Une anomalie au LHC laisse entrevoir une percée majeure en physique des particules

Source: The Conversation – in French – By William Barter, UKRI Future Leaders Fellow, School of Physics and Astronomy, University of Edinburgh

Après cinquante ans sans faille apparente, le modèle standard pourrait vaciller face à de nouvelles mesures issues du LHC. CERN

Des résultats obtenus au Large Hadron Collider, ou LHC, le grand collisionneur de hadrons du Cern, pourraient remettre en cause le modèle standard, pilier de la physique des particules depuis un demi-siècle.


Sommes-nous sur le point de détecter des signes d’une physique encore inconnue ? C’est ce que semblent suggérer les résultats récents des recherches que nous menons au grand collisionneur de hadrons du Cern (Large Hadron Collider ou LHC).

Si ces indices se confirmaient, ils remettraient en cause la théorie – appelée modèle standard (MS) – qui domine la physique des particules depuis cinquante ans. Les résultats indiquent, en effet, que le comportement de certaines particules subatomiques dans le LHC n’est pas conforme aux prédictions de ce modèle.

Les particules fondamentales sont les briques élémentaires de la matière : des particules subatomiques indivisibles (qui ne peuvent pas être décomposées en unités plus petites). Quatre forces fondamentales – la gravitation, l’électromagnétisme, l’interaction faible et l’interaction forte – régissent leurs interactions.

Le LHC est un immense accélérateur de particules installé dans un tunnel circulaire de 27 kilomètres sous la frontière franco-suisse. Son objectif principal est justement de mettre à l’épreuve le modèle standard.

Cette théorie constitue notre meilleure compréhension des particules et des forces fondamentales, mais elle n’est pas complète. Elle ne rend pas compte de la gravité ni de la matière noire – cette forme de matière invisible, encore jamais mesurée directement, qui représenterait environ 25 % de l’univers.

Au grand collisionneur de hadrons, des faisceaux de protons circulant en sens opposé sont mis en collision afin de déceler des indices d’une physique encore inconnue. Les nouveaux résultats proviennent de LHCb, une expérience du LHC consacrée à l’analyse de ces collisions.

Ce résultat repose sur l’étude de la désintégration – une forme de transformation – de particules subatomiques appelées mésons B. Nous avons analysé la manière dont ces mésons B se désintègrent en d’autres particules, et constaté que ce processus spécifique n’est pas conforme aux prédictions du modèle standard.

Une théorie élégante

Le modèle standard repose sur deux des avancées les plus révolutionnaires de la physique du XXᵉ siècle : la mécanique quantique et la relativité restreinte d’Einstein.

Les physiciens peuvent comparer les mesures réalisées dans des installations comme le LHC aux prédictions issues du modèle standard afin de tester rigoureusement cette théorie. Malgré son caractère incomplet, plus de cinquante ans de tests toujours plus exigeants n’ont encore révélé aucune faille dans ce cadre théorique. Du moins, jusqu’à aujourd’hui.

Notre mesure, acceptée pour publication dans la revue Physical Review Letters, met en évidence un écart de quatre écarts-types par rapport aux prédictions du modèle standard.

Concrètement, cela signifie que, après prise en compte des incertitudes liées aux résultats expérimentaux et aux prédictions théoriques, la probabilité qu’une fluctuation aléatoire des données produise un écart aussi important – si le modèle standard est correct – est d’environ 1 sur 16 000.

Même si ce résultat reste en deçà du standard ultime de la physique – ce que l’on appelle les cinq sigma, soit cinq écarts-types (environ une chance sur 1,7 million) – les indices commencent à s’accumuler. Cette hypothèse est renforcée par des résultats issus d’une autre expérience, CMS, publiés plus tôt en 2025.

Bien que les résultats de CMS soient moins précis que ceux de LHCb, ils sont en bon accord avec ces derniers, ce qui consolide l’ensemble. Nos nouveaux résultats proviennent de l’étude d’un type particulier de processus, appelé désintégration électrofaible « pingouin ».

Des événements rares

Le terme « pingouin » désigne un type particulier de désintégration (transformation) de particules de très courte durée de vie. Dans ce cas, nous étudions la manière dont le méson B se désintègre en quatre autres particules subatomiques – un kaon, un pion et deux muons.

Avec un peu d’imagination, la configuration des particules impliquées peut évoquer la silhouette d’un pingouin. Surtout, l’étude de cette désintégration permet d’observer comment un type de particule fondamentale, le quark bottom, peut se transformer en un autre, le quark étrange.

Cette désintégration « pingouin » est extrêmement rare dans le cadre du modèle standard : sur un million de mésons B, un seul se désintègre de cette manière. Nous avons analysé avec précision les angles et les énergies auxquels ces particules sont produites lors de la désintégration, et déterminé avec exactitude la fréquence du processus. Nos mesures de ces paramètres ne correspondent pas aux prédictions du modèle standard.

L’étude fine de ce type de désintégration constitue l’un des objectifs majeurs de l’expérience LHCb depuis sa création en 1994. Les processus « pingouin » sont particulièrement sensibles aux effets de nouvelles particules potentiellement très massives, qui ne peuvent pas être produites directement au LHC. De telles particules peuvent néanmoins exercer une influence mesurable sur ces désintégrations, en plus de la contribution attendue du modèle standard. Ce type d’observation indirecte n’est pas inédit. Par exemple, une forme de radioactivité a été découverte près de quatre-vingts ans avant que les particules fondamentales qui en sont responsables – les bosons W – ne soient observées directement.

Perspectives

L’étude de ces processus rares nous permet d’explorer des aspects de la nature qui ne deviendront peut-être accessibles autrement qu’avec des collisionneurs de particules dont on ne disposera au mieux que dans les années 2070. Un large éventail de nouvelles théories pourrait expliquer nos résultats. Beaucoup d’entre elles font intervenir de nouvelles particules appelées « leptoquarks », qui unifient deux types de constituants de la matière : les leptons et les quarks.

D’autres théories envisagent des particules plus massives, analogues à celles déjà décrites par le modèle standard. Ces nouveaux résultats permettent de contraindre ces modèles et d’orienter les recherches à venir.

Malgré notre enthousiasme, des questions théoriques ouvertes subsistent et nous empêchent d’affirmer avec certitude que nous avons observé une physique au-delà du modèle standard. La principale difficulté tient aux « pingouins charmants » (charming penguins), un ensemble de processus prévus par le modèle standard dont les contributions sont extrêmement difficiles à estimer. Les évaluations récentes suggèrent que leurs effets ne sont pas suffisamment importants pour rendre compte de nos données.

De plus, la combinaison d’un modèle théorique et des données expérimentales issues de LHCb indique que ces « pingouins charmants » – et donc le modèle standard – peinent à expliquer les résultats anormaux observés.

De nouvelles données, déjà collectées, devraient nous permettre de trancher dans les prochaines années : dans nos travaux actuels, nous avons analysé environ 650 milliards de désintégrations de mésons B enregistrées entre 2011 et 2018 pour identifier ces processus « pingouin ». Depuis, l’expérience LHCb a enregistré trois fois plus de mésons B.

D’autres avancées sont prévues dans les années 2030 afin de tirer parti des futures améliorations du LHC et de constituer un jeu de données 15 fois plus important. Cette étape décisive pourrait permettre d’apporter des preuves définitives – et, peut-être, d’ouvrir la voie à une nouvelle compréhension des lois fondamentales de l’Univers.

The Conversation

William Barter travaille pour l’Université d’Édimbourg. Il reçoit des financements de UKRI. Il est membre de la collaboration LHCb au CERN.

Mark Smith ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Une anomalie au LHC laisse entrevoir une percée majeure en physique des particules – https://theconversation.com/une-anomalie-au-lhc-laisse-entrevoir-une-percee-majeure-en-physique-des-particules-281164

Double fonction des séquences d’ADN : une nouvelle étude démontre que certaines sont à la fois codantes et régulatrices

Source: The Conversation – in French – By Benoit Ballester, Chercheur en Bioinformatique à l’Inserm, Unité Inserm 1090 TAGC, Théories et Approches de la Complexité Génomique, Aix-Marseille Université, Marseille., Aix-Marseille Université (AMU)

Pendant longtemps, nous avons appris à lire le génome en séparant deux mondes. D’un côté, les gènes, ces portions d’ADN qui contiennent les instructions pour fabriquer les protéines. À l’intérieur de ces gènes se trouvent les exons, les segments qui servent directement à produire l’ARN puis les protéines. De l’autre côté, l’ADN régulateur, souvent situé dans les régions dites non codantes, qui commande où, quand et à quel niveau les gènes s’expriment. Cette frontière a été très utile. Mais elle est plus poreuse qu’on ne le pensait.

Épissage d’un pré-ARN messager : excision des introns et suture des exons.
Fdardel/Wikimédia, CC BY

Dans l’étude que nous venons de publier dans Nature Communications, nous montrons que des milliers d’exons, parmi les quelque 200 000 que compte le génome humain, ne servent pas seulement à coder des protéines. Une partie d’entre eux agissent aussi comme des régulateurs, c’est-à-dire des séquences capables de stimuler l’expression des gènes. Autrement dit, une même portion d’ADN peut porter deux messages à la fois : l’un pour la protéine, l’autre pour la régulation.

Cette idée existait déjà à travers quelques exemples isolés, mais notre travail en propose pour la première fois une vue systématique, à grande échelle, et dans plusieurs espèces, de l’humain à la souris, en passant par la drosophile et même une plante, Arabidopsis thaliana.

Comment avons-nous répondu à cette question ?

Ce phénomène n’était pas totalement inconnu. Depuis les années 1990, il était décrit dans la littérature scientifique, au fil de cas particuliers ou d’analyses plus larges, sans vraiment qu’on en saisisse l’ampleur.

Pour y répondre, nous avons combiné plusieurs approches à grande échelle, exploitant de très grands volumes de données biologiques issues de travaux antérieurs. Nous avons d’abord analysé plus de 20 000 cartes montrant les endroits du génome où se fixent des facteurs de transcription, ces protéines qui contrôlent l’activité des gènes, afin de repérer les exons qui ressemblent à de véritables régions régulatrices.

Nous avons ensuite cherché d’autres indices montrant que ces exons pouvaient vraiment jouer un rôle régulateur. Nous avons notamment vérifié s’ils se trouvent dans les régions de l’ADN les plus accessibles, condition nécessaire pour que les gènes puissent être activés, et s’ils sont capables d’augmenter l’expression d’un gène dans des tests fonctionnels. Nous avons aussi bloqué certaines de ces séquences dans des cellules afin de voir comment leur absence modifiait l’activité des gènes.

Au final, nous avons identifié plus de 10 000 exons candidats chez l’humain, avec des signatures comparables chez les autres espèces étudiées. Cela montre que cette double fonction n’est pas une exception, mais un phénomène largement répandu dans le vivant.

Pourquoi est-ce important ?

Cette découverte change d’abord notre vision de la régulation des gènes. Les séquences activatrices étaient surtout recherchées dans l’ADN non codant qui correspond à 98 % de notre ADN. Nous montrons qu’une partie de cette régulation est aussi inscrite au cœur même des régions codantes. Les exons ne sont donc pas seulement des segments qui produisent des protéines : certains participent aussi au pilotage de l’expression des gènes, parfois pour leur propre gène, parfois pour d’autres gènes à distance.

L’enjeu est aussi médical. En génétique, on accorde beaucoup d’attention aux mutations qui modifient la protéine. Mais les mutations dites synonymes, souvent qualifiées de silencieuses, sont généralement moins regardées. En effet, le code génétique est lu par groupes de trois lettres, appelés codons, et plusieurs codons différents peuvent correspondre au même acide aminé. Autrement dit, une mutation peut modifier la séquence d’ADN sans changer la protéine produite. Or, si un exon est aussi un régulateur, une mutation synonyme peut malgré tout perturber un signal régulateur sans altérer directement la protéine.

Dans notre étude, nous montrons par des tests fonctionnels que certaines de ces variations modifient bien l’activité régulatrice de l’exon. Dans des données issues de tumeurs, nous observons aussi que des mutations situées dans ces exons sont associées à des changements d’expression de gènes cibles, y compris pour des mutations synonymes.

Quelles suites donner à ce projet ?

Nous n’en sommes probablement qu’au début. Les 10 000 exons identifiés chez l’humain constituent un atlas, mais pas encore une carte complète de tous les contextes biologiques où ces séquences agissent. La suite consiste donc à en tester beaucoup plus, dans davantage de types cellulaires, de tissus et d’espèces, afin de comprendre quand ces régulateurs exoniques sont actifs, quels gènes ils contrôlent et comment ils ont émergé au cours de l’évolution.

Il faudra aussi revoir à grande échelle notre manière d’interpréter les variants situés dans les exons. Jusqu’ici, beaucoup d’analyses demandaient surtout : cette mutation change-t-elle la protéine ? Il faut désormais poser une seconde question : change-t-elle aussi la régulation du gène ? Cette lecture à double entrée pourrait affiner l’interprétation de variants encore mal compris, notamment en cancérologie et en génétique humaine.

The Conversation

Ce travail a été soutenu par le MESR, INSERM, IFB, ANR.

ref. Double fonction des séquences d’ADN : une nouvelle étude démontre que certaines sont à la fois codantes et régulatrices – https://theconversation.com/double-fonction-des-sequences-dadn-une-nouvelle-etude-demontre-que-certaines-sont-a-la-fois-codantes-et-regulatrices-280230

Lessive : Peut-on passer de 50 à 5 ingrédients et toujours avoir un linge propre ?

Source: The Conversation – in French – By Véronique Sadtler, Professeure, Université de Lorraine

Ce qu’il se passe à l’intérieur d’une machine à laver est bien plus complexe que ce que vous imaginez. Manon Lincésur/Unsplash, CC BY

Vous lancez une machine, versez une dose de lessive et attendez un linge propre : taches éliminées, fibres et couleurs préservées, même à basse température. Derrière ce geste quotidien se cache une chimie sophistiquée. Les formulations actuelles mobilisent souvent plus de 30 ingrédients, chacun jouant un rôle précis. Pourtant, on voit apparaître des lessives mettant en avant des listes plus courtes, parfois réduites à moins de 10 composants, portées par une demande de transparence et de moindre impact environnemental. Mais peut-on vraiment simplifier sans perdre en efficacité ?


Une lessive ne se contente pas de nettoyer. Elle doit simultanément décoller les salissures, préserver les tissus et fonctionner dans des eaux de qualité variable. Pour y parvenir, chaque ingrédient remplit un rôle précis. Les tensioactifs forment la colonne vertébrale de la formulation. Leur structure amphiphile – une tête hydrophile avec affinité pour l’eau et une chaîne hydrophobe attirant les graisses – leur permet de s’intercaler entre les salissures et les fibres, de les décoller et de les maintenir en suspension dans le bain de lavage.

Les enzymes complètent cette action en ciblant des taches spécifiques : les protéases décomposent les taches protéiniques (sang, œuf), les amylases s’attaquent aux amidons (sauces, pâtes, riz), tandis que les lipases hydrolysent graisses et huiles. Leur efficacité à basse température explique en grande partie pourquoi les lessives modernes peuvent nettoyer sans chauffer fortement l’eau. D’autres ingrédients assurent des fonctions complémentaires, comme l’efficacité du lavage en eau dure (une eau riche en ions calcium et magnésium, une eau calcaire), la stabilité de la formulation ou la limitation de la redéposition des salissures sur les fibres.

Cette complexité s’est construite au fil des décennies pour répondre à des exigences toujours plus élevées. Certaines fonctions restent difficiles à concilier : améliorer la blancheur peut altérer les couleurs vives, tandis que renforcer l’efficacité à basse température exige souvent des systèmes enzymatiques plus élaborés. Notons que la réglementation européenne n’impose pas l’affichage de la liste complète des ingrédients sur l’emballage, mais seulement des classes de composants avec des fourchettes de pourcentages. Obtenir la liste exhaustive reste souvent complexe pour le consommateur. Si la liste détaillée est théoriquement accessible en ligne, elle est en pratique plus ou moins facile à consulter, parfois dispersée dans des documents techniques.

Les deux moteurs de la simplification

Les formulations tendent aujourd’hui à se raccourcir sous l’effet de deux dynamiques. La première est réglementaire. Ainsi, les phosphates, autrefois largement utilisés comme agents séquestrants, ont été fortement limités puis pratiquement éliminés des lessives ménagères en Europe depuis 2013. Rejetés dans les eaux usées après le lavage, les phosphates contribuent à l’eutrophisation des milieux aquatiques, c’est-à-dire à un enrichissement excessif en nutriments. Ils favorisent ainsi la prolifération d’algues, qui appauvrit l’eau en oxygène et peut entraîner une perte de biodiversité.

La seconde dynamique est sociétale. Une demande croissante de transparence et de réduction de l’empreinte environnementale pousse les fabricants à proposer des formules plus courtes. Azurants optiques, qui donnent une impression de blancheur plus éclatante sans agir directement sur le nettoyage, parfums, conservateurs, remplissent des fonctions réelles, mais sont de plus en plus contestés pour leurs effets allergènes potentiels ou leur persistance dans l’environnement. Certains labels, comme l’Écolabel européen, vont au-delà de la réglementation en les excluant ou en les limitant strictement, privilégiant certains critères écologiques au détriment d’autres performances.

Simplifier, c’est arbitrer

Réduire le nombre d’ingrédients ne consiste pas à supprimer des composants sans conséquence. Il s’agit de recomposer un nouvel équilibre entre contraintes souvent contradictoires.

Le cercle de Sinner, cadre classique en chimie du lavage, illustre ces arbitrages. Il repose sur quatre paramètres interdépendants : action chimique, température de l’eau, temps de contact et action mécanique. Pour obtenir un niveau de propreté donné, ces facteurs se compensent : réduire l’un impose d’en renforcer un autre.

C’est exactement la logique des programmes « éco » des machines à laver : en abaissant la température à 30 ou 40 °C au lieu de 60 °C, ils allongent la durée du cycle. Si cette baisse de température permet de réduire la consommation d’énergie, elle peut rendre aussi le lavage moins efficace, ce qui nécessite des formulations souvent plus sophistiquées, capables d’agir à froid. Le lavage à basse température ne simplifie donc pas nécessairement les formules, et peut au contraire conduire à les complexifier.

Du bidon à la dosette : la complexité change de forme

L’évolution des formats de lessive illustre la manière dont la complexité est parfois redistribuée plutôt qu’éliminée. Les lessives liquides, aujourd’hui dominantes, sont pratiques et efficaces à basse température, mais transportent une part importante d’eau, souvent plus de la moitié de la formulation et nécessitent des conservateurs. Les formats concentrés ou solides visent à réduire l’emballage et l’impact du transport, mais nécessitent un dosage plus précis de la part du consommateur.

Dans ce contexte, le volume du flacon n’est pas toujours un bon indicateur : les fabricants indiquent généralement sur l’emballage le nombre de lavages, qui reflète mieux la concentration et facilite la comparaison entre produits.

Le surdosage reste fréquent : par habitude ou par crainte d’un résultat insuffisant, beaucoup de consommateurs versent plus que la dose recommandée. Au-delà d’un certain seuil, les tensioactifs supplémentaires n’améliorent plus le nettoyage ; ils sont simplement rejetés dans les eaux usées, augmentant inutilement la charge environnementale.

Les dosettes multi-compartiments offrent une autre réponse élégante : en séparant physiquement des ingrédients incompatibles (certaines enzymes et agents oxydants qui se neutraliseraient dans un mélange unique), elles préservent l’efficacité de chacun jusqu’au moment du lavage, tout en imposant une dose prédéfinie qui limite mécaniquement le surdosage. La complexité chimique n’a pas disparu ; elle a simplement été intégrée dans l’architecture du produit.

Performance maximale ou performance suffisante ?

Le véritable enjeu réside ici. Les lessives classiques sont conçues selon une logique de performance maximale : elles doivent venir à bout des situations les plus exigeantes – taches tenaces, eau très calcaire, textiles délicats – même si ces cas restent minoritaires dans la vie quotidienne.

Pourtant, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) le rappelle : la très grande majorité du linge porté n’est que peu ou modérément sale, et il est recommandé d’espacer les lavages. Viser systématiquement la performance maximale revient à surdimensionner la formulation pour des usages qui ne le justifient pas. Dans la pratique, pour le linge du quotidien, des doses modérées et des cycles à basse température sont généralement suffisants. À l’inverse, pour des taches plus tenaces – vêtements de sport ou de travail –, il peut être plus pertinent d’avoir recours à des détachants ciblés plutôt que d’augmenter systématiquement les doses de lessive.

Adapter les formulations aux usages majoritaires implique donc de passer d’une approche universelle à une logique de performance suffisante, c’est-à-dire une efficacité adaptée à la grande majorité des lavages quotidiens. Ce n’est pas une régression technique, mais un choix de conception assumé qui rend enfin visibles les arbitrages. Les lessives pour linge blanc (avec agents de blanchiment et azurants optiques) et celles pour linge foncé (sans ces composants pour préserver les couleurs) en sont l’illustration parfaite : on ne peut pas optimiser simultanément ces deux objectifs.

Enfin, le prix joue un rôle important. Les lessives revendiquant une formulation plus simple ou un impact réduit sont souvent plus chères à l’achat que les produits classiques, en raison du coût plus élevé des ingrédients alternatifs d’origine végétale ou biodégradable, des volumes de production généralement plus faibles et des certifications spécifiques. Toutefois, ce surcoût à l’achat ne se traduit pas nécessairement par un coût plus élevé à l’usage. Grâce à une concentration souvent supérieure et à un dosage plus précis, le prix par lavage peut s’approcher, voire s’aligner sur celui des lessives classiques, notamment avec les marques de distributeurs écologiques qui offrent aujourd’hui un excellent rapport qualité-prix.

Au fond, la simplification ne change pas seulement les formules, elle interroge aussi nos habitudes d’usage. Et c’est peut-être là son véritable apport : non pas viser une performance maximale en toutes circonstances, mais ajuster le niveau de performance réellement nécessaire selon les situations.

The Conversation

Véronique Sadtler ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Lessive : Peut-on passer de 50 à 5 ingrédients et toujours avoir un linge propre ? – https://theconversation.com/lessive-peut-on-passer-de-50-a-5-ingredients-et-toujours-avoir-un-linge-propre-280642

Masques à lumière rouge : que dit la science de leur efficacité ?

Source: The Conversation – in French – By Coralie Thieulin, Enseignant chercheur en physique à l’ECE, docteure en biophysique, ECE Paris

La thérapie à la lumière rouge s’impose aujourd’hui comme une tendance majeure de la « beauty tech », portée par les influenceurs et rendue accessible au travers de dispositifs à domicile. Elle est associée à des effets séduisants tels que réduction des signes de l’âge, amélioration de l’acné ou encore accélération de la cicatrisation. Que savons-nous des effets avérés ou supposés de cette technologie ? Est-elle sans risques ?


Les dispositifs de thérapie à la lumière rouge destinés au grand public se présentent le plus souvent sous la forme de masques faciaux rigides ou souples, conçus pour épouser les contours du visage. Leur prix varie d’une centaine à environ mille euros. Ils intègrent un ensemble de diodes électroluminescentes (LED) disposées sur leur face interne, émettant une lumière visible rouge, parfois associée à du proche infrarouge. L’utilisateur porte ce masque pendant une durée déterminée (généralement quelques minutes), afin d’exposer uniformément la peau à cette lumière. D’autres formats existent également, tels que des panneaux lumineux ou des dispositifs portatifs ciblant des zones spécifiques du corps, mais le masque facial constitue aujourd’hui la forme la plus emblématique.

Cet intérêt croissant pour la thérapie à la lumière rouge repose sur plusieurs facteurs complémentaires. D’une part, les avancées technologiques ont permis la miniaturisation de systèmes LED, rendant possible leur utilisation hors des cabinets médicaux. Dans ces derniers, la lumière rouge est utilisée notamment en dermatologie, où elle est employée pour le traitement de l’acné, des plaies, des ulcères et des cicatrices. D’autre part, ces dispositifs sont souvent présentés comme des solutions non invasives, ce qui contribue à leur accessibilité et à leur adoption par le grand public. Enfin, les réseaux sociaux participent à leur visibilité, en diffusant des retours d’expérience et des contenus d’usage, qui s’ajoutent aux publications scientifiques et aux communications commerciales existantes.

Commençons par préciser ce que l’on appelle thérapie à la lumière rouge. Aussi appelée photobiomodulation, elle repose sur l’utilisation de longueurs d’onde spécifiques, généralement comprises entre 630 et 660 nm, parfois étendues au proche infrarouge (environ 800–900 nm). Ces longueurs d’onde peuvent pénétrer dans la peau jusqu’au derme sans provoquer d’échauffement significatif ou de dommages comparables aux UV.

Quels sont les effets biologiques de la photobiomodulation ?

Au niveau biologique, la photobiomodulation serait liée à plusieurs mécanismes cellulaires encore en cours d’étude. Le mécanisme principal évoqué dans les travaux repose sur une interaction avec les mitochondries (petites structures cellulaires qui produisent l’énergie – sous forme d’une molécule appelée adénosine triphosphate : ATP – à partir des nutriments et de l’oxygène), en particulier avec l’enzyme cytochrome c oxydase, un acteur clé de la chaîne respiratoire. Plusieurs travaux suggèrent que cette enzyme agit comme un chromophore capable d’absorber la lumière rouge, entraînant des modifications de son état redox (gain ou perte d’électrons) et une stimulation du métabolisme, notamment via une augmentation de la production d’ATP et l’activation de voies de signalisation intracellulaires.

Ces processus s’accompagnent de plusieurs effets biologiques principalement observés in vitro et dans des modèles animaux. Une augmentation de la production d’ATP a notamment été mesurée après exposition à ces longueurs d’onde. Par ailleurs, la lumière semble moduler le stress oxydatif, c’est-à-dire le déséquilibre entre la production de molécules réactives de l’oxygène et les systèmes de défense antioxydants de la cellule. Ce déséquilibre est susceptible d’endommager les lipides, protéines et l’ADN lorsqu’il est excessif, mais peut aussi jouer un rôle de signal biologique à faible niveau. Ce processus implique notamment une production contrôlée d’espèces réactives de l’oxygène (ROS) et de monoxyde d’azote, deux molécules impliquées dans les voies de signalisation cellulaire. Enfin, ces signaux biochimiques activent des cascades intracellulaires (kinases, facteurs de transcription) favorisant des processus de réparation et de régénération tissulaire.

Des effets modestes

Ces mécanismes restent encore débattus, notamment concernant le rôle exact du cytochrome c oxydase, dont l’implication directe n’est pas unanimement démontrée. Malgré ces incertitudes mécanistiques, la photobiomodulation a été largement étudiée sur le plan clinique, avec des résultats globalement positifs mais variables selon les indications.

Dans le cas du vieillissement cutané, plusieurs essais rapportent une légère amélioration des rides fines, de la texture et de l’élasticité de la peau après plusieurs semaines de traitement. Ces effets seraient liés à la stimulation des fibroblastes (cellules de base des tissus conjonctifs) et à l’augmentation de la production de collagène. Une revue souligne que les effets observés sont réels mais hétérogènes et encore mal standardisés.

Concernant la cicatrisation, les données suggèrent un potentiel effet, mais les preuves restent encore incomplètes et parfois contradictoires. La lumière rouge pourrait intervenir dans les différentes phases de la réparation tissulaire (inflammation, prolifération et remodelage) en stimulant l’activité de cellules clés comme les fibroblastes et les macrophages (cellules du système immunitaire). Elle favoriserait ainsi la production de collagène, la migration cellulaire et possiblement l’angiogenèse (formation de nouveaux vaisseaux sanguins à partir de vaisseaux existants), contribuant à la reconstruction du tissu lésé. Cependant, les données cliniques sont hétérogènes : certaines études montrent une accélération de la cicatrisation, tandis que d’autres ne retrouvent pas d’effet significatif.

Enfin, dans le traitement de l’acné, la lumière rouge agit principalement par des effets anti-inflammatoires et une modulation de l’activité des glandes sébacées (situées dans la peau et impliquées dans la synthèse et sécrétion du sébum). Les études rapportent une diminution des lésions inflammatoires et des rougeurs, avec des résultats globalement modérés et variables selon les protocoles. Elle est souvent plus efficace lorsqu’elle est combinée à d’autres thérapies lumineuses.

Un niveau de preuve limité

Malgré des résultats encourageants dans plusieurs domaines, la photobiomodulation reste une discipline en développement, dont le niveau de preuve est limité par plusieurs facteurs méthodologiques. De nombreuses études reposent sur des effectifs réduits, ce qui limite la robustesse statistique et la généralisation des résultats. Par ailleurs, l’hétérogénéité des protocoles expérimentaux (durée d’exposition, intensité lumineuse, fréquence des traitements) complique la comparaison entre études et peut expliquer certaines divergences observées.

Ces limites méthodologiques contrastent avec la diffusion rapide de dispositifs grand public (masques LED, panneaux, appareils portatifs), aux performances variables et peu standardisées. L’écart entre les conditions expérimentales (paramètres contrôlés, doses précises, suivi médical) et l’usage domestique peut conduire à une surestimation des effets, parfois amplifiée par des discours commerciaux optimistes.

En résumé, la photobiomodulation repose sur des mécanismes biologiques plausibles et des résultats expérimentaux et cliniques encore partiellement concordants. Le niveau de preuve reste à ce jour modéré, en raison notamment du nombre limité d’essais randomisés contrôlés de grande ampleur et de l’hétérogénéité des protocoles. Les données disponibles suggèrent des effets potentiels dans plusieurs indications dermatologiques, mais leur amplitude et leur reproductibilité varient selon les conditions d’utilisation. Cette technologie s’inscrit ainsi dans un champ de recherche en structuration, nécessitant des études complémentaires standardisées afin de préciser ses indications et ses paramètres optimaux.

Dans ce contexte, des effets indésirables restent rares mais possibles, principalement sous forme d’irritations cutanées transitoires ou d’inconfort oculaire en cas de mauvaise utilisation. Les données actuelles ne mettent pas en évidence de toxicité majeure aux paramètres utilisés en photobiomodulation, mais les effets d’un usage prolongé ou non encadré restent encore insuffisamment documentés. Certaines situations peuvent également nécessiter des précautions particulières, notamment chez les personnes présentant une sensibilité accrue à la lumière ou des pathologies dermatologiques spécifiques.

L’utilisation de dispositifs commerciaux de lumière rouge doit donc être envisagée avec prudence, en particulier en dehors d’un cadre médical. Il est recommandé de solliciter un avis médical ou dermatologique en cas d’usage à visée thérapeutique. Par ailleurs, les dispositifs disponibles sur le marché présentent une qualité variable : il convient de vérifier des paramètres tels que la longueur d’onde (généralement 630–660 nm pour le rouge), la puissance d’émission, ainsi que la présence de certifications de sécurité.

The Conversation

Coralie Thieulin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Masques à lumière rouge : que dit la science de leur efficacité ? – https://theconversation.com/masques-a-lumiere-rouge-que-dit-la-science-de-leur-efficacite-281373

Fraude, coercition et torture dans les centres d’arnaques en ligne : un témoin raconte

Source: The Conversation – in French – By Randall Hansen, Professor, Canada Research Chair in Global Migration & Director of the Global Migration Lab, University of Toronto

Lors de mon récent séjour à Phnom Penh, au Cambodge, j’ai abordé un groupe de jeunes hommes devant l’ambassade de l’Inde. Je leur ai dit que j’étais chercheur à l’Université de Toronto.

Je leur ai demandé : « Venez-vous des centres d’arnaques ? » Ces centres sont des complexes à grande échelle dans lesquels des travailleurs victimes de traite sont enfermés et contraints de participer à des fraudes en ligne.

C’était bien le cas. Akshit, un homme d’une trentaine d’années, a accepté de me raconter son histoire.

Akshit n’est pas une victime typique de la traite des personnes. Son anglais est parfait, il est instruit et a travaillé dans des banques et des centres d’appel. Pourtant, il en a bel et bien été victime. En 2024, il a entendu parler d’un emploi au Cambodge, payé deux fois plus que son salaire en Inde, par un ami.

Après un bref entretien, il a déboursé 500 $ US pour acheter un billet d’avion à destination de Phnom Penh via Kuala Lumpur. Le vol et le trajet en voiture jusqu’à Sihanoukville, une ville côtière du sud-ouest du Cambodge, se sont déroulés sans encombre. À son arrivée dans un immeuble, on lui a remis une trousse d’accueil et offert une belle chambre. Tout semblait en règle.




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En réalité, il se trouvait dans un complexe dédié à la fraude, où des centaines d’employés, assis devant des ordinateurs, tentaient de convaincre des Asiatiques et des Occidentaux d’investir dans de faux projets ou de se lancer dans une relation amoureuse. Les employés étaient répartis en équipes de huit, dirigées par un chef d’équipe, sous la supervision d’un responsable gérant plusieurs équipes. Le tout était chapeauté par une organisation criminelle chinoise. Son recruteur l’avait vendu pour 5 000 $ US.

Violations du droit du travail

Des centaines de milliers de personnes sont victimes de la traite rien qu’au Cambodge et en Birmanie. Les médias ont relatéles coups, les os brisés et les cris des employés auxquels on administre des décharges électriques dans les complexes de fraude. Ces atrocités sont bien réelles, mais elles ne sont que la forme la plus extrême de maltraitance qu’on y inflige.

Ces complexes reposent sur un système de travail rémunéré, mais forcé. Les victimes y effectuent des journées de 15 heures, sept jours sur sept, doivent avoir plusieurs fenêtres de discussion ouvertes en même temps où elles écrivent en anglais et dans leur langue maternelle.

Akshit travaillait en anglais et en hindi, ciblant les Indiens du sud. Les discussions commençaient à 10 h 30 — les retards étaient sanctionnés par une amende — et se terminaient à 2 h du matin.

Tout était parfaitement réglé : un « développeur » envoyait des messages à plusieurs victimes potentielles. Lorsqu’une personne mordait à l’hameçon, il la passait à un « chatteur » qui échangeait avec elle des messages pendant trois ou quatre jours afin de déterminer si elle était intéressée par une relation amoureuse ou un gain financier. Il la passait ensuite au « tueur » qui concluait l’affaire en lui expliquant comment transférer les fonds.

Akshit a alterné entre ces trois rôles.

Le montant initial était modeste (environ 250 dollars) et augmentait progressivement. Une fois que la victime avait versé suffisamment d’argent, tout s’arrêtait. Les montants variaient d’une personne à l’autre, mais les virements importants, de plusieurs centaines de milliers de dollars ou plus, étaient rares ; il s’agissait généralement de quelques milliers de dollars.

Le rôle de la pandémie

Les complexes d’arnaques ont pris leur essor au Cambodge pendant la pandémie de Covid-19. Des casinos fermés et des immeubles d’habitation de villes telles que Sihanoukville et des villes frontalières comme Bavet (Vietnam), Kaoh Kong et O’Smach (Thaïlande) ont alors été réaménagés pour accueillir des opérations frauduleuses. Ces activités se sont ensuite étendues au Myanmar, le long de la frontière avec la Thaïlande, et au Laos, en particulier dans le « Triangle d’Or », aux confins du Laos, du Myanmar et de la Thaïlande.

Les escroqueries de cette ampleur sont récentes, mais le modèle économique qui consiste à réaliser d’importants profits grâce à de faibles marges par transaction est bien plus ancien.

Des milliards sont soutirés aux victimes — en 2023, les fraudes liées aux cryptomonnaies ont causé des pertes de 5,6 milliards de dollars US aux États-Unis–, mais les gains par opération sont beaucoup moins impressionnants, car ils sont répartis entre des centaines de complexes et des centaines de milliers de travailleurs.

Une feuille de paie provenant d’un centre d’arnaques

Chaque membre de l’équipe d’Akshit avait un objectif de 10 000 dollars par mois, pour lequel il recevait 800 dollars. Au-delà de ce montant, la part augmentait progressivement. Mais tout le monde n’atteignait pas cet objectif.

Les fiches de paie qu’Akshit m’a montrées indiquaient quelques versements supérieurs à 5 000 dollars, mais la plupart ne dépassaient pas quelques centaines de dollars, et les gains n’étaient que de quelques milliers de dollars par mois. Ceux qui n’atteignaient pas l’objectif recevaient moins d’argent, et parfois rien du tout. Ceux qui refusaient de travailler étaient maltraités, menacés ou même torturés.

Une nuit, Akshit a été réveillé par des cris. Un ressortissant pakistanais avait refusé d’obéir et demandé de l’aide par texto à ceux qu’il était censé escroquer. Un chef d’équipe l’a dénoncé. Ses supérieurs et le personnel de sécurité l’ont frappé avec des matraques électriques.

Des fermetures réelles ?

Les coûts fixes d’un complexe de fraude sont élevés, avec les frais de logement, de nourriture, de sécurité, de transport, ainsi que les salaires des chefs d’équipe et des responsables. C’est le recours au travail forcé qui rend l’activité rentable. En offrant une main-d’œuvre bon marché, la traite de personnes dans ces complexes illégaux présente des similitudes avec celle pratiquée dans les secteurs légaux de la transformation du poisson ou du vêtement.

Le fait qu’un si grand nombre de victimes proviennent de pays riches d’Occident et d’Asie de l’Est explique la pression immense qui pèse sur le gouvernement cambodgien. Des centaines de centres d’arnaques ont fermé leurs portes depuis janvier 2026, et des milliers de travailleurs chinois, sud-asiatiques, africains et indonésiens se sont retrouvés à la rue à Phnom Penh où ils cherchent désespérément à regagner leur pays.

Les apparences sont cependant trompeuses. Le complexe dans lequel travaillait Akshit n’a fait l’objet d’une descente de police qu’après que les propriétaires en ont été avertis et qu’ils ont transféré les employés dans un hôtel. Danielle Keeton-Olsen, une journaliste d’investigation, m’a confié que les personnes libérées occupaient généralement des emplois au bas de l’échelle. Plusieurs autres sources ont confirmé cette information.

En outre, comme me l’a expliqué Nathan Paul Southern, d’Eyewitness Project :

Il y a une énorme différence entre faire l’objet d’une descente de police et être contraint de fermer. La plupart des fermetures du complexe Prince Group n’étaient pas le résultat d’une descente de police ; les activités ont simplement cessé. Les policiers ont dit : “Vous devez partir, mais continuez à nous payer.” Et les portes se sont fermées.

Il a fait remarquer qu’une grande partie des infrastructures était toujours en place et que certains complexes étaient en train de se remplir à nouveau. Les bénéfices, générés grâce à une main-d’œuvre bon marché, sont trop importants.

Une entreprise lucrative

En 2023, le chiffre d’affaires annuel total généré par les fraudes au Cambodge s’élevait à 12,9 milliards de dollars US, soit environ 40 % du PIB du pays. Partout au Cambodge, les autorités — policiers, gardes-frontières et fonctionnaires — acceptent des pots-de-vin pour fermer les yeux.


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De nombreuses entités puissantes, telles que des organisations criminelles, des entreprises et des responsables politiques, ont tout intérêt à ce que ce système perdure. Si des centres d’arnaques cessent leurs activités au Cambodge, ils réapparaissent ailleurs.

Il faut également tenir compte des souhaits des travailleurs. Akshit estime que 40 % des personnes de son complexe travaillaient de leur plein gré et gagnaient environ 5 000 dollars par mois. Ce chiffre peut être exagéré, mais il est indéniable que certains ont intérêt à ce que le système reste en place.

À l’échelle mondiale, des millions de personnes sont suffisamment désespérées pour accepter ce risque. Sous une forme ou une autre, les complexes de fraude, et le trafic qui les alimente, ne sont pas près de disparaître.

La Conversation Canada

Randall Hansen bénéficie d’un financement au titre de sa Chaire de recherche du Canada sur les migrations mondiales.

ref. Fraude, coercition et torture dans les centres d’arnaques en ligne : un témoin raconte – https://theconversation.com/fraude-coercition-et-torture-dans-les-centres-darnaques-en-ligne-un-temoin-raconte-280867

La génération des boomers vit sa sexualité librement, sans tabous. Mais les normes âgistes persistent

Source: The Conversation – in French – By Isabelle Wallach, Professeure de sexologie, Université du Québec à Montréal (UQAM)

La génération des boomers vit sa sexualité librement, sans tabous. Mais les normes âgistes persistent

Les boomers font diminuer le tabou associé à la sexualité des aînés. Toutefois, du chemin reste à parcourir pour que les aînés puissent bénéficier d’une vie sexuelle épanouie.

Les boomers ont brisé de nombreux tabous et révolutionné les mœurs, notamment sexuelles. Alors que les hommes et les femmes de cette génération vieillissent, le regard que porte la société sur la sexualité des aînés change-t-il? Deux recherches confirment que oui, même si des tabous persistent.


Longtemps tabou, la sexualité des aînés gagne en visibilité dans les sociétés occidentales et leurs médias. Spécialiste de la sexualité en contexte de vieillissement, je travaille sur ce sujet depuis près d’une quinzaine d’années et je constate une évolution de l’intérêt pour ce sujet. Cela s’explique par la présence massive des baby-boomers au sein de la population âgée, et au plus grand confort de cette génération avec la sexualité.

Cette ouverture apparente, tant dans la société que dans les mœurs sexuelles des baby-boomers, pourrait masquer les effets plus insidieux de l’âgisme sur les possibilités de vivre une sexualité épanouie à un âge avancé.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Une sexualité plus ouverte et permissive

Les baby-boomers ont été témoins et acteurs de changements sociaux et culturels majeurs dans la sphère intime, à la suite des mouvements de lutte pour les droits des femmes et des minorités sexuelles et de la révolution sexuelle qui ont marqué les années 1960 et 1970.

Alors que les générations précédentes pensaient que la sexualité devait se vivre dans le cadre d’une relation maritale hétérosexuelle, centrée sur la pénétration et avec pour but la procréation, les baby-boomers ont forgé de nouvelles valeurs sexuelles. La sexualité est devenue une expérience pouvant se vivre en dehors du contexte conjugal et de l’hétérosexualité et ayant pour objectif le plaisir.

Alors que les générations précédentes pensaient que la sexualité devait se vivre dans le cadre d’une relation maritale hétérosexuelle, les boomers ont forgé de nouvelles valeurs sexuelles.
(Unsplash), CC BY-NC-SA

Ces transformations majeures ont eu des effets au long cours: les études comparant les conduites et attitudes sexuelles des aînés de différentes générations montrent que celle issue du baby-boom accorde plus d’importance à la sexualité et est plus permissive que celles qui l’ont précédée.

L’obligation de performance, une pression sans précédent sur les aînés

Pour mieux comprendre le nouveau rapport à la sexualité des aînés, il faut tenir compte de l’influence du mouvement du vieillissement réussi, aussi appelé «bien vieillir» au Québec et traduit de l’anglais successful aging.

En voulant combattre l’âgisme et encourager un vieillissement actif, ce mouvement a diffusé de nouvelles normes dans la sphère intime, qui se sont notamment manifestées à travers la commercialisation de stimulants érectiles (comme le Viagra) et le développement de l’industrie des produits anti-vieillissement.

Loin d’être sans impacts, ces nouvelles normes relatives à la sexualité aux âges avancés exercent une pression sans précédent sur les aînés. Car si leur droit à vivre une sexualité est davantage reconnu, il s’accompagne aussi d’une obligation tacite de performance et d’une lutte sans relâche pour conserver un corps jeune et séduisant.

Un âgisme déguisé

De telles injonctions peuvent être considérées comme une forme d’âgisme déguisé : la sexualité des aînés est désormais encouragée, mais elle n’a de valeur que si elle correspond aux normes de jeunesse. La reconnaissance du droit à la sexualité des aînés fait par ailleurs l’objet d’un double standard : les femmes subissent plus d’âgisme que les hommes dans le domaine de la séduction.

Les baby-boomers pourraient donc faire face à des tensions entre une vision ouverte de la sexualité héritée de leur jeunesse et des normes sexuelles âgistes. Mais est-ce que ces normes se manifestent réellement dans le vécu sexuel des aînés, et si oui de quelles façons?

Afin d’apporter quelques éléments de réponse à cette question, voici les résultats tirés de deux projets de recherche que j’ai menés au Québec.

Le vécu sexuel des hommes : entre liberté et pression âgiste

Le premier projet porte sur la vie sexuelle d’hommes aînés ayant déjà utilisé un stimulant érectile pharmaceutique, comme le Viagra. Il est basé sur des entrevues individuelles avec 27 hommes âgés de 65 à 84 ans, hétérosexuels et gais.

Cette étude met tout d’abord en évidence une grande diversité dans le vécu sexuel des hommes et leur façon d’exprimer leur sexualité. Ainsi, alors que certains évoquent une expression sexuelle centrée sur la connexion et la tendresse, d’autres décrivent une sexualité axée sur des pratiques génitales en solo ou avec partenaire. Plusieurs participants rapportent également avoir des pratiques sexuelles libérales, telles que l’usage de pornographie ou le BDSM.

Les pratiques sexuelles libérales sont plus fréquentes chez les hommes gais, mais le fait d’accorder davantage d’importance à l’intimité en vieillissant s’observe autant chez les participants hétérosexuels que gais.

En ce qui concerne l’usage des stimulants érectiles, deux attitudes prédominent. Un certain nombre de participants les utilisent dans un objectif d’exploration de leur sexualité et d’augmentation du plaisir. D’autres y ont recours dans l’intention de restaurer leurs capacités érectiles qu’ils considèrent comme des emblèmes de la masculinité et de la jeunesse.

Ce désir de conserver une sexualité performante peut être source d’émotions négatives dans les situations où les médicaments sont inefficaces ou ne donnent pas les résultats escomptés. Enfin, pour les hommes gais, le recours aux stimulants érectiles peut constituer un moyen de lutter contre l’âgisme qui sévit de façon marquée au sein de leur communauté.

La sexualité des femmes : entre tabou et bienfaits

Le projet sur la sexualité des femmes aînées que je réalise actuellement en collaboration avec d’autres chercheuses et en partenariat avec des Centres de femmes du Québec repose sur une double méthode de collecte de données : des entrevues individuelles et le photovoix.

Parmi les 22 participantes de 60 ans et plus, la moitié a pris part au photovoix. Deux groupes ont été formés, l’un composé d’hétérosexuelles et l’autre de lesbiennes. Chaque groupe a décidé collectivement de 6 à 8 thèmes en lien avec la sexualité sur lesquels seraient prises des photographies. Toutes les deux semaines, les participantes étaient invitées à prendre des photos individuellement pour ensuite les partager au groupe.

L’influence des valeurs sexuelles religieuses conservatrices qui ont marqué la jeunesse des femmes a parfois laissé des traces, notamment pour les participantes lesbiennes, à travers des expériences de lesbophobie.
(Unsplash), CC BY-NC-ND

Quatre rencontres de groupe ont été consacrées à la présentation de ces photos et à des échanges entre les participantes sur les enjeux qui en ressortaient. Une partie de ces photos a été diffusée sous forme d’exposition numérique afin de sensibiliser le grand public à aux enjeux vécus par les femmes aînées en lien avec la sexualité.

Les analyses préliminaires des données permettent de tirer plusieurs constats. D’abord, les femmes aînées manquent d’espaces qui leur permettent de parler de sexualité. Elles disent qu’il est essentiel de briser le silence entourant ce sujet.


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L’influence des valeurs sexuelles religieuses conservatrices qui ont marqué leur jeunesse a parfois laissé des traces, que ce soit à travers le déni de leur droit au désir et au plaisir ou, pour les participantes lesbiennes, à travers des expériences de lesbophobie.

Enfin, plusieurs femmes ont évoqué l’impact négatif des normes de beauté âgistes sur leur sentiment d’être désirable et leur capacité à trouver un ou une partenaire intime.

Cependant, en dépit de ces défis, la plupart des participantes ont témoigné d’une vie sexuelle active, d’une ouverture à explorer de nouvelles pratiques à un âge avancé et des bienfaits physiques mais aussi psychologiques qu’elles retirent de leurs activités sexuelles avec partenaire ou en solo.

La génération des boomers contribue, sans aucun doute, à diminuer le tabou associé à la sexualité des aînés. Toutefois, du chemin reste encore à parcourir pour que ces hommes et ces femmes puissent bénéficier d’une vie sexuelle épanouie, à l’abri des normes âgistes et des effets du contexte historique de leur jeunesse.

La Conversation Canada

Isabelle Wallach a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec – Société et Culture.

ref. La génération des boomers vit sa sexualité librement, sans tabous. Mais les normes âgistes persistent – https://theconversation.com/la-generation-des-boomers-vit-sa-sexualite-librement-sans-tabous-mais-les-normes-agistes-persistent-249688

Les baobabs de Madagascar renferment 700 ans de secrets climatiques : ce qu’ils révèlent

Source: The Conversation – in French – By Estelle Razanatsoa, Junior Research Fellow, University of Cape Town

Madagascar abrite sept espèces de baobabs, dont six ne se trouvent nulle part ailleurs sur la planète. Bon nombre de ces arbres ont plus de 1 000 ans. Ces arbres millénaires sont devenus les symboles mêmes de Madagascar. Ils constituent également une mine d’informations pour la science du climat.

Imaginez ces arbres comme des classeurs contenant l’histoire du climat. Chaque année, lorsqu’un arbre grandit, il forme un nouvel anneau, et à l’intérieur de cet anneau se trouvent des empreintes chimiques qui révèlent la quantité de pluie tombée cette année-là.

Ces archives pourraient fournir à la société les informations dont elle a besoin sur l’histoire climatique de Madagascar. Mais jusqu’à présent, ces informations étaient cachées dans les troncs des arbres.

Nous sommes une équipe de paléoécologistes appliqués et de climatologues qui nous sommes donné pour mission de fournir le tout premier enregistrement des précipitations à partir des cernes des arbres reconstitué à partir des isotopes présents dans les anneaux de baobabs de Madagascar.




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Les isotopes sont des formes différentes d’un même élément chimique qui ont le même nombre de protons mais un nombre différent de neutrons dans leur noyau. Les baobabs absorbent le dioxyde de carbone, qui contient trois isotopes du carbone : le carbone 12 (léger, le plus courant), le carbone 13 (lourd, stable mais moins courant) et le carbone 14 (rare et radioactif).

Le processus chimique est élégant : lors des années sèches, les arbres absorbent davantage de carbone sous sa forme la plus lourde, car ils ferment leurs stomates pour conserver l’eau, ce qui entraîne une absorption plus importante de ¹³C par rapport aux conditions normales. Lors des années humides, ce signal diminue. En enchaînant suffisamment de ces signaux et en les combinant avec la datation au radiocarbone qui permet de déterminer l’âge des arbres, on obtient un pluviomètre naturel couvrant plusieurs siècles – le premier du genre jamais produit pour Madagascar.

Nos recherches visaient à enrichir les archives paléoclimatiques de Madagascar. Il s’agit d’enregistrements de température, de précipitations et de climat couvrant des siècles et des millénaires. Associés à d’autres indicateurs paléoécologiques tels que le pollen, ils aident à comprendre le fonctionnement et l’évolution des écosystèmes sur des centaines d’années.




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La plupart des archives paléoclimatiques de Madagascar se trouvent dans des gisements minéraux tels que les spéléothèmes, stalagmites et sédiments, et à ce jour, ils sont peu nombreux.

Bien que les scientifiques aient déjà utilisé cette méthode pour établir un enregistrement pluviométrique sur 1 000 ans à partir de baobabs en Afrique du Sud, cela n’avait jamais été tenté à Madagascar.

Notre objectif n’était pas uniquement académique. Ce type de données à long terme présente un intérêt direct et concret pour la conservation de la biodiversité, la gestion des terres et le renforcement de la résilience face au réchauffement climatique.

Du terrain au laboratoire

Nous avons prélevé des échantillons dans quatre grands baobabs du sud-ouest de Madagascar, la région la plus sèche de l’île. Nous y avons inséré une longue tarière, afin d’extraire des échantillons de leur cœur. Cette opération n’a pas endommagé les arbres. Le trou a ensuite été colmaté à l’aide d’un produit de scellement afin de prévenir toute détérioration causée par des insectes ou des champignons.

Nous avons prélevé des sous-échantillons sur toute la longueur de chaque cœur afin de pouvoir analyser les isotopes à différents moments. Plus de 2 000 échantillons ont été envoyés au Laboratoire de l’Institut de recherche sur les mammifères de l’Université de Pretoria pour l’analyse isotopique, et la datation au radiocarbone a été réalisée chez iThemba LABS. Cela nous a permis de reconstituer un enregistrement continu des précipitations remontant jusqu’à l’an 1300 – plus de 700 ans d’histoire climatique, inscrits dans le bois.

Ces données racontent une histoire dramatique. Le sud-ouest de Madagascar a connu sa période la plus humide entre 1350 et 1450. Celle-ci a été suivie d’une période de sécheresse prolongée et brutale de 1600 à 1750. De 1750 à aujourd’hui, le sud-ouest de Madagascar connaît une tendance à long terme de baisse des précipitations.

Nous ne nous sommes pas arrêtés là. Nous avons également prélevé des échantillons de sédiments et analysé des dépôts de charbon de bois, des grains de pollen et des isotopes conservés dans les zones humides voisines. Ce sont là aussi des archives naturelles qui retracent les changements en matière d’incendies et de végétation au cours de la même période. Nous les avons comparées aux échantillons prélevés sur les baobabs – et quelque chose d’important est apparu.

Les humains et le climat ont transformé Madagascar

Lorsqu’on compare les données pluviométriques des périodes humides et sèches obtenues à partir des baobabs avec les échantillons de pollen et de charbon de bois que nous avons prélevés ont révélé que les arbres à feuilles persistantes et caduques avaient diminué en raison de la sécheresse, et avaient été remplacés au fil du temps par de l’herbe. Les pratiques agricoles humaines ont contribué à maintenir des paysages dominés par l’herbe par le biais des feux et du défrichage.

En d’autres termes, nous avons découvert que les changements du paysage dans le sud-ouest de Madagascar n’étaient pas causés uniquement par les humains ou le climat. La sécheresse et l’activité humaine ont remodelé le territoire de concert.

Nous avons également constaté que, fait remarquable, le paysage s’est révélé résilient. À mesure que les précipitations diminuaient, des espèces végétales adaptées à la sécheresse ont pris le relais des espèces gourmandes en eau. Les humains (qui se seraient installés à Madagascar il y a environ 2 000 ans) ont également abandonné la chasse et la cueillette pour se lancer dans l’élevage et la riziculture, à l’exception des communautés Mikea qui ont adopté des pratiques saisonnières en matière d’agriculture et de chasse-cueillette.

Cela montre que les populations ont activement trouvé de nouveaux moyens de survivre à des pluies de plus en plus imprévisibles en adaptant leurs modes de subsistance à l’évolution du paysage.

Ce que cela signifie pour les Malgaches aujourd’hui

Cette étude semble être l’histoire d’une île isolée, mais ses implications sont immédiates et mondiales.

En déterminant avec précision quand la région la plus aride de Madagascar était humide, sèche et tout ce qui se trouve entre les deux sur une période de 700 ans, les scientifiques disposent désormais d’une nouvelle base de référence solide pour évaluer ce qui pourrait se passer avec le changement climatique actuel.

Nos découvertes sur les baobabs, combinées à des échantillons de pollen et de charbon de bois, ont permis de dresser un tableau de la couverture végétale du sud-ouest de Madagascar au fil des siècles. L’utilisation de ces données à long terme (données paléoclimatiques, végétales et de charbon de bois) sur l’ensemble de l’île a contribué à des recherches existantes qui réfutent le récit colonial selon lequel Madagascar était entièrement boisé avant que les humains ne s’y installent et ne détruisent les forêts. Au contraire, nos résultats montrent également la présence d’une végétation plus clairsemée et indiquent que les populations et le paysage se sont adaptés ensemble au changement climatique.

Ce qu’il faut faire ensuite

Nos recherches précédentes ont fourni aux scientifiques et aux gouvernements les informations nécessaires pour comprendre comment les écosystèmes pourraient réagir au réchauffement climatique et comment les populations pourraient adapter leurs stratégies de subsistance en période de sécheresse.

Cette nouvelle étude montre qu’il existe un lien profond entre les sociétés humaines et le monde naturel. Renforcer la résilience face au changement climatique signifie aujourd’hui comprendre comment cette relation s’est développée au fil des siècles, et non pas seulement des décennies.

Cela permettra aux stratégies intégrées de conservation et de subsistance de s’appuyer sur les données climatiques, et aux communautés d’obtenir le soutien dont elles ont besoin pour continuer à s’adapter et à trouver des moyens nouveaux et différents de survivre dans un climat plus chaud et plus sec.




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Notre étude sera combinée à d’autres menées à travers l’Afrique australe, reliant les données de Madagascar à celles du Botswana, de l’Afrique du Sud et d’ailleurs. Cela aidera les scientifiques à dresser un tableau complet du climat régional.

Cette recherche doit alimenter les politiques. Les données écologiques à long terme de ce type ont une pertinence directe pour les objectifs mondiaux en matière d’action climatique, de protection de la biodiversité, de réduction de la pauvreté et de collaboration scientifique internationale. Le passé a beaucoup à nous apprendre – si nous prenons le temps de le décoder et de le lire.

The Conversation

Estelle Razanatsoa bénéficie d’un financement au titre de la bourse de doctorat de la Faculté (Université du Cap, ER.) 2015-2018 et du projet du Centre appliqué pour les sciences du climat et des systèmes terrestres (ACCESS NRF UID 98018, ER), du regroupement accrédité par le Comité de recherche universitaire (URC) de l’UCT, d’une bourse de recherche junior (2023-2026) et d’une aide supplémentaire liée à la COVID-19 de l’URC de l’Université du Cap, 2019-2020. Ces bailleurs de fonds n’ont joué aucun rôle dans la conception de l’étude, la collecte et l’analyse des données, la décision de publier ou la préparation du manuscrit.

Lindsey Gillson a bénéficié d’un financement du NRF/SASSCAL (Centre de services scientifiques d’Afrique australe pour le changement climatique et la gestion adaptative des terres, numéro de subvention 118589, LG), de la plateforme NRF/African Origins (numéro de subvention 117666, LG) et du programme compétitif du NRF pour les chercheurs classés (numéro de subvention 118538, LG). Ces bailleurs de fonds n’ont joué aucun rôle dans la conception de l’étude, la collecte et l’analyse des données, la décision de publier ou la préparation du manuscrit.

Malika Virah-Sawmy does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Les baobabs de Madagascar renferment 700 ans de secrets climatiques : ce qu’ils révèlent – https://theconversation.com/les-baobabs-de-madagascar-renferment-700-ans-de-secrets-climatiques-ce-quils-revelent-281371

Pourquoi l’attaque contre Donald Trump est le reflet d’une violence endémique aux États-Unis

Source: The Conversation – in French – By James Piazza, Liberal Arts Professor of Political Science, Penn State

Le 25 avril 2026 au Washington Hilton, lors du dîner de l’Association des correspondants de la Maison-Blanche, Donald Trump a essuyé une menace d’agression. Les faits précis entourant l’incursion d’un homme armé restent flous.
Alors que l’enquête progresse, Alfonso Serrano, rédacteur en chef de la rubrique politique et société de The Conversation aux États-Unis, a interrogé James Piazza, spécialiste de la violence politique à Penn State, pour comprendre les racines de ce phénomène états-unien et les solutions possibles.


Ce n’est pas la première fois que Trump essuie des violences politiques. Que révèle cette dernière attaque ?

Elle souligne surtout l’extrême dangerosité du climat politique américain. Depuis plusieurs années – et assurément depuis le 6 janvier 2021 (l’assaut du Capitole par des partisans de Donald Trump, NDLR) –, le pays connaît une période de recrudescence de la violence politique, définie comme une violence motivée par un dessein politique ou visant à faire passer un message partisan. Les travaux du Polarization & Extremism Research & Innovation Lab ont confirmé cette tendance à la hausse. Plusieurs exemples récents viennent à l’esprit : l’invasion du Capitole ; les multiples tentatives d’assassinat contre le président Trump (en 2016 ; en juillet et septembre 2024 ; puis en février 2026, NDLR) ; les meurtres des législateurs du Minnesota Melissa Hortman et John Hoffman ; l’agression de Paul Pelosi ; l’assassinat de Charlie Kirk. Dans mon État natal, la Pennsylvanie, le gouverneur démocrate Josh Shapiro a été visé par un incendie criminel à sa résidence.

Des dizaines de voitures de police sont alignées dans la rue
Les forces de l’ordre interviennent suite à un incident survenu au Washington Hilton lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche, le 25 avril 2026, à Washington.
AP Photo/Allison Robbert

Qu’est-ce qui explique cette flambée de violence politique qui frappe les États-Unis ?

Plusieurs facteurs concourent à al violence politique qui sévit actuellement aux États-Unis, selon mes recherches et celles d’autres chercheurs. Les États-Unis sont aujourd’hui politiquement très polarisés : le fossé se creuse entre les Américains selon leur allégeance partisane. Ils se méfient les uns des autres, se montrent hostiles, et cela créé un climat tendu et instable où chaque élection prend des allures de confrontation existentielle, dans un jeu à « somme nulle ».

Ce qui me frappe particulièrement, c’est la dimension morale de cette polarisation. Champ camp ne considère plus l’autre comme porteur d’une opinion différente, mais plutôt comme malfaisant ou immoral. Cet environnement a conduit à une normalisation de la violence politique et a affaibli la réaction négative du public lorsqu’elle se produit, rendant celle-ci plus probable.

En outre, la rhétorique politique est devenue beaucoup plus clivante et violente par nature. Ce phénomène va de pair avec la polarisation et contribue à normaliser davantage la violence politique. En particulier lorsque les politiciens ont recours à une rhétorique diabolisante ou déshumanisante pour attaquer leurs adversaires – par exemple, en utilisant des mots qui dépeignent leurs adversaires comme « sous-humains ». Ce sont des pratiques qui encouragent l’extrémisme et contribuent à inciter le passage à l’acte physique.

La désinformation est aussi un facteur majeur de la violence politique. Un certain nombre de personnes ayant participé à des actes de violence politique récents semblent avoir été motivées par des théories du complot et d’autres formes de désinformation, souvent glanées sur les réseaux sociaux. La désinformation joue un rôle particulièrement important dans le contexte des communautés des réseaux sociaux, où les personnes sont exposées à de grandes quantités de désinformation et sont hermétiquement coupées d’autres sources susceptibles de remettre en cause leur vision du monde – ce qui facilite la radicalisation et, dans certains cas, alimente la violence politique.

Enfin, je pense qu’un autre facteur important réside dans l’attaque actuelle contre les normes démocratiques et les institutions aux États-Unis. La démocratie américaine subit des pressions inédites à l’ère moderne, ce qui affecte directement la confiance des Américains dans le gouvernement, dans les institutions démocratiques et dans la valeur même du régime démocratique. Mes travaux montrent que les personnes sceptiques à l’égard de la démocratie sont bien plus disposées à tolérer, voire à soutenir, la violence politique.

Donald Trump se tient devant un podium, face à des dizaines de personnes assises
Le président Donald Trump répond aux questions à la Maison-Blanche le 25 avril 2026, après une fusillade survenue lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche.
Mandel Ngan/AFP

**En quoi cette vague de violence politique diffère-t-elle des autres périodes de violence dans l’histoire des États-Unis ?

Si les États-Unis connaissent actuellement une recrudescence de la violence politique, celle-ci n’est malheureusement pas sans précédent. On peut penser à la période de forte polarisation des années 1850, à l’aube de la guerre de Sécession. À cette époque, il existait une division marquée entre les abolitionnistes et les partisans de l’esclavage, aboutissant à des assassinats politiques, à l’agression d’un membre abolitionniste du Congrès par un membre pro-esclavagiste du Congrès, et à un conflit civil sanglant au Kansas entre des groupes armés pro-esclavagistes et anti-esclavagistes. Au début du XXe siècle, après la Première Guerre mondiale, on a observé une nouvelle recrudescence de la violence politique liée aux conflits sociaux et celle perpétrée par la deuxième génération du Ku Klux Klan. Enfin, les années 1960 ont connu une période de violence politique intense autour de l’opposition à la guerre du Vietnam et au rejet du mouvement des droits civiques. Même si la violence politique d’aujourd’hui présente certaines caractéristiques propres – notamment l’influence des réseaux sociaux –, je pense que l’on peut trouver des parallèles avec ces premières périodes de violence politique.

Enfin, que peut-on retenir de cet épisode ?

Je pense qu’il est essentiel que les responsables politiques, tant démocrates que républicains – ou quel que soit leur bord –, s’unissent pour condamner cette attaque et toute forme de violence politique, et que les commentateurs et influenceurs en fassent de même.

Les chercheurs montrent amplement que ce que disent les élites politiques (politiciens, dirigeants politiques, commentateurs médiatiques, influenceurs en ligne) à la suite de ce genre d’événements a un effet considérable sur les attitudes des citoyens. Si ce message est unifié et vient de l’ensemble du spectre politique, il contribuera d’autant plus à réduire l’état d’esprit qui alimente la violence.

The Conversation

James Piazza ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi l’attaque contre Donald Trump est le reflet d’une violence endémique aux États-Unis – https://theconversation.com/pourquoi-lattaque-contre-donald-trump-est-le-reflet-dune-violence-endemique-aux-etats-unis-281677

Les touristes courent vers la campagne et boudent les villes depuis la pandémie de Covid-19. En faites-vous partie ?

Source: The Conversation – in French – By Tegui Yvan Arnold, Doctorant en tourisme durable et finance publique, Université de Perpignan Via Domitia

Comme beaucoup de territoires ruraux, l’Indre (ici, la commune d’Argenton-sur-Creuse) a attiré de nombreux touristes en quête de luxe, calme et volupté. Ebascol/Shutterstock

La pandémie de Covid-19 a profondément reconfiguré le tourisme français au profit des territoires ruraux qui comptent une progression de nuitées tant dans les campings que dans les hôtels. Aujourd’hui, cette transformation perdure-t-elle ou assiste-t-on à un retour à la normale ? Explication en cartes et en données.


Avant 2020, le tourisme français était massivement concentré sur les métropoles, comme Paris, Lyon, Marseille ou Bordeaux. Entre 2015 et 2019, elles dominaient l’hôtellerie avec 76 % des nuitées et 69 % des locations de courte durée entre particuliers (PAP), les territoires ruraux ne pesant que 15 % et 23 % sur ces segments.

La pandémie de Covid-19 a amorcé un rééquilibrage progressif du tourisme français. Les zones rurales gagnent des parts de marché modestes en apparence (+ 1 et + 3 points en hôtellerie et en location PAP), mais représentant environ 8 millions de nuitées supplémentaires en hôtellerie et 19 millions en location PAP. Cette double dynamique explique pourquoi la reprise touristique rurale dépasse les niveaux d’avant-crise.

Quels départements tirent leur épingle du jeu ? Quels types d’hébergement portent cette transformation ? Et surtout, cette redistribution territoriale est-elle durable ?

Mes recherches démontrent que la résilience supérieure des zones rurales face aux métropoles sur 2020-2022 n’était pas un épiphénomène. En 2024, cette tendance se confirme. Les territoires ruraux résistent mieux à la baisse des fréquentations que les grandes métropoles, notamment franciliennes.

Près de 131 % de touristes en plus dans les territoires ruraux

Pour analyser cette redistribution, j’ai classé les départements selon trois catégories, suivant une méthodologie en fonction de la population hexagonale, de la faible densité et de l’éloignement, expliquée en détail dans mon article scientifique.

L’analyse distingue 41 départements de villes métropoles, où la majorité de la population vit dans une agglomération de plus de 250 000 habitants – Paris ou le Rhône – ; 13 urbains intermédiaires, structurés autour de villes moyennes – l’Ain ou la Moselle – et 42 ruraux, à faible densité et éloignés des grands pôles urbains – l’Allier ou la Lozère. Pour chaque département, j’ai modélisé la trajectoire de fréquentation qui aurait été observée en 2020 sans pandémie de Covid-19, en prolongeant les tendances 2015-2019. Les nuitées réellement enregistrées sont ensuite rapportées à cette projection.

Un indice de 70 % signifie que le territoire n’a réalisé que 70 % de sa fréquentation projetée, tandis qu’un indice de 131 % signifie qu’il la dépasse de 31 points. En 2020, la fréquentation touristique s’est effondrée partout : les territoires ruraux sont tombés à 68 % de leur niveau projeté, les urbains à 61 % et les métropoles à 57 %. En 2024, tous ont dépassé leurs niveaux de référence avec les zones urbaines à 139 %, rurales à 131 % et les métropoles à 128 %. Les trois typologies surperforment même par rapport à 2019.

Cette homogénéité cache des réalités contrastées. En hôtellerie, la reprise reste timide en 2024, à 95 % dans les zones rurales, à 96 % dans les zones urbaines et à 94 % dans les métropoles. En revanche, l’occupation des campings progresse fortement, de 110 % en territoire rural et 112 % dans les métropoles. Les locations de courte durée entre particuliers (PAP) connaissent quant à elles une croissance spectaculaire. Les zones rurales doublent quasiment leur niveau d’avant-pandémie de Covid-19 à 187 %, derrière les zones urbaines à 214 % mais devant les métropoles (179 %), témoignant d’une diversification réussie de l’offre rurale.

Domination rurale pour les hôtels et les campings

Au-delà de ces tendances moyennes par typologie, l’analyse détaillée des 96 départements révèle que les zones rurales dominent le podium des territoires les plus résilients. En 2024, les trois départements enregistrant le rebond le plus fort sont tous ruraux : la Creuse à 154 % de son niveau projeté, le Lot-et-Garonne à 133 % et la Lozère à 131 %. Ces territoires confirment la capacité des zones rurales à transformer la crise en opportunité.

L’évolution du Top 10 en hôtellerie penche également du côté rural. En 2020, neuf départements sur les dix plus performants étaient ruraux. En 2024, la reprise d’activité semble s’équilibrer – cinq départements ruraux, trois urbains et deux métropolitains –, mais avec toujours une présence marquée des zones rurales. À l’inverse, l’Île-de-France ferme la marche ; de la Seine-Saint-Denis au Val-d’Oise, les nuitées n’atteignent que 76 % à 86 % de leur niveau projeté. Même Paris, malgré l’effet des Jeux olympiques de 2024, plafonne à 95 % de son niveau d’avant-pandémie de Covid-19. Selon nos données, la plupart des grandes métropoles régionales n’ont pas retrouvé leur niveau de 2019 en hôtellerie. Cette évolution se retrouve dans les autres segments.

Pour les campings, la domination rurale – neuf départements sur dix en 2020 – s’est également diluée. En 2024, les départements des villes métropoles occupent six places du Top 10, témoignant de l’explosion du camping péri-urbain. Les locations de courte durée entre particuliers (PAP) continuent également leur croissance dans le rural et l’urbain. En 2024, le Top 10 se partage entre cinq départements ruraux et cinq urbains, sans aucune métropole. Ce segment valorise particulièrement les territoires de « seconde couronne », ni grandes villes ni rural isolé, comme l’Oise aux portes de Paris ou la Saône-et-Loire à proximité de Lyon.

Nature, espace et faible densité

Trois facteurs expliquent ce basculement durable.

D’abord, la fragilité structurelle des métropoles, dépendantes du tourisme d’affaires et international. La généralisation du télétravail et des visioconférences a durablement réduit les déplacements professionnels. Les zones rurales, moins exposées, ont mieux résisté.

Le second facteur tient d’un changement durable des préférences. Les voyageurs recherchent nature, espace et faible densité. Les restrictions de mobilité ont conduit les Français à redécouvrir les territoires ruraux proches, créant des habitudes durables. Le télétravail – 26 % des cadres selon la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) et la « workation » (contraction de work et de vacation) renforce cette tendance, avec le changement climatique. Les canicules urbaines rendent les métropoles moins attractives, tandis que les zones montagnardes offrent une fraîcheur recherchée.

Enfin, la hausse de 18 % du prix des transports en France entre 2019 et 2024 a favorisé le tourisme de proximité. Les zones rurales en ont particulièrement bénéficié, combinant accessibilité depuis les métropoles et attributs recherchés post-pandémie de Covid-19.

Les métropoles sont les perdantes

Cette dynamique n’est pas acquise. Les territoires ruraux restent pénalisés par un déficit d’accessibilité, une offre numérique en retard et un parc d’hébergement vieillissant. Transformer l’afflux post-pandémie de Covid-19 en fréquentation durable suppose de combler ces écarts structurels, un défi que les données actuelles ne permettent pas encore de considérer comme relevé.

Cette redistribution territoriale ne semble pas désigner un vainqueur unique. Si les zones rurales ont globalement mieux résisté à la baisse du tourisme avec la pandémie de Covid-19, les zones urbaines intermédiaires, villes moyennes combinant accessibilité et cadre de vie, émergent comme un profil territorial gagnant. Les véritables perdants de cette recomposition sont clairement les grandes métropoles, particulièrement l’Île-de-France.

Les facteurs structurels qui portent cette redistribution ne s’inverseront pas. Les acteurs territoriaux doivent donc intégrer cette nouvelle donne dans leur politique de développement touristique. L’enjeu n’est plus de savoir si cette recomposition persiste, mais comment les territoires s’y adaptent.

The Conversation

Tegui Yvan Arnold ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les touristes courent vers la campagne et boudent les villes depuis la pandémie de Covid-19. En faites-vous partie ? – https://theconversation.com/les-touristes-courent-vers-la-campagne-et-boudent-les-villes-depuis-la-pandemie-de-covid-19-en-faites-vous-partie-276322

Photos, jeux vidéo, musique : ces compétences numériques que les enfants développent avant même d’apprendre à lire

Source: The Conversation – in French – By Nathalie Chapon, Professeur des universités en sciences de l’éducation et de la formation, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)

On discute beaucoup des effets des écrans sur la santé des enfants. On s’interroge moins souvent sur leurs usages précoces du numérique dans un monde ultraconnecté. Quels sont leurs savoir-faire réels ? Une enquête fondée sur des observations et des entretiens lève le voile sur ces pratiques du quotidien et sur les mécanismes de socialisation au numérique d’élèves de maternelle.


En l’espace de cinquante ans, les technologies numériques se sont progressivement imposées dans tous les espaces du quotidien et à tous les âges de la vie. De la télévision aux téléphones portables, en passant par les ordinateurs et les consoles, les écrans occupent aujourd’hui une place centrale dans les foyers.

Les recherches scientifiques, particulièrement développées depuis une dizaine d’années, ont principalement étudié les effets des écrans sur la santé, le sommeil et l’activité physique des enfants et des adolescents. Les résultats soulignent des répercussions notables, quel que soit l’âge des enfants.

Cependant, peu d’études se sont intéressées aux savoirs numériques des tout-petits. Dans le cadre d’un programme de recherche sur la parentalité numérique et d’un partenariat avec le TNE 25-Territoire numérique éducatif du Doubs, nous avons souhaité explorer cette question. Est-ce que les tout-petits ont des connaissances numériques ? Quelles compétences détiennent-ils exactement ?

Cette recherche explore les savoirs numériques des tout-petits d’enfants âgés d’à peine 4 ans et permet de questionner l’idée selon laquelle ils seraient dépourvus de connaissances numériques et ne seraient capables d’utiliser un téléphone seulement dans un cadre précis.

Une initiation précoce aux jeux vidéo

L’étude a été menée auprès de 59 élèves répartis en petite, moyenne et grande sections d’une école maternelle située dans une ville de l’est de la France.

Plusieurs méthodes ont été mobilisées : des observations participantes filmées, des entretiens individuels, des focus groups et des mises en situation des enfants sous la forme d’ateliers. Le recueil de données a été organisé sur une période de deux mois afin de favoriser un climat de confiance.

Les premiers résultats concernent les enfants de moyenne section de maternelle, âgés d’environ quatre ans. Ils mettent en évidence le rôle déterminant du cadre familial. Les pratiques parentales apparaissent comme le principal facteur de socialisation numérique. Les influences du père et de la mère, puis celles des frères et sœurs structurent les usages des enfants et participent à une transmission intergénérationnelle et fraternelle des pratiques.




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Chez les garçons, l’initiation aux jeux vidéo est majoritairement associée à une influence paternelle et fraternelle. Les pères, notamment les plus jeunes, jouent fréquemment avec leurs fils, partageant leurs propres pratiques vidéoludiques. Cette socialisation est souvent genrée : les garçons sont encouragés à jouer à des jeux de combat, de survie ou ils mettent en scène des super-héros. Lorsque le père n’est pas un joueur, les grands frères prennent le plus souvent le relais.

Cette transmission familiale favorise le développement de compétences numériques précoces chez les tout-petits. Certains enfants de quatre ans ont une connaissance fine de jeux vidéo pour adultes et maîtrisent aussi la recherche et l’ouverture d’applications sur smartphone, notamment la navigation sur YouTube.

Une socialisation numérique différenciée selon le genre

Sous-jacente à cette connaissance pratique du smartphone, on constate que les contenus auxquels ces enfants ont accès ne sont pas toujours adaptés à leur âge. Une majorité de garçons joue à des jeux destinés aux adolescents, voire aux adultes. Ces jeux comportent des scènes de violence ou sont associés à des conflits, des guerres avec des scènes de tueries où la mort peut être rachetée selon le jeu.

Ces expositions conduisent les enfants à développer des stratégies d’imitation et d’identification aux figures héroïques, accélérant ainsi leur processus de socialisation vers des codes préadolescents alors qu’ils sont encore dans l’enfance. L’apprentissage du numérique est essentiellement implicite donc, les enfants acquièrent des savoirs expérientiels, c’est-à-dire des compétences construites par la pratique directe, avant même la maîtrise de la lecture.

Les petites filles sont moins concernées par les jeux vidéo. Elles sont davantage tournées vers le visionnage de dessins animés ou l’utilisation d’applications liées à la photographie et à la musique. Les mères encadrent plus fréquemment l’usage du téléphone dans ce cas. Elles définissent les temps d’écran, autorisent certaines applications et accompagnent leurs filles dans leur découverte des outils numériques. Les contenus utilisés sont généralement plus adaptés à l’âge des enfants.

La transmission entre sœurs se manifeste notamment dans l’apprentissage de la prise de photos, de la mise en scène face à la caméra ou de l’écoute de musique. Les filles développent ainsi des compétences liées à l’expression de soi et à la représentation.

Contrairement aux garçons, aucune transmission marquée autour des jeux vidéo n’a été observée entre mères et filles ou entre sœurs. Il en résulte une socialisation numérique fortement différenciée selon le genre, tant dans les contenus que dans les modalités d’accès.

Une grande dextérité technique

Afin d’identifier plus précisément les savoirs des enfants, les chercheuses ont organisé des ateliers de lecture autour d’un album traitant de l’usage du téléphone. Ces échanges ont permis de mettre en lumière les connaissances des enfants concernant les applications et leurs usages.

La prise de photos et le visionnage de dessins animés constituent les usages les plus fréquemment évoqués. Lorsqu’ils manipulent un téléphone, les enfants reconnaissent aisément certaines applications grâce à leurs symboles et à leurs couleurs. L’icône de l’appareil photo est généralement identifiée par la plupart des enfants rencontrés, celle de YouTube est aussi la plus largement connue. La reconnaissance repose principalement sur l’association visuelle entre un pictogramme, une couleur et une fonction.

Les observations révèlent par ailleurs une grande dextérité technique. Les enfants savent balayer les écrans horizontalement et verticalement pour accéder aux différentes pages et applications. Cette gestuelle maîtrisée témoigne d’une autonomie réelle dans l’usage de l’appareil. À quatre ans, certains enfants possèdent déjà des compétences numériques avancées, acquises dans un cadre familial de façon expérientielle.

Ces premiers résultats soulignent l’importance d’un accompagnement parental et éducatif précoce. Car, si le numérique favorise l’autonomie, la créativité et l’accès à de nouvelles formes d’apprentissage, il expose également les enfants à des contenus inadaptés à leur âge et à une éducation familiale genrée.

The Conversation

Nathalie Chapon a reçu des financements de Région Bourgogne Franche-Comté.

Annie Lasne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Photos, jeux vidéo, musique : ces compétences numériques que les enfants développent avant même d’apprendre à lire – https://theconversation.com/photos-jeux-video-musique-ces-competences-numeriques-que-les-enfants-developpent-avant-meme-dapprendre-a-lire-281245