Face au cancer, quand le corps devient étranger, comment sauver l’intimité ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Judith Partouche-Sebban, Professeur – Titulaire de la chaire Living Health, membre du département Technology Interaction, strategic Marketing & Customer Experience, PSB Paris School of Business

Le cancer et ses traitements ne se contentent pas de modifier les corps, ils affectent aussi profondément l’image corporelle, ce qui a des répercussions sur la vie intime des malades et sur leur relation de couple. Pour y faire face, certaines stratégies sont plus efficaces que d’autres. Elles gagneraient à être mises en œuvre par le système de soins.


En France, malgré les avancées des plans nationaux cancer, la santé sexuelle des patients demeure le parent pauvre du parcours de soin. Pourtant, l’enjeu est de taille. La sexualité n’est pas un luxe ou une option ; c’est un pilier de la qualité de vie et de l’équilibre psychique.

Au-delà de la toxicité des traitements contre le cancer, une charge émotionnelle écrasante réduit l’intérêt pour l’intimité et la capacité au plaisir.

La dysfonction sexuelle devient alors une épreuve partagée au sein du couple, où la détresse de l’un résonne avec l’anxiété de l’autre. Pourtant, un fossé persiste : malgré l’importance d’un soin holistique, le silence reste la norme.

Peu de patients osent aborder ces sujets avec les soignants, révélant une défaillance majeure de notre système de santé qui peine encore à intégrer ces dimensions intimes pour offrir un soin réellement centré sur l’humain et ses émotions.

Pour comprendre cette fracture entre besoins des patients et offre de soins dans le domaine de la sexualité, nous avons mené une recherche approfondie ancrée dans la Transformative Service Research afin d’analyser comment l’image de son propre corps et les mécanismes de défense mobilisés influencent la satisfaction sexuelle des patients.

Le poids de l’image de son corps

« Depuis la chimio, je ne me reconnais plus dans le miroir. Mon corps me dégoûte. Comment voulez-vous que j’aie envie d’intimité ? »

Cette confidence, recueillie auprès d’une patiente lors de nos travaux, n’est pas un cri isolé. Elle illustre une réalité brutale : si la médecine moderne excelle à sauver les corps, elle reste souvent impuissante face à la détresse émotionnelle de ceux dont l’identité intime est affectée par les traitements.

La chimiothérapie, la radiothérapie et la chirurgie modifient profondément le corps : chute des cheveux, cicatrices, ablation, prise ou perte de poids. Mais au-delà de l’esthétique, c’est le schéma corporel qui est atteint.

Les patients vivent une altération profonde de leur image corporelle (negative body image). Ce n’est pas seulement « ne plus se plaire », c’est ressentir une forme de trahison organique où le corps, autrefois complice, devient une source de honte, de dégoût ou de vulnérabilité extrême.

Pour mieux comprendre les mécanismes en jeu dans l’expérience de la sexualité pendant la maladie, nous avons adopté deux approches complémentaires : une première phase qualitative, menée auprès de 16 patients en oncologie, puis une enquête quantitative, menée auprès de 204 patients.

Nos analyses montrent que ce sentiment de corps défaillant et imprévisible est le point de départ d’une insécurité émotionnelle majeure. Plus l’image corporelle est dégradée, plus le patient se sent illégitime dans son rôle de partenaire désirable et ressent un mal-être sexuel.

Face à ce séisme, comment les patients réagissent-ils ? Nous avons identifié deux grandes familles de stratégies de coping (les stratégies d’ajustement mises en place pour faire face à une situation difficile) aux conséquences radicalement différentes sur la satisfaction liée à sa sexualité.




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La première recouvre des stratégies d’engagement : certains patients parviennent à transformer leur vulnérabilité en un dialogue ouvert avec leur partenaire. En mobilisant des ressources, en cherchant des solutions et en communiquant sur leurs nouvelles limites, ils réussissent à maintenir une intimité de qualité. Cela ne signifie pas que tout va bien, mais plutôt qu’ils choisissent d’affronter la situation. Sur le plan émotionnel, cela demande un courage immense : celui de se montrer vulnérable. En conséquence, ces patients maintiennent un niveau de satisfaction sexuelle plus élevé, car l’intimité se déplace de la performance physique vers une connexion émotionnelle plus profonde.

La seconde famille regroupe quant à elle des stratégies de désengagement : pour se protéger de la peur d’échouer ou de la gêne, le patient s’isole, fuit les contacts physiques et érige un mur de silence. Il préfère alors supprimer toute trace d’intimité plutôt que de risquer une confrontation avec son corps défaillant. L’évitement crée alors une barrière invisible dans le couple.

Si cette stratégie calme l’anxiété immédiate, elle agit comme un poison lent sur la relation, entraînant une chute drastique de la satisfaction sexuelle. En somme, la satisfaction sexuelle ne dépend pas tant de la gravité des symptômes physiques que de la capacité du patient à ne pas laisser une image corporelle négative le pousser vers l’isolement.

En outre, l’autre enseignement majeur de notre étude concerne l’importance cruciale de la qualité de la relation de couple. Le soutien émotionnel du partenaire agit comme un tampon contre les effets dévastateurs de la maladie sur l’image de soi. En ignorant le partenaire, le système de soins se prive alors d’un levier de guérison essentiel. Le couple est une entité qui souffre de concert ; l’anxiété du partenaire fait écho à celle du patient.

Quelles implications pour le système de soins ?

Les résultats de notre étude plaident pour une transformation profonde du management de la santé, où la question de l’intimité ne serait plus une option, mais un indicateur central de la qualité du soin.

Pour les gestionnaires d’établissements, cela implique d’abord de repenser le parcours patient en intégrant, dès le diagnostic, un accompagnement psychosocial axé sur l’acceptation corporelle et l’autocompassion. L’objectif est de court-circuiter les réflexes d’isolement avant qu’ils ne s’installent.

Puisque la qualité de la relation de couple est le moteur de la résilience, le système de soins doit sortir du face-à-face exclusif avec le patient pour proposer des interventions centrées sur le « duo » : thérapies de couple, groupes de parole mixtes ou ateliers de communication.

En fournissant des outils concrets (webinaires, brochures, ateliers) pour apprendre à se reconnecter émotionnellement malgré la maladie, les établissements de santé peuvent aider les partenaires à devenir de véritables cocréateurs de bien-être, transformant une épreuve subie en un processus actif de reconstruction.

Au-delà de l’organisation interne, ces découvertes appellent à une évolution des politiques de santé publique. Une prise en charge réellement holistique devrait reposer sur trois piliers : un accès garanti à des soignants formés aux problématiques sexuelles, des ressources spécifiques à la reconstruction de l’image de son corps et des protocoles de soutien à l’intimité du couple.

Il est crucial de rendre obligatoires des modules de formation sur la santé sexuelle et les dynamiques relationnelles pour l’ensemble du personnel en oncologie. En normalisant ces discussions au sein de l’institution, on réduit le stigmate qui pousse tant de patients vers l’évitement.

En somme, le management de la santé doit opérer un virage vers la cocréation de valeur. Dans ce modèle, le patient et son partenaire se sentent autorisés et outillés pour exprimer leurs besoins les plus intimes, faisant de la satisfaction sexuelle un pilier reconnu de la guérison et de la dignité humaine.

En faisant de la santé sexuelle et du bien-être émotionnel un pilier du parcours de soin, l’objectif est que le patient n’envisage plus son corps comme une défaite, mais le réapprivoise pour en faire le refuge de son intimité et de son identité retrouvée.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Face au cancer, quand le corps devient étranger, comment sauver l’intimité ? – https://theconversation.com/face-au-cancer-quand-le-corps-devient-etranger-comment-sauver-lintimite-282095

Israël : la campagne électorale a déjà commencé

Source: The Conversation – France in French (3) – By Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours

À l’approche des élections législatives israéliennes, dont la date définitive n’a pas encore été fixée, le paysage politique est en pleine recomposition. L’opposition tente de se structurer tandis que la coalition de Benyamin Nétanyahou est travaillée par divers désaccords. Plus qu’un simple choix de gouvernement, le scrutin à venir pourrait déterminer la manière dont le pays entend se reconstruire après la guerre.


À Haïfa, raconte le journaliste Lucas Menget dans un récent reportage de terrain, les terrasses se sont remplies après le cessez-le-feu avec l’Iran. Mais le soulagement a été de courte durée. Très vite, les conversations sont revenues vers d’autres sujets : Gaza, la conscription et l’avenir politique du pays.

À l’approche des prochaines élections législatives, les recompositions de l’opposition, les tensions au sein de la coalition et les débats autour du partage de l’effort de guerre révèlent des transformations profondes de la société israélienne.

Plus encore que l’identité du futur premier ministre, c’est la manière dont Israël entend se reconstruire après le 7-Octobre qui semble aujourd’hui en jeu.

La recomposition du jeu politique israélien

Si Benyamin Nétanyahou, premier ministre depuis décembre 2022 après avoir déjà occupé cette fonction de 1996 à 1999 puis de 2009 à 2021, demeure la figure centrale de la vie politique israélienne, son avenir alimente toujours le débat public. L’opposition lui reproche sa gestion des événements ayant conduit aux attaques du 7-Octobre, son refus d’assumer une responsabilité politique directe dans l’impréparation des forces de sécurité ainsi que sa réticence à mettre en place une commission d’enquête indépendante.

Malgré ces controverses, sa formation, le Likoud, reste l’un des principaux partis du pays (32 sièges actuellement sur les 120 que compte la Knesset, le Parlement israélien) et Nétanyahou conserve un socle électoral solide. Dans un système fondé sur les coalitions, sa principale force réside peut-être moins dans sa popularité que dans les difficultés de ses adversaires à construire une majorité alternative.

Les prochaines élections devraient se dérouler en octobre à moins qu’elles soient anticipées. Le 13 mai, Nétanyahou a demandé un vote de la Knesset sur sa propre dissolution, afin d’organiser les législatives au plus tôt pour éviter une implosion de sa majorité. En effet, les partis ultra-orthodoxes menaçaient de faire tomber le gouvernement en raison du dossier de la conscription. Le 2 juin, les députés en faveur de ce projet de loi de dissolution de la Knesset : ce texte doit de nouveau être débattu et voté à deux reprises au Parlement avant d’être définitivement adopté, ce qui mènera à l’organisation d’élections législatives dans un délai de 90 jours.

Quelle que soit la date des élections, elles prendront sans doute la forme d’un référendum pour ou contre Nétanyahou.

À l’approche du scrutin, le système partisan est en pleine recomposition : retour de figures politiques, nouvelles alliances et débats sur les futures coalitions témoignent d’équilibres encore incertains.

À la recherche d’une alternative à Nétanyahou

L’opposition israélienne partage un objectif : mettre fin à l’ère Nétanyahou. La véritable question est de savoir qui sera capable de réunir les 61 députés nécessaires à une majorité.

Le retour de Naftali Bennett constitue l’un des faits marquants de cette pré-campagne. Ancien premier ministre (2021-2022), historiquement classé très à droite sur l’échiquier politique avant de se recentrer, il apparaît aujourd’hui dans plusieurs sondages comme le principal concurrent de Nétanyahou.

Après avoir créé en 2025 un parti nommé simplement Bennett2026 en vue des prochaines législatives, il a annoncé, en avril dernier, la formation d’une liste commune rassemblant cette formation et le parti centriste Yesh Atid (24 sièges), dirigé par Yaïr Lapid, qui avait été premier ministre quelques mois durant en 2022, juste après Bennett. Cette liste commune, nommée Yachad (« Ensemble »), apparaît dans les récents sondages pratiquement au même niveau que le Likoud.

On retrouve également, au sein de l’opposition, des figures comme l’ancien chef d’état-major Gadi Eisenkot, aujourd’hui à la tête du parti Yashar ! formé en septembre 2025. Eisenkot défend une ligne centriste sécuritaire, alliant fermeté en matière de défense et pragmatisme politique. Il est aujourd’hui l’un des héritiers les plus visibles de Bleu et Blanc, la grande alliance centriste créée en 2019 autour de Benny Gantz pour concurrencer Nétanyahou, mais qui s’est ensuite fragmentée et recomposée. Les sondages accordent actuellement entre 10 et 15 sièges au parti d’Eisenkot, ce qui fait de lui l’une des figures montantes de l’opposition à Nétanyahou. Sa capacité à gouverner dépendra toutefois de sa faculté à s’inscrire dans une coalition plus large avec les autres partis du centre et du centre droit.

Par ailleurs, l’ancien numéro 2 de l’armée Yaïr Golan tente de relancer la gauche israélienne, affaiblie depuis plusieurs années. L’évolution démographique du pays, la seconde Intifada et plus récemment le 7-Octobre ont en effet progressivement déplacé le centre de gravité politique vers la droite. La fusion en 2024 du Parti travailliste et du Meretz pour créer Les Démocrates (4 sièges aujourd’hui) illustre cette volonté de réorganisation.

Aucun de ces acteurs ne semble toutefois en mesure de gouverner seul.

Les faiseurs de rois

Au sein de la coalition actuelle, plusieurs partenaires sont indispensables à Nétanyahou. Les partis ultra-orthodoxes Shas (11 sièges) et Judaïsme unifié de la Torah (UTJ, 7 sièges) continuent de peser sur les équilibres gouvernementaux, comme l’illustrent les tensions autour de la conscription.

À leurs côtés, Otzma Yehudit, d’Itamar Ben Gvir, (6 sièges) et le parti du Sionisme religieux, de Bezalel Smotrich, (7 sièges) restent influents au sein de la majorité. Mais les tensions entre les deux hommes, qui portent notamment sur la stratégie à adopter à Gaza, sur les équilibres au sein de la coalition et sur le positionnement de chacun en vue des prochaines élections, témoignent d’une concurrence croissante entre Ben Gvir et Smotrich pour le leadership du camp national-religieux et de l’extrême droite israélienne.

La participation de Ra’am (5 sièges) à la coalition Bennett-Lapid a démontré qu’une coopération avec un parti arabe était possible, même si elle demeure controversée. Certains responsables du centre et de la gauche estiment qu’il sera difficile de construire une majorité alternative sans un soutien direct ou indirect des partis arabes (outre Ra’am, est également représentée à la Knesset Hadash-Ta’al, alliance de deux partis arabes qui dispose de 5 sièges).

La création récente d’un parti politique druze illustre les débats qui traversent une communauté historiquement intégrée aux institutions de l’État, notamment sur les questions de représentation, de service militaire et de loyauté à l’État.

Au-delà des recompositions partisanes, les élections à venir portent aussi sur des transformations plus profondes de la société israélienne.

La crise de la conscription

La conscription illustre à elle seule les transformations en cours. La guerre a profondément modifié les termes du débat. Alors qu’une partie des étudiants des yeshivot (centres d’étude de la Torah) bénéficient historiquement d’exemptions au service militaire, les besoins de l’armée se sont accrus avec la prolongation du conflit et les décisions récentes de la Cour suprême ont fragilisé le cadre juridique qui permettait leur maintien.

Le chef d’état-major Eyal Zamir a ainsi insisté à plusieurs reprises sur les besoins croissants de l’armée en effectifs. Malgré les succès revendiqués par Israël, notamment au Liban, son message est resté constant : l’armée doit se préparer à une confrontation de longue durée et disposer de ressources humaines supplémentaires. La controverse concerne principalement les hommes haredim (ultra-orthodoxes) : environ 80 000 restent exemptés ou non incorporés, alors que Tsahal compte environ 170 000 soldats d’active et peut mobiliser jusqu’à 450 000 réservistes.

Le débat dépasse désormais le cadre religieux. Le thème de « l’égalité des charges » s’est imposé dans l’espace public, tandis qu’une partie du monde ultra-orthodoxe continue de défendre les exemptions, comme en témoignent les manifestations contre l’arrestation de réfractaires.

Cette crise possède également une dimension politique immédiate. Les partis représentant les haredim (principalement les deux formations ultra-orthodoxes de la coalition, Shas et UTJ, qui font de la préservation des exemptions militaires une priorité politique) ont à plusieurs reprises menacé de quitter la coalition gouvernementale si une législation satisfaisante sur la conscription n’était pas adoptée. Nétanyahou se retrouve ainsi confronté à un dilemme majeur entre cohésion de sa coalition et demandes croissantes de l’armée.

L’après 7-Octobre

La question de la conscription n’est toutefois qu’une partie des transformations en cours. Le 7-Octobre et la guerre qui a suivi ont déplacé le débat public vers des questions de gouvernance, de sécurité et de cohésion nationale.

Les débats portent désormais sur les défaillances ayant rendu possibles les attaques, sur l’opportunité d’une commission d’enquête nationale et sur la responsabilité des différents acteurs.

Les débats sur Gaza, le Liban et les relations avec les États-Unis s’inscrivent dans cette réflexion. Une majorité de la population continue de considérer le Hamas, le Hezbollah ou l’Iran comme des menaces majeures et soutient l’idée d’une politique sécuritaire ferme. Pour une partie de l’opinion, ce soutien relève davantage d’une volonté de restaurer un sentiment de sécurité après les attaques de 2023 que d’un soutien personnel à Nétanyahou.

Ces évolutions traduisent un déplacement des clivages traditionnels. Les élections à venir pourraient ainsi moins opposer droite et gauche qu’incarner différentes visions de la reconstruction du pays depuis le début de la guerre.

La question du calendrier

Les prochaines élections israéliennes ne détermineront pas seulement l’avenir politique de Nétanyahou. Elles porteront aussi sur la manière dont Israël entend préserver sa sécurité, renforcer sa cohésion nationale et préparer l’après-guerre.

Une inconnue demeure : le calendrier. Si des élections anticipées apparaissent plausibles, la politique israélienne a souvent démontré sa capacité à déjouer les pronostics. Entre crises de coalition, évolutions du contexte sécuritaire et recompositions partisanes encore inachevées, une chose paraît néanmoins acquise : la campagne a déjà commencé.

The Conversation

Elizabeth Sheppard Sellam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Israël : la campagne électorale a déjà commencé – https://theconversation.com/israel-la-campagne-electorale-a-deja-commence-284517

La Rochelle : derrière la crise des mégabassines, l’héritage des relations entre industrie portuaire et agriculture

Source: The Conversation – France (in French) – By Louise Bernard, Doctorante en sciences de gestion, La Rochelle Université

En France, les contestations contre les mégabassines ont révélé un lien longtemps invisibilisé : celui qui unit l’agriculture intensive de l’arrière-pays aux complexes portuaires, comme le port céréalier de La Rochelle-Pallice en Charente-Maritime. Derrière la crise de l’eau qui structure désormais le débat public, on retrouve l’héritage d’un modèle agro-industriel façonné par des choix politiques, économiques et logistiques anciens.


À l’été 2024, des milliers de manifestants anti-bassines se sont retrouvés à La Rochelle, marchant vers le port de La Rochelle-Pallice (aujourd’hui appelé « Port Atlantique La Rochelle »). Encadrés par les forces de l’ordre, ces derniers ont scandé, en s’approchant du port :

« Tout le monde déteste La Pallice. »

Une façon de révéler le lien entre les mégabassines, tant décriées dans l’arrière-pays agricole, et les activités du deuxième port français d’exportation de céréales. Et pour cause : le rapport entre l’émergence historique des activités agro-industrielles, le débouché portuaire et l’accaparement des ressources hydriques gagne à être explicité.

Dans un article de recherche récent, fondé sur l’analyse d’archives, nous avons retracé l’histoire de la spécialisation du territoire, l’émergence d’un récit modernisateur et enfin l’émergence des conflits et des contestations de ce récit dominant.

Consommation d’eau et cargos, l’envers des « mégabassines »

Le port de La Rochelle-Pallice s’inscrit dans une trajectoire héritée de la « révolution verte » en France. Dès les années 1960, la modernisation agricole est impulsée par l’État, sous l’égide du Commissariat général au plan, et renforcée par des lois visant à intensifier la production agricole et les échanges internationaux.

Mais ce modèle productiviste montre aujourd’hui ses limites. Dans le marais poitevin, les forages agricoles intensifs, engagés depuis les années 2000, ont entraîné une chute critique des nappes phréatiques, provoquant inversions de cours d’eau et intrusions salines.

Pour y répondre, des réserves de substitution, les « mégabassines », largement financées par des fonds publics, sont mises en place à partir de 2007 dans le bassin des Autizes (Vendée). Ces infrastructures stockent l’eau pompée en hiver afin de sécuriser l’irrigation estivale et sont présentées par leurs promoteurs comme un outil d’adaptation au changement climatique.

Leur déploiement s’accélère à partir de 2017 en Poitou-Charentes, notamment dans le bassin de la Sèvre niortaise. Cette stratégie suscite cependant une contestation croissante. Les recours juridiques se multiplient devant le tribunal administratif de Poitiers, opposant associations environnementales, coopératives agricoles et autorités préfectorales.

À partir de 2018, les critiques visant l’agro-industrie se renforcent, tandis que le développement des mégabassines sur le territoire fait face à de nombreuses contestations. En 2023, des militants du mouvement écologiste Extinction Rebellion ciblent alors directement les flux céréaliers du port. Dans l’arrière-pays, le point culminant de la lutte anti-bassines et de ses répressions a lieu lors de la manifestation de Sainte-Soline (Deux-Sèvres).

L’année suivante, le 20 juillet 2024, la mobilisation de La Rochelle marque un tournant. Pour la première fois, les opposants désignent publiquement les infrastructures du port de La Rochelle-Pallice comme un maillon central du système des mégabassines, alimentant un contre-récit qui remet en cause le modèle historique de développement du port et de son territoire.

Comment le lobbying a fait de La Pallice un moteur de modernisation agro-industrielle

Pour comprendre ce contre-récit, il faut d’abord revenir sur la construction du récit dominant, qui est celui de la modernisation en puissance. Il résulte d’un lobbying pro-industriel. Après 1945, la France mise sur la modernisation agricole et industrielle pour relancer son économie. En Poitou-Charentes et ailleurs, le remembrement, la mécanisation et le développement des coopératives transforment les paysages ruraux.

Dans ce contexte, le comité d’action du grand port de La Pallice est créé en 1948 pour promouvoir l’agrandissement du port de La Rochelle-Pallice et inscrire sa modernisation dans la stratégie nationale. Son objectif dépasse le simple aménagement portuaire : il souhaite faire de La Pallice un moteur de modernisation agricole et industrielle, capable de stocker et d’exporter les céréales françaises.

Pour convaincre l’État, le Comité d’action déploie une intense activité de lobbying, multipliant rapports, rencontres et plaidoyers auprès des décideurs. Très vite, ses recommandations se traduisent sur le terrain et le port se modernise : allongement des quais, automatisation du transport des grains, extension du môle d’escale et construction d’un appontement pétrolier pour soutenir la mécanisation agricole.

Parallèlement, la création de la Société d’intérêt collectif agricole (SICA), regroupant coopératives et négociants, illustre ce lien entre port et agriculture. La SICA finance et gère les silos, doublant rapidement leur capacité et dynamisant le trafic céréalier dès les années 1960.

Ces infrastructures transforment en retour le paysage de l’arrière-pays, réorganisant les champs, les routes et les infrastructures du territoire, inscrivant l’agriculture régionale dans une logique exportatrice. Le port et son arrière-pays s’influencent alors mutuellement : l’infrastructure portuaire adapte sa capacité aux besoins agricoles, voire les devance, tandis que l’agriculture régionale bénéficie de débouchés vers l’export et a facilement accès à de nouvelles ressources, notamment en termes d’engrais minéraux.

Cette figure montre l’augmentation conjointe des importations de phosphates du port de La Rochelle-Pallice, utilisés pour la fertilisation des terres, et des exportations de céréales entre 1950 et 1974.
Louise Bernard, Nina Colin, Marc Gustave reproduction tirée de l’ouvrage « Établissement portuaire de La Rochelle, Chambre de Commerce et d’Industrie », 1975., Fourni par l’auteur

Entre 1949 et 1975, cette stratégie conjointe transforme La Pallice en plateforme logistique spécialisée pour l’export, et son arrière-pays en territoire céréalier prospère.

Le discours de modernisation porté par le Comité d’action a ainsi permis la mise en place de politiques publiques favorisant le développement économique d’un système portuaire et agricole intégré. Celui-ci préfigure le modèle de la France exportatrice de céréales que nous connaissons aujourd’hui. Cet ensemble incarne ainsi un exemple précis de co-évolution entre infrastructures portuaires et territoires agricoles.




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De la modernisation agricole aux premières contestations sur l’eau

Entre 1945 et les années 1960, des tensions existent déjà, mais elles restent localisées et peu structurées. Les risques industriels, les atteintes à la santé ou à la propriété suscitent des inquiétudes, sans pour autant nourrir une critique globale de la dégradation environnementale. Ces constats rejoignent les travaux historiques sur les « Trente Glorieuses », qui rappellent que les luttes sociales et environnementales traversent la société française dès les années 1950-1960.

Les conflits prennent toutefois une autre ampleur à partir des années 1970 avec la montée en puissance de l’irrigation. La spécialisation céréalière de l’arrière-pays, notamment en Poitou-Charentes, rend alors la gestion de l’eau de plus en plus complexe et contestée. Les céréales occupent aujourd’hui plus de la moitié des surfaces agricoles, dominées par le blé et le maïs, culture particulièrement gourmande en eau et en intrants.

Longtemps marginale, l’irrigation se développe fortement après 1970, puis s’accélère dans les années 1980-1990, principalement au profit du maïs. En Charente-Maritime, des associations sont créées pour piloter forages et retenues d’eau, avec un fort soutien public et bancaire, notamment du Crédit agricole.

À la fin des années 1980, la baisse des nappes phréatiques, l’assèchement des rivières et la mortalité piscicole déclenchent une mobilisation citoyenne inédite. Des actions de protestation émergent, par exemple celles du collectif SOS Rivière, qui rassemble 700 personnes à Saint-Jean-d’Angély (Charente-Maritime) en 1988. Des sabotages d’équipements d’irrigation sont également rapportés.

Malgré l’interpellation du gouvernement en 1988 par le député de Charente-Maritime Roland Beix, la réponse de l’État demeure permissive, révélant les limites de la régulation face à un modèle agricole désormais contesté.




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Du verdissement du discours industriel à l’émergence de contre-récits militants

À partir des années 2000, des démarches de responsabilité sociétale (RSE) sont déployées en France par les milieux politiques et industriels. Ce discours est sous-tendu par l’idée que développement économique et protection de l’environnement sont compatibles. De la même manière, la transition agroécologique s’institutionnalise progressivement.

Le port de La Rochelle-Pallice s’empare du récit de la responsabilité sociale/sociétale et environnementale (RSE), tandis que l’arrière-pays intègre à petits pas les orientations agroécologiques. Toutefois, ces transformations ne visent pas à remettre en cause le récit historique de la modernisation et, par là même, à revoir fondamentalement le modèle économique qui a contribué aux crises environnementales et sanitaires du territoire.

De fait, depuis une quinzaine d’années, des recherches questionnent l’efficacité des approches de RSE, jugées trop instrumentales et centrées sur la réputation des entreprises, au détriment d’autres démarches plus collectives. Ces courants de recherche proposent de réfléchir à la façon dont les entreprises s’intègrent dans l’écosystème territorial, à leurs liens avec les autres acteurs et aux retombées des activités sur le territoire, comme le soulignait dès 2018 un avis de la Plateforme RSE. La focalisation de la RSE sur la performance financière limite l’impact territorial et la durabilité. Certains spécialistes tracent un parallèle avec les sciences économiques, incapables de remettre en cause leurs propres fondements.

Les instances de gouvernance du port de La Rochelle-Pallice ne se posent pas en instigatrices d’un changement de paradigme, mais elles souhaitent anticiper les évolutions sociétales et prendre leurs responsabilités dans leur champ de compétence. Les évolutions récentes du port (intégration à des consortiums territoriaux, anticipation des mutations des filières agricoles et énergétiques…) vont dans le sens de nouveaux récits, qui émergent sous la pression de la société civile organisée.

Mais cela sera-t-il suffisant ? Comment engager une recomposition territoriale efficace quand les acteurs et leurs intérêts sont à ce point interdépendants ?

La reconversion écologique d’une grande infrastructure portuaire ne saurait survenir sans le soutien de tous les acteurs des filières concernées, tout comme des actions isolées ne suffiront pas à infléchir la trajectoire d’un territoire.

D’autres narratifs seraient pertinents dans ce contexte, par exemple l’approche par les communs, davantage tournée vers la coopération territoriale. Celle-ci remet les communs au centre du territoire – dans notre cas, l’eau, la santé publique, la terre, l’autonomie alimentaire. Dans ce cadre, les entreprises sont amenées à réinvestir le territoire en interrogeant leur responsabilité territoriale. Les communs permettent enfin d’interroger la posture des pouvoirs publics, ainsi que les stratégies d’action de la société civile.




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The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. La Rochelle : derrière la crise des mégabassines, l’héritage des relations entre industrie portuaire et agriculture – https://theconversation.com/la-rochelle-derriere-la-crise-des-megabassines-lheritage-des-relations-entre-industrie-portuaire-et-agriculture-281895

Coupe du monde 2026 : une nouvelle ère pour le football africain

Source: The Conversation – in French – By Wycliffe W. Njororai Simiyu, Professor and Chair of Allied Health Studies, Stephen F. Austin State University

La Coupe du monde de football masculin de 2026 marque un tournant majeur dans le paysage footballistique mondial. La décision d’élargir la phase finale du tournoi de 32 à 48 équipes a considérablement profité à la Confédération africaine de football (CAF).

En 2018 et 2022, l’Afrique était représentée par cinq nations ; cette année, un nombre record de 10 équipes prendront part à la compétition. Il s’agit, par ordre de leur classement mondial de la FIFA : le Maroc (8e), le Sénégal (14e), l’Algérie (28e), l’Égypte (29e), la Côte d’Ivoire (34e), la Tunisie (44e), la République démocratique du Congo (46e), l’Afrique du Sud (60e), le Cap-Vert (69e) et le Ghana (74e).

En tant que spécialiste des sciences du sport, j’ai consacré des décennies à étudier le football africain, notamment les performances du continent lors de la Coupe du monde. Je considère cette expansion à la fois comme un avancée durable et une récompense méritée. Elle reflète le plaidoyer soutenu du continent, son activisme dans les instances dirigeantes et ses solides performances sur le terrain. Il ne s’agit pas seulement d’avoir plus d’équipes. C’est un changement structurel majeur.

Le discours autour du football africain a évolué depuis les prédictions formulées par la star brésilienne Pelé au XXe siècle.

Après avoir parcouru le continent en 1977 et constaté l’incroyable talent des joueurs ainsi que le vivier bien établi vers le football européen, il avait prédit qu’une nation africaine remporterait la Coupe du monde avant l’an 2000. Il a par la suite repoussé son échéance à 2010. En 2026, c’est une possibilité concrète grâce à la maturité tactique du football africain.

Je m’intéresse ici à cinq tendances et défis auxquels sont confrontées les 10 équipes africaines alors qu’elles se rendent aux États-Unis, au Canada et au Mexique pour participer à la compétition, et à la manière dont cet événement pourrait se dérouler pour elles.

1. L’importance des 10 équipes

Jusqu’à présent, le processus de qualification de l’Afrique pour le tournoi était sans doute le plus impitoyable du football mondial. Des équipes solides se voyaient souvent privées de cette vitrine mondiale en raison d’un système qui ne laissait aucune marge d’erreur. Le passage à neuf places garanties – plus une dixième obtenue par le Cap-Vert grâce aux barrages intercontinentaux – reflète enfin le véritable niveau de compétitivité du continent.




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Cette expansion résout un « goulot d’étranglement géopolitique » de longue date. En doublant sa présence, la CAF permet à la Coupe du monde de mieux refléter toute la richesse du football africain.

Les supporters assisteront au retour de géants historiques comme l’Afrique du Sud et la RDC, aux côtés de prétendants de longue date comme l’Égypte et l’Algérie, et de favoris contemporains comme le Maroc et le Sénégal, créant ainsi une mosaïque tactique diversifiée.

2. L’« effet Maroc »

La Coupe du monde 2022 au Qatar a marqué un tournant. Le parcours du Maroc jusqu’en demi-finale a brisé le « plafond des quarts de finale » qui freinait les ambitions africaines depuis la campagne du Cameroun en 1990. Cette réussite a fondamentalement modifié les attentes en matière de performance des 10 équipes qui se rendront en Amérique du Nord.




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Les équipes africaines ne viennent plus à la Coupe du monde avec pour objectif principal d’éviter l’humiliation. Il règne un sentiment palpable de légitimité quant à leur présence dans les dernières phases du tournoi.

Le Maroc aborde le tournoi non pas comme un « petit poucet », mais comme l’une des têtes de série. Ce passage du statut de « participant » à celui de « prétendant » est l’évolution la plus importante du football africain au cours des quatre dernières années.

3. La vieille garde rencontre la nouvelle

La liste des participants pour 2026 est un mélange fascinant d’héritage et de nouveauté. Le retour de l’Afrique du Sud (Bafana Bafana) – après une absence de 16 ans – et de la RDC (les Léopards) – qui font leur première apparition depuis 1974 – confère un immense poids historique à cette cuvée. Ce sont des nations dotées d’une culture footballistique profondément ancrée qui ont passé des années dans le désert de la compétition.

À l’inverse, la toute première qualification du Cap-Vert (les Blue Sharks) incarne la « nouvelle garde ». Une nation comptant un peu plus de 500 000 habitants a surpassé les grandes puissances du continent. Son succès témoigne de l’efficacité du recrutement au sein de la diaspora lusophone et d’une identité tactique sophistiquée. Leur présence nous rappelle que, dans le football moderne, la stabilité organisationnelle et la clarté technique peuvent compenser le manque de moyens.

4. L’essor des tacticiens locaux

Une révolution silencieuse s’est également produite sur le banc de touche. Au cours des décennies précédentes, les fédérations africaines étaient critiquées pour leur approche consistant à « recruter un entraîneur européen à la dernière minute » – en recrutant des managers européens peu avant les grands tournois. Aujourd’hui, la tendance s’est inversée.

Le succès de Walid Regragui (Maroc) et d’Emerse Faé (Côte d’Ivoire) a validé le modèle local. Huit des dix équipes africaines sont dirigées par des entraîneurs locaux ou des membres de la diaspora qui partagent un lien culturel et émotionnel avec leurs équipes.

Cette « décolonisation » technique a conduit à une meilleure gestion des joueurs et à une expression tactique plus authentique. Ces entraîneurs comprennent la dynamique transnationale des joueurs qui évoluent dans les ligues européennes d’élite mais qui reviennent avec des attentes différentes lorsqu’ils revêtent les couleurs de leur nation.

5. Naviguer dans l’immensité nord-américaine

Bien sûr, les défis sont nombreux. L’un des obstacles majeurs est d’ordre logistique. La Coupe du monde 2026 s’étend sur quatre fuseaux horaires et des climats très différents. Les distances considérables entre Vancouver, Mexico et Miami constitueront un test d’endurance. Les équipes africaines, dont l’administration et l’organisation ont toujours suscité des critiques pour leurs difficultés organisationnelles, devront se montrer à la hauteur.




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Il existe toutefois un avantage caché : la diaspora. L’Amérique du Nord abrite d’importantes communautés d’immigrants africains.

Dans des villes comme New York, Toronto, Houston et Atlanta, les équipes peuvent compter sur un soutien local important. Malgré les obstacles potentiels liés aux visas et aux déplacements pour les supporters venant directement du continent, la diaspora locale a le potentiel de transformer les stades en véritables centres animés de la culture du football africain.

Ce qu’il faut attendre des équipes

Le succès de la délégation africaine se mesurera dès le premier tour. Le tirage au sort offre à la fois des chocs à fort enjeu et de réelles opportunités.

L’Afrique du Sud devra faire face à un test difficile sur le plan psychologique dans le Groupe A, avec un match d’ouverture contre le co-organisateur, le Mexique, à Mexico – une rencontre qui exigera une immense force mentale. De même, le Sénégal et l’Algérie devront se mesurer très tôt à des poids lourds, respectivement la France et l’Argentine, des matchs qui serviront de premiers tests.

Mais le format à 48 équipes ouvre davantage de chemins vers les phases à élimination directe. L’Égypte, tirée au sort avec la Belgique, et le Maroc, qui affrontera le Brésil, disposent de la profondeur technique nécessaire pour se frayer un chemin dans leur groupe, même s’ils concèdent des points face aux favoris. Pour des débutants comme le Cap-Vert, un groupe comprenant l’Espagne et l’Uruguay représente une montagne à gravir, mais la possibilité de se qualifier parmi les meilleures troisièmes équipes permet de garder le rêve vivant.

Si ces 10 équipes parviennent à maintenir la discipline tactique dont elles ont fait preuve lors des qualifications, le tournoi de 2026 fera de l’Afrique un acteur majeur, prêt à bousculer l’ordre établi.

The Conversation

Wycliffe W. Njororai Simiyu does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Coupe du monde 2026 : une nouvelle ère pour le football africain – https://theconversation.com/coupe-du-monde-2026-une-nouvelle-ere-pour-le-football-africain-284093

Accusations d’agressions sexuelles : pourquoi certains fans resteront toujours fidèles à leur idole

Source: The Conversation – in French – By Gabriel Segré, Professeur des universités – Sociologie de l’art, culture et médias, Université Paris Nanterre

Mis en cause par une trentaine de femmes pour des faits de violences sexuelles qu’il conteste et par une douzaine de plaintes déposées à son encontre, et visé par quatre enquêtes ouvertes en France et en Belgique, Patrick Bruel a annulé une partie de ses dates estivales de concert dans l’Hexagone ainsi qu’en Suisse et au Québec-Canada. Les fans de l’artiste français, amenés à réagir, sont nombreux à invoquer la présomption d’innocence et à le soutenir contre vents et marées malgré la gravité des faits mentionnés. Quels sont les mécanismes complexes de la relation qui unit les célébrités à leurs fans, et quel est l’impact d’une telle situation sur celle-ci ?


Abondamment commentée dans les médias et sur les réseaux sociaux, l’« affaire Bruel », comme il est aujourd’hui convenu de l’appeler, conduit quantité de personnalités, vedettes, artistes, journalistes, mais aussi responsables politiques, à se prononcer et « choisir son camp », du côté de l’artiste ou des plaignantes.

Elle conduit aussi et surtout le public du chanteur et notamment ses fans à réagir. S’il en est qui, la mort dans l’âme, se sentent trahis et renoncent à le voir au théâtre ou en concert, d’autres le défendent contre vents et marées. La presse se fait l’écho de cette division, largement étayée et documentée, relayant les témoignages de fans abattus et dévastés ou, au contraire, affichant un soutien inconditionnel.

Travaillant depuis de longues années sur les fans de chanteurs (Roch Voisine, Elvis Presley, Johnny Hallyday, Claude François…) et la relation à la vedette, une relation qui les engage profondément, dont la complexité, la force, l’importance m’ont souvent surpris et impressionné, je voudrais ici proposer une rapide analyse des effets et conséquences de la « chute de l’idole » pour ses fans.

La force de la relation affective

J’ai appris de mon travail de recherche auprès des fans que beaucoup d’entre eux développent avec la vedette une relation affective parfois très forte – bien qu’à sens unique. Le fan, d’abord admirateur, séduit par la voix, les chansons, l’œuvre, la beauté de l’artiste, acquiert ses disques, ses vidéos, achète livres et magazines sur la vedette, fréquente ses comptes Instagram, Facebook, Twitter…

Ce faisant, il peut devenir tout à tour collectionneur, archiviste, spécialiste, expert, exégète. Il accumule et consomme quantité d’informations sur l’œuvre comme sur l’existence privée de la vedette. Il en fait un élément central de son quotidien, rendant omniprésent (dans son domicile, sa voiture, sur son lieu de travail…), l’image, la voix, le nom, la vie de cette vedette. Celle-ci devient confidente (le fan peut lui écrire des mots envoyés ou non, s’adresser à elle, imaginer rencontres et interactions). La célébrité devient surtout un intime, un proche, un ami, un grand frère, un amoureux idéalisé, un complice, un membre du quotidien, investie affectivement, aimée, protégée, défendue… en somme un membre du foyer, dont le visage, la voix, les goûts et préférences, les épisodes biographiques, les petits détails du quotidien comme les grands fait d’armes, sont parfois mieux connus que ceux d’un parent, du fils, du frère ou du père, de l’ami d’enfance, ou du conjoint.

« Fan, ça veut dire qu’on aime, qu’on aime, qu’on aime ! On aime la personne. Enfin pour moi, je me sens reliée à Johnny, je me sens une appartenance à Johnny, à sa musique. » (Marie, entretien avec l’auteur.)

Cette relation si forte, affective, émotionnelle, sensible, éminemment subjective, peut parfois conduire à des formes de résistance, de déni et interdire la critique, la réserve, la distance et, plus encore, le rejet ou la condamnation. Elle peut appeler au contraire, et parfois entraîne en effet, le soutien inconditionnel, la dévotion sans limite, la solidarité aveugle et définitive – à l’instar des solidarités qui peuvent exister au sein de familles ou de communautés soudées, qui quelquefois protègent leurs membres auxquels des liens très forts les unissent, quelles que soient les actes ou les accusations.

La relation de dette : trahir

La relation à la vedette et l’engagement dans le club ou la communauté de fans sont sources de beaucoup de joies. Ces communautés apportent souvent aux fans aide, soutien et réconfort. Dans la relation à la vedette comme dans son œuvre, ou encore dans le club ou le groupe de pairs, les fans peuvent puiser énergie et consolation.

La célébrité apparaît souvent comme une « planche de salut », un rempart aux vicissitudes de l’existence, un important soutien moral, affectif et psychologique, une présence, un compagnon objet d’une relation idéale, un guide.

Les fans trouvent également beaucoup de réconfort dans la relation à l’œuvre, dans l’écoute des disques, des chansons de l’artiste. Ou dans la contemplation de l’image du chanteur.

« Moi, je dis toujours, dans les pires moments de la vie, quand j’ai perdu mon père, quand j’ai perdu ma mère, je pouvais écouter que Johnny, quoi. Johnny me fait du bien. Voilà. Il m’a toujours fait du bien. Dans les bons moments comme dans les mauvais. ». (Marie, entretien avec l’auteur.)

Enfin, la passion des fans pour la vedette, l’intégration d’un groupe, d’un club, d’une communauté qui lui sont consacrés constituent une source de profits divers. Beaucoup de ces fans y trouvent des objectifs, un sens à l’existence, une utilité sociale, une identité individuelle et collective, des joies, des plaisirs, des formes de solidarité et du lien social, des ressources pour l’estime de soi…

De sorte que la relation à la vedette se prolonge très souvent en une relation de gratitude et de reconnaissance. Beaucoup de fans désirent « rendre » à la vedette une partie du bonheur que celle-ci leur a procuré ou leur procure encore. Rendre, remercier, procéder au contre-don, régler une infime partie de sa dette, c’est là souvent un des devoirs, une des ambitions, un des objectifs des fans, dont certains affirment « tout devoir, jusqu’à leur vie », à la vedette.

« Je le soutiens, car il a fait beaucoup pour moi, même s’il ne le sait pas », explique ainsi Rose-Marie, une fan de Bruel, à une journaliste de BFM.

Cette obligation contractée (certes, à sens unique et de façon symbolique), ce devoir de gratitude conduisent souvent à tous les sacrifices et à une constante célébration de la vedette ou de sa mémoire. À leur tour, ils interdisent la « trahison », le dédain, la réserve, la critique ou la condamnation.

Admettre la culpabilité de la star, lui tourner le dos, c’est oublier cette obligation, abandonner ce devoir aussi bien que ce besoin de remercier et de donner à son tour.

Une raison d’être à préserver

Enfin, beaucoup de fans font de la vedette le pivot de leur existence, et de leur passion pour cette vedette, le socle de leur vie.

« Des fois, je me disais “Qu’est-ce que je préférerais ? Plus jamais de soleil ou plus jamais de Johnny ?” Je suis pas certaine de la réponse, mais j’ai l’impression que je préfère peut-être me passer de soleil, voyez un peu ! » (Marie, entretien avec l’auteur.)

Il n’est pas rare qu’existence et quotidien soient consacrés à la vedette et à cette passion. L’ensemble de la vie est parfois construit autour de celles-ci. Les activités, les gestes du quotidien, les loisirs, parfois un pan de l’activité professionnelle, les sociabilités, les échanges et rencontres, le temps libre, les voyages peuvent avoir pour objet la vedette et lui être consacrés.

Comme peuvent lui être consacrés des pans importants de la vie intime, affective, sentimentale, spirituelle, psychique, et non seulement sociale ou culturelle.

La perte de la vedette, sa disparition peut provoquer un désastre émotionnel et psychique, des formes de dépression, parfois générer un vide difficile à combler, et donner lieu à des formes de déni. La peur de la perte est grande, car la vedette, en disparaissant, peut emporter avec elle la raison d’être et de vivre de ses fans.

C’est une autre raison de la volonté farouche que l’on peut rencontrer chez ces fans de protéger cette vedette et de lutter contre sa condamnation, sa mise au ban, sa déchéance, son oubli ou sa disparition.

Un destin partagé ?

J’ajouterais en guise de conclusion que les qualités (réelles ou fantasmées) de la vedette rejaillissent sur ses fans. En protégeant son image, en promouvant sa grandeur, en célébrant sa singularité, les fans se protègent, se grandissent et se célèbrent eux-mêmes. Plus la vedette mérite d’être célébrée, plus ces fans ont de mérite de la célébrer. Plus la vedette est grande et reconnue, plus ces fans (et leur passion, leur action de protection et de célébration de la vedette) sont ou se sentent dignes d’être eux-mêmes célébrés et reconnus.

Condamner Bruel ou participer à l’entreprise de condamnation et de disqualification revient, pour ces fans, à confesser une faute – ils se sont trompés d’objet à célébrer et ont bien mal investi affect et admiration ; leur erreur est d’autant plus grande et manifeste que sont grandes et manifestes l’indignité et la culpabilité de la vedette.

Condamner la vedette revient à rompre avec son passé comme avec son présent, avec sa jeunesse, passée aux côtés de la vedette et qui a fait à cette vedette une place si importante. C’est admettre que l’engagement d’une vie est une faute davantage qu’une gloire ou une bravoure, souvent revendiquées (Cf. la fierté éprouvée et exprimée d’être fan de telle vedette, parfois contre les autres, « aveugles et ignorants »). C’est en effet, aussi, pour ces fans, abandonner ou détruire et voir disparaître, avec l’amour, l’admiration et la défense de la vedette, une identité – individuelle et collective – valorisante à leurs yeux, source d’estime de soi, et parfois construite de haute lutte, contre les sarcasmes, les disqualifications, les moqueries, les rejets, tout au long d’une vie vouée à la personnalité aimée.

The Conversation

Gabriel Segré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Accusations d’agressions sexuelles : pourquoi certains fans resteront toujours fidèles à leur idole – https://theconversation.com/accusations-dagressions-sexuelles-pourquoi-certains-fans-resteront-toujours-fideles-a-leur-idole-284204

Angine de poitrine : pourquoi on aime une musique qu’on ne comprend pas vraiment

Source: The Conversation – in French – By Oliver Serrano León, Director y profesor del Máster de Psicología General Sanitaria, Universidad Europea

Le duo québécois Angine de poitrine en concert (CLICHEK/Angine de poitrine)

On tombe sur la vidéo presque par hasard. À l’écran apparaissent deux personnages masqués, dont l’esthétique oscille entre l’artisanal, l’absurde et l’inquiétant. Ils commencent à jouer. La guitare ne sonne pas comme on s’y attendrait. Certaines notes semblent se loger « entre » les notes que nous connaissons. La batterie avance avec précision, mais pas toujours sur des chemins prévisibles. La première réaction est la perplexité. La deuxième, la curiosité. Et, avant même de l’avoir décidé, on continue à regarder.


C’est en partie ce qui explique le phénomène récent d’Angine de poitrine, un duo expérimental québécois qui s’est particulièrement fait remarquer par sa combinaison de rock mathématique, de masques en papier mâché, d’humour surréaliste et d’utilisation de guitares microtonales. Leur passage à KEXP en a fait une curiosité virale : non seulement pour leur son, mais aussi pour la difficulté de les ranger dans une case connue.

Angine de poitrine sur KEXP.

Du point de vue de la psychologie, ce cas est fascinant, car il nous force à poser une question plus large : pourquoi peut-on aimer une musique qu’on ne sait pas, au départ, comment interpréter ?

Le cerveau n’écoute pas : il prédit

Écouter de la musique, ce n’est pas recevoir des sons passivement. Le cerveau anticipe. Il s’attend à ce qu’une mélodie continue dans une certaine direction, à ce qu’une tension harmonique se résolve, à ce qu’un rythme retombe à un moment donné. Une grande partie du plaisir musical vient de ce jeu délicat entre confirmation et surprise.

Quand tout est trop prévisible, la musique s’aplatit. Quand tout est trop imprévisible, elle bascule dans le chaos. Entre ces deux extrêmes se trouve une zone particulièrement fertile : la musique qui défie nos attentes sans pour autant les détruire. Des études sur la prévisibilité, l’incertitude et le plaisir musical ont montré que nous tendons à préférer des niveaux intermédiaires de complexité : suffisamment d’ordre pour nous orienter, suffisamment de surprise pour nous tenir en haleine.

C’est précisément ce terrain qu’Angine de poitrine occupe. Leurs chansons peuvent sembler étranges, mais elles ne sont pas du pur désordre. Il y a de la répétition, du rythme, des motifs, une énergie physique. La batterie offre une structure reconnaissable tandis que la guitare instille une sensation d’instabilité. Le résultat est un mélange psychologiquement efficace : l’auditeur ne saisit pas tout à fait ce qui se passe, mais il n’est pas non plus complètement perdu.




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Les microtons : quand une note semble être à sa place

L’utilisation des microtons mérite qu’on s’y attarde. Dans la musique occidentale courante, l’octave est divisée en douze demi-tons. Le piano, la guitare standard ou la grande majorité de la pop s’inscrivent dans ce cadre. La musique microtonale, elle, utilise des intervalles plus petits ou différents de ceux qu’impose ce système.

C’est pourquoi une guitare microtonale peut sembler, à la première écoute, « désaccordée ». Mais cette impression ne signifie pas nécessairement qu’elle l’est. Elle signifie que le cerveau compare ce qu’il entend à ses schémas antérieurs. Si une note atterrit là où notre oreille – façonnée par notre culture – ne l’attendait pas, nous l’interprétons comme une bizarrerie, une tension, voire une erreur.

Couverture de l’album Vol. II d’Angine de poitrine
Couverture de l’album Vol. II d’Angine de poitrine.
(Angine de poitrine)

Les recherches sur l’apprentissage d’intervalles microtonaux inconnus montrent que des auditeurs occidentaux sans formation particulière peuvent se familiariser avec des gammes inhabituelles par la simple exposition. Ce qui semble étrange au départ devient progressivement intelligible. Le goût musical n’est pas qu’une préférence spontanée : c’est aussi un apprentissage perceptif.

D’autres travaux sur les accords microtonaux peu familiers suggèrent que notre réponse affective à ces sons dépend autant de propriétés acoustiques internes que d’habitudes acquises par exposition culturelle. Autrement dit : nous n’écoutons pas seulement avec nos oreilles, mais aussi avec toute l’histoire musicale que nous portons en nous.

Le malaise peut aussi être esthétique

Ce qu’Angine de poitrine ne fait pas, c’est éliminer le malaise. Ce qu’ils font, c’est l’intégrer à l’expérience. Cela rejoint une idée centrale de la psychologie de la musique : le plaisir ne vient pas uniquement de ce qui est agréable, doux ou familier. Il peut aussi naître de la tension, de l’ambiguïté et de la résolution partielle d’une attente.

La musique active des circuits cérébraux liés à la récompense, à l’anticipation et à l’émotion. Des études en neurosciences sur le plaisir musical et la prédiction ont suggéré que ce plaisir surgit quand le cerveau détecte des schémas, génère des attentes, puis constate des écarts significatifs par rapport à celles-ci. Ce n’est pas seulement ce qui sonne bien qui nous touche ; c’est ce qui nous oblige à réorganiser ce que nous nous attendions à entendre.

C’est pourquoi une proposition apparemment difficile peut devenir addictive. La première écoute produit l’étrangeté. La deuxième permet de reconnaître un motif. La troisième transforme l’étrange en familier. Au fil de ce parcours, le cerveau récolte une petite récompense : il a partiellement apprivoisé le chaos.

Voir change ce qu’on entend

Angine de poitrine, ce n’est pas que du son. C’est de l’image, du geste, du théâtre, des personnages. Les masques, l’esthétique absurde et la présence physique des interprètes influencent la façon dont on écoute. Des recherches sur la perception musicale en tant qu’expérience multisensorielle ont montré que les éléments visuels d’une performance ne sont pas de simples ornements : ils peuvent modifier l’interprétation émotionnelle, structurelle et esthétique de ce qu’on entend.

Dessin d’une personne portant un masque blanc à pois noirs et d’une autre portant un masque noir à pois blancs
L’apparence de ses membres fait partie de son attrait.
Angine de poitrine

Ce n’est pas pareil d’écouter une pièce microtonale hors contexte et de la voir jouée par deux personnages qui semblent sortir tout droit d’un rituel à la fois comique et artisanal. L’image peut servir de clé de lecture : ce n’est pas une erreur, c’est un jeu ; ce n’est pas de la maladresse, c’est de l’intention ; ce n’est pas du bruit, c’est un langage. Plusieurs études ont d’ailleurs montré que l’information visuelle influe sur l’évaluation d’une performance musicale et que les gestes de l’interprète modifient ce que nous percevons.

Dans un écosystème saturé de musique lisse et de recommandations algorithmiques, cette dimension physique et scénique prend tout son sens. Angine de poitrine semble offrir quelque chose de difficile à simuler : la présence, la singularité manuelle, l’imperfection signifiante. Le sentiment que « ça se passe vraiment » fait partie de l’attrait, surtout dans un contexte où la musique en direct reste associée à l’authenticité, à l’identité et au lien social.

L’étrange comme refuge face au prévisible

Le succès d’Angine de poitrine tient peut-être à un paradoxe contemporain. Jamais nous n’avons eu accès à autant de musique et, pourtant, une grande partie de l’expérience culturelle semble de plus en plus optimisée pour ne pas déranger. Les plates-formes apprennent nos préférences et nous renvoient des variations de ce que nous aimions déjà. La surprise est administrée à dose homéopathique.

C’est pourquoi, quand surgit quelque chose qui brise le moule sans renoncer au rythme, à la virtuosité et à l’humour, le cerveau dresse l’oreille. Non pas parce qu’il comprend immédiatement le code, mais parce qu’il détecte une occasion d’exploration.

Angine de poitrine ne prouve pas que tout ce qui est étrange finit par plaire. La singularité seule ne suffit pas. Ce qui fonctionne, c’est la combinaison : déviation et structure, microtons et groove, masque et précision, déconcertement et plaisir physique.

Au fond, ce n’est peut-être pas malgré notre incompréhension que nous aimons cette musique. C’est grâce à elle.

La Conversation Canada

Oliver Serrano León ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Angine de poitrine : pourquoi on aime une musique qu’on ne comprend pas vraiment – https://theconversation.com/angine-de-poitrine-pourquoi-on-aime-une-musique-quon-ne-comprend-pas-vraiment-284366

Dans la peau des décideurs : en Colombie, un jeu de rôle pour comprendre les arbitrages de la transition énergétique

Source: The Conversation – in French – By Annabelle Moreau Santos, Chargée de projets de recherche médiation scientifique, Agence Française de Développement (AFD)

La Colombie dispose d’un mix électrique déjà largement décarboné, mais reste très dépendante du charbon et du pétrole qui représentent 55 % de ses importations. Projet LEAF

En matière de transition énergétique, gare aux décisions hâtives et aux modélisations simplistes : chaque choix politique nécessite des arbitrages entre coûts et opportunités économiques, sociaux ou climatiques. La crise française des gilets jaunes, en 2018, en a fourni une illustration marquante. Pour mieux anticiper les points de frictions et éviter les impasses, un jeu de rôle développé en Colombie propose aux joueurs de se mettre dans la peau des ménages, des acteurs économiques ou des décideurs. Une manière originale de mieux appréhender la complexité des arbitrages à réaliser.


La transition énergétique ne se résume pas à la mise en application des politiques d’atténuation d’un État. Elle touche aussi à des enjeux de souveraineté et de stabilité économique, comme l’ont rappelé les crises énergétiques récentes, de la guerre en Ukraine à la crise actuelle au Moyen-Orient.

Pourtant, malgré des outils d’analyse toujours plus sophistiqués – modèles macroéconomiques et énergétiques, scénarios climatiques et technologiques… –, la mise en œuvre de ces transitions reste difficile. En cause : des décisions collectives complexes, impliquant des acteurs aux intérêts souvent divergents. Les responsabilités sont éclatées entre de nombreuses institutions qui peinent à se coordonner et les espaces de dialogue entre acteurs demeurent limités, fragmentés, voire inexistants.

En Colombie, un dispositif original – un jeu de stratégie conçu par des chercheurs et baptisé PowerShift – explore une autre voie : mettre les acteurs en situation afin de les aider à mieux comprendre les arbitrages propres à la transition.

Un jeu pour passer de la modélisation macroéconomique au dialogue

En Colombie, le développement d’outils de modélisation macroéconomique des transitions écologiques et de dispositifs de dialogue entre acteurs a ainsi pu montrer comment les approches quantitatives et qualitatives pouvaient se renforcer mutuellement pour accompagner la transition énergétique.

Leur mise en œuvre s’inscrit dans un contexte spécifique : le pays dispose d’un mix électrique déjà largement décarboné, reposant à près de 70 % sur l’hydroélectricité. Il s’est, par ailleurs, engagé dans des objectifs climatiques ambitieux : réduire de 51 % d’ici 2030 ses émissions de gaz à effet de serre et atteindre 19 gigawatts (GW) de capacités en énergies renouvelables non conventionnelles d’ici 2050.

Toutefois, ces objectifs coexistent avec des contraintes économiques fortes. La Colombie reste très dépendante du charbon et du pétrole, qui représentent plus de 55 % de ses exportations, tandis que l’industrie pétrolière contribue à hauteur de 8 % des recettes fiscales totales.




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Dans ce cadre, un premier outil quantitatif a été déployé : le modèle macroéconomique GEMMES, que nous avons co-développé à l’Agence française de développement (AFD), avec les institutions colombiennes.

Il vise à appuyer les autorités dans l’analyse et l’anticipation des vulnérabilités et des opportunités susceptibles d’émerger dans le cadre de la transition bas carbone, en cohérence avec les objectifs climatiques du pays. À la demande du ministère des finances et du crédit public (MHCP), GEMMES est aujourd’hui officiellement intégré aux outils de modélisation quantitative du pays.

Dans le sillage de ces travaux, un second dispositif a été développé pour répondre à une autre dimension de la transition : la mise en dialogue des acteurs clés à travers un jeu de stratégie, PowerShift, qui place les participants en situation de décision dans une économie simulée.

Fondé sur une méthodologie de modélisation d’accompagnement (démarche ComMod), le jeu les confronte à des contraintes réalistes, tout en laissant une place importante au libre arbitre. Là où les modèles quantitatifs explorent des trajectoires, la forme du jeu de stratégie permet de les incarner et d’en expérimenter collectivement les implications.

Dans la peau des acteurs de la transition : mode d’emploi du jeu PowerShift

PowerShift repose sur un principe simple : plonger les participants dans une économie fictive mais réaliste, fortement inspirée de la Colombie.

Les joueurs incarnent trois types d’acteurs, chacun disposant de ressources, d’objectifs et de contraintes propres : ménages, entreprises et gouvernement. Ils doivent produire, investir, consommer, négocier et décider de politiques publiques, tout en faisant face à des chocs économiques et climatiques.

Les joueurs sont répartis en plusieurs catégories d’acteurs.
Fourni par l’auteur

Chaque session se déroule en plusieurs tours. Les participants évoluent dans un cadre contraint : dépendance aux ressources fossiles, contraintes budgétaires de l’État, vulnérabilité des ménages, pression des marchés internationaux… Leur objectif est de concilier activité économique, bien-être social et réduction des émissions, un objectif difficile à atteindre car les décisions des uns affectent directement les autres.

Les indicateurs suivis (émissions, consommation, déforestation, commerce extérieur) permettent d’observer les effets des décisions de chaque catégorie d’acteurs d’un tour à l’autre. À partir de ces résultats, les participants peuvent ajuster leurs stratégies.

Exemple d’atelier Powershift mené en Colombie.

Ce que montrent les parties jouées : fausses bonnes idées et risques de crise économique

Neuf sessions ont été organisées à Bogotá, réunissant plus de 150 participants issus de ministères, d’institutions financières, du secteur privé et de la société civile, représentant plus de 50 institutions.

Photographie d’un plateau de jeu PowerShift.
LEAF

Cette diversité d’acteurs a permis de confronter des points de vue rarement réunis dans un même espace, faisant apparaître les interdépendances entre politiques publiques, stratégies d’entreprise et comportements des ménages. Elle a également permis d’explorer un large éventail de scénarios, révélant la complexité des dynamiques de transition et des décisions associées.

  • Dans certains cas, les choix des participants ont conduit à des crises économiques rapides. Par exemple, en adoptant des politiques fiscales visant à redistribuer les richesses, ils ont incité des entreprises à investir à l’étranger, ce qui a aggravé les déséquilibres commerciaux.

  • Dans d’autres situations, en réduisant la consommation de pétrole, ils ont parfois fragilisé les ménages, en affectant les revenus issus d’activités économiques dépendantes de cet hydrocarbure. Cela s’est traduit par une perte de souveraineté alimentaire, illustrant les risques d’une transition dite « injuste ».

  • Des dynamiques de déforestation sont également apparues comme stratégie d’adaptation des ménages face à des pressions sur leurs moyens de subsistance.

Vue d’un sablier à côté d’un symbole des enjeux pétroliers au cours d’une partie.
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Certains scénarios, enfin, ont mis en évidence des arbitrages difficiles.

  • Lors d’un épisode simulant un phénomène El Niño (un phénomène climatique associé à des sécheresses et à une baisse des précipitations), la baisse de production hydroélectrique a conduit à relancer des centrales thermiques, permettant de stabiliser l’économie à court terme, mais au prix d’un recul des objectifs climatiques.

  • Dans d’autres cas, la réduction des émissions a résulté d’un ralentissement économique plutôt que d’une transformation structurelle du système productif.

Ces expériences montrent que les trajectoires de transition ne sont ni linéaires ni optimales, mais marquées par des compromis. Elles n’impliquent pas, pour autant, uniquement des effets négatifs : le temps contraint du jeu tend surtout à faire émerger des situations critiques, tandis que des trajectoires plus viables nécessiteraient davantage d’itérations. Autrement dit : en situation réelle, les crises tendent à être moins fréquentes qu’au cours du jeu.

De la Colombie à la France et à la Suisse

L’expérimentation PowerShift ne s’est pas limitée à la Colombie. Des sessions ont également été organisées en France et en Suisse. Leur comparaison met en évidence un point central : à règles identiques, les dynamiques de décision varient. Les participants projettent dans le jeu leurs cadres institutionnels, leurs pratiques et leurs représentations du rôle de l’État.

  • En Colombie, les contraintes budgétaires liées à la dépendance aux ressources extractives ont pesé fortement sur les arbitrages ;

  • en France, les sessions ont fait davantage apparaître des formes de conflictualité sociale et de blocage ;

  • en Suisse, où les participants étaient exclusivement issus du monde académique, les échanges ont été plus analytiques et délibératifs.

Ces écarts montrent que les décisions de transition ne se déploient pas dans un cadre neutre, mais sont profondément ancrées dans des institutions, des rapports de force et des cultures de l’action publique, qui orientent les arbitrages possibles.

Passer du jeu à la vie : les leçons pour la transition

L’expérience PowerShift permet de dégager plusieurs enseignements pour l’accompagnement des transitions énergétiques. D’abord, elle souligne l’importance de la coordination entre acteurs. Les sessions montrent que l’absence de communication entre secteurs constitue un facteur central d’échec : la transition ne saurait être pilotée de manière fragmentée.

Elle met également en évidence la nécessité de mieux comprendre les représentations des différents acteurs : en prenant conscience des contraintes des autres parties prenantes, les participants développent une forme d’empathie stratégique. Les évaluations confirment cet effet : 66 % déclarent un gain significatif de compréhension, et 81 % indiquent avoir élargi leur vision des trajectoires possibles.

Un auteur du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) ayant participé à une session en Suisse est même allé jusqu’à souligner que les modélisateurs de scénarios quantitatifs gagneraient à intégrer davantage d’approches qualitatives comme celle-ci. En rendant visibles les hypothèses implicites, les valeurs et les rapports de force, le jeu complète les modèles quantitatifs.

Témoignages de participants.

Un acteur de haut niveau colombien, de son côté, résume :

« C’est une expérience sociale et de prise de décision entre acteurs d’une économie [capable de] refléter la réalité de n’importe quel pays. »

Toutefois, PowerShift présente certaines limites. Il reste exigeant à mettre en œuvre, nécessitant la mobilisation d’acteurs variés et du temps pour permettre une exploration approfondie, avec des difficultés possibles à maintenir l’engagement sur la durée. Le format des sessions, souvent limité à quelques tours de jeu, restreint l’exploration de certains scénarios.

Par ailleurs, comme toute simulation, il repose sur des choix de cadrage qui influencent les dynamiques observées et ne permet pas, à lui seul, de produire des solutions opérationnelles directement transposables dans l’action publique.

En somme, le dispositif ne fournit pas de solution clé en main. Il ne remplace ni les modèles économiques ni les analyses scientifiques. Il propose autre chose, que ces outils ne produisent pas seuls : un cadre pour confronter des points de vue, tester des options et mieux saisir les implications des choix collectifs, rendre visibles les tensions et les interdépendances qui structurent la transition énergétique.

Car, au fond, la transition ne se résume pas à une trajectoire optimale à identifier ou à une équation à résoudre. Elle se construit dans l’interaction, les compromis et les désaccords. Toute la question est alors de savoir qui est prêt à prendre place à la table des négociations… et de jouer le jeu.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Dans la peau des décideurs : en Colombie, un jeu de rôle pour comprendre les arbitrages de la transition énergétique – https://theconversation.com/dans-la-peau-des-decideurs-en-colombie-un-jeu-de-role-pour-comprendre-les-arbitrages-de-la-transition-energetique-282188

« Vieux » et fiers de l’être : retourner le stigmate pour se faire entendre !

Source: The Conversation – France (in French) – By Dominique Argoud, Professeur des Universités en sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

« Vieilles » et « vieux » sont des qualificatifs jugés stigmatisants pour désigner les personnes âgées. Et pourtant, ils n’ont jamais autant fait florès. Retour sur les raisons d’un tel phénomène plutôt paradoxal.


En France, les plus âgés ont longtemps été désignés par les termes de « vieux » ou de « vieillards », notamment à travers la figure des « vieux travailleurs », regroupés par exemple en amicales avant la Seconde Guerre mondiale. Cette appellation était empreinte d’une vision misérabiliste de la vieillesse liée à la très grande précarité des conditions de vie de ceux que Simone de Beauvoir désignait comme étant « les parias de la société ».

Avec l’émergence d’une politique de la vieillesse et l’amélioration du système des retraites, vieux et vieillards ont progressivement disparu de la sémantique à partir des années 1970. D’autres termes plus neutres, voire plus positifs, ont pris le relais, comme « troisième âge », « aînés », « retraités et personnes âgées »… La longévité qui caractérise la société amène à une diversification toujours plus poussée des catégories aux contours flous avec, par exemple, « les seniors » ou « le quatrième âge ».

Et voilà que, depuis quelques années, le terme « vieux » semble revenir en grâce. Citons pêle-mêle la mobilisation interassociative « Les Vieux méritent mieux ! », le baromètre annuel des Villes et amis des aînés « Ce que veulent les vieux », le slogan du Conseil national autoproclamé de la vieillesse « Rien sur les Vieux sans les Vieux », le film documentaire de Claus Drexel intitulé les Vieux, le magazine trimestriel Vieux lancé par Antoine de Caunes… En 2026, même la revue académique Gérontologie et Société publie deux volumes sous le titre la Parole des vieilles et des vieux.

Que traduit ce retour fulgurant sur la scène sociale et médiatique d’un terme très largement déprécié ?

Une réappropriation du vieillissement

En sociologie, on peut parler d’un mécanisme de retournement du stigmate. Il s’agit pour les personnes qui utilisent ce terme de se réapproprier une image a priori défavorable pour en faire un élément de fierté et de revendication. Les substantifs « vieilles » ou « vieux » restent aujourd’hui encore très largement stigmatisants, alors que l’adjectif est plus ambivalent, comme en témoignent les vieilles choses qui prennent de la valeur en vieillissant.

Mais s’agissant des personnes âgées, elles sont confrontées à un contexte plus général de dépréciation de la vieillesse. Les valeurs jeunistes qui caractérisent les sociétés modernes (vitesse, réactivité, mobilité, beauté…) s’avèrent peu favorables à ce qu’une place et un rôle soient reconnus aux plus âgés. La seule échappatoire est alors pour ces derniers de… rester jeunes. C’est ce qui explique l’omniprésence du « bien vieillir » dans les politiques publiques et dans le marketing visant les seniors.

L’affirmation du terme « vieux » sur la scène sociale est une manière pour ceux qui le revendiquent de prendre leurs distances vis-à-vis de la figure dominante du senior. Ainsi, depuis 2023, est organisé un contre-salon des vieilles et des vieux, qui se veut une alternative aux traditionnels salons des seniors.

« Les Vieux » (2024), de Claus Drexel, bande-annonce.

Le retour en grâce des « vieux » ne signifie cependant pas un retour à l’approche assistancielle de la vieillesse. Bien au contraire, cette manière de désigner les personnes âgées est plutôt le fruit d’une auto-désignation en tant que sujets vieillissants et d’une stratégie pour échapper à l’emprise marchande de la « silver économie ».

C’est aussi un moyen pour un public plus large, constitué de professionnels, de protester contre les multiples reports du plan gouvernemental « grand âge » et de rendre visible un nouvel espace de revendications vis-à-vis de l’État.

À la recherche d’un contre-modèle

Ce n’est donc pas qu’une affaire de sémantique : les « vieux » sont porteurs d’un contre-modèle de la vieillesse. Le vieux ou la vieille correspond à quelqu’un qui a un vécu ne se réduisant pas à une identité construite en extériorité par des non-vieux. Il donne ainsi à voir un processus plus endogène de l’avancée en âge entendue comme une expérience de vie singulière.

Il en résulte deux conséquences importantes. La première est qu’il incite à la prise de parole de ces nouveaux vieux sur la scène publique. Cette expérience de vie, relativement inédite dans une société de la longévité, les conduit en effet à s’exprimer sur ce qui leur paraît important ou souhaitable. Autrement dit, les vieux ont des choses à dire, en leur nom propre. Et comme les vieux sont majoritairement des vieilles, les femmes âgées ont beaucoup plus souvent le droit de cité qu’auparavant.

Le terme « vieux » ouvre également la voie à des représentations sociales alternatives de la vieillesse. L’affirmation de soi, de son corps, de ses désirs et projets parvient de plus en plus à se frayer un chemin dans une société pourtant âgiste. Elle contribue à revendiquer une identité moins dépendante des normes dominantes, parfois plus provocatrice, comme l’illustre la chaîne YouTube TéléVioc qui se revendique comme la chaîne « des vieux nouveaux ».

Les nouveaux vieux sont arrivés

Cette renaissance du terme « vieux » est favorisé par le renouvellement des générations de retraités. Ces nouvelles générations ont bénéficié d’un autre mode de vie que leurs prédécesseurs et sont porteuses de nouvelles valeurs. Le sentiment de résignation qui a longtemps dominé une population âgée issue massivement des classes populaires est de moins en moins de mise. Une partie des retraités actuels cherche à se déprendre des formes traditionnelles de représentation et de participation.

Interview de Laure Adler sur le contre-salon des vieilles et des vieux (Conseil national autoproclamé de la vieillesse, 2023).

À cet égard, une des premières organisations de personnes âgées à s’être constituée autour d’un projet alternatif est l’association Old’up. Cette dernière est née en 2008 à l’initiative de Marie-Françoise Fuchs, ancienne médecin et psychanalyste. Old’up dénote, en effet, au sein de l’univers des associations de personnes âgées en assumant explicitement le recours au terme de « vieux ».

D’autres initiatives sont nées en France dans cette mouvance. La plus connue est sans doute le Conseil national autoproclamé de la vieillesse (CNaV) constitué fin 2021 sous l’égide de quatre personnalités, Véronique Fournier, Nicolas Foureur, Éric Favrereau et Francis Carrier. Le CNaV fait du terme « vieux » le cœur de son identité :

« Le CNaV est un mouvement citoyen qui a pour but d’affirmer l’identité “vieille” et la volonté de s’autodéterminer des “personnes vieilles”. »

Le point commun de ces diverses initiatives associatives est d’avoir été lancées par des personnalités qui disposent d’une notoriété, leur permettant d’accéder à la scène publique et de dénoncer le décalage existant entre les représentations sociales qui sont véhiculées et la réalité telle qu’elles la vivent. Cela les amène à dénoncer plus largement l’âgisme dont fait preuve la société et l’infantilisation qui peut en résulter, au détriment de leur désir d’autonomie.

The Conversation

Dominique Argoud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. « Vieux » et fiers de l’être : retourner le stigmate pour se faire entendre ! – https://theconversation.com/vieux-et-fiers-de-letre-retourner-le-stigmate-pour-se-faire-entendre-281772

Le regroupement de crédits : un révélateur des disparités contemporaines en matière de « maîtrise de son destin »

Source: The Conversation – France (in French) – By Gaëtan Mangin, Enseignant contractuel en sociologie à l’Université d’Artois, rattaché à l’UMR LEM 9221, Université Bourgogne Europe

Le regroupement de crédits est devenu un fait social majeur. Près de 200 000 ménages français y ont eu recours en 2025. Pourtant, on sait assez peu de choses sur eux. Une étude originale s’est penchée sur cette population. Trois cas types sont apparus, loin des stéréotypes du ménage surendetté.


Les ménages dont l’endettement entrave les capacités à faire face aux dépenses qualifiées d’ordinaires ou à réemprunter sont la cible des offres de regroupement de crédits. Aussi appelée « rachat de crédits », cette opération consiste à faire solder ses emprunts par un organisme bancaire qui devient un créancier unique. Il permet au ménage endetté de faire baisser ses mensualités et son taux d’endettement et/ou d’obtenir une trésorerie supplémentaire.

Un fait social largement inédit

Ce qui pourrait paraître un épiphénomène est en réalité un fait social de grande ampleur. En effet, en 2025, ce sont près de 200 000 ménages français qui ont effectué une simulation de regroupement de crédits sur Internet (Source : données internes à l’entreprise Ymanci, commanditaire de la présente étude).

Contrairement aux idées reçues, il s’agit en majorité de ménages propriétaires de leur résidence principale (64,76 % contre 57,4 % dans l’ensemble de la population française). Ils perçoivent un revenu mensuel médian de 2 200 euros, ce qui est légèrement supérieur au revenu médian des Français qui s’élève à 2 146 euros, et qui est relativement stable puisque 68,6 % sont en contrat à durée indéterminée ou retraités.

Ces constats conduisent à penser qu’il s’agit d’un fait social relativement inédit, et pas si facile que cela à appréhender. Notre recherche se base sur 70 entretiens avec des ménages propriétaires de leur logement (ou en accession à la propriété) ayant sollicité un rachat de crédit. Elle nous mène à différencier trois configurations qui permettent d’expliquer des manières différenciées de faire l’expérience du regroupement.

Le choc de la gestion d’un budget

On retrouve d’abord des ménages ayant souscrit des crédits en nombre important, parfois pour des montants faibles, mais à des taux d’intérêt élevés (frôlant parfois les 30 %). Ils sont bénéficiaires de « réserves d’argent » accordées par leurs banques, soit de montants qu’ils peuvent emprunter librement depuis leurs applications bancaires, mais aussi de « prêts personnels » accordés par divers organismes de crédits, ou encore de cartes de crédit de magasin et autres offres ponctuelles de prêts à faible montant ayant servi à financer des achats de meuble, des réparations de véhicule, des sorties en famille, mais aussi des achats dits de « première nécessité ».




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Il s’agit tendanciellement des ménages les moins bien dotés économiquement : on y retrouve les revenus les moins élevés, mais aussi les contrats de travail les plus précaires, soit des composantes structurelles d’une difficulté à sécuriser sa situation financière et à projeter sereinement son avenir et celui de son ménage. Ils sont plus souvent d’origine sociale modeste et rendent compte d’une volonté de leurs parents de les préserver des inquiétudes liées à l’argent durant leur enfance, ce qui a eu pour effet de les tenir éloignés des questions financières jusqu’au moment où leur parcours les a confrontés à la gestion d’un budget.

Dans cette configuration, l’objectif de l’opération est avant tout de survivre, ici et maintenant, à un moment où s’impose dans les têtes une image négative du futur et même insupportable stricto sensu. Alors qu’on pourrait penser que le regroupement de crédits autorise aussi et surtout à se projeter dans ce qui est à venir, il permet en l’espèce de s’engager à nouveau dans le présent, guère plus. Le regroupement de crédits est perçu comme une solution unique et pressante, et dont ils sont peu à même de négocier les modalités. Il est ainsi vécu comme une épreuve normative, tant la confrontation avec le commercial de l’organisme bancaire, celui qui « juge » et évalue avant de « sauver », renvoie à ses propres sentiments d’incompétence, de honte et de culpabilité.

Regrouper les crédits pour mieux repartir ?

Il est possible d’identifier ensuite des ménages dont la structure d’endettement peut sembler « ordinaire » tant elle correspond aux imaginaires liés au « bon » endettement. Concrètement, ils possèdent un prêt immobilier ainsi que d’un à trois crédits à la consommation ayant été contractés de façon à rénover, entretenir ou aménager leur logement et/ou à acquérir un véhicule de moyenne gamme. Pour ces ménages aux revenus situés autour de la médiane de notre population, la voiture est incontournable pour accéder à l’emploi et/ou aux commodités, notamment parce que leur budget contenu les a menés à privilégier l’acquisition d’un pavillon individuel au détriment de la proximité avec les aires urbaines.

Si le taux d’endettement de ces ménages n’est pas vécu comme excessif ou handicapant, il peut se révéler inquiétant au moment de prévoir de nouvelles étapes de vie. Le regroupement intervient au moment où ils identifient des échéances biographiques relativement certaines (début des études des enfants, passage à la retraite…) dont l’anticipation est exprimée comme étant nécessaire et perçue comme décisive. Ainsi, l’objectif est de modifier durablement l’usage qui est fait de l’argent, parfois en instaurant de nouvelles pratiques de prévoyance et d’anticipation.

L’enjeu exprimé est celui de (re)prendre le contrôle sur le cours de sa vie et plus particulièrement sur son avenir. Le regroupement soutient ainsi un « moment biographique » particulier au cours duquel le ménage engage un processus consistant à objectiver son parcours de vie et à élaborer de nouvelles perspectives. Il est un moment au sein duquel ils s’arrogent le sentiment de (re)devenir les sujets de leur propre vie, ou pour le dire comme certains ménages rencontrés : « à nouveau maîtres de leur destin ».

Construire son emprise

Pour un certain nombre de ménages enfin, la structure de l’endettement traduit à la fois une volonté d’aisance matérielle et une attention apportée aux conditions d’emprunts. Ils font état d’une situation financière exprimée comme viable et satisfaisante, et, parfois confortable, malgré un endettement conséquent. Pour ces ménages, l’accès aux biens de consommation, notamment par l’endettement, permet d’accéder à une position sociale et culturelle valorisée. À cet égard, le rachat de crédits est aussi destiné à entretenir des différences de niveaux de vie ostensibles.

Fédération bancaire française (FBF) – 2014.

Il s’agit là des ménages les mieux dotés socialement (aux professions les plus rémunératrices et/ou qui bénéficient d’un patrimoine conséquent), engagés dans des logiques de pérennisation et de consolidation de leur situation économique, notamment patrimoniale. Leur demande consiste à optimiser leur capacité à s’endetter pour investir dans des possessions matérielles qui hybrident des logiques d’agrément et d’investissement (aménager des dépendances dans sa maison, faire creuser une piscine…). Il s’agit ici d’intensifier le sentiment d’avoir prise sur son destin, en perpétuant sa capacité à accéder à des biens à forte teneur symbolique et en renforçant son patrimoine foncier.

Engagés dans des projets vécus et exprimés comme « privés », ces ménages recourent au regroupement de crédits dans une perspective familialiste et intimiste, de manière à consolider un projet pensé sur le long terme. Ils souhaitent aussi renforcer un sentiment de contrôle sur eux-mêmes, leur vie et leurs proches, autant que sur leur place dans un espace social perçu comme conflictuel et hiérarchisé selon un degré de réussite sociale avant tout définie à partir de critères financiers.

Dans une sorte de prophétie qui participe assez largement à s’autoréaliser, ils considèrent que l’avenir imposera de penser d’abord à ses propres intérêts, loin de la société globale laissée à elle-même. En ce sens, ces ménages appréhendent le regroupement dans une perspective instrumentale, et celui-ci s’insère dans un processus plus large d’autonomisation vis-à-vis d’une société extérieure à laquelle il semble préférable de ne plus appartenir. Pour eux, le regroupement de crédits s’apparente ici à une épreuve de sécession dans la mesure où il s’agit d’affirmer sa différenciation vis-à-vis d’un « autrui » collectif tenu à bonne distance.

The Conversation

Gaëtan Mangin a reçu des financements du groupe Premista (propriétaire de la marque Ymanci).

Hervé Marchal, en tant que responsable scientifique de la présenté étude, a pu financer cette recherche et surtout recruter un post-doctorat grâce à des financements du groupe Premista (propriétaire de la marque Ymanci).

– ref. Le regroupement de crédits : un révélateur des disparités contemporaines en matière de « maîtrise de son destin » – https://theconversation.com/le-regroupement-de-credits-un-revelateur-des-disparites-contemporaines-en-matiere-de-maitrise-de-son-destin-280309

Passage de la vie terrestre à aquatique : un nouveau fossile éclaire l’évolution des dents des premiers cétacés

Source: The Conversation – France in French (2) – By Romain Weppe, Paléontologue, Royal Belgian Institute of Natural Sciences

Vue d’artiste de Kalakocetus aurorae, un ancêtre des baleines. Maëva Orliac, Fourni par l’auteur

Les premiers ancêtres des cétacés – le groupe de mammifères auquel appartiennent les orques et les dauphins – étaient déjà connus pour posséder des dents adaptées à un régime carnivore. Notre découverte récente, publiée dans la revue Nature Ecology & Evolution, permet désormais d’entrevoir ce à quoi pouvait ressembler l’étape intermédiaire entre les dents broyeuses de leurs ancêtres terrestres et les dents tranchantes de ces prédateurs aquatiques.

Dans la région de Kalakot, au Cachemire indien, un nouveau fossile âgé d’environ 48 millions d’années vient d’être découvert : Kalakocetus aurorae.

Les molaires de cet animal de la corpulence d’un petit loup présentent une morphologie inédite, intermédiaire entre celles de ses plus proches parents terrestres et celles des premiers cétacés déjà connus dans le registre fossile. Il apparaît comme le représentant le plus primitif identifié à ce jour parmi les cétacés.

Cette découverte apporte ainsi un nouvel éclairage sur l’une des transitions les plus spectaculaires de l’histoire évolutive des mammifères : le passage progressif d’animaux terrestres herbivores à des prédateurs adaptés à la vie aquatique.

Comment cette découverte a-t-elle été réalisée ?

Le fossile de Kalakocetus aurorae a été découvert dans des roches sédimentaires âgées d’environ 48 millions d’années, dans la région de Kalakot, au nord de l’Inde. Cette région est considérée depuis longtemps par les paléontologues comme le véritable berceau des cétacés, car elle a livré les plus anciens fossiles connus témoignant de l’évolution des mammifères terrestres vers les baleines et dauphins actuels.

L’élément le plus remarquable concerne ses molaires inférieures. Chez les proches parents terrestres des cétacés, les molaires possèdent généralement quatre cuspides principales (les pointes présentes sur les dents), adaptées au broyage des aliments. Chez les premiers cétacés connus jusqu’à présent, ces molaires étaient déjà simplifiées et dominées par deux cuspides tranchantes spécialisées dans le cisaillement. Or, Kalakocetus aurorae présente une configuration intermédiaire originale à trois cuspides.

Mandibule et dentition du nouveau cétacé fossile Kalakocetus aurorae.
Fourni par l’auteur

Pour comprendre sa place dans l’évolution des cétacés, nous avons réalisé une analyse phylogénétique comparant son anatomie dentaire à celle d’autres mammifères ongulés fossiles et des premiers cétacés déjà connus. Cette analyse montre qu’il occupe la position la plus basale dans l’arbre évolutif du groupe.

Nous avons également étudié ses dents grâce à des analyses 3D de surface ainsi qu’à l’étude des traces d’usure dentaires, à différentes échelles. Ces approches permettent de reconstituer le fonctionnement des mâchoires et le régime alimentaire des animaux fossiles.

Les résultats indiquent que Kalakocetus aurorae avait déjà adopté un régime carnivore impliquant principalement des mouvements de cisaillement de la mâchoire, tandis que la fonction de broyage des molaires était déjà fortement réduite.

Pourquoi cette découverte est-elle importante ?

L’adaptation des cétacés à la vie aquatique s’est accompagnée de transformations profondes de leur anatomie, notamment au niveau de leur dentition.

Les cétacés modernes présentent aujourd’hui des dents extrêmement spécialisées. Les dauphins et autres cétacés à dents possèdent des dents coniques presque toutes identiques, tandis que les baleines ont perdu leurs dents au profit de fanons. Les premiers cétacés connus montraient déjà une simplification importante des molaires, avec la disparition des surfaces de broyage au profit de dents plus tranchantes adaptées à la carnivorie. Mais cette transition apparaissait jusqu’ici de manière très brutale dans les archives fossiles, sans qu’aucun stade intermédiaire ne soit clairement documenté.

La morphologie de Kalakocetus aurorae fournit précisément cet élément manquant. Elle montre que l’évolution des dents des cétacés s’est probablement produite de manière plus progressive qu’on ne le pensait. Cette découverte suggère également que les changements alimentaires vers la carnivorie ont commencé très tôt dans l’histoire évolutive des cétacés, probablement en parallèle de leur adaptation croissante aux environnements aquatiques.

Quelles perspectives pour la suite ?

Cette étude ouvre de nouvelles perspectives pour comprendre les premières étapes de l’évolution des cétacés et les mécanismes ayant accompagné leur transition vers la vie aquatique.

La découverte de nouveaux fossiles, ainsi que de futures recherches combinant anatomie fonctionnelle, imagerie 3D et analyses isotopiques, devraient aider à mieux comprendre comment les premiers cétacés capturaient et consommaient leurs proies.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui ont menées ces dernières, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

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Romain Weppe ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Passage de la vie terrestre à aquatique : un nouveau fossile éclaire l’évolution des dents des premiers cétacés – https://theconversation.com/passage-de-la-vie-terrestre-a-aquatique-un-nouveau-fossile-eclaire-levolution-des-dents-des-premiers-cetaces-282794