Créer des ovules humains à partir de la peau : vers une nouvelle fertilité ?

Source: The Conversation – in French – By Jean-François Bodart, Professeur des Universités, en Biologie Cellulaire et Biologie du Développement, Université de Lille

L’absence d’ovocytes fonctionnels constitue une cause fréquente d’infertilité féminine. Une solution pourrait-elle être de créer des ovules à partir d’autres cellules ? Il faudra d’abord répondre à de nombreuses questions techniques et éthiques.


Créer des ovules humains à partir de simples cellules de peau est le défi scientifique qui vient d’être relevé pour la première fois chez l’humain. Ce type de méthode avait déjà été testée avec succès chez des animaux comme les souris. Les chercheurs de l’Oregon Health and Science University ont publié ces résultats dans la revue Nature Communications.

Les cellules de peau sont couramment utilisées dans ces approches, car leur prélèvement est simple, peu invasif et sûr pour les donneurs, tout en permettant une culture aisée en laboratoire. Malgré le succès expérimental, très peu des ovocytes fécondés ont atteint le stade d’embryons précoces (quelques jours de croissance) et avec des défauts génétiques importants, empêchant tout développement.

Cette preuve de faisabilité ouvre des perspectives prometteuses pour des couples stériles mais soulève de nombreuses questions éthiques : encadrement législatif, définition du consentement, protection de l’embryon et gouvernance de ces technologies.

L’infertilité liée à la perte fonctionnelle des ovaires

La reproduction sexuée repose sur la rencontre et la fusion de gamètes. Un gamète est une cellule sexuelle : chez la femme, il s’agit de l’ovocyte produit dans les ovaires ; chez l’homme, du spermatozoïde, produit dans les testicules. Les gamètes contiennent la moitié du patrimoine génétique de l’individu – on dit qu’ils sont « haploïdes » –, et leur fusion lors de la fécondation forme la première cellule de l’embryon, qui est diploïde et qui contient la totalité des 43 chromosomes organisés par paire.

L’absence d’ovocytes fonctionnels constitue une cause fréquente d’infertilité féminine. Cette situation concerne notamment les femmes atteintes d’insuffisance ovarienne prématurée, celles dont les ovaires ont été endommagés ou retirés par chirurgie, celles présentant des troubles hormonaux graves qui perturbent la maturation des ovocytes ainsi que des patientes ayant subi une chimiothérapie ou une radiothérapie, pouvant entraîner une stérilité irréversible. Parmi les cas les plus courants figurent aussi le syndrome des ovaires polykystiques (SOPK). D’autres maladies génétiques, comme le syndrome de Turner, empêchent également la production d’ovocytes.

Pour ces femmes privées de gamètes, les solutions actuelles restent limitées : la fécondation in vitro classique n’est envisageable qu’avec un don d’ovocytes, ce qui exclut tout lien génétique direct avec l’enfant. Les nouvelles technologies de procréation assistée fondées sur la création d’ovocytes à partir de cellules non sexuelles offrent, à terme, l’espoir inédit de restaurer la fertilité avec un patrimoine génétique propre à la patiente.

Comment des cellules de peau peuvent-elles devenir des ovocytes ?

La première étape de la génération d’ovocytes humains débute par le prélèvement de cellules de peau chez un donneur. Ces cellules, qui ne font pas partie de la lignée germinale, contiennent tout le patrimoine génétique de la personne. Outre leur prélèvement simple, peu invasif, ces cellules de peau sont ensuite sélectionnées alors qu’elles sont en « pause », c’est-à-dire avant qu’elles commencent à se diviser. Cette condition expérimentale est importante, qui évite une duplication des chromosomes de et facilite le contrôle du contenu d’ADN. Après isolement, le noyau d’une cellule cutanée est extrait afin de servir de donneur de matériel génétique. Ce noyau est ensuite transféré (injecté) dans un ovocyte de donneuse, dont le propre noyau a été retiré en laboratoire – il s’agit de la technique du transfert nucléaire.

Caryotype humain masculin en haute résolution, illustrant l’ensemble des 22 paires d’autosomes (chromosome qui ne joue aucun rôle dans la détermination du sexe) et les chromosomes sexuels XY (2n = 46).
Talking Glossary of Genetics/Wikipedia, CC BY

L’ovocyte ainsi modifié porte alors la totalité des chromosomes (46) de la cellule de peau, mais il n’est pas encore apte à la fécondation : il doit posséder seulement 23 chromosomes pour être considéré comme « haploïde » et fonctionner comme un gamète. Afin de réaliser cette étape, les chercheurs utilisent une technique très récente appelée « mitoméiose ». La cellule est artificiellement « conduite » à éliminer la moitié de ses chromosomes, en simulant une division équivalente à la méiose, processus naturel de production des gamètes. Cette approche permettrait d’obtenir une cellule haploïde, présentant les caractéristiques essentielles d’un ovocyte prêt à être fécondé par un spermatozoïde.

Les résultats de cette étude soulignent que cette étape est encore source de nombreuses anomalies chromosomiques : défaut de ségrégation, chromosomes en trop (trisomies) ou en moins (monosomies). La grande majorité des ovocytes artificiels ainsi obtenus ne sont pas viables.

Ces ovocytes artificiels fécondés ont-ils produit des embryons viables ?

Dans cette étude, 82 ovocytes artificiels ont été produits par transfert nucléaire et mitoméiose, puis fécondés par l’injection de spermatozoïde à l’intérieur de l’ovocyte. La grande majorité des embryons n’a pas progressé au-delà du stade de 4 à 8 cellules. Parmi ces ovocytes fécondés, seulement environ 9 % ont atteint le stade du sixième jour du développement embryonnaire, mais dont la viabilité et la compatibilité avec une future implantation restent à démontrer. Tous présentaient cependant des anomalies majeures dont des défauts de ségrégation chromosomique ayant entraîné des aneuploïdies, c’est-à-dire des déséquilibres dans le nombre de chromosomes.

Ces anomalies sont aggravées par l’absence de recombinaison génétique normalement assurée lors d’une méiose naturelle, ce qui compromet le développement embryonnaire. En effet, lors de la reproduction humaine, la recombinaison génétique pendant la méiose permet des échanges de fragments d’ADN des chromosomes paternels et maternels, offrant à chaque enfant un patrimoine génétique unique, ce qui favorise la diversité et la santé des individus. Malgré un taux limité de fécondation et quelques embryons atteignant un stade avancé, les anomalies génétiques constatées empêchent donc à ce jour la production d’embryons viables à partir d’ovocytes synthétiques humains.

D’inévitables questions éthiques

L’utilisation expérimentale de ces ovocytes artificiels issus de cellules somatiques soulève des interrogations qu’il est nécessaire d’anticiper avant toute application clinique et qui doivent faire l’objet d’évaluations complémentaires. À ce jour, aucun pays n’autorise l’application clinique des gamètes artificiels.

En matière de consentement, il est nécessaire de définir qui contrôle l’usage des cellules somatiques utilisées pour produire des gamètes et quels sont les droits des enfants issus de ces techniques, notamment concernant leur accès à l’information sur leurs origines génétiques.

La sécurité et la santé des enfants représentent un autre enjeu fondamental. Les risques épigénétiques et génomiques liés à ces gamètes de synthèse sont encore mal connus. Il existe notamment une possibilité d’altérations de l’empreinte génétique : un mécanisme où certains gènes ne s’expriment que s’ils viennent du père ou de la mère. Ce dernier est crucial pour le développement normal, car un défaut de cette empreinte peut provoquer des maladies génétiques.

Les gamètes artificiels humains, comme les embryons humains de synthèse, posent des problèmes inédits, même si les régimes légaux de ces derniers sont différents. Le recours à ces nouvelles méthodes pourrait conduire à une multiplication d’embryons créés pour la recherche ou la validation technique.

En France, la loi de bioéthique interdit la création d’embryons à des fins de recherche : la recherche ne peut porter que sur des embryons conçus in vitro dans le cadre d’une assistance médicale à la procréation, qui ne font plus l’objet d’un projet parental, et dans le respect d’un cadre réglementaire strict (autorisation, pertinence scientifique, finalité médicale ou amélioration des connaissances, interdiction de culture au-delà de quatorze jours).

Entre promesses et vigilance

Ces méthodes ouvrent des perspectives pour offrir des possibilités thérapeutiques à la perte fonctionnelle des ovaires, mais aussi des opportunités de comprendre les toutes premières étapes du développement humain et d’explorer la réparation ou la création de tissus humains pour d’autres usages médicaux, au-delà de la reproduction. Chaque innovation scientifique relative au domaine de l’embryon humain ou de la reproduction doit conduire à de nouvelles exigences sur un encadrement juridique strict, une réflexion collective et une gouvernance transparente pour garantir le respect des droits des personnes et des principes fondamentaux des droits humains.

The Conversation

Jean-François Bodart ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Créer des ovules humains à partir de la peau : vers une nouvelle fertilité ? – https://theconversation.com/creer-des-ovules-humains-a-partir-de-la-peau-vers-une-nouvelle-fertilite-267756

Pourquoi les limaces sont si difficiles à contrôler dans les champs et les jardins

Source: The Conversation – France (in French) – By Sergei Petrovskii, Professor of Applied Mathematics , University of Leicester

En 2024, la succession d’un hiver doux et de temps pluvieux a entraîné des dépenses inédites en produits antilimaces. Lisa-S/Shutterstock

Véritable cauchemar du jardinier ou de l’agriculteur, les limaces sont aussi très mystérieuses. Pour aider à minimiser les ravages qu’elles provoquent, des scientifiques ont étudié leurs déplacements.


Presque tous ceux qui ont un jardin savent à quel point les limaces peuvent être nuisibles. Elles demeurent aussi l’un des ravageurs les plus destructeurs pour certaines cultures. Des études montrent ainsi que les rendements de céréales comme le blé, sont considérablement réduits par leur présence. Sur 46 parcelles de céréales à paille, étudiées en Bourgogne-Franche-Comté en 2024, la moitié présentait des signes de ravages provoqués par les limaces à la fin de l’automne.

Mais des recherches récentes sur les déplacements des limaces pourraient aider les agriculteurs à mettre en place des stratégies de prévention contre ces nuisibles qui leur coûtent cher.

Au Royaume-Uni, un rapport publié en 2014 par l’Agriculture and Horticulture Development Board estimait ainsi que les limaces généraient des dépenses allant jusqu’à 100 millions de livres sterling par an, en l’absence de mesures de contrôle efficaces. En France les achats de produits antilimaces ont explosé de 320 % entre 2023 et 2024 pour atteindre 21 millions d’euros, du fait de conditions météorologiques de plus en plus clémentes pour les limaces.

Du côté du consommateur, les limaces agissent également aussi comme un repoussoir : on aime en général pas trop en trouver une dans sa salade.

Gagner sa vie en cultivant des aliments est déjà laborieux en raison de la pénurie de main-d’œuvre, de la hausse des coûts, du changement climatique et d’autres défis. Les fléaux provoqués par les limaces s’ajoutent à tout cela, car il reste difficile de mettre au point des solutions abordables et fiables pour lutter contre ces nuisibles.

Il existe certes des pesticides, mais plusieurs aspects du comportement des limaces font que leur efficacité est aléatoire. Par exemple, la plupart des produits ne ciblent que les limaces actives à la surface ou très près de celle-ci. Or, une grande partie de leur population se trouve à différentes profondeurs dans le sol. En effet, elles se déplacent dans le sol en fonction des conditions météorologiques, des caractéristiques du sol et de plusieurs autres facteurs.

Lorsque les conditions météorologiques sont difficiles, elles peuvent devenir moins actives, rester plus profondément enfouies dans le sol, se cacher dans des endroits dissimulés ou difficiles d’accès, sous des pierres ou dans une végétation dense telle que des touffes d’herbe. Cela donne la fausse impression qu’elles ont disparu, alors qu’elles peuvent réapparaître rapidement et en nombre dès que le temps s’améliore.

Certains pesticides chimiques tels que le métaldéhyde sont également à utiliser avec grande précautions et soumis à une réglementation très stricte en raison de leurs effets néfastes sur l’environnement, en particulier sur les rivières et les lacs.

Plusieurs animaux peuvent eux faire office d’agents de biocontrôle. Certains nématodes, semblent par exemple efficaces, mais les agriculteurs les jugent trop coûteux pour être commercialement viables. Les nématodes sont des créatures microscopiques également connues sous le nom de vers ronds, et certaines espèces peuvent effectivement infecter et tuer des mollusques tels que les limaces. Ils constituent toutefois une bonne option pour les jardiniers, qui ont généralement besoin d’en appliquer beaucoup moins car ils ont un espace plus petit à protéger.

Suivi des groupes de limaces

Pour les agriculteurs, une piste de solution alternative apparaît dans des recherches montrant que la répartition des limaces dans un champ cultivable est inégale. Des études sur les limaces dans les principales cultures, notamment le blé et le colza, ainsi que dans les cultures de couverture et les champs laissés en jachère, ont déjà remarqué qu’on retrouve un grand nombre de limaces dans certaines zones qui étaient collées à d’autres secteurs où les limaces étaient en revanche peu nombreuses. Notre article de 2020 a confirmé cela dans tous les champs cultivés que nous avons étudiés.

De fait, la répartition spatiale des animaux dans leur environnement naturel est rarement uniforme. On pourrait s’attendre à ce que les animaux se rassemblent dans les zones où la densité alimentaire est plus élevée. Mais dans de nombreux cas, les animaux forment des « parcelles » même dans des environnements où les ressources alimentaires sont réparties de manière uniforme. Les chercheurs ne savent pas exactement pourquoi.

Si l’on parvient à prédire les zones à forte densité de limaces, les agriculteurs pourraient dès lors concentrer les pesticides et les nématodes dans ces zones, ce qui serait plus abordable et meilleur pour l’environnement. Une autre étude réalisée en 2020 a montré que cela pourrait aider les agriculteurs à réduire leur utilisation de pesticides d’environ 50 %.

Deux limaces glissant sur une terrasse
Les limaces peuvent être un véritable casse-tête pour les agriculteurs et les jardiniers.
Foxxy63/Shutterstock

Cependant, cela n’est possible que si l’emplacement des zones à forte densité de limaces ne change pas beaucoup. Jusqu’à récemment, les informations sur la formation et la pérennité des zones de limaces étaient rares. Notre étude de 2022 a toutefois révélé que des zones stables de concentration de limaces apparaissaient dans toutes les cultures que nous avons étudiées. Ces parcelles se formaient toujours aux mêmes endroits tout au long de la saison de croissance des végétaux et cultures.

Dans le cadre d’un précédent projet de recherche, nous avons équipé des limaces de balises radio afin de suivre leurs déplacements dans les champs. Cette étude a révélé que les limaces présentaient un comportement collectif, ce qui signifie qu’elles circulent différemment lorsqu’elles se déplacent en groupe. Les changements sont subtils. Leur vitesse moyenne et le zigzaguement de base de leurs trajectoires ne changent pas beaucoup. Cependant, en y regardant de plus près, on constate qu’elles effectuent des virages plus serrés et que chaque limace développe une légère préférence dans le sens de ses virages. Elles ont également tendance à se reposer davantage lorsqu’elles sont ensemble.

Nous avons utilisé les données des balises radio pour créer un modèle numérique des populations de limaces que nous avons étudiées. Cela nous a permis d’examiner des facteurs qui seraient difficiles, voire impossibles, à étudier sur le terrain.

Que vous aimiez ou détestiez les limaces, nous devons les comprendre afin d’aider les agriculteurs à produire notre alimentation à tous.

The Conversation

Keith Walters bénéficie actuellement d’un financement de recherche de la part d’Innovate UK. Par le passé, il a reçu des subventions de recherche du gouvernement britannique, de conseils de recherche, d’organismes de prélèvement industriels et de diverses autres sources.

Natalia Petrovskaya et Sergei Petrovskii ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Pourquoi les limaces sont si difficiles à contrôler dans les champs et les jardins – https://theconversation.com/pourquoi-les-limaces-sont-si-difficiles-a-controler-dans-les-champs-et-les-jardins-267992

Agents intelligents : quand 2025 réactive un imaginaire vieux de trente ans

Source: The Conversation – France (in French) – By Magali Gourlay-Bertrand, Enseignante en Management, Arts et Métiers ParisTech

La célèbre formule de Tancrède Falconeri dans le Guépard, « Il faut que tout change pour que rien ne change », peut-elle s’appliquer au monde de la tech ? En matière d’agents intelligents, si le contexte se modifie, les imaginaires persistent. Mais l’utopie d’hier est en train de se réaliser aujourd’hui.


« En vous connectant à votre ordinateur, vous voyez une liste de messages électroniques triés par ordre d’importance par votre assistant numérique personnel (PDA). Une liste similaire d’articles d’actualité vous est ensuite présentée ; l’assistant attire votre attention sur un article en particulier, qui décrit des travaux proches des vôtres. Après une discussion avec d’autres PDA, il a déjà récupéré pour vous un rapport technique pertinent depuis un site File Transfer Protocol (FTP), anticipant qu’il pourrait vous intéresser. »

Ce scénario ne date pas de 2025, mais de 1995. Il figure dans l’article fondateur Intelligent Agents : Theory and Practice, signé par Wooldridge et Jennings. Ce texte, cité plus de 12 000 fois sur Google Scholar, définit l’agent intelligent comme une entité dotée :

  • d’autonomie (agir sans intervention directe) ;
  • de réactivité (répondre aux stimuli) ;
  • de proactivité (poursuivre des buts) ;
  • et de sociabilité (interagir avec humains ou autres agents).

Autrement dit, un logiciel capable non seulement d’exécuter des tâches, mais aussi d’anticiper, de dialoguer et de coopérer dans un environnement distribué.

Et le « technoglobalisme » émergea

Cet imaginaire s’appuie sur des promesses techniques déjà esquissées, comme le Knowledge Navigator d’Apple (1987), cet assistant numérique dialoguant avec son utilisateur. En 1995, plusieurs projets prolongent cette ambition : au MIT, le projet Letizia explore une forme de navigation web assistée, et Microsoft tente d’humaniser l’ordinateur avec Bob. Dans le champ éducatif, AgentSheets ouvre la voie à des environnements multiagents interactifs.

Mais 1995, c’est aussi un moment charnière de la mondialisation. L’Organisation mondiale du commerce (OMC) succède à l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (General Agreement on Tariffs and Trade, ou GATT). L’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) entre en vigueur. Le Marché commun du Sud (Mercosur) s’institutionnalise. Le G7 de Bruxelles consacre pour la première fois la « société de l’information ». L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) parle alors de « technoglobalisme » pour désigner l’interaction entre mondialisation économique et diffusion des technologies. Dans cette double dynamique – révolution numérique et accélération des flux mondiaux – l’agent intelligent s’impose comme la figure d’un futur du travail distribué, flexible et interconnecté.




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Cet imaginaire est également amplifié par la culture populaire de cette époque : Ghost in the Shell (1989) et Neon Genesis Evangelion (1995), ou encore les univers cyberpunk des romans Neuromancien de Gibson et Snow Crash de Stephenson, qui déploient des univers saturés de logiciels autonomes. Recherche, industrie et fiction participent d’un même imaginaire, dans lequel l’agent intelligent prend place comme une figure attendue du futur numérique.

La force des imaginaires sociotechnologiques

Il faut le rappeler : les agents intelligents, au sens strict, n’existent pas encore. Ni ChatGPT, ni Gemini, ni Copilot, ne réunissent les conditions posées par Wooldridge et Jennings, il y a trente ans. Aucun système n’allie aujourd’hui véritable autonomie, proactivité, réactivité et sociabilité.

Si vous préparez un voyage, ChatGPT peut répondre à vos questions, mais il ne va pas de lui-même comparer les vols ou réserver un hôtel. Même enrichi de plugins et d’extensions, ChatGPT reste un assistant conversationnel : il élargit ses capacités sans devenir pour autant un agent autonome capable d’anticiper, de s’ajuster ou de coopérer de sa propre initiative.

C’est là que réside la force des imaginaires technologiques. Comme l’ont montré Mads Borup et ses collègues, les attentes scientifiques et industrielles sont performatives. Elles structurent les investissements, attirent les talents et orientent les choix. Ces promesses fonctionnent comme des paris sur l’avenir, comme des « enchères » lancées pour rallier d’autres acteurs et ressources. L’idée de « superintelligence » ou « d’Artificial General Intelligence AGI », cette idée d’une intelligence artificielle (IA) capable de tout faire, joue à cet égard un rôle de parapluie protecteur, assez large pour abriter une diversité de tentatives.

IA et fantômes du passé

Et même lorsque ces projets échouent, ils laissent des traces durables, comme des « fantômes » du passé : des sentiers technologiques, des cadres de pensée et de conception qui nourrissent les promesses suivantes. C’est le principe de la « path dependency ». Exaltés en 1995, oubliés dans les années 2000, réincarnés avec Siri ou Alexa dans les années 2010, les agents intelligents ressurgissent aujourd’hui avec l’IA générative, selon un cycle de hype.

Cette résilience des imaginaires est confirmée par une vaste revue de littérature menée récemment par Hendriks, Karhunmaa et Delvenne. À partir de l’étude de plus de 300 articles académiques, ils montrent que la notion d’imaginaires sociotechniques – ces visions collectivement partagées et institutionnalisées de futurs désirables, portées par des représentations communes de l’ordre social et popularisées en 2015 par Jasanoff et Kim – s’est largement diffusée au-delà des Science and Technology Studies, dans des disciplines allant de la sociologie à l’anthropologie ou aux Media studies. L’idée que les technologies ne sont jamais neutres, mais qu’elles incarnent toujours une certaine conception de la société, s’est profondément ancrée dans les communautés scientifiques.

Hendriks et ses collègues identifient quatre axes analytiques, qui, appliqués aux agents intelligents, se déclinent de la manière suivante :

  • Le travail du futur se lit dans la manière dont ces systèmes sont toujours décrits comme inachevés mais inéluctablement en progrès et en cela performatifs, ce qui maintient vivante la promesse de leur accomplissement.

  • La question de la temporalité ne renvoie pas seulement aux cycles d’enthousiasme et d’oubli de hype, mais aussi à la persistance d’un même horizon narratif depuis 1995, malgré des incarnations techniques très différentes.

  • L’axe de la comparaison souligne que l’imaginaire de l’agent varie selon les échelles : il peut être conçu comme auxiliaire personnel (l’utilisateur individuel), comme levier de productivité (l’organisation) ou comme enjeu stratégique (les États et les blocs géopolitiques).

  • Le tournant spatio-matériel rappelle que ces visions ne tiennent pas seulement aux discours : elles s’ancrent dans des infrastructures – data centers, terminaux mobiles, plates-formes… – qui donnent corps aux promesses.

L’ombre de l’utopie

Aucun imaginaire ne va sans son ombre. Chaque utopie est hantée par sa dystopie : derrière l’assistant numérique bienveillant, surgit le spectre de la surveillance totale ; derrière l’abondance énergétique promise, la crainte d’une planète surconsommée ; derrière l’ami artificiel, la peur de l’isolement ou de la dépendance. Cet aller-retour constant entre espérance et crainte structure depuis trente ans la manière dont nos sociétés accueillent, financent et gouvernent les innovations.

France 24, 2020.

Un drame récent a brutalement rappelé les limites de ces systèmes. Aux États-Unis, un adolescent de 16 ans s’est suicidé après, présume-t-on, avoir suivi les conseils de ChatGPT, qu’il avait peu à peu investi comme ami, confident puis complice de son projet mortifère. Et ce ne serait pas un cas isolé. Ces faits tragiques interrogent : si déjà des systèmes incomplets suscitent de tels attachements, qu’en sera-t-il avec des agents plus aboutis ?

Une course à l’agent

En parallèle, l’industrie relance la promesse. Microsoft annonce l’avènement des human-agent teams, où chaque salarié devient un « agent boss », responsable de former et de superviser ses assistants numériques. Sam Altman, le CEO d’OpenAI, prédit une « intelligence trop bon marché pour être mesurée », annonçant un futur d’abondance. Google avance avec Project Mariner, la Chine mise sur Manus, l’Inde sur Kruti, et SoundHound dévoile Amelia 7.0. La course effrénée à l’agent intelligent s’accélère.

Comme en 1995, la culture populaire accompagne cet élan : la série Pantheon, diffusée cette année en France et adorée par les ingénieurs de la Silicon Valley, met en scène des intelligences numériques prolongées et Apple TV prépare une adaptation du roman culte Neuromancer. Trente ans après Wooldridge et Jennings, l’imaginaire des agents intelligents revient à ses sources littéraires, au moment même où l’industrie tente de les réaliser.

Trop d’attentes ?

Derrière la fascination, la question est politique : qui gouverne ces imaginaires ? Comme le rappellent les chercheurs Laurent Bibard et Nicolas Sabouret, « il n’y a pas de problème d’IA, il n’y a que le problème de nos attentes ». Autrement dit, ce ne sont pas les technologies elles-mêmes qui imposent une trajectoire, mais les récits et anticipations qui leur donnent sens et qui orientent les choix collectifs.

Les agents, réels ou rêvés, ne sont pas seulement une affaire technique : leurs infrastructures consomment massivement énergie et eau, et posent des défis de régulation. L’IA Act européen, entré en application cette année, tente d’en poser les premiers garde-fous.

En 1995, les agents intelligents s’inscrivaient dans l’élan de la mondialisation et de la dérégulation des marchés. En 2025, leur résurgence s’ancre dans un monde fracturé : tensions entre blocs (États-Unis, Chine, Europe, Inde), montée des populismes, multiplication des régulations. L’agent intelligent n’est plus le symbole d’une circulation fluide. Il devient un enjeu de souveraineté et de gouvernance globale, au cœur des rivalités technologiques. Jamais une technologie n’avait été si vite propulsée au rang d’enjeu politique global.

Les PDG de la tech parlent comme des chefs d’État ; les institutions réagissent en temps réel pour tenter de fixer des règles. Mais ce récit s’inscrit dans une tradition technosolutionniste, qui postule que chaque problème trouvera sa réponse dans l’innovation technique. À sa marge, certains courants, comme le dark enlightenment, idéologie néoréactionnaire, fantasment un futur gouverné par les élites technologiques plutôt que par les institutions démocratiques. L’agent intelligent devient une arme discursive, mobilisée pour légitimer de nouveaux ordres sociaux. La question n’est donc pas seulement qui gouverne ces imaginaires, mais jusqu’où ces imaginaires gouvernent nos choix, nos institutions et nos vies.

The Conversation

Magali Gourlay-Bertrand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Agents intelligents : quand 2025 réactive un imaginaire vieux de trente ans – https://theconversation.com/agents-intelligents-quand-2025-reactive-un-imaginaire-vieux-de-trente-ans-265042

Airbnb : comment les hôtes se racontent en ligne

Source: The Conversation – France in French (3) – By Victor Piganiol, Docteur en géographie du tourisme, rattaché au laboratoire UMR PASSAGES 5319 CNRS | enseignant d’histoire-géographie (Bordeaux), Université Bordeaux Montaigne

La porte Cailhau à Bordeaux (Gironde). Sur Airbnb, les annonces ne vendent pas qu’un hébergement : elles racontent une personne, un style de vie, un quartier… Kirill Neiezhmakov/Shutterstock

L’annonce Airbnb n’est pas un simple descriptif du logement à louer. À partir d’un corpus de trois cents annonces bordelaises et d’une centaine d’entretiens avec des loueurs de la ville, l’étude présentée ici montre qu’il s’agit d’un véritable médium narratif, où se jouent la mise en scène du chez-soi, le (re)placement du logement dans la ville et la construction d’un récit d’hospitalité.


À Bordeaux (Gironde), et ailleurs, les annonces ne vendent pas qu’un hébergement : elles racontent une personne, un style de vie, un quartier – entre « authenticité » et « prestige discret ». Titres, photographies, descriptifs et prix deviennent des leviers pour convaincre « vite et bien ». Ce faisant, l’hôte endosse tour à tour les rôles de marketeur, d’agent immobilier et, parfois, d’opérateur touristique, en scénarisant son logement pour inspirer confiance, justifier les prix et se démarquer de la concurrence.

De ce point de vue, les annonces Airbnb constituent un matériau empirique de premier ordre pour étudier cette fabrique discursive de l’hospitalité.

Le titre, premier élément lu

Le parcours des utilisateurs sur l’application est clair : les voyageurs commencent par l’annonce – ils lisent le titre, parcourent les photos puis vérifient la localisation sur la carte – et ne consultent le profil de l’hôte qu’ensuite, pour confirmer leur choix ou poser une question. Le titre de l’annonce condense ainsi en quelques mots la promesse du bien – et de l’expérience – proposée : il doit situer, qualifier et, si possible, distinguer.

Dans ce cadre, trois leviers dominent alors :

(1) L’emplacement, assorti d’un jugement de valeur subjectif : à propos du quartier, la proximité d’un (ou plusieurs) lieu repère, l’accès aux transports en commun (tram/gare), la possibilité de stationner son véhicule. Voici plusieurs exemples :

« 1 min pont de Pierre et Porte de Bourgogne » ;
« Hyper centre, rue de la Merci » ;
« Bordeaux centre-ville et parking ».

(2) La « qualité » intrinsèque du logement (type, surface, agencement, esthétique) :

« Magnifique appartement en pierre + cour privative » ;
« Vue sur les façades du 18e » ;
« Échoppe typique bordelaise ».

(3) Les équipements dits « rares » :

« Jacuzzi privatif » ;
« Profitez du toit-terrasse » ;
« Studio | wifi | garage | BBQ ».

Certains loueurs mixent les trois leviers dans des annonces cumulatives :

« Bel appartement avec parking en hypercentre » ;
« Charme, proximité tram, lit king size, plancha » ;
« Dans l’hypercentre – clim’ + douche à l’italienne ».

Lors d’un entretien, mené à Bordeaux en 2023, Romain, hôte, résume sa stratégie :

« J’ai écrit un titre qui pète puis mis une dizaine de photos sympas… c’est comme sur Tinder, mais avec les appartements. »

Laurie raconte quant à elle avoir revu titre, photos et descriptif, avec l’aide de ChatGPT, pour gagner en visibilité :

« Au départ, j’avais écrit un titre bateau, du style “Logement Bordeaux”, mais ça ne marchait pas trop. Tout n’était pas lié au titre, bien sûr, mais cela a sûrement renforcé mon invisibilisation. J’ai décidé de changer ma façon de faire, en modifiant le titre, les photos, le texte, les disponibilités… Je me suis appuyée sur ChatGPT et depuis c’est beaucoup mieux. »

Le titre actuel de son annonce – « Appartement cosy dans l’hypercentre de Bordeaux » – exemplifie la mobilisation des leviers d’emplacement et de qualité intrinsèque du logement.

« Faites de belles photos ! » : l’image qui précède l’usage

Airbnb incite explicitement à publier de nombreuses photos de qualité. La « photo d’accroche » – première image visible dans les résultats et en tête de l’annonce – a pour rôle d’attirer le clic et de servir de preuve visuelle à la promesse formulée dans le titre. Elle montre un intérieur impeccable – une « scène » – débarrassé des traces du quotidien, avec des configurations et une décoration standardisés, au point de faire exister un chez-soi idéal plutôt qu’un logement vécu.

La frontière public/privé, déjà travaillée par les catalogues d’ameublement et la presse déco, est ici déplacée : l’exhibition n’est plus seulement esthétique, elle est monétisée, géolocalisée, évaluée et orientée par l’algorithme – jusqu’à organiser l’entrée d’inconnus dans le chez-soi.

Quatre cadrages dominent pour la photo d’accroche :

Un schéma illustrant les quatre types de cadrages possibles sur les annonces Airbnb
Les quatre types de photographies dans les annonces Airbnb.
Image fournie par l’auteur, Fourni par l’auteur

(1) Le logement vu de l’extérieur (façade, porte, allée, parfois depuis un point haut, etc.).

Photographie prise depuis l’espace de la ville vers le logement.
Airbnb

(2) L’intérieur du logement : une pièce ou un équipement (salon, cuisine, jacuzzi, piscine, etc.).

Photographie prise à l’intérieur du logement.
Airbnb

(3) L’extérieur cadré depuis l’intérieur : vue à travers une fenêtre, une terrasse, un jardin, etc.

Photographie prise depuis l’intérieur du logement vers l’espace de la ville.
Airbnb

(4) L’extérieur du logement (paysage urbain, monument emblématique, plaque de rue, etc.) – quand l’environnement « vend » aussi bien ou mieux que l’intérieur.

Photographie prise depuis l’espace de la ville vers l’espace de la ville.
Airbnb

À Bordeaux intra-muros, l’immense majorité des annonces montrent d’abord un intérieur – la plupart des logements loués sont en effet des appartements sans balcon ni jardin. Dans les quartiers d’échoppes – petites maisons mitoyennes en pierre du XIXe siècle, typiques de Bordeaux, souvent avec une cour ou un jardin étroit –, ou dans la première couronne, on voit davantage d’images d’extérieurs (jardin, terrasse, piscine, coin plancha).

Au-delà du cadrage, les choix du moment de la journée et de la lumière, de l’angle, des retouches et, parfois, le recours à un photographe professionnel (préconisé par Airbnb) relèvent d’une stratégie : capitaliser sur l’atout principal du logement, masquer ses faiblesses, et faire coïncider l’image avec le récit de l’annonce, quitte à parfois assumer des écarts entre les photographies et la réalité.

Décrire l’hébergement : trois options narratives

Sur le plan textuel, dans la rubrique « À propos de ce logement », les hôtes mêlent librement récit, mode d’emploi et conseils. Malgré l’hétérogénéité des textes, trois options récurrentes structurent la description :

(1) Le logement comme point de chute : une base de séjour depuis laquelle rayonner facilement dans la ville. Le descriptif détaille alors l’emplacement (temps de marche, lignes de tram, monuments, marchés, lieux de sortie, écosystème culturel).

(2) Le logement comme destination en soi : esthétique, confort et équipements « rares » font du lieu une attraction liée à une activité (se reposer, se ressourcer, se détendre, profiter).

(3) Le mélange : bon emplacement et qualités intrinsèques du logement. C’est l’option la plus répandue.

Plusieurs extraits d’entretiens avec des loueurs illustrent l’alternance de ces trois options narratives :

« Mon appartement a un énorme avantage : sa localisation dans le cœur de ville. Je joue donc cette carte à fond… Le titre convainc les voyageurs qu’ils sont au bon endroit, l’appartement est facile d’accès, avec une vue imprenable sur la Grosse Cloche. Les touristes sont à 7 min à pied de (la place touristique de) Pey-Berland, à 10 min du Grand-Théâtre. Bordeaux est une ville à taille humaine, vous pouvez pratiquement tout faire à pied, revenir déjeuner à l’appartement, faire la sieste et repartir vous promener l’après-midi. » – Ayron, hôte bordelais.

« Nous sommes relativement loin du centre-ville (10 min à vélo), alors il nous a fallu mettre la lumière sur d’autres aspects que l’emplacement, notamment le côté “sympa” du quartier, la bonne ambiance, le voisinage, les commerces présents, le calme, la végétation surtout au printemps. […] Le barbecue et la terrasse permettent de faire des repas entre amis, d’accueillir d’autres invités que les seuls locataires, de se sentir chez soi mais ailleurs que chez soi. Nous avons beaucoup insisté sur cela dans l’annonce. » – Julie, hôtesse bordelaise.

Ces choix narratifs se forgent avec l’expérience : au fil des séjours et des retours, les hôtes ajustent leur discours aux attentes et aux profils (couples, familles, professionnels) et transforment la description en positionnement d’usage – séjour urbain à pied, halte familiale, retraite-détente, déplacement pro – qui oriente les attentes. En un mot : ils s’adaptent.

Construire un récit. Quand l’hôte devient opérateur touristique

Certains hôtes ne se contentent pas de décrire, mais racontent carrément un séjour possible. Dans la pratique, ce récit dépasse l’application. Dans le logement, on trouve un livret d’accueil ou un guide maison (imprimé ou en QR code), des cartes annotées, des affichettes « À savoir » ; en amont et pendant le séjour, des messages complètent l’ensemble. Ce dispositif cadre l’usage du logement et outille la découverte, en proposant par exemple des bons plans selon la météo, des itinéraires ou des repères dans le quartier.

Chez les plus investis, le récit dépasse même l’hébergement. Ils proposent des balades thématiques, rejoignent des réseaux de greeters – des habitants bénévoles qui font découvrir gratuitement leur quartier aux visiteurs – et adoptent plus largement une posture d’« aiguilleur » au fil des échanges. La plateforme encourage par ailleurs cette scénographie, en décernant des « badges » à certains propriétaires et en valorisant l’entraide entre loueurs et locataires.

Dans mon analyse de 600 commentaires laissés par des voyageurs sur 20 annonces bordelaises, entre 2019 et 2023, la reconnaissance explicite du rôle d’« opérateur touristique » de l’hôte reste minoritaire (env. 150 occurrences, dont env. 70 clairement formulées). Ce travail narratif aide certains hôtes à se distinguer, mais il n’est pas systématiquement relevé par les voyageurs dans leurs avis.

Stratégies d’emplacement vs déterminisme locatif

Des hôtes en position défavorable – éloignés des centres urbains et des pôles touristiques, ou proposant un logement qui n’est pas spécialement remarquable – renversent la contrainte grâce au récit de leur annonce. Ils ciblent les bons publics, reconfigurent leur récit (« accès voiture », « proximité rocade », « calme », « jardin », « piscine », « stationnement »), ou misent tout sur l’environnement, en détaillant par exemple les bars à proximité et l’histoire du quartier.

La maîtrise de « compétences spatiales » s’avère ici décisive. Par cette expression, j’entends la capacité à situer finement le logement (temps de marche, transports, accès), à rendre son accessibilité lisible en termes de repères concrets, puis à le relier à des usages (courses, culture, promenades) en changeant d’échelle selon le public. Maîtriser ces compétences – situer, rendre lisible, relier – est décisif pour transformer un simple point sur la carte en séjour désirable.

Dans le prolongement de ces stratégies de distinction, le prix traduit la mise en scène décrite plus haut : il aligne la promesse (titre, photos, récit) avec un segment de clientèle. Bas, il signale l’opportunité et déclenche les premières réservations/avis ; haut, il marque la qualité et filtre la demande.

Dans les faits, les hôtes prennent en compte un ensemble de variables d’ajustement (saisonnalité, week-end/semaine, remises de dernière minute, minimum de nuits, événements) et aiguillent leurs indicateurs de performance (taux d’occupation, rythme des réservations, avis) pour remonter dans les résultats de l’application ou se spécialiser sur un public précis.

Les annonces Airbnb, un observatoire des tensions économiques autour du logement

Dans une métropole comme Bordeaux, où l’accès au logement est dit « tendu », la tarification ouvre un enjeu central : l’arbitrage entre courte et longue durée. Quand le rendement attendu et la flexibilité perçue sont supérieurs en meublé touristique, des propriétaires basculent vers la courte durée, surtout dans les quartiers les plus demandés, avec à la clé une rareté accrue de l’offre longue durée et, indirectement, une pression sur les loyers. D’où la question décisive : que produisent, quartier par quartier, ces arbitrages tarifaires sur l’offre disponible et sur les prix – et que peuvent les dispositifs de régulation pour y répondre ?

La Métropole a déjà mis en place un arsenal de mesures : enregistrement obligatoire avec numéro à afficher, changement d’usage assorti d’une compensation à payer, plafonds de nuitées pour les résidences principales, contrôles et amendes administratives, ainsi que des obligations de partage de données imposées aux plateformes.

L’étude des annonces Airbnb est utile pour documenter et évaluer ces politiques : elle permet de cartographier les concentrations de meublés de tourisme par quartier, d’identifier les caractéristiques signalant des usages problématiques de la plateforme (location de logements entiers, multiannonces, « arrivée autonome » avec une boîte à clés, recours à des conciergeries), de repérer des signaux de professionnalisation, de suivre les évolutions avant/après règlementation, enfin de relier ces indicateurs aux tensions locales (offre disponible, niveaux de loyers). Autrement dit, les annonces ne sont pas seulement un discours : elles forment un observatoire de l’hospitalité et un baromètre spatial précieux pour ajuster la régulation, quartier par quartier.

The Conversation

Victor Piganiol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Airbnb : comment les hôtes se racontent en ligne – https://theconversation.com/airbnb-comment-les-hotes-se-racontent-en-ligne-265311

Restitutions du patrimoine culturel illicite : un nouveau projet de loi française pourrait changer la donne

Source: The Conversation – in French – By Catharine Titi, Research Associate Professor (tenured), French National Centre for Scientific Research (CNRS), Université Paris-Panthéon-Assas

Image tirée du film _Dahomey_ (2024), de Mati Diop, Ours d’or de la 74<sup>e</sup>&nbsp;Berlinale. Films du Losange

Sur la question des restitutions du patrimoine culturel illicite, la France entend aller plus loin avec un projet de loi qui pourrait devenir une loi phare en la matière. Quelles en sont les modalités, et pourquoi ce projet représente-t-il potentiellement un tournant historique ?


Le discours marquant d’Emmanuel Macron sur le patrimoine culturel africain, prononcé à Ouagadougou au Burkina Faso en 2017, a suscité l’espoir d’un tournant dans la question des restitutions. Depuis, les premiers résultats ont été modestes.

Les conclusions audacieuses du rapport Sarr-Savoy, publié un an plus tard, se cantonnaient au patrimoine culturel subsaharien. Les quelques restitutions qui ont suivi, notamment celles de 26 œuvres au Bénin, d’un objet au Sénégal et d’un autre à la Côte d’Ivoire, se sont révélées moins ambitieuses que celles entrevues.

Certes, deux lois-cadres sur la restitution des restes humains et sur des objets liés aux spoliations antisémites ont bien été adoptées en 2023, mais nous étions là à la traîne d’autres pays européens. Nos voisins d’outre-Manche, connus pour leur scepticisme vis-à-vis des restitutions, disposent de telles lois depuis de longues années.

Cependant, aujourd’hui, la France entend aller plus loin avec un projet de loi qui pourrait devenir une loi phare en matière de restitutions. La promesse date de 2021, quand le président de la République affirmait la nécessité d’une loi « qui permettra de cadrer dans la durée les choses […] pour établir véritablement une doctrine et des règles précises de restituabilité ». Aujourd’hui, les conditions de son adoption semblent enfin réunies.

Une dérogation ciblée au principe d’inaliénabilité

Le projet de loi vise à créer une dérogation ponctuelle au principe d’inaliénabilité qui empêche la vente ou le transfert des œuvres des collections publiques pour certains biens culturels. L’objectif est de faciliter le processus de restitution, afin qu’elle puisse s’effectuer par décret en Conseil d’État, sans que le législateur n’ait à intervenir.

Selon l’étude d’impact du projet, il serait « répétitif et pesant […] pour toutes les parties prenantes de proposer de nouveaux projets de loi ad hoc […] pour restituer au cas par cas » et le Parlement pourrait « être difficilement sollicité de façon répétée pour des lois d’espèce visant des œuvres spécifiques ».

Appropriation illicite entre 1815 et 1972

Les biens culturels concernés sont ceux qui ont fait l’objet d’une « appropriation illicite » entre le 10 juin 1815, lendemain de la signature de l’acte final du congrès de Vienne, qui a décrété la restitution des spoliations européennes de Napoléon, et le 23 avril 1972, veille de l’entrée en vigueur de la Convention de l’Unesco de 1970, qui a mis en place un cadre de lutte contre le trafic international de biens culturels.

Cette période pose question. Par exemple, toutes les antiquités et autres œuvres d’art qui auraient dû être restituées en 1815, selon l’accord établi à l’époque, ne l’ont pas été. Pourquoi ne pas couvrir toute la période napoléonienne ? Ne serait-ce pas aussi un moyen indirect d’exercer une pression sur nos voisins britanniques qui, à l’issue de la bataille du Nil (1798), ont emporté les antiquités égyptiennes de la campagne d’Égypte ?

Le texte du projet de loi retient comme date cruciale celle de l’appropriation illicite de l’objet. La loi pourrait aller encore plus loin en retenant comme date cruciale celle de l’acquisition de l’objet illicite par une collection nationale française. Dans ce cas, un objet volé avant 1815, mais acquis après cette date serait toujours protégé par la loi.

Mieux encore, a-t-on vraiment besoin d’une période de référence ? Ne serait-il pas suffisant de se concentrer sur le caractère illicite du bien ?

Il faut rappeler qu’aucune restitution ne sera automatique : un décret en Conseil d’État pris sur le rapport du ministre de la culture sera nécessaire. Il n’y a donc aucun risque de restitution précipitée.

Par ailleurs, le projet prévoit qu’un comité scientifique pourrait également être consulté pour avis. Il pourrait même être conçu comme un organe pérenne, ce qui lui permettrait de développer une pratique, équivalente à une « jurisprudence » constante.

Enfin, la dérogation ne couvre pas les biens archéologiques ayant fait l’objet d’un accord de partage de fouilles ou d’un échange à des fins d’étude scientifique ni les biens saisis par les forces armées et transformés en « biens militaires ». Ces exclusions pourraient sensiblement restreindre l’impact de la loi, d’autant que la définition du terme « bien militaire » est large et que certains anciens accords relatifs à des biens archéologiques pourraient être considérés comme une appropriation illicite aujourd’hui.

Vol ou exportation illicite à partir de 1972

Au-delà de la dérogation au principe d’inaliénabilité, le projet de loi vise les biens culturels qui ont été « volés ou illicitement exportés » à partir du 24 avril 1972, date d’entrée en vigueur de la Convention de l’Unesco de 1970. Comme la France n’a ratifié cette convention qu’en 1997, il a été décidé de l’appliquer rétroactivement à partir de 1972.

Ici, le processus de restitution est différent : la collection publique qui possède le bien culturel demande au juge d’ordonner sa restitution. L’inconvénient est qu’il concerne uniquement les objets « volés ou illicitement exportés » et donc pas forcément d’autres types d’« appropriation illicite » comme la cession d’un objet obtenue par contrainte.

En outre, on peut s’interroger sur l’intention du projet de loi qui est soit de proposer un cadre législatif nouveau, soit d’intégrer la Convention de l’Unesco de 1970 dans le droit interne français. Dans ce dernier cas, il pourrait involontairement intégrer aussi les limitations de celle-ci. Par exemple, les produits provenant de fouilles archéologiques clandestines n’entrent pas a priori dans le champ de protection de cette convention. Est-ce vraiment la volonté du législateur d’exclure les produits de fouilles clandestines du champ d’application de la loi ?

Politiques de restitution : l’exemple néerlandais

Ces dernières années, les politiques en matière de restitution ont radicalement changé presque partout dans le monde, prouvant que des pratiques, acceptables par le passé, ne le sont plus. À ce titre, l’exemple des Pays-Bas est particulièrement intéressant.

Depuis 2020, ce pays a mis en place une nouvelle politique et a constitué un comité scientifique chargé d’examiner les demandes de restitution émanant d’un État étranger. Il accepte désormais que les objets entrés dans le domaine public néerlandais à la suite d’un déséquilibre des pouvoirs soient restitués. Bien que le comité ait officiellement été créé pour traiter les demandes relatives aux objets coloniaux, son champ d’action s’étend à tous les types d’objets. En cas de doute quant à la manière dont un bien culturel s’est intégré dans une collection néerlandaise, le comité recommande sa restitution. Le doute profite donc à l’État demandeur.

Les mots ont leur importance. Lorsqu’il examine une demande de restitution, le comité néerlandais ne considère pas que l’objet « appartient » à la collection néerlandaise, mais seulement qu’il y est accueilli. Il est question d’objets « perdus involontairement » par l’État concerné (et non « volés » ou « obtenus par contrainte »). Plus important encore, cette nouvelle politique reconnaît que « la réparation de l’injustice est le point de départ du processus de restitution ».

Un projet de loi tourné vers l’avenir

Revenons au projet français de loi présenté par le gouvernement. Il a été déposé au Sénat, le 30 juillet 2025, où trois sénateurs, Max Brisson (LR), Catherine Morin-Desailly (Union centriste) et Pierre Ouzoulias (CRCE-K), particulièrement engagés en la matière, ont déjà été à l’origine d’un nombre de dossiers législatifs portant sur les restitutions.

Le projet de loi devait initialement être discuté en septembre 2025, mais la situation politique a repoussé cette échéance à une date pour l’instant indéterminée.

Le consensus politique qui semble émerger en faveur de ce projet est fondateur. Il permettra à la France de se positionner à l’avant-garde du débat sur la restitution des biens culturels acquis illicitement.

The Conversation

Catharine Titi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Restitutions du patrimoine culturel illicite : un nouveau projet de loi française pourrait changer la donne – https://theconversation.com/restitutions-du-patrimoine-culturel-illicite-un-nouveau-projet-de-loi-francaise-pourrait-changer-la-donne-267580

Comment le Sénégal peut financer son économie sans s’endetter davantage

Source: The Conversation – in French – By Souleymane Gueye, Professor of Economics and Statistics, City College of San Francisco

Le modèle d’endettement externe, longtemps présenté comme le moteur du développement des pays sous-développés en général et du Sénégal en particulier, révèle aujourd’hui ses limites. Le Sénégal fait face à un endettement public record (119 % du PIB) selon le Fonds monétaire international – aggravé par des « dettes cachées » hors bilan et une contrainte budgétaire qui menace à la fois sa stabilité macro-économique et sa capacité à financer un développement durable et inclusif. Lors des assemblées du FMI et de la Banque mondiale, Kristalina Georgieva a salué la transparence dont les autorités sénégalaises ont fait montre en révélant la dette cachée, estimant qu’elles ont eu “le courage de dire la vérité”.

Les crises successives – dette des années 1980, pandémie de COVID-19, guerre en Ukraine, guerre commerciale décrétée par la nouvelle administration américaine, la suspension/diminution de l’aide au développement – ont ravivé une question centrale : comment financer la transformation structurelle du pays sans replonger dans la dépendance et le surendettement ?

En tant qu’économiste ayant étudié les mécanismes d’endettement et les sources alternatives de financement du Sénégal, j’examine dans cet article les alternatives au modèle classique d’endettement. Je défends l’idée que des instruments concrets existent pour soutenir une croissance inclusive, génératrice de richesse, d’emplois et porteuse de réduction des inégalités des revenus.

Les limites d’un modèle fondé sur la dette

Selon la théorie économique néo-classique, un pays avec un taux d’épargne faible peut accélérer sa croissance économique en finançant ses investissements productifs par la dette internationale. C’est sur ce principe que le Sénégal, comme d’autres pays africains, a beaucoup emprunté sur les marchés internationaux pour construire routes, ponts et infrastructures censés soutenir la croissance et conduire le pays vers l’émergence.

La réalité dément cette théorie dans le cas du Sénégal. Après quarante années de recours aux financements extérieurs, la dette publique dépasse aujourd’hui 118 % du PIB. Le déficit budgétaire s’élève aussi à plus de 14 % du PIB. Le service de la dette absorbe plus de 25 % des recettes fiscales. Les charges d’intérêts sur la dette ont augmenté de 32,7 % durant ce trimestre, atteignant 823 milliards de FCFA (environ 1,34 milliard de dollars US), d’après le ministre des Finances. La croissance économique reste très volatile, avec une productivité stagnante et un taux de chômage très élevé (22,8 %).

Le taux moyen de croissance économique est de 5 %. La productivité du travail n’augmente en moyenne que de 0.6 %. Elle est freinée par la mauvaise orientation de la main-d’œuvre et de l’insuffisance d’équipements performants.

Les investissements massifs n’ont pas créé le cercle vertueux attendu. Au lieu de créer une croissance endogène et inclusive, ils ont consolidé une économie dépendante des importations et des devises étrangères.

Cette dépendance a entraîné un cycle de surendettement. L’État doit sans cesse emprunter de nouvelles sommes pour rembourser les dettes contractées en devises. Le service de la dette augmente chaque année (+21 % sur les intérêts). S’y ajoute un besoin de financement du compte courant estimé à 2700 milliards de FCFA (environ 4,39 milliards de dollars US). Autant de ressources soustraites aux dépenses sociales et d’investissement.

Cette situation n’est pas passagère. Elle traduit un blocage structurel.La théorie de la dépendance montre que l’emprunt international entretient une dépendance durable vis-à-vis des grands centres financiers. Celle-ci est aggravée par des contrats opaques et la pression des agences de notation comme Moody’s qui ne cessent de dégrader la note du pays.

La doctrine de la “dette odieuse” formulée par Alexander Sack considère qu’une dette contractée sans consentement démocratique et contraire à l’intérêt public peut être annulée. Cette idée refait surface au Sénégal : la Cour des comptes a révélé l’existence d’une dette « cachée » estimée à 13 milliards de dollars fin 2024, contre 7 milliards sous le régime précédent.

Ce fardeau de la dette cachée pèse lourdement sur les finances publiques et nuit à la crédibilité du pays sur les marchés. Le Sénégal doit désormais emprunter à des taux très élevés . C’est pourquoi une partie des Sénégalais demande que le pays refuse de rembourser cette dette cachée qu’ils jugent “odieuse”.

Ces analyses montrent la nécessité de diversifier les sources de financement pour atténuer la dépendance du pays à l’endettement.

## Financer autrement l’économe

La recherche d’alternatives au modèle classique d’endettement devient urgente. Au-delà de la mobilisation des ressources domestiques (réformes fiscales, épargne nationale), plusieurs instruments offrent des solutions crédibles pour financer autrement la croissance. Un fonds souverain, alimenté par les revenus des ressources naturelles (or, zircon, hydrocarbures), pourrait constituer une base de financement stratégique.

Les échanges de dette contre développement offrent une solution. Ils convertissent une créance en financements pour des secteurs comme la santé ou l’éducation. Résultat : la dette s’allège tout en soutenant les services publics.

La diaspora sénégalaise, dont les transferts représentent près de 10 % du PIB, constitue un autre levier majeur pour financer des infrastructures stratégiques. Le lancement du premier Diaspora Bond a d’ailleurs permis de lever 450 milliards de FCFA (environ 731,7 millions de dollars US), bien au-delà de l’objectif initial de 487,8 millions de dollars US. Ces obligations citoyennes, assorties de taux de rendement compétitifs, peuvent devenir un outil structurant de patriotisme économique.

L’utilisation des Sukuk islamiques qui sont des obligations en conformité avec la charia (loi islamique) limiterait le risque de change tout en mobilisant une épargne nationale et étrangère compatible avec les valeurs islamiques de nombreux investisseurs. Pour le Sénégal, il faudra simplement rationaliser le recours à cette finance islamique en travaillant sur un cadre juridique et réglementaire transparent. En 2014, le gouvernement l’avait déjà utilisé pour lever 325,2 millions de dollars US.

Un autre levier de financement consisterait à émettre des obligations indexées au PIB. Avec ce système, le remboursement de la dette dépend de la santé économique du pays. Si la croissance est forte, les créanciers sont mieux remboursés. Si l’économie ralentit ou subit un choc climatique (inondation, disette sécheresse), les remboursements diminuent. Ce mécanisme testé en Argentine après 2001 prouve que les finances publiques, en partageant les risques avec les créanciers, laissent aux autorités une marge de manoeuvre budgétaire.

D’autres mécanismes financiers méritent d’être développés. La microfinance, les fintechs, le capital-risque et les sociétés de capital d’investissement peuvent non seulement accompagner les start-up et les PME innovantes mais aussi cibler une partie de la population non bancable.

A ces leviers de financement, il faudra y inclure les fonds verts pour le climat et les obligations vertes, niches qui permettront de lever des fonds pour lutter contre le réchauffement climatique ou de financer des projets environnementaux structurants.

Le Sénégal doit s’appuyer sur une stratégie bien pensée qui combinerait ces formes de financement alternatif avec les investissements directs étrangers (IDE) et les partenariats public-privé transparents dans des secteurs tels que le BTP, les énergies renouvelables, l’agro-industrie et les hautes technologies.

Bien articulés et adossés à une diplomatie économique efficace, ces leviers peuvent diminuer la vulnérabilité externe du pays. Ils peuvent renforcer la nouvelle approche de financement des politiques publiques pour une transformation systémique de l’économie sénégalaise tout en renforçant la crédibilité internationale du Sénégal.

Une réforme en deux temps

Pour rompre ce cercle vicieux dans lequel le Sénégal s’est empêtré, il est nécessaire d’amorcer des réformes qui auront un double objectif.

D’une part, assainir l’héritage de dettes accumulées par un audit rigoureux, une restructuration ciblée et une gouvernance budgétaire plus transparente.

D’autre part, bâtir une nouvelle stratégie de financement capable de mobiliser les ressources domestiques, de diversifier les partenariats et d’intégrer des instruments innovants tels que les échanges de dette contre développement, les sukuk islamiques, les obligations indexées au PIB et les diaspora bonds.

Cette transformation exige une discipline institutionnelle exemplaire et une sélection stratégique des instruments de financement afin de protéger les dépenses sociales, soutenir l’emploi des jeunes et préserver le pouvoir d’achat des Sénégalais les plus vulnérables. En maîtrisant ces leviers, le Sénégal pourra libérer son potentiel productif pour une transformation systémique de son économie et réduire sa dépendance aux marchés financiers internationaux.

Il s’agira ainsi de bâtir une trajectoire de croissance durable, résiliente et véritablement inclusive, capable d’éradiquer la pauvreté et de réduire les inégalités économiques.

La réussite de la Vision Sénégal 2050 – référentiel de développement du pays – dépendra de cette capacité à financer autrement les politiques publiques et l’ économie.

The Conversation

Souleymane Gueye receives funding from Fulbrith et le college de San Francisco.

ref. Comment le Sénégal peut financer son économie sans s’endetter davantage – https://theconversation.com/comment-le-senegal-peut-financer-son-economie-sans-sendetter-davantage-266225

Une étude montre que 60 ans est souvent l’âge de notre apogée

Source: The Conversation – France in French (3) – By Gilles E. Gignac, Associate Professor of Psychology, The University of Western Australia

Raisonnement moral, stabilité émotionnelle, résistance aux biais cognitifs… autant de traits qui atteignent leur maturité bien après la jeunesse et qui expliquent pourquoi cette période de la vie peut être un âge d’or pour le jugement et le leadership.


À mesure que votre jeunesse s’éloigne, votre crainte du vieillissement grandit peut-être. Les résultats de recherche que mon collègue et moi avons récemment publiés dans la revue Intelligence pourraient vous rassurer, car ils révèlent qu’il existe de très bonnes raisons de se réjouir de prendre de l’âge. En effet, pour nombre d’entre nous, le fonctionnement psychologique atteint en réalité son pic entre 55 et 60 ans.

Ces connaissances éclairent les raisons pour lesquelles les personnes de cette tranche d’âge peuvent constituer des atouts dans le milieu professionnel, que ce soit en matière de résolution de problèmes complexes ou dans l’exercice du leadership.

Différents types de pics

De nombreux résultats de recherches indiquent que les êtres humains atteignent l’apogée de leur forme physique entre le milieu de la vingtaine et le début de la trentaine.

Un vaste corpus d’études établit également que c’est aussi vers le milieu de la vingtaine que les capacités intellectuelles « brutes » – c’est-à-dire la faculté de raisonner, de se souvenir et de traiter rapidement les informations – commencent généralement à décliner.

Ce schéma se reflète dans le monde réel. Les athlètes atteignent en général le pic de leurs performances avant 30 ans. Les mathématiciens signent souvent leurs contributions les plus marquantes aux alentours de la trentaine. Quant aux champions d’échecs, ils sont rarement au sommet de leur art après 40 ans.

Pourtant, si l’on regarde au-delà de la seule « capacité de traitement brute », une image bien différente se dessine.

De la capacité de raisonnement à la stabilité émotionnelle

Dans notre étude, nous sommes allés au-delà de la seule faculté de raisonnement. Nous nous sommes concentrés sur des traits psychologiques bien établis, répondant à plusieurs critères : pouvoir être mesurés de manière fiable, refléter des caractéristiques durables plutôt que des états passagers, suivre des trajectoires liées à l’âge bien documentées, et être connus pour prédire les performances des individus dans la vie réelle.

Notre recherche nous a permis d’identifier 16 dimensions psychologiques correspondant à ces critères. Il s’agissait notamment de capacités cognitives fondamentales, telles que le raisonnement, la capacité de mémorisation, la vitesse de traitement, les connaissances ou encore l’intelligence émotionnelle. Figuraient aussi parmi ces 16 dimensions les fameux « Big Five », ou cinq grands traits de personnalité : l’extraversion, la stabilité émotionnelle (névrosisme vs stabilité émotionnelle dans le modèle des Big Five, ndlr), le caractère consciencieux, l’ouverture à l’expérience et l’agréabilité.

Nous avons recensé puis compilé toutes les études portant sur ces 16 dimensions menées sur des cohortes de grandes tailles. En les standardisant, grâce à une échelle commune, nous avons pu établir des comparaisons directes et cartographier l’évolution de chaque trait au fil de la vie.

Un pic plus tard dans la vie

Plusieurs des traits que nous avons mesurés atteignent leur pic bien plus tard dans l’existence. Ainsi, le caractère consciencieux culmine autour de 65 ans, tandis que la stabilité émotionnelle atteint son maximum vers 75 ans.

Des dimensions moins souvent évoquées, comme le raisonnement moral, semblent également s’épanouir à un âge avancé. De même, la capacité à résister aux biais cognitifs – ces raccourcis mentaux qui peuvent nous conduire à des décisions irrationnelles ou moins exactes – peut continuer de s’améliorer jusqu’à 70 ans, voire 80 ans.

En combinant les trajectoires liées à l’âge de ces 16 dimensions dans un indice pondéré, théoriquement et empiriquement étayé, un schéma frappant est apparu.

Le fonctionnement mental global culmine entre 55 et 60 ans, avant de commencer à diminuer vers 65 ans. Ce déclin s’accentue après 75 ans, ce qui suggère qu’à un âge avancé, la diminution des capacités pourrait s’accélérer une fois qu’elle est entamée.

En finir avec les idées reçues sur l’âge

Nos résultats pourraient contribuer à expliquer pourquoi nombre les fonctions de leadership les plus exigeantes dans le secteur des affaires, de la politique ou de la vie publique sont souvent occupées par des quinquagénaires ou des sexagénaires. Si certaines capacités déclinent avec l’âge, elles sont contrebalancées par la progression d’autres traits essentiels. Ensemble, ces compétences favorisent de meilleures capacités de jugement et des prises de décisions plus réfléchies – autant de qualités cruciales au sommet.

En dépit de ces conclusions, les travailleurs les plus âgés sont aussi ceux qui font face aux plus grandes difficultés lorsqu’il s’agit de réintégrer le marché de l’emploi après une perte de poste. Dans une certaine mesure, certains facteurs structurels pourraient influencer les décisions en matière d’embauche. Recruter une personne d’une cinquantaine d’années pourrait par exemple être perçu par les employeurs comme un investissement de court terme dans le cas d’une probable retraite à 60 ans.

Dans d’autres cas, certains métiers imposent un âge de départ obligatoire. Ainsi, l’Organisation de l’aviation civile internationale fixe à 65 ans l’âge limite pour les pilotes de ligne internationaux. Dans de nombreux pays, les contrôleurs aériens doivent eux aussi prendre leur retraite entre 56 et 60 ans (en France, l’âge limite est fixé à 59 ans, ndlr). Étant donné que ces professions exigent des niveaux de mémoire et d’attention particulièrement élevés, ces limites d’âge sont souvent considérées comme justifiées.

Cependant, la situation n’est pas la même d’une personne à l’autre. Des recherches ont montré que si certains adultes voient leur rapidité de raisonnement et leur mémoire décliner en vieillissant, d’autres conservent ces capacités jusqu’à un âge avancé. L’âge, à lui seul, ne détermine donc pas le fonctionnement cognitif global. Les évaluations et les appréciations devraient plutôt se baser sur les capacités et les traits réels des individus, plutôt que sur des présupposés liés à leur âge.

Un pic, pas un compte à rebours

Dans l’ensemble, ces résultats soulignent la nécessité de mettre en place des pratiques d’embauche et de fidélisation plus inclusives sur le plan de l’âge, qui tiendraient compte du fait que chez de nombreuses personnes, vieillir constitue un atout en matière de travail.

Charles Darwin a publié De l’origine des espèces à 50 ans. Ludwig Van Beethoven a créé sa Neuvième symphonie à 53 ans et alors qu’il était profondément sourd. Plus récemment, Lisa Su, aujourd’hui âgée de 55 ans, a engagé le fabricant américain de semi-conducteurs, microprocesseurs et cartes graphiques Advanced Micro Devices (AMD) dans l’un des revirements technologiques les plus spectaculaires du secteur.

L’histoire regorge de personnalités qui ont accompli leurs plus grandes percées à des âges dépassant largement ce que la société considère souvent comme « l’âge d’or ». Peut-être est-il temps de cesser de voir la maturité comme un compte à rebours, et de la reconnaître pour ce qu’elle est vraiment : un sommet.

The Conversation

Gilles E. Gignac ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Une étude montre que 60 ans est souvent l’âge de notre apogée – https://theconversation.com/une-etude-montre-que-60-ans-est-souvent-lage-de-notre-apogee-267683

Pollution : quand l’environnement menace la fertilité féminine

Source: The Conversation – France in French (3) – By Sophian Tricotteaux-Zarqaoui, Doctorant, laboratoire Périnatalité et Risques toxiques (UMR_I 01), Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

La fertilité mondiale est en recul depuis plusieurs décennies. Si l’on connaît de multiples facteurs impliqués dans cet inquiétant phénomène, une partie des cas d’infertilité demeure sans explications. Un nombre croissant de preuves semble toutefois incriminer divers polluants environnementaux, en raison de leur capacité à perturber les cycles hormonaux.


Depuis plus de soixante-dix ans, un phénomène discret, mais de plus en plus préoccupant prend de l’ampleur dans le domaine de la santé reproductive : la fertilité mondiale connaît une baisse continue. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) dresse un constat alarmant : aujourd’hui, pour un couple sur six dans le monde, devenir parents s’apparente davantage à un rêve difficile à réaliser qu’à une perspective aisément envisageable.

Les raisons de cette situation, qui affecte aussi bien les hommes que les femmes, sont multiples : évolutions sociétales, choix de vie, facteurs médicaux… Mais ils ne suffisent pas à expliquer l’ampleur du phénomène. Pour l’expliquer, les chercheurs s’intéressent de plus en plus aux effets des polluants environnementaux, et en particulier à ceux des perturbateurs endocriniens.

Ces substances, avec lesquelles nous sommes en contact au quotidien, peuvent interférer avec le système hormonal, clé de voûte de la reproduction. Ces substances ont la capacité de dérégler notre système hormonal, pourtant essentiel au bon fonctionnement de la reproduction. Aujourd’hui, les preuves sont accablantes et mettent en cause leur rôle dans les troubles de la fertilité féminine. Explications.

Un recul important de l’âge de la première grossesse

L’âge demeure l’un des facteurs majeurs influençant la fertilité. En effet, les femmes naissent avec un stock limité d’ovules qui diminue progressivement au fil des années jusqu’à la ménopause. Ce processus naturel réduit les chances de conception au fil du temps, jusqu’à l’arrêt complet des règles, qui survient généralement entre 45 et 55 ans, (avec un âge moyen de 51 ans en France).

Or, au fil du XXe siècle, l’accès aux études, l’entrée massive des femmes sur le marché du travail, d’une part, et le coût élevé lié à l’éducation des enfants, d’autre part, ont modifié les stratégies familiales, repoussant toujours plus loin l’âge moyen de la première grossesse. Ainsi, en France, celui-ci ne cesse de reculer depuis les années 1970. En 2022, il atteignait 31 ans, alors qu’il était de 24 ans en 1974.

Facilité par un meilleur accès à la contraception, ce report de l’âge de la parentalité au-delà des 30 ans pose un véritable défi, car la fertilité féminine décline drastiquement après 35 ans. Cette situation rend aussi plus complexe la prise en charge médicale des troubles de l’infertilité. En effet, plus le diagnostic d’infertilité est posé tardivement, plus le projet de devenir parents est mis en péril, car les traitements peuvent être longs.

Il faut souligner que les causes de l’infertilité ne se limitent pas uniquement à l’âge ; d’autres problèmes gynécologiques peuvent être impliqués. Parmi ceux-ci, on y trouve les anomalies utérines, le syndrome des ovaires polykystiques, les problèmes anatomiques, et l’endométriose.

Toutefois, en France, selon l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), 10 % à 25 % des cas d’infertilité sont aujourd’hui d’origine inexpliquée. Une partie de ces cas pourrait être due à l’exposition à des polluants environnementaux, qui interfèrent avec le système hormonal et perturbent les mécanismes de la reproduction.

Les polluants environnementaux, la face cachée de l’infertilité

On sait aujourd’hui que des problèmes d’infertilité peuvent résulter d’un certain nombre de facteurs environnementaux, tels que le tabagisme, la consommation excessive d’alcool ou encore l’obésité pour ne citer que les plus connus.

Depuis plusieurs années, différentes études scientifiques incriminent également les perturbateurs endocriniens, parmi lesquels on retrouve certains pesticides, d’être à l’origine de certains cas d’infertilité inexpliquée.

Selon l’OMS, un perturbateur endocrinien est :

« Une substance ou un mélange de substances qui altère les fonctions du système endocrinien et de ce fait induit des effets néfastes dans un organisme intact, chez sa progéniture ou au sein d’une population »

Pour le dire simplement, les perturbateurs endocriniens sont des substances qui ont la capacité d’interférer avec le système hormonal perturbant ainsi le cycle menstruel.

Aujourd’hui, nous sommes tous exposés à un large spectre de perturbateurs endocriniens, qu’il s’agisse de bisphénols (notamment le bisphénol A, mais pas uniquement), de pesticides tels que le chlorpyrifos, ou de substances telles que les polychlorobiphényles, les phtalates et leurs métabolites, etc.

Ces composés sont présents dans de nombreux produits du quotidien, par exemple les bouteilles en plastique, les contenants alimentaires, les revêtements internes des boîtes de conserve métalliques, les détergents, les microplastiques, les retardateurs de flamme, les appareils électroniques et même les produits cosmétiques…

Notre mode de vie, notre alimentation, les lieux que nous fréquentons, et même notre métier influencent notre exposition à ces substances, et certains sont plus exposés que d’autres : agriculteurs et agricultrices, personnes exerçant des métiers de la coiffure, de l’esthétique, fleuristes

Naturellement, vivre à proximité de zones polluées, comme un champ cultivé en utilisant des pesticides, par exemple, accroît de même le risque de contamination par des perturbateurs endocriniens.




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Une mécanique hormonale finement régulée

L’exposition aux perturbateurs endocriniens peut avoir des effets particulièrement délétères chez la femme, car elle peut perturber le cycle menstruel.

Ce cycle naturel, qui prépare le corps à une éventuelle grossesse, est contrôlé par un ensemble d’organes qui communiquent entre eux grâce à des hormones : le cerveau (l’hypothalamus et l’hypophyse), les ovaires et l’utérus. Il repose sur deux processus qui se déroulent en parallèle.

L’un se déroule au niveau des ovaires, lesquels passent par plusieurs étapes au cours du cycle menstruel : développement des follicules contenant les ovocytes, libération d’un ovule prêt à être fécondé (l’ovulation), puis formation d’une structure temporaire appelée corps jaune qui permettra la continuité de la grossesse.

Le second processus se passe au niveau de l’utérus, qui se prépare à accueillir un futur bébé en épaississant sa paroi. Si la fécondation n’a pas lieu, cette muqueuse épaissie est éliminée par les voies naturelles : ce sont les règles.

Ce système est orchestré par plusieurs hormones essentielles, produites par les ovaires (œstradiol et progestérone) ainsi que par le cerveau (la GnRH, LH et FSH). C’est cette fine régulation hormonale qui permet au cycle menstruel de se dérouler chaque mois.

Une désorganisation, ne serait-ce que minime, de ce système millimétré, sous l’effet par exemple de perturbateurs endocriniens, peut se traduire par une infertilité dite « inexpliquée ».

Perturbateurs endocriniens et infertilité féminine

Des substances comme le bisphénol A, les phtalates et certains pesticides ont pu être liées à une accélération du vieillissement ovarien. En provoquant un stress oxydatif dans les follicules ovariens, elles endommagent les cellules impliquées dans le développement des ovocytes. Le contact avec ces substances se traduit par une diminution précoce de la qualité et de la quantité des ovules disponibles.

Les perturbateurs endocriniens sont aussi soupçonnés de jouer un rôle dans un trouble plus grave, appelé insuffisance ovarienne précoce. Celui-ci se traduit par un arrêt définitif du fonctionnement des ovaires avant 40 ans. Cette pathologie entraîne une ménopause prématurée, des troubles hormonaux et des difficultés à concevoir.

On sait que l’insuffisance ovarienne précoce peut avoir des causes génétiques, mais certains perturbateurs endocriniens semblent être eux aussi impliqués. C’est par exemple le cas des dioxines ainsi que des perfluoroalkyls et polyfluoroalkyls (aussi nommés PFAS).

Mais ce n’est pas tout : les perturbateurs endocriniens interfèrent également avec la grossesse elle-même. Pour qu’une grossesse puisse survenir, il faut qu’un ovule arrive à maturité et soit libéré lors de l’ovulation. Or, les perturbateurs endocriniens perturbent ce processus de différentes manières.

Certains d’entre eux bloquent la maturation des ovules, empêchant le développement normal des follicules ovariens

D’autres entraînent un déséquilibre hormonal, en modifiant la production des hormones comme l’œstrogène et la progestérone, ce qui perturbe le cycle menstruel et réduit les chances d’ovulation.

Des impacts au-delà de la conception

Les perturbateurs endocriniens peuvent aussi altérer les récepteurs hormonaux. C’est par exemple le cas de substances telles que l’atrazine, un pesticide très répandu, qui diminuent la réponse des ovaires aux hormones essentielles à l’ovulation.

Tous ces mécanismes se traduisent à des perturbations de l’ovulation qui interfèrent avec la fécondation. La conséquence, chez certaines femmes exposées, est la survenue de problèmes de fertilité, voire, dans certains cas, d’une infertilité totale.

Enfin, les perturbateurs endocriniens peuvent aussi s’avérer problématiques lors des étapes qui suivent la fécondation. Pour qu’une grossesse survienne, la fécondation seule ne suffit pas : l’œuf ainsi formé doit ensuite parvenir à s’implanter correctement dans l’utérus. Il faut pour cela que la muqueuse utérine (appelée endomètre) soit réceptive.

Or, les perturbateurs endocriniens, en particulier le bisphénol A, perturbent également cette étape. Les conséquences peuvent être des fausses couches à répétition, des difficultés d’implantation de l’embryon ou les complications pendant la grossesse : dysfonctionnement du placenta (prééclampsie), retard de croissance du fœtus, etc.

Enfin, les perturbateurs endocriniens semblent aussi jouer un rôle dans le développement de l’endométriose. On peut prendre le cas du TCDD, un herbicide agissant comme perturbateur endocrinien, qui est associé à la sévérité de la maladie.

Ce que la science sait… et ce qu’elle ignore encore

Aujourd’hui, nous savons que certains polluants présents dans notre environnement, comme le bisphénol A, les phtalates, certains pesticides, les dioxines ou les PFAS, peuvent altérer la fertilité féminine en perturbant la réserve ovarienne, l’ovulation, l’implantation embryonnaire ou en favorisant des pathologies comme l’endométriose.

Cependant, de nombreuses zones d’ombre subsistent : la proportion exacte de cas d’infertilité liés à ces substances reste inconnue, notamment en raison de la difficulté à mesurer l’exposition réelle et de l’effet « cocktail », autrement dit les résultats des interactions entre différentes molécules (nous sommes en effet exposés simultanément à de nombreuses substances différentes).

Parmi les questions qui restent en suspens, quelle est la part exacte de ces polluants dans les cas d’infertilité ? Quels sont les effets combinés des expositions multiples ? Quelles périodes de la vie sont les plus vulnérables ?

Informer, prévenir, agir

Face à l’ampleur du fléau silencieux que représente l’infertilité, il est essentiel de conjuguer les efforts de la recherche à la prévention et à l’information du public. On peut ainsi espérer mieux comprendre les effets des perturbateurs endocriniens sur la fertilité féminine, et en limiter l’impact.

Adopter quelques gestes simples, tel que limiter l’usage des plastiques alimentaires ou opter pour des cosmétiques exempts de perturbateurs connus peut permettre de réduire son exposition. Si possible, mieux vaut également avancer le plus possible dans le temps son projet parental.

Il est également important que recherches et actions de prévention soient soutenues par les institutions. Celles-ci doivent veiller à ce que la dimension environnementale soit pleinement intégrée aux stratégies visant à améliorer la santé reproductive. Cela peut passer par des réglementations plus strictes et par un meilleur suivi de l’utilisation de ces substances, tout en préservant la responsabilité individuelle.

Agir dès aujourd’hui pour protéger la fertilité féminine, par des choix éclairés et par une mobilisation collective, permettra de préserver la santé reproductive des générations futures.

The Conversation

Sophian Tricotteaux-Zarqaoui a reçu des financements de la région Haut de France dans le cadre de sa thèse

Hafida Khorsi, Mariame Kabbour, Marwa Lahimer et Moncef Benkhalifa ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Pollution : quand l’environnement menace la fertilité féminine – https://theconversation.com/pollution-quand-lenvironnement-menace-la-fertilite-feminine-241654

Pourquoi le prix de l’or s’envole-t-il actuellement ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Luke Hartigan, Lecturer in Economics, University of Sydney

Le prix de l’or vient de franchir un nouveau record, porté par une demande mondiale sans précédent. Investisseurs particuliers, fonds indiciels et banques centrales de pays émergents, en particulier la Chine et la Russie, se ruent sur le métal jaune, détaille Luke Hartigan, professeur d’économie à l’université de Sydney.


Mardi 14 octobre, le cours de l’or a franchi pour la première fois la barre des 4 100 dollars américains (3 525 euros) l’once, portant la hausse de cette année à plus de 50 %. La rapidité de cette flambée dépasse de loin les prévisions des analystes et représente quasiment un doublement depuis le début du mouvement, amorcé début 2024.

Cette envolée a séduit investisseurs et épargnants, au point de provoquer de longues files d’attente devant des comptoirs de change et des négociants en métaux précieux.

Qu’est-ce qui explique cet envol ?

Plusieurs raisons ont été avancées pour expliquer cette course record : l’incertitude économique liée à l’endettement croissant des États et à la paralysie budgétaire américaine, ou encore les craintes d’une perte d’indépendance de la Réserve fédérale. Si sous pression politique, elle venait à baisser les taux américains, cela pourrait relancer l’inflation, contre laquelle l’or reste une valeur refuge traditionnelle.

Mais ces facteurs ne suffisent pas à expliquer la hausse fulgurante. D’abord parce que la progression de l’or s’inscrit dans une tendance haussière continue depuis plusieurs années, bien avant que ces éléments ne surgissent.

L’explication la plus plausible se trouve du côté de la demande croissante pour les fonds indiciels cotés en bourse (communément appelés ETF) adossés à l’or. Ces instruments financiers permettent aux investisseurs d’acheter et de vendre de l’or en Bourse aussi facilement qu’une action ou une obligation, ce qui démocratise considérablement l’accès au métal jaune. Avant le lancement du premier ETF or en 2003, il était bien plus difficile pour le grand public de s’exposer à ce marché. Aujourd’hui, l’or peut se négocier comme n’importe quel actif financier, ce qui change la perception de son rôle de valeur refuge en période de turbulences.

À cette demande des particuliers s’ajoute celle de certains pays émergents, en particulier la Chine et la Russie, qui convertissent une partie de leurs réserves officielles en or au détriment des grandes devises comme le dollar. Selon le Fonds monétaire international, leurs réserves physiques d’or ont augmenté de 161 % depuis 2006, atteignant environ 10 300 tonnes, contre seulement 50 % de croissance entre 1955 et 2005.

Cette réorientation s’explique notamment par l’usage accru des sanctions financières par les États-Unis et et d’autres gouvernements émetteurs des principales monnaies de réserve (dollar américain, euro, yen japonais et livre sterling). La Russie, devenue acheteuse nette d’or en 2006, a accéléré ses achats après l’annexion de la Crimée en 2014 et dispose aujourd’hui de l’un des plus gros stocks mondiaux. La Chine, de son côté, réduit ses avoirs en obligations américaines pour renforcer ses réserves en or, dans une stratégie dite de « dédollarisation ».

Après l’exclusion de la Russie du système de paiements Swift et face aux projets occidentaux de saisie d’avoirs russes pour contribuer à financer l’effort de guerre en Ukraine, de nombreuses banques centrales émergentes ont accru leurs réserves d’or. Pour elles, les grandes monnaies occidentales comportent désormais un risque politique, contrairement à l’or. Cette tendance pourrait à terme réduire l’efficacité des sanctions financières comme outil diplomatique.

Jusqu’où l’or peut-il monter ?

La demande persistante des banques centrales russes et chinoises, conjuguée à l’appétit des investisseurs pour les ETF, laisse entrevoir de nouvelles hausses. Les ETF attirent d’autant plus de capitaux que les prix montent, sous l’effet d’un certain « Fomo » (Fear of missing out ou peur de rater le train). Le Conseil mondial de l’or a ainsi fait état en septembre d’entrées record dans ces fonds : 26 milliards de dollars au troisième trimestre (22,4 milliards d’euros) et 64 milliards de dollars (55 milliards d’euros) sur les neuf premiers mois de l’année.

Les achats des banques centrales émergentes, eux, dépendent moins du prix que des facteurs géopolitiques, ce qui continue de soutenir la demande. Sur cette base, Goldman Sachs a déjà relevé son objectif de cours à 4 900 dollars l’once d’ici à fin 2026.

Un atout pour l’Australie

Quelles conséquences pour l’Australie ? Troisième producteur mondial, avec 19 % des réserves connues, le pays est bien placé pour profiter de cette envolée. Le ministère de l’Industrie, des Sciences et des Ressources du pays prévoit même que la valeur des exportations d’or dépassera dès l’an prochain celle du gaz naturel liquéfié. L’or deviendrait ainsi le deuxième produit d’exportation, juste derrière un autre métal « précieux » : le minerai de fer.

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Luke Hartigan reçoit des financements de l’Australian Research Council (DP230100959).

ref. Pourquoi le prix de l’or s’envole-t-il actuellement ? – https://theconversation.com/pourquoi-le-prix-de-lor-senvole-t-il-actuellement-267883

SAAQclic : voici comment les dirigeants de PME peuvent éviter de reproduire les mêmes erreurs

Source: The Conversation – in French – By Azouz Ali, Professeur en Entrepreneuriat, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Ce devait être la vitrine de la modernisation de l’État. C’est devenu un avertissement pour tous ceux qui rêvent de transformation numérique express. En observant le naufrage du projet SAAQclic, les PME québécoises peuvent tirer trois leçons clés avant de se lancer dans leurs propres virages technologiques.

Lancée en 2023 par la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ), la plate-forme SAAQclic promettait un accès simple et rapide aux démarches d’immatriculation et de permis des citoyens. Mais entre retards, bogues et frustration citoyenne, ce projet technologique (trop) ambitieux est devenu symbole de fiasco.

Alors que son coût pourrait atteindre 1,1 milliard de dollars, presque le double du budget initial, le gouvernement de François Legault a précipitamment mis en place en avril 2025 une commission d’enquête pour comprendre les causes de ce fiasco. Pour les petites et moyennes entreprises (PME), cet épisode rappelle qu’un projet technologique mal géré peut rapidement se transformer en gouffre financier et réputationnel.

Que ce soit pour des projets de refonte de leur site web, l’implantation d’un logiciel de gestion de la relation client (CRM) ou encore l’automatisation de la facturation à l’aide de l’intelligence artificielle, les PME font de plus en plus le choix d’adopter des solutions numériques avancées afin de s’adapter à un environnement mondialisé et concurrentiel.

Bien que les PME soient réputées pour leur agilité et leur capacité d’adaptation, elles ne sont pas à l’abri des mêmes risques que ceux observés dans le projet SAAQclic : sous-estimation de la complexité technique, dépendance excessive aux prestataires externes, communication tardive avec les employés ou les clients, dépassements budgétaires qui plombent la trésorerie. Ainsi, le fiasco SAAQclic rappelle que les projets numériques ne sont pas seulement une affaire de technologie, mais avant tout de gouvernance et d’organisation.




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Trois leçons simples pour les PME

1. Faire confiance, sans perdre le contrôle

Par définition, les PME sont des organisations où la proximité règne. Les liens hiérarchiques y sont plus souples, ce qui favorise naturellement la confiance entre l’entrepreneur et ses équipes internes et/ou externes. Cependant, cette confiance ne devrait pas remplacer un certain niveau de rigueur. Comme les PME ne disposent pas toujours des ressources nécessaires pour mener à bien un projet technologique, confier un mandat à un prestataire externe ne dispense jamais de le suivre de près. Autrement dit, la confiance et le contrôle vont de pair. L’un ne fonctionne pas sans l’autre.

Typiquement, cela implique la nomination d’un référent ou coordonnateur (employé en interne) qui suit le projet au quotidien et s’assure de définir des jalons clairs (maquette, tests utilisateurs, mise en production). L’idéal serait de prévoir aussi des pénalités ou clauses de sortie si les engagements ne sont pas tenus par le prestataire externe.

2. Découper pour mieux maîtriser : avancer par petits pas

L’une des erreurs majeures du projet SAAQclic tient à la décision d’un déploiement intégral et simultané de la plate-forme, une approche connue sous le nom de « big bang ».

Cette stratégie, risquée même pour une grande organisation, laisse peu de place à l’ajustement et amplifie les risques. Dans une PME, mieux vaut fragmenter l’implémentation afin de limiter les risques d’échecs du projet technologique.

Avant de généraliser le projet à toute l’entreprise, il est préférable de lancer d’abord un test sur un module ou une équipe pilote. Par exemple, lors d’un projet de mise en place d’un progiciel de gestion intégré – ou ERP (Enterprise Resource Planning), un système qui centralise les principales fonctions d’une entreprise –, il est plus prudent d’automatiser d’abord la facturation avant d’intégrer le module logistique.

Du point de vue opérationnel, il est aussi essentiel d’adopter des méthodes de gestion de projet flexibles, appelées « méthodes agiles » : avancer par petites étapes (sprints), livrer régulièrement des fonctionnalités, et tester souvent avec les utilisateurs finaux. Ces étapes permettent de détecter et corriger les erreurs rapidement, à moindre coût.

3. Anticiper pour mieux rebondir

L’une des critiques qui ont été faites lors de la commission d’enquête chargée de comprendre les causes du fiasco du projet SAAQclic a été la sous-estimation des risques liés au déroulement du projet : dépassements, retards, résistances internes.

Une PME peut difficilement absorber un tel manque de proactivité. D’un point de vue financier, il est essentiel de prévoir un budget tampon de 10 à 20 % pour absorber les imprévus. Au niveau organisationnel, il est nécessaire d’envisager un plan B si le prestataire externe principal fait défaut.


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Enfin, un plan de communication devrait être établi afin de rester transparent avec les employés et les clients sur les échéances et les problèmes rencontrés. Ainsi, anticiper le pire n’est pas faire preuve de pessimisme, mais plutôt un gage de résilience.




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La transformation numérique, un levier stratégique

La transformation numérique, qu’elle soit publique ou privée, n’est pas qu’une question de technologie. C’est avant tout un exercice de gouvernance, de discipline et de confiance bien placée. Bien menée, une transformation numérique est un formidable levier pour les PME : gain de temps, amélioration de la relation client, meilleure traçabilité et prise de décisions plus rapides. Mais mal préparée, elle peut aussi entraîner perte de crédibilité, stress organisationnel et perte financière lourde.

L’affaire SAAQclic rappelle que les projets numériques sont avant tout des projets humains et organisationnels. Alors qu’il restera sans doute dans les annales comme l’un des grands fiascos numériques publics du Québec, il offre aussi une leçon précieuse pour les PME. En effet, même les projets les mieux intentionnés peuvent échouer lorsque la gouvernance, la communication et la gestion des risques sont insuffisamment réfléchies. Bien que ces principes ne garantissent pas le succès absolu, elles réduisent considérablement le risque d’un fiasco coûteux.

La Conversation Canada

Azouz Ali ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. SAAQclic : voici comment les dirigeants de PME peuvent éviter de reproduire les mêmes erreurs – https://theconversation.com/saaqclic-voici-comment-les-dirigeants-de-pme-peuvent-eviter-de-reproduire-les-memes-erreurs-265835