Reform UK, le parti d’extrême droite qui bouscule la politique britannique

Source: The Conversation – France in French (3) – By Laëtitia Langlois, Maître de conférences en études politiques britanniques, Université d’Angers

Alors que le gouvernement travailliste de Keir Starmer est en pleine tourmente et que le Parti conservateur peine à trouver un nouveau souffle après des années de pouvoir difficiles, la formation d’extrême droite Reform UK caracole en tête des sondages et son leader, Nigel Farage, pourrait bien devenir le prochain premier ministre britannique.


Nigel Farage a de quoi avoir le sourire. Le leader de l’extrême droite britannique est aujourd’hui à la tête du parti le plus populaire du Royaume-Uni. Depuis des mois, Reform UK connaît une progression considérable. Il fait actuellement la course en tête dans les sondages, bien loin devant le Parti travailliste, au pouvoir depuis juillet 2024 et en grande difficulté depuis les révélations fracassantes des liens entre Peter Mandelson –ancien ambassadeur du Royaume-Uni à Washington – et le pédocriminel américain Jeffrey Epstein.

Le scandale ne profite guère aux Tories : le Parti conservateur, dirigé depuis novembre 2024 par Kemi Badenoch, est à la traîne dans les intentions de vote et connaît des défections massives vers Reform UK. En quelques mois, ce sont une vingtaine de députés et trois anciens ministres conservateurs qui ont rallié Reform UK, notamment Suella Braverman, ancienne ministre de l’intérieur (septembre 2022-novembre 2023) de Liz Truss puis de Rishi Sunak, qui déclarait lors de son premier discours en tant que nouvelle membre de Reform UK : « J’ai l’impression d’être rentrée à la maison ! »

Chose impensable il y a encore quelques années, l’hypothèse d’une arrivée de Farage au 10 Downing Street n’est plus du tout perçue comme une idée farfelue : aux prochaines législatives, Reform UK, qui ne dispose aujourd’hui que de 8 sièges à la Chambre des communes, pourrait en gagner plus de 300 de plus, et donc devenir le premier parti du pays, son chef étant alors naturellement voué à être nommé premier ministre.

Une extrême droite britannique longtemps marginalisée

L’essor de ce jeune parti créé en 2019 est un phénomène sans précédent au Royaume-Uni. Longtemps, le pays s’est cru imperméable aux extrêmes et a pu s’enorgueillir d’être l’un des rares États européens où l’extrême droite était quasiment inexistante.

Le British National Party (BNP), créé en 1982 et équivalent du Front national français, n’a jamais réussi à percer alors que non loin de là, au même moment, la France voyait s’enraciner le parti de Jean-Marie Le Pen jusqu’à le porter au second tour de l’élection présidentielle en 2002. Si le Royaume-Uni a longtemps été capable de tenir l’extrême droite aux marges de la vie politique, il le doit tout autant à son histoire singulière qu’à son système électoral. La résistance des Britanniques à l’Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale a fait de la lutte contre le fascisme un principe cardinal des valeurs du pays. Pendant des décennies, tout discours extrémiste a été banni de la sphère publique.

C’est ainsi qu’Enoch Powell, figure majeure du Parti conservateur d’après-guerre, fut mis au ban de la vie politique après avoir prononcé un discours très controversé dans lequel il prônait l’arrêt de l’immigration non blanche au Royaume-Uni ainsi que la remigration des étrangers vers leur pays d’origine. Le tollé suscité par ce discours dit des « fleuves de sang » marqua profondément la classe politique britannique, qui se refusa longtemps à organiser un débat sur les questions d’immigration et de multiculturalisme au Royaume-Uni.

L’autre raison pour laquelle les extrêmes ont longtemps été tenus à l’écart vient du système électoral en vigueur pour désigner les députés de la Chambre des communes, le « first-past-the-post » (littéralement « le premier qui passe la ligne d’arrivée »), un scrutin majoritaire à un tour où le parti qui remporte le plus de voix à la majorité relative remporte l’élection. Ce mode de scrutin explique pourquoi depuis plus d’un siècle maintenant ce sont les deux grands partis traditionnels qui gouvernent et pourquoi les petits partis peinent tant à avoir des députés au Parlement.

Avec, depuis 2024, huit députés sur les 650 que compte la Chambre des communes, Reform UK réalise une performance inédite, certes bien loin du Parti travailliste (404) ou du Parti conservateur (116), mais démontrant néanmoins sa pénétration croissante des institutions britanniques. Cette performance est largement due à Nigel Farage qui, depuis trois décennies maintenant, incarne l’extrême droite britannique.

Nigel Farage, la figure iconique de l’extrême droite britannique

Reform UK est un tout jeune parti mais son leader, Nigel Farage, 61 ans aujourd’hui, est loin d’être un novice en politique. Membre fondateur de l’United Kingdom Independence Party (UKIP) en 1993, parti eurosceptique qui s’érige contre la signature du traité de Maastricht et demande la sortie de l’Union européenne, Nigel Farage perce sur la scène nationale, en 2010, en adoptant une nouvelle stratégie pour sa formation.

Un bus du Ukip pendant la campagne des élections européennes de 2009.
Wikimedia, CC BY-NC

La critique de l’UE est désormais associée à un discours anti-immigration virulent afin de dénoncer le laxisme des élites européennes qui encouragent une immigration massive en soutenant les principes de frontières ouvertes et de libre circulation des personnes. Dans un pays où l’immigration arrive régulièrement en tête des préoccupations des Britanniques, la formule Farage est gagnante.

Grâce à lui, le UKIP passe d’un petit parti quasiment invisible à une force politique majeure capable de devancer le Parti conservateur et le Parti travailliste aux élections européennes de 2014. Quand, deux ans plus tard, les Britanniques votent à 51,9 % en faveur du retrait de l’Union européenne, Farage est largement vu comme le grand artisan de cette victoire historique et s’impose comme la figure dominante et iconique de l’extrême droite britannique.

Après son départ inattendu du UKIP en décembre 2018, qu’il justifia par les dérives islamophobes du parti, Farage crée en 2019 le Parti du Brexit (Brexit Party), qui est rebaptisé Reform UK en 2021. Il faut à peine trois ans à ce nouveau parti pour devenir un acteur majeur de la scène politique britannique. En juillet 2024, Reform UK arrive troisième des élections générales avec 14,3 % des voix, et remporte une centaine de siège aux élections locales de 2025. Dès lors, une dynamique en faveur de Reform UK s’enclenche et fait de Nigel Farage le véritable leader de l’opposition au Royaume-Uni.

L’immigration : raison première de l’essor de Reform UK

La progression de Reform UK dans la vie politique britannique s’inscrit dans une dynamique plus générale de montée des droites populistes et nationalistes dans de nombreux pays occidentaux. En Europe, ces partis réalisent des scores historiques et l’élection de Donald Trump en 2024 a donné du carburant à la progression de ces partis.

Le Royaume-Uni, comme bon nombre de sociétés occidentales, est traversé par des sentiments – ou plutôt, devrait-on dire, des ressentiments – à l’égard de la mondialisation, du cosmopolitisme, de l’immigration et du multiculturalisme qui longtemps ont été érigés en modèles mais qui sont considérés par une partie importante de la population britannique comme responsables de son déclassement et du déclin du pays. Le déclin dans la lexicologie d’extrême droite est à entendre comme un déclin identitaire et civilisationnel où tout ce qui fait l’essence de l’identité britannique – les traditions, les valeurs, la culture – se trouve menacé par des populations immigrées venues en masse d’Afrique et du Moyen-Orient.

Dans le sillage d’Enoch Powell, Nigel Farage a capitalisé sur la question identitaire et civilisationnelle pour attirer à lui un électorat fier de son identité britannique et attaché à la célébrer. Aujourd’hui encore, il martèle que seul Reform UK est capable de protéger la culture et les traditions britanniques en mettant fin à l’immigration illégale et en procédant à l’expulsion systématique des immigrés clandestins. C’est ce discours volontariste et radical sur l’immigration qui séduit de nombreux électeurs du Parti conservateur, mais aussi du Parti travailliste lassés de constater que, malgré les promesses, les chiffres de l’immigration restent très élevés : pour l’année 2025, les statistiques indiquaient que 898 000 immigrés étaient entrés sur le sol britannique, ce qui représente une baisse de près de 20 % par rapport au chiffre record d’1,5 million d’immigrés enregistré en 2023, mais qui est toujours perçu comme bien trop élevé par une proportion importante de Britanniques, qui considèrent que leur pays ne peut plus se permettre d’accueillir d’étrangers sur son sol.

Aussi, les émeutes racistes qui ont secoué le pays à l’été 2024 après le meurtre de trois fillettes à Southport, ainsi que les manifestations chaque semaine devant des hôtels abritant des réfugiés ont mis en lumière l’hostilité violente d’une partie de la population britannique à l’égard des immigrés. Dans ce contexte hautement inflammable et polarisé, Reform UK continue de siphonner des voix au Parti conservateur et force le premier ministre travailliste Keir Starmer à durcir sa politique d’immigration et à déclarer, par exemple, que « sans des règles strictes en matière d’immigration, le pays risque de devenir une île d’étrangers ».

L’immigration est le sujet phare de Reform UK, mais d’autres thèmes viennent compléter le programme du parti, notamment en matière de politique économique, sociale ou industrielle. Reform UK se présente comme une formation résolument pro-business qui veut relancer la croissance économique par l’adoption de mesures fiscales très favorables aux entreprises. En matière d’accès aux aides sociales, Farage est clair sur ce point : seuls les Britanniques pourront y prétendre et aucun étranger ne se verra attribuer d’aides. Les réductions d’impôts ainsi que les limitations d’accès aux aides participent de sa vision d’un État minimaliste qui réduit massivement l’administration centrale et les déficits publics.

Si le discours économique et social a des accents thatchériens, il n’en va pas de même dans le secteur industriel, où Farage appelle depuis des mois à la nationalisation de British Steel – l’entreprise de sidérurgie britannique, en grande difficulté – afin de sauver des milliers d’emplois.

Ce manque de cohérence idéologique se retrouve dans la politique étrangère où tout d’abord Farage affirma une ligne pro-russe avant un revirement spectaculaire début 2025, quand il s’est dit favorable à l’entrée de l’Ukraine dans l’Otan.

Sur les questions sociétales, il est là aussi difficile de définir une ligne claire : le parti revendique fièrement son attachement à des valeurs conservatrices telles que « la famille traditionnelle », mais il se pose aussi en champion de la cause des femmes dont la liberté et l’émancipation seraient menacées par des populations étrangères qui ne partagent pas les mêmes valeurs.

Les errances idéologiques et programmatiques ne semblent en rien déstabiliser les électeurs qui lui montrent une loyauté indéfectible tant que le parti se montre ferme sur les questions qui comptent le plus à leurs yeux : la défense des valeurs, de la culture et de l’identité britanniques face à la menace d’une « invasion migratoire ».




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Ainsi, l’essor de Reform UK entraîne une recomposition politique sans précédent et bouscule une vie politique britannique habituée à un bipartisme synonyme de stabilité et de modération. Sous la pression irrésistible de Reform UK, c’est aussi une certaine idée de la politique « à la britannique » qui se fissure et qui laisse entrevoir la possibilité que le prochain premier ministre du Royaume-Uni appartienne pour la première fois de son histoire à l’extrême droite.

The Conversation

Laëtitia Langlois ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Reform UK, le parti d’extrême droite qui bouscule la politique britannique – https://theconversation.com/reform-uk-le-parti-dextreme-droite-qui-bouscule-la-politique-britannique-276019

Comment les programmes de lutte contre la pauvreté renforcent la confiance entre citoyens et Etat

Source: The Conversation – in French – By Katrina Kosec, Lecturer, Johns Hopkins University

Lorsque les inondations ont emporté la maison de Woudou Oumar dans le nord du Cameroun, il a perdu avec famille non seulement leur logement, mais aussi leur espoir. Puis, une aide financière soutenue par le gouvernement leur a été versée. « Ce transfert d’argent a été un véritable coup de pouce pour moi et ma famille », explique-t-il. Grâce à cet argent, il reconstruit sa maison, acheté des semences pour cultiver. Il a payé les frais de scolarité de ses filles, pris en charge les soins médicaux de son fils. Il a aussi retrouvé espoir.

Des histoires comme celle de Woudou montrent que les transferts sociaux peuvent avoir un impact qui va au-delà des revenus : ils ancrent les gens dans leur communauté et influencent la façon dont ils perçoivent et jugent le soutien du gouvernement.

Les gouvernements et les partenaires de développement du monde entier consacrent désormais des ressources sans précédent à la protection sociale. Des zones rurales du Bangladesh aux zones urbaines du Brésil, plus de 120 pays à revenu faible ou intermédiaire offrent désormais une forme ou une autre de transfert monétaire à leurs citoyens les plus pauvres. Ces programmes ont permis de réduire la pauvreté à court terme et à long terme. Ils améliorent aussi les résultats scolaires et favorisent une meilleure santé.

Ces aides ont d’autres effets, moins visibles, sur la vie sociale et politique.

Notre nouvelle étude révèle que les transferts sociaux modifient systématiquement les relations entre les citoyens, l’État et les communautés. Nous avons passé en revue près de 90 études empiriques menées sur six continents afin de déterminer les effets des transferts sociaux au-delà du bien-être et des moyens de subsistance. Nous avons constaté que ces programmes influençaient le comportement électoral des citoyens, leur confiance dans les institutions, leur participation à la vie civique et même leur perception de leurs voisins.

Ces études ont couvert l’Afrique, l’Asie, l’Australie, l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud. L’examen comprenait des études menées dans 11 pays africains, dont certains se trouvaient dans des situations fragiles et touchés par des conflits. Nos conclusions ont mis en évidence des tendances cohérentes mais aussi d’importantes variations contextuelles.

Les effets n’étaient pas toujours ceux attendus par les décideurs politiques et dépendaient fortement de la conception du programme, des caractéristiques des bénéficiaires et du contexte politique.




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Alors que les gouvernements et les bailleurs de fonds élargissent les filets de sécurité, une réalité mérite davantage d’attention : les transferts sociaux ne fonctionnent pas isolé du reste. Ils influencent la façon dont les citoyens perçoivent l’autorité, l’appartenance et l’équité de leurs institutions politiques. Ils peuvent renforcer ou affaiblir la confiance politique et sociale, renforcer la cohésion ou alimenter le ressentiment.

Notre analyse montre que la conception, la mise en œuvre et le contexte local déterminent si les transferts unissent ou divisent les sociétés. Si de nombreux effets sont positifs, ils ne sont ni automatiques ni uniformes. Pour bien comprendre cela, il faut considérer la protection sociale non seulement comme un outil de lutte contre la pauvreté, mais aussi comme une force qui peut aider – ou entraver – la construction de la confiance politique et de la vie communautaire.

Dans tous les contextes, trois éléments ressortent : la manière dont les transferts remodèlent la légitimité de l’État, leur incidence sur la confiance et le comportement politique, et leur influence sur les relations au sein des communautés.

Remodeler les relations avec l’État

Les programmes de transferts sociaux, tels que les transferts en espèces ou l’aide alimentaire, sont conçus pour réduire la pauvreté et protéger les ménages contre les chocs liés aux revenus. Mais ils influencent également la manière dont les gens appréhendent le contrat social entre les citoyens et l’État.

Dans les contextes fragiles en particulier, même de petits avantages peuvent devenir des symboles de la présence et de la capacité de l’État. Une bonne mise en œuvre peut sembler discrète, mais elle est puissante. Les programmes qui versent les aides à temps et appliquent des règles d’éligibilité claires ont tendance à renforcer la confiance politique. En l’occurrence, les bénéficiaires comprennent non seulement que l’aide arrive, mais aussi pourquoi et de qui elle provient.

À l’inverse, une mauvaise mise en œuvre implique souvent des retards, un ciblage opaque ou des paiements irréguliers. Lorsque les citoyens ne peuvent pas prévoir si les prestations seront versées ou soupçonnent que la sélection est arbitraire ou politisée, les transferts perdent leur effet légitimant et peuvent même saper la confiance dans les institutions publiques.

Lorsque les citoyens perçoivent ces programmes comme étant bien ciblés et efficacement mis en œuvre, ils réagissent souvent par une plus grande satisfaction à l’égard des services publics et de leurs dirigeants politiques, et par une participation politique accrue. Beaucoup commencent à considérer leur gouvernement comme plus légitime et plus réactif.

En réalité, la conclusion empirique la plus constante de près de 90 études était que les transferts sociaux renforçaient le soutien aux dirigeants politiques en place, en particulier lorsque les programmes étaient considérés comme crédibles, bien ciblés et correctement mis en œuvre.

Toutefois, tous les effets n’étaient pas positifs.

Nous avons identifié les conditions dans lesquelles les transferts sociaux avaient peu d’effet, voire des conséquences négatives, sur les relations entre l’État et les citoyens. Dans certains cas, cela reflétait une faible capacité de mise en œuvre. Dans d’autres, les citoyens attribuaient le mérite de la mise en œuvre des programmes aux ONG ou aux bailleurs de fonds plutôt qu’à leur gouvernement. Lorsque l’attribution du mérite n’était pas claire, les avantages ne se traduisaient pas nécessairement par un soutien politique.




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Un tableau mitigé au niveau communautaire

Nous avons également examiné comment les transferts ont façonné les relations entre les citoyens eux-mêmes. Ici, les résultats étaient plus mitigés.

Dans certains contextes, les transferts ont renforcé l’engagement communautaire, consolidé les réseaux de soutien informels et instauré la confiance entre les groupes.

Mais dans d’autres cas, les transferts ont alimenté la jalousie ou aggravé les tensions entre les groupes. Les données indiquent, par exemple, que les transferts peuvent augmenter la criminalité ou les conflits lorsque les avantages profitent à des ménages plus aisés ou sont perçus comme aidant des étrangers.

Les questions d’équité et de mérite se sont révélées particulièrement importantes. Lorsque les programmes excluaient ceux qui se percevaient comme tout aussi démunis, ou lorsque les non-bénéficiaires percevaient les bénéficiaires comme ne méritant pas ces aides, un ressentiment politique s’est développé. Ces dynamiques étaient particulièrement marquées dans les contextes de déplacements massifs, de fortes inégalités ou de clivages sociaux profonds.

L’importance de la conception des programmes

L’une des conclusions les plus claires de notre analyse est que la conception et la mise en œuvre des programmes de lutte contre la pauvreté ont une incidence réelle sur les résultats politiques et sociaux.

Les programmes inclusifs qui touchaient des populations plus larges étaient moins susceptibles de créer des frustrations que ceux qui ciblaient des groupes restreints. Les programmes assortis de conditions qui favorisent l’acquisition de compétences civiques (par exemple, grâce à une formation professionnelle) et renforcent l’engagement auprès des organisations étatiques et communautaires (par exemple, grâce à l’obtention d’une carte d’identité nationale) contribuent plus efficacement à stimuler l’engagement politique.

Il est aussi important que les citoyens comprennent que l’aide provient de l’Etat. Lorsque les citoyens associaient clairement les avantages à leur gouvernement, les transferts étaient plus susceptibles de renforcer la confiance dans les institutions. Et le fait de disposer de mécanismes de recours, de retour d’information et de dialogue communautaire amplifiait les effets positifs.

Nous avons également constaté que les effets sur la confiance et la cohésion sociale étaient plus importants parmi les groupes marginalisés tels que les femmes, les travailleurs non qualifiés et les personnes très pauvres. Ce sont souvent ces citoyens qui ont le plus à gagner du soutien matériel et de la reconnaissance que représentent ces programmes.

Leçons pour émargir ces politiques publiques

La protection sociale occupe une place de plus en plus centrale dans les stratégies de développement. D’où la nécessité de comprendre ses effets. Les transferts monétaires ne sont pas seulement des outils économiques. Ils façonnent les attitudes politiques, la cohésion communautaire et la perception de l’équité.

Le message fondamental est simple mais lourd de conséquences : la protection sociale n’est jamais neutre sur le plan politique ou social. Ses effets dépendent non seulement du montant transféré, mais aussi des bénéficiaires, de la manière dont les programmes sont expliqués et de la perception qu’en ont les citoyens. Ils doivent considérer ces programmes comme équitables, exempts de corruption et mis en œuvre par un État qui leur rend des comptes.

Afin de maximiser les avantages des programmes de transferts sociaux et de minimiser les effets indésirables, les gouvernements et les bailleurs de fonds devraient tenir compte de cinq principes clés :

Un ciblage transparent et équitable. Les programmes doivent s’efforcer d’établir des règles d’éligibilité claires et bien communiqués. Ils doivent également atteindre les objectifs à temps et être exécutés sans corruption.

Une conception respectueuse de la dignité et qui encourage l’engagement civique. Les programmes qui offrent la possibilité de donner son avis ou d’interagir de manière positive avec les prestataires de services publics peuvent favoriser l’inclusion sociale.

Rendre visible le rôle de l’État dans la mise en œuvre. Lorsque les bénéficiaires identifient clairement l’origine publique de l’aide, ils sont plus enclins à considérer l’État comme réactif et compétent. Ce qui renforce les relations positives et encourage une plus grande participation politique.

Promouvoir la cohésion sociale par des efforts complémentaires. Les transferts peuvent renforcer les liens communautaires lorsqu’ils sont associés à des initiatives telles que des réunions locales ou des formations communautaires. Ces caractéristiques peuvent être tout aussi importantes que l’argent lui-même pour garantir une large appropriation du programme.

Mesurer les impacts relationnels, et pas seulement économiques. L’évaluation doit aller au-delà des revenus et de la consommation. Elle doit aussi porter sur comment les transferts affectent la confiance, la cohésion, l’efficacité politique et la perception de l’équité, tant chez les bénéficiaires que chez les non-bénéficiaires.

La protection sociale se développe à l’échelle mondiale, la question n’est plus de savoir si les transferts réduisent la pauvreté. Cela est établi. La question plus difficile est de savoir s’ils contribuent à bâtir des États et des sociétés capables de soutenir le développement à long terme. Une conception adéquate n’est pas seulement une bonne politique. Elle peut renforcer de manière significative les liens entre les citoyens et entre les citoyens et l’État.

The Conversation

Katrina Kosec bénéficie d’un financement du Programme scientifique du CGIAR sur les frontières alimentaires et la sécurité alimentaire.

Cecilia Hyunjung Mo does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Comment les programmes de lutte contre la pauvreté renforcent la confiance entre citoyens et Etat – https://theconversation.com/comment-les-programmes-de-lutte-contre-la-pauvrete-renforcent-la-confiance-entre-citoyens-et-etat-275512

Ce que l’Amérique est en train de faire à sa science

Source: The Conversation – in French – By Alessia Lefébure, Sociologue, membre de l’UMR Arènes (CNRS, EHESP), École des hautes études en santé publique (EHESP)

Les décisions de l’administration Trump ont violemment frappé les universités et la science américaines. Pourtant, le recul relatif de l’influence scientifique des États-Unis s’inscrit dans une trajectoire plus ancienne.


Restrictions de visas pour les chercheurs et étudiants étrangers, attaques politiques visant certaines des plus grandes universités de recherche, suspensions soudaines de financements publics, notamment dans le champ du climat et de l’environnement : depuis la réélection de Donald Trump en novembre 2024, ces décisions ont suscité une forte surprise médiatique. Elles sont souvent présentées comme une rupture brutale avec le modèle américain de soutien à la science. Les titres alarmistes de la presse internationale parlent d’une « guerre ouverte contre les universités », d’un « assèchement accéléré des financements scientifiques » ou encore de « science assiégée ».

Pourtant, si leur forme et leur rapidité frappent, leur logique est beaucoup moins nouvelle. Ces mesures s’inscrivent dans des tendances de fond et désormais structurelles. Elles accélèrent des fragilités identifiées de longue date : un désengagement relatif et discontinu de l’investissement public, un recours croissant aux financements privés, une concentration des ressources dans quelques secteurs et institutions, et surtout une dépendance durable à l’égard des doctorants et chercheurs étrangers pour l’avancée de nombreux fronts de science.

Le leadership scientifique américain est le produit d’une trajectoire historique spécifique. À partir des années 1950, dans le contexte de la guerre froide, l’État fédéral investit massivement dans la recherche et l’enseignement supérieur, parallèlement à l’effort déployé par les nombreuses fondations philanthropiques privées. Financement public, autonomie académique et ouverture internationale forment alors un ensemble cohérent, au service du soft power américain. Pendant plusieurs décennies, les indicateurs convergent : domination de la production scientifique, capacité d’innovation, attractivité internationale exceptionnelle, accumulation de prix Nobel.

Un financement public plus erratique

Cet équilibre commence toutefois à se fragiliser dès les années 1990. En valeur absolue, les États-Unis restent le premier financeur mondial de la recherche, avec une dépense intérieure de recherche et développement (R&D) représentant environ 3,4 % du PIB au début des années 2020. Mais la répartition de cet effort a profondément évolué : près de 70 % de la R&D américaine est désormais financée par le secteur privé, tandis que l’effort fédéral de recherche stagne autour de 0,7 % du PIB. Cette dynamique contraste avec celle de plusieurs pays asiatiques, notamment la Chine, où la dépense publique de R&D a fortement augmenté depuis les années 2000 dans le cadre de stratégies nationales continues.

Le financement public devient plus erratique : les universités se tournent davantage vers les frais d’inscription et les partenariats privés, tandis que formations longues et carrières scientifiques deviennent moins accessibles pour une partie des étudiants américains. La toute dernière réforme, engagée en 2026 par l’administration Trump, en plafonnant fortement les prêts fédéraux pour les cycles de master et de doctorat – qui permettaient jusqu’ici de couvrir l’intégralité du coût des études – réduira davantage la capacité des universités à former sur le long terme, en particulier dans les disciplines scientifiques et technologiques exigeant plusieurs années de formation.




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Le film Ivory Tower, réalisé en 2014 par le cinéaste Andrew Rossi et nourri des analyses du sociologue Andrew Delbanco, alertait déjà sur les signes d’épuisement du modèle universitaire américain. C’est dans ce contexte que la dépendance aux étudiants et doctorants étrangers s’accroît fortement, en particulier dans les mathématiques, les technologies et les sciences des données.

Une dépendance vis-à-vis des étudiants étrangers

Les rapports annuels de la National Science Foundation montrent que, déjà au milieu des années 2010, les titulaires de visas temporaires représentent une part décisive – souvent majoritaire – des doctorants dans plusieurs disciplines clés : près des deux tiers des doctorats en informatique, plus de la moitié en ingénierie et en mathématiques. La grande majorité d’entre eux (80 %) restent ensuite aux États-Unis si la politique migratoire le leur permet.

Cette dépendance, qui n’a fait qu’augmenter, n’est pas marginale : elle constitue désormais un pilier du fonctionnement quotidien de la recherche américaine. Les restrictions migratoires mises en œuvre sous la première administration Trump, puis durcies en 2025, ne font que rendre pleinement visible une vulnérabilité stratégique pour l’avenir du pays.

Les évolutions de la science américaine ont pris place dans un contexte mondial profondément transformé depuis les années 1990. Les dépenses de recherche et développement progressent rapidement en Asie, tandis que la part relative des États‑Unis et de l’Europe tend à se stabiliser voire à baisser dans de nombreux pays de la zone OCDE.

La trajectoire chinoise est à cet égard centrale. Depuis plus de trente ans, la Chine a engagé une stratégie continue, combinant investissements massifs, planification de long terme, développement des « laboratoires clés », redéfinition des règles du jeu des classements internationaux, montée en gamme des formations doctorales, politiques actives de publication et de retour des chercheurs expatriés. Cette trajectoire ne relève pas d’un simple rattrapage technologique, mais d’une appropriation sélective de modèles de formation, d’organisation et de gouvernance scientifique, en partie inspirés de l’expérience américaine.

La Chine, acteur majeur de la production scientifique

Les résultats sont aujourd’hui tangibles : progression rapide des publications scientifiques – la Chine est devenue en 2024 le premier pays au monde en volume d’articles indexés dans la base Web of Science, avec près de 880 000 publications annuelles, contre environ 26 000 au début des années 2000 – et surtout une présence croissante dans les dépôts de brevet : près de 1,8 million de demandes en une seule année, soit plus de trois fois le volume américain, selon l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI/WIPO).

À cela s’ajoutent des politiques ciblées pour attirer ou faire revenir des chercheurs chinois formés à l’étranger, contribuant à réduire progressivement l’asymétrie historique avec les États-Unis. Loin de produire une ouverture politique, cette circulation maîtrisée des modèles contribue à la modernisation de l’État tout en renforçant les capacités de contrôle et de légitimation du pouvoir sur les élites scientifiques et administratives.

L’article récent du New York Times soulignant le recul relatif de Harvard et d’autres universités américaines dans certains classements mondiaux a été interprété comme une sonnette d’alarme, le signe d’un déclin soudain. En réalité, ces classements mettent en lumière surtout des évolutions graduelles des positions relatives, révélatrices des recompositions engagées de longue date. Les universités américaines demeurent prestigieuses et sélectives, mais elles ne sont plus seules au sommet dans un paysage scientifique désormais multipolaire.

Les indicateurs internationaux de l’innovation prolongent ce constat : en valeur absolue, les États-Unis restent l’un des premiers investisseurs mondiaux en recherche et développement. Mais leur avance relative s’érode : depuis le début des années 2000, la progression de leur effort de R&D est nettement plus lente que celle de nombreux pays concurrents.

Au-delà des décisions de l’administration Trump, les causes sont structurelles : continuité et niveau de l’investissement public, capacité à former et retenir les talents, cohérence des orientations scientifiques, place accordée à la recherche fondamentale. Là où la Chine et plusieurs pays d’Asie ont inscrit la science dans des stratégies nationales de long terme, les États-Unis ont laissé s’accumuler incohérences et déséquilibres, misant sur les acquis de leur attractivité passée. Ils conservent néanmoins des universités d’un niveau exceptionnel, d’importantes capacités de financement et d’innovation ainsi qu’une puissance d’attraction encore largement dominante.

À court terme, rien n’indique un décrochage brutal. En revanche, la pérennité de ce leadership ne peut plus être tenue pour acquise. Elle est désormais directement affectée par des remises en cause explicites de l’autonomie académique et des conditions ordinaires de fonctionnement des universités.

Ce leadership dépendra de la capacité des universités à recruter librement, à l’échelle mondiale, leurs enseignants et chercheurs ; à maintenir des politiques et des programmes de formation et de recherche à l’abri des cycles politiques ; à protéger leurs dirigeantes et dirigeants des pressions partisanes ; et à garantir aux étudiants comme aux chercheurs des conditions de travail intellectuel et des perspectives professionnelles stables.

Ce sont précisément ces conditions que les décisions récentes de Donald Trump rendent durablement incertaines.

The Conversation

Alessia Lefébure a enseigné à Columbia University entre 2011 et 2017.

ref. Ce que l’Amérique est en train de faire à sa science – https://theconversation.com/ce-que-lamerique-est-en-train-de-faire-a-sa-science-275182

Souriez, vous êtes filmés : ce que l’« emotion AI » voit vraiment sur nos visages

Source: The Conversation – in French – By Charlotte De Sainte Maresville, Doctorante 3 eme année en marketing et sciences affectives, Université Bretagne Sud (UBS)

Aujourd’hui, on peut lire vos émotions sur votre visage et adapter un flux vidéo en temps réel en fonction de votre réaction. Vraiment ? Quelles sont les utilisations autorisées de l’« emotion AI », et ses limites ? Éclairage par deux spécialistes.


Dans un magasin de cosmétiques, une cliente s’arrête devant une borne interactive. Une caméra intégrée filme son visage pendant quelques secondes pendant qu’elle regarde l’écran. Le système ne cherche pas à l’identifier, mais à observer ses réactions : sourit-elle ? détourne-t-elle le regard ? fronce-t-elle légèrement les sourcils ? À partir de ces signaux, la borne adapte le contenu affiché.

Ces technologies, qui s’inscrivent dans le domaine de l’emotion AI, sont déjà utilisées pour tester des publicités, analyser l’attention d’un public lors d’une conférence ou mesurer l’engagement face à une interface.

Mais que fait réellement cette technologie lorsqu’elle « analyse » un visage ? Et jusqu’où peut-on aller lorsqu’on cherche à interpréter des expressions faciales à l’aide de l’intelligence artificielle ?

Qu’est-ce que l’« emotion AI » ?

L’emotion AI désigne un ensemble de méthodes informatiques qui consistent à analyser des expressions faciales afin d’en extraire des informations sur les réactions émotionnelles probables d’une personne.

Dans la pratique, ces systèmes captent les mouvements du visage : ouverture de la bouche, haussement des sourcils, plissement des yeux, dynamique des expressions dans le temps. L’objectif n’est pas de savoir ce qu’une personne ressent au fond d’elle-même, mais d’associer ces indices faciaux à certaines réactions comme l’intérêt, la surprise ou le désengagement. Les résultats prennent la forme de scores ou de catégories, qui indiquent la probabilité qu’une expression corresponde à un état donné.

Cette approche s’inscrit dans une longue tradition de recherche sur les expressions faciales, bien antérieure à l’intelligence artificielle. Dès les années 1970, des travaux fondateurs en psychologie ont proposé des méthodes systématiques pour décrire et coder les mouvements du visage, reposant sur des observations humaines expertes.

Ce que l’emotion AI apporte, c’est la capacité à automatiser l’analyse, à grande échelle et en temps quasi réel de ces signaux, que les chercheurs et praticiens étudient depuis longtemps de manière manuelle ou semi-automatisée. Cette automatisation s’est développée à partir des années 2000 avec l’essor de la vision par ordinateur, puis s’est accélérée avec les méthodes d’apprentissage automatique et d’apprentissage profond.

Comment ça marche ?

Les systèmes actuels analysent des flux vidéo image par image, à des fréquences comparables à celles de la vidéo standard. Selon la complexité des modèles et le matériel utilisé, l’estimation des réactions faciales peut être produite avec une latence de l’ordre de la centaine de millisecondes, ce qui permet par exemple d’adapter dynamiquement le contenu affiché sur une borne interactive.

Le logiciel détecte d’abord un visage à l’écran, puis suit les changements de son expression d’une image à l’autre. À partir de ces informations, le système calcule des descripteurs faciaux, puis les compare à des modèles appris à partir de bases de données d’expressions faciales annotées, c’est-à-dire des ensembles d’images ou de vidéos de visages pour lesquelles des experts humains ont préalablement identifié et étiqueté les mouvements ou expressions observés.

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Un système automatisé d’analyse des émotions faciales déduit des probabilités que la personne observée soit neutre, heureuse, surprise, en colère, etc.
Charlotte de Sainte Maresville, à l’aide d’IA génératives (Canva, pPixlr et ChatGPT), Fourni par l’auteur

En effet, lors de la phase d’apprentissage du modèle d’IA, le système a appris à associer certaines configurations faciales à des catégories ou à des scores correspondant à des réactions données. Lorsqu’il est ensuite appliqué à un nouveau visage, il ne fait que mesurer des similarités statistiques avec les données sur lesquelles il a été entraîné.

Concrètement, lorsqu’un système indique qu’un visage exprime une émotion donnée, il ne fait que dire ceci : « cette configuration faciale ressemble, statistiquement, à d’autres configurations associées à cet état dans les données d’entraînement » (on parle d’inférence probabiliste).

Ces méthodes ont aujourd’hui atteint un niveau de performance suffisant pour certains usages bien définis – par exemple lors de tests utilisateurs, d’études marketing ou dans certaines interfaces interactives, où les conditions d’observation peuvent être partiellement maîtrisées.

Quelles sont les limites techniques ?

Néanmoins, cette fiabilité reste très variable selon les contextes d’application et les objectifs poursuivis. Les performances sont en effet meilleures lorsque le visage est bien visible, avec un bon éclairage, peu de mouvements et sans éléments masquant les traits, comme des masques ou des lunettes à monture épaisse. En revanche, lorsque ces systèmes sont déployés en conditions réelles et non contrôlées, leurs résultats doivent être interprétés avec davantage d’incertitude.

Les limites de l’emotion AI tiennent d’abord à la nature même des expressions faciales. Une expression ne correspond pas toujours à une émotion unique : un sourire peut signaler la joie, la politesse, l’ironie ou l’inconfort. Le contexte joue un rôle essentiel dans l’interprétation.

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Les expressions faciales ne sont pas toujours univoques.
Charlotte de Sainte Maresville, à l’aide d’IA génératives (Canva, Pixlr et ChatGPT), Fourni par l’auteur

Les performances des systèmes dépendent également des données utilisées pour les entraîner. Les bases de données d’entraînement peu diversifiées peuvent conduire entre autres à des erreurs ou à des biais. Par exemple, si la base de données est principalement composée d’images de femmes de moins de 30 ans de type caucasien, le système aura du mal à interpréter correctement des mouvements faciaux d’individus de plus de 65 ans et de type asiatique.

Enfin, il ne faut pas se limiter aux seules expressions faciales, qui ne constituent qu’un canal parmi d’autres de l’expression émotionnelle. Elles fournissent des informations précieuses, mais partielles. Les systèmes d’emotion AI sont donc surtout pertinents lorsqu’ils sont utilisés en complément d’autres sources d’information, comme des indices vocaux, comportementaux ou déclaratifs. Cette approche ne remet pas en cause l’automatisation, mais en précise la portée : l’emotion AI automatise l’analyse de certains signaux observables, sans prétendre à une interprétation exhaustive des émotions.

Des risques à ne pas ignorer

Utilisée sans cadre clair, l’emotion AI peut alimenter des usages problématiques, notamment lorsqu’elle est intégrée à des dispositifs d’influence commerciale ou de surveillance.

Dans le domaine commercial, ces technologies sont par exemple envisagées pour ajuster en temps réel des messages publicitaires ou des interfaces en fonction des réactions faciales supposées des consommateurs. Ce type de personnalisation émotionnelle soulève des questions de manipulation, en particulier lorsque les personnes concernées ne sont pas pleinement informées de l’analyse de leurs réactions.




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Les risques sont également importants dans les contextes de surveillance, notamment lorsque l’analyse automatisée des expressions faciales est utilisée pour inférer des états mentaux ou des intentions dans des espaces publics, des environnements professionnels ou des contextes sécuritaires. De tels usages reposent sur des inférences incertaines et peuvent conduire à des interprétations erronées, voire discriminatoires.

Ces risques sont aujourd’hui largement documentés par la recherche scientifique, ainsi que par plusieurs institutions publiques et autorités de régulation. À l’échelle internationale, ces réflexions ont notamment conduit à l’adoption de recommandations éthiques, comme celles portées par l’Unesco, qui ne sont toutefois pas juridiquement contraignantes et visent surtout à orienter les pratiques et les politiques publiques.

En revanche, en Europe, le règlement sur l’IA interdit ou restreint fortement les usages de l’analyse émotionnelle automatisée lorsqu’ils visent à surveiller, classer ou évaluer des personnes dans des contextes grand public, notamment dans les espaces publics, au travail ou à l’école.

Ces technologies ne peuvent pas être utilisées pour inférer des états mentaux ou guider des décisions ayant un impact sur les individus, en raison du caractère incertain et potentiellement discriminatoire de ces inférences. En France, la mise en œuvre de ce cadre s’appuie notamment sur l’action de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil), chargée de veiller au respect des droits fondamentaux dans le déploiement de ces technologies.

Ces débats rappellent un point essentiel : les expressions faciales ne parlent jamais d’elles-mêmes. Leur analyse repose sur des inférences incertaines, qui exigent à la fois des modèles théoriques solides, une interprétation critique des résultats et un cadre d’usage clairement défini.

Les enjeux éthiques et réglementaires ne sont donc pas extérieurs aux questions scientifiques et techniques, mais en constituent un prolongement direct. C’est précisément dans cette articulation entre compréhension fine des expressions, limites des modèles et conditions d’usage responsables que se joue l’avenir de l’emotion AI.

The Conversation

Charlotte De Sainte Maresville a reçu des financements de ANR dans le cadre d’une convention CIFRE.

Christine PETR a reçu des financements de ANR dans le cadre d’une CIFRE.

ref. Souriez, vous êtes filmés : ce que l’« emotion AI » voit vraiment sur nos visages – https://theconversation.com/souriez-vous-etes-filmes-ce-que-l-emotion-ai-voit-vraiment-sur-nos-visages-275029

Quand l’odeur devient preuve : l’odorologie au cœur de la police scientifique

Source: The Conversation – in French – By Estelle Davet, Inspectrice générale, cheffe du service national de police scientifique (SNPS)

À Écully, dans le Rhône, se trouvent les seuls chiens capables de comparer une trace olfactive laissée sur une scène d’infraction avec l’odeur corporelle d’un suspect ou d’une victime. Découvrez l’odorologie.


En janvier 2012, à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), un homme cagoulé braque une banque dès l’ouverture. Quelques mois plus tard, un second établissement de la même ville est attaqué selon un mode opératoire similaire.

Les enquêteurs disposent de vidéos de surveillance, mais les images sont trop imprécises pour identifier formellement le suspect. L’ADN, habituellement décisif, ne livre aucun résultat exploitable. Reste une trace, plus discrète, presque invisible : l’odeur laissée dans le véhicule utilisé pour la fuite. C’est cette trace que la police scientifique va exploiter grâce à une de ses techniques d’expertise : l’odorologie, une discipline encore méconnue du grand public où des chiens spécialement formés procèdent à la comparaison et à l’identification d’odeurs humaines. Au procès, cette expertise permet la condamnation du braqueur.

Des chiens à l’expertise unique

Lorsque nous évoquons les chiens policiers, l’image des unités déployées sur le terrain, mobilisées dans la détection d’explosifs, de stupéfiants ou encore la recherche de personnes disparues, s’impose naturellement. Cependant, à côté de cette réalité opérationnelle se déploie une autre activité, moins visible : celle des chiens et de leurs maîtres œuvrant au sein de la police scientifique.

En France, il existe un lieu unique appelé le plateau national d’odorologie, qui réunit les seuls chiens capables de comparer une trace odorante laissée sur une scène d’infraction avec l’odeur corporelle d’un suspect ou d’une victime. Cette spécialité cynophile, créée en 2000 (par Daniel Grignon, cynotechnicien formé en Hongrie) devient pleinement opérationnelle à partir de 2003.

Aujourd’hui, l’activité d’odorologie s’appuie sur quatre agents et sept chiens (bergers belges malinois, bergers allemands, épagneul English Springer) qui, comme les experts humains en laboratoire, n’interviennent pas sur le terrain mais travaillent exclusivement au sein du plateau national d’Écully (à côté de Lyon, Rhône), où ils procèdent aux comparaisons odorantes. Deux autres chiens sont actuellement en formation, entamée à l’âge de six mois pour une durée d’environ un an.

Un technicien de la police scientifique en train de recueillir l’odeur d’une personne.
SNPS Communication, Fourni par l’auteur

Toute analyse en odorologie débute par une phase de prélèvement, déterminante pour la suite de la procédure. Réalisés exclusivement par des policiers habilités (500 préleveurs habilités de la police nationale en 2025), les prélèvements portent sur deux types d’odeurs complémentaires.

D’une part, les traces odorantes sont recueillies sur les lieux de l’infraction, à partir de tout support ayant été en contact avec une personne, qu’il s’agisse d’un siège, d’un volant, d’une poignée ou d’un vêtement. D’autre part, les odeurs corporelles sont directement prélevées sur les individus mis en cause ou sur les victimes : ceux-ci malaxent pendant plusieurs minutes des tissus spécifiques afin d’y transférer les molécules odorantes caractéristiques de leur signature chimique. Ces dernières sont stockées dans une pièce spécifique : l’odorothèque où, à ce jour, 9 600 scellés judiciaires sont stockés.

Une parade d’identification

Une fois les prélèvements réalisés, débute alors la phase d’analyses. Les traces odorantes prélevées sur la scène d’infraction sont comparées à l’odeur corporelle du mis en cause ou de la victime lors d’une parade d’identification réalisée par les chiens spécialement formés.

Urko, un berger belge malinois de 3 ans en train de renifler une odeur.
SNPS Communication, Fourni par l’auteur

La trace est d’abord présentée au chien, qui la sent et la mémorise, puis il progresse le long d’une ligne composée de cinq bocaux contenant chacun une odeur corporelle différente : un seul correspond à l’odeur du mis en cause ou de la victime à identifier, les quatre autres servant d’odeurs de comparaison.

S’il reconnaît l’odeur à identifier, le chien se couche devant le bocal correspondant ; s’il ne reconnaît aucune des odeurs, il revient vers son maître. L’ensemble du processus dure environ 0,6 seconde, le temps pour le chien de placer son museau dans le bocal, de découvrir l’odeur qu’il contient, de l’analyser et de décider s’il doit marquer l’arrêt ou non.

La position des cinq bocaux est ensuite modifiée de façon aléatoire et le travail est répété une seconde fois avant qu’un troisième passage soit effectué sur une ligne de contrôle ne contenant pas l’odeur du mis en cause ou de la victime. Lorsque le premier chien a terminé son travail, la même opération est réalisée avec, au moins un second chien.

Une identification est considérée comme établie lorsque deux chiens ont marqué la même odeur, chacun au cours d’au moins deux passages, et que chacun d’eux a également réalisé au moins une ligne à vide.

La science de l’odeur humaine : une signature chimique individuelle

Chaque être humain possède une odeur corporelle propre, constituée de molécules volatiles issues principalement de la dégradation bactérienne des sécrétions de la peau, comme la sueur et le sébum. Cette odeur n’est pas uniforme : elle se compose de plusieurs éléments. Seule la composante primaire de l’odeur humaine demeure stable au cours du temps. C’est précisément cette composante primaire qui est utilisée par les chiens d’odorologie pour identifier un individu, celle-ci ne pouvant pas être altérée par des composantes variables, comme le parfum.

Elle constitue une véritable signature chimique individuelle, comparable, dans son principe, à une empreinte biologique. Le chien reste le seul capable de reconnaître cette composante invariable, indispensable à l’identification. Son système olfactif explique cette performance. Lorsque les molécules odorantes pénètrent dans la cavité nasale, elles se lient aux récepteurs de l’épithélium olfactif, déclenchant un influx nerveux transmis au bulbe olfactif, puis au cerveau, où l’odeur est analysée et mémorisée.

L’odorologie, un réel outil d’enquête

L’odorologie s’appuie sur un protocole rigoureux, conçu pour garantir la fiabilité à la fois scientifique et judiciaire des résultats obtenus. Son recours s’inscrit dans un cadre juridique strict et est réservé aux infractions d’une certaine gravité, à partir du délit aggravé (vol avec violence, cambriolage aggravé, séquestration…) et jusqu’aux crimes.

Cette expertise, pleinement intégrée aux pratiques de la police scientifique, ne statue pas à elle seule sur la culpabilité d’un individu, mais apporte un élément objectif essentiel au raisonnement judiciaire. Lorsqu’un rapprochement est établi, elle atteste un fait précis : la présence d’un individu (auteurs ou victimes) sur une scène d’infraction ou un contact avec des objets.

Cette technique intervient souvent en complément d’autres moyens d’investigation, mais elle peut aussi devenir déterminante lorsque les images sont floues, les témoignages fragiles ou les traces biologiques absentes. Depuis 2003, 787 dossiers ont été traités par le plateau national d’odorologie, aboutissant à 195 identifications. Les experts ont été appelés à témoigner 44 fois devant des cours d’assises, preuve de la reconnaissance judiciaire de cette discipline.

À l’heure où les avancées technologiques occupent une place centrale dans la police scientifique, l’odorologie rappelle que le vivant demeure parfois irremplaçable. Fondée sur un processus complexe et rigoureux, conforme aux exigences de la norme NF EN ISO/CEI 17025, la comparaison d’odeurs ne laisse aucune place au hasard. Elle s’inscrit dans un faisceau d’indices, contribuant à la manifestation de la vérité.

Invisible, silencieuse, mais persistante, cette expertise rappelle que le crime laisse toujours une trace, faisant écho au principe formulé dès 1920 par Edmond Locard : « Nul ne peut agir avec l’intensité que suppose l’action criminelle sans laisser des marques multiples de son passage. »


Créé en 2023, le Centre de recherche de la police nationale pilote la recherche appliquée au sein de la police nationale. Il coordonne l’activité des opérateurs scientifiques pour développer des connaissances, des outils et des méthodes au service de l’action opérationnelle et stratégique.

The Conversation

Estelle Davet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand l’odeur devient preuve : l’odorologie au cœur de la police scientifique – https://theconversation.com/quand-lodeur-devient-preuve-lodorologie-au-coeur-de-la-police-scientifique-274587

Promesse de référendum : quand le PQ néglige sa base sociale

Source: The Conversation – in French – By Michel Roche, Professeur de science politique, Université du Québec à Chicoutimi (UQAC)

Chaque fois que le Parti québécois a cherché à avancer son projet de souveraineté, il l’a fait en s’appuyant sur une coalition sociale progressiste. Or, sous la direction de Paul St-Pierre Plamondon, cette stratégie semble mise en veilleuse. Le parti peut-il encore prétendre rassembler sans miser d’abord sur la solidarité sociale ?


Parler de « gauche » ou de « droite » éclaire peu la situation actuelle, ces notions étant trop subjectives. La vraie question est celle de la solidarité sociale. Car l’indépendance n’avance que lorsqu’elle s’incarne dans un projet collectif capable de rallier syndicats, groupes communautaires, artistes et jeunesse autour d’une critique – même modérée – de l’ordre établi. C’est ce que j’ai tenté de démontrer dans mon dernier ouvrage.

Leçons des référendums de 1980 et 1995

Comparons l’attitude de la direction actuelle du PQ avec celle des périodes ayant précédé les référendums de 1980 et de 1995. En 1980, le référendum avait lieu après l’adoption d’une série de mesures progressistes par le gouvernement Lévesque, élu en 1976, notamment la Charte de la langue française, la Loi sur la protection des terres agricoles et la Loi sur les normes du travail.

On peut aussi mentionner la Loi sur l’assurance-automobile, le congé de maternité, la limitation de la semaine de travail à 44 heures, la loi contre l’emploi de briseurs de grève, la hausse significative du salaire minimum, la création du BAPE et l’abolition des clubs de pêche privés.

Le gouvernement Parizeau (1994-1995) s’est concentré essentiellement sur le référendum qu’il voulait tenir au plus tard dans l’année suivant son élection. Néanmoins, pendant cette courte période, il a mis fin à quelques mesures contestées par les syndicats et introduit la perception automatique des pensions alimentaires. Il a également créé les carrefours jeunesse-emploi et posé les bases de la future assurance-médicaments et de la Loi sur l’équité salariale.

Par ailleurs, le gouvernement a reconnu officiellement les groupes communautaires en créant le Secrétariat à l’action communautaire autonome et le Fonds d’aide à l’action communautaire autonome (loi 111). À la demande des syndicats, il a aussi adopté la loi 46, rétablissant la réglementation sur la construction résidentielle.

C’est dans ce contexte qu’est formée la coalition « Partenaires pour la souveraineté », réunissant des organisations comme les centrales syndicales, les fédérations étudiantes, l’Union des Artistes, l’Union des écrivains, la Fédération des femmes du Québec et divers organismes communautaires. Son programme résolument progressiste visait à mobiliser la société civile pour soutenir la souveraineté. Françoise David et François Saillant, alors respectivement militants de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) et du Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), ont ainsi évalué ce gouvernement :

Le 4 juin 1995, Jacques Parizeau vient lui-même devant une foule estimée à 18 000 personnes annoncer que, oui, il construira des logements sociaux avec soutien communautaire. Oui, il augmentera le salaire minimum de 45 ¢ de l’heure. Oui, nous aurons une loi sur l’équité salariale. Nous sommes alors à quelques mois d’un référendum crucial. Cela a-t-il contribué à ses réponses satisfaisantes aux revendications des femmes ? Bien sûr que oui.




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Certes, le premier ministre Parizeau se voulait également un ardent partisan du libre-échange avec les États-Unis, position qu’il ne nuancerait que quelques années plus tard. Il n’empêche que son passage à la tête du Parti québécois et à titre de premier ministre a été principalement marqué par une volonté de construire une large coalition souverainiste, en misant davantage sur la solidarité sociale que sur les principaux fondements du néolibéralisme.




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De Bouchard à PSPP : rupture ou continuité ?

Ce ne sera guère le cas chez Lucien Bouchard, un ancien ministre conservateur qui, tout en adoptant diverses mesures sociales, a misé sur la politique du « déficit zéro », aux conséquences particulièrement négatives pour le réseau de la santé, les écoles et les universités.

Cette politique s’est traduite par un recul de l’appui à la souveraineté, qui avait pourtant grimpé jusqu’à 56 % au cours de l’année 1996. Dans ce contexte, la coalition des Partenaires pour la souveraineté perdait des membres. Dès 1998, la Centrale de l’Enseignement du Québec (CEQ) et la Confédération des Syndicats nationaux (CSN) s’en retiraient. Prétendant créer des « conditions gagnantes » pour un troisième référendum, le gouvernement Bouchard a échoué. Le mouvement indépendantiste avait été démobilisé par ses politiques.

Sous la direction de PSPP, le PQ – au moins jusqu’à maintenant – ne semble guère chercher à construire une coalition progressiste en vue du référendum qu’il promet. À moins d’un revirement inattendu, les mesures annoncées jusqu’à maintenant et les positions adoptées par le parti se révèlent peu susceptibles de mobiliser le monde syndical, la jeunesse, les artistes et le milieu communautaire, base historique du mouvement indépendantiste.

Parmi ses principales promesses pour la première année de son éventuel gouvernement, il évoque son intention de s’en prendre à la « surbureaucratie ». Les syndicats de la fonction publique ont rapidement compris ce que cela signifie puisqu’il prévoit de réduire le nombre de fonctionnaires. « Recentrer » l’État sur ses activités et en « réduire la taille » se traduit généralement par l’élimination de divers programmes dont les principaux bénéficiaires paieront le prix.

Sa vision de l’économie tranche avec celle des gouvernements péquistes plus interventionnistes, en particulier ceux de Lévesque et Parizeau, qui considéraient que l’État devait jouer un rôle dans le développement de secteurs porteurs d’avenir. Même le gouvernement Bouchard/Landry s’y est employé, avec l’industrie du numérique. Dans le cas de PSPP, il a affirmé que « le rôle d’un gouvernement, ce n’est pas de se substituer au marché, en disant : “moi, au pif, je vais vous dire quel secteur a de l’avenir”, c’est de créer un environnement qui est propice aux affaires. »

Un tel discours, fidèle au laissez-faire néolibéral, détonne par rapport à la tendance dominante alors que, à l’échelle mondiale, la plupart des pays s’en détournent du fait de la désindustrialisation et de la perte de contrôle qu’elles entraînent sur les économies nationales.


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Du côté environnemental, le PQ a rejeté par une forte majorité une proposition visant à interdire la construction ou l’agrandissement de gazoducs et d’oléoducs. Une telle position risque non seulement d’entrer en contradiction avec les engagements du Québec, mais se révèle peu susceptible d’attirer la sympathie des organisations et individus préoccupés par le réchauffement climatique. Le gouvernement Marois avait été durement critiqué pour son intention d’exploiter le pétrole de l’île d’Anticosti.

Une question sociale au cœur de l’identité nationale

Certes, le parti s’engage à maintenir les principales missions de l’État. Mais à la lumière de l’expérience passée des premiers référendums, force est d’admettre une certaine rupture. La plate-forme électorale comprendra probablement quelques promesses progressistes, mais à quelques mois des élections, la direction actuelle ne semble guère portée à vouloir mobiliser la base sociale du mouvement indépendantiste.

En somme, j’estime que la question nationale est aussi une question sociale. L’identité est intimement liée à la solidarité au sein d’une communauté politique donnée. Ne pas tenir compte de cette dimension risque fort d’entraîner l’échec du projet national véhiculé par ce parti.

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Michel Roche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Promesse de référendum : quand le PQ néglige sa base sociale – https://theconversation.com/promesse-de-referendum-quand-le-pq-neglige-sa-base-sociale-275730

Fonderie Horne : quand les citoyens prennent le relais

Source: The Conversation – in French – By Laurie Gagnon-Bouchard, Doctorante en science politique, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Quand les autorités assouplissent les normes pour l’industrie, le fardeau retombe sur les citoyens. À Rouyn-Noranda, protéger sa santé est devenu un acte quotidien de vigilance.


Le 3 février dernier, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) rappelait que des millions de cancers sont évitables, notamment en réduisant l’exposition à des contaminants environnementaux comme l’arsenic. Deux jours plus tard, le gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ) a accepté de maintenir l’autorisation de la concentration d’arsenic de la Fonderie Horne à 45 ng/m3 pour 18 mois supplémentaires. Cela malgré les avertissements d’octobre dernier de la Direction régionale de la santé publique de l’Abitibi-Témiscamingue sur les risques sanitaires liés à ce niveau d’émissions. En modifiant sa position initiale, le gouvernement revient sur les normes imposées en 2023.

Pendant que le débat se cristallise autour d’un chiffre, l’expérience quotidienne des personnes vivant avec ce risque sanitaire s’efface. À Rouyn-Noranda, la gestion du risque ne se joue pas seulement dans les rapports d’experts : elle se déplace dans les cours arrière, les écoles, les corps. Et elle repose de plus en plus sur les citoyens eux-mêmes.

En tant que doctorante à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, je m’intéresse aux violences environnementales et aux formes de care citoyen – c’est-à-dire aux pratiques de vigilance, d’entraide et de protection mises en place par les communautés elles-mêmes – qui émergent face aux défaillances institutionnelles.

Choc citoyen et imprégnation à l’arsenic

En 2019, la population de Rouyn-Noranda apprenait que les enfants du quartier Notre-Dame étaient en moyenne 3,7 fois plus imprégnés à l’arsenic que ceux d’Amos. La toxicité de cette substance est connue depuis des siècles. Pourtant, malgré ces connaissances, la Fonderie a maintenu un seuil d’émission largement supérieur à la norme provinciale.

Les historiens des sciences Erik N. Conway et Naomi Oreskes ont montré comment certaines industries fabriquent le doute pour retarder l’action politique : multiplication d’études, brouillage des certitudes dans les médias, contestation des expertises scientifiques.

C’est ce qui s’est produit dans le cas maintenant célèbre de l’étude écrite par Monsanto sur le glyphosate. Il s’agit également du type de tactiques auxquelles nous semblons avoir assisté lorsque la Fonderie Horne a lancé son programme de biosurveillance sur l’arsenic. L’enjeu avec cette étude, hormis son manque d’indépendance, est qu’elle pourrait servir à contester les données indépendantes de la santé publique.




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Contrôle du dicible

La pression ne se limite pas au terrain scientifique. Le 10 février, une citoyenne dénonçait au conseil municipal les pressions exercées de la part de certaines entreprises pour décourager la prise de parole critique contre la Fonderie Horne.

Quand la communauté d’affaires affirme ne pas croire la santé publique et que des citoyens se sentent surveillés ou rappelés à l’ordre, le signal est clair : certaines critiques dérangent. Dans ce climat, défendre la science et la santé publique devient difficile.

Dans les entretiens que j’ai réalisés avec des citoyens de Rouyn-Noranda, plusieurs dénoncent une forme d’omerta et l’imposition d’une alternative insoutenable. L’un dit :

La violence environnementale, c’est aussi l’omerta, la désinformation et la division de la communauté sur cet enjeu. Quand on proteste, qu’on parle publiquement contre le pollueur, on perd des amis de longue date et des membres de notre famille nous excluent.

L’enjeu est alors réduit à une question d’opinion ou de croyance – être pour ou contre la santé, croire ou non la santé publique. Pendant ce temps, les impacts concrets sur la population, y compris sur les travailleurs, passent au second plan.

Care entravé ou communautaire

Ces impacts s’inscrivent dans des histoires intimes, familiales, intergénérationnelles de problèmes de santé que plusieurs soupçonnent liés aux rejets historiques de contaminants de la Fonderie. Ce n’est d’ailleurs pas anodin que ce soient principalement des personnes touchées ou en rôles de soin (mères, parents, médecins) qui dénoncent l’injustice environnementale et sanitaire vécue.

Découvrir que l’on a été exposé, ou que ses proches ou ses patients l’ont été, est un bris dans leur relation de soin. Plusieurs parents de Rouyn-Noranda ont d’ailleurs exprimé un sentiment de culpabilité en réalisant avoir exposé leurs enfants sans le savoir. Ce sentiment de trahison fragilise la confiance envers l’État.

Pour les Mères au front, comme Jennifer Ricard Turcotte le développe dans Il en va de notre dignité (2025), se mobiliser pour protéger la santé de sa communauté est un geste d’amour et une nécessité face à un État perçu comme défaillant. Les pratiques de vigilance citoyenne et de sensibilisation du comité Arrêt des rejets et émissions toxiques (ARET) et des Mères au front visent alors à pallier aux lacunes des dispositifs institutionnels.




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Quotidien altéré

Derrière le débat autour des chiffres, de la norme et des emplois se cache un quotidien altéré pour les personnes vivant près de la Fonderie. Prendre conscience du risque sanitaire transforme le quotidien et crée un stress important.

Cette situation impose des choix que la majorité des Québécois ne connaissent pas et ne connaîtront pas. Laisser ou pas son enfant jouer dans sa cour bien que son terrain est contaminé ? Prendre ou non une marche dans son quartier alors que le goût de la mine est présent ? Cette conscience du risque modifie les pratiques quotidiennes et instille une vigilance individuelle et collective.

Ajuster ses habitudes pour limiter l’exposition lorsque le risque est perçu comme plus important, s’avertir entre voisins lorsque les signes de rejets sont présents et alerter les autorités lors d’épisodes extrêmes de contamination, deviennent des mécanismes de protection.

Ce soin contraint, façonné par le risque, s’ajoute à une vigilance face aux stratégies de relations publiques de l’entreprise. Les documents promotionnels envoyés par la Fonderie aux résidents, vantant ses efforts environnementaux, réactivent l’incertitude sur le respect réel de ses engagements. Récemment, l’entreprise a conditionné ses investissements environnementaux à une permission gouvernementale de continuer à dépasser la norme d’arsenic pendant plusieurs années.


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Joute politique et risque évitable

Dans les médias, le care communautaire quotidien, assumé par les personnes qui œuvrent à se défendre de l’injustice environnementale, demeure largement invisible. La couverture médiatique se concentre principalement sur la menace de fermeture brandie par la Fonderie, qui lie son avenir à une « prévisibilité » du seuil sur l’arsenic.

Le gouvernement de la CAQ a d’abord semblé tenir tête aux menaces de fermeture de la Fonderie. Mais les concessions récentes laissent planer le doute : cette posture de courage n’était-elle qu’un mirage ?

D’autant plus que cette décision s’inscrit dans une série d’accommodements face aux demandes de la multinationale suisse, dont l’assouplissement en 2022 de la norme sur le nickel. Elle illustre une fois de plus un compromis politique où les intérêts et considérations économiques du secteur industriel et extractif des minéraux critiques semblent avoir primé sur la santé publique, laissant à la communauté le fardeau de se protéger d’un risque connu.

La Conversation Canada

Laurie Gagnon-Bouchard a reçu des financements des Bourses de l’Ontario.

ref. Fonderie Horne : quand les citoyens prennent le relais – https://theconversation.com/fonderie-horne-quand-les-citoyens-prennent-le-relais-275780

Empathie, créativité : lire des histoires aux enfants améliore leurs compétences sociales

Source: The Conversation – in French – By Erin Clabough, Associate Professor of Psychology, University of Virginia

Après deux semaines de lecture quotidienne à voix haute, les chercheurs ont observé une amélioration significative de l’empathie cognitive et l’empathie globale. Marina Demidiuk/Shutterstock

Quatorze soirées de lecture suffisent à améliorer la capacité des enfants à se mettre à la place des autres et à imaginer des solutions originales.


En 2024, 51 % des familles faisaient la lecture à voix haute à leurs très jeunes enfants et 37 % à leurs enfants âgés de 6 à 8 ans.

Certains parents expliquent qu’ils cessent de lire à voix haute à leurs enfants en primaire parce que ces derniers savent désormais lire seuls.

Je suis neuroscientifique et mère de quatre enfants, et je me suis demandé si, avec cet arrêt, les enfants ne perdaient pas davantage que le simple plaisir d’écouter une histoire lue à voix haute. Je me suis notamment interrogée sur les effets possibles sur leur empathie et leur créativité.

Une piste simple issue des travaux scientifiques

J’ai étudié et écrit sur l’empathie et la créativité dans le cadre de ma démarche personnelle pour mieux comprendre comment être une bonne mère. J’ai constaté que ce ne sont pas des talents innés que l’on possède – ou non – à la naissance. Ce sont des compétences qui se développent avec la pratique, tout comme l’apprentissage du piano.

Or, à l’école primaire, mes enfants n’étaient formés ni à l’empathie ni à la créativité. Et les données montrent que l’empathie des jeunes et que leur créativité ont peut-être reculé au cours des dernières décennies.

L’empathie ne se résume pas à la gentillesse. C’est une véritable force qui aide les enfants à anticiper les comportements et à évoluer en sécurité dans des situations sociales complexes. Elle les rend plus aptes à décoder les expressions du visage et les signaux émotionnels.

Quant à la créativité, elle est essentielle pour l’autocontrôle et la résolution de problèmes. Il est bien plus facile de réguler son comportement lorsque l’on peut imaginer plusieurs solutions à une difficulté, plutôt que de se focaliser, par exemple, sur la seule chose qu’il est interdit de faire.

Il y a une dizaine d’années, j’ai commencé à modifier certaines habitudes à la maison pour m’assurer que mes enfants acquièrent ces compétences. Consacrer quinze minutes le soir était parfois le seul moment en tête-à-tête que j’avais avec chacun d’eux, avec des couchers échelonnés à 19 h 30, 19 h 45, 20 heures et 20 h 15. C’était un moment précieux pour moi. Je me suis demandé si utiliser les conflits exposés dans ces histoires du soir comme supports pédagogiques pouvait les aider à développer davantage d’empathie et stimuler leur créativité.

En 2016, j’ai écrit que mes enfants semblaient devenir plus empathiques lorsque nous faisions des pauses au fil de la lecture pour poser des questions comme : « À ton avis, que ressent ce personnage ? » ou « Toi, qu’est-ce que tu ferais ? » Mais cette expérience n’avait jamais été testée à plus grande échelle.

Tester l’hypothèse

À partir de 2017, quatre collègues et moi avons recruté 38 familles dans le centre de la Virginie ayant des enfants âgés de 6 à 8 ans, un âge où les enfants apprennent à gérer leurs relations sociales et connaissent un développement cérébral intense. Tous les enfants de notre étude étaient des lecteurs débutants relativement autonomes ou savaient lire seuls. Dans le cadre de l’étude, les adultes lisaient un album chaque soir pendant deux semaines.

J’ai sélectionné sept livres illustrés : The Tooth Fairy Wars, Library Lion, Cui-Cui, Stuck with the Blooz, Cub’s Big World, Nugget and Fang et A New Friend for Marmalade. Ces livres n’avaient rien de particulier, sinon qu’ils comportaient tous une forme de conflit social – et qu’ils avaient l’approbation de mes enfants.

Ces livres mettaient en scène, entre autres personnages, un ourson polaire séparé de sa mère dans la neige, ou encore un garçon qui cachait ses dents à la petite souris.

La moitié des familles lisaient chaque livre d’une traite, sans interruption. L’autre moitié marquait une pause à un moment clé du conflit pour poser deux questions de réflexion. Par exemple, lorsque la petite souris emportait la dent que Nathan voulait désespérément garder, les parents demandaient : « Comment te sentirais-tu si tu étais Nathan ? » Si l’enfant répondait, les parents se contentaient d’écouter. Sinon, ils attendaient trente secondes avant de poursuivre la lecture.

Avant et après les deux semaines d’expérimentation, nous avons évalué la capacité des enfants à comprendre ce que les autres pouvaient penser et ressentir.

Nous avons également mesuré leur créativité à l’aide de l’« alternative uses task », un exercice qui leur demandait de produire des idées originales – par exemple imaginer des usages inhabituels d’un trombone ou citer un maximum d’objets munis de roues.

Un gain d’empathie dans les deux cas

Après seulement 14 soirées de lecture, nous avons constaté – comme le montre notre étude publiée en 2026 – que les enfants dont les parents faisaient des pauses pour poser des questions comprenaient mieux le point de vue des autres. Mais c’était aussi le cas de ceux dont les parents lisaient simplement l’histoire d’une traite.

Nous avons observé une amélioration significative de ce que les chercheurs appellent l’empathie cognitive et l’empathie globale dans les deux groupes, entre la première évaluation des enfants et la visite de suivi réalisée deux semaines après le début des lectures quotidiennes.

Cela tient peut-être au fait qu’il est plus facile de développer rapidement l’empathie cognitive – c’est-à-dire la capacité à se mettre à la place d’autrui – que l’empathie émotionnelle, qui consiste à ressentir ce que l’autre ressent. L’empathie émotionnelle mobilise d’autres régions du cerveau et nécessite probablement davantage de temps pour modifier des schémas émotionnels profondément ancrés.

Une stimulation de la créativité

Après deux semaines de lectures au coucher, les enfants des deux groupes ont progressé en pensée créative. Nous avons utilisé un test standard de créativité qui mesure à la fois le nombre et l’originalité des réponses lorsque l’on demande aux enfants d’imaginer des usages d’objets du quotidien. Par exemple, à propos d’une brique, une réponse courante serait « construire un mur », tandis qu’une réponse plus originale consisterait à « la réduire en poudre pour fabriquer une craie rouge ».

Et les enfants dont les parents faisaient des pauses pour poser des questions ont produit un nombre d’idées nettement plus élevé au total. Leurs réponses m’ont enchantée : ils ont proposé d’utiliser un trombone comme fil dans une horloge électrique fabriquée avec une pomme de terre, pour aider à enfiler les chaussures d’une poupée, ou simplement pour entendre le bruit qu’il fait en tombant par terre.

Nous avons aussi constaté que les plus jeunes formulaient des idées plus originales que les plus âgés. Cela rejoint d’autres travaux suggérant que la créativité peut s’estomper à mesure que les enfants grandissent et privilégient le fait de se conformer aux autres plutôt que de penser différemment.

Ce qu’il reste à explorer

Notre étude présente des limites : nous ne disposions pas d’un groupe témoin qui n’aurait pas lu du tout. Par ailleurs, la majorité des familles avaient des revenus élevés, 92 % d’entre elles gagnant plus de 50 000 dollars (plus de 42 000 euros) par an.

De futures recherches pourraient combler cette lacune et examiner si les bénéfices observés se maintiennent au-delà de deux semaines – et s’ils se traduisent par davantage de bienveillance dans la vie quotidienne.

Point important : nous n’avons constaté aucune différence entre les sexes. Cette pratique fonctionne aussi bien chez les garçons que chez les filles. Et même si la plupart des familles déclaraient déjà lire régulièrement à leurs enfants, cette approche a malgré tout permis de renforcer leur empathie et leur créativité.

Les histoires du soir ne sont pas qu’un rituel

En tant que neuroscientifique, je sais que les années d’école primaire constituent une période particulièrement décisive, marquée par une intense formation de nouvelles connexions cérébrales. Ces quinze minutes de lecture ne servent pas seulement à préparer les enfants au sommeil ou à leur apprendre à déchiffrer des mots. Elles contribuent à construire des circuits neuronaux liés à la compréhension des autres et à la capacité d’imaginer des possibles. À force de répétition, ces connexions se renforcent, comme lorsqu’on s’exerce au piano.

Dans un monde conçu pour attirer les familles vers les écrans, la lecture du soir reste un refuge où parent et enfant partagent le même espace imaginaire. Bonne nouvelle pour les parents : nul besoin de méthode particulière. Il suffit de lire.

The Conversation

Erin Clabough est associée à Neuro Pty Ltd.

ref. Empathie, créativité : lire des histoires aux enfants améliore leurs compétences sociales – https://theconversation.com/empathie-creativite-lire-des-histoires-aux-enfants-ameliore-leurs-competences-sociales-275744

Avoir un impact positif sur son lieu de vacances : quel avenir pour le tourisme « régénératif » ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Élodie Manthé, Maître de Conférences en Sciences de gestion, Université Savoie Mont Blanc

Le lagon dit de la Voie lactée, dans l’archipel de Palau, en Micronésie. Wikimédia, CC BY

Le rêve d’un tourisme 100 % durable se heurte à une réalité plus complexe. Selon le baromètre 2026 de Skift, société d’information sur les voyages et le tourisme basée à New York, l’industrie traverse une phase de désillusion : entre inflation, priorités politiques fluctuantes et réticence des consommateurs à payer plus, les belles promesses écologiques cèdent souvent la place à une gestion de crise pragmatique. Il existe pourtant des initiatives qui permettent de garder espoir.


Dans un article récent, je m’intéresse aux travaux de l’anthropologue Marcel Mauss dans son Essai sur le don de 1925, une œuvre majeure qui éclaire la dimension sociale et symbolique des échanges et qui nous permet d’ouvrir une troisième voie pour résoudre ce dilemme. Selon cette analyse, le tourisme moderne – qui traverse une phase de désillusion – doit dépasser les solutions purement transactionnelles pour s’ancrer dans une dynamique plus humaine et équilibrée. En s’appuyant sur deux exemples extrêmes d’échange étudiés par Mauss – le potlatch et le kula –, l’article propose un outil précieux pour décrypter les excès du tourisme contemporain.

Donner, recevoir et rendre

Le potlatch, pratiqué sur la côte nord-ouest de l’Amérique et décrit au XIXᵉ siècle, consiste à accumuler des biens pour les détruire ou les distribuer de manière ostentatoire, affichant ainsi pouvoir et prestige. C’est le miroir des dérives du tourisme actuel : une surconsommation d’expériences uniques, luxueuses et « instagrammables », où l’accumulation de souvenirs spectaculaires sert de marqueur social. À l’inverse, le kula, rituel d’échange symbolique entre les îles Trobriand, incarne un modèle régénératif. Les objets circulent selon des règles précises, créant des liens durables entre les communautés.

Pour Mauss, la relation de long terme entre communautés est maintenue grâce aux dons qui circulent entre elles au cours du temps, selon un principe immuable : il faut toujours donner, recevoir, et rendre. Ces rituels reposent sur l’idée que le don est un contrat moral qui engage celui qui reçoit à rendre, non par obligation, mais par reconnaissance.

Et si nous appliquions cette philosophie au voyage ? Pour un tourisme vraiment régénératif, il faudrait s’inspirer du kula : privilégier des échanges équilibrés, où les voyageurs ne se contentent pas de consommer, mais s’engagent à respecter les lieux, valoriser les cultures et contribuer au bien-être des territoires visités. Le voyage devient alors un rituel d’échange, bien au-delà d’une simple transaction. En assumant une « dette morale », c’est-à-dire ce que l’on doit à la communauté qui nous accueille, on pose les bases d’une relation authentique et durable.

En somme, l’éthique du voyage de demain se mesure moins à ce que l’on paie qu’à ce que l’on rend. Cette idée peut sembler décalée, voire utopique, dans une société occidentale où le tourisme se réduit souvent à une transaction : on paie, on consomme, on part. Pourtant, à travers le monde, des destinations réinventent l’art du voyage en exigeant des visiteurs qu’ils s’engagent dans une relation de respect et de réciprocité. Ces initiatives, loin d’être anecdotiques, dessinent les contours d’un tourisme plus conscient, où l’hospitalité n’est plus un dû, mais un échange.

Des serments pour voyager autrement

En 2017, l’archipel de Palau, en Micronésie, a lancé une initiative pionnière : le Palau Pledge. Chaque visiteur doit signer, à son arrivée, une déclaration solennelle s’engageant à respecter et préserver l’environnement et la culture locale.

Ce « passeport moral » va au-delà des mots : il s’accompagne d’actions concrètes, comme une vidéo de sensibilisation diffusée à bord des vols vers Palau. Les enfants locaux ont même participé à sa création, renforçant son ancrage communautaire. Résultat ? Palau protège aujourd’hui 80 % de ses eaux grâce à un sanctuaire marin, tout en intégrant la conservation dans son système éducatif.

Autre exemple, inspiré du terme maori tiaki (« protéger »), la charte Tiaki Promise qui invite les voyageurs visitant la Nouvelle-Zélande à adopter des comportements responsables : minimiser leur empreinte écologique, ne laisser aucune trace et aborder la culture locale avec respect. Le serment est clair  :

« Je protégerai la terre, la mer et la nature, et je traiterai la culture locale avec un esprit et un cœur ouvert. »

Citons encore l’Aloha Pledge de Kauai, inspirée d’une philosophie hawaïenne millénaire : « He Aliʻi Ka ʻĀina ; He Kauwā ke Kanaka » (« La terre est chef, l’humain est son serviteur »). Les voyageurs s’engagent à respecter la culture, les écosystèmes et les ressources naturelles, en évitant par exemple les crèmes solaires toxiques pour les coraux ou en ne prélevant ni fleurs ni roches.

L’Islande et la Finlande ont également adopté des serments similaires. Le premier, accompagné de capsules vidéo éducatives, encourage les touristes à adopter des comportements écoresponsables pour préserver les paysages islandais. Le second, porté par Visit Finland, vise à faire du pays la première destination touristique durable au monde, en intégrant le respect de l’environnement et des communautés locales.

Un changement de paradigme : le voyage comme échange, non comme consommation

Ces initiatives partagent un point commun : elles replacent l’hospitalité au cœur du voyage. Qu’il s’agisse de garder « le cœur et l’esprit ouverts » en Nouvelle-Zélande, d’interagir « avec bienveillance » à Hawaï, ou de « rester responsable » en Finlande, chaque serment reflète les valeurs profondes de la société qui l’a créé.

Loin d’être de simples effets de mode, ces engagements marquent une volonté de transformer l’état d’esprit des voyageurs. Ils rappellent que voyager, c’est entrer dans un cercle de réciprocité : on reçoit l’hospitalité comme un cadeau, et on s’engage à le rendre, ne serait-ce qu’en respectant la terre et ceux qui nous accueillent. C’est finalement une réponse concrète à l’appel du géographe français Rémy Knafou de « réinventer (vraiment) le tourisme ».

De manière très opérationnelle, Copenhague, la « capitale du cool », a transformé l’engagement écologique et social en une expérience touristique désirable. Avec son programme CopenPay, la ville danoise propose aux voyageurs de prolonger leur séjour pour participer à des actions citoyennes, en échange de récompenses locales. L’idée ? Remplacer le tourisme de consommation par un tourisme de contribution, où chaque visiteur devient acteur de la ville.

Pour s’adapter à tous les profils, Copenhague a imaginé des activités courtes et accessibles, assorties de contreparties immédiates :

  • ramasser des déchets (trente à soixante minutes) avec l’ONG Drop in the Ocean pour obtenir un bon de réduction de 50 % dans des hôtels du centre-ville ;

  • jardiner en ville, les jeudis, dans une ferme urbaine, en échange d’un café et d’une discussion avec les bénévoles ;

  • aider à la production de fraises en introduisant des insectes auxiliaires (une heure) pour gagner un jus de fraises frais.

Contrairement à d’autres initiatives où la responsabilité sociale reste abstraite, CopenPay mise sur l’immersion et la rencontre. Les récompenses (visites guidées, réductions, accès à des lieux insolites) ne sont pas qu’un bonus : elles transforment les touristes en contributeurs, leur offrant une expérience authentique, proche de celle des locaux.

Cette approche répond à une quête croissante d’authenticité, sans tomber dans la théâtralisation. Les actions sont utiles, courtes et peu contraignantes, mais surtout, elles créent du lien social. Comme le soulignent les recherches récentes, c’est la dimension relationnelle qui rend ces expériences mémorables et souhaitables.

On peut toutefois se demander si le tourisme durable ne représente pas non pas une rupture mais une intégration progressive des principes du développement durable dans les activités touristiques existantes. Il semble que les destinations qui s’en emparent sont déjà matures et plutôt attirantes pour une clientèle privilégiée qui évite le tourisme de masse.

Bien sûr, chaque acteur du secteur – hébergeurs, voyagistes, guides, ou même collectivités – peut adopter les principes énoncés en adaptant ses pratiques et en enrichissant son offre avec des critères responsables. D’où l’importance que des acteurs touristiques gérant d’importants flux touristiques (paquebots, centres de vacances, tour opérateurs, etc.) s’en emparent, même à petite échelle, pour avoir un impact plus conséquent, au-delà d’un marché de niche de voyageurs en quête de bien faire.

The Conversation

Élodie Manthé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Avoir un impact positif sur son lieu de vacances : quel avenir pour le tourisme « régénératif » ? – https://theconversation.com/avoir-un-impact-positif-sur-son-lieu-de-vacances-quel-avenir-pour-le-tourisme-regeneratif-274355

L’essor des patients partenaires dans les soins de santé

Source: The Conversation – France in French (3) – By Michel Goldman, Président de l’institut I3h, Université Libre de Bruxelles (ULB)

L’exercice de la médecine connaît de profonds bouleversements, liés non seulement aux progrès spectaculaires des sciences et des technologies de la santé, mais aussi à des changements radicaux dans les relations entre les médecins et leurs patients. L’essor du concept de « patient partenaire », qui se traduit notamment par une plus grande implication des malades dans les décisions en lien avec les traitements, illustre cette reconfiguration.


Le temps où le médecin exerçait son pouvoir sans partage est révolu. Cette relation paternaliste cède du terrain face à une approche dans laquelle le patient devient acteur de sa santé, en partenariat avec l’équipe soignante.

De multiples initiatives qui intègrent les patients dans des activités liées aux soins de santé se sont ainsi développées de par le monde : la plateforme internationale Patient Engagement Synapse en a dénombré plus de 1 000. Le Canada et la Suisse sont à l’avant-garde dans ce domaine, avec des programmes mis en place depuis depuis plusieurs années au sein d’institutions hospitalières. Voyons de quoi il retourne.

Devenir acteur de son traitement

L’Université de Montréal a été pionnière dans la mise en place de cette nouvelle relation entre patients et médecins, dont les bénéfices sont aujourd’hui bien documentés.

Ce changement de perspective favorise l’engagement volontaire et actif du patient dans sa prise en charge et la rigueur avec laquelle il suit son traitement médical. La réticence qui peut survenir quand on « subit » un traitement se transforme en engouement quand on en devient l’acteur.

Mieux encore, investi d’un rôle actif, le malade contribue aux décisions le concernant ; il exprime ses préférences après avoir été dûment informé des avantages et des inconvénients des choix de traitement qui s’offrent à lui. Il participe au suivi de son affection et guide ainsi les adaptations thérapeutiques nécessaires.

Ce nouveau paradigme est particulièrement important dans les affections chroniques. En effet, il implique le patient dans la prise en charge à long terme de sa pathologie. Elle est facilitée par les nouvelles technologies numériques, qui permettent aux patients de suivre des paramètres essentiels de leur santé. La mesure de la glycémie par glucométrie et de différentes données vitales par montre connectée en sont les premiers exemples.

Bien entendu, l’approche participative nécessite un niveau minimal de connaissances du patient sur les maladies et leurs traitements ; on regroupe ces connaissances sous le terme de « littératie en santé ».




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Pour qu’elle ne soit pas réservée à une élite intellectuelle, les bases de la littératie en santé devraient être abordées dans les programmes scolaires. Il s’agit notamment de faire prendre conscience, dès l’école primaire, des facteurs essentiels qui gouvernent la santé (la nutrition, l’exercice physique, l’hygiène…) et d’expliquer le rôle des microbes, des prédispositions génétiques et de l’environnement dans le déclenchement des maladies.

En outre, on rêverait que les réseaux sociaux régulièrement consultés par les patients y contribuent, mais beaucoup d’entre eux véhiculent malheureusement des informations erronées qui mettent à mal la relation de confiance entre le malade et son médecin. Il est donc important que chacun soit formé à s’orienter vers des sources scientifiquement validées, et à détecter celles qui sont problématiques.

Impliquer des « patients ressources » et former les soignants

L’approche participative peut aussi être facilitée par des « patients ressources » qui accompagnent les patients atteints de la même affection qu’eux. En partageant leurs expériences et leurs connaissances, ces personnes permettent aux malades de dialoguer plus sereinement avec l’équipe soignante.

Certains de ces patients ressources ont suivi une formation diplômante, et en font même leur nouvelle profession. On parle alors de « pair aidants ».

Par ailleurs, les membres de l’équipe soignante, à commencer par les médecins, doivent eux-mêmes être formés au dialogue participatif, car celui-ci requiert des compétences pédagogiques spécifiques.

Il s’agit en effet d’aller au-delà des échanges habituels avec le patient et de prêter une attention particulière aux préférences qu’il exprime.

Des patients qui jouent un rôle dans les soins et la recherche

Parallèlement à cette évolution de la relation médecin-malade, les patients sont invités à exprimer leurs avis sur de multiples aspects des soins de santé. Ils se retrouvent ainsi dans nombre de comités mis en place notamment par les autorités de santé, les hôpitaux, et les industriels du médicament et des dispositifs médicaux.

Ce sont habituellement les associations de patients qui désignent les patients qui les y représentent. C’est ainsi que s’est forgé le concept de « patient partenaire ». Cette dénomination est préférable à celle de « patient expert » comme l’a souligné l’Académie nationale de médecine de France dans son excellent rapport sur le sujet.

Longtemps confinés dans un rôle passif de sujets d’expérience, les patients tendent aussi à devenir partenaires à part entière de la recherche médicale. Ils sont de plus en plus impliqués dans la conception des essais cliniques où ils sont particulièrement utiles pour définir des critères d’efficacité pertinents (notamment en ce qui concerne les critères liés à la qualité de vie).

Ils aident aussi au respect des règles éthiques, en particulier pour le consentement éclairé préalable à l’enrôlement dans les études cliniques. Ils sont particulièrement actifs dans le développement de nouveaux traitements pour les maladies rares comme les maladies neuromusculaires d’origine génétique, domaine dans lequel l’AFM-Téléthon a joué un rôle déterminant. Rappelons aussi que ce sont des associations de patients qui ont accéléré le développement des traitements contre le VIH.

Il arrive aussi que des patients ou leurs parents prennent l’initiative de fonder eux-mêmes une organisation dédiée à la recherche. C’est le cas de deux organisations qui contribuent remarquablement à la recherche sur les cancers pédiatriques, Imagine for Margo en France et KickCancer en Belgique.

Parfois, les patients participent eux-mêmes activement aux recherches. C’est le cas de Sharon Terry, mère d’enfants atteints de pseudoxanthome élastique, qui a contribué à l’identification du gène causal. Un des derniers exemples frappants est celui de Romain Alderweireldt et Ludivine Verboogen, parents d’un enfant atteint du syndrome de Marfan, qui sont à l’origine de la Fondation 101 Génomes.

Grâce à leurs lectures approfondies et leurs participations à des réunions scientifiques, ils ont acquis de réelles compétences en génétique qui leur ont permis de suggérer de nouvelles recherches pour éclairer le rôle des gènes modificateurs dans les différentes formes cliniques du syndrome.

Parallèlement à cet investissement, ils ont facilité le recrutement de nombreux patients pour ces recherches et mis à profit leur formation de juriste pour développer un système original de protection des données personnelles des patients qui acceptent que leur génome soit utilisé à des fins de recherche.

Des limites dont il faut avoir conscience

Si l’inclusion de patients dans la prise de décisions les concernant au premier chef est sans aucun doute souhaitable et source de progrès, elle comporte différents pièges qu’il convient d’éviter.

Certes, le vécu et le ressenti du patient lui permettent d’apporter un témoignage essentiel sur sa maladie. Cependant, cette expérience très personnelle, au plus près de la réalité clinique, ne doit pas masquer l’importance d’une vision globale de la maladie, telle qu’elle apparaît à travers le suivi contrôlé de larges populations de patients.

Par ailleurs, l’influence grandissante des associations de patients sur les décisions politiques qui les concernent incite l’industrie pharmaceutique à agir à travers les prises de position de ces associations. Les entreprises apportent fréquemment à ces associations un soutien financier par lequel elles tentent d’attester que le patient est au centre de leurs préoccupations.

Ce soutien s’avère aussi, et c’est plus grave, une source possible de biais dans la manière dont les patients exposent leur point de vue face aux autorités de santé. La mission de « patient partenaire » ne s’improvise pas, et devrait donc faire l’objet d’une formation adéquate.

Quelles formations pour les patients partenaires ?

Les patients souhaitant s’engager dans une voie ou l’autre de partenariat sont de plus en plus nombreux et différentes formations leur sont proposées. Plusieurs institutions académiques ont développé des programmes d’enseignement dédiés, au premier rang desquels figure l’Université des patient·es en Sorbonne, qui propose des formations académiques diplômantes.

Cette initiative a été suivie par d’autres, telle que l’Union francophone des patients partenaires (UFPP) et l’Académie européenne des patients (EUPATI-European Patient’s Academy on Therapeutic Innovation).

Elles ont un rôle essentiel à jouer pour que les partenariats évoqués dans cet article rencontrent leur objectif majeur, à savoir améliorer la qualité des soins en intégrant l’expérience des patients à tous les niveaux des soins de santé.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. L’essor des patients partenaires dans les soins de santé – https://theconversation.com/lessor-des-patients-partenaires-dans-les-soins-de-sante-275570