannic reprit la compétition deux mois et demi après avoir accouché de son fils en novembre 2024 et participa au Tour de France Femmes en août 2025. L’Américaine Kristin Armstrong, championne olympique du contre-la-montre à Pékin en 2008, conserva ses titres à Londres en 2012 et à Rio en 2016 après avoir eu un fils en 2010.

La tenniswoman britannique Dorothea Douglass, la première grande joueuse de tennis de l’histoire, remporta le tournoi de Wimbledon en simple après la naissance de son premier enfant en 1910, puis trois autres fois au cours des quatre années suivantes. En 1971, l’Australienne Margaret Court disputa la finale de Wimbledon en étant enceinte d’un mois. Après avoir donné naissance à son premier enfant en 1972, elle revint sur le circuit en 1973 et fut sacrée trois fois en Grand Chelem. Sa concitoyenne Evonne Goolagong s’imposa à l’Open d’Australie 1977 six mois après avoir donné naissance à sa fille. Elle remporta ensuite Wimbledon en 1980, devenant la deuxième mère sacrée à Wimbledon après Dorothea Douglass. La Belge Kim Clijsters connut également du succès après sa pause maternité de deux ans et demi en gagnant l’US Open 2009 et l’Open d’Australie 2011.




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Et bien sûr l’Américaine Serena Williams, l’une des plus grandes tenniswomen de tous les temps avec ses 39 titres du Grand Chelem en simple et en double, remporta l’Open d’Australie 2017 en étant enceinte de deux mois. Bien qu’elle connût dans la même année de graves problèmes de santé après la naissance de sa fille, elle revint sur les courts un an après sa maternité, de même que, tout récemment, l’Ukrainienne Elina Svitolina.




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Enfin, les footballeuses mères ne sont plus rares. Citons les Américaines Amy Rodriguez, Sydney Leroux, Alex Morgan et Julie Ertz, la Brésilienne Tamires, l’Espagnole Irene Paredes ou encore la Française Amel Majri.

Une équation semée de « motherhood penalties » sous différentes formes

Les motherhood penalties – littéralement « pénalités de maternité » – désignent les désavantages auxquels les femmes sont confrontées dans le cadre de leur carrière en devenant mères, que ce soit en termes de salaires, d’opportunités ou de promotions. Les sportives professionnelles de haut niveau n’y échappent pas. Certaines sont pénalisées dès l’annonce de leur grossesse. Wendy Lawson, handballeuse française, témoigne :

« Le week-end après avoir annoncé à mon président que j’attendais un bébé, j’ai dû m’asseoir en tribune. Manière de me dire, “Très bien, dans ce cas, tu ne joues plus”. »

Il en va de même pour la cycliste britannique Lizzie Deignan, qui, après avoir été lâchée par son équipe en 2018 lorsqu’elle a révélé sa grossesse, a dû rejoindre une autre équipe à six mois de grossesse. Dans un article du Times, elle révéla le sexisme quotidien dont elle a été victime :

« Je sentais que je devais m’excuser d’être enceinte. »

D’autres sont pénalisées par leur sponsor après la naissance de leur enfant. En 2018, le montant du contrat d’Allyson Felix avec Nike a été réduit de 70 % à la naissance de sa fille, en vertu d’une clause de performance post-partum insérée dans son contrat, sans compter les pressions subies pour reprendre l’entraînement rapidement en dépit des complications de grossesse et d’un accouchement par césarienne. Elle ne manquera pas de le dénoncer dans une tribune du New York Times en 2019. En 2023, la navigatrice française Clémence Crémer a été évincée par son sponsor Banque populaire après être devenue maman en 2022, au motif qu’elle n’avait pas cumulé suffisamment de miles pour participer au Vendée Globe 2024 suite à sa grossesse et son congé maternité.

Bien plus grave est le cas de la volleyeuse italienne Lara Lugli. En 2019, après avoir annoncé sa grossesse à son club, le Maniago Pordenone, la joueuse fut licenciée sans préavis ni indemnités conformément à une clause contractuelle prévue en ce sens. Un mois plus tard, elle fit une fausse couche. Par la suite, elle a été poursuivie en justice par son ancien club, qui l’accusait d’avoir dissimulé son désir de maternité lors de la signature de son contrat de la saison 2018-2019. Le club lui imputa également les mauvaises performances de l’équipe pendant la saison ainsi que la perte des fonds de sponsoring et lui réclama des dommages et intérêts pour les préjudices subis. À la suite du tollé provoqué dans les milieux sportif et politique, le club finit par retirer sa plainte mais le mal était déjà fait.

Dans toutes ces situations, la femme sportive professionnelle est « sanctionnée » pour être tombée enceinte. Privée de compétition, elle est privée de gains financiers et d’opportunités dans sa carrière sportive. Ainsi, les motherhood penalties la rattrapent, opérant des inégalités de traitement entre les mères sportives et les pères sportifs et creusant par la même occasion les inégalités de genre déjà existantes dans certaines disciplines sportives.




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Quelques avancées

Incontestablement, des progrès ont été réalisés par certaines parties prenantes. En 2020, l’Union cycliste internationale (UCI) a instauré une clause de congé maternité dans les contrats entre les cyclistes indépendantes et les équipes du World Tour féminin. En vertu de cette clause, chaque équipe du World Tour féminin est tenue de rémunérer ses coureuses pendant au moins huit mois, dont trois mois à 100 % et cinq mois à 50 %.

En décembre de la même année, la FIFA a introduit une série de mesures dans son Règlement du statut et du transfert des joueurs (RSTJ) (article 18 quater), relatives à la grossesse, le congé de maternité et les droits des joueuses professionnelles. Entrées en vigueur en 2021 et renforcées en 2024, celles-ci prévoient notamment l’instauration d’un congé maternité d’au moins quatorze semaines dont huit après la naissance, rémunéré au minimum aux deux tiers du salaire contractuel de la joueuse ; l’interdiction de « soumettre la validité des contrats au fait que la joueuse soit enceinte ou le devienne », sous peine de sanction financière et sportive ; l’obligation d’intégrer la joueuse au sein du club à la fin de son congé maternité ; la fourniture d’un suivi médical et physique adapté ; ou encore la possibilité pour la joueuse d’allaiter son bébé ou de tirer son lait dans des locaux adaptés fournis par l’employeur.

Du côté des sponsors, après la polémique suscitée par les révélations d’Allyson Felix dans le New York Times, Nike a revu ses politiques liées à la maternité en supprimant les clauses de performance pendant une période post-partum de dix-huit mois.

Les perspectives

Malgré ces progrès notables, le chemin est encore long. Dans le cadre du football, par exemple, les règles adoptées par la FIFA en 2020 pour sécuriser juridiquement la maternité des sportives professionnelles ne sont pas appliquées par la totalité de ses 211 membres en dépit des sanctions prévues à cet effet.

Le litige opposant la footballeuse islandaise Sara Björk Gunnarsdóttir à son ancien club, l’Olympique lyonnais (OL), en témoigne. Enceinte en 2021, elle retourna en Islande avec l’accord de l’OL pour poursuivre sa grossesse dans sa famille. Toutefois, elle ne reçut pas l’intégralité de son salaire pendant cette période. La joueuse a dû engager une procédure auprès du Tribunal de la FIFA pour faire valoir ses droits, conformément aux réglementations relatives à la maternité mentionnées dans le RSTJ. Elle obtint gain de cause : les juges condamnèrent l’OL à lui verser le reliquat de 82 094 euros de salaire qu’il lui devait.

Pour conclure sur une note positive, en dépit des motherhood penalties qui persistent, certaines actions déployées lors des deux derniers JO méritent d’être soulignées. Durant les JO de Paris en 2024, des dispositions particulières ont été mises en place en faveur des mères allaitantes, en partie grâce à la judokate Clarisse Agbegnenou, qui avait milité en ce sens. Elles ont été logées dans des hôtels près du village des athlètes. Aussi, pour la première fois, avec le concours de l’ancienne championne olympique Allyson Felix, le Comité international olympique (CIO) avait aménagé un espace réservé aux enfants des sportives dans le village olympique, afin qu’elles puissent les voir régulièrement.

France 24.



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Cette année, lors des JO d’hiver de Milan-Cortina, l’État a pris en charge la moitié des frais de logement des familles françaises participantes avec des enfants en bas âge, qui ont été logées à proximité des différents villages des athlètes. Preuve que la performance des sportives professionnelles de haut niveau passe aussi par une politique (FIFA, CIO) favorisant l’équilibre entre maternité et carrière professionnelle. Sauf avis contraire du médecin, la maternité ne doit plus être un frein à la réussite sportive…

The Conversation

Moustapha Kamara a reçu une Bourse de recherche Havelange de la FIFA.

Allane Madanamoothoo et Daouda Coulibaly ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Mères et championnes : la double bataille des sportives de haut niveau – https://theconversation.com/meres-et-championnes-la-double-bataille-des-sportives-de-haut-niveau-276994

Iran : une civilisation hydraulique millénaire face à la crise de l’eau

Source: The Conversation – France in French (3) – By Firouzeh Nahavandi, Professeure émérite, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Pendant des siècles, les sociétés iraniennes ont développé des techniques sophistiquées pour gérer l’eau dans un environnement aride. Aujourd’hui, la surexploitation des ressources, les choix de développement, la corruption et les tensions géopolitiques transforment cette question vitale en l’un des défis majeurs de l’Iran contemporain – un défi encore accentué par la guerre en cours.


Situé dans la grande ceinture aride qui s’étend du Sahara à l’Asie centrale, l’Iran connaît depuis toujours des conditions climatiques difficiles. Dans de vastes régions du pays, l’eau est une ressource rare et précieuse. Cette contrainte a profondément façonné l’organisation des sociétés iraniennes. Très tôt, elles ont développé une véritable culture de la gestion de l’eau fondée sur l’adaptation aux contraintes naturelles et sur la préservation de la ressource. Mais cet équilibre fragile est aujourd’hui en train de se rompre.

L’histoire et l’évolution de ces systèmes hydrauliques ont été largement étudiées par les chercheurs, notamment dans les travaux d’Henri Goblot et de Willem Floor, ainsi que dans les analyses contemporaines de Kaveh Madani sur la crise hydrique iranienne.

Le qanat : une invention révolutionnaire

Le système hydraulique le plus emblématique est celui du qanat. Mis au point il y a plus de deux millénaires, il consiste en une galerie souterraine légèrement inclinée qui capte l’eau des nappes phréatiques situées dans les piémonts montagneux et la transporte vers les zones habitées ou agricoles.

Schéma d’un qanat.
Хрюша/Wikipédia

Cette technique présente plusieurs avantages décisifs dans un climat désertique : l’eau circule sous terre et échappe largement à l’évaporation, l’écoulement lent protège les nappes phréatiques et le système fonctionne sans énergie mécanique.

L’un des exemples les plus impressionnants se trouve dans la ville de Gonabad, dans l’est du pays. Son qanat, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, s’étend sur plus de 30 kilomètres et certaines galeries atteignent près de 300 mètres de profondeur. Construit il y a plus de deux mille cinq cents ans, ce réseau fonctionne encore aujourd’hui, illustrant le niveau d’ingénierie hydraulique atteint par les sociétés anciennes du plateau iranien.

Le qanat de Gonabad, photographié en 2015.
Mohsen Tavasoli/Wikipédia, CC BY-NC

Les qanats n’étaient pas seulement une prouesse technique : ils reposaient aussi sur une organisation sociale élaborée. Dans les villages, la distribution de l’eau était assurée par un responsable appelé mirab, chargé de répartir les droits d’irrigation entre les agriculteurs selon un calendrier précis. Chaque famille disposait d’un temps déterminé pour irriguer ses terres.

Dans ces sociétés rurales, l’eau était considérée comme un bien commun soumis à une véritable « justice de l’eau » : détourner la ressource au détriment des autres membres de la communauté était perçu comme une faute grave.

La maîtrise de l’eau a également joué un rôle essentiel dans les grandes réalisations de l’Empire achéménide (v. 550-330 avant notre ère).

Le site de Persépolis témoigne d’une planification hydraulique remarquable. Les ingénieurs achéménides y avaient aménagé, quelque cinq cents ans avant notre ère, un réseau sophistiqué de canaux et de systèmes de drainage afin de protéger les bâtiments monumentaux contre les inondations saisonnières et assurer l’approvisionnement du complexe.

Outre les qanats, les villes iraniennes avaient développé d’autres infrastructures ingénieuses pour conserver l’eau. Les ab anbar, vastes citernes souterraines destinées au stockage de l’eau potable, permettaient de constituer des réserves pour les périodes de sécheresse. Elles étaient souvent associées à des tours de ventilation appelées bâdgir, qui captaient les vents dominants et permettaient de refroidir l’air ainsi que l’eau stockée.

Réservoir d’eau réfrigéré par des bâdgirs à Yazd (centre de l’Iran).
StewartMcDowall/Wikivoyage

Du savoir-faire ancien à la crise contemporaine

Malgré cet héritage hydraulique remarquable, l’Iran est aujourd’hui confronté à une crise de l’eau d’une ampleur inédite. Les équilibres environnementaux qui avaient permis pendant des siècles une gestion relativement durable des ressources hydriques ont profondément changé au cours des dernières décennies.

Au début du XXᵉ siècle, l’Iran comptait plus de 50 000 qanats actifs qui alimentaient villes et terres agricoles. Aujourd’hui, une grande partie de ces réseaux est abandonnée ou asséchée. L’urbanisation rapide, le pompage intensif dans les nappes phréatiques et la transformation des systèmes agricoles ont profondément bouleversé les équilibres hydrologiques.

La centralisation administrative, les projets hydrauliques mal planifiés et la corruption dans l’attribution des concessions agricoles ou des infrastructures ont également contribué à fragiliser ou à détruire des systèmes traditionnels qui avaient pourtant fonctionné durablement pendant des siècles.

L’Iran reçoit aujourd’hui en moyenne environ 250 millimètres de précipitations par an, soit près de trois fois moins que la moyenne mondiale. Si cette contrainte climatique est ancienne, les politiques de développement adoptées depuis plusieurs décennies ont considérablement accentué les tensions environnementales.

L’agriculture absorbe près de 90 % des ressources hydriques du pays, souvent à travers des techniques d’irrigation peu efficaces. La multiplication des barrages et l’exploitation massive des nappes phréatiques ont profondément modifié les équilibres hydrologiques.

Des tensions sociales croissantes

La dégradation de l’environnement se manifeste désormais dans plusieurs régions du pays.

Le lac d’Ourmia, dans le nord-ouest de l’Iran, a perdu de 80 à 90 % de sa surface depuis les années 1990. La ville d’Ispahan offre un autre exemple révélateur : le fleuve Zayandeh Roud, qui traversait autrefois la ville, est aujourd’hui asséché.

Dans certaines régions, l’abaissement du niveau des nappes phréatiques provoque l’affaissement des sols, phénomène qui menace les infrastructures et les zones urbaines. Parallèlement, la dégradation des ressources hydriques accentue les tensions sociales dans les zones rurales, où l’accès à l’eau devient de plus en plus difficile pour les populations et les agriculteurs.

Dans la province du Khouzestan (au sud-ouest du pays), la pénurie d’eau potable, les tempêtes de poussière et la pollution industrielle ont également provoqué, ces dernières années, de nombreuses manifestations.

Cette situation contribue aussi à des migrations internes croissantes, certaines régions devenant de moins en moins habitables en raison de la raréfaction de l’eau et de la désertification.

La crise est devenue si profonde que certains responsables iraniens ont même évoqué l’idée de déplacer la capitale hors de Téhéran – une hypothèse longtemps impensable qui révèle l’ampleur des déséquilibres environnementaux et démographiques auxquels la métropole est aujourd’hui confrontée.

La guerre actuelle pourrait transformer la crise de l’eau en catastrophe

Dans un pays déjà frappé par une pénurie d’eau structurelle, la guerre déclenchée le 28 février dernier peut agir comme un puissant accélérateur de crise. Des frappes contre les infrastructures énergétiques ou industrielles majeures, conjuguées aux désorganisations économiques, feraient peser une pression supplémentaire sur des ressources hydriques déjà au bord de l’épuisement.

Car, au-delà des affrontements militaires, c’est peut-être la bataille pour l’eau qui déterminera l’avenir du pays.

La crise hydrique que traverse l’Iran dépasse largement la seule question environnementale. Elle résulte d’un enchevêtrement de transformations profondes : croissance démographique rapide, politiques agricoles intensives, urbanisation accélérée et abandon progressif des systèmes hydrauliques traditionnels qui avaient pourtant permis pendant des siècles de gérer la rareté de l’eau sur le plateau iranien. L’assèchement de nombreux aquifères, la disparition de lacs et de zones humides ainsi que la surexploitation des nappes souterraines témoignent de l’ampleur du déséquilibre écologique auquel le pays est désormais confronté.

À ces fragilités structurelles s’ajoutent aujourd’hui des tensions économiques et géopolitiques susceptibles d’accentuer encore les pressions sur les ressources naturelles. Dans un tel contexte, la question de l’eau ne relève plus seulement de la gestion environnementale : elle devient un enjeu central de stabilité économique, sociale et politique.

Car, dans un pays façonné depuis des millénaires par la rareté de l’eau, sa disparition progressive n’est pas seulement une crise écologique : elle menace un équilibre historique entre société, territoire et ressources.

The Conversation

Firouzeh Nahavandi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Iran : une civilisation hydraulique millénaire face à la crise de l’eau – https://theconversation.com/iran-une-civilisation-hydraulique-millenaire-face-a-la-crise-de-leau-278441

Référendum et récit national : les angles morts de l’histoire noire au Québec

Source: The Conversation – in French – By Kharoll-Ann Souffrant, Assistant Professor, School of Social Work, Université de Saint-Boniface

Alors que l’idée d’un troisième référendum refait surface au Québec, le récit national revient au centre des débats. Or, ce récit a longtemps laissé dans l’ombre l’histoire et les contributions des communautés noires.


Dans Faire taire le passé. Pouvoir et production historique, l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot affirme que le pouvoir « précède le récit et contribue à sa création et à son interprétation. » Autrement dit, ce qu’on appelle l’Histoire n’est ni neutre ou objective. Elle dépend de qui la raconte, des intérêts de ceux qui la racontent et de qui est perçu comme étant crédible pour la raconter.

Trouillot en fait la démonstration à partir du cas de la Révolution haïtienne, initialement vue comme un « non-événement », un impensé, précisément parce qu’Haïti a complètement bouleversé l’ordre mondial et les puissances coloniales les plus importantes de l’époque en devenant la première nation à abolir l’esclavage de notre histoire moderne en 1804. Taire ce passé était donc stratégique pour affaiblir la première république Noire du monde, l’isoler, et tuer sa naissance victorieuse dans l’œuf. C’est ce qui explique que l’histoire d’Haïti demeure peu enseignée de manière officielle en France, en dépit du lien très étroit entre Haïti et l’histoire coloniale française.

C’est en ayant l’analyse de Trouillot en tête que j’ai entrepris, dans un chapitre récemment paru dans l’ouvrage pionnier Le sujet du féminisme est-il blanc ? (2e tome), d’offrir une réinterprétation de l’histoire du mouvement souverainiste québécois selon mon positionnement de femme Noire, née au Québec de parents haïtiens quelques années avant le second référendum sur la souveraineté du Québec de 1995. Plus précisément, j’ai voulu mettre en lumière de nombreux angles morts en ce qui a trait aux communautés Noires dans le récit officiel national du Québec, tel qu’il m’a été enseigné dès la petite enfance, ayant été scolarisée dans des institutions québécoises francophones, de la prématernelle jusqu’à la fin du cégep.

À titre de professeure à l’École de travail social de l’Université de Saint-Boniface et candidate au doctorat en travail social à l’Université d’Ottawa, mes travaux de recherche s’inscrivent dans plusieurs disciplines dont le travail social, le droit, la victimologie, les études littéraires, les études féministes et les études Noires (québécoises) francophones.

Mouvement souverainiste et vocables de la colonisation

À partir des années 1960, décennie de la Révolution tranquille, le Québec est une société en profonde transformation. Dans la revue culturelle phare Parti pris (1963-1968), des figures intellectuelles majeures y publient des analyses plaidant pour un Québec progressiste, indépendant et laïque.

En parallèle, au cours de cette période, un nombre très important de mouvements anticoloniaux et décoloniaux font rage à travers le monde. Le mouvement souverainiste a justement argumenté son projet d’indépendance à partir de vocables de la colonisation, de la négritude, et de l’esclavage. Ces termes lui permettaient de penser l’oppression et la minorisation socio-économique et linguistique des Canadiens français dans une Amérique du Nord anglophone, tant dans les cercles de gauche que plus à droite.


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Les exemples les plus éloquents de ce phénomène se repèrent dans le livre de Pierre Vallières, dont le célèbre titre constitue un oxymore, ou encore à travers les propos des militantes féministes du Front de libération des femmes du Québec, qui en 1970, année de la Crise d’Octobre, se désignaient comme « les esclaves des esclaves ».

En réalité, cette tendance est encore d’actualité. Rappelons les récents propos du chef du Parti québécois, Paul St-Pierre Plamondon, qui affirmait récemment en citant Gandhi, « il n’y a rien de pire […] que d’être esclave en ayant un peu l’impression d’être libre. »




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Haïti et le Québec : un enrichissement mutuel

C’est aussi au cours des années 1960 que le Québec voit arriver la première vague d’immigration haïtienne d’importance, composée principalement d’intellectuels, d’artistes, d’enseignants et de dissidents fuyant le régime dictatorial des Duvalier. Cette rencontre, loin d’être fortuite, s’enracine dans une histoire partagée entre les Haïtiens et les Québécois – deux peuples d’Amérique liés par la langue française et l’histoire coloniale française.

Cette vague de travailleurs qualifiés, compétents et éduqués a contribué à l’émergence d’une conscience indépendantiste ainsi qu’aux débats qui animaient la société québécoise de l’époque.

Nommons, entre autres, le Perchoir d’Haïti sur la rue Metcalfe, où ces exilés haïtiens se donnaient rendez-vous pour des soirées littéraires avec certaines des figures intellectuelles les plus notoires de la Belle province. Dans ce lieu, mélange d’idées, discussions autour de la langue, des arts, de la culture et de la littérature étaient au menu.

Une récupération qui invisibilise

Selon plusieurs auteurs, historiens et intellectuels, le recours aux vocables de la négritude, de la colonisation et de l’esclavage invisibilise la présence Noire sur ce territoire, laquelle remonte à la fondation du Canada et du Québec. Le récit national officiel, qui repose notamment sur l’image du Québec comme « peuple colonisé » par les Britanniques, opprimé par le Canada anglais, rend difficile la reconnaissance du racisme systémique au Québec, alors même que le gouvernement fédéral l’a reconnu à l’échelle canadienne.

Reconnaître l’existence d’un racisme systémique antinoir au Québec revient à admettre que ce « peuple dominé » est aussi, en position interne, un peuple dominant, capable de reproduire des logiques de discrimination et de marginalisation. Si le Québec reconnaissait cette réalité, il devrait reconfigurer en profondeur le récit national et l’identité québécoise tels qu’ils sont actuellement décrits dans les livres d’histoire, en intégrant pleinement l’histoire de l’esclavage, celui du racisme antinoir et des pensionnats autochtones.




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Car l’esclavage des personnes Noires et autochtones a bel et bien été une réalité au Canada et au Québec. Les travaux de l’historienne canadienne Afua Cooper sur Marie-Josèphe Angélique, accusée, torturée et condamnée pour un incendie ayant ravagé le Vieux-Montréal en 1734, sont particulièrement précieux à cet égard.

« Rendre à Haïti ce que Haïti nous a donné »

Au cours du référendum de 1995, nombre de personnes Noires et racisées ont eu de la sympathie pour le mouvement souverainiste québécois. Or, la fameuse déclaration de l’ancien premier ministre et chef du Parti québécois, Jacques Parizeau, qui a imputé l’échec du camp du OUI à « l’argent, puis des votes ethniques », a teinté négativement l’image du mouvement et provoqué un sentiment de trahison pour nombre d’entre elles. Cette déclaration le soir du référendum de 1995 a créé une cassure dont les conséquences s’en ressentent encore aujourd’hui auprès des populations minorisées.

Quelques années plus tard, M. Parizeau a été invité à signer la préface de l’ouvrage Ces Québécois venus d’Haïti (2007), qui retrace la contribution des Québécois d’origine haïtienne dans l’éducation, la culture, la science et la société québécoise. Il y souligne le regret que Haïti n’ait pas pleinement bénéficié de ce qu’elle a apporté au Québec et insiste sur la nécessité de « rendre à Haïti ce que Haïti nous a donné ».

Bien que Québec solidaire plaide pour un « indépendantisme québécois inclusif », de nombreux angles morts persistent malgré tout, même à gauche. Il importe de revisiter de façon critique la manière dont l’appropriation du vocabulaire de la négritude, de l’esclavage et de la colonisation pour parler de l’oppression des Canadiens francophones, a fait complètement disparaître des générations de personnes Noires, autochtones et racisées du canon historique québécois et canadien. Cette invisibilisation est encore plus marquée pour les femmes Noires.

Éviter les erreurs du passé implique de faire preuve d’audace et de perturber le débat socio-politico-linguistique afin de redonner une voix au chapitre – centrale plutôt que périphérique – aux populations Noires qui contribuent depuis toujours au Québec d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

La Conversation Canada

Kharoll-Ann Souffrant ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Référendum et récit national : les angles morts de l’histoire noire au Québec – https://theconversation.com/referendum-et-recit-national-les-angles-morts-de-lhistoire-noire-au-quebec-277429

Économie circulaire au Québec : beaucoup d’intentions, peu de transformations

Source: The Conversation – in French – By Rachida Bouhid, Ph.D Scholar, Université du Québec à Montréal (UQAM)

L’économie circulaire est aujourd’hui présentée comme un pilier de la transition écologique. Au Québec, la majorité des entreprises recyclent ou compostent. Mais très peu vont plus loin, en repensant leurs produits, leurs modèles d’affaires ou en collaborant avec d’autres entreprises.


Pour éclairer cette question, l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) a intégré un module spécifique sur l’économie circulaire à son Enquête sur le développement durable, les pratiques d’affaires écoresponsables et les technologies propres, menée auprès des entreprises de cinq employés et plus. Les résultats pour l’année 2022, complétés par des données pour 2024, offrent un premier portrait statistique d’ensemble des pratiques au Québec.

Ce portrait révèle une réalité contrastée. Si une large majorité d’entreprises déclarent au moins une pratique dite « circulaire », c’est-à-dire visant à réduire les déchets, prolonger la durée de vie des produits ou optimiser l’usage des ressources, les stratégies les plus structurantes demeurent encore marginales.

Certaines entreprises ont néanmoins amorcé des démarches transformatrices. Chez Cascades, par exemple, l’intégration de principes d’écoconception dans le développement de certains produits se traduit par une augmentation de la part de fibres recyclées, une réduction du poids des emballages et une meilleure recyclabilité en fin de vie. Certes, ces initiatives demeurent limitées à certains segments de production et freinées par des contraintes techniques, réglementaires ou de marché.

Cette situation expliquerait le faible niveau de circularité de l’économie québécoise dans son ensemble. Selon Recyc-Québec, seulement 3,5 % de l’économie du Québec peut actuellement être qualifiée de circulaire, contre environ 7,2 % à l’échelle mondiale. Autrement dit, malgré la multiplication de pratiques ponctuelles, l’immense majorité des biens consommés au Québec continue de suivre un modèle linéaire fondé sur l’extraction, la consommation et l’élimination des ressources.

Une forte adoption, portée par des pratiques bien connues

C’est dans ce contexte que l’étude de l’ISQ nous apprend qu’en 2022, 81,7 % des entreprises québécoises interrogées déclaraient avoir mis en place au moins une pratique d’économie circulaire. Ce pourcentage peut sembler encourageant. Il s’explique toutefois en grande partie par la diffusion très large de pratiques déjà bien ancrées dans les organisations.

Selon les réponses recueillies, le recyclage et le compostage sont déclarés par 63,9 % des entreprises, ce qui en fait les pratiques les plus fréquemment rapportées. L’entretien et la réparation des équipements suivent, avec près d’une entreprise sur deux les ayant mis en place. Ces pratiques, telles qu’annoncées par les entreprises, font désormais partie du fonctionnement courant de nombreuses organisations.

Lorsque l’on exclut le recyclage et le compostage, la proportion d’entreprises déclarant au moins une autre pratique d’économie circulaire demeure élevée (68,8 %). Cela indique que l’économie circulaire ne se limite pas à la gestion des matières résiduelles, mais recouvre une diversité de comportements d’affaires. Néanmoins, ces comportements sont loin d’être équivalents en termes d’impact structurel.

Des pratiques structurantes encore marginales

Les pratiques situées en amont du cycle de vie des produits restent peu répandues. En 2022, seulement :

  • 6,5 % des entreprises déclaraient pratiquer l’écoconception (la conception de produits pensés dès l’origine pour réduire leur impact environnemental) ;

  • 6,8 % adoptaient des modèles d’économie de fonctionnalité, fondés sur la vente d’un service plutôt que d’un bien ;

  • 3,4 % mettaient en œuvre des démarches de symbiose industrielle, où les déchets ou surplus d’une entreprise deviennent les ressources d’une autre.

Si les données de l’ISQ mettent en évidence une diffusion inégale des pratiques d’économie circulaire, l’interprétation de ces écarts s’inscrit dans une littérature plus large sur les transitions environnementales. De nombreux travaux montrent que les pratiques les plus faciles à intégrer sur le plan opérationnel tendent à se diffuser plus largement, tandis que celles qui impliquent des changements organisationnels profonds, des coopérations interentreprises ou une remise en cause des modèles d’affaires demeurent beaucoup plus marginales.

Des entreprises rarement « mono-pratique »

L’enquête met également en lumière un élément important : les pratiques d’économie circulaire sont rarement mises en œuvre isolément. En moyenne, les entreprises déclarent trois pratiques.

Plus de 60 % des entreprises ayant adopté l’économie circulaire déclarent au moins deux pratiques, et certaines combinaisons reviennent fréquemment. La symbiose industrielle, par exemple, est souvent associée à la valorisation des résidus ou à l’écoconception, tandis que le reconditionnement va de pair avec l’entretien et la réparation.

Toutefois, la présence récurrente de certaines combinaisons de pratiques peut être mise en perspective à la lumière des travaux récents sur l’économie circulaire. La littérature montre en effet que les démarches qui vont au-delà de pratiques ponctuelles reposent sur des capacités organisationnelles accrues, une coordination interne renforcée et une compréhension plus intégrée des flux de matières et de produits. Ces approches sont généralement plus exigeantes en termes de ressources, de gouvernance et de collaboration, ce qui contribue à expliquer pourquoi elles demeurent moins fréquemment observées dans les entreprises.

Différences selon les secteurs et la taille des entreprises

Toutes les entreprises ne sont pas égales face à l’économie circulaire. Les résultats montrent des différences significatives selon les secteurs d’activité.

Les secteurs extractifs, agricoles et manufacturiers se démarquent généralement par une plus grande diversité de pratiques, notamment celles liées à la valorisation des résidus, au reconditionnement ou à l’optimisation des processus. À l’inverse, plusieurs secteurs de services adoptent principalement des pratiques en fin de cycles de vie, comme le recyclage et le compostage.

La taille des entreprises joue également un rôle. Les entreprises de 100 employés et plus sont proportionnellement plus nombreuses à mettre en œuvre des pratiques situées en amont du cycle de vie, notamment celles visant à réduire la consommation de ressources. En revanche, le chiffre d’affaires, toutes choses égales par ailleurs, ne semble pas constituer un facteur discriminant majeur.


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Premiers signaux d’évolution entre 2022 et 2024

Les données préliminaires pour 2024 dessinent une évolution intéressante. La proportion globale d’entreprises déclarant au moins une pratique d’économie circulaire diminue légèrement. En parallèle, certaines pratiques plus transformatrices gagnent du terrain. C’est notamment le cas de l’écoconception, des achats responsables, du reconditionnement et de l’économie de fonctionnalité. Cette dynamique suggère une possible polarisation ; moins d’entreprises engagées, mais des entreprises qui le sont de manière approfondie.

Ces tendances devront être confirmées lors de la diffusion officielle des résultats de l’ISQ, prévue au printemps 2026, mais elles ouvrent déjà des pistes de réflexion sur la maturation progressive de l’économie circulaire au Québec.

Un enjeu de transition, au-delà des intentions

Ce premier portrait statistique montre que l’économie circulaire est déjà bien présente dans les pratiques déclarées des entreprises québécoises. Il rappelle toutefois que toutes les pratiques ne se valent pas en termes de transformation des modèles de production et de consommation.

La transition vers une économie véritablement circulaire ne repose pas uniquement sur la multiplication d’actions isolées, mais sur la capacité à articuler des stratégies cohérentes, à investir l’amont des chaînes de valeur et à renforcer les collaborations interorganisationnelles. À cet égard, les données de l’ISQ constituent un outil précieux pour éclairer les décisions publiques, orienter les politiques de soutien et dépasser les discours généraux sur l’économie circulaire.

La Conversation Canada

Rachida Bouhid ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Économie circulaire au Québec : beaucoup d’intentions, peu de transformations – https://theconversation.com/economie-circulaire-au-quebec-beaucoup-dintentions-peu-de-transformations-274190

Accords sanitaires Afrique–États-Unis : les alertes d’un virologue

Source: The Conversation – in French – By Oyewale Tomori, Fellow, Nigerian Academy of Science

Les États-Unis signent des accords bilatéraux avec des pays africains. À la fin du mois de février 2026, des accords d’une valeur de 19,8 milliards de dollars américains ont été signés dans le cadre du nouveau financement de la santé. Sur ce montant, les États-Unis se sont engagés à verser 12,2 milliards de dollars et les pays africains 7,5 milliards de dollars.

Dix-huit pays africains ont signé ces accords. Il s’agit du Botswana, du Burkina Faso, du Burundi, du Cameroun, de la Côte d’Ivoire, de la République démocratique du Congo, de l’Eswatini, de l’Éthiopie, du Kenya, du Lesotho, du Liberia, de Madagascar, du Malawi, du Mozambique, du Nigeria, du Rwanda, de la Sierra Leone et de l’Ouganda.

The Conversation Africa a demandé au professeur de virologie Oyewale Tomori, ancien virologue régional de l’Organisation mondiale de la santé, comment les pays africains auraient dû réagir à cette initiative américaine.


Les États-Unis ont conclu des accords bilatéraux avec plusieurs pays africains sur le financement de la santé. Comme pour tout financement, des conditions ont été imposées. Quelles conditions considérez-vous comme des « signaux d’alerte » ?

La condition la plus controversée est sans doute l’obligation pour les pays de partager rapidement avec les États-Unis des données sanitaires sensibles et de précieux échantillons d’agents pathogènes (parfois pendant une période pouvant aller jusqu’à 25 ans). Les échantillons d’agents pathogènes sont des atouts inestimables pour la santé publique, la gestion clinique et la recherche. Ils sont utiles pour identifier les maladies et mettre au point des vaccins et des traitements.

Cela sans garantie correspondante d’accès aux innovations médicales qui en résultent, telles que les vaccins et autres thérapies. Le retour sur investissement potentiel des innovations sur l’un de ces agents pathogènes pourrait largement dépasser le montant total des contributions américaines aux accords. Par exemple, à l’échelle mondiale, pour chaque dollar investi dans le développement et la distribution du vaccin contre la COVID-19, le retour sur investissement estimé varie entre 42 et 775 dollars.

De plus, la durée des accords initiaux est de cinq ans. Pourquoi alors les pays africains devraient-ils s’engager dès le départ à partager leurs données et leurs agents pathogènes pendant 20 ans supplémentaires ? Et ce, indépendamment du renouvellement des accords après les cinq premières années.

Les pays africains ne doivent pas céder leurs données sanitaires ni divulguer sans compter leurs précieux agents pathogènes en échange d’un financement des donateurs. Il faudrait plutôt mobiliser des fonds locaux afin de créer et de maintenir un environnement propice permettant aux professionnels de santé africains de gérer les données localement, au lieu de partager les données brutes à l’échelle mondiale. En outre, les fonds de contrepartie provenant de sources locales devraient être utilisés pour créer un environnement favorable au soutien et au renforcement des capacités des scientifiques et chercheurs locaux à développer des innovations à partir d’agents pathogènes indigènes, dans l’intérêt de tous.

Un autre point préoccupant dans ces accords concerne certaines questions économiques, sociales et politiques qui pourraient entraver leur mise en œuvre. Par exemple, en Zambie, l’accord sur la santé a été lié à un accord distinct avec les États-Unis sur la « collaboration dans le secteur minier ». Cet accord n’a pas encore été finalisé.

Un directeur de l’organisation de défense des droits des personnes atteintes du VIH, Health Gap, a déjà accusé les États-Unis de « subordonner les services de santé vitaux au pillage des richesses minérales du pays ». Il a qualifié cela d’« exploitation éhontée et immorale ».

Un troisième signal d’alarme se trouve dans l’accord conclu avec le Nigeria. Les États-Unis ont déclaré qu’ils mettraient « fortement l’accent sur la promotion des prestataires de soins de santé chrétiens ». L’un des principaux éléments de l’accord est l’inclusion d’une aide américaine spécifique d’environ 200 millions de dollars destinée à plus de 900 établissements de santé chrétiens à travers le Nigeria.

Compte tenu de la diversité religieuse du Nigeria, cette disposition a suscité un débat au sein des groupes de la société civile sur la question de l’inclusivité.

En réponse aux critiques, le gouvernement nigérian a affirmé que le protocole d’accord n’était lié à aucune religion. Le gouvernement a déclaré que 10 % de la contribution américaine était destinée aux prestataires confessionnels en général, y compris les institutions chrétiennes et musulmanes.

En vertu du protocole d’accord, les États-Unis s’engageront à verser près de 2,1 milliards de dollars américains pour développer les services préventifs et curatifs essentiels dans les domaines du VIH, de la tuberculose, du paludisme, de la santé maternelle et infantile et de la polio. En outre, le Nigeria augmentera ses dépenses de santé nationales de près de 3 milliards de dollars (plus de 4 000 milliards de nairas). Il s’agit du plus important co-investissement jamais réalisé par un pays dans le cadre de la stratégie America First Global Health Strategy.

La contribution du Nigeria s’élève à plus de 838 milliards de nairas par an.
Entre 2020 et 2025, l’allocation budgétaire du Nigeria à la santé oscillait entre 4,2 % et 5,2 % du budget national. En 2025, le budget alloué à la santé au Nigeria s’élevait à 2,48 billions de nairas, soit 5,18 % du budget national.

Le cofinancement annuel prévu par le Nigeria représente près de 40 % du budget alloué à la santé en 2025. Cela signifie que le budget de la santé du Nigeria pour 2026 doit en tenir compte, si le pays ne veut pas enfreindre l’accord. Pour un pays dont le budget alloué à la santé est resté constamment inférieur à 6 % du budget national, il est irréaliste de respecter cette partie de l’accord. En 2025, le Nigeria n’a débloqué qu’environ 36 millions de nairas (environ 25 797 dollars américains) sur les 218 milliards de nairas (environ 156 millions de dollars américains) alloués au ministère de la Santé pour des projets d’investissement.

Enfin, les accords bilatéraux semblent conçus pour saper les systèmes mis en place par l’Organisation mondiale de la santé afin de garantir l’équité dans toute réponse future à une pandémie. La « stratégie mondiale pour la santé America First » met l’accent sur les accords de coopération bilatérale directe. Cela pose des risques importants pour les négociations en cours sur le Système d’accès aux agents pathogènes et de partage des avantages découlant de leur utilisation (PABS) dans le cadre de l’accord sur les pandémies adopté en 2025. .

Les pays africains devraient faire preuve d’une extrême prudence quant aux accords qu’ils signent. En particulier, cet accord avec les États-Unis comporte une clause de résiliation unilatérale qui pourrait laisser les pays africains suspendus à ce qui reste de la souveraineté fragile d’un État dépendant. Cette clause donne aux États-Unis le droit de suspendre ou de mettre fin à tout programme qui ne correspond pas aux intérêts du gouvernement américain et/ou aux intérêts de l’administration actuelle.

Il y a toujours des compromis à faire dans ce genre de décisions. Quels compromis considérez-vous comme inacceptables ?

En aucun cas l’Afrique ne devrait céder des données brutes ou des agents pathogènes, quel que soit le montant offert ou le don proposé. Nous devons utiliser nos ressources pour créer un environnement propice permettant à nos chercheurs africains bien formés de travailler efficacement. De plus, ces ressources devraient servir à renforcer les capacités des chercheurs africains afin qu’ils puissent traiter localement nos données et analyser nos agents pathogènes indigènes. Nous disposons d’une main-d’œuvre hautement qualifiée (des scientifiques spécialisés en données de recherche en santé) qui, si elle bénéficie d’un environnement propice, peut traiter nos données et analyser nos agents pathogènes directement sur le continent.

Le lien signalé entre les accords de financement de la santé et l’exploitation des ressources minérales et naturelles est une preuve suffisante que l’objectif est de donner quelques miettes à l’Afrique, alors que l’Amérique rafle le gros des gains.

Pour être honnête envers les Américains, ils ont déclaré d’emblée qu’il s’agissait de donner la priorité à l’Amérique. Il est regrettable que de nombreux gouvernements africains signent ces accords en ignorant complètement l’opinion de la communauté et en méprisant les contributions des organisations de la société civile.

Si les différents pays avaient bien réfléchi, ils auraient chargé l’Union africaine et les Centres africains de contrôle des maladies de fournir des lignes directrices complètes et cohérentes sur les accords américains. Mais cela n’a pas été le cas, et nous nous retrouvons aujourd’hui avec une multitude d’accords bilatéraux déséquilibrés, conçus pour servir les intérêts des donateurs.

Y a-t-il des aspects positifs ?

Oui, bien sûr. Chaque pays recevra un soutien financier des États-Unis pour « développer les services préventifs et curatifs essentiels pour le VIH, la tuberculose, le paludisme, la santé maternelle et infantile, la polio et la surveillance des maladies ». Ce financement aidera certainement les pays à améliorer leurs services de prévention et de contrôle de certaines maladies.

De plus, chaque accord comporte une exigence de co-investissement. Celle-ci invite les pays participants à augmenter leurs propres dépenses de santé afin de remplacer l’investissement américain sur une période de cinq ans.

Si cette mesure est mise en œuvre avec succès, elle pourrait avoir des résultats positifs, car elle aiderait les pays à fournir un financement adéquat aux services de santé.

Mais il y a des réserves.

Premièrement, cette clause pourrait contraindre les gouvernements à réaffecter des fonds provenant d’autres services essentiels.

Deuxièmement, l’incapacité à fournir un cofinancement local adéquat pourrait entraver la mise en œuvre réussie de l’accord.

Troisièmement, l’espoir que les pays augmentent progressivement leur financement national en faveur de la santé semble irréaliste. En 2001, les pays africains ont adopté la Déclaration d’Abuja. Ils se sont ainsi engagés à allouer au moins 15 % de leur budget national annuel à la santé. Au cours des 25 dernières années, aucun pays n’a atteint cet objectif de manière constante.

Mais si cette clause incite les gouvernements africains à mettre enfin en œuvre l’allocation minimale de 15 % du budget national à la santé, ce serait évidemment un résultat positif des accords.

The Conversation

Oyewale Tomori does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Accords sanitaires Afrique–États-Unis : les alertes d’un virologue – https://theconversation.com/accords-sanitaires-afrique-etats-unis-les-alertes-dun-virologue-278324

Agatha Christie, reine des morts, reine des mots

Source: The Conversation – France (in French) – By Isabelle-Rachel Casta, Professeur émérite, culture sérielle, poicière et fantastique, Université d’Artois

La prolifique Agatha Christie ne lésinait pas sur les références littéraires. Michaël Bemelmans/Wikimédia, CC BY

Dans la lignée de Conan Doyle, une femme a su maîtriser comme personne l’énigme à rebondissements et le jeu des références cryptées : c’est Agatha Christie, « duchesse de la Mort », s’il faut en croire le beau titre du critique François Rivière (Seuil, 1981). Les mots, la mort, le crime : bienvenue dans le labyrinthe Christie !


Faut-il relire Agatha Christie ? Oui, car son œuvre, immense, rassemble tous les états de la culture et de la sensibilité britanniques à travers des enquêtes qui sont autant de voyages au pays des savoirs humanistes. Ses détectives sont aussi savants qu’elle, et généralement les coupables le sont également ! Explorer son œuvre, c’est saisir la fusion des codes de l’énigme et de la culture britannique littéraire au sein du genre policier, pourtant longtemps considéré comme éloigné de la tradition classique.

Ainsi Christie fera-t-elle de chaque roman la rencontre insolite du divertissement attendu d’un bon polar avec la présence cryptique des plus notables œuvres du corpus lettré, comme on peut l’entendre dans une récente émission consacrée à l’autrice de légende. Mais les mots et les morts font-ils toujours bon ménage ?

Polars ou poèmes ?

En parcourant l’ensemble de la production d’Agatha Christie, on est frappé par l’importance des références et des citations : comptines inquiétantes (Hickory, Dickory, Dock, Pension Vanilos pour la version française) ou présence mythologique (Nemesis) : les titres plongent toujours dans un passé légendaire ou poétique.

Deux romans tardifs, le Miroir se brisa (The Mirror Crack’d from Side to Side, 1962) et La nuit qui ne finit pas (Endless Night, 1967) semblent construits selon le même système de réminiscences car ils portent, dans leurs titres mêmes, le souvenir de deux grands poètes britanniques : William Blake (1757-1827) et Alfred Tennyson (1809-1892). On a l’impression qu’ils sont les auteurs originels de ces romans, puisque chaque titre est un fragment de leurs propres écrits ! La nuit qui ne finit pas appartient à Blake (« Augures d’innocence ») et le Miroir se brisa est une citation d’un poème de Tennyson consacré à la Dame de Shalott (personnage de la geste arthurienne), poème dont la trame guide l’enquête tout au long du récit.

C’est quasiment toujours dans le passé (personnel ou collectif) qu’il faut trouver les clés des énigmes présentes : cet axiome psychanalytique et policier (mais n’est-ce pas une sorte de pléonasme ?) fonctionne pleinement dans le Miroir se brisa. Les références et les allusions y fourmillent, dominées par l’obsédante présence du poème de Tennyson.

L’intrigue est simple : Marina, une actrice, découvre qu’une admiratrice trop pressante a contaminé jadis l’enfant qu’elle portait, elle. Elle s’arrange alors pour la tuer, et la haine qui s’empare d’elle n’échappe pas à l’une des invitées, surprise de lire dans son regard la même folie que Tennyson prête à son héroïne, la pauvre Dame de Shalott. Or, selon l’universitaire Annie Combes (l’Écriture du crime) chaque référence, même la plus anodine, contient déjà toutes les réponses ! Sans cesse, les vers de « La Dame de Shalott » vont revenir scander l’enquête. Ils apparaissent une première fois dits par une vieille amie de Miss Marple, enquêtrice malgré elle et perspicace observatrice du moindre détail :

« Vous souvenez-vous de “la Dame de Shalott” ? ‘Le miroir se brisa de part en part. Je suis maudite ! cria la Dame de Shalott’. Elle me l’a rappelée. Les gens apprécient peu Tennyson, aujourd’hui, mais la “Dame de Shalott” m’a toujours beaucoup plu. »

La femme qui récite du Tennyson est déjà présente dans un autre roman, Un cadavre dans la bibliothèque : on peut ainsi parler d’autocitation ; de plus, elle dit le poème devant un tableau, donc en joignant la réminiscence littéraire à la compétence picturale. Des fragments du poème sont aussi répétés en écho par Miss Marple, toujours centrés sur la malédiction qui frappe en même temps l’héroïne de Tennyson… et l’actrice contemporaine, sans doute assassinée à la fin par son époux.

Seules de respectables dames anglaises comprennent donc pourquoi Tennyson sert d’épitaphe à la criminelle morte :

« Elle a un beau visage ;
Que Dieu dans sa miséricorde lui accorde sa grâce,
La Dame de Shalott. »

Le film inspiré de l’œuvre conserve d’ailleurs cette indécision finale. Ainsi, d’indice en élucidation, le poème aura couru tout au long du texte comme une lumière noire.

L’air du crime pour un « meurtre familier »…

On a vu que le double de l’auteur, Miss Marple, n’est pas « féminine », au sens stéréotypé du terme : elle est âgée et célibataire, donc conventionnellement asexuée. Mais elle incarne la justice et la vengeance, le Temps et, d’une certaine façon, la Mort… comme le manifeste une œuvre symétrique au roman déjà cité (et ce, même si elle n’apparaît pas spécifiquement).

La nuit qui ne finit pas se présente de fait comme le commentaire d’un texte de William Blake. Mais quelle place reste-t-il à la fiction policière ? Celle d’une parabole : revisiter la littérature anglaise à la lumière du polar contemporain. À cet égard, la disposition de l’exergue, en regard du texte, est assez étrange pour mériter une remarque :

« Chaque nuit et chaque matin, certains naissent pour le malheur. Chaque matin et chaque nuit, certains naissent pour la douce joie, certains naissent pour une nuit sans fin. William Blake.

« Chapitre premier

« J’ai souvent lu ou entendu cette chanson. Elle sonne bien, mais que signifie-t-elle au juste ? »

Il faut donc comprendre que le héros-assassin (qui dit « je ») lit ou entend le texte de Blake, puisque la mention « Chapitre premier » sépare l’exergue de la fiction proprement dite. Il est bien entendu celui qui est « né pour le malheur » ; comme par prémonition, Ellie, sa jeune et adorable femme « née pour la douce joie », fredonne elle aussi ces mots… Ainsi l’angoisse suscitée par le poème devient-elle le leitmotiv de la catastrophe imminente. Celle qui était « née pour le bonheur » périt assassinée, car dans ce monde on tue pour de l’argent (Michael ne l’a épousée que pour en hériter, d’accord avec sa maîtresse Greta) et on devient fou… La chanson la venge, et chaque apparition des fameux vers accompagne la chute vers l’abîme du criminel Michael Rogers.

L’assassin qui, à la fin, sombre dans la folie, ne jouira évidemment pas de l’argent de la femme qu’il a tuée : « […] Dans la nuit sans fin où je me suis perdu. » Dans le film qui tire son nom de celui du roman, l’interprétation sensible de Hywel Bennett renvoie d’ailleurs plutôt bien à la paranoïa du personnage.

Ce roman reprend, rappelons-le, les procédés narratifs qui firent la gloire de son auteur. En effet, en 1967, plus de quarante ans après l’affaire Ackroyd, Agatha Christie opte une nouvelle fois pour le récit au « je » du meurtrier, avec un « blanc » typographique où s’inscrit la commission du forfait : « En arrivant à un croisement… nous la découvrîmes » (le pronom « la » renvoie bien sûr au corps sans vie d’Ellie, empoisonnée par son mari juste avant une promenade à cheval).

On notera que le narrateur s’appelle Rogers, presque comme la victime du Meurtre de Roger Ackroyd ; ce fil ténu relie les œuvres, et sans doute ne faut-il pas chercher ailleurs les difficultés d’adaptation filmique des romans, notés par certains : les jeux de mots « visualisés » y sont laborieux, et la modernisation de certaines intrigues alourdit la finesse du trait… par exemple dans la mini-série de Chris Chibnall, les Sept Cadrans.

Alors restons au pied de la lettre !

Se perdre dans le labyrinthe ?

En 1971, quelques années avant sa mort, la « reine des mots » livre Nemesis, roman qui éclaire rétroactivement tout le corpus :

« II s’agissait d’une jeune fille très douce, absolument adorable. […] Cependant, elle est morte. – De quoi ?, demanda doucement miss Marple. – D’amour […], reprit sa compagne d’une voix chargée de tristesse et d’amertume. L’amour. »

Pourquoi cette histoire paraît-elle une conclusion acceptable ? Parce que s’appeler Verity (comme la jeune fille morte) et reposer dans une terre ignorée illustre la grande affaire du polar : réhumaniser la victime comme le coupable, tout en semant des indices, la plupart du temps issus de la grande culture encyclopédique ou du fonds légendaire. Tout se passe comme dans un Cluedo géant, où les bribes du passé forment un étrange rébus : celui qui le déchiffre comprend qui est le coupable.

Pourtant, conservatrice et nostalgique, Christie l’a toujours été, même si avec elle vient le temps des vieilles dames malignes et des détectives belges, qui enquêtent sans ressentiment ni complaisance. Infanticide et démence prennent ainsi les rythmes équivoques d’une comptine ou d’un poème, car « chacun lit Agatha Christie à sa manière : de la dévoration de la découverte au suçotement de celui qui connaît l’histoire » (Sophie de Mijolla-Mellor, Meurtre familier, 1995).

The Conversation

Isabelle-Rachel Casta ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Agatha Christie, reine des morts, reine des mots – https://theconversation.com/agatha-christie-reine-des-morts-reine-des-mots-275282

Aliments ultratransformés : Comment aider les consommateurs à les repérer et à les éviter ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierrick Gomez, Professeur associé de marketing, Neoma Business School

La question de l’ultratransformation des aliments constitue aujourd’hui un enjeu majeur tant pour l’industrie agroalimentaire que pour les pouvoirs publics. La liste d’ingrédients, information obligatoire qui figure sur les emballages alimentaires, apparaît comme un outil intéressant pour aider les consommateurs à repérer ces aliments dans les rayons. Toutefois, son efficacité reste à établir.


L’offre d’aliments ultratransformés occupe une place prépondérante sur les rayons de produits alimentaires de nombreux pays occidentaux, alors même que les consommateurs demeurent encore peu nombreux à savoir ce que recouvre cette catégorie et comment l’identifier.

Cette situation est problématique car la question de l’ultratransformation des aliments constitue aujourd’hui un enjeu majeur de santé publique. De nombreuses études scientifiques mettent en évidence une association entre la consommation d’aliments ultratransformés et un risque accru de diverses maladies chroniques, voire de mortalité.

Or, en dehors de leurs croyances personnelles, les consommateurs disposent de peu d’indices tangibles leur permettant de déterminer si un produit est ultratransformé, ou non.

À retenir

  • C’est quoi les aliments ultratransformés ? Biscuits et pains industriels, barres chocolatées, soupes en poudre, nuggets… on parle d’aliments ultratransformés pour désigner des aliments obtenus à partir d’ingrédients traditionnels qui ont subi diverses transformations industrielles (ajout d’huiles hydrogénées, « cracking » ou fractionnement d’un aliment brut en plusieurs ingrédients…) et auxquels ont été ajoutés des additifs, des colorants, des émulsifiants, etc.
  • Pourquoi les industriels procèdent-ils à ces transformations ? Ces procédés ont pour but de conférer un certain nombre de propriétés aux aliments (améliorer la texture ou le goût, allonger la durée de conservation…).
  • À ce jour, il n’existe pas de consensus concernant la définition des aliments ultratransformés, selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses). Toutefois, parmi les différentes classifications fondées sur le degré de transformation des produits, les études épidémiologiques menées pour évaluer les effets sanitaires potentiels des aliments ultratransformés utilisent le plus souvent la classification Nova, développée par des chercheurs brésiliens.

Pour l’heure, la liste d’ingrédients constitue la principale source d’information figurant sur les emballages qui permet aux consommateurs d’identifier le degré de transformation des aliments, notamment parce qu’elle leur donne accès à la composition des produits qu’ils achètent.

Pourtant, on sait encore peu de choses sur son usage réel par les consommateurs et sur sa capacité à les aider à repérer et à éviter les aliments ultratransformés. Qui lit la liste d’ingrédients ? Cette information suffit-elle à orienter les choix vers des produits moins transformés ? Des avertissements sanitaires placés sur la face avant des emballages seraient-ils plus efficaces à cet égard ?

Nous avons cherché à apporter des éléments de réponse dans un article récemment publié dans Journal of Consumer Policy qui repose sur trois études expérimentales menées auprès de 1 088 consommateurs états-uniens et britanniques.

Qui lit la liste des ingrédients sur les emballages ?

Dans une première étude, nous nous sommes intéressés aux usages de la liste d’ingrédients et avons observé qu’environ 43 % des participants déclaraient la consulter régulièrement lors de leurs achats alimentaires. Ce résultat est déjà instructif : il montre que cet usage n’est pas marginal, tout en suggérant que plus de la moitié des consommateurs ne la consultent qu’occasionnellement, voire pas du tout.

Surtout, nos analyses indiquent que cet usage est fortement influencé par des caractéristiques individuelles. Les utilisateurs fréquents déclarent de meilleures compétences culinaires et un niveau de connaissance plus élevé en matière d’aliments ultratransformés, manifestent une préférence marquée pour les aliments naturels et se montrent plus attentifs à leur santé.

Autrement dit, l’usage de la liste d’ingrédients semble associé à des facteurs qui ne sont pas également répartis au sein de la population. Dès lors, s’appuyer sur cet outil pour orienter les choix alimentaires risque de renforcer certaines inégalités. Des analyses complémentaires mettent d’ailleurs en évidence des différences d’usage significatives selon le niveau d’éducation.

Longueur ou contenu : quelle caractéristique de la liste d’ingrédients influence les intentions d’achat ?

Le caractère ultratransformé d’un aliment peut, en théorie, s’apprécier à travers deux dimensions de la liste d’ingrédients : sa longueur (plus la liste est longue, plus on peut soupçonner un degré de transformation élevé) et son contenu (présence d’additifs et d’ingrédients d’origine industrielle). Dans une deuxième étude expérimentale, nous avons précisément isolé ces deux dimensions afin d’évaluer leur influence sur les évaluations des consommateurs.

Les participants devaient évaluer un pain industriel emballé, avec la possibilité d’accéder à la liste d’ingrédients figurant au dos de l’emballage, laquelle variait selon le contenu (modérément versus fortement transformé) et la longueur (liste courte versus longue). Par rapport à la première étude, une proportion plus élevée de participants (66 %) a choisi d’examiner la liste d’ingrédients.

Les résultats sont sans ambiguïté : le contenu de la liste l’emporte largement sur sa longueur. La présence d’additifs et d’ingrédients perçus comme industriels accroît significativement la perception de transformation du produit. Ce résultat est cohérent avec un mécanisme psychologique bien documenté en comportement du consommateur, à savoir le biais de négativité : les consommateurs accordent davantage de poids à des signaux négatifs, facilement identifiables (additifs, ingrédients industriels), qu’à la longueur de la liste dont l’interprétation reste ambiguë (un aliment peut comporter un nombre conséquent d’ingrédients sans être ultratransformé).

Un autre résultat mérite toutefois d’être souligné : bien que la présence d’additifs dans la liste modifie les perceptions, elle ne réduit pas directement l’intention d’achat du produit ultratransformé.

Ainsi, le degré de transformation ne constitue qu’un critère de choix parmi d’autres : le prix, le goût, la praticité ou encore les bénéfices perçus pour la santé peuvent peser davantage dans la décision et neutraliser l’effet de la liste d’ingrédients.

Un avertissement sur la face avant de l’emballage peut-il changer la donne ?

La troisième étude examine l’effet additionnel d’un outil plus facilement accessible et interprétable par les consommateurs : un avertissement sanitaire apposé sur la face avant de l’emballage qui signale le caractère ultratransformé des produits. Les participants recrutés devaient choisir entre trois barres de céréales présentant des niveaux de transformation différents (modérément versus fortement transformé), avec ou sans avertissement. Ils avaient par ailleurs accès à leurs compositions.

Les résultats sont sans équivoque : la présence d’un avertissement accroît fortement la probabilité de choisir le produit le moins transformé. La part de choix en faveur de l’option modérément transformée passe ainsi de 39,6 % en l’absence d’avertissement à 62,7 % lorsqu’un avertissement est présent. L’avertissement renforce la capacité des consommateurs à distinguer les produits selon leur degré de transformation et à orienter leurs choix en conséquence.

Quelles implications en matière de santé publique ?

Au final, la liste d’ingrédients apparaît comme un outil utile mais insuffisant. Elle est utilisée par un nombre limité de consommateurs et si elle permet à certains d’identifier les produits transformés, davantage à travers son contenu que sa longueur, elle ne génère pas une impulsion suffisante pour influencer directement l’intention d’achat.

Ainsi, en l’absence d’outils complémentaires, son usage risque de laisser de côté les consommateurs les moins motivés, renforçant ainsi des inégalités d’accès à l’information. À l’inverse, un avertissement simple et visible apposé sur la face avant des emballages semble nettement plus efficace pour que l’identification des produits ultratransformés se traduise en choix effectifs.

Ces résultats devront être répliqués dans des situations d’achat réelles, en interaction avec d’autres dispositifs existants (par exemple l’étiquetage nutritionnel Nutri-Score présent sur les emballages des produits alimentaires, des allégations relatives au pourcentage d’ingrédients naturels dans la composition et autres « clean labels » qui promeuvent une alimentation plus saine, ainsi que dans d’autres contextes culturels.

Ces travaux dessinent néanmoins une orientation claire pour les décideurs en santé publique : si l’objectif est d’orienter les choix des consommateurs vers des aliments moins transformés, la seule liste d’ingrédients risque de ne pas suffire ; des instruments plus persuasifs, tels que des avertissements sanitaires spécifiques, apparaissent dès lors nécessaires.

The Conversation

Pierrick Gomez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Aliments ultratransformés : Comment aider les consommateurs à les repérer et à les éviter ? – https://theconversation.com/aliments-ultratransformes-comment-aider-les-consommateurs-a-les-reperer-et-a-les-eviter-277656