L’éducation par les pairs dans la lutte contre le VIH menacée par les réductions de l’aide publique au développement

Source: The Conversation – in French – By Marion Di Ciaccio, Chair de Professeur Junior IRD, Institut de recherche pour le développement (IRD)

L’éducation par les pairs – délivrée par des personnes issues d’une même communauté – est un pilier de la lutte contre le VIH, en particulier dans les pays à ressources limitées. Les réductions drastiques de l’aide publique au développement menées par l’administration Trump, comme par les principaux pays européens donateurs, mettent à mal cette stratégie de santé communautaire qui a pourtant fait ses preuves.


S’appuyer sur des individus au sein d’une communauté donnée pour informer et sensibiliser leurs pairs, afin de promouvoir des comportements de prévention, leur accès à une prise en charge et/ou leur maintien dans les soins, c’est le principe d’une stratégie de santé communautaire baptisée pair éducation ou éducation par les pairs.

L’éducation par les pairs est apparue dans les années 1970 dans les pays anglo-saxons, notamment dans le champ de la santé mentale et de la lutte contre les inégalités sociales de santé des minorités ethniques et raciales. Dans la lutte contre le VIH, la pair éducation est devenue une stratégie incontournable, notamment dans les pays à ressources limitées.

Volontariat, motivation, partage des vécus

La spécificité de la pair éducation est de s’appuyer sur une dynamique de relation d’égal à égal. Les pairs éducatrices ou éducateurs (PE) partagent des pratiques, des vécus, des identités et des réalités communes avec une population donnée et sont recruté·e·s sur la base du volontariat et de leur motivation pour travailler auprès d’elle.

Les PE sont formé·e·s afin de leur permettre d’acquérir de nouvelles compétences sur la gestion du VIH et sur la connaissance des systèmes de santé afin de renforcer leurs savoirs et leurs expertises.

Les PE peuvent ainsi promouvoir des pratiques et des comportements favorables à la santé physique et mentale auprès de leurs pairs, en tenant compte des réalités dans lesquelles ils et elles vivent.

Qui sont les pairs éducatrices et éducateurs dans le VIH ?

Les pairs éducatrices ou éducateurs (PE) sont le plus souvent issu·e·s des organisations communautaires de lutte contre le VIH et/ou contre les discriminations. Leur mobilisation répond au besoin de sensibiliser et d’accompagner des catégories spécifiquement vulnérabilisées de la population qui supportent le double fardeau de la stigmatisation liée au VIH et de la discrimination sociale.

Les vulnérabilités psychologiques, sociales, économiques, cliniques et de genre chez les adolescentes et adolescents infecté·e·s par le VIH ont été largement démontrées et sont souvent similaires quelle que soit l’histoire de la contamination par le VIH, périnatale ou plus récente. Les PE qui les accompagnent sont donc des jeunes (15-24 ans) vivant avec le VIH qui contribuent à la continuité d’une offre de soins et de support adaptée aux besoins spécifiques des filles et des garçons, entre les services de pédiatrie et de médecine adulte.

Les PE proviennent également de groupes considérés par l’Onusida comme les « populations clés du VIH » : les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, les travailleuses et travailleurs du sexe ou encore les consommateurs de drogues injectables. En effet, ces groupes ont des besoins psychosociaux spécifiques (liés à leurs conditions de vie et aux discriminations subies) que les structures publiques de santé ne sont généralement pas en mesure de prendre en charge.

Ainsi, les PE sont principalement des personnes (à partir de 15 ans) vivant avec le VIH ou fortement exposées au risque d’infection. Parce qu’elles ou ils ont une histoire ou des pratiques communes, les PE sont les mieux placés pour accompagner ces groupes vulnérabilisés dans un parcours de prévention ou de soins.

Pourquoi la pair éducation est cruciale dans la lutte contre le VIH

La lutte contre le VIH est jalonnée depuis ses débuts par la participation inédite de mouvements communautaires pour l’accès aux traitements et à la prévention. Les personnes concernées (vivant avec) et affectées (groupes principalement concernés par le VIH) ont rapidement su imposer le concept du « Rien pour nous sans nous » dans la recherche et la lutte contre le VIH, imposant une nouvelle façon de faire de la recherche et de proposer des services de santé.

Dans ce contexte, les PE effectuent un travail de proximité qui permet :

Depuis plus de deux décennies, l’engagement de jeunes PE auprès des adolescentes et adolescents est déterminant dans la prise en charge du VIH. Ils interviennent, par exemple, pour soutenir leur observance aux traitements, pour favoriser leur rétention dans les soins et leur bien-être psychosocial, pour les accompagner après l’annonce de leur sérologie VIH, pour les soutenir dans le partage de leur sérologie avec leur entourage et lutter contre l’autostigmatisation ainsi que l’isolement, ou encore pour renforcer leurs connaissances en santé et concernant le VIH en particulier.

Une revue systématique de la littérature scientifique publiée, ainsi qu’une méta-analyse de toutes les études identifiées dans cette revue, montre que la pair éducation a également des bénéfices directs sur la prévention du VIH auprès des populations clés, et notamment sur le recours au dépistage du VIH, l’utilisation du préservatif, la diminution du partage du matériel de consommation de drogues et la diminution des rapports sexuels non protégés.

Les PE apportent aussi une plus-value importante aux programmes de PrEP (prophylaxie préexposition de l’infection VIH, un traitement préventif oral contre l’infection au VIH). En effet, il a été démontré au sein d’une cohorte en Afrique de l’Ouest que les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes qui étaient en contact avec des PE prenaient mieux la PrEP que les autres.




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Une étude qualitative menée au Mali montre également que les PE jouent un rôle crucial pour le maintien dans les soins des personnes vivant avec le VIH grâce, à la fois, au soutien psychosocial qu’ils leur apportent mais également grâce à leur soutien dans l’accès aux traitements.

La pair éducation est donc cruciale non seulement au niveau individuel pour améliorer la santé et la qualité de vie des groupes clés et vulnérabilisés, mais également au niveau global pour contrôler l’épidémie de VIH.

Dans le cadre de projets de recherche, les PE sont également des acteurs clés qui, en collaborant avec les équipes de recherche, permettent d’identifier des problématiques émergentes dans leurs communautés, de faciliter le contact avec des populations plus difficiles d’accès, d’adapter les méthodologies et les pratiques de recherches à leurs réalités, ainsi qu’à mieux interpréter les données issues des projets.

Quel impact de la réduction de l’aide publique au développement ?

L’expertise et la contribution précieuse à la lutte contre le VIH des PE n’est bien souvent reconnue et valorisée qu’à travers des financements issus de l’aide au développement, de programmes de mises en œuvre de prestations de santé communautaire innovantes, ou encore de projets de recherche communautaire et interventionnelle. Cette configuration précarise encore davantage leur position et la pérennité des services qu’ils apportent aux personnes qu’ils accompagnent, pourtant avec succès.

Depuis début 2025, le financement de l’aide publique au développement connaît de nombreux bouleversements. L’événement le plus notable est l’arrêt et/ou la réduction brutale des financements américains (par l’intermédiaire des programmes PEPFAR et USAID, notamment). L’aide publique au développement européen connaît également de fortes diminutions. En effet, les principaux pays donateurs (la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et les Pays-Bas) annoncent des baisses conséquentes des budgets alloués.

Ces diminutions drastiques des financements peuvent remettre en question les progrès de la lutte contre le VIH dans les pays des Suds avec un risque accru de recrudescence de l’épidémie et d’augmentation des inégalités sociales d’accès aux soins.

Les financements américains représentent une part considérable des ressources dédiées à la prévention, au dépistage, à l’accès aux traitements antirétroviraux et au renforcement des systèmes de santé locaux pouvant aller jusqu’à 60 % des financements de la lutte contre le VIH dans certains pays comme la Côte d’Ivoire (figure ci-dessous), le Cameroun ou encore le Burundi.

Exemple de la Côte d’Ivoire

Graphique représentant les principales sources de financement de la lutte contre le VIH en Côte d’Ivoire

PEPFAR pour « President’s Emergency Plan for AIDS Relief » correspond au plan d’aide des États-Unis consacré à la lutte contre le VIH à l’international/Source des données présentées dans le graphique : Data Et cetera & Coalition PLUS, Fourni par l’auteur

Dans ces pays, les données collectées montrent que ce sont les programmes de prévention à destination des populations clés qui sont les plus touchés par les coupes budgétaires, incluant le financement des postes des PE (actuellement, uniquement dans le réseau d’organisations communautaires de Coalition PLUS – un réseau international d’associations engagées dans la lutte contre le VIH sida –, plus de 1 000 PE ne sont plus financés).

Le gel des financements a déjà eu des conséquences irréversibles sur la lutte contre le VIH. Les estimations montrent que la réduction de ces aides internationales pourrait entraîner de 4,43 millions à 10,75 millions de nouvelles infections par le VIH et de 0,77 millions à 2,93 millions de décès liés au VIH entre 2025 et 2030 dans les pays bénéficiaires de ces aides.

The Conversation

Marion Di Ciaccio est une ancienne salariée du pôle recherche communautaire de Coalition PLUS, une union internationale d’organisations communautaires de lutte contre le VIH.

Cécile Cames et Mathilde Perray ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. L’éducation par les pairs dans la lutte contre le VIH menacée par les réductions de l’aide publique au développement – https://theconversation.com/leducation-par-les-pairs-dans-la-lutte-contre-le-vih-menacee-par-les-reductions-de-laide-publique-au-developpement-264528

Du régime de Vichy à Marx… l’étonnant parcours de l’économiste Henri Denis

Source: The Conversation – in French – By Damien Bazin, Maître de Conférences HDR en Sciences Economiques, Université Côte d’Azur

Henri Denis souhaite une nouvelle organisation de l’économie, centrée sur la communauté de travail, sur l’artisanat, induisant la suspension du jeu capitaliste et des luttes de classes. Wikimediacommons

Des années 1960 aux années 1980, les étudiants en économie ont dans leur main le manuel de l’Histoire de la pensée économique, d’Henri Denis (1913-2011). Tour à tour corporatiste, proche de Vichy, progressiste chrétien, communiste, ce dernier termine ses jours en reniant le communisme et en revenant au corporatisme. Un universitaire brillant et une girouette idéologique épousant la doctrine du moment.


Du début des années 1960 aux années 1980, l’histoire de la pensée économique a pour figure centrale le professeur Henri Denis (1913-2011). Il enseigne à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, en étant l’auteur d’un manuel d’Histoire de la pensée économique.

De la première édition de 1966 à nos jours, ce manuel connaît plusieurs éditions successives et est traduit en huit langues. « Le Denis » est entre les mains des étudiants durant toutes ces années. Le cours délivré par Henri Denis forme plusieurs générations d’apprentis en sciences économiques.

Une large partie du manuel et du cours d’Henri Denis est consacrée à l’économie de Karl Marx. Bien que ce professeur d’université se réclame de l’auteur du Capital, il ne fut pas toujours un marxiste, à en juger par sa trajectoire proche de Vichy durant la Seconde Guerre mondiale. Durant cette période, il symbolise l’engagement doctrinal d’économistes dans le mouvement corporatiste, selon lequel les représentants des salariés identifient leur intérêt (de corporation) à l’intérêt général.

Alors, peut-on séparer l’homme de connaissance (théoricien) de l’homme individuel (politisé) ?

Disciple d’un vichyste

Lorsque l’on aborde la question du positionnement politique des économistes français lors de la Seconde Guerre mondiale, une figure emblématique surgit, celle de François Perroux, qui adhéra au régime de Vichy. Celle de son disciple et collègue Henri Denis est beaucoup moins connue en ce domaine.

Celui qui allait conquérir une notoriété universitaire en tant qu’historien de la pensée économique a épousé la doctrine corporatiste. Il partage les valeurs politiques de celui qui est l’un des membres de son jury de thèse, thèse soutenue le 7 mars 1938 à la Faculté de droit de Paris, « Les récentes théories monétaires en France. Idée quantitative et conflit des méthodes ».

Pour resituer le contexte, rappelons que l’entre-deux-guerres, avec en particulier le choc de la Grande Dépression (années 1930), est propice pour certains économistes à une réflexion autour d’un ordre économique nouveau, condensant un refus du libéralisme et du communisme. En économie, comme dans le reste des sciences sociales, ces visions du monde s’affrontent.

Corporatisme catholique

Portrait d’Henri Denis (1913-2011), économiste sulfureux français.
FAL

En France, la doctrine corporatiste réunit autour d’elle plusieurs économistes, dont Gaëtan Pirou (lui aussi figurant dans le jury de thèse d’Henri Denis en 1938), François Perroux et le jeune Henri Denis. Celui-ci est issu d’une famille bretonne très catholique. Il est séduit par cette pensée qui, malgré sa diversité, entend défendre les valeurs de l’Occident et celles de la chrétienté.

Henri Denis obtient son doctorat et décroche l’agrégation de sciences économiques en 1942. Un an auparavant, en 1941, il publie La corporation dans la célèbre collection « Que sais-je ? » Ouvrage dans lequel il rend un hommage appuyé à François Perroux, et aussi à Gaëtan Pirou, dont il s’inspire pour comparer les différents courants corporatistes en Europe, du Portugal salazariste à l’Italie fasciste en passant par l’Allemagne nazie.

Dans cet ouvrage, il expose la véritable finalité du corporatisme : construire un nouvel ordre social et une nouvelle organisation de l’économie, centrés sur le corporatisme, sur la communauté de travail, sur l’artisanat, induisant la suspension du jeu capitaliste et des luttes de classes. Un an plus tard, Henri Denis va jusqu’à prétendre que le socialisme est la ruine de la civilisation.

Travaux financés par Vichy

Cette adhésion d’Henri Denis aux principes du corporatisme le conduit à rejoindre la Fondation française pour l’étude des problèmes humains créée en 1941, mieux connue sous l’appellation de Fondation Alexis-Carrel (du nom du Prix Nobel de médecine Alexis Carrel, qui prôna l’eugénisme). Son budget est alloué par le secrétariat d’État à la famille et à la santé du régime de Vichy.

Cette fondation est constituée de six départements, dont celui de « bio-sociologie », dirigé par François Perroux, qui fit appel à Henri Denis en 1942 pour traiter des théories économiques. Les conflits de personnes au sein même de la Fondation conduisent Perroux et Denis à s’éloigner d’Alexis Carrel. Mais c’est surtout la fin de la guerre, occasionnant un démantèlement progressif des institutions de Vichy, qui oblige les économistes à songer à leur reconversion.

Henri Denis, comme beaucoup d’autres, entreprend, dès le lendemain du conflit, une reconversion idéologique saisissante, inattendue même.

Du corporatisme au communisme

Afin d’effacer les années d’engagement dans le corporatisme et les fonctions accomplies dans les institutions du gouvernement de Vichy, l’heure est aux reconversions. Pour les universitaires, se soustraire à ce risque, c’est entreprendre une révolution idéologique, comme celle qui va caractériser Henri Denis.

On sait qu’après la guerre, le communisme s’impose, tant par le rôle joué par l’URSS dans l’issue de la guerre, que, dans le cas français, l’affirmation politique du Parti communiste français (PCF). Après un passage par l’Union des chrétiens progressistes (UCP), Henri Denis rejoint le PCF en 1953 – il quitte le PCF huit ans plus tard, c’est-à-dire au moment où il est nommé professeur à Paris.

Il dirige le quotidien Ouest Matin, une émanation des fédérations du PCF de Bretagne, « un grand quotidien régional d’information et de défense républicaine ». Il intègre le comité de rédaction de la revue marxiste Économie et politique, où il développe une critique des approches catholiques du marxisme.

En 1950, Henri Denis publie la Valeur. Dans cet ouvrage, il critique explicitement l’économie bourgeoise et cherche à démontrer la pertinence scientifique du marxisme en économie.

Enseignant communiste


FAL

Professeur agrégé d’économie à l’Université de Rennes (Ille-et-Vilaine), Henri Denis est muté au début des années 1960 à ce qui est encore la Faculté de droit de Paris. Dans le cadre de son cours d’histoire de la pensée économique, Henri Denis publie en 1966 la première édition de son célèbre manuel Histoire de la pensée économique.

Comparativement aux manuels antérieurs (ceux de Charles Gide et Charles Rist, d’André Piettre ou d’Émile James, par exemple), la place de Marx et du marxisme dans le manuel de Denis est imposante : un bon tiers du manuel, soit plus de 200 pages. Elle témoigne de son engagement doctrinal et de sa connaissance de l’œuvre de Marx et des auteurs se réclamant de lui.

Nombreux sont les témoignages d’anciens étudiants devenus pour certains d’entre eux des professeurs d’économie qui indiquent que le manuel d’Henri Denis a contribué de manière décisive à l’implantation du marxisme dans les universités. La réception et la diffusion de l’Histoire de la pensée économique, d’Henri Denis, suscitent de nombreuses controverses. Elles opposent les professeurs plutôt conservateurs qui ont vu dans ce livre et dans le cours professé par Denis, une façon de corrompre la jeunesse française, tandis que d’autres y décèlent un renouveau de la pensée marxiste en France.

Discrédite le marxisme

Les années 1970 sont celles de la montée en puissance de la problématique des droits humains du totalitarisme, et du goulag en Union soviétique. L’étoile du marxisme commence à pâlir, et le discrédit jeté sur Marx et sur son œuvre s’affirme. Les signes annonciateurs du libéralisme se distinguent dans la science économique, et dans les mouvements politiques.




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Henri Denis, qui, durant plus de vingt ans, met en avant la scientificité de l’œuvre de Marx, participe à son discrédit. Il publie, en 1980, l’Économie de Marx. Histoire d’un échec. Le terme « échec » apparaissant lourd de sens à une époque où l’idée de socialisme n’a plus cours, et est associée à la dictature.

Fidèle à une conception corporatiste de l’organisation de la société, Henri Denis revient plus de quarante ans après, sur cette doctrine dans l’un de ses derniers ouvrages, publiés en 1984, Logique hégélienne et systèmes économiques. Il indique qu’il s’agit d’une solution aux maux engendrés par le libéralisme (injustices et désordres) et à la tyrannie inhérente à la planification.

Girouette économique

En se penchant sur cette figure légendaire de la pensée économique en France, l’ambition était de montrer qu’Henri Denis, dans le champ même de la science économique, avait, comme d’autres, incorporé certaines règles du jeu social qui l’ont conduit à se situer en quelque sorte sur les sommets de la pensée économique. D’abord, en affirmant sa croyance en la doctrine du moment, le corporatisme, puis, en raison de la défaite de cette doctrine, en épousant la cause du marxisme, avant d’y renoncer.

Ce faisant, il s’agit de créer une anamnèse des origines d’un professeur, et de pratiquer une historicisation d’un parcours universitaire, en se libérant d’une forme d’illusion de l’autonomie de la sphère des idées. Les discours et les actions qui se constituent dans un champ, celui de l’économie en l’occurrence, sont sociologiquement déterminés par les conditions sociales de ceux qui en sont les dépositaires. Dit autrement, l’homme de connaissance ne peut être dissocié de l’homme individuel.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Du régime de Vichy à Marx… l’étonnant parcours de l’économiste Henri Denis – https://theconversation.com/du-regime-de-vichy-a-marx-letonnant-parcours-de-leconomiste-henri-denis-257406

Comment Grok, le chatbot de Musk, est devenu nazi

Source: The Conversation – in French – By Aaron J. Snoswell, Senior Research Fellow in AI Accountability, Queensland University of Technology

En juillet 2025, Grok, le chatbot d’Elon Musk sur X, s’est qualifié d’«Hitler mécanique » et a tenu des propos pronazis. Mijansk786

Les propos problématiques de Grok, l’intelligence artificielle du réseau social X, illustrent l’influence des idées de son créateur, Elon Musk, sur sa conception. Mais ils posent également la question des biais plus discrets que ses concurrents masquent derrière un vernis d’impartialité, incompatible avec le processus d’entraînement de ce type d’IA.


Grok, l’agent conversationnel – ou chatbot – intégré au réseau social X et fondé sur l’intelligence artificielle développée par la société xAI d’Elon Musk, a fait la une des journaux en juillet 2025 après s’être qualifié de « Mecha-Hitler » (« Hitler mécanique ») et avoir tenu des propos pronazis en réponse à des demandes d’utilisateurs.




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Les développeurs ont présenté leurs excuses pour ces « publications inappropriées » et ont pris des mesures pour empêcher, à l’avenir, Grok de tenir des propos haineux dans ses publications sur X. Cet incident aura cependant été suffisant pour relancer les débats sur les biais des intelligences artificielles (IA) dans les réponses données aux demandes des utilisateurs.

À la suite des propos pronazis tenus sur X par Grok, ses développeurs ont publié un message d’excuse le 9 juillet _via_ le compte officiel du chatbot : « Nous avons pris connaissance des publications récentes de Grok et nous nous employons activement à supprimer celles qui sont inappropriées », affirmaient-ils.

Mais cette dernière controverse n’est pas tant révélatrice de la propension de Grok à tenir des propos extrémistes que d’un manque de transparence fondamental dans le développement de l’IA sur laquelle est basé ce chatbot. Musk prétendait en effet bâtir une IA « cherchant la vérité », hors de tout parti pris. La mise en œuvre technique de ce programme révèle pourtant une programmation idéologique systémique Grok.

Il s’agit là d’une véritable étude de cas accidentelle sur la manière dont les systèmes d’intelligence artificielle intègrent les valeurs de leurs créateurs : les prises de position sans filtre de Musk rendent en effet visible ce que d’autres entreprises ont tendance à occulter.

Grok, c’est quoi ?

Grok est un chatbot doté d’ « une touche d’humour et d’un zeste de rébellion », selon ses créateurs. Il est basé sur une intelligence artificielle développée par xAI, qui détient également la plate-forme de réseau social X.

La première version de Grok a été lancée en 2023. Des études indépendantes suggèrent que son dernier modèle en date, Grok 4, surpasserait les concurrents dans différents tests d’« intelligence ». Le chatbot est disponible indépendamment, mais aussi directement sur X.

xAI affirme que « les connaissances de (cette) IA doivent être exhaustives et aussi étendues que possible ». De son côté, Musk a présenté Grok comme une alternative sérieuse aux chatbots leaders du marché, comme ChatGPT d’OpenAI, accusé d’être « woke » par des figures publiques de droite, notamment anglo-saxonnes.

En amont du dernier scandale en date lié à ses prises de position pronazi, Grok avait déjà fait la une des journaux pour avoir proféré des menaces de violence sexuelle, pour avoir affirmé qu’un « génocide blanc » avait lieu en Afrique du Sud, ou encore pour ses propos insultants à l’égard de plusieurs chefs d’État. Cette dernière frasque a conduit à son interdiction en Turquie, après des injures contre le président de ce pays, Recep Tayyip Erdoğan, et le fondateur de la République, Mustafa Kemal Atatürk.

Mais comment les développeurs peuvent-ils générer de telles valeurs chez une IA, et façonner un chatbot au comportement aussi problématique ? À l’heure actuelle, ceux-ci sont construits sur la base de grands modèles de langage (Large Language Models en anglais, ou LLM) qui offrent plusieurs leviers sur lesquels les développeurs peuvent s’appuyer pour influer sur l’attitude future de leur création.

Derrière le comportement des IA, différentes étapes

Le préentraînement

Pour commencer, les développeurs sélectionnent les données utilisées pendant cette première étape de la création d’un chatbot. Cela implique non seulement de filtrer les contenus indésirables parmi les données d’entraînement, mais aussi de mettre en avant les informations souhaitées.

GPT-3 a ainsi été alimenté par des données dans lesquelles Wikipédia était jusqu’à six fois plus représentée que d’autres ensembles de données, car OpenAI considérait l’encyclopédie en ligne comme de meilleure qualité par rapport au reste. Grok, quant à lui, est entraîné à partir de diverses sources, notamment des publications provenant de X. Cela pourrait expliquer que le chatbot ait été épinglé pour avoir vérifié l’opinion d’Elon Musk sur des sujets controversés avant de répondre.

Dans cette capture réalisée par le chercheur Simon Willison, on peut voir le processus de réflexion détaillé de Grok face à une demande portant sur un sujet controversé (ici, une demande de soutien à Israël ou à la Palestine) : le chatbot consulte les publications d’Elon Musk sur le sujet avant de fournir une réponse.

Musk a précédemment indiqué que xAI effectue un tri dans les données d’entraînement de Grok, par exemple pour améliorer ses connaissances juridiques et pour supprimer le contenu généré par d’autres LLM à des fins d’augmentation de la qualité des réponses. Le milliardaire a également lancé un appel à la communauté d’utilisateurs de X pour trouver des problèmes complexes et des faits « politiquement incorrects, mais néanmoins vrais » à soumettre à son chatbot. Rien ne permet de savoir si ces données ont bien été utilisées ni quelles mesures de contrôle qualité ont été appliquées sur celles-ci.

Dans cette publication du 21 juin 2025, Elon Musk invite les utilisateurs à répondre avec « des faits clivants pour l’entraînement de Grok ». Par cela, il entend « des choses politiquement incorrectes, mais cependant vraies sur le plan factuel ».

Le réglage de précision

La deuxième étape, le réglage de précision – plus connu sous le nom anglais de fine-tuning – consiste à ajuster le comportement du LLM à l’aide de retours sur ses réponses. Les développeurs créent des cahiers des charges détaillés décrivant leurs positions éthiques de prédilection, que des évaluateurs humains ou des IA secondaires utilisent ensuite comme grille d’évaluation pour évaluer et améliorer les réponses du chatbot, ancrant ainsi efficacement ces valeurs dans la machine.

Une enquête de Business Insider a mis en lumière que les instructions données par xAI à ses « tuteurs pour IA » humains leur demandaient de traquer l’« idéologie woke » et la « cancel culture » dans les réponses du chatbot. Si des documents internes à l’entreprise indiquaient que Grok ne devait pas « imposer une opinion qui confirme ou infirme les préjugés d’un utilisateur », ils précisaient également que le chatbot devait éviter les réponses donnant raison aux deux parties d’un débat, lorsqu’une réponse plus tranchée était possible.

Les instructions système

Les instructions système – c’est-à-dire les consignes fournies au chatbot avant chaque conversation avec un utilisateur – guident le comportement du modèle une fois déployé.

Il faut reconnaître que xAI publie les instructions système de Grok. Certaines d’entre elles, comme celle invitant le chatbot à « supposer que les points de vue subjectifs provenant des médias sont biaisés », ou celle le poussant à « ne pas hésiter à faire des déclarations politiquement incorrectes, à condition qu’elles soient bien étayées », ont probablement été des facteurs clés dans la dernière controverse.

Ces instructions sont toujours mises à jour à l’heure actuelle, et leur évolution, qu’il est possible de suivre en direct, constitue en soi une étude de cas fascinante.

La mise en place de « garde-fous »

Les développeurs peuvent enfin ajouter des « garde-fous », c’est-à-dire des filtres qui bloquent certaines requêtes ou réponses. OpenAI affirme ainsi ne pas autoriser ChatGPT « à générer du contenu haineux, harcelant, violent ou réservé aux adultes ». Le modèle chinois DeepSeek censure de son côté les discussions sur la répression contre les manifestations de la place Tian’anmen de 1989.

Des tests effectués lors de la rédaction de cet article suggèrent que Grok est beaucoup moins restrictif dans les requêtes qu’il accepte et dans les réponses apportées que les modèles concurrents.

Le paradoxe de la transparence

La controverse autour des messages pronazis de Grok met en lumière une question éthique plus profonde. Est-il préférable que les entreprises spécialisées dans l’IA affichent ouvertement leurs convictions idéologiques et fassent preuve de transparence à ce sujet, ou qu’elles maintiennent une neutralité illusoire, tout en intégrant secrètement leurs valeurs dans leurs créations ?

Tous les grands systèmes d’IA reflètent en effet la vision du monde de leurs créateurs, des prudentes positions corporatistes de Microsoft Copilot à l’attachement à la sécurité des échanges et des utilisateurs détectable chez Claude d’Anthropic. La différence réside dans la transparence de ces entreprises.

Les déclarations publiques de Musk permettent de relier facilement les comportements de Grok aux convictions affichées du milliardaire sur « l’idéologie woke » et les biais médiatiques. À l’inverse, lorsque d’autres chatbots se trompent de manière spectaculaire, il nous est impossible de savoir si cela reflète les opinions des créateurs de l’IA, l’aversion au risque de l’entreprise face à une question jugée tendancieuse, une volonté de suivre des règles en vigueur, ou s’il s’agit d’un simple accident.

Le scandale lié à Grok fait écho à des précédents familiers. L’IA de X ressemble en effet au chatbot Tay de Microsoft, qui tenait des propos haineux et racistes en 2016. Il avait également été formé à partir des données de Twitter, le prédécesseur de X, et déployé sur ce réseau social, avant d’être rapidement mis hors-ligne.

Il existe cependant une différence cruciale entre Grok et Tay. Le racisme de cette dernière résultait de la manipulation menée par des utilisateurs et de la faiblesse des mesures de sécurité en place : il résultait de circonstances involontaires. Le comportement de Grok, quant à lui, semble provenir au moins en partie de la manière dont il a été conçu.

La véritable leçon à tirer du cas Grok tient à la transparence dans le développement des IA. À mesure que ces systèmes deviennent plus puissants et plus répandus – la prise en charge de Grok dans les véhicules Tesla vient ainsi d’être annoncée –, la question n’est plus de savoir si l’IA reflétera les valeurs humaines de manière générale. Il s’agit plutôt d’établir si les entreprises créatrices feront preuve de transparence quant aux valeurs personnelles qu’elles encodent, et quant aux raisons pour lesquelles elles ont choisi de doter leurs modèles de ces valeurs.

Face à ses concurrents, l’approche de Musk est à la fois plus honnête (nous voyons son influence) et plus trompeuse (il prétend à l’objectivité tout en programmant son chatbot avec subjectivité).

Dans un secteur fondé sur le mythe de la neutralité des algorithmes, Grok révèle une réalité immuable. Il n’existe pas d’IA impartiale, seulement des IA dont les biais nous apparaissent avec plus ou moins de clarté.

The Conversation

Aaron J. Snoswell a reçu des financements de recherche de la part d’OpenAI en 2024-2025 pour développer de nouveaux cadres d’évaluation permettant de mesurer la compétence morale des agents conversationnels basés sur l’IA.

ref. Comment Grok, le chatbot de Musk, est devenu nazi – https://theconversation.com/comment-grok-le-chatbot-de-musk-est-devenu-nazi-261738

Comment la philosophie d’Hartmut Rosa « résonne » avec les sports de glisse

Source: The Conversation – in French – By Jérôme Visioli, Maître de Conférences STAPS, Université de Bretagne occidentale

Zachary DeBottis/Pexels, CC BY

Le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa a développé une sociologie de la relation au monde qui distingue deux expériences fondamentales. D’un côté, l’« aliénation », lorsque l’individu se sent indifférent ou agressé par son environnement. De l’autre, la « résonance », expérience d’harmonie que les sportifs, entre autres, tendent à rechercher à travers leurs pratiques.


Selon Hartmut Rosa, la « résonance » repose sur quatre dimensions : être touché par le monde, entrer en relation avec lui sans chercher à le dominer, le transformer tout en acceptant d’être transformé et accueillir l’imprévisibilité de cette interaction. L’auteur souligne également que la recherche de l’expérience de résonance par les sportifs constitue l’un des principaux motifs de leur engagement durable dans la pratique, avec des enjeux importants en termes de bien-être.

Si les études empiriques visant à documenter les expériences de résonance et d’aliénation restent rares, on note actuellement un développement des recherches en sciences du sport autour de différentes pratiques (course, apnée, yoga, parkour, etc.). Cela s’illustre, par exemple, dans le numéro de la revue Sport, Ethics and Philosophy intitulé « Hartmut Rosa as a sport philosopher », que nous coordonnons avec Matthieu Quidu, Brice Favier-Ambrosini et Bernard Andrieu, à paraître en 2026.

À ce titre, les sports de glisse constituent un terrain particulièrement fécond, car ils mobilisent simultanément un rapport sensible à l’environnement naturel ou urbain, des interactions sociales marquées par la coopération et la reconnaissance entre pairs, une relation intime à la matérialité de l’équipement, un fort engagement corporel, mental et émotionnel (équilibre, risque, maîtrise technique), un rapport au temps singulier où alternent attente, répétition et fulgurance des instants de réussite.

Pour illustrer plus concrètement cet aspect, nous proposons de rendre compte d’une étude auprès de skateurs, menée avec Oriane Petiot, Pauline Prouff et Gilles Kermarrec, à paraître en 2026. L’objectif était de documenter résonance et aliénation à travers la documentation de récits d’expérience particulièrement marquants, correspondant à des incidents critiques. L’étude a été menée auprès de 50 skateurs âgés de 10 à 47 ans, dont 9 femmes et 41 hommes.

L’expérience de résonance en skateboard

L’expérience de résonance, c’est ce moment où une personne sent que « quelque chose vibre » entre elle et le monde. Dans le cadre de la pratique du skate, elle se divise en deux grandes catégories : la relation à la planche (74,2 %) et la relation à l’environnement (25,8 %).

La première regroupe la réussite dans une figure (47 %) et le dépassement de la peur (27,3 %). Dans le premier cas, la résonance est vécue comme une expérience d’harmonie entre corps, esprit et skateboard :

« Une session de skate où ma confiance en moi était totale. Je me sentais aligné avec toutes les planètes, presque dans un état de grâce. […] J’avais l’impression de me voir skater de l’extérieur et que mes capacités cognitives étaient amplifiées. »

Dans le second, elle naît du surpassement de soi face aux échecs et à la prise de risque :

« Après des tentatives ratées et beaucoup de peur, le trick passe enfin : un immense soulagement, une fierté et un bonheur intenses. »

Ces récits montrent que l’expérience de résonance émerge autant en lien avec la maîtrise de la planche que dans le dépassement de l’insatisfaction.

La deuxième catégorie (25,8 %) met en évidence la qualité de la relation au monde, structurée autour de deux sous-catégories : les moments avec les pairs (N = 15 ; 22,7 %) et les déplacements et découvertes de spots (N = 2 ; 3,0 %). Des moments d’émotions partagées illustrent une résonance collective, nourrie aussi par des projets communs où

« tout le monde vit le trick avec toi et t’encourage à le réussir ! […] Une joie folle, une immense satisfaction de partager un tel moment avec autant d’amis ».

Les voyages et découvertes de spots offrent également des expériences mémorables :

« Partir une semaine avec neuf potes… joie intense, liberté totale, euphorie, ivresse. »

Ces récits d’expérience soulignent l’importance du partage social des émotions liées à la découverte de nouveaux espaces de pratique.

L’expérience d’aliénation en skateboard

L’expérience d’aliénation correspond à une rupture du lien avec le monde, lorsque l’individu ne parvient plus à se sentir en relation vivante et signifiante avec son environnement. Dans le cadre de la pratique du skate, elle se divise en deux grandes catégories : la relation avec la planche (88,5 %) et la relation avec l’environnement ou les pairs (11,5 %).

Dans la première catégorie, l’aliénation découle principalement des blessures (45,9 %), des échecs répétés (32,8 %) et des difficultés d’apprentissage (9,8 %). Un jeune skateur raconte :

« Je me suis cassé le bras assez sérieusement […]. Dès que je suis tombé, j’ai su qu’il était cassé. »

L’expérience de la blessure est non seulement liée à la douleur, mais également à l’impossibilité de continuer à pratiquer le skateboard associée à une fragilisation de l’estime de soi et des liens sociaux :

« Boom, entorse ! […] tu réalises que tu ne pourras pas skater pendant un ou deux mois. »

Les échecs répétitifs suscitent également une forte insatisfaction :

« Après des dizaines d’essais sur un trick, tu te sens capable, mais ça ne passe pas […] fatigue, nervosité, frustration m’ont fait littéralement craquer. »

La seconde catégorie porte sur la relation au social, et représente 11,5 % des expériences d’aliénation, autour de la pression sociale et de la compétition (8,2 %), mais aussi des conflits (3,3 %). L’aliénation émerge notamment lorsque les interactions avec les pairs deviennent sources de rejet :

« Un gars m’a poussé, et, honnêtement, j’ai beaucoup remis en question ma place au skatepark. »

Certains évoquent un sentiment de solitude :

« Pendant trois-quatre mois, j’ai skaté seul… vraiment triste, car à ce moment, le skate était la seule chose qui me faisait plaisir. »

L’observation et le jugement peuvent également blesser les pratiquants :

« Après une chute devant les autres, j’étais tellement honteuse […] je suis partie démoralisée. »

Ces expériences montrent l’ambivalence des relations sociales, qui peuvent fragiliser l’estime de soi et transformer le skatepark en espace d’exclusion.

À la recherche de l’expérience de résonance dans les pratiques sportives

Les résultats de l’étude révèlent une dialectique essentielle entre résonance et aliénation dans l’expérience des skateurs, qui se déploie sur une temporalité évolutive. La résonance surgit souvent après des phases d’aliénation, par exemple lorsqu’un trick réussi suit de multiples tentatives infructueuses. Inversement, l’intensité des moments de résonance peut nourrir la quête permanente de sensations, au risque de retomber dans l’aliénation. Cette dialectique structure la pratique du skateboard, redéfinissant les relations au corps, à la planche, à l’environnement social et urbain.

Ces processus échappent en partie à notre contrôle, car, comme l’explique Rosa, l’expérience de résonance se caractérise aussi par une certaine indisponibilité, c’est-à-dire qu’elle ne peut pas être produite ou maîtrisée à volonté. Néanmoins, la pratique régulière favorise l’appropriation progressive de la planche comme prolongement du corps.

Le skatepark apparaît également comme une « oasis de résonance » potentielle, par ses dimensions sociales parfois associées à l’écoute de la musique, permettant de s’évader d’une société caractérisée par l’accélération, autre concept développé par Hartmut Rosa.

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Les résultats de notre étude invitent à la prise en compte de l’expérience des pratiquants par les intervenants dans le cadre d’une pédagogie de la résonance. Ils peuvent également susciter des réflexions dans les associations sportives et les politiques publiques, afin de favoriser des environnements propices à l’épanouissement des skateurs.

Enfin, ils invitent à élargir les recherches sur l’expérience de résonance à d’autres sports de glisse (surf, planche à voile, snowboard, etc.), et plus globalement à l’ensemble des pratiques sportives contemporaines, en intégrant éventuellement l’écoute de la musique comme amplificateur d’évasion.

The Conversation

Jérôme Visioli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment la philosophie d’Hartmut Rosa « résonne » avec les sports de glisse – https://theconversation.com/comment-la-philosophie-dhartmut-rosa-resonne-avec-les-sports-de-glisse-263674

Tests psychologiques : à quels outils se fier sur un marché pléthorique ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Katia Terriot, Maîtresse de conférences en psychologie, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Du milieu scolaire aux process de recrutement, en passant par les choix d’orientation, les tests psychologiques sont de plus en plus mobilisés, dans des situations décisives pour l’avenir des personnes concernées. Mais sont-ils toujours fiables ? Et à quelles sont les conditions d’une utilisation pertinente ?


À leur création au XIXe siècle, les tests psychologiques ont été utilisés principalement pour étudier le fonctionnement de l’intelligence. Avec la création de programmes centrés sur l’évaluation des personnalités à partir des années 1960, ils ont été largement diffusés dans les entreprises pour accompagner la gestion des ressources humaines et le recrutement.

Depuis les années 2000, ils sont de plus en plus mobilisés dans le champ de l’orientation également. Du test d’aptitudes pour un futur pilote de l’air au questionnaire de personnalité destiné à un manager, en passant par l’évaluation cognitive en milieu scolaire, ces outils interviennent chaque jour dans des situations décisives.

Utilisés à bon escient, ils peuvent éclairer et objectiver un choix ; mal choisis ou mal interprétés, ils risquent au contraire de l’orienter dans une mauvaise direction.

Une offre pléthorique

La diversité des tests psychologiques est impressionnante : tests d’aptitude pour surveillant pénitentiaire, questionnaire de personnalité pour managers, échelles de motivation pour élèves en difficulté… et, à l’autre extrémité du spectre, les quiz en ligne ou dans les magazines, parfois présentés comme « scientifiques » mais sans aucune base rigoureuse.

Certains tests psychologiques sont utilisés dans le monde entier, parfois à des milliers d’exemplaires chaque année. Leur popularité, le fait qu’ils aient été créés par une personnalité reconnue ou adoptés par de grandes entreprises ne garantit pourtant en rien leur qualité scientifique. Derrière une apparente simplicité et un succès commercial peuvent se cacher de fortes disparités de qualité. Or, un outil mal construit peut mener à des interprétations erronées et à des décisions inadaptées.

À quoi les tests servent-ils ?

Un test psychologique n’est pas qu’un simple questionnaire. C’est un instrument standardisé (c’est-à-dire prévu pour être utilisé dans des conditions contrôlées, toujours les mêmes), destiné à mesurer une dimension précise, comme le raisonnement, la mémoire, l’attention, la personnalité ou les intérêts professionnels. Par exemple, certaines épreuves de raisonnement sont utilisées depuis plus d’un siècle et ont été améliorées avec le temps. Elles permettent de manière fiable de prédire la capacité d’une personne à s’adapter à des situations nouvelles et complexes.

Utilisés de manière appropriée (c’est-à-dire adaptés à la situation et à la personne évaluée, utilisés par une personne compétente, respectant les règles de standardisation), ces outils ont une réelle valeur ajoutée. Ils permettent d’objectiver des observations (par exemple, pour confirmer ou pour infirmer un trouble d’apprentissage) ou d’aider à la prise de décisions d’orientation scolaire ou professionnelle, en éclairant les motivations, les intérêts ou les compétences des personnes, ou encore de suivre l’évolution d’une compétence ou d’une souffrance psychologique au fil du temps.

Si les tests peuvent jouer un rôle clé dans de nombreux contextes, encore faut-il qu’ils soient conçus avec rigueur. Dans l’idéal, la conception d’un test psychologique s’appuie sur plusieurs années de travail collectif entre chercheurs et praticiens, avec des phases d’expérimentation et une validation par les pairs. En pratique, beaucoup d’outils diffusés dans le monde du travail ou sur Internet échappent à ce cadre scientifique rigoureux, ce qui explique la grande diversité de qualité que l’on trouve sur le marché.

La démarche d’élaboration d’un test psychologique

Construire un test de qualité demande bien plus qu’une idée lumineuse. Le processus commence par un modèle théorique solide. Les tests d’intelligence actuels, par exemple, reposent souvent sur le modèle CHC (Cattell-Horn-Carroll), qui distingue différentes composantes cognitives. À partir de cette base, on élabore des items (par exemple, une question ou un problème à résoudre), que l’on soumet à un large échantillon de participants.

Les données ainsi recueillies font l’objet d’analyses statistiques sophistiquées : on vérifie que le test mesure bien ce qu’il prétend mesurer (validité), que les résultats sont stables et reproductibles (fidélité), et que chaque item contribue réellement à l’évaluation. Cette phase est suivie de l’étalonnage. Les résultats d’un échantillon représentatif de la population à laquelle s’adresse le test sont recueillis.




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À chaque utilisation, les résultats d’une personne pourront ainsi être comparés à une « norme » de référence. Enfin, toutes ces étapes doivent être documentées dans un manuel détaillé, où sont présentées les preuves scientifiques, les conditions d’utilisation et les limites de l’outil.

Reconnaître un test de qualité

Ainsi, la qualité d’un test se juge d’abord sur la solidité de sa documentation. Un manuel expose clairement ses fondements théoriques, sa méthode de construction, les résultats des analyses statistiques et les conditions précises de passation.

Les normes doivent avoir été établies sur un échantillon représentatif, reflétant la diversité de la population à laquelle le test est destiné. L’absence de ces éléments doit alerter. Un test dépourvu de manuel, dont les promesses se limitent à des slogans vagues comme « Révélez votre potentiel caché » ou qui se contente de vanter sa popularité sans présenter de données scientifiques fiables, doit être abordé avec prudence.

À titre d’exemple, un argument marketing mettrait en avant que « ce test est plébiscité par des milliers d’utilisateurs et recommandé par les plus grands coachs » alors que l’argument scientifique pourrait indiquer que « ce test a été validé sur 1 500 personnes représentatives de la population française ».

Cependant, même lorsqu’un test est élaboré de façon rigoureuse sur le plan scientifique, il reste nécessaire de garder un regard critique sur ses atouts et sur ses limites. Les données psychométriques doivent être examinées avec attention pour faire un choix éclairé. Car un test fiable mais mal choisi peut avoir des conséquences importantes sur la pratique professionnelle.

Par exemple, utiliser avec un enfant un outil dont l’étalonnage a été conçu à partir d’une population d’adolescents peut conduire à sous-estimer les capacités de l’enfant, avec un risque de l’orienter vers un dispositif de soutien inapproprié.

Une utilisation éthique et rigoureuse

Mais avoir un regard critique sur la qualité d’un test ne suffit toujours pas. Encore faut-il que son utilisation respecte des règles strictes. Même l’outil le plus solide sur le plan scientifique peut produire des conclusions erronées s’il est administré dans de mauvaises conditions ou interprété sans tenir compte du contexte. C’est là qu’interviennent les principes d’une utilisation éthique et rigoureuse.

Respecter les conditions standardisées de passation (temps, consignes, cotation, environnement) est indispensable. La confidentialité des résultats doit être assurée, et leur interprétation doit tenir compte du contexte, des observations qualitatives et d’autres sources d’information. Il est, en effet, indispensable, de rappeler qu’un test psychologique, même élaboré scientifiquement, n’est pas omniscient. Il ne peut à lui seul saisir toute la complexité d’une personne ni prédire son avenir.

Un résultat chiffré ne prend sens que replacé dans un ensemble plus large d’informations : observations cliniques, entretiens, éléments contextuels. Se fier uniquement à un score, c’est comme évaluer toute la personnalité de quelqu’un en ne lui posant qu’une seule question, par exemple : « Préférez-vous passer vos vacances à la plage ou à la montagne ? »

En France, l’usage de certains tests est réservé aux psychologues, parce que leur interprétation exige des compétences techniques et cliniques spécifiques. D’autres outils peuvent être utilisés par des non-psychologues, à condition de suivre une formation spécifique, généralement proposée par l’éditeur du test. Mais même dans ce cas, un usage hors cadre légal ou déontologique expose à des décisions inadaptées, potentiellement néfastes pour l’individu, ou discriminatoires.

Dans un marché pléthorique, savoir faire la différence entre des tests valides scientifiquement et d’autres plus douteux est devenu une compétence en soi. C’est l’objectif du MOOC Tout comprendre sur les tests en psychologie : usages, limites et bonnes pratiques) diffusé sur FUN MOOC. Il propose aux professionnels et au grand public de comprendre les principes de construction des tests, d’identifier les critères de qualité et de distinguer preuves scientifiques et arguments commerciaux.


Le MOOC Tout comprendre sur les tests en psychologie : usages, limites et bonnes pratiques, a été conçu par Jean-Luc Bernaud, Pascal Bessonneau, Richard Gucek, Lin Lhotellier, Even Loarer, Katia Terriot et Aline Vansoeterstede, membres de l’Institut national d’étude du travail et d’orientation professionnelle (Inétop) du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam).

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Tests psychologiques : à quels outils se fier sur un marché pléthorique ? – https://theconversation.com/tests-psychologiques-a-quels-outils-se-fier-sur-un-marche-plethorique-264056

Retraites par répartition ou capitalisation : quels sont les risques ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Anne Lavigne, Professeure de Sciences économiques, Université d’Orléans

Même si les débats sur la retraite ont été mis sur pause, ils reviendront sur le devant de la scène. Souvent, la retraite par répartition est présentée comme plus sûre que la retraite par capitalisation soumise aux aléas des marchés financiers. Qu’en est-il vraiment ? Existe-t-il vraiment un système plus sûr que l’autre ? ou chaque système a-t-il des risques propres ?


La retraite par capitalisation est un des serpents de mer des réformes des retraites. Dans ce domaine inflammable et hautement passionnel, les tenants et les opposants d’un système ou de l’autre avancent les avantages de leur système de prédilection et les dangers posés par la solution rivale.

Lors des dernières discussions, que le premier ministre d’alors avait nommées « conclave », la question d’une dose de capitalisation a été évoquée. Cette proposition a été rapidement remise sous la table, en même temps que le conclave entre les partenaires sociaux s’achevait sur un constat d’échec. Les pistes suggérées par son successeur Sébastien Lecornu sur la question des retraites n’incluent pas l’introduction d’une dose de capitalisation, tant la mesure compte de farouches opposants. Après avoir étudié la rentabilité des deux systèmes, nous proposons d’étudier les risques inhérents à la répartition et à la capitalisation.




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Le rapport entre cotisants et cotisés

Toutes choses égales par ailleurs (notamment si la productivité du travail est inchangée), l’augmentation du nombre de retraités par rapport au nombre de cotisants dégrade la situation financière d’un système en répartition. Cette augmentation peut avoir plusieurs origines :

  • l’allongement de l’espérance de vie qui est un choc démographique durable qui accroît le nombre de retraités (on parle de vieillissement « par le haut » de la population) ;

  • symétriquement, la baisse du taux de fécondité réduit le nombre des cotisants après quelques décennies (on parle de « vieillissement par le bas » de la population).

Gare au baby-boom !

D’autres chocs sont transitoires, par exemple le baby-boom d’après-guerre qui a entraîné une très forte augmentation des naissances pendant un temps limité, entre 1945 et 1970.

Les chocs durables peuvent être absorbés par des « modifications paramétriques » du système (modification du taux de cotisation, du taux de remplacement ou de l’âge de départ à la retraite) alors que les chocs transitoires, comme un baby-boom, peuvent être absorbés par une accumulation de réserves dans le système par répartition lorsque les boomers sont actifs, réserves qui seront utilisées lorsque les boomers arrivent à la retraite.

Dangereuse inflation

Du côté des risques économiques, le ralentissement des progrès de productivité du travail (et, a fortiori, la baisse de cette productivité) réduit le rendement de la répartition : un choc de productivité a un impact analogue à un choc démographique. L’inflation est un autre risque si les paramètres du système ne s’ajustent que partiellement, ou avec retard, sur l’évolution des prix. L’indexation concerne les pensions versées aux retraités, sujet qui fait actuellement débat en France.

Mais il concerne également l’indexation des salaires portés au compte des cotisants, ce qui est moins connu. Au régime général en effet, la pension est calculée sur la base du salaire moyen perçu au cours des 25 meilleures années de carrière. Or un salaire de 1 800 euros perçu en 2000 n’est pas équivalent à un salaire de 1 800 euros perçu en 2025, car l’inflation depuis 2000 a érodé le pouvoir d’achat des 1 800 euros gagnés en 2000. Il faut donc indexer les salaires perçus chaque année, et le choix a été fait d’une indexation sur les prix, pour rendre comparables, en termes de pouvoir d’achat, les différents salaires de carrière.

Sous-indexation rendue nécessaire

Si le gouvernement suit le dernier avis du Comité de suivi des retraites préconisant une sous-indexation partielle et temporaire des pensions des retraités à l’horizon de 2030, il exposera les retraités au risque d’inflation.

Enfin, parce que la répartition instaure une solidarité entre les générations sur la base d’une réciprocité indirecte entre des générations passées, présentes et futures, elle est exposée à un risque politique. Le principe sous-jacent à la répartition est le suivant pour un individu : « J’accepte de cotiser pour les générations qui m’ont précédé (les retraités actuels) parce que je sais, ou j’anticipe, que les générations futures feront de même pour moi. »

La confiance en la répartition est étroitement liée à la confiance que l’on accorde à l’État. Celle-ci repose, en dernier lieu, sur la capacité de ce dernier à mutualiser des risques de toutes natures : démographiques (taille et durée de vie des générations…), économiques (emploi, salaires, taux d’intérêt…) et politiques (guerres…).

Capitalisation : qui assume le risque à la fin des fins ?

La capitalisation est exposée aux fluctuations des marchés financiers, et notamment aux risques de baisse brutale des cours des actions. On pourrait objecter que les krachs boursiers sont des événements rares. Mais, encore une fois, pour un individu donné, si ce risque rare se réalise, c’est sa survie à la retraite qui est en jeu s’il finance sa couverture vieillesse par de l’épargne retraite placée en actions.

Pour autant, même l’existence de risques financiers (c’est-à-dire le risque de perdre une partie des sommes qu’on place en épargne retraite) ne suffit pas à disqualifier la capitalisation. En effet, des techniques financières existent pour se couvrir contre ces risques financiers. C’est notamment le cas des fonds de pension à prestations définies qui s’engagent à verser des prestations de retraite d’un montant prédéterminé, par exemple un pourcentage du dernier salaire d’activité, ou de la moyenne des salaires perçus pendant la vie active, quel que soit le rendement financier des sommes placées en bourse.

Bien évidemment, pour pouvoir garantir un taux de remplacement quelles que soient les fluctuations en bourse, il faut que quelqu’un assume le risque financier, c’est-à-dire recapitalise le fonds de pension en cas de pertes sur les marchés. Et ce quelqu’un, c’est l’employeur qui a créé le fonds de pension pour ses salariés.

Les facteurs démographiques

On lit parfois que la capitalisation, à la différence de la répartition, est protégée contre les risques démographiques. C’est inexact, sauf dans un cas très particulier où les machines seraient parfaitement substituables aux humains.

Imaginons, par exemple, une réduction durable de la fécondité, qui entraînerait moins de naissances, puis une vingtaine d’années plus tard, moins d’actifs. Dans ce cas, comme les travailleurs deviennent plus rares, les salaires augmentent. Et comme le stock de capital devient relativement plus abondant par rapport au nombre de travailleurs employés, son rendement baisse et la capitalisation devient moins rentable.

Idem pour l’augmentation de l’espérance de vie : qu’on soit en répartition ou en capitalisation, un allongement de l’espérance de vie implique qu’on prélève plus sur la richesse produite chaque année pour financer la retraite des retraités (sous la forme de cotisation ou d’épargne supplémentaire) pour un niveau de vie des retraités inchangé, ou qu’on réduise les retraites à effort de financement inchangé.

Capitalisation et épargne nette

Parmi les arguments avancés pour promouvoir l’essor des fonds de pension en France figurent la mobilisation nécessaire d’une épargne longue, d’une part, et la reconquête souhaitée du capital des entreprises françaises par des investisseurs institutionnels nationaux, d’autre part. S’il est vrai que, dans un système fonctionnant en répartition pure, les cotisations ne constituent pas une épargne, car elles sont redistribuées sous forme de pensions aux retraités contemporains, la capitalisation collective n’induit pas une épargne nette structurelle.

France Culture, 2025.

En effet, les cotisants d’un régime fonctionnant en capitalisation pure achètent des titres financiers, mais les retraités vendent les titres accumulés pendant leur vie active. La capitalisation n’engendre une épargne nette positive que si l’épargne des actifs est supérieure à la désépargne des retraités. L’épargne nette susceptible d’être dégagée par un développement des fonds de pension dépend du poids relatif des cotisants par rapport aux retraités, ainsi que des supports d’épargne alternatifs.

Du patriotisme économique

Reste l’argument du patriotisme économique. Alors que les investisseurs étrangers ne contrôlent qu’environ 17 % du capital des entreprises américaines en 2023, les non-résidents détiennent 40,3 % de la capitalisation boursière des sociétés françaises du CAC 40 fin 2022. Pour les tentants du système par capitalisation, celui-ci est un moyen de drainer l’épargne des ménages vers les entreprises françaises.

Mais rien n’est moins sûr. Au bout du compte, l’instauration de fonds de pension ne suffira pas à inciter les Français à investir dans des actions d’entreprises françaises : tout dépend du choix de l’allocation stratégique des affiliés représentés dans les conseils d’administration des fonds, entre actions et obligations, françaises ou étrangères, et donc, in fine, de leur attitude vis-à-vis du risque.

The Conversation

Anne Lavigne est membre du Conseil d’administration de l’Etablissement de retraite additionnelle de la fonction publique, en qualité de personnalité qualifiée. Cette fonction est assurée à titre bénévole.

ref. Retraites par répartition ou capitalisation : quels sont les risques ? – https://theconversation.com/retraites-par-repartition-ou-capitalisation-quels-sont-les-risques-263455

La génération des boomers a profondément changé la société… et continue de le faire

Source: The Conversation – in French – By Gérard Bouchard, Professeur émérite, Université du Québec à Chicoutimi (UQAC)

Les boomers sont à l’âge de la retraite, où ils profitent pleinement de la société des loisirs. Nés à une période faste, ils ont bénéficié toute leur vie de conditions gagnantes. (unsplash plus), CC BY-NC-ND

La génération des baby-boomers a profondément changé la société, et continue de le faire alors que les plus âgés d’entre eux deviennent octogénaires et les plus jeunes, sexagénaires. Ce phénomène coïncide avec une accélération du vieillissement de la population au Québec, au Canada et dans l’ensemble des sociétés occidentales.

À 81 ans, l’historien et sociologue Gérard Bouchard, professeur émérite à l’UQAC, s’identifie à la génération des boomers, même s’il la devance de quelques années. Comme tous les membres de ceux et celles que le professeur de littérature François Ricard a qualifié de « génération lyrique », il a été un participant enthousiaste de la Révolution tranquille, adoptant les nouvelles valeurs de liberté qui déferlaient sur l’Occident.

Il est aussi l’un de ses intellectuels les plus en vue, auteurs d’une trentaine d’ouvrages, récipiendaires de nombreux prix et distinctions, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la dynamique comparée des imaginaires collectifs, et co-directeur en 2007 de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles. Il y a élaboré son concept d’interculturalisme, une approche québécoise en matière d’intégration des nouveaux arrivants et des groupes minoritaires qui se différencie du multiculturalisme canadien.

Cette semaine, Gérard Bouchard publie un énième ouvrage, qu’il considère comme l’un de ses plus importants, Terre des humbles. « Le livre est sur mon établi depuis 50 ans », dit-il lors de notre rencontre à son bureau de l’UQAC, à Chicoutimi. Il s’agit d’une histoire des premiers habitants du Saguenay, celle des gens ordinaires, « pas juste de ses dirigeants ».




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Son prochain ouvrage portera quant à lui sur les boomers. Il traitera des différentes interprétations de la Révolution tranquille, de l’avant et de l’après Grande noirceur.

Gérard Bouchard travaille sept jours par semaine, « un peu moins le dimanche », et ne comprend pas les gens qui prennent leur retraite à 55 ans, alors qu’ils sont en pleine santé, avec des enfants devenus adultes. « Ils vont passer quarante années de leur vie à s’amuser ? C’est absurde. » Lui n’arrêtera jamais. « Je suis un chercheur, c’est ma passion, je suis incapable de penser que je pourrais arrêter. Je vais travailler jusqu’à la fin. »


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


La Conversation Canada : Le baby-boom qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale a provoqué des secousses partout en Occident, dont au Québec. La société a dû s’ajuster à leur arrivée massive. Quels étaient les principaux défis au Québec ?

Gérard Bouchard : Sans aucun doute la démocratisation de l’éducation. Les Canadiens français accusaient un important retard. La plupart des enfants quittaient l’école à partir de 12 et 13 ans. Or, les attentes vis-à-vis de l’instruction se sont faites plus importantes dès les années cinquante. Les parents des classes moyennes et pauvres voyaient bien que ceux qui avaient une belle vie, les notables, les avocats, les notaires et les médecins, étaient des gens instruits. L’idée que « qui s’instruit s’enrichit » a été formulée dans les années 60, mais elle était présente bien avant. Il fallait instruire cette génération.

LCC : On a donc construit des écoles secondaires, le réseau des cégeps, celui des universités du Québec…

G.B. : Oui, car il y avait urgence. Et pour cela, il fallait d’abord se défaire de l’autoritarisme considérable de l’Église, sa censure, sa guerre contre les intellos. L’Église s’opposait à l’instruction obligatoire jusqu’à 14 ans. L’arrivée du premier ministre Jean Lesage, en 1960, a changé les choses. Lui-même n’était pas porteur du changement. Il était contre la nationalisation de l’électricité, la laïcisation, la création de la Caisse de dépôt… Il a fallu le convaincre. Ce qu’il a fait de mieux, c’est de s’entourer de gens très brillants et très intègres [NDLR notamment René Lévesque et Jacques Parizeau], qui ont créé un État moderne, avec moins de corruption, d’arbitraire, d’amateurisme dans la manière de gouverner.

Une bourgeoisie francophone a pris son essor, on a créé des entreprises, une classe de technocrates. C’était la Révolution tranquille. Elle s’est déployée dans les années soixante, mais ses idées circulaient depuis quelques décennies, notamment avec l’intellectuel André Laurendeau, le plus important de sa génération.

L’école est devenue obligatoire jusqu’à 16 ans et on a créé le tout nouveau réseau de l’Université du Québec, avec ses dix antennes. Il fallait des professeurs. On a embauché des gens qui n’avaient parfois que de simples maîtrises. On les formait, on payait leurs études et leurs salaires jusqu’au doctorat. On n’avait pas le choix. Il fallait pourvoir les postes pour former les cohortes qui venaient. Mais on s’est arrêté une fois les besoins remplis. Les générations suivantes ont donc frappé un mur…

LCC : Quel a été l’impact de la Révolution tranquille sur cette génération devenue adulte ?

G.B. : Les boomers n’ont pas fait la Révolution tranquille, ils en ont bénéficié et ils ont participé activement et avec beaucoup d’enthousiasme à sa mise en place. J’avais 20 ans en 1963. À 25 ans j’étais un militant, partisan des nouvelles valeurs de liberté, de l’indépendance du Québec. Cette génération a assimilé profondément ces nouvelles valeurs et en a fait les siennes. Les boomers sont donc associés à de grands changements sociaux, à l’émergence d’une société de consommation, où le travail n’était plus l’absolu sanctifié, à un monde de liberté.

LCC : Le party s’est terminé cependant…

G.B. : Oui, dès 1973, l’Occident a connu le premier choc pétrolier, la fin de l’expansion économique, l’inflation. Les États étaient endettés. Les boomers n’en ont pas tant souffert. Ils étaient établis dans leur vie. Par ailleurs, avec la Révolution tranquille, le Québec s’est doté de vastes politiques sociales qui sont restées en vigueur.


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Mais l’idée qu’un bon diplôme équivalait à un bon emploi ne fonctionnait plus. Ce qui a fait que la génération qui a suivi, les X, s’est sentie traitée injustement. La musique s’était arrêtée. Il n’y avait plus de chaises pour eux. Les X ont cherché des coupables et blâmé les boomers de s’être empiffrés, d’avoir été narcissiques. On comprend cette réaction émotive.

Ils ont eu raison d’être fâchés. L’évolution de notre société leur a causé beaucoup de tort.

Mais les boomers n’y étaient pour rien. La crise économique était à l’échelle de l’Occident. Il y a eu rupture dans la mobilité sociale. Cela dit, le Québec a su résister aux effets du néo-libéralisme qui a déferlé à partir des années 80. Il n’a pas coupé dans ses politiques sociales. Le filet s’est même étendu.

LCC : Les premiers boomers auront bientôt 80 ans, et seront suivis par une vaste cohorte. Comment vivent-ils leur vieillesse ?

G.B. : Ils ont de bons fonds de pension universelle. Ils ont des moyens, dépensent, s’amusent, sont heureux… jusqu’à ce qu’ils soient malades. Et lorsque c’est le cas, l’État s’en occupe. À l’image de leur vie, leur couloir est tracé. Ils sont sur la voie de sortie, et c’est une voie convenable, qui est le propre d’une société civilisée.

Évidemment, il y a des inégalités, notamment dans les fonds de pension individuels. Tous ne participent pas au même banquet. Mais la société leur permet de vivre une vie convenable. La manière dont on traite les personnes âgées, c’est quelque chose qu’on fait de bien.

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Gérard Bouchard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La génération des boomers a profondément changé la société… et continue de le faire – https://theconversation.com/la-generation-des-boomers-a-profondement-change-la-societe-et-continue-de-le-faire-264009

Le conflit chez Air Canada pourrait marquer un tournant pour les normes de travail dans l’aviation

Source: The Conversation – in French – By Isabelle Dostaler, Vice-rectrice aux études et à la recherche, Université de l’Ontario français

Le récent conflit de travail entre Air Canada et ses agentes et agents de bord a mis en lumière une injustice persistante de l’industrie aérienne : le personnel de cabine n’est payé que lorsque les avions sont en mouvement, une pratique qui perdure depuis plus de 50 ans dans le monde du transport aérien.

Le 14 août, Air Canada a commencé à annuler des vols en prévision d’une grève potentielle afin de permettre un arrêt « ordonné » des opérations. La grève a débuté le 16 août, mais moins de 12 heures plus tard, le gouvernement fédéral tentait d’imposer un arbitrage exécutoire entre la compagnie aérienne et le syndicat.

Le syndicat a défié l’ordre du gouvernement de reprendre le travail — un ordre qui n’a jamais été ratifié par la cour — jusqu’à ce qu’une entente de principe soit conclue au petit matin, le 19 août.

Les enjeux étaient importants pendant le conflit, et il est probable que syndicats et transporteurs du monde entier l’ont suivi de près. Le trafic passager est revenu à ses niveaux d’avant la pandémie, mais les marges bénéficiaires restent minces. Des prix du carburant stables procurent un certain allègement des pressions financières, mais l’incertitude économique et géopolitique incitent les transporteurs à la prudence à l’égard d’une hausse des coûts de main-d’œuvre.

Le syndicat voyait bien sûr les choses autrement. Pour lui, le conflit était une tentative d’ouvrir une brèche et de faire en sorte que la rémunération du travail au sol devienne la nouvelle norme dans l’industrie.




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Pourquoi cette injustice a-t-elle perduré ?

La persistance du temps au sol non rémunéré dans l’industrie de l’aviation peut s’expliquer par la théorie de l’isomorphisme institutionnel, un concept introduit par les sociologues Paul DiMaggio et Walter Powell en 1983.

Alors que les théoriciens des organisations s’étaient traditionnellement intéressés à la diversité des structures et des stratégies organisationnelles, DiMaggio et Powell ont soutenu qu’avec le temps, les organisations d’un même secteur tendent à se ressembler et à se comporter de la même façon.

L’isomorphisme institutionnel aide à comprendre pourquoi les acteurs de l’industrie aérienne se conforment aux pratiques établies, même lorsque le changement serait justifié sur le plan commercial. Bien que l’on ait tendance à penser que la performance de l’entreprise est l’objectif premier des gestionnaires, en réalité, la recherche de légitimité est un moteur essentiel de leur comportement.

Ainsi, alors qu’offrir de meilleurs salaires pour attirer du personnel dans une industrie encore touchée par une pénurie de main-d’œuvre peut sembler une décision rationnelle, la réticence à agir différemment des autres entreprises du même secteur peut l’emporter sur cette logique.

Les forces qui maintiennent le non-paiement du temps au sol

DiMaggio et Powell ont défini trois types d’isomorphisme institutionnel : coercitif, mimétique et normatif. L’isomorphisme coercitif renvoie aux pressions exercées sur les organisations par des contraintes formelles et informelles d’un secteur donné. Ces contraintes sont particulièrement marquées dans le transport aérien, qui est fortement réglementé afin d’assurer la sécurité des passagers.

Dans ce cadre réglementaire, le « temps de vol » — soit la période pendant laquelle un aéronef est dans les airs, du décollage à l’atterrissage — est devenu une mesure standard de l’industrie. Les autorités aéronautiques et organismes sectoriels tels l’Association du transport aérien international, l’Organisation de l’aviation civile internationale et l’Agence de l’Union européenne pour la sécurité aérienne en ont renforcé l’usage en l’intégrant dans les normes de sécurité, les pratiques organisationnelles et les cadres réglementaires auxquels les compagnies aériennes et les régulateurs nationaux doivent se conformer.

La persistance du concept de temps de vol s’explique également par l’isomorphisme mimétique. Il se manifeste lorsque les organisations imitent les pratiques des autres. Dans le cas de l’aviation, reproduire des pratiques historiques comme les structures salariales a permis aux compagnies aériennes de composer avec l’incertitude d’un secteur devenu hautement cyclique depuis la dérèglementation amorcée aux États-Unis en 1978.

Enfin, l’isomorphisme normatif, sans doute le plus intéressant, renvoie à l’influence des institutions d’enseignement et des réseaux professionnels sur le comportement organisationnel.

Il découle de la professionnalisation du travail, selon DiMaggio et Powell. Infirmières et infirmiers, médecins, ingénieures et ingénieurs, comptables, pilotes, agentes et agents de bord s’identifient à leur profession au moins autant, sinon plus, qu’à l’entreprise où elles et ils travaillent.

Le transport aérien était un domaine prestigieux à ses débuts, ce qui a pu contribuer à la croyance que seul le travail en vol constituait du « vrai travail ». En un sens, le personnel de cabine lui-même a peut-être, sans le vouloir, aidé au renforcement de cette norme.




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Le conflit chez Air Canada pourrait-il amorcer un changement ?

Le conflit chez Air Canada pourrait marquer un tournant pour les normes de travail dans l’industrie aérienne.


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Dans la période post-pandémique, où les retards ont été fréquents en raison de la pénurie de main-d’œuvre chez les mécaniciens, les contrôleurs aériens et les pilotes, l’injustice de ne pas rémunérer les agentes et les agents de bord pour le travail accompli au sol est devenue plus visible.

Une victoire syndicale sur ce front pourrait créer un effet boule de neige, transformant le temps au sol non rémunéré en une pratique jugée illégitime dans l’industrie.

Reste à savoir si ce conflit très médiatisé entraînera un véritable changement de paradigme et fera du paiement du temps au sol la nouvelle norme de l’industrie aérienne. Il semble toutefois probable qu’après avoir appuyé les agentes et les agents de bord malgré les désagréments et perturbations causés par la grève, le public voyageur verrait d’un bon œil un changement institutionnel aussi profond.

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Isabelle Dostaler ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le conflit chez Air Canada pourrait marquer un tournant pour les normes de travail dans l’aviation – https://theconversation.com/le-conflit-chez-air-canada-pourrait-marquer-un-tournant-pour-les-normes-de-travail-dans-laviation-264853

Les États-Unis de l’après-Charlie Kirk, ou l’apogée de la polarisation affective

Source: The Conversation – in French – By Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

Dans le débat démocratique, il est normal que les tenants de positions politiques différentes expriment leurs divergences avec une certaine virulence. Mais les États-Unis ont dépassé ce stade depuis longtemps. Le pays est en proie à une profonde « polarisation affective », c’est-à-dire que les deux grands camps politiques se considèrent non plus comme des adversaires qui méritent le respect, mais comme des ennemis. Charlie Kirk, qui avait de son vivant largement participé à ce processus, a été la victime de ce contexte délétère – un contexte que l’instrumentalisation de son assassinat par Donald Trump et ses partisans dégrade chaque jour un peu plus.


Le 10 septembre 2025, Charlie Kirk, activiste conservateur et fondateur de l’organisation Turning Point USA, est mort assassiné alors qu’il s’exprimait lors d’un débat en plein air à l’Université de l’Utah Valley.

Cette disparition brutale ne saurait être interprétée uniquement comme un fait divers tragique. Elle s’inscrit dans un moment politique particulier où chaque acte violent est immédiatement instrumentalisé et réinscrit dans une guerre culturelle qui structure l’espace public américain et le polarise davantage.

Dès les premières heures, Donald Trump a publiquement accusé ce qu’il appelle « la gauche radicale » d’avoir créé un climat de haine propice à ce type de passage à l’acte.

Cette assertion a été reprise par le vice-président J. D. Vance qui a dénoncé, lors de l’émission The Charlie Kirk Show jusqu’ici animée par le défunt et dont il a exceptionnellement pris les rênes cinq jours après l’assassinat, « l’extrémisme de gauche incroyablement destructeur qui s’est développé au cours des dernières années et qui […] fait partie de la raison pour laquelle Charlie a été tué », soulignant que l’unité nationale est impossible avec ceux qui célèbrent le meurtre et appelant à la dénonciation de tels comportements. Vance a également promis qu’une répression sévère serait mise en œuvre contre les organisations de gauche qu’il considère comme « responsables de la violence politique ».

Ces mots ne sont pas anodins : ils condensent une manière de lire l’événement qui ne cherche pas à l’expliquer par des causes individuelles, mais à le transformer en preuve supplémentaire de la menace existentielle que représenterait le camp opposé. En ce sens, l’assassinat de Kirk devient le miroir d’une société qui ne se contente plus de débattre, mais qui pense et vit la politique en termes de survie collective.

La polarisation des réactions – expressions d’un deuil traumatisant, de nombreux rassemblements ayant été organisés partout dans le pays ; accusations mutuelles ; mais aussi appels à la vengeance – laisse présager une escalade dangereuse et une exacerbation de la polarisation politique américaine.

Qu’est-ce que la polarisation en politique ?

La polarisation se définit comme un durcissement et un éloignement croissant des positions entre deux camps opposés. Ce terme s’impose dans le vocabulaire politologique dans les années 1960 et 1970 à un moment où l’on commence à mesurer plus finement les comportements électoraux et à analyser la cohésion idéologique des partis. Mais c’est véritablement à partir des travaux de Keith Poole et Howard Rosenthal (1984), puis de Nolan McCarty (2019), que la notion devient un concept central.

Selon McCarty, la distance idéologique entre républicains et démocrates n’a cessé de croître depuis les années 1980, au point de créer deux blocs quasiment étanches. Elle s’est progressivement installée depuis plusieurs décennies, alimentée par l’évolution des partis politiques, la transformation du paysage médiatique et l’émergence de clivages culturels et sociétaux devenus inconciliables.

Du fait de ce processus de polarisation, la distinction entre les deux grands partis et leurs sympathisants respectifs ne se limite plus à des divergences programmatiques. Des identités antagonistes ont été façonnées, si bien que le camp adverse n’est plus seulement perçu comme un rival politique mais comme une menace existentielle.

Vers une polarisation affective

La polarisation idéologique ou politique n’est pas en soi catastrophique : des désaccords profonds peuvent exister sans détruire la démocratie. Ce qui est dangereux, c’est la polarisation affective, celle qui transforme l’adversaire en ennemi existentiel. Cette dernière nourrit la peur, le ressentiment et la haine, au point que l’on en vient à justifier, voire à applaudir, la souffrance de l’autre côté de l’échiquier politique.

Le terme de polarisation affective a été introduit par le politologue Shanto Iyengar au début des années 2010. Il désigne l’hostilité et l’antipathie ressenties envers les membres du parti opposé, indépendamment des divergences idéologiques relatives aux politiques publiques. S’inspirant de la théorie de l’identité sociale – qui postule notamment que la seule division d’un groupe initial en deux groupes distincts entraîne, au sein de chacun des deux groupes ainsi constitués, une hostilité à l’encontre de l’autre groupe –, Iyengar montre que l’affiliation partisane fonctionne comme un marqueur social générant des émotions négatives envers l’autre camp et des sentiments positifs envers le sien.

Cette polarisation influence les comportements sociaux, les relations interpersonnelles et la perception de menace politique. La polarisation affective explique pourquoi des électeurs proches idéologiquement peuvent néanmoins éprouver de la méfiance et du rejet envers l’autre parti. Elle ne se limite pas aux désaccords politiques, mais traduit une dimension émotionnelle et identitaire des divisions.

L’attentat contre Charlie Kirk est donc à la fois un symptôme – il apparaît que son assassin, Tyler Robinson, l’a pris pour cible par détestation pour ses idées et pour l’impact négatif que celles-ci avaient sur la société – et un accélérateur de cette dynamique.

La grande majorité des Américains n’a pas perçu la mort violente de l’activiste conservateur seulement comme la disparition d’un individu, mais comme une attaque dirigée contre tout un courant idéologique. L’émotion qu’elle a suscitée a immédiatement été récupérée par les discours partisans. Dans les heures qui ont suivi, les réseaux sociaux et les médias se sont enflammés, les uns accusant la gauche radicale d’avoir alimenté un climat propice à cette violence, les autres dénonçant au contraire l’exploitation de la tragédie à des fins politiques. Cet enchaînement montre à quel point la société américaine est enfermée dans une logique où chaque événement, aussi tragique soit-il, devient un nouvel argument dans une guerre de récits.

L’événement comme surcodage politique

Ce qui frappe également avec l’assassinat de Charlie Kirk, c’est la rapidité avec laquelle l’événement a immédiatement été surcodé politiquement. La mort de Kirk n’est pas d’abord racontée comme l’aboutissement du parcours criminel individuel de Tyler Robinson, mais comme une pièce supplémentaire dans une chaîne narrative de confrontation entre deux Amériques irréconciliables.

C’est précisément ce qui rend cet épisode fécond pour la réflexion académique : il nous invite à analyser la polarisation non seulement comme un état objectif de divergence politique, mais comme un processus performatif, alimenté par des discours, des symboles et des récits. La polarisation ne se constate pas seulement dans les sondages ou dans la distance programmatique entre élus ; elle se manifeste dans la manière dont chaque fait social ou chaque drame est saisi, déformé et redéployé dans une logique de combat partisan.

L’assassinat de Charlie Kirk est une tragédie individuelle qui révèle une tragédie collective. Il montre à quel point la société américaine est fracturée, à quel point chaque événement est interprété à travers le prisme de la polarisation affective. Mais il montre aussi la puissance performative des récits : ce ne sont pas seulement les balles qui tuent, ce sont aussi les mots qui prolongent l’acte et attisent la haine. La polarisation affective américaine, ce n’est pas un simple état de fait : c’est une dynamique, une spirale, une machine à produire de l’hostilité.

Pour la briser, il faudrait peut-être repenser les institutions, réinventer les récits et reconstruire la confiance. Sans cela, chaque nouvelle tragédie ne fera qu’ajouter une pierre au mur de la division.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les États-Unis de l’après-Charlie Kirk, ou l’apogée de la polarisation affective – https://theconversation.com/les-etats-unis-de-lapres-charlie-kirk-ou-lapogee-de-la-polarisation-affective-265613

Ce qu’avoir un chat fait à votre cerveau (et au sien)

Source: The Conversation – in French – By Laura Elin Pigott, Senior Lecturer in Neurosciences and Neurorehabilitation, Course Leader in the College of Health and Life Sciences, London South Bank University

L’ocytocine, surnommée l’” hormone de l’amour », envahit-elle les cerveaux du chat et de l’humain ? Zhenny-zhenny/Shutterstock

Caresser un chat, l’entendre ronronner n’a rien d’anodin : derrière ces instants se cache une réaction chimique qui renforce la confiance et diminue le stress, autant chez l’humain que chez l’animal.

Les chats ont beau avoir la réputation d’être indépendants, des recherches récentes suggèrent que nous partageons avec eux un lien unique, alimenté par la chimie du cerveau.

Au cœur du processus se trouve l’ocytocine, fréquemment désignée comme l’« hormone de l’amour ». Cette même substance neurochimique est libérée lorsqu’une mère berce son bébé ou lorsque des amis s’étreignent ; elle a un effet bénéfique sur la confiance et l’affection. Et aujourd’hui, des recherches indiquent qu’elle joue également un rôle important dans la relation entre les chats et les humains.

L’ocytocine est au cœur des liens sociaux, c’est-à-dire de la capacité d’entrer en contact avec les autres et de leur faire confiance, ainsi que de la régulation du stress, et ce tant chez les animaux que chez les humains. Une expérience menée en 2005 a montré qu’elle rendait des volontaires humains nettement plus enclins à faire confiance aux autres dans des opérations boursières fictives.

Cette hormone a aussi des effets apaisants, chez les humains comme chez les animaux : elle réduit le cortisol, l’hormone du stress, et active le système nerveux parasympathique — celui du repos et de la digestion — pour aider le corps à se détendre.

Les scientifiques savent depuis longtemps que les interactions amicales entre les chiens et leurs propriétaires déclenchent la libération d’ocytocine, créant une véritable boucle de rétroaction affective. Mais chez les chats, ce phénomène restait moins étudié.

Moins démonstratifs que les chiens, les chats expriment leur affection de façon plus subtile. Pourtant, leurs propriétaires décrivent souvent les mêmes bénéfices : chaleur, réconfort, baisse du stress. Les recherches confirment peu à peu ces témoignages. Ainsi des chercheurs japonais ont montré en 2021 que de brèves séances de caresses avec un chat augmentaient le taux d’ocytocine chez de nombreux propriétaires.

Dans le cadre de cette étude, des femmes passaient quelques minutes à interagir avec leur chat pendant que les scientifiques mesuraient leurs niveaux hormonaux. Résultat : le contact amical (caresser, parler doucement) entraînait une hausse d’ocytocine dans la salive.

Beaucoup trouvent apaisant de caresser un chat qui ronronne, et ce n’est pas qu’une question de douceur du pelage. Le simple fait de caresser un chat — ou même d’entendre son ronronnement — stimule la production de cette hormone dans le cerveau. Une étude de 2002 a montré que ce pic d’ocytocine, déclenché par le contact, contribue à réduire le cortisol, ce qui peut ensuite faire baisser la tension artérielle, et même la douleur.

Homme tenant un chat gris sur ses genoux
Se blottir contre un chat peut aider à réduire le cortisol, l’hormone du stress.
Vershinin89/Shutterstock

Quand l’ocytocine circule-t-elle entre les chats et les humains ?

Les chercheurs commencent à identifier les moments précis qui déclenchent cette hormone de l’attachement dans la relation humain-chat. Le contact physique doux semble être le facteur principal.

Une étude publiée en février 2025 montre que lorsque les propriétaires caressent, câlinent ou bercent leurs chats de manière détendue, leur taux d’ocytocine a tendance à augmenter, tout comme celui des félins, à condition cependant que l’interaction ne soit pas forcée.

Les chercheurs ont surveillé le taux d’ocytocine chez les chats pendant 15 minutes de jeu et de câlins à la maison avec leur propriétaire. Quand les chats étaient à l’initiative du contact, par exemple en s’asseyant sur les genoux ou en donnant des petits coups de tête, ils présentaient une hausse significative d’ocytocine. Plus ils passaient de temps auprès de leur humain, plus l’augmentation était marquée.

Qu’en est-il des félins moins câlins ? La même étude a noté des schémas différents chez les chats ayant des styles d’attachement plus anxieux ou distants. Les chats dits « évitants », qui gardent leurs distances, ne présentaient aucun changement significatif de leur taux d’ocytocine, tandis que les chats anxieux (toujours en quête de leur maître, mais vite submergé) avaient un taux d’ocytocine élevé dès le départ.

Chez ces derniers, comme chez les chats évitants, les câlins imposés faisaient baisser le niveau d’ocytocine. Autrement dit : quand l’interaction respecte le rythme du chat, le lien s’approfondit ; quand elle est forcée, l’hormone de l’attachement diminue.

Les humains pourraient en tirer une leçon : la clé pour créer un lien fort avec un chat est de comprendre son mode de communication.

Contrairement aux chiens, les chats ne s’appuient pas sur un contact visuel prolongé pour créer des liens. Ils utilisent des signaux plus subtils, comme le clignement lent des yeux — un « sourire félin » qui exprime sécurité et confiance.

Le ronronnement joue aussi un rôle central. Son grondement grave est associé non seulement à l’autoguérison chez le chat, mais aussi à des effets apaisants chez les humains. L’écouter peut réduire la fréquence cardiaque et la tension artérielle et l’ocytocine contribue à ces bienfaits.

Ainsi, la compagnie d’un chat — renforcée par toutes ces petites poussées d’ocytocine issues des interactions — peut agir comme un véritable bouclier contre le stress, l’anxiété et parfois même la dépression, offrant un réconfort proche dans certains cas de celui d’un soutien humain.

Les chats sont-ils moins affectueux que les chiens ?

Les études montrent en effet que l’ocytocine est généralement plus fortement libérée dans les interactions homme-chien. Dans une expérience célèbre menée en 2016, des scientifiques ont mesuré l’ocytocine chez des animaux de compagnie et leurs propriétaires avant et après dix minutes de jeu. Les chiens ont montré une augmentation moyenne de 57 % après avoir joué, contre environ 12 % chez les chats.

Chez l’humain aussi, l’ocytocine grimpe davantage quand les interactions sociales sont fortes. Des études montrent que le contact avec un être cher produit des réponses plus fortes en ocytocine que le contact avec des étrangers. Cela explique pourquoi l’accueil enthousiaste d’un chien peut ressembler à l’émotion ressentie face à un enfant ou un partenaire.

Les chiens, animaux de meute domestiqués pour vivre aux côtés des humains, sont quasiment programmés pour rechercher le contact visuel avec nous, nos caresses et notre approbation — autant de comportements qui stimulent l’ocytocine des deux côtés. Les chats, eux, descendent de chasseurs solitaires et n’ont pas développé les mêmes signaux sociaux démonstratifs. Ils libèrent donc de l’ocytocine plus rarement, souvent seulement quand ils se sentent en sécurité.

La confiance d’un chat ne s’acquiert pas automatiquement, elle se mérite. Mais une fois acquise, elle est renforcée par la même molécule qui unit parents, partenaires et amis humains.

Ainsi, la prochaine fois que votre chat clignera doucement des yeux depuis le canapé ou se pelotera en ronronnant sur vos genoux, souvenez-vous : il ne se passe pas seulement quelque chose de tendre. Dans vos deux cerveaux, l’ocytocine circule, renforçant la confiance et apaisant le stress. Les chats, à leur manière, ont trouvé comment activer en nous la chimie de l’amour.

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Laura Elin Pigott ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ce qu’avoir un chat fait à votre cerveau (et au sien) – https://theconversation.com/ce-quavoir-un-chat-fait-a-votre-cerveau-et-au-sien-265594