Midterms 2026 : le logement, talon d’Achille de Trump

Source: The Conversation – France in French (3) – By Élisa Chelle, Professeure des universités en science politique, Université Paris Nanterre

La crise du logement aux États-Unis – il en manque 4 millions actuellement – a été aggravée par la politique de Donald Trump, en 2025. L’expulsion massive de migrants prive le secteur du bâtiment d’une main-d’œuvre indispensable, et les décisions erratiques en matière de droits de douane ainsi que les tensions avec l’Union européenne font planer une incertitude au long cours sur l’économie du pays, ce qui incite les investisseurs à la prudence. Ce dossier pourrait jouer un rôle central dans les élections de mi-mandat de novembre prochain, d’autant que plusieurs États supposés acquis aux républicains sont particulièrement touchés.


Une réforme « agressive » du logement : c’est ce qu’a promis Donald Trump pour 2026. Depuis la pandémie de Covid-19, les États-Unis traversent en effet une crise du logement sans précédent. Il s’agit d’un enjeu électoral majeur à l’approche des élections de mi-mandat du mois de novembre prochain. Trump avait bâti une partie de sa campagne de 2024 sur la promesse de résoudre cette « crise de l’accessibilité » (affordability crisis). En 2025, il manquait 4 millions de logements à l’échelle du pays.

Un an après le retour à la Maison-Blanche du « président du peuple », les politiques mises en œuvre révèlent les profondes tensions entre objectifs économiques, impératifs sécuritaires et contraintes géopolitiques. Le logement n’est plus seulement une question sociale : il est devenu un terrain d’affrontement entre protectionnisme commercial, rivalités internationales et équilibres budgétaires.

Une crise locative qui frappe les grandes villes, les jeunes… et les républicains

Entre 2021 et début 2023, les loyers aux États-Unis ont explosé, avec un pic à + 16 % au cœur de la crise pandémique. Ils sont, depuis, revenus à une inflation ordinaire, autour de 4 %. Les prix n’ont pas baissé pour autant. Ils ne font qu’augmenter moins rapidement. Résultat : les loyers n’ont jamais été aussi chers.

Tous les Américains ne sont pas affectés de la même manière. Les habitants des petits logements (studios, deux-pièces) subissent une hausse supérieure à la moyenne. Les jeunes se mettent en ménage de plus en plus tard, préférant le domicile parental ou la colocation pour faire des économies.

Paradoxe : les États « rouges » sont ceux qui sont le plus… dans le rouge. Le Montana et l’Idaho, deux bastions républicains du nord-ouest, ont connu des hausses de loyers de respectivement 20,7 % et 20,3 % en 2024 et 2025, soit plus de quatre fois la moyenne nationale, qui s’élève à 4,8 %. L’ironie ? Cette explosion est notamment due aux Californiens (souvent des démocrates) qui fuient un coût de la vie devenu exorbitant pour emménager dans ces zones moins tendues.

D’autres États plutôt conservateurs, comme la Virginie, le Tennessee ou l’Utah, figurent parmi les plus concernés. Pour les résidents, cela représente jusqu’à plusieurs centaines de dollars supplémentaires sur leur quittance de loyer. Ces hausses dépassent les 30 % dans les grandes villes.

Droits de douane et chasse aux migrants : un secteur de la construction au ralenti

Plusieurs facteurs freinent la construction de nouveaux logements. L’imposition de taxes douanières de 25 % sur l’acier et l’aluminium, ainsi que sur le bois d’œuvre canadiens se répercute sur le coût des projets résidentiels. La dévaluation du dollar est, de plus, défavorable aux importations. Le prix des matériaux augmente en moyenne de 7 %, ce qui représente plusieurs milliers de dollars par maison.

Les tensions géopolitiques mondiales perturbent la logistique internationale, déjà complexe et fragilisée par la période du Covid. Les équipements de chantier mettent plus de temps à être acheminés. Les calendriers de livraison sont perturbés. Les promoteurs, et par conséquent les acheteurs, doivent payer plus pour obtenir moins.

Parallèlement, les politiques migratoires restrictives de l’administration Trump ont réduit la main-d’œuvre disponible dans le secteur du bâtiment, qui souffrait déjà d’un déficit d’ouvriers qualifiés. Selon un sondage réalisé par une organisation professionnelle du secteur, environ 1 entreprise sur 10 et 1 sous-traitant sur 5 auraient perdu du personnel à la suite des raids, ou des menaces de raids, de la police de l’immigration (Immigration and Customs Enforcement, ICE). Les retards sur les chantiers sont en partie dus à cette pénurie de main-d’œuvre. Et ce, malgré une politique de recrutement volontariste des employeurs qui ont doublé les augmentations de salaire par rapport à la moyenne nationale (+ 8 %).




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L’administration Trump affirme que les expulsions massives de migrants ont contribué à faire baisser les prix de l’immobilier dans certaines villes. Selon la Maison-Blanche, les prix médians affichés ont baissé d’une année sur l’autre de 7,3 % à Austin (Texas), de 6,7 % à San Diego (Californie) et de 4,3 % à Miami (Floride). Le président attribue ces baisses à la réduction de la population immigrée clandestine dans les grandes villes. Pourtant, ce sont des États républicains, comme le Texas ou la Floride, qui demeurent disproportionnellement atteints par les hausses des loyers, par rapport aux terres démocrates de Californie ou du New Jersey.

Le moindre nombre de logements disponibles maintient les prix de l’immobilier (achat ou location) à un niveau élevé. Et la tendance est appelée à se poursuivre en 2026.

Les menaces sur le Groenland pourraient coûter cher aux acheteurs américains

La volatilité des droits de douane – avec les exemptions et reports à répétition – place les investisseurs dans une position attentiste. L’immobilier américain reste, certes, perçu comme un actif relativement sûr par comparaison avec d’autres régions du monde plus instables, comme l’Europe de l’Est ou le Moyen-Orient. Mais le style trumpien prive les détenteurs de capitaux de la prévisibilité essentielle à leurs calculs.

La rhétorique expansionniste au sujet du Groenland a des conséquences sur l’économie réelle américaine. Le 20 janvier 2026, lorsque Donald Trump brandit la menace de nouveaux tarifs douaniers contre l’Europe dans le cadre de ses ambitions d’acquisition du territoire autonome danois, les marchés financiers réagissent immédiatement. Le taux d’intérêt des prêts immobiliers à trente ans (le plus courant aux États-Unis) a augmenté de 14 points de base, passant par exemple de 6,50 % à 6,64 %. Cette hausse apparemment minime rend pourtant l’achat d’une maison plus coûteux : pour un prêt de 400 000 dollars (environ 337 700 euros), cela représente environ 40 dollars (33,7 euros) de plus à payer chaque mois, soit près de 14 400 dollars (plus de 12 000 euros) supplémentaires sur la durée totale du prêt.

Pourquoi cette réaction ? Les analystes de la Deutsche Bank ont rappelé un fait crucial : les pays européens (Allemagne, France, Royaume-Uni…) détiennent ensemble plus de 8 000 milliards de dollars (soit 6 750 milliards d’euros) d’actifs américains, dont une part importante en bons du Trésor. Ces bons du Trésor sont des prêts que les États étrangers accordent aux États-Unis. Si l’Europe décidait de vendre massivement ces bons en représailles aux menaces de Trump, cela ferait grimper les taux d’intérêt américains dans tous les domaines, y compris pour les prêts immobiliers.




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En d’autres termes, une dispute géopolitique sur le Groenland peut directement affecter le portefeuille des Américains qui souhaitent devenir propriétaires, illustrant le degré d’interdépendance entre politique étrangère et marché immobilier. C’est le facteur qui peut in fine freiner Donald Trump : la protestation dans les urnes des acquéreurs mécontents.

Loger la génération Z sans ruiner les boomers : une équation sans solution ?

Acheter une maison est la composante de base du « rêve américain ». Une accélération de la construction de nouveaux logements pourrait théoriquement permettre à plus d’Américains de le réaliser. En plus des obstacles pratiques déjà évoqués, cette augmentation poserait un inconvénient majeur : diminuer mécaniquement la valeur des biens immobiliers par la hausse de l’offre. Or la résidence principale est la première source de richesses des ménages. Si son prix diminue, c’est un manque à gagner pour tous les propriétaires actuels, de la génération des « boomers » pour la plupart. Aucune majorité n’a intérêt à se les mettre à dos.

Dans le même temps, l’âge médian du premier achat immobilier a atteint un record de 40 ans en 2025, contre 33 ans en 2020 et 29 ans en 1981. La part des primo-accédants est tombée à un niveau historiquement bas de 21 %. C’est un recul du niveau de vie pour plusieurs générations d’Américains. Cette évolution reflète les obstacles croissants à l’entrée sur le marché immobilier et contribue à retarder d’autres étapes importantes de la vie des jeunes adultes.

La solution proposée par l’administration Trump est de tirer vers le bas les intérêts d’emprunt tout en maintenant, voire en augmentant, la valeur des biens immobiliers. Les acquéreurs sont soutenus par deux principales mesures. Un décret du 20 janvier 2026 interdit aux investisseurs l’acquisition de maisons individuelles destinées à la location. L’État fédéral a par ailleurs acquis des titres hypothécaires en masse, ce qui a pour effet de diminuer les taux d’intérêt par une augmentation artificielle de la demande.

Mais, les budgets publics étant contraints, le président a ordonné en janvier 2026 à Fannie Mae et Freddie Mac – les deux agences hypothécaires sauvées par l’État fédéral lors de la crise financière de 2007-2008 – d’acheter pour 200 milliards de dollars de titres adossés à des créances hypothécaires. C’est une intervention très forte dans les mécanismes de marché. L’État se substitue à la Réserve fédérale (Fed), pour des effets encore incertains.

Un référendum sur le pouvoir d’achat

Un an et demi après son retour triomphal à la Maison-Blanche, Donald Trump s’apprête à affronter un test électoral crucial : les élections de mi-mandat de novembre 2026. Le logement pourrait bien devenir le talon d’Achille des Républicains. Les bastions conservateurs du Montana, de l’Idaho, du Tennessee et du Texas – ces États « rouges » où les prix du logement ont explosé –risquent de sanctionner une administration qui a promis l’accessibilité mais n’a pu contenir l’inflation immobilière.

Le risque politique est majeur. Si Trump s’aliène les jeunes générations qui ne peuvent plus acheter une résidence principale et entrent plus tard dans l’emploi du fait des transformations de l’IA, celles-ci pourraient bouder les urnes, ou préférer le camp d’en face. Les démocrates l’ont bien compris après l’élection de Zohran Mamdani à New York, mais surtout avec les deux victoires dans le New Jersey et la Virginie.

Dans les quelques États clés où se joueront les majorités au Congrès, le logement abordable est devenu leur principal argument de campagne. Si les taux d’intérêt et les loyers continuent leur ascension, novembre 2026 pourrait marquer un tournant. La géopolitique trumpiste – avec sa politique commerciale erratique et ses menaces sur l’Europe – aura alors produit son effet le plus inattendu : transformer la crise du logement en crise politique, et faire de l’immobilier le champ de bataille décisif des Midterms.


Élisa Chelle est l’auteure de La Démocratie à l’épreuve du populisme. Les leçons du trumpisme, (Odile Jacob, 2025).

The Conversation

Elisa Chelle a reçu des financements de l’Institut universitaire de France.

ref. Midterms 2026 : le logement, talon d’Achille de Trump – https://theconversation.com/midterms-2026-le-logement-talon-dachille-de-trump-274871

Too little, too concentrated: why AI start-up funding in Africa needs rethinking

Source: The Conversation – France in French (3) – By Claire Zanuso, PhD, économiste du développement, chargée de recherche et d’évaluation / Development economist, research and evaluation officer, Agence Française de Développement (AFD)

One year after the AI Summit in Paris, the international community will meet again this week in New Delhi for the Global Summit on Artificial Intelligence, whose objective will notably be to support the diffusion of AI uses in developing countries. In Africa, AI and Tech investment remains concentrated in the “Big Four” – South Africa, Egypt, Kenya and Nigeria – at the expense of other countries across the continent. This analysis explores the causes of this imbalance and the levers that could be used to better direct capital.

Between 2015 and 2022, investment in African start-ups experienced unprecedented growth: the number of start-ups receiving funding increased more than sevenfold, driven by the expansion of mobile technologies, fintech and a massive inflow of international capital. However, from 2022 onwards, tighter economic conditions led to a “funding squeeze” (a reduction in venture capital investment) that was more severe for African start-ups than in other regions of the world. This trend further reinforced the concentration of capital in the countries with the most developed start-up ecosystems, namely South Africa, Egypt, Kenya and Nigeria.

There is, however, a strong case for ensuring that these investments are more evenly distributed across the continent. Beyond stimulating economic activity, the technological innovations developed by these start-ups represent a significant lever for development, as they offer solutions tailored to local contexts: targeted financial solutions, improved agricultural productivity, strengthened health and education systems, and responses to priority climate challenges, etc.

Trends in equity and debt financing granted to technology start-ups in Africa between 2019 and 2024.
Partech, 2024 Africa Tech Venture Capital

Concentration of investment in the Big Four

In the early 2020s, the expression “Big Four” emerged to describe Africa’s main tech markets: South Africa, Egypt, Kenya and Nigeria. The notion, likely inspired by the term Big Tech, suggests the existence of “champion countries” in the technology sector.

In 2024, the Big Four captured 67% of equity tech funding (investments made in exchange for shares in technology companies). In detail, the shares captured by each country were distributed as follows: around 24% for Kenya, 20% for South Africa, and 13.5% each for Egypt and Nigeria.

This funding cluster is not only geographical; it also has a strong sectoral dimension. Capital is largely directed toward sectors perceived as less risky, such as digital finance or “fintech”, often at the expense of areas such as edtech and cleantech – that is, technologies dedicated to education and to environmental solutions, respectively.

An estimated 60%-70% of funds raised in Africa come from international investors, particularly for funding rounds over 10-20 million dollars. These investments, often concentrated in more structured markets, represent the most visible transactions, but also those considered the least risky.

Emerging peripheral ecosystems and potential that remains insufficiently converted into investment

While the Big Four concentrate the majority of investment, several African countries now demonstrate proven potential in AI and a pool of promising start-ups, without capturing investment volumes commensurate with that potential.

Countries such as Ghana, Morocco, Senegal, Tunisia and Rwanda form an emerging group whose members have favourable AI fundamentals but remain underfunded. This gap is all the more striking given that Ghana, Morocco and Tunisia, all of which have dynamic start-up pools, together account for around 17% of African technology companies outside the Big Four. At the same time, local financial structures struggle to meet these funding needs in geographies perceived as peripheral.

This difficulty in attracting investment can be explained in particular by institutional and business ecosystems that still need strengthening, as the performance of technology companies relies on the existence of structured entrepreneurial ecosystems that enable access to knowledge, skilled labour, and support mechanisms (accelerators, incubators and investors).

Finally, it is important to recall that these weaknesses are part of a broader context: in 2020, the entire African continent accounted for only 0.4% of global venture capital flows and currently represents just 2.5% of the global AI market. Emerging countries outside the Big Four are therefore mechanically disadvantaged in a competition that is already highly concentrated.

Distribution of venture capital (equity) investment in African technology start-ups by country.
Partech, 2024 Africa Tech Venture Capital

Steering investment to prepare countries for AI

To attract capital toward AI start-ups, a country must itself be ready for AI. The adoption of AI at the national level does not depend solely on technological factors. The AI Investment Potential Index (AIIPI), a research initiative, highlights that this adoption also relies on economic, political and social factors. As a result, increasing a country’s AI potential requires not only strengthening energy and connectivity infrastructure, but also improving governance standards, public sector effectiveness and human capital.

Priority actions vary depending on countries’ level of advancement in AI. In more advanced countries, such as South Africa or Morocco, the challenge is more about supporting research, optimising AI applications and attracting strategic investment. In countries with more moderate scores, priorities tend to focus on strengthening connectivity infrastructure, human capital and regulatory frameworks.

The platform aipotentialindex.org enables, among other things, to visualise the index’s results at a global level and to identify the areas in which countries can invest to increase their AI investment potential (research, government effectiveness, connectivity, human capital, AI strategies, etc.). The AIIPI helps investors not only identify countries that are already advanced in AI, but also those with untapped potential. For public decision-makers and development actors, it provides a framework for prioritising reforms and investment.

Visualisation of AI investment potential in Africa: the darker the colour, the higher the potential.
aipotentialindex.org
Country Profile tool applied to Ghana. Ghana shows strong potential for AI investment. Start-ups such as Ghana Liquify, supported by Digital Africa, which facilitates bill payments for SMEs, illustrate the country’s entrepreneurial dynamism.
aipotentialindex.org

Sovereign funds and instruments dedicated to new technologies

Once a country’s AI investment strategy has been defined, the question of AI financing instruments arises. At the continental level, several instruments dedicated to technology and AI are emerging. Development finance institutions, such as the African Development Bank or the West African Development Bank, are launching initiatives aimed at supporting the growth of the continent’s digital economy.

At national level, African Sovereign Wealth Funds (SWFs) provide an additional channel to support AI and start-up financing across the continent. These funds, such as the Mohammed VI Fund in Morocco or the Pula Fund in Botswana, mobilise public savings for long-term economic development and work in partnership with development banks.

Partnerships as powerful levers for start-up financing

Financing digital and AI infrastructure alone is not enough to build start-up ecosystems capable of driving economic growth. International public-private partnerships also play a significant role. The Choose Africa 2 initiative, led by AFD and Bpifrance, aims to address financing constraints facing entrepreneurship across the continent, particularly at the earliest stages. Support mechanisms, like Digital Africa, bringing together public actors and local partners enable small-ticket investments in early-stage “Tech for Good” start-ups, whose technologies generate strategic, social and environmental impact.

While these mechanisms are not enough on their own to correct investment imbalances, they can nevertheless help broaden access to financing beyond the ecosystems that are traditionally best resourced.

Central political, strategic and legal leadership

Financial investment alone is not sufficient and must be supported by strong political ambition. Legislative and strategic frameworks put in place at national and continental levels are key structural levers for the growth of digital start-ups in Africa.

On the one hand, strategies led by the African Union, including the Digital Transformation Strategy for Africa, the Continental Artificial Intelligence Strategy and the African Digital Compact, provide roadmaps enabling states to accelerate digital transformation. There are also national-level instruments, such as Tunisia’s “Start-up Act” law or national AI strategies, such as the one published by Ghana, which sets out the country’s ambition to become Africa’s “AI Hub.”

Finally, a major political commitment was made at last April’s Global AI Summit in Kigali, where 52 African countries announced the creation of a 60-billion-dollar African AI Fund combining public, private and philanthropic capital. This initiative illustrates a strategic ambition across the continent: positioning Africa around these emerging technological challenges. However, these AI-focused funds may face governance and financial structuring challenges. There remains a risk that they could reproduce asymmetries already observed in sovereign wealth funds if transparency mechanisms are not put in place. Their impact will, therefore, depend on the establishment of standards and governance tools adapted to emerging technological challenges.

These frameworks create the initial conditions needed for the emergence of local AI solutions and provide a structuring strategic framework. Their impact on investor confidence will, however, depend on how effectively they are aligned with appropriate financing mechanisms and strengthened local capacities.


This article was co-written with Anastesia Taieb, Innovation Officer at AFD, and Emma Pericard, Digital Africa’s representative to the EU.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Claire Zanuso ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Too little, too concentrated: why AI start-up funding in Africa needs rethinking – https://theconversation.com/too-little-too-concentrated-why-ai-start-up-funding-in-africa-needs-rethinking-276100

Des États-Unis ébranlés par leur offensive de « domination énergétique » ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Patrice Geoffron, Professeur d’Economie, Université Paris Dauphine – PSL

Cela pourrait bien être la quadrature du cercle énergétique : peut-on à la fois être une puissance mondiale exportatrice et promettre à ses électeurs de baisser le prix de l’énergie ? Si on ajoute le frein mis sur les renouvelables, on se retrouve dans la situation des États-Unis de Donald Trump. Les promesses et les actions contradictoires ne touchent pas de la même façon tous les États. Si les gagnants se frottent les mains, les perdants se rebelleront-ils ? Et, dans ce cas, comment dit-on « gilet jaune » du côté du Dakota ?


Un an s’est écoulé depuis que Donald Trump a prêté serment pour son second mandat. Sa campagne de 2024 s’était construite sur la promesse du « retour de l’abondance ». L’un des engagements était de diviser par deux les factures énergétiques des Américains en douze à dix-huit mois, en « libérant » les hydrocarbures des réglementations de l’administration Biden. Un an après, le bilan d’étape de cette politique énergétique révèle un contraste saisissant entre promesses et réalités.

L’exploitation massive des énergies fossiles a effectivement battu des records, faisant des États-Unis le premier producteur et exportateur mondial de pétrole et de gaz. Mais cette « domination énergétique » se construit aux dépens des ménages et des entreprises américaines, qui font face à des coûts en nette hausse, à rebours des espoirs suscités. Analyse d’un piège économique qui se referme sur la base électorale du président républicain et résonne mal avec les promesses de l’America First.

Le retour de l’inflation

Le 20 janvier 2025, jour de son investiture, le nouveau président signait une déclaration d’« urgence énergétique nationale ». Ce texte a activé des leviers d’exception, notamment pour contourner les études d’impact environnemental. L’offensive s’est poursuivie avec le One Big Beautiful Bill Act, promulgué en juillet 2025, qui a enclenché le démantèlement de l’Inflation Reduction Act (IRA), ciblant les subventions à l’éolien et au solaire.




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L’idée maîtresse de ces trumponomics était que la suppression de ces subventions, couplée à une dérégulation massive, permettrait de baisser le prix des « vraies énergies », c’est-à-dire les fossiles. Pourtant, le ruissellement de cette abondance vers les ménages s’est brisé sur deux écueils : l’intégration mondiale des marchés et la révolution de l’IA.

Les chiffres de l’inflation publiés par le Bureau of Labor Statistics pour l’année 2025 dessinent un tableau problématique. Une baisse est certes enregistrée sur les carburants liquides (– 7,5 % sur 12 mois), mais sans rapport avec ce qui avait été promis (passer de 3 à 2 $, entre 2,54 et 1,69 €, le gallon, soit une baisse d’un tiers). L’administration Trump ne manque évidemment pas de mettre en scène la baisse (même timide) de cet indicateur qui s’affiche en lettres néon au bord des routes. Mais, dans l’intimité des foyers, l’inflation énergétique est douloureusement ressentie. Sur la même période, l’électricité a augmenté de 6,3 % et le gaz naturel de 9,8 %.

Les États républicains en première ligne

L’organisation Public Citizen estime que, sur les neuf premiers mois de 2025, les consommateurs américains ont payé 12 milliards de dollars (plus de 10 milliards d’euros) de plus pour leur gaz par rapport à 2024. Ce choc frappe de plein fouet les États du Nord et du Midwest, souvent des bastions électoraux clés pour les républicains, où l’hiver 2025-2026 est particulièrement rude.

Ces tensions sont d’autant plus aiguës que la Maison-Blanche a également rendu plus difficile l’accès des Américains aux aides, avec la suppression de crédits d’impôt pour les améliorations énergétiques des logements visant à réduire les coûts. Elle a également restreint le programme d’aide énergétique aux ménages à faibles revenus (LIHEAP), qui soutenait chaque année 6 millions de familles américaines pour le paiement de leurs factures. Le programme a survécu, mais il a été considérablement entravé après que l’administration avait licencié l’ensemble du personnel du LIHEAP, dès le début du mandat.

L’importation de la volatilité mondiale

La politique d’exportation produit des effets mécaniques, à rebours des promesses présidentielles de baisse des factures énergétiques. Sous l’administration précédente, un moratoire et des contraintes logistiques limitaient les exportations de gaz naturel liquéfié (GNL). Donald Trump, en levant tous les freins à l’exportation dès janvier 2025 et en inaugurant de nouveaux terminaux sur la côte du Golfe du Mexique, a contribué au bond des exportations de près de 25 % en un an. Mais, cela a une conséquence : le prix du gaz américain ne dépend plus seulement de facteurs locaux, mais de la demande à Paris, Berlin ou à Shanghai.

En voulant faire des États-Unis la « superpuissance énergétique », l’administration a importé la volatilité mondiale sur le sol américain. Et le pire est à venir, car si l’Energy Information Administration (EIA) prévoit une pause en 2026, les prix de gros du gaz pourraient croître de… 33 % en 2027 (avec la mise en service de nouvelles infrastructures d’exportation).

Ce dilemme révèle l’impossibilité à maximiser la rente d’exportation des producteurs et tout en protégeant les consommateurs locaux d’une hausse de prix. Entre les profits de l’industrie gazière (soutiens majeurs du Parti républicain) et le pouvoir d’achat des ménages, la politique a tranché en faveur des premiers, créant une tension interne au sein même de la coalition trumpiste, entre les « globalistes » de l’énergie et les « localistes » du pouvoir d’achat.

Voracité électrique des data centers

Le prix de l’électricité est à la fois tiré vers le haut par celui du gaz et par les besoins de l’IA, qui a cessé d’être virtuelle pour devenir un problème d’infrastructure physique lourde. Les data centers nécessaires pour faire tourner les modèles de langage et le cloud computing sont devenus de nouveaux ogres énergétiques, de sorte que la demande électrique de ce secteur est en train de doubler, voire de tripler dans certaines régions. Et le réseau électrique américain, déjà vieillissant, sature par endroits. La loi de l’offre et de la demande joue à plein face à une capacité de production qui peine à suivre et des goulets d’étranglement dans les lignes à haute tension, de sorte que les prix de gros s’envolent. Selon l’EIA, la moyenne des prix de gros régionaux a augmenté de 23 % en 2025, progression qui pourrait se poursuivre à hauteur de 8 % en 2026.

La responsabilité de l’administration Trump est, a minima, engagée par omission. En supprimant les incitations aux énergies renouvelables, elle a réduit le déploiement de nouvelles capacités rapides à installer (solaire, éolien, batteries). Et le One Big Beautiful Bill Act a créé un attentisme chez les investisseurs verts, alors même que la demande explosait. Pour combler le trou, le réseau s’est tourné vers les solutions de dernier recours, souvent les plus chères à opérer dans un contexte de prix du gaz croissant.

Le retour du charbon

Face à la pénurie, les États-Unis ont également réactivé leur assurance-vie du XXe siècle : la production électrique charbonnière a augmenté de 13 % en 2025, une première après des années de déclin. Des centrales thermiques qui devaient fermer ont été prolongées par décrets. Si cela a permis d’éviter des black-out majeurs, ce choix a un coût, car le charbon n’est plus l’énergie « bon marché » d’antan. Extraire, transporter et brûler du charbon dans des centrales en fin de vie, coûte cher, surtout comparé au coût marginal nul du solaire. D. Trump, habile à orchestrer les symboles, a même obligé le Pentagone à signer un contrat d’approvisionnement en électricité produite au charbon. Sans surprises, ce retour du charbon a fait repartir les émissions de CO₂ à la hausse (+ 2,4 % en 2025).

Autre contradiction : la promesse de réindustrialisation reposait sur un avantage compétitif majeur : une énergie abondante et à prix cassé par rapport à l’Europe ou l’Asie. Or, cet avantage s’érode avec un gaz plus cher et une électricité volatile, les secteurs électro-intensifs (acier, aluminium, pétrochimie, engrais) voient leurs atouts érodés, d’autant que les droits de douane rehaussent le coût de certaines matières premières importées. L’incertitude réglementaire créée par l’abolition de l’IRA réduit, en outre, la capacité des industriels à signer des contrats d’achat d’énergie verte à long terme, qui leur offrent une visibilité sur quinze ou vingt ans.

Des gagnants et des perdants

Cette crise énergétique ne frappe pas les États-Unis de manière uniforme. Une géographie des tensions sur les prix émerge, débouchant sur des tensions politiques régionales. Les États du Sud-Est (comme la Floride ou la Géorgie), très dépendants du gaz naturel pour leur électricité et historiquement réticents aux renouvelables, subissent les hausses les plus fortes. À l’inverse, des États comme l’Iowa ou le Kansas, qui ont massivement investi dans l’éolien au cours de la décennie précédente, ou la Californie avec vaste parc solaire, amortissent mieux le choc. Bien que l’électricité californienne reste chère dans l’absolu, ses prix ont tendance à se stabiliser voire à baisser légèrement grâce à la pénétration massive des renouvelables, à rebours de la tendance nationale.

France 24, 2026.

Cette disparité met à mal le récit national unifié de D.Trump. Les gouverneurs républicains des États producteurs (Texas, Louisiane) se félicitent du boom économique local lié aux exportations. Simultanément, les élus du même parti dans les États consommateurs doivent répondre à la colère de leurs électeurs, confrontés aux factures qui flambent.

Vers une « gilet-jaunisation » états-unienne ?

À l’orée de 2026, l’administration Trump se trouve face à une impasse stratégique. Le pari de la baisse des prix par la seule production fossile a échoué car il a ignoré le levier de la demande (sobriété et efficacité énergétique) et la réalité des marchés internationaux. Politiquement, le danger est réel, car l’inflation énergétique nourrit un sentiment de déclassement et d’injustice. Tyson Slocum, directeur du programme énergie de l’organisation Public Citizen, résume la situation :

« La priorité donnée par Trump aux exportations de GNL est directement en contradiction avec les efforts pour rendre l’énergie abordable. Les coûts énergétiques des ménages ont grimpé trois fois plus vite que l’inflation générale. »

Même si le pouvoir cherche à reporter la responsabilité sur les responsables démocrates, le slogan « Drill, baby, drill » risque de virer au « Pay, baby, pay »…

Pour sortir du piège, Donald Trump devra peut-être commettre l’impensable pour son camp : admettre que dans un monde globalisé et numérisé, l’indépendance énergétique et les prix bas ne passent plus seulement par des puits de pétrole et de gaz, mais aussi par la maîtrise de la demande, la modernisation des réseaux et, ironiquement, ces énergies renouvelables qu’il met toute son énergie à démanteler.

Sous pression, le pouvoir trumpiste pourrait également décider de réduire les volumes d’exportation de gaz, notamment vers l’Europe qui en est la principale destination, revenant aux racines de l’America First. Motivation essentielle de l’effort de décarbonation dans l’Union européenne (UE), pour réduire ces menaces sur la sécurité d’approvisionnement, et sortir de la zone de domination énergétique américaine.

The Conversation

Patrice Geoffron est membre fondateur de l’Alliance pour la Décarbonation de la Route. Il siège dans différents conseils scientifiques: CEA, CRE, Engie.

ref. Des États-Unis ébranlés par leur offensive de « domination énergétique » ? – https://theconversation.com/des-etats-unis-ebranles-par-leur-offensive-de-domination-energetique-275941

La loi de Moore ayant atteint ses limites, que nous réserve l’avenir de l’informatique ?

Source: The Conversation – in French – By Domenico Vicinanza, Associate Professor of Intelligent Systems and Data Science, Anglia Ruskin University

Pendant près d’un demi-siècle, le nombre de transistors sur une puce a doublé approximativement tous les deux ans. Sax/Shutterstock

Après un demi-siècle de gains réguliers en puissance de calcul, l’informatique entre dans une nouvelle ère. La miniaturisation ne suffit plus : les progrès dépendent désormais de l’architecture, de l’énergie et de logiciels optimisés.


Pendant un demi-siècle, l’informatique a progressé de manière rassurante et prévisible. Les transistors – ces dispositifs qui servent à contrôler le passage des signaux électriques sur une puce informatique – sont devenus de plus en plus petits, ce qui permet d’en amasser davantage sur une seule puce. En conséquence, les puces ont gagné en rapidité, et la société a intégré ces avancées presque sans s’en rendre compte.

Ces puces plus rapides ont offert une puissance de calcul accrue en permettant aux appareils d’exécuter les tâches plus efficacement. On a ainsi vu les simulations scientifiques s’améliorer, les prévisions météorologiques gagner en précision, les images devenir plus réalistes, puis les systèmes d’apprentissage automatique émerger et se développer. Tout se passait comme si la puissance de calcul obéissait à une loi naturelle.

La fin des certitudes

Ce phénomène a pris le nom de loi de Moore, d’après l’homme d’affaires et scientifique Gordon Moore. Elle résumait l’observation empirique selon laquelle le nombre de transistors sur une puce doublait approximativement tous les deux ans. Cela permettait aussi de réduire la taille des appareils et alimentait en conséquence la miniaturisation.

Ce sentiment de certitude et de prévisibilité a désormais disparu, non pas parce que l’innovation se serait arrêtée, mais parce que les hypothèses physiques qui la soutenaient autrefois ne sont plus valables.

Qu’est-ce qui remplace alors l’ancien modèle d’augmentation automatique des performances ? La réponse ne tient pas à une seule avancée technologique, mais à plusieurs stratégies qui se superposent.

De nouvelles approches

L’une d’elles repose sur de nouveaux matériaux et de nouvelles architectures de transistors. Les ingénieurs améliorent encore leur conception afin de limiter les pertes d’énergie et les fuites électriques indésirables. Ces évolutions apportent des gains plus modestes et plus progressifs qu’autrefois, mais elles permettent de mieux maîtriser la consommation énergétique.

Une autre approche consiste à modifier l’organisation physique des puces. Au lieu de disposer tous les composants sur une surface plane unique, les puces modernes empilent de plus en plus les éléments les uns sur les autres ou les rapprochent davantage. Cela réduit la distance que doivent parcourir les données, ce qui permet de gagner à la fois en temps et en énergie.

Le changement le plus important est sans doute la spécialisation. Au lieu de confier toutes les tâches à un unique processeur polyvalent, les systèmes modernes combinent différents types de processeurs. Les unités de traitement traditionnelles, ou CPU, assurent le contrôle et la prise de décision. Les processeurs graphiques sont des unités de calcul très puissantes, conçues à l’origine pour répondre aux exigences du rendu graphique dans les jeux vidéo et d’autres usages. Les accélérateurs d’IA (du matériel spécialisé qui accélère les tâches liées à l’intelligence artificielle) se concentrent sur l’exécution en parallèle d’un très grand nombre de calculs simples. Les performances dépendent désormais de la manière dont ces composants fonctionnent ensemble, plutôt que de la vitesse de chacun pris isolément.

Des technologies expérimentales

Parallèlement à ces évolutions, les chercheurs explorent des technologies plus expérimentales, notamment les processeurs quantiques (qui exploitent les principes de la physique quantique) et les processeurs photoniques, qui utilisent la lumière plutôt que l’électricité.

Il ne s’agit pas d’ordinateurs polyvalents, et ils ont peu de chances de remplacer les machines classiques. Leur intérêt réside dans des domaines très spécifiques, comme certains problèmes d’optimisation ou de simulation, pour lesquels les ordinateurs traditionnels peinent à explorer efficacement un grand nombre de solutions possibles. En pratique, ces technologies doivent être envisagées comme des coprocesseurs spécialisés, utilisés de manière ciblée et en complément des systèmes traditionnels.

Pour la plupart des usages informatiques du quotidien, les progrès des processeurs conventionnels, des systèmes de mémoire et de la conception logicielle resteront bien plus déterminants que ces approches expérimentales.

Pour les utilisateurs, l’ère post-Moore ne signifie pas que les ordinateurs cesseront de s’améliorer. Cela veut juste dire que les progrès se manifesteront de manière plus inégale et plus dépendante des usages. Certaines applications — comme les outils fondés sur l’IA, le diagnostic, la navigation ou la modélisation complexe — pourraient connaître de vraies avancées, tandis que les performances généralistes progresseront plus lentement.

Nouvelles technologies

Lors de la conférence Supercomputing SC25 à Saint-Louis, plusieurs systèmes hybrides associant CPU (processeurs), GPU (processeurs graphiques) et technologies émergentes — comme les processeurs quantiques ou photoniques — ont été présentés comme des prolongements concrets de l’informatique classique. Pour l’immense majorité des usages quotidiens, ce sont toutefois les progrès des processeurs traditionnels, des mémoires et des logiciels qui continueront d’apporter les gains les plus significatifs.

On note un intérêt croissant pour les dispositifs quantiques et photoniques comme coprocesseurs, et non comme remplaçants. Ils sont particulièrement utiles pour des problèmes très spécifiques, comme l’optimisation ou le routage complexes, où les machines classiques seules peinent à trouver des solutions efficaces.

Dans ce rôle d’appoint, ils offrent un moyen crédible d’allier la fiabilité de l’informatique classique à de nouvelles techniques de calcul, élargissant ainsi les capacités des systèmes.

Un nouveau récit

La suite n’est pas une histoire de déclin, mais un processus de transformation et d’évolution permanentes. Les progrès en informatique reposent désormais sur la spécialisation des architectures, une gestion rigoureuse de l’énergie et des logiciels conçus en tenant pleinement compte des contraintes matérielles. Le risque est de confondre complexité et inéluctabilité, ou narratifs marketing et problèmes réellement résolus.

L’ère post-Moore impose une relation plus réaliste avec l’informatique : la performance n’est plus un acquis automatique lié à la miniaturisation des transistors, mais un résultat qu’il faut concevoir, justifier et payer – en énergie, en complexité et en compromis.

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Domenico Vicinanza ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La loi de Moore ayant atteint ses limites, que nous réserve l’avenir de l’informatique ? – https://theconversation.com/la-loi-de-moore-ayant-atteint-ses-limites-que-nous-reserve-lavenir-de-linformatique-274553

Les fusions de communes tiennent-elles leurs promesses  ?

Source: The Conversation – in French – By Gabriel Bideau, Géographe, Université Paris Cité

L’entrée d’Épinay-le-Comte, membre de la commune nouvelle de Passais-Villages, formée en 2016 de la fusion de trois communes de l’Orne, en Normandie. Gabriel Bideau, Fourni par l’auteur

Les 15 et 22 mars prochains, les Français voteront pour élire leurs conseils municipaux. Certains d’entre eux voteront dans des « communes nouvelles », créées par fusion de plusieurs communes. Dix ans après les premières vagues importantes de regroupements, le recul est suffisant pour proposer un premier bilan de cette politique.


L’idée (discutable) selon laquelle il serait nécessaire de réduire le nombre de communes françaises est ancienne et répétée par plusieurs acteurs : le gouvernement vient d’ailleurs d’accélérer l’examen d’un projet de loi sur ce sujet.

Plusieurs mesures ont été prises ces dernières années pour encourager les communes à se regrouper. Ainsi, le statut de « commune nouvelle » a été créé en 2010, et amendé à plusieurs reprises : il permet le regroupement – certains acteurs répugnent à parler de « fusions » – de plusieurs communes au sein d’une nouvelle entité. Celle-ci détient alors toutes les compétences communales mais a la possibilité de maintenir en son sein une existence légale (bien que largement symbolique) pour les anciennes communes, devenant « communes déléguées ». Des incitations fiscales ont également été instituées depuis 2014.

Aujourd’hui, on compte 844 communes nouvelles, rassemblant 2 724 communes historiques et près de 3 millions d’habitants. Alors que les communes nouvelles créées en 2015 (année de la première vague importante de fusions) ont passé leur première décennie et à l’approche des élections municipales de mars 2026, il est opportun de faire un point d’étape sur ce phénomène, entre autres car il fait l’objet d’un certain nombre d’idées reçues.

Idée reçue n°1 : « Les communes qui fusionnent sont les toutes petites communes rurales »

Verdict : Plutôt faux

La politique de réduction du nombre de communes en France s’appuie sur l’idée qu’il y aurait trop de communes de toute petite taille. Il est vrai que les communes françaises sont moins peuplées que les entités comparables dans d’autres pays, et qu’elles sont plus nombreuses.

Cependant, le raisonnement selon lequel il faudrait réduire le nombre de communes pour que, en fusionnant, elles arrivent à rassembler chacune une « masse critique » en termes de population est pour le moins débattu. Les différentes études portant sur une éventuelle « taille optimale » ont bien du mal à l’identifier : il n’existe pas de seuil démographique au-delà duquel une commune serait plus efficace qu’en dessous.

En partant néanmoins du principe, débattu donc, que les toutes petites communes poseraient problème pour l’efficacité de l’action publique, les fusions permettent-elles de résoudre cette difficulté ? Globalement, non.

Les toutes petites communes (moins de 200 habitants) sont plutôt sous-représentées dans les communes fusionnantes par rapport à la proportion qu’elles représentent dans l’ensemble des communes françaises. Les communes qui fusionnent ont en effet une population médiane (404 habitants) proche de celle des autres communes (426 habitants).

Au final, la proportion de communes de moins de 200 habitants est passée, depuis 2012, de 25,9 % à 25,4 %. Si l’objectif premier de la politique des communes nouvelles était de réduire drastiquement le nombre de très petites communes, on peut dire selon l’adage que, faute d’être un échec, « ça n’a pas marché ».

Les très petites communes ne sont pas surreprésentées parmi les communes fusionnantes

Un graphique montrant la proportion de communes fusionnantes comparée à la proportion des communes inchangées, par tranches de population
Ce graphique illustre la proportion de communes fusionnantes (en rouge) comparée à la proportion de communes inchangées (en bleu), par tranche de population. On peut voir qu’il n’y a pas de surreprésentation des petites communes parmi les communes fusionnantes, puisqu’aucune différence significative entre leur proportion parmi les communes fusionnantes et parmi les communes inchangées n’existe. Seule exception : les communes entre 200 et 500 habitants, légèrement surreprésentées parmi les communes fusionnantes (32 %, contre 29 % des communes inchangées).
Fourni par l’auteur

Les communes fusionnantes ne sont pas non plus systématiquement rurales. Ainsi, 6,7 % des communes fusionnantes sont dans une agglomération. Cela paraît peu, mais sur l’ensemble des communes françaises les communes situées en agglomération ne représentent que 12,7 %. Les communes nouvelles sont donc un peu plus fréquentes dans les espaces éloignés des pôles urbains, sans toutefois y être limitées.

Idée reçue n°2 : « Les fusions communales permettent de mettre en cohérence les territoires vécus et les territoires administratifs »

Verdict : C’est plus compliqué

François Baroin, qui clôturait en 2017 en tant que président de l’Association des maires de France (AMF) la 3ᵉ rencontre des communes nouvelles, considérait que « ce sont les bassins de vie qui ont créé les conditions de l’avancement de la coopération entre les communes », faisant sans doute référence à l’idée d’un espace au sein duquel les individus se déplacent pour leur travail, leurs loisirs et leurs achats.

Or, les communes nouvelles ne se créent que partiellement en cohérence avec les territoires vécus. Si on s’intéresse aux communes fusionnantes qui appartenaient à une aire urbaine en 2014 (avant la très grande majorité des fusions), 35 % d’entre elles ont fusionné avec d’autres communes n’appartenant pas à la même aire urbaine. Si on s’intéresse spécifiquement aux déplacements domicile-travail, dans 72 % des cas le principal flux sortant de la commune fusionnante ne va pas vers une commune avec laquelle elle fusionne, mais vers une commune tierce. Il y a donc bien persistance d’une différence entre le maillage administratif et les territoires pratiqués et vécus par les habitants.

Idée reçue n°3 : « Les fusions communales permettent de faire des économies d’échelle »

Verdict : Plutôt faux

Des acteurs comme l’AMF mettent en avant l’idée que les fusions permettraient presque automatiquement de réaliser des économies d’échelle, c’est-à-dire de mutualiser des coûts pour faire baisser les dépenses totales. Or, une étude des évolutions budgétaires entre 2011 et 2022 contredit ce présupposé. Ces résultats se retrouvent également dans une étude portant sur les communes créées en 2016, 2017 et 2019. On n’observe pas une diminution des dépenses : bien au contraire, en général celles-ci augmentent nettement dans les années suivant la fusion.

Par exemple, si on regarde spécifiquement l’évolution entre 2011 et 2022 des charges de fonctionnement des communes (c’est-à-dire leurs dépenses hors investissement), le groupe des communes fusionnantes a connu une augmentation plus importante (+31 %) que le groupe des autres communes françaises (+28 %).

Un processus mené par le haut, qui semble favoriser l’abstention

Deux derniers points peuvent être relevés.

Tout d’abord, le passage en commune nouvelle est décidé par les conseils municipaux des communes fusionnantes, qui n’ont pas l’obligation de consulter la population. Fréquemment, les élus ne lui laissent d’ailleurs qu’une place limitée dans la construction des décisions, soit par crainte d’ouvrir une « boîte de Pandore » démocratique poussant à la remise en question systématique des décisions prises, soit par méfiance envers les décisions des populations, perçues comme peu éclairées. Un maire interrogé dans le cadre de mes travaux affirmait ainsi en 2016 : « Les gens vont voter pour quelque chose, mais ils ne savent pas forcément tout à fait les tenants et les aboutissants. Donc […] à mon avis, ce n’est pas la bonne solution. »

Par exemple, concernant le nom de la nouvelle commune, il est fréquent que les administrés soient invités à en proposer, voire à voter pour celui qu’ils préfèrent. En revanche, ce sont les élus qui vont conserver la main sur la décision finale ou sur les modalités de choix (par exemple en décidant des noms qui seront soumis à la consultation), permettant, in fine, d’orienter le vote. Cela pose la question de la place réelle laissée aux populations dans ces formes de participation ou de consultation.

Enfin, on observe aussi une montée de l’abstention dans les communes nouvelles. Ainsi, entre 2014 et 2020, la participation aux élections municipales a diminué de manière bien plus importante dans les communes nouvelles que dans les communes inchangées : le pourcentage de votants par rapport au nombre d’inscrits a baissé de 21 % dans les communes nouvelles entre 2014 et 2020, contre une baisse de 15 % pour les communes inchangées. Certes, la diminution généralisée de la participation s’explique par le contexte pandémique. Mais celui-ci n’a, a priori, pas touché différemment les communes nouvelles, quelle que soit leur taille.

Chaque élément présenté ici ne peut, à lui seul, délégitimer les communes nouvelles. Il est évident que certains projets de fusion font sens et remplissent les objectifs qu’ils se sont fixés, comme la mutualisation de structures ou de personnels, la montée en compétence des équipes communales ou l’aboutissement de décennies de collaborations concernant des services aux populations ou des équipements. Mesurer ces effets bénéfiques est d’ailleurs complexe, et mériterait des analyses encore à conduire.

Il serait toutefois souhaitable que les réflexions sur les communes nouvelles prennent en compte toutes les données en jeu, sans idées préconçues, et que les décisions de regroupement soient prises sur des bases saines. Les fusions sont parfois comparées à des mariages, or ce n’est pas parce qu’on peut observer des couples heureux que tout le monde doit se marier, a fortiori avec n’importe qui !

Il faut en tout cas appeler à ce que les prochaines semaines de campagne à l’échelon municipal, outre les questions programmatiques et partisanes qui ne manqueront pas, soient aussi l’occasion de débattre de ces enjeux liés aux communes nouvelles pour que, dans les communes qui ont fusionné comme dans celles qui pourraient l’envisager, le débat démocratique soit nourri et éclairé.

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Gabriel Bideau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les fusions de communes tiennent-elles leurs promesses  ? – https://theconversation.com/les-fusions-de-communes-tiennent-elles-leurs-promesses-273486

Quand la Coupe d’Afrique des nations réactive les tensions au sein de l’Afrique

Source: The Conversation – in French – By Jean-Loup Amselle, Anthropologue et ethnologue, directeur d’études émérite à l’EHESS, chercheur à l’Institut des mondes africains (IRD-CNRS-Panthéon Sorbonne-Aix-Marseille-EHESS-EPHE), Institut de recherche pour le développement (IRD)

La finale Maroc‑Sénégal a tourné au chaos. La suite des événements a vu une large mobilisation des imaginaires opposant Afrique du Nord « blanche » et Afrique subsaharienne « noire ».


Dans un article rédigé à l’époque des faits, j’avais tenté de montrer que le refus du footballeur du PSG et de l’équipe du Sénégal Idrissa Gana Gueye de porter le maillot LGBTQIA+ lors de la Journée mondiale de lutte contre l’homophobie en mai 2022 avait cristallisé les tensions entre les milieux footballistiques français et sénégalais, et au-delà, entre une partie des opinions publiques de ces deux pays, au point de faire apparaître cette affaire comme l’expression d’un antagonisme foncier entre la culture sénégalaise et la culture française.

Le scénario de la crise survenue lors de la finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) qui s’est déroulée au stade Moulay-Abdellah de Rabat au Maroc le 18 janvier 2026 est en principe différent puisqu’elle met aux prises deux pays africains – même si, on le verra, le fantôme de l’ancienne puissance coloniale conserve un certain rôle en arrière-plan.

Rappelons tout d’abord le cadre général de cette finale dont la victoire était en quelque sorte programmée pour revenir au pays hôte, le Maroc. En effet, Rabat a dépensé des sommes considérables pour accueillir cet événement, ce qui a provoqué une éruption populaire de jeunes qui auraient préféré voir les crédits affectés à l’organisation de la compétition aller à des équipements scolaires ou à des hôpitaux.

Le tournoi a vu s’affronter de multiples équipes africaines, mais ce qui retient l’attention sur le plan symbolique, perspective choisie ici, ce sont les matchs qui ont opposé des équipes du nord et du sud de l’Afrique, autrement dit du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne.

« La Société archaïque », un ouvrage de référence et une grille de lecture pour la finale

Des tensions avaient déjà été observées dès avant la finale : les Algériens étaient sortis furieux contre l’arbitre sénégalais après leur quart de finale perdu contre le Nigeria, l’accusant de partialité et ajoutant que l’un de ses assistants aurait tenu des propos racistes à leur égard ; durant la demi-finale entre le Maroc et le Nigeria, le gardien nigérian avait vu des ramasseurs de balles locaux voler sa serviette – un épisode qui annonçait l’épisode de la serviette du gardien sénégalais durant la finale que des remplaçants marocains allaient chercher à subtiliser.

C’est bien cette finale entre le Maroc et le Sénégal qui a cristallisé le plus de sanctions, et l’on voudrait ici replacer ce match dans un cadre anthropologique emprunté à Lewis H. Morgan, l’un des pères fondateurs de cette discipline.

Dans la Société archaïque (1877), Morgan retrace l’évolution de l’histoire de l’humanité en définissant trois stades successifs : d’abord la sauvagerie, puis la barbarie (entendue comme une phase intermédiaire, où commencent à naître des structures relativement complexes) et enfin la civilisation. Ce paradigme temporel peut être transformé en un syntagme géographique s’appliquant au climat dans lequel s’est déroulée la finale de cette compétition.

Mais commençons par un bref rappel des faits. Dans le temps additionnel de la rencontre, à la 92ᵉ minute, alors que le score est toujours de 0-0, un but est refusé – à tort ou à raison – au Sénégal par l’arbitre Jean-Jacques Ndala (République démocratique du Congo), suscitant l’incompréhension des Lions de la Teranga. Quelques instants plus tard, deuxième moment de tension, bien plus intense, celui-là : à la toute dernière minute du temps additionnel, toujours à 0-0, l’arbitre accorde un pénalty au Maroc. Cette décision – tout aussi discutable que le but sénégalais annulé quelques instants plus tôt – provoque, cette fois, une véritable fureur de l’équipe sénégalaise. Suivant son entraîneur Pape Thiaw, elle quitte alors le terrain et ouvre véritablement la crise, puisque ce départ contrevient à la réglementation du football et fait donc peser le risque de lourdes sanctions à l’encontre de la sélection.

Un seul joueur sénégalais, le capitaine Sadio Mané, reste sur le terrain et, après avoir pris conseil auprès de l’entraîneur français Claude Le Roy, 78 ans, qui a exercé en Afrique pendant des décennies, obtient le retour de ses coéquipiers sur la pelouse. Le match reprend après un gros quart d’heure d’interruption.

L’attaquant marocain Brahim Diaz peut enfin tirer le pénalty qui a entraîné l’incident… et le manque. Le match se poursuit donc avec des prolongations, et le Sénégal finit par remporter la rencontre et donc la compétition.

Résumé de la finale (Bein Sports). La séquence polémique décrite ci-dessus commence à 11’47.

Dans la présentation des choses souvent faite au Maroc à la suite de cette soirée traumatisante pour le pays hôte, l’équipe du Sénégal, par son comportement sans précédent consistant à quitter massivement le terrain, ainsi que par l’explosion de colère de ses supporters, a représenté le premier des stades défini par Morgan, celui de la « sauvagerie » ; le capitaine sénégalais Sadio Mané, par sa volonté constructive de ramener « ses » joueurs vers le terrain, a représenté le second, celui de la « barbarie » JLA, étape intermédiaire vers la « civilisation » qui, elle, incombe au Maroc, aussi bien en sa qualité d’équipe nationale stoïque durant les turbulences de la fin de match et, au-delà, de pays organisateur d’une CAN vouée à devenir un modèle pour l’ensemble du continent.

Derrière cette vision est réactivée la division coloniale entre une Afrique du Nord « blanche », perception relevant plutôt de l’orientalisme, et une Afrique subsaharienne « noire », davantage interprétable dans le cadre de l’ethnographie.

Mais à cette triangulation, il faut ajouter un quatrième élément : celui de l’ombre de l’ancienne puissance coloniale représentée par celui qui a entraîné de nombreuses équipes de football africaines, Claude Le Roy, véritable parrain de la résolution partielle de la crise intervenue sur le terrain.

Accusations réciproques

Le résultat de la finale provoque une sorte de déflagration non seulement entre le Maroc et le Sénégal, mais également au sein de l’Afrique tout entière. « Chaos », « fiasco », entre autres, sont les qualificatifs donnés à ce match par les journalistes tandis que les commentaires vont bon train dans toute l’Afrique et notamment au Maghreb. C’est que le football, dans ce cas comme dans d’autres, est le révélateur de tensions entre pays et entre portions du continent africain.

En dépit des sommes considérables dépensées par le Maroc, les Sénégalais se sont plaints d’avoir été mal hébergés, d’avoir été obligés de s’entraîner sur des terrains ne leur convenant pas, de ne pas avoir bénéficié d’un service de sécurité efficace, etc. Bref, d’avoir été traités avec condescendance.

Plus grave, le défenseur sénégalais Ismaël Jakobs a affirmé que le forfait quelques heures avant la finale de trois de ses coéquipiers avait été dû à un empoisonnement. En outre, les Sénégalais ont accusé l’arbitre de partialité puisqu’il leur a refusé un but et accordé un pénalty aux Marocains ; et ils se sont émus du vol de la serviette de leur gardien de but.

Parallèlement, les Marocains (certains spectateurs maghrébins JLA) se sont moqués de supposées tentatives sénégalaises de peser sur l’issue du match en ayant recours à des pratiques magiques issues de traditions animistes, tandis qu’eux-mêmes n’avaient d’autre repère religieux que le Coran. On retrouve ainsi une opposition tranchée entre magie africaine subsaharienne et religion maghrébine, et donc une nouvelle fois entre « sauvagerie » et « civilisation ».

La victoire des nationalismes

En définitive, à une certaine rancœur envers un hégémonisme attribué au Maroc a correspondu un certain mépris à l’égard du Sénégal, voire un racisme déclaré comme en témoignent, entre autres exemples, les propos d’une enseignante de l’Université internationale de Casablanca qui a qualifié les Sénégalais d’« esclaves ».

À l’issue de cette compétition, l’image de l’unité de l’Afrique a donc une nouvelle fois été profondément fragilisée — de même que, dans une certaine mesure, les ambitions dominatrices du Maroc sur le sud du continent. Mais cela n’a pas concerné seulement l’opposition entre un Nord « blanc » et un Sud « noir » puisqu’à cette occasion a aussi été révélé le fossé entre le Maroc et le reste du Maghreb : une partie des opinions tunisienne et algérienne ont « joué » de façon fantasmatique la défaite de l’équipe marocaine et, à travers cette défaite l’affaiblissement du royaume chérifien, accusé non seulement de refuser l’indépendance au Sahara occidental (projet soutenu par l’Algérie et la Tunisie), mais aussi d’entretenir des liens étroits avec Israël. À travers les fantasmes africains qui se sont déployés autour de la CAN, ce sont donc aussi la tragédie de Gaza et la double articulation du Maghreb tiraillé entre l’Afrique subsaharienne et le Moyen-Orient qui se sont invitées dans la compétition.

En définitive, si à l’occasion de la finale de cette compétition le Maroc a fait preuve d’un hégémonisme contrarié comme en témoigne le fait que le frère du roi Moulay Rachid ait refusé de remettre la coupe au capitaine de l’équipe du Sénégal Sadio Mané, ce dernier pays n’est pas en reste pour affirmer sa supériorité par rapport à ses voisins de l’intérieur du continent – on y observe souvent la manifestation d’un sentiment de supériorité intellectuelle par rapport au Mali, au Burkina Faso, ou encore au Niger, dont les habitants sont considérés comme des « ploucs » plus ou moins animistes ou moins islamisés que les Sénégalais. Les fantasmes de l’Afrique n’opposent pas seulement l’Afrique « blanche » à l’Afrique « noire », mais sont aussi internes à l’Afrique subsaharienne elle-même. Les véritables vainqueurs de cette finale de la CAN 2026 sont en réalité les nationalismes marocain et sénégalais.

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Jean-Loup Amselle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand la Coupe d’Afrique des nations réactive les tensions au sein de l’Afrique – https://theconversation.com/quand-la-coupe-dafrique-des-nations-reactive-les-tensions-au-sein-de-lafrique-275877

AlphaGenome, une nouvelle avancée en intelligence artificielle pour explorer les effets des mutations génétiques

Source: The Conversation – France in French (2) – By Élodie Laine, Professeure en biologie computationnelle, Sorbonne Université

Même une mutation génétique très simple – une lettre qui change dans l’immense chaîne composée d’A, T, C et G – peut avoir des conséquences sur la santé. Sangharsh Lohakare/Unsplash, CC BY

Notre ADN est composé d’un enchaînement de quatre petites molécules appelées « acides nucléiques » et dénotées par les lettres A, C, G, et T. Parfois, une mutation génétique a lieu et affecte notre santé. Une simple modification dans la grande séquence de lettres qui constitue notre génome peut suffire à affecter l’expression des gènes ou les versions des protéines produites à partir de ces gènes.

Mais on ne sait pas, à l’heure actuelle, expliquer systématiquement comment telle ou telle mutation génétique peut avoir tel ou tel effet. C’est la question à laquelle AlphaGenome, le nouveau logiciel d’intelligence artificielle présenté dans la revue Nature par Google, tente de répondre.

AlphaGenome analyse un million d’acides nucléiques à la fois, et prédit, pour chacun d’eux, des milliers de quantités, qui sont autant de facettes de la régulation de nos gènes pour façonner nos tissus et nos organes.

Coupler un tel niveau de résolution avec un contexte aussi long (un million de lettres !) et prédire autant d’aspects de la régulation du génome relève du tour de force. Cependant, ce nouvel opus de la série Alpha de DeepMind ne représente pas une avancée aussi spectaculaire qu’AlphaGo ou AlphaFold, par exemple.

AlphaGenome affine une approche existante, déjà implémentée dans Enformer et Borzoi, deux modèles d’apprentissage profond développés chez Google qui ont fait leurs preuves. Il améliore, d’une part, leur efficacité par des optimisations techniques et, d’autre part, leur pertinence, en modélisant plus finement la complexité des processus génétiques.




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Décrypter notre génome grâce à l’intelligence artificielle


Pourquoi cette avancée est importante

L’enjeu de ce travail est de taille pour la santé humaine. Les bases de données génomiques de populations humaines recensent près de 800 millions de variations ponctuelles – c’est-à-dire des changements portant sur une seule lettre du code génétique – dont l’impact sur notre santé reste largement inexploré. Identifier quelles sont celles qui sont à l’origine de maladies ou de dysfonctionnements, et comprendre leurs mécanismes d’action, est crucial.

Par exemple, dans certaines leucémies, une mutation d’un seul acide nucléique active de manière inappropriée un gène bien spécifique. AlphaGenome confirme le mécanisme déjà connu de cette activation aberrante : la mutation permet à un régulateur génétique de s’accrocher au gène, et modifie les marques épigénétiques alentour.

Ainsi, en unifiant plusieurs dimensions de la régulation génétique, AlphaGenome s’impose comme un modèle de fondation, c’est-à-dire un modèle générique qui peut être transféré ou appliqué facilement à plusieurs problèmes.

Quelles sont les suites de ces travaux ?

Plusieurs limitations tempèrent néanmoins l’enthousiasme.

Par exemple, les prédictions sur différentes facettes d’un même processus biologique ne sont pas toujours cohérentes entre elles, révélant que le modèle traite encore ces modalités de façon relativement cloisonnée.

Le modèle peine aussi à capturer la « spécificité tissulaire », c’est-à-dire le fait qu’un même variant génétique peut être délétère dans un tissu et neutre dans un autre.

De plus, il reste difficile de quantifier l’ampleur de l’effet d’une mutation.

Enfin, AlphaGenome prédit des conséquences moléculaires, pas des symptômes ni des diagnostics – or, entre une variation d’ADN et une maladie, il reste énormément de travail pour comprendre les relations entre ces différents niveaux ; et il n’a pas encore été validé sur des génomes individuels – un passage obligé pour toute application en médecine personnalisée, où l’enjeu serait d’interpréter le profil génétique unique d’un patient pour prédire sa susceptibilité à certaines maladies ou adapter son traitement.

Au-delà de ces enjeux pour la santé humaine, comment transférer cette connaissance à la biodiversité dans son ensemble ? AlphaGenome dépend en effet de mesures expérimentales, accessibles en abondance uniquement pour une poignée d’espèces (l’humain et quelques organismes modèles). Une autre famille de modèles pourrait ici jouer un rôle complémentaire : les « modèles de langage génomique », qui fonctionnent un peu comme ChatGPT mais pour prédire la suite d’une séquence d’ADN plutôt que la suite d’une phrase. Ces modèles, entraînés sur des millions de séquences génomiques, peuvent ainsi capturer les règles et les motifs conservés au cours de l’évolution, ce qui permet de déchiffrer des génomes inconnus.

Rien de tout cela n’existerait sans les grandes bases de données publiques et le travail cumulé de la recherche académique et des consortia ouverts, qui ont produit, standardisé et partagé les données nécessaires à l’entraînement de ces modèles. La suite logique est claire : la science doit rester ouverte, au service de la société. L’équipe d’AlphaGenome a rendu le code et les poids publiquement accessibles, et propose une interface facilitant l’adoption par la communauté scientifique. Reste à voir comment celle-ci s’emparera de cet outil : sera-t-il utilisé comme une « boîte noire » pratique, ou inspirera-t-il un véritable changement de paradigme en génomique computationnelle ?


Cet article a bénéficié de discussions avec Arnaud Liehrmann, post-doctorant au laboratoire de Biologie computationnelle, quantitative et synthétique.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


The Conversation

Elodie Laine est membre junior de l’Institut Universitaire de France. Elle a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR, France 2030, PostGenAI@Paris, ANR-23-IACL-0007) et de l’Union Européenne (ERC, PROMISE, 101087830). Les points de vue et opinions exprimés sont toutefois ceux des auteurs uniquement et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Union européenne ou du Conseil européen de la recherche. Ni l’Union européenne ni l’autorité octroyant la subvention ne peuvent en être tenus responsables.

Julien Mozziconacci est professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle et membre junior de l’Institut Universitaire de France. Il a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR, France 2030, PostGenAI@Paris). Les points de vue et opinions exprimés sont toutefois ceux des auteurs uniquement et ne reflètent pas nécessairement ceux des instituts qui les ont financés.

ref. AlphaGenome, une nouvelle avancée en intelligence artificielle pour explorer les effets des mutations génétiques – https://theconversation.com/alphagenome-une-nouvelle-avancee-en-intelligence-artificielle-pour-explorer-les-effets-des-mutations-genetiques-275833

En France, les personnes âgées consomment trop de benzodiazépines, et en méconnaissent les risques

Source: The Conversation – in French – By Sylvain Pichetti, Économiste de la santé – directeur de recherche, Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes)

La France est l’un des pays d’Europe où la consommation de benzodiazépines par les personnes âgées reste la plus élevée. Pour mieux dormir ou calmer l’anxiété, nombre d’entre elles s’en voient prescrire pendant des mois, voire des années, souvent sans que la mesure des risques associés à ces médicaments ne soit prise.

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En France, la prescription de benzodiazépines chez les personnes âgées est particulièrement élevée par rapport à celle observée dans les autres pays de l’OCDE. Ces médicaments voient pourtant leur efficacité diminuer avec le temps et exposent les seniors à de nombreux effets indésirables : risque accru de chutes et de fractures, troubles de la mémoire et des fonctions cognitives, ou encore dépendance.

Face à ces risques, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a lancé en avril 2025 une nouvelle campagne d’information visant à promouvoir le bon usage des benzodiazépines et à réduire leur consommation.

Trois études récentes menées par l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) permettent de caractériser l’évolution de la consommation en France au cours des dernières années, d’identifier les situations les plus à risque de prescriptions potentiellement inappropriées et de mieux comprendre les leviers susceptibles de réduire ces prescriptions chez les seniors.

Voici ce qu’il faut en retenir.

Une consommation en baisse, mais toujours élevée en France

En France, la consommation de benzodiazépines chez les personnes âgées diminue, mais reste nettement plus élevée que dans la plupart des pays européens. Nos travaux révèlent qu’en 2022, 13 % des personnes âgées de 65 ans et plus ont reçu au moins une prescription potentiellement inappropriée de benzodiazépines au cours de l’année, soit une baisse de quatre points par rapport à 2012. Cette diminution s’inscrit dans une tendance observée dans l’ensemble des pays européens sur la même période.

Plusieurs politiques publiques ont contribué à cette évolution, notamment le ciblage des prescriptions potentiellement inappropriées de benzodiazépines dans la rémunération sur objectifs de santé publique (depuis 2012), la baisse du remboursement de certaines molécules et la diffusion de recommandations de bonnes pratiques par la Haute Autorité de santé (HAS), en particulier pour les troubles de l’anxiété et du sommeil. La HAS précise par ailleurs qu’en cas de prescription, la planification d’emblée de la stratégie de déprescription s’avère nécessaire afin que le traitement ne dépasse pas trois mois.

Malgré ces efforts, la France reste un pays à forte consommation : les prescriptions potentiellement inappropriées y sont environ deux fois plus fréquentes qu’en Suède et six fois plus qu’au Danemark.

Dans notre pays, la consommation de benzodiazépines varie fortement selon les territoires. Les taux de prescription les plus élevés, autour de 23 %, sont observés dans certaines régions comme la Bretagne, les Hauts-de-France, le Limousin, la Champagne-Ardenne, la Gironde ou le littoral sud, alors que la moyenne des zones de faible prescription s’établit autour de 14 %.

L’analyse des données indique que les bassins de vie dans lesquels les personnes âgées appartiennent plus souvent à la catégorie sociale des employés ou des ouvriers ont des taux standardisés de prescriptions potentiellement inappropriées de benzodiazépines plus importants. En outre, l’offre de soins, accessible dans les bassins de vie, joue aussi un rôle. Une meilleure accessibilité aux médecins généralistes, principaux prescripteurs, est associée à plus de prescriptions potentiellement inappropriées.

Deux types de prescriptions inappropriées chez les personnes âgées

Chez les personnes âgées, deux configurations de prescriptions sont considérées comme potentiellement inappropriées.

La première renvoie à la prescription de benzodiazépines à longue durée d’action. Ces médicaments qui mettent plus de temps à être éliminés par l’organisme sont très fortement déconseillés pour les personnes âgées de 65 ans et plus. En effet, avec l’âge, les fonctions hépatiques et rénales diminuent, ce qui allonge le temps d’élimination des médicaments. En raison de la sédation, de la faiblesse musculaire, de la confusion, les benzodiazépines augmentent le risque de chutes, qui sont une cause majeure de fractures du col du fémur et d’hospitalisation chez les personnes âgées.

La deuxième configuration porte sur la durée de prescription qui ne doit pas dépasser trois mois chez le sujet âgé, selon les recommandations nationales (Haute Autorité de santé) et internationales (American Society of Addiction Medicine).

Le rôle central du médecin généraliste dans la prescription

En France, les médecins généralistes sont à l’origine de plus de 80 % des prescriptions de benzodiazépines. Ils connaissent les risques chez les patients âgés grâce aux recommandations diffusées par la Haute Autorité de santé. Pourtant, la pratique de prescription varie beaucoup d’un médecin à l’autre.

En tenant compte des différences de sexe, d’âge, de mortalité et de pathologies de leurs patients, certains médecins généralistes affichent seulement 10 % de prescriptions potentiellement inappropriées de benzodiazépines en 2015, tandis qu’elles dépassent 30 % chez d’autres confrères.

Les médecins qui ont les taux de prescription les plus élevés et qui conservent ce niveau dans le temps (entre 2015 et 2022) sont plus âgés et plus souvent des hommes. Au contraire, les médecins femmes réduisent plus souvent leurs prescriptions, quel que soit leur niveau initial de prescription.

Concernant la différence de prescription selon l’âge des médecins, l’argument avancé est que la proximité avec l’âge des études explique un meilleur respect des recommandations de bonne pratique, et donc une meilleure prescription. Les plus jeunes médecins prescrivent donc mieux que les médecins plus âgés. Pour la différence liée aux genres, les femmes médecins semblent accorder une attention particulière au respect des recommandations de bonnes pratiques.

Un point à souligner est que certaines populations vulnérables, comme les personnes atteintes de troubles psychiques ou de maladies neurodégénératives, ne bénéficient pas de la baisse de prescription observée entre 2012 et 2022, contrairement aux personnes âgées atteintes d’autres pathologies.

De plus, pour ces patients, les niveaux de prescriptions potentiellement inappropriées de benzodiazépines sont déjà parmi les plus élevés, compris entre 30 % et 50 %. Or, ils peuvent avoir une capacité réduite à consentir à ces traitements.

La relation médecin-patient-aidant influe sur la décision de prescrire

Avec la dégradation de l’état de santé des personnes âgées et l’apparition de maladies neurodégénératives, telles que la maladie d’Alzheimer, le maintien à domicile repose le plus souvent sur la présence d’aidants familiaux, qui sont amenés à coordonner les soins de leurs proches.

Ils prennent en charge les rendez-vous médicaux, participent aux consultations et aident à la prise des médicaments. Ils jouent aussi un rôle clé en transmettant au médecin des informations précieuses sur l’état de la personne âgée, par exemple sur l’anxiété, les troubles du sommeil et les troubles comportementaux associés à l’évolution de la maladie.




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Burn-out et fardeau des aidants : de quoi parle-t-on exactement ?


Nos travaux révèlent que la présence d’un aidant familial pour les démarches médicales est associée à une augmentation de la probabilité de recevoir des prescriptions potentiellement inappropriées de benzodiazépines à longue durée d’action (+ 21,7 points).

Les prescriptions sont plus fréquentes quand l’aidant partage, et donc observe, le quotidien de la personne âgée, parce qu’il est en couple ou cohabite avec elle. Le médecin, bien qu’informé de la nocivité des benzodiazépines, peut être amené à en prescrire lorsqu’aucune alternative n’apparaît envisageable face à des situations d’urgence décrites par l’aidant familial, qui appellent une décision immédiate.

Ces situations d’urgence peuvent prendre plusieurs formes : agitation nocturne intense qui peut conduire la personne âgée à chercher à sortir du domicile et mettre ainsi sa sécurité en jeu, une insomnie totale sur plusieurs nuits qui épuise à la fois la personne âgée et l’aidant, une agressivité soudaine se traduisant verbalement ou physiquement, mettant en difficulté l’aidant qui ne parvient plus à gérer la situation.

Si la relation médecins-aidants-patients a une influence sur la prescription de benzodiazépines, notre étude révèle que l’entrée des personnes âgées en Ehpad est elle aussi associée à un risque de prescription inappropriée.

Les prescriptions potentiellement inappropriées augmentent à l’entrée en Ehpad

L’entrée en établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) constitue une période de transition souvent difficile pour les personnes âgées, en particulier celles atteintes de troubles neurodégénératifs.

En France, près d’un résident sur deux en Ehpad présente une prescription potentiellement inappropriée de benzodiazépines. Cette fréquence élevée s’explique par plusieurs facteurs indépendants de l’établissement, tels que l’état de santé souvent dégradé des résidents, ainsi que par les pratiques de prescription des médecins.

À l’admission, certains résidents conservent leur médecin traitant, tandis que d’autres en changent, notamment pour s’adapter à l’organisation de l’établissement ou en raison de l’éloignement géographique avec leur médecin d’origine. Or, les médecins peuvent avoir avoir différentes façon de prescrire, leurs caractéristiques (âge, sexe, exercice solitaire ou en groupe notamment) peuvent avoir un impact important sur leurs prescriptions.

Toutes choses égales par ailleurs, la probabilité de recevoir des prescriptions potentiellement inappropriées de benzodiazépines augmente de dix points après l’entrée en Ehpad.

Cette hausse est principalement portée par les prescriptions chroniques d’anxiolytiques, en lien avec l’apparition ou le renforcement des troubles anxieux à l’occasion de l’admission en Ehpad qui constitue une période très perturbante pour les personnes âgées.

Soulignons toutefois que l’impact de l’admission varie selon le type d’établissement : l’augmentation des prescriptions inappropriées est en effet plus limitée dans les Ehpad du secteur public hospitalier. Par ailleurs, les prescriptions de benzodiazépines sont moins fréquentes dans les établissements où la proportion d’infirmières au sein du personnel soignant est plus élevée. Lesdites infirmières, notamment l’infirmière cadre, jouent un rôle central de coordination des soins médicaux, notamment avec les médecins traitants de ville responsables du suivi médical des résidents.

Mieux informer, et de développer des alternatives non médicamenteuses

On l’a vu, une forte hétérogénéité de prescription persiste selon l’âge et le genre des praticiens. Ce constat plaide pour un renforcement de l’information sur la nocivité des benzodiazépines à destination de l’ensemble des médecins généralistes, afin de mieux les sensibiliser à cette problématique.

Plus largement, il conviendrait d’informer l’ensemble de la population française aux risques liés à l’usage prolongé des benzodiazépines. Cette information permettrait de sensibiliser aussi les aidants familiaux, qui n’ont souvent pas conscience des conséquences négatives de ces prescriptions pour la personne aidée, et qui considèreraient différemment ces prescriptions s’ils en connaissaient les effets sur le long terme.

Un autre levier d’action est de privilégier en première intention les approches non médicamenteuses. Ces alternatives sont déjà disponibles : l’adaptation du logement de la personne âgée (barres d’appui, tapis antidérapant…) pour faciliter ses déplacements et ainsi réduire l’anxiété liée à la peur de tomber ; la pratique d’une activité physique adaptée permettant la relaxation, le recours au psychologue ou à des thérapies cognitivocomportementales pour réduire l’anxiété.

Cependant, face à la diversité des alternatives thérapeutiques non médicamenteuses existantes, une labellisation des alternatives à l’efficacité scientifiquement démontrée apparaît nécessaire, afin de faciliter leur prescription par les médecins.

Enfin, dans les Ehpad, une évaluation systématique des traitements médicamenteux dans les six mois qui suivent l’entrée dans l’établissement, et une diffusion de la culture gériatrique au-delà des Ehpad publics hospitaliers, constitueraient deux pistes d’amélioration pour freiner les prescriptions potentiellement inappropriées de benzodiazépines.

The Conversation

Sylvain Pichetti, dans le cadre de son activité de chercheur à l’Irdes a reçu des financements de l’Institut pour la Recherche en Santé Publique (Iresp) dans le cadre de réponse à appels à projets.

Anne Penneau et Marc Perronnin ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. En France, les personnes âgées consomment trop de benzodiazépines, et en méconnaissent les risques – https://theconversation.com/en-france-les-personnes-agees-consomment-trop-de-benzodiazepines-et-en-meconnaissent-les-risques-275726

Khaby Lame, le créateur le plus suivi sur TikTok : quand un hafiz devient un actif numérique mondial

Source: The Conversation – in French – By Fanny Georges, enseignant-chercheur, Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3

Il s’appelle Khabane Lame, mais le monde entier le connaît sous le nom de Khaby Lame. Natif de Dakar, il est aujourd’hui le créateur de contenus le plus suivi sur TikTok avec plus de 160 millions d’abonnés : un record mondial obtenu sans prononcer un seul mot. Depuis janvier 2026, il est aussi le premier homme qui a autorisé la cession commerciale de son image numérique pour près d’un milliard de dollars. Or, Khaby Lame est également exceptionnel sur un point que les médias occidentaux mentionnent rarement : il est musulman pratiquant et hafiz, c’est-à-dire qu’il a mémorisé l’intégralité du Coran, après avoir été envoyé à l’âge de 14 ans dans une école coranique près de Dakar.

La tension entre le corps sacré du hafiz et la marchandisation des attributs corporels numérisés de l’influenceur fait de son parcours un cas d’une richesse exceptionnelle pour interroger les enjeux de la numérisation des données personnelles de l’humanité.

Mes recherches portent sur l’identité numérique, les mythes sociotechnologiques et les identités numériques post-mortem. J’explique ici comment Khaby Lame, à partir de sa précarité, a construit une identité comique universelle sur TikTok.

De la banlieue de Turin au sommet mondial

L’histoire de Khaby Lame est structurée comme un mythe contemporain au sens plein du terme, non pas parce qu’elle serait invraisemblable, mais parce qu’elle rejoue les structures narratives fondatrices de la modernité numérique : la précarité comme point de départ, la solitude créatrice comme épreuve initiatique, et la reconnaissance mondiale comme horizon. Ce que le penseur français Roland Barthes appelait la « parole mythique », ce récit qui se donne comme naturel alors qu’il est profondément construit est ici pleinement opérant.

En 2020, au début de la pandémie de Covid-19, Khaby Lame se retrouve sans emploi, confiné dans un logement social de la banlieue de Turin, en Italie, après avoir perdu son poste d’ouvrier. De ce dénuement naît une décision simple : filmer. En dix-sept mois seulement, il dépasse les 100 millions d’abonnés, devenant le premier créateur résidant en Europe à atteindre ce cap.

Ce que ce récit met en scène, c’est la promesse que TikTok vend avec constance : la plateforme comme ascenseur social, le téléphone portable comme outil de connexion immédiate entre le talent et la reconnaissance. Ce mythe de l’émergence spontanée mérite d’être examiné plutôt que simplement célébré. Il occulte la part de travail, de calcul, et surtout de contingence algorithmique qui préside à toute trajectoire virale.

La grammaire du corps universel

Ce qui distingue fondamentalement Khaby Lame de la quasi-totalité des créateurs qui l’ont précédé, c’est le régime sémiotique qu’il a inventé, ou plutôt réactivé, car il s’inscrit dans une généalogie comique très ancienne. Certains le comparent à Charlie Chaplin, d’autres à Buster Keaton, tous deux acteurs et réalisateurs du cinéma muet burlesque hollywoodien.

Charlie Chaplin dans “The Kid – Fight Scene”.

En effet, Khaby Lame renoue avec les codes du cinéma comique muet hollywoodien des années 1930 initié par Charlie Chaplin : du mime, des regards appuyés, pas de textes, et de saynètes (courtes scènes théâtrales) burlesques porteuses de messages. Mais la filiation chaplinesque s’arrête là, car les deux hommes habitent leur corps de façons radicalement différentes. Les films de Chaplin intègrent des moments émouvants marqués par des thèmes sociaux et politiques.

Charlot est le vagabond précaire qui résiste au monde industriel, un corps politiquement engagé. Son corps de scène prend parti pour les opprimés, pour les persécutés, pour les précaires du monde.

La mécanique comique de Khaby Lame est, elle, davantage keatonienne. Il utilise uniquement son visage souvent exaspéré pour mettre en lumière l’absurdité des vidéos qui prétendent simplifier les tâches quotidiennes mais ne font que les compliquer. Une impassibilité absolue face à l’absurde, que Buster Keaton avait porté à son point de perfection avec son célèbre « Great Stone Face ».

Buster Keaton ‘The Art of the Gag’.

Mais là où la structure comique est keatonienne, le rapport au corps ne l’est pas du tout : toute sa vie, Keaton est resté complètement indifférent à la religion ou à la métaphysique sous quelque forme que ce soit. Dans un sens pratique, la seule religion de Keaton semble avoir été le théâtre et le cinéma. Keaton incarnait un corps sans ciel au-dessus de lui, un corps radicalement laïque, disponible à l’absurde sans recours à aucune transcendance.

Khaby Lame est l’exact inverse sur ce point. Son corps n’est pas sans ciel : c’est le corps d’un hafiz. Et c’est cette irréductible différence qui rend la dissociation de l’identité numérique en 2026 si troublante. Cet humour sans paroles lui permet de construire un public mondial car il n’y a aucune barrière linguistique, de la même façon que les stars du cinéma muet telles que Charlie Chaplin sont devenues des icônes mondiales il y a un siècle.

TikTok a d’ailleurs optimisé ses mécanismes de recommandation pour favoriser ce type de contenu lisible par tous. Là où Chaplin avait besoin de la salle obscure, Khaby Lame n’a besoin que d’un téléphone et d’un algorithme. La grammaire est la même ; le dispositif de diffusion a muté radicalement.

Khaby Lame.

La dissociation de l’identité numérique

En janvier 2026, ce corps expressif si soigneusement construit devient officiellement un actif financier. Khaby Lame cède sa société Step Distinctive Limited pour 975 millions de dollars à Rich Sparkle, une société cotée en bourse basée à Hong Kong. L’accord inclut la cession des droits d’utilisation de son image, de sa voix et de ses modèles comportementaux, destinés au développement d’un jumeau numérique alimenté par l’intelligence artificielle.

Ce jumeau numérique sera utilisé pour des contenus multilingues, notamment publicitaires et promotionnels, permettant à des entreprises de lancer des campagnes dans plusieurs pays sans que Khaby soit physiquement présent. Selon Rich Sparkle, l’exploitation de ce jumeau numérique pourrait générer plus de 4 milliards de dollars de ventes annuelles, via son double qui créera du contenu commercial multilingue (livestream e-commerce, un format déjà dominant en Asie), pouvant être diffusé simultanément dans le monde entier.

Cette transaction signe un passage de seuil : celui où l’identité numérique cesse d’être une représentation de soi pour devenir un actif dissociable de la personne qui lui a donné naissance. Pour la première fois, un créateur serait considéré non pas comme un ambassadeur de marque, mais comme une marque à part entière, note le journal italien Corriere della Sera. Ce que ce journal formule en termes commerciaux peut se reformuler en termes théoriques : les attributs numériques de Khaby Lame sont désormais légalement séparables de Khaby Lame lui-même.

Le jumeau numérique est, en ce sens, le corps keatonien rêvé par le capitalisme de plateforme : impassible, reproductible, sans intériorité, disponible sur tous les fuseaux horaires. Il prend la structure comique de Keaton et en fait un actif industriel.

Un corps infiniment reproductible et polysémique

Le geste signature de Khaby Lame (les deux paumes ouvertes tournées vers le ciel) semble universellement lisible comme expression de stupéfaction bienveillante. Mais il est profondément polysémique : dans la tradition islamique comme dans de nombreuses cultures africaines, ce même geste est celui du dua, la supplique adressée à Dieu les mains tendues vers le ciel. Ce que des millions de spectateurs lisent comme une signature comique porte, superposée à elle, la mémoire gestuelle d’une tradition spirituelle. Le corps du hafiz ne parle pas d’une seule voix.

Mais le double numérique de Khaby Lame n’est pas une simple image : c’est une entité qui agit en son nom, qui parle avec sa voix, qui produit avec ses gestes caractéristiques. Ce n’est plus de la représentation, c’est de la délégation de sa manière d’être et d’agir.

Un miroir tendu au continent africain

Les mêmes mains ouvertes, le même regard expressif, la même voix qui portèrent jadis les sourates du Coran dans une école de Dakar sont aujourd’hui les attributs d’une transaction commerciale évaluée à près d’un milliard de dollars. Khaby Lame n’a jamais instrumentalisé sa foi pour son audience, et c’est précisément cette discrétion qui rend la tension analytiquement précieuse. Néanmoins, on peut pressentir une tension éthique dans cette cession de son identité agissante aux marchés financiers.

D’un côté, pour la jeunesse africaine, et sénégalaise en particulier, Khaby Lame incarne la possibilité que les espaces numériques constituent des territoires où les hiérarchies héritées de l’histoire coloniale peuvent, au moins symboliquement, être renversées. D’un autre côté, dans cette transaction éminemment capitaliste, un fils de la diaspora sénégalaise autorise la reproduction à l’infini de ses attributs numériques, livrant son corps à l’exploitation médiatique.

Que signifie la cession de ses attributs numériques dans un monde où l’image des corps africains a si longuement été appropriée sans consentement ni compensation ? S’agit-il d’une victoire ou d’une nouvelle forme d’exploitation ? Les bénéfices financiers peuvent-ils compenser la cession de son identité ?

Le continent africain, qui produit de plus en plus de créateurs numériques à audience mondiale, aura collectivement à construire des réponses juridiques, éthiques et culturelles à ces questions. Qui contrôle le double numérique d’un créateur ? Dans quel cadre normatif, occidental, asiatique, islamique ou africain, son exploitation est-elle jugée ?

Khaby Lame n’est pas seulement un phénomène de plateforme. Il est un révélateur, et peut-être, involontairement, un précédent.

The Conversation

Fanny Georges does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Khaby Lame, le créateur le plus suivi sur TikTok : quand un hafiz devient un actif numérique mondial – https://theconversation.com/khaby-lame-le-createur-le-plus-suivi-sur-tiktok-quand-un-hafiz-devient-un-actif-numerique-mondial-275691

JO de Milano-Cortina : comment gérer les foules de manière éco-responsable

Source: The Conversation – in French – By Alizée Pillod, Doctorante en science politique, Université de Montréal

Au-delà de la performance sportive, les Jeux olympiques d’hiver de Milano-Cortina se déroulent dans un contexte marqué par l’urgence climatique et des attentes croissantes envers la responsabilité environnementale des méga-évènements sportifs. Conscient de l’empreinte carbone liée à la présence des spectateurs, le Comité organisateur a mis en place des mesures pour les inciter à adopter des comportements plus écoresponsables durant ces JO, qui se terminent le 22 février avant de reprendre en mars pour les Jeux paralympiques.


Quelles sont ces mesures et que valent-elles réellement ?

Doctorante en science politique à l’Université de Montréal, mes travaux portent à la fois sur la communication climatique et l’élaboration de politiques environnementales, y compris dans le secteur du sport.

Après avoir assisté aux Jeux olympiques de Paris 2024, souvent présentés comme plus verts, j’ai eu l’occasion d’être présente à ceux de Milano-Cortina, lors du weekend d’ouverture, sur les sites de Bormio et Livigno. Le texte qui suit s’appuie sur mon expertise et les observations que j’ai pu faire sur place, en tant que spectatrice.




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Les spectateurs : champions des émissions

Les Jeux olympiques d’hiver, même si plus petits en taille que ceux d’été, provoquent une forte affluence en montagne. En Italie, les organisateurs s’attendent à accueillir jusqu’à 2,5 millions de spectateurs sur l’ensemble des sites. Il s’agit des Jeux les plus dispersés de l’histoire, s’étandant sur 4 sites et plus de 22 000 km².

Les déplacements des spectateurs pour assister aux Jeux constituent généralement la principale source d’émissions de gaz à effet de serre associée à l’événement. À titre d’exemple, lors des Jeux de Paris 2024, ils représentaient à eux seuls près de la moitié de l’empreinte carbone totale, soit 49 %.

Par ailleurs, l’affluence attendue soulève d’autres défis, notamment en matière de gestion des déchets. Les services de restauration offerts aux spectateurs sur les sites de Milano-Cortina, de même que le traitement des déchets, devraient ainsi représenter plus de 15 000 tonnes de CO₂ équivalent.

De ce fait, plusieurs initiatives sont mises en place pour limiter l’impact des spectateurs.

Mieux se déplacer pour moins polluer

Les organisateurs disposent de peu de leviers pour influencer les voyages aériens des spectateurs se rendant en Italie, mais ils peuvent agir sur les modes de transport utilisés une fois sur le territoire nord-italien.

Ils ont notamment restreint la circulation routière à proximité des sites olympiques, pour des raisons à la fois sécuritaires et environnementales. Les résidents et spectateurs souhaitant s’y rendre en voiture doivent ainsi se munir d’un laissez-passer, à demander plusieurs semaines à l’avance et à apposer sur le pare-brise, contrôlé aux principaux points d’accès. Sans interdire explicitement la voiture, ce dispositif en réduit fortement l’attractivité.

Pour encourager des alternatives, des stationnements relais gratuits ont été aménagés en périphérie, avec des navettes payantes vers les sites. En dehors de Milan, la plupart des sites ne sont pas directement accessibles par métro ou train, de sorte que des navettes gratuites ont été déployées depuis certaines gares.

Enfin, pour les spectateurs logeant plus en altitude dans les vallées, comme ce fut mon cas, les transports en commun locaux constituent une autre option. Ces bus publics, bien que payants et ponctués de nombreux arrêts, permettent ici aussi de rejoindre les sites sans recourir à un véhicule individuel, au prix d’un temps de trajet plus long.

L’or, l’argent… et le plastique

Vous souvenez-vous des Phryges, les mascottes de Paris 2024 devenues virales sur les réseaux sociaux ? À Milano-Cortina, vous avez probablement entendu parler de leurs héritiers, Tina et Milo, dont les noms font écho aux villes de CorTINA et MILanO.

Mais connaissez-vous les Flo ? Contrairement aux mascottes officielles chargées d’animer les foules, ces six petites fleurs perce-neige remplissent une mission bien particulière : promouvoir le recyclage.

Leur nom fait écho à la campagne anti-gaspillage « Follow the Flo », construite sur un jeu de mots avec l’expression anglophone « follow the flow », qui signifie « suivre le mouvement ».

Panneau expliquant le tri sélectif sur le site olympique de Livigno.
(Alizée Pillod)

Elles figurent sur les panneaux expliquant le tri sélectif installés à proximité des points de collecte sur les sites olympiques, contribuant à sensibiliser les spectateurs à leurs actions de manière ludique. Plus encore, des peluches à leur effigie sont proposées à la vente, prolongeant cette initiative au-delà des espaces de tri eux-mêmes.

Une performance en demi-teinte

Aucune donnée définitive n’est encore disponible sur le recyclage ou la fréquentation des navettes et transports en commun, mais il est déjà possible de partager quelques constats.

D’abord, les modes de transport mis à disposition semblent victimes de leur succès. Du côté des bus locaux, les organisateurs ont même sous-estimé l’engouement des spectateurs pour ce service.

À Livigno, site olympique situé en haute altitude, un seul bus circule par heure. À la sortie des compétitions, ce qui devait arriver arriva : files d’attente interminables, spectateurs contraints de patienter dans le froid et sentiment général d’improvisation.

Il faut toutefois reconnaître que l’accès au site constitue en soi un défi logistique. Une fois à Bormio, autre site olympique déjà situé en altitude, l’accès à Livigno nécessite d’emprunter une route sinueuse pendant encore près d’une heure et de franchir un col à plus de 2 000 mètres. Cela limite de facto le flux de véhicules et la fréquence des navettes.

Les autres sites n’échappent pas non plus à ce casse-tête logistique. Ici, la géographie impose ses contraintes, et la patience devient une condition implicite de l’expérience olympique.

La stratégie des stationnements relais soulève également des questionnements. Leur nombre reste limité, et certains sont eux-mêmes situés en altitude, comme celui d’Aquilone. Un tel choix interroge : en positionnant ces stationnements plus bas dans la vallée, les organisateurs auraient-ils davantage dissuadé l’usage de la voiture et favorisé celui des transports collectifs ?

Risque d’éco-blanchiment

En outre, si les Flo encouragent le tri sélectif, celui-ci ne peut constituer la seule solution pour diminuer le nombre de déchets.

À ce sujet, il est surprenant qu’aucune vaisselle réutilisable ne soit proposée aux spectateurs et que les services de restauration privilégient des emballages en carton recyclé ou en plastique pour la vente de leurs produits. L’absence de fontaines permettant de remplir des gourdes entraîne également un recours systématique aux bouteilles d’eau en plastique.

De plus, si les Flo partent d’une bonne intention, la vente de peluches contribue malgré elles à la consommation de masse, laquelle va à l’encontre des principes de l’économie durable.


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L’argent récolté par ces ventes de peluches ne semble pas être réinvesti dans des actions vertes. Cela constitue une occasion manquée de prolonger l’impact des gestes individuels et expose l’initiative à un risque significatif d’éco-blanchiment.

Ce risque est d’autant plus réel du fait que l’initiative est en partie parrainée par Coca-Cola, l’une des entreprises les plus polluantes en matière de plastique dans le monde. Elle avait déjà fait l’objet d’une plainte lors de Paris 2024.

Des efforts à bonifier

Si ces initiatives en 2026 représentent un premier pas encourageant comparé aux éditions précédentes des Jeux d’hiver, elles restent encore insuffisantes en termes de nombre et d’ambition.

Il faut dire que le point de comparaison n’était guère exigeant : les Jeux olympiques d’hiver de Pékin 2022, à l’instar de plusieurs éditions récentes, ont largement été décriés comme une aberration écologique.

Finalement, cela nous invite aussi à réfléchir à la taille de ces méga-évènements sportifs, lesquels ont considérablement grandi au fil du temps. Si le nombre de spectateurs n’est pas davantage limité, l’empreinte carbone restera nécessairement élevée.

La Conversation Canada

Alizée Pillod est affiliée au Centre d’Études et de Recherches Internationales de l’UdeM (CERIUM), au Centre de recherche sur les Politiques et le Développement Social (CPDS) et au Centre pour l’Étude de la Citoyenneté Démocratique (CECD). Ses recherches sont subventionnées par les Fonds de Recherche du Québec (FRQ). Alizée a aussi obtenu la Bourse départementale de recrutement en politiques publiques (2021), la Bourse d’excellence en études environnementales Rosdev (2023), ainsi que la Bourse d’excellence en politiques publiques de la Maison des Affaires Publiques et Internationales (2025). Elle a collaboré par le passé avec le consortium Ouranos, le ministère de l’Environnement du Québec et l’INSPQ. Elle est actuellement chercheuse invitée au Center for Interdisciplinary Research on Sport de l’Université de Lausanne.

ref. JO de Milano-Cortina : comment gérer les foules de manière éco-responsable – https://theconversation.com/jo-de-milano-cortina-comment-gerer-les-foules-de-maniere-eco-responsable-275759