L’Afrique peut réduire ses importations de médicaments en produisant localement les principes actifs

Source: The Conversation – in French – By Cloudius Ray Sagandira, Principal Researcher, Council for Scientific and Industrial Research

L’Afrique supporte une lourde charge en matière de santé. Elle représente 25 % du fardeau mondial des maladies alors qu’elle ne compte que 18 % de la population mondiale.

Cette situation reflète des problèmes profonds : l’accès aux soins, les infrastructures et les conditions socio-économiques sont très insuffisants.

Pourtant, le continent ne produit que 3 % des médicaments mondiaux. Il en importe plus de 70 %. Cela rend les médicaments chers et leur approvisionnement peu fiable, car dépendant des chaînes d’approvisionnement internationales.

La pandémie de COVID-19 a clairement mis en évidence cette vulnérabilité. Les principaux pays exportateurs de médicaments, tels que la Chine et l’Inde, ont imposé des restrictions à l’exportation pour privilégier leurs besoins nationaux. Les fabricants africains se sont alors retrouvés dans l’impossibilité de s’approvisionner en composants et médicaments essentiels. Ce qui a entravé beaucoup d’activités pharmaceutiques locales. Les médicaments essentiels, notamment les antibiotiques, les antipaludiques et les traitements contre le cancer, sont devenus rares.

Le cœur du problème réside dans la dépendance à l’importation des composants pharmaceutiques actifs. Ils sont essentiels et donnent aux médicaments leur efficacité. Sans ces principes actifs, on ne peut pas produire des médicaments.

L’Afrique importe plus de 95 % de ses principes pharmaceutiques actifs, principalement d’Inde et de Chine. Leur importation rend la production locale coûteuse et vulnérable aux prix pratiqués à l’étranger. Cette dépendance a un impact considérable sur l’accès aux médicaments essentiels.

La capécitabine, un médicament utilisé pour traiter certains cancers, en est un exemple. En Afrique du Sud, par exemple, un traitement de six mois à la capécitabine coûte environ 2 200 dollars américains. Ce prix illustre la crise d’accessibilité financière des soins contre le cancer dans toute la région.

La fabrication locale de principes actifs permettrait de réduire les coûts en supprimant les frais d’importation et les retards de livraison. Elle stimulerait également les économies locales en créant des emplois et en encourageant l’innovation.

Je suis chimiste et spécialisé dans le développement de procédés flexibles, peu coûteux et adaptés au contexte africain pour la production de principes actifs pharmaceutiques. Dans une récente étude, mes coauteurs et moi-même avons mis en évidence les avantages et les obstacles liés à la fabrication locale de principes actifs pharmaceutiques sur le continent.

Nous proposons des moyens durables pour mettre en place des capacités de production locales, en utilisant des technologies de fabrication modernes. L’une d’entre elles est la fabrication en flux continu, une méthode de production dans laquelle les médicaments sont fabriqués en flux continu plutôt qu’en lots. Elle permet une production plus rapide, plus sûre et plus régulière, avec moins de déchets et de coûts. Cela pourrait rendre la production africaine plus compétitive et plus durable.

Mais aucune technologie n’est à elle seule la solution. Il faudra combiner les méthodes traditionnelles et modernes, adaptées aux besoins locaux, pour bâtir une industrie pharmaceutique solide.

Certains pays ont déjà commencé à mettre en place ce type de systèmes de fabrication. Toutefois, leur déploiement à grande échelle se heurte encore à plusieurs obstacles. Il s’agit notamment du manque d’infrastructures pilotes, de financements et de main-d’œuvre qualifiée, ainsi que des coûts d’installation élevés.

Des progrès sont en cours

La bonne nouvelle, c’est que la dynamique s’accélère. Plusieurs entreprises africaines sont à la pointe de la production locale d’ingrédients pharmaceutiques. Parmi celles-ci, on peut citer :

  • Emzor Pharmaceuticals et Fidson Healthcare au Nigeria

  • Aspen Pharmacare et Chemical Process Technologies en Afrique du Sud

  • Eva Pharma en Égypte

  • Dei BioPharma en Ouganda.

Les gouvernements du Kenya, du Ghana, de l’Afrique du Sud et du Nigeria investissent également dans des partenariats public-privé pour soutenir cette transition.

Il faut des investissements considérables. Un rapport de la Banque africaine de développement estime que 11 milliards de dollars américains seront nécessaires d’ici 2030 pour financer la croissance de l’industrie pharmaceutique locale en Afrique. Cela inclut la fabrication de principes pharmaceutiques actifs et de vaccins.

Nous avons noté un certain nombre de développements encourageants.

En 2023, Emzor Pharmaceuticals a obtenu 14 millions d’euros de la Banque européenne d’investissement pour créer une usine de fabrication au Nigeria. L’objectif est d’accélérer la production de traitements contre le paludisme.

Le gouvernement sud-africain a récemment soutenu la création de FuturePharma. Il s’agit d’une installation en libre accès au Conseil pour la recherche scientifique et industrielle (CSIR). Son objectif est d’aider les entreprises pharmaceutiques à travers l’Afrique en leur fournissant des services de recherche, de soutien au développement et de formation de la main-d’œuvre. Il s’agit également d’un investissement visant à réduire les risques liés à la fabrication moderne de principes actifs pharmaceutiques.

En outre, les instituts de recherche et les universités sont à la pointe de la recherche et du développement dans le domaine de la fabrication en flux continu. Leurs travaux se concentrent sur l’adaptation de la technologie afin de rendre la production plus rentable, durable et viable au niveau local.

L’objectif est de créer un continent où chaque pays peut produire ses propres médicaments à un prix abordable et réagir rapidement aux crises sanitaires. Il s’agit également de développer une industrie pharmaceutique florissante.

Grâce à des partenariats croissants, à de nouvelles technologies et à des investissements en hausse, cet avenir est à portée de main.

Mais il existe des obstacles. L’Afrique importe encore la plupart des matières premières nécessaires à la fabrication des composants. Cela rend la production locale coûteuse et vulnérable aux prix fixés à l’étranger.

Le manque de personnel qualifié, la difficulté d’accès au financement et la vétusté des infrastructures freinent également les progrès.

Relever les défis

Pour surmonter ces obstacles, il faut :

  • investir dans la production locale de matières premières

  • offrir des allégements fiscaux et des subventions

  • améliorer l’approvisionnement en électricité

  • développer les programmes de formation.

Le développement des compétences est encouragé par diverses initiatives. Citons par exemple le Programme de développement de la main-d’œuvre du Conseil pour la recherche scientifique et industrielle et la bourse African STARS (Science, Technology and Research Scholars). Pilotés par l’université de Stellenbosch et l’Institut Pasteur de Dakar, ils contribuent à former une main-d’œuvre pharmaceutique qualifiée à travers l’Afrique.

Ces initiatives proposent des formations techniques et en leadership sur mesure. Elles permettent aux jeunes scientifiques issus du monde universitaire et de l’industrie de promouvoir une production locale durable et réactive de médicaments et de vaccins.

The Conversation

Cloudius Ray Sagandira bénéficie d’un financement de la Fondation nationale pour la recherche et du Conseil pour la recherche scientifique et industrielle.

ref. L’Afrique peut réduire ses importations de médicaments en produisant localement les principes actifs – https://theconversation.com/lafrique-peut-reduire-ses-importations-de-medicaments-en-produisant-localement-les-principes-actifs-267458

Compuestos tóxicos en los productos menstruales: esto es lo que sabemos

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Lara Cioni, Investigadora Postdoctoral, Instituto de Diagnóstico Ambiental y Estudios del Agua (IDAEA – CSIC)

FabrikaSimf/Shutterstock

La menstruación es un proceso fisiológico fundamental que experimenta aproximadamente la mitad de la población mundial y la Organización Mundial para la Salud (OMS) reconoce la salud menstrual como un derecho humano fundamental. En este sentido, los productos menstruales resultan esenciales para garantizar la higiene, reducir el riesgo de infecciones y facilitar la participación plena de las personas que menstrúan en la educación y el trabajo, contribuyendo así a la igualdad de género.

Los artículos actuales son más seguros en comparación con décadas pasadas, cuando algunos causaban problemas de salud muy graves. En los años 80, se descubrieron más de 800 casos de síndrome de shock tóxico (20 de ellos acabaron en fallecimientos), asociados al uso de algunos tampones superabsorbentes que facilitaban graves infecciones bacterianas. Este fenómeno generó una gran alarma pública y llevó a cambios en la composición y regulaciones más estrictas.

Actualmente, existen muchos tipos de productos menstruales en el mercado, tanto de un solo uso (compresas, tampones y salvaslips) como reutilizables (bragas menstruales, compresas reutilizables y bragas menstruales).

Los artículos más ampliamente utilizados en España son los desechables (un 61 % de las personas que menstrúan utilizan compresas, un 50 % salvaslips, un 43 % tampones, un 48 % copa menstrual, un 15 % compresas de tela y un 9 % bragas menstruales) y a lo largo de su vida, un individuo puede utilizar más de 10 000. Ante este dato y el resultante impacto ambiental, muchas personas, sobre todo las más jóvenes, están optando por alternativas reutilizables.

Compuestos químicos tóxicos en productos menstruales

Cuando se habla de la seguridad y el impacto ambiental de estos productos, un tema que aún no se discute lo suficiente es la presencia de compuestos químicos tóxicos en ellos. Algunos estudios recientes han detectado, por ejemplo, compuestos perfluorados (PFAS), dioxinas, pesticidas y ftalatos.

Ejemplos de productos menstruales analizados en el estudio. De izquierda a derecha: compresa, tampón, salvaslip, copa menstrual, compresa de tela y braga menstrual.
Las autoras, CC BY-NC-SA

En nuestro estudio, publicado recientemente en Environmental Science and Technology, hemos analizado tres familias de plastificantes de preocupación para la salud humana, ftalatos, ésteres organofosforados y plastificantes alternativos, en productos menstruales del mercado estatal de España.

Hemos detectado estas tres clases de compuestos tanto en artículos de un solo uso (compresas, salvaslips y tampones) como en aquellos reutilizables (bragas menstruales, compresas de tela y copas menstruales).

Hay que destacar que todos los productos analizados tenían niveles detectables de algunos de estos compuestos, demostrando que este es un problema general y no de una marca en concreto.

Los niveles más altos de ftalatos y ésteres organofosforados se han encontrado en bragas menstruales y compresas de tela (niveles de hasta 1 152 µg/producto de ftalatos y hasta 96,5 µg/producto de ésteres organofosforados), ya que algunas de estas sustancias se utilizan ampliamente en la fabricación de fibras sintéticas y para lograr la impermeabilidad de los textiles.

En cambio, los niveles más altos de plastificantes alternativos se han encontrado en compresas y salvaslips (niveles de hasta 60,7 µg/producto), que suelen tener una o más capas hechas de material plástico que necesita de estos aditivos para ser flexible.




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Impacto ambiental

Además, analizamos los envoltorios de los productos de un solo uso, en los que también detectamos varios plastificantes. Estos compuestos químicos se pueden liberar al medio ambiente durante el lavado de los productos reutilizables o al desechar los de un solo uso.

Según nuestros resultados, las compresas, los salvaslips y los tampones son los artículos con mayor impacto ambiental, en parte debido a los altos niveles encontrados en sus envoltorios (niveles totales de plastificantes de hasta 90,7 µg/producto), pero también debido a la presencia de estos plastificantes en los propios productos.

Este mayor impacto también se debe al hecho de que una persona puede llegar a emplear más de 300 de estos productos desechables en un año, mientras que cada producto reutilizable se puede usar muchas veces y puede durar hasta 5-10 años. La copa menstrual, en cambio, ha presentado el menor impacto ambiental.

La liberación de plastificantes preocupa, ya que contaminan los ecosistemas terrestres y acuáticos. Una vez en el medio, estos plastificantes pueden acumularse en los seres vivos y provocarles efectos nocivos. Asimismo, esta contaminación también acaba afectando a los seres humanos, por ejemplo, cuando ingerimos alimentos contaminados, como el pescado.




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Efectos en la salud humana

La presencia de plastificantes en productos menstruales no solo plantea un problema ambiental, sino que también puede afectar a nuestra salud. Muchos estudios han demostrado que la exposición diaria y continuada a pequeñas dosis de algunos ftalatos y algunos ésteres organofosforados puede tener efectos dañinos sobre la salud humana, como disrupción endocrina (disfunciones hormonales), alteraciones en el sistema inmunitario y cáncer. Para los plastificantes alternativos la información es más limitada, ya que su uso masivo es reciente, pero los primeros estudios están evidenciando que también podrían tener propiedades tóxicas.

Los productos menstruales se utilizan en contacto directo con la piel y la piel de la vulva y la vagina tiene una capacidad de absorber pequeñas moléculas, como los plastificantes, más alta que en otras zonas de nuestro cuerpo.

Si consideramos el peor caso posible, o sea que todo el contenido de plastificantes en los productos menstruales se absorbiese a través de la piel, algunos productos podrían ser una fuente significativa de exposición a plastificantes. Al comparar nuestras estimaciones de exposición (asumiendo el peor caso posible y que los niveles de aditivos plásticos en los productos reutilizables no bajen con el lavado) con valores de referencia seguros establecidos por la Agencia de Protección Ambiental de Estados Unidos, hemos encontrado que el uso de tres de las 10 compresas analizadas, tres de los ocho salvaslips analizados y dos de las cuatro compresas de tela analizadas, podría suponer un riesgo para la salud humana.

La exposición por contacto dérmico

Es importante remarcar que este resultado de evaluación del riesgo no es definitivo. Nuestra estimación del riesgo está basada en el caso más extremo posible, que probablemente sea muy diferente del caso real. Estudios preliminares apuntan a que la cantidad de plastificantes presentes en un material que finalmente pasa por contacto dérmico a nuestra piel puede variar entre 6 y 97 % dependiendo del plastificante y del material.

Pero nuestro trabajo pone en evidencia una falta de información importante: todavía no existen estudios sobre cómo se absorben estos compuestos a través de la piel de la vulva y de la vagina. Avanzar en este conocimiento es clave para poder evaluar de manera fiable los riesgos asociados al uso de productos menstruales y garantizar su seguridad.

Todavía sabemos muy poco sobre la composición química de los productos menstruales, a pesar de que forman parte de la vida cotidiana de millones de personas. La falta de investigación en este ámbito se suma a la ausencia de una regulación específica que limite el uso de sustancias tóxicas en ellos y la falta de una obligación legal de informar de la presencia de todos los compuestos químicos en las etiquetas de los artículos que se comercializan. Si además tenemos en cuenta que muchas personas eligen sus productos menstruales en base a su huella ambiental, conocer mejor su composición química es clave para tomar decisiones informadas.

The Conversation

Lara Cioni recibe fondos de la Union Europea (Marie Skłodowska-Curie Postdoctoral Fellowship – grant agreement: 101198272)

Ethel Eljarrat no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

ref. Compuestos tóxicos en los productos menstruales: esto es lo que sabemos – https://theconversation.com/compuestos-toxicos-en-los-productos-menstruales-esto-es-lo-que-sabemos-267928

Antidepressants: physical side-effects vary depending on the drug type – new research

Source: The Conversation – UK – By Toby Pillinger, Doctor and Clinical Researcher, King’s College London

Not all antidepressants are the same when it comes to their physical side-effects. Kmpzzz/ Shutterstock

Millions of people worldwide take antidepressants. While these drugs can be very effective in treating mental health conditions such as depression and anxiety, they can also cause a range of physical side-effects – including weight gain, heart rate changes and altered blood pressure.

But not all antidepressants are equal when it comes to the physical effects they can have on the body, a new analysis published by myself and my colleagues has revealed. We found clear and meaningful differences between the drugs, with some causing greater effects on weight, heart rate, cholesterol levels and blood pressure. For the millions of people who take these prescription drugs, these differences matter.

Our study brought together 151 randomised trials which contained data on 58,534 people and looked at 30 different antidepressants. Each study had recorded routine physical measures you’d see in a clinic such as blood pressure, body weight and heart rate. Most of the studies lasted about eight weeks.

We then used a method called network meta-analysis that lets you compare multiple treatments against each other simultaneously. This approach gives a sort of “league table” of treatments, ranking them from best to worst for each physical health outcome.

We found that even after only eight weeks of treatments, the physical effects of the various different antidepressants were not subtle.

Weight effects varied markedly between drugs. For example, people taking the antidepressant agomelatine lost around 2.5kg on average, whereas those on maprotiline gained nearly 2kg.

Heart rate effects also varied widely. The antidepressant fluvoxamine actually lowered heart rate by about eight beats per minute, while nortriptyline raised it by around 14 – a difference of more than 20 beats per minute between drugs.

Systolic blood pressure saw a more than 11mmHg spread between the antidepressant doxepin and nortriptyline.

And for cholesterol and blood sugar levels, several antidepressants – including paroxetine, venlafaxine, desvenlafaxine and duloxetine – were associated with higher total cholesterol. Duloxetine was also associated with higher blood sugar levels.

It’s important to note that the analysis only focused on antidepressant treatment that lasted for around eight weeks. Since many people take antidepressants for a longer period than this, real-world, long-term physical effects could be greater. This is one reason why routinely monitoring patients taking antidepressants is essential.

We also only included objective outcomes that are consistently collected in trials. Some important physical problems, such as sexual side-effects, are not routinely measured in research so were not included in the analysis due to a lack of data – not a lack of importance. It will be important for future studies to investigate such outcomes.

A young woman has her blood pressure checked by a female doctor.
Blood pressure readings were one of the physical side-effects that differed between antidepressant types.
antoniodiaz/ Shutterstock

The results also should not be read as a list of “good” and “bad” antidepressants. Rather, they illustrate how different drugs can have different physical effects. The aim with our research is to show why it’s important to tailor prescribing to each patient.

Peronalised prescribing

For years, debates about antidepressants have been framed as “do they work?” or “are side-effects real?” Our findings suggest a more useful question: which drug suits which person, given their physical health and priorities?

The data shows that antidepressants are not interchangeable. For someone with obesity, diabetes or hypertension, choosing an antidepressant that has a more neutral effect on weight, blood sugar and blood pressure is sensible. But for an underweight person with low blood pressure, the trade-off may be different. The right answer will depend on the patient.

In light of our recent findings, it’s more important than ever that doctors work closely with patients to understand their priorities and match them with the correct antidepressant.

Of course, this is a challenge in and of itself for doctors, who would need to consider two dozen different antidepressants and their many potential side-effects. So alongside the analysis we performed, we also previously developed a freely-available tool that doctors and patients can use together to decide on the right antidepressant.

The tool allows doctors and patients to select the side-effects the patient most wants to avoid and set how important each one is. The tool then integrates those preferences with side-effect databases, then produces a personalised table of options which ranks antidepressants based on which best fits the patient’s preferences.

Antidepressants are effective for many people. Our study does not change that. But what it does show is that not all antidepressants are the same. We now have high-quality evidence that their effects on weight, blood pressure, heart rate and blood sugar differ in clinically meaningful ways.

Rather than argue for or against antidepressants as a group, we should focus on matching the medicine to the person, with shared decisions being made between doctor and patient.

Tools such as the one we’ve built make this possible, so that patients can be prescribed antidepressants that are safer for them and better-tolerated.

The Conversation

Toby Pillinger has received speaker or consultancy fees from Boehringer Ingelheim, Bristol Myers Squibb, Recordati, Lundbeck, Otsuka, Janssen, CNX Therapeutics, Sunovion, ROVI Biotech, Schwabe Pharma, and Lecturing Minds Stockholm AB; he receives book royalties from Wiley Blackwell; and he co-directs a company that designs digital resources to support treatment of mental illness.

ref. Antidepressants: physical side-effects vary depending on the drug type – new research – https://theconversation.com/antidepressants-physical-side-effects-vary-depending-on-the-drug-type-new-research-268010

The Celebrity Traitors: how star status changes the game

Source: The Conversation – UK – By Dan Baumgardt, Senior Lecturer, School of Psychology and Neuroscience, University of Bristol

The Traitors and a resplendent, though funereal, Claudia Winkleman are back on screens in the UK – and you could cut the tension with a poison-laced dagger.

This time, both intermingled faithful and traitors are not civilians – they’re celebrities. The cast is diverse, featuring actors, comedians, singers, athletes and presenters. Each has their own particular expertise, motives, character and fan club.

They all play for a share of the jackpot for their nominated charity. But how could this new celebrity dynamic affect the state of play? Can neuroscience and psychology foretell what sorts of mind games, alliances, betrayals and downright cunning could go down in the name of completely unmissable entertainment?

It’s going to be another addictive game of smoke and mirrors. No spoilers, I promise!

The prominent status of our celebs means viewers have preconceived ideas about them. But what matters more within the castle walls are the everyday impressions, even before they’re divided into tribes – most as faithfuls whose job it is to catch a few hidden traitors.

The skillsets

Each cast member is a celebrity for a reason, and a professional in their own field. Actors like Celia Imrie and Mark Bonnar may be skilled in reading emotions in others, and have distinct advantages in performance.

The ability to be able to feign upset or distress, plead innocence, or indeed lie convincingly, could prove a distinct asset. Especially since research has suggested that how you act or present yourself is a stronger predictor of being judged credible than the actual truth of your statement.

But acting prowess could be spotted as cover, and prove a disadvantage if cross-examined. Equally, misjudged overreactions or poor acting may also quickly raise suspicion and doubt.

Athletes such as Tom Daley and Joe Marler possess strength and agility, allowing them to excel in physical challenges. This training could facilitate trust, or signal a dominance which might highlight them as leaders.

Athletes have also honed abilities to focus the mind in the face of competition. They know how to repress and conceal signs of anxiety or adrenaline – sweating, shaking, flushing, and the like – that could otherwise manifest as telltale symbols of lying.

Meanwhile, comedians like Joe Wilkinson and Lucy Beaumont are both charming and disarming. We know deception and humour are interrelated social phenomena. Humour can be used for deception but it can also lighten the atmosphere and defuse tense situations. But ill-timed comedy could likewise inflame it, or be seen as attempts at deflection.

All these traits may help paint someone as trustworthy, or equally Machiavellian. Machiavellianism, which involves acting unscrupulously to gain power, is one of the traits encompassing what psychologists refer to as “the Dark Triad”. This could position them as either untouchable, or potential targets – ripe to be murdered or banished.

Pre-existing relationships

Many of the celebs have entered the game already knowing each other. Paloma Faith and Alan Carr are real-life friends. This dimension is not necessarily limited to the celebrity version. In previous series, some relationships were established before entering the castle – mother and son, siblings, and even contestants dating.

With our stars, these prior relationships are already out in the open for all to see. As broadcasters, Clare Balding and Kate Garraway share common ground, as do writers like Stephen Fry and David Olusoga, and singers Charlotte Church and Cat Burns. Such relationships will be taken into account by those playing the game.

As psychology also tells us, birds of a feather flock together – a concept known as homophily. This might lead to the formation of natural alliances and strong pacts. But it may equally lead to stronger feelings of betrayal, if or when they become ruptured.

What of the relative unknowns – Niko Omilana and Ruth Codd – who arrived knowing nobody? Research shows us that our brains rapidly make judgements, within milliseconds, about unfamiliar faces. Whether they can be considered trustworthy or not appears to depend upon independent variables, including facial dimensions, age, sex and personality. Notably female gender and positive social interactions tend to lead to more favourable judgments.

Fame may also be a problem when it comes to tactics. A contestant from the last civilian series with an English accent decided to adopt a Welsh burr instead. It was because they judged a Welsh accent more trustworthy.




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The Traitors: how trustworthy is a Welsh accent? A sociolinguist explains


Star status makes tactics like these impossible. And with details of their working or private lives potentially under the spotlight, celebrities may find themselves more vulnerable in this game.

Playing for charity

What’s more, playing for oneself versus playing for charity creates another really interesting dynamic. You could argue that ultimately nobody will lose in this game since the jackpot is undoubtedly heading toward a good cause. But it also boils down to a variation in altruism between individuals.

This variation is evident in the brain itself. Research from neuroscience shows distinct cerebral activity patterns are responsible for driving behaviour associated with winning and losing money in a given task. This research also uncovered stronger reactions when winning for oneself versus for charity, but this could vary between individuals.

We’ve also got to look at the desire to win for glory, which is perhaps more evident in athletes and those in business. Public image matters. And it raises the question – how much are these celebrities happy to risk theirs?

It’s remarkable how the concept of The Traitors can give us a glimpse into the psyche, illuminating sides of people we’ve not seen before. Whatever the outcome, this is going to prove another fascinating psychological experiment. Hope you’ve got your popcorn and (non-poisoned) chalice at the ready.

The Conversation

Dan Baumgardt does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. The Celebrity Traitors: how star status changes the game – https://theconversation.com/the-celebrity-traitors-how-star-status-changes-the-game-267648

Donald Trump’s deal to end the war in Gaza ignores two fundamental requirements for a lasting peace

Source: The Conversation – UK – By Ambra Suriano, Marie Curie post-doctoral fellow, Lancaster University

Until both sides can rid themselves of mutual emnity and deal on equal terms, a lasting peace looks like a pipe dream. OMG_Studio/Shutterstock

Donald Trump’s 20-point proposal to bring peace in Gaza covers some essential points for reaching a long-awaited ceasefire. But the release of Israeli hostages and the distribution of humanitarian aid in Gaza are only the first steps. Some vital factors that will be needed if Israelis and Palestinians are to build a lasting peace are still missing.

The US president’s plan calls for a “dialogue between Israel and the Palestinians to agree on a political horizon for peaceful and prosperous co-existence”. But there are significant stumbling blocks to this.

First is the hatred and lack of trust on both sides. The Trump Declaration for Enduring Peace and Prosperity signed by world leaders on October 13 noted their “determination to dismantle extremism and radicalisation in all its forms”. It went on to say that: “No society can flourish when violence and racism are normalised, or when radical ideologies threaten the fabric of civil life.”




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There can be no denying that extremism and racism have profoundly affected both Palestinian and Israeli societies, and are deeply ingrained in the education system on both sides. Palestinians criticise the Israeli school curriculum for failing to acknowledge the Nakba, the disastrous consequences of the mass displacement of Palestinian people during the 1948 Arab-Israeli war and the lasting trauma it caused. Meanwhile, Israeli authorities point out that Palestinian textbooks often omit any reference to the Holocaust and to Israel as a legitimate state.

This lack of acknowledgement of each other’s suffering has become deeply entrenched over time, leading to mutual dehumanisation which has created the atmosphere in which violence can flourish. There is plenty of evidence that Palestinian antisemitism has become what Itamar Marcus, the director of Palestinian Media Watch, told the US Congress in June 2023: “A systematically disseminated ideology that is by now deeply ingrained in the Palestinian national and political identity.”

In Israel, the growing rhetoric of dehumanisation towards Palestinians has taken shape through violence and a troubling fusion of religion and politics. A recent United Nations report, which concluded that Israeli troops were committing genocide in Gaza, highlighted the former defence minister, Yoav Gallant, referring to Palestinians as “human animals”.

The same report quoted the prime minister, Benjamin Netanyahu, using a biblical story to justify the killing of Palestinians. In a letter to Israeli troops on the eve of the assault on Gaza, he wrote: “Remember what Amalek did to you.” This is a reference to the story from the book of Samuel in which God tells the Israelites to destroy their mortal enemies, the Amelekites: “Now go and attack Amalek, and utterly destroy all that they have; do not spare them, but kill both man and woman, child and infant, ox and sheep, camel and donkey.”

This sort of rhetoric is all the more concerning given that it comes from official voices of a recognised state based, at least formally, on democratic principles.

Unequal partners

Another massive stumbling block that Trump’s plan fails to acknowledge is the lack of equivalence between the two peoples. The plan insists that “lasting peace will be one in which both Palestinians and Israelis can prosper with their fundamental human rights protected, their security guaranteed, and their dignity upheld”.

But Israel exists as a sovereign state, with all that entails. It has a powerful military. It is deeply embedded in global financial and diplomatic systems. In contrast, despite their statehood being recognised by 157 out of 193 UN members, Palestinians enjoy little of the rights that statehood should confer.

For a start, much of Palestine’s territory remains under Israeli occupation. Neither the Trump’s declaration nor the 20-point ceasefire plan include any practical action to dismantle Israeli military occupation in the West Bank. Nor do they attempt to formulate any realistic programme for Palestinian self-determination.

As it stands, the US president’s plan envisions a fragmented, non-independent Palestine to be administered under the supervision of an external “Board of Peace”, with himself as the chair and former UK prime minister Tony Blair in some sort of executive role.

‘Othering’ the enemy

Netanyahu has said he will resist any moves towards a two-state solution. In September, he told the UN general assembly: “Giving the Palestinians a state one mile from Jerusalem after October 7th is like giving Al-Qaeda a state one mile from New York City after September 11th.”

This “othering” of Palestinians is a thread through Israeli politics which makes mutual empathy impossible. Under these conditions, the well-intentioned international goals of fostering interfaith dialogue between Israelis and Palestinians, full recognition of human rights and security for both sides remains a pipe dream which one side strenuously opposes.

A lasting peace should first lead both peoples to recognise each others’ basic human rights. Only then can traumas be healed, ideologies deradicalised and bridges built. Until then, all the declarations and peace plans of a well-meaning world will come to nothing.

The Conversation

Ambra Suriano receives funding from the European Union, through the Horizon program.

ref. Donald Trump’s deal to end the war in Gaza ignores two fundamental requirements for a lasting peace – https://theconversation.com/donald-trumps-deal-to-end-the-war-in-gaza-ignores-two-fundamental-requirements-for-a-lasting-peace-267564

Ireland’s presidential election race now down to two women

Source: The Conversation – UK – By Gail McElroy, Professor in Political Science, Trinity College Dublin

Voters across the Republic of Ireland will head to the polls on October 24 to elect a new head of state to replace Michael D. Higgins. His replacement will be Ireland’s tenth president since the role of president was established in the 1937 constitution.

Once considered largely ceremonial and “above politics,” the presidency has evolved significantly in recent years. Since Mary Robinson’s landmark election in 1990, campaigns have become increasingly political, combative and unpredictable. This year is no exception. Jim Gavin, one of the three candidates, has already withdrawn from the race – although his name will still be listed on the ballot.

Even before nominations closed, the electorate was entertained for months by speculation about who might or might not run. Names frequently mentioned included celebrities such as mixed martial artist Conor McGregor and dancer Michael Flatley, alongside various politicians such as former Taoiseach Bertie Ahern.

However, securing a place on the presidential ballot is not easy. Candidates must have the backing of at least 20 members of the Oireachtas (currently there are 174 members of the Dáil and 60 members of the Seanad) or the support of four of the 31 city or county councils. In the end, only three candidates managed to secure nominations, the lowest number in a contested election since 1990.

Friday’s contest is now effectively a showdown between the leftwing independent candidate Catherine Connolly and Fine Gael’s Heather Humphreys. Interestingly, Fine Gael, a centre-right party that has been in power since 2011, has never held the presidency. Gavin was nominated by the party of the current prime minister, Fianna Fáil. A former Air Corps officer and highly successful manager of the Dublin senior Gaelic football team, Gavin ended his campaign on October 5 after it emerged that he has owed €3,300 (£2,873) to a former tenant since 2009. The tenant was, coincidentally, the deputy editor of a leading tabloid newspaper, The Sunday World.




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A Protestant candidate has added a twist to Ireland’s presidential race


Polls indicate an almost unassailable lead for Connolly, who has received endorsements from all the major left-leaning parties, including Sinn Féin, the Labour Party, the Greens and the Social Democrats. However, Irish presidential elections are renowned for their unpredictability. In 2011, the frontrunner, Séan Gallagher, saw his double-digit poll lead evaporate in the campaign’s final days, following a challenging TV debate watched by over a quarter of the electorate.

The role of the president

Ireland is a parliamentary republic, so the presidential role is largely ceremonial, even if the constitution grants the president certain formal powers. Direct election of the president does, however, give the role soft influence and a measure of moral authority. Higgins has been more politically outspoken than any of his predecessors, occasionally criticising government policy and, in doing so, reshaping perceptions of the office. Nonetheless, the president does not play any role in government formation or initiating and vetoing legislation. While technically responsible for appointing key figures – such as the attorney general and judges – these appointments are all made on the government’s advice.

The two main powers of the Irish president are the ability to refuse the Taoiseach’s request to dissolve the Dáil and the power to withhold their signature from a bill, referring it, instead, to the Supreme Court to test its constitutionality. No president has ever formally refused a Dáil dissolution, and the referral power has been used sparingly – only 16 times since 1938.

Ultimately, the Irish presidential election functions as a second-order contest, with leftwing opposition parties eagerly seizing on the opportunity to stage an informal referendum on the governing centre-right coalition this year.

However, even a decisive victory should not be taken as evidence of majority support for a change in government. In 2018 Higgins retook the presidency for the Labour party with an impressive 56% of first-preference votes, yet his party gained no momentum from this victory in the general elections that followed.

Reflecting the second order nature of these elections, turnout is expected to be quite depressed, and, if very low, could prove crucial to the outcome. Nearly half of respondents in recent polls say they do not feel represented by the slate of candidates on offer. That suggests participation may fall short of even 2018 levels, when it hit a historic low of just under 44%. It remains to be seen if young voters, who favour Connolly heavily, will match their enthusiasm with action.

The Conversation

Gail McElroy is a member of the National Election and Democracy Study Management Board of An Coimisiún Toghcháin (the Irish Electoral Commission).

ref. Ireland’s presidential election race now down to two women – https://theconversation.com/irelands-presidential-election-race-now-down-to-two-women-268024

Le couple Toumanov : une page de la guerre froide qui a des échos aujourd’hui

Source: The Conversation – in French – By Cécile Vaissié, Professeure des universités en études russes et soviétiques, Université de Rennes 2, chercheuse au CERCLE (Université de Lorraine), Université Rennes 2

La salle des bobines dans les locaux de Radio Free Europe/Radio Liberty à Munich (Allemagne), où les émissions provenant des pays communistes étaient enregistrées et examinées par le personnel de la radio (1976).
RFE/RL

Durant la guerre froide, de nombreux Soviétiques captaient en cachette Radio Liberty, une station financée par les États-Unis et dont le QG se trouvait à Munich (alors en République fédérale d’Allemagne). Ils y écoutaient des dissidents originaires d’URSS qui leur faisaient connaître des informations inaccessibles dans leurs médias nationaux du fait de la censure. L’un de ces journalistes était Oleg Toumanov. Son épouse, Eta, enseignait le russe à des militaires américains. Mais Oleg – de même, très probablement, qu’Eta – travaillait en réalité pour le KGB…


Les histoires d’espions ont pour intérêt majeur non tant d’établir des faits – tout le monde y ment, ou à peu près – que de susciter des questions, celles-ci aidant à décrypter d’autres cas, plus contemporains.

Très révélateurs, les parcours d’Oleg Toumanov et de son épouse ont été rappelés lors d’une exposition intitulée « Des Voix de Munich dans la Guerre froide », organisée au musée municipal de Munich du 30 septembre 2022 au 5 mars 2023 et consacrée aux radios occidentales Radio Free Europe (RFE)/Radio Liberty (RL).

Oleg Toumanov (1944-1997) travaillait pour Radio Liberté (RL), mais aussi pour le KGB. Quant à son épouse… la question reste complexe.

Radio Liberté, l’une des radios occidentales émettant vers l’URSS

La guerre froide avait à peine commencé quand les États-Unis ont créé deux radios basées à Munich : Radio Free Europe (RFE), qui, dès 1950, émettait vers les pays d’Europe centrale contrôlés par l’URSS ; et Radio Liberty qui visait l’URSS et qui, lancée le 1er mars 1953 sous le nom de Radio Liberation from Bolshevism, est devenue, en 1956, Radio Liberation, puis, en 1959, Radio Liberté (RL). Ses programmes, comme ceux de RFE, étaient diffusés dans les langues des auditeurs potentiels.

Aujourd’hui, nous parlerions de « guerre des narratifs » : il s’agissait de faire parvenir aux sociétés dites « de l’Est » des informations sur l’Occident, mais aussi sur leurs propres pays, par exemple en lisant à l’antenne des textes de dissidents, et d’accompagner le tout d’éléments des cultures occidentales et dissidentes.

Les États-Unis considéraient pouvoir ainsi fragiliser l’URSS, et celle-ci a d’ailleurs brouillé RL dès ses débuts. Pour Mark Pomar, qui y a été employé, RL et RFE étaient l’expression d’émigrés souhaitant représenter leur pays tel qu’il serait sans les communistes, alors que Voice of America, apparue en février 1947, était, elle, conçue comme la voix officielle des États-Unis ; Radio Liberté était donc, aux yeux de Pomar, « une radio entièrement russe qui se trouvait être à Munich », mais dont les financements venaient de la CIA jusqu’en 1971, puis du budget américain.

Oleg Toumanov, une belle carrière chez Radio Liberté

Oleg Toumanov qui, en 1993, publiera des « souvenirs » en anglais sous le titre Confessions d’un agent du KGB, a travaillé à Radio Liberté pendant vingt ans.

Né à Moscou en 1944, il rejoint en 1963 la flotte soviétique. En novembre 1965, il quitte son bateau à la nage près des côtes libyennes ; une fois à terre, il déclare vouloir être transféré chez les Occidentaux. Le 5 décembre 1965, un avion américain le conduit en RFA, dans un centre américain pour réfugiés : il y est interrogé, y compris avec l’aide d’un détecteur de mensonges. Le 14 avril 1966, il obtient l’autorisation de résider en permanence en Allemagne. Peu après, et non sans avoir subi de nouveaux tests, il est recruté par Radio Liberté.

Sa carrière y est spectaculaire : engagé au département « nouvelles » du service russe, Toumanov intervient assez vite à l’antenne et signe, dès 1967, un contrat à vie avec RL. Quelques années plus tard, il est nommé rédacteur en chef du service russe : le plus haut poste que puisse décrocher un non-Américain.

Montage comprenant la carte de presse de Toumanov et sa photo.
Cold War Convsersations, site du podcast consacré à la guerre de l’historien Ian Sanders

Mais Toumanov disparaît le 26 février 1986. Il réapparaît à Moscou le 28 avril, lors d’une conférence de presse organisée par le ministère soviétique des Affaires étrangères, et dénonce les liens de RL avec la CIA. Par la suite, il expliquera avoir risqué d’être démasqué, suite à la défection de deux officiers du KGB. Avec l’aval de celui-ci, il a donc rejoint Berlin-Est et y a été débriefé, avant de prendre l’avion pour Moscou. Gorbatchev, au pouvoir en URSS depuis un an, vient de lancer la perestroïka.

Un parcours en questions

Ce parcours suscite bien des questions. L’une porte sur le moment où Toumanov a été recruté par les services soviétiques : sa « fuite d’URSS » était-elle une opération programmée par ceux-ci, comme Toumanov l’affirmera dans ses mémoires ? Ou, comme le croiront certains de ses collègues de RL, le jeune homme a-t-il été recruté alors qu’il se trouvait déjà en Occident ?

En outre, de quelles missions était-il chargé ? Il devait, écrira-t-il, infiltrer les cercles d’émigrés, et aurait transmis à ses officiers traitants – qu’il rencontrait à Berlin-Est, Vienne et Helsinki, mais jamais en RFA – des informations sur les employés de Radio Liberté. Il se chuchote aussi que, grâce à des documents transmis par Toumanov, l’URSS aurait découvert qu’une taupe travaillait pour les Américains dans les plus hauts cercles du PCUS.

Documentaire « Prague au service de Moscou : dans les secrets de la guerre froide », Andrea Sedláčková, 2024.

L’ancien marin aurait également joué un rôle clé dans une opération conçue pour désinformer l’Occident. En revanche, Toumanov n’était sans doute pas chargé d’infléchir la rhétorique de Radio Liberté : passer pour un adversaire féroce du pouvoir soviétique était l’une des conditions de son poste…

S’agissait-il d’un cas isolé ? Non. Des documents désormais accessibles montrent que RL était « l’une des principales cibles » des services secrets de l’Est. La « guerre des narratifs » était au cœur, aussi, de la guerre froide.

L’épouse de Toumanov, Eta-Svetlana Katz-Toumanov

Toumanov a épousé, en 1978, Eta Katz (ou Drits), qu’il avait rencontrée quinze jours plus tôt à Londres.

Photo prise à Munich d’Eta et Oleg Toumanov, peu après leur mariage.
Compte Facebook d’Eta Toumanov (Svetlana Tumanova)

Dans une interview d’avril 2023, elle dira être née en 1959 à Riga et venir d’une « famille juive dissidente » qui souhaitait émigrer, ce qui était alors « presque impossible ». Mais, en 1970, une dizaine de personnes, juives pour la plupart et regroupées autour d’Edouard Kouznetsov, tentent de détourner un avion pour partir en Israël. Leur tentative ratée et leur procès suscitent une importante mobilisation internationale : le combat des Juifs pour quitter l’URSS devient mondialement connu. Dans ce contexte, les Katz peuvent émigrer en juin 1971, et Eta elle-même parlera de « miracle ». À Londres, à seize ans, elle commence à travailler comme secrétaire pour le service russe de la BBC.

Trois ans plus tard, elle rencontre Toumanov et le suit à Munich. Il lui aurait révélé, une ou deux semaines plus tard, qu’il travaillait pour le KGB. La jeune femme aurait été horrifiée, mais les deux postes qu’elle a par la suite occupés font douter de l’authenticité de ce « choc ». D’abord, elle enseigne le russe dans un institut de l’Armée américaine, et ses étudiants sont des officiers américains qui se préparent à des missions en URSS. Puis, en 1982, suite à une proposition d’un cadre de Radio Liberté, elle devient l’assistante du directeur de cet institut et travaille dans la base américaine.

Roman graphique, exposition « Stimmen aus München im Kalten Krieg » (« Voix de Munich pendant la guerre froide »), Münchner Stadtmuseum, vue le 3 mars 2023.
Fourni par l’auteur

Cette planche montre le moment où Alexander, le chef d’Oleg à Radio Liberté, propose à Eta de travailler comme assistante du directeur de l’institut de langues, avec un accès à des informations secrètes. Eta y est présentée comme une jeune mère qui hésite à accepter un tel poste.

Pour les rédacteurs de l’exposition de Munich, « les employeurs américains de son mari escomptaient qu’Eta Toumanov travaillerait pour eux », ce qui n’est pas impossible.

Fiche biographique sur Eta Toumanov, présentée dans le cadre de l’exposition.
Fourni par l’auteur

Les questions que pose ce mariage

De nouvelles questions se posent donc. Est-il imaginable qu’Eta Toumanov ait occupé ses deux postes en Bavière sans collaborer avec les services secrets soviétiques, ainsi que le prétend son mari dans ses « souvenirs » ? Non. D’ailleurs, elle-même reconnaît aujourd’hui cette collaboration, même si elle déclare y avoir été « forcée » par son mariage.

Quelles informations a-t-elle alors transmises ? D’après ce qu’elle a confié à un journal israélien, il s’agissait de renseignements sur les emplacements, les mouvements et les armements des troupes américaines, et de nombreux détails personnels sur ses étudiants américains. A-t-elle aussi cherché à recruter certains d’entre eux ? À les influencer ? Et si Eta avait travaillé pour le KGB, ou pour d’autres services, avant même sa rencontre avec Toumanov ? Elle le nie.

Comme d’autres cas l’indiquent, l’Union soviétique a infiltré ses collaborateurs dans toutes les vagues d’émigration et a recruté des agents dans chacune de ces vagues. Et le parcours d’Eta, comme celui de son mari, semble ridiculiser le travail des services secrets occidentaux – en l’occurrence, américains et allemands – chargés de repérer, parmi les émigrés, ceux liés au KGB. Arrêtée en 1987 par la police allemande, Eta Toumanov est emprisonnée – six mois, selon elle ; plus de neuf, à en croire son mari. Accusée d’avoir travaillé pour le GRU, les services secrets militaires soviétiques, elle n’est condamnée qu’à cinq ans de probation.

Svetlana Toumanov à Moscou

En 1993, Eta Toumanov quitte Munich pour Moscou, prend la citoyenneté russe et adopte le prénom de Svetlana. En 2025, elle vit toujours dans la capitale russe où Poutine, soi-disant croisé en RDA, lui aurait fait attribuer un appartement. Sur sa page Facebook, elle se présente comme « retraitée des services de renseignement extérieur de la Fédération de Russie » et proclame, le 16 septembre 2023, sa « fierté » d’être l’une des cinq personnes dont les parcours sont mis en valeur dans l’exposition de Munich.

Elle poste de nombreuses photos, prises lors de mondanités ou de cérémonies, souvent en compagnie de descendants de « légendaires agents secrets » soviétiques, hauts gradés, voire tueurs, du NKVD, comme ici lors d’un hommage sur les tombes de ces agents secrets, hommage auquel participent, entre autres, la petite-fille de Pavel Soudoplatov, ainsi que le fils et la fille de Naum Eitingon avec leurs enfants et petits-enfants ; ou lors d’une soirée avec l’un des membres de la famille de Félix Dzerjinski, le créateur de la Tchéka. Mais le 22 décembre 2024, elle rend aussi hommage à Edouard Kouznetsov, qui vient de mourir.

Radio Liberté aujourd’hui

Après le coup raté d’août 1991, Eltsine a autorisé RFE/RL à ouvrir un bureau à Moscou. Quatre ans plus tard, ces radios ont quitté Munich pour Prague. La guerre froide était, soi-disant, terminée.

Toumanov est mort en octobre 1997 à Moscou et y a été enterré avec les honneurs militaires.

Radio Liberté a été parmi les premiers médias à être déclarés « agents de l’étranger » par les autorités russes en décembre 2017 et ses correspondants ont quitté la Russie en mars 2022, deux semaines après l’attaque russe de l’Ukraine.

Le 14 mars 2025, Donald Trump a appelé à réduire au maximum légal les financements de l’US Agency for Global Media (USAGM) et des radios à l’étranger. RFE et RL continuent néanmoins d’émettre et de publier, tout en combattant cette décision en justice.

The Conversation

Cécile Vaissié ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le couple Toumanov : une page de la guerre froide qui a des échos aujourd’hui – https://theconversation.com/le-couple-toumanov-une-page-de-la-guerre-froide-qui-a-des-echos-aujourdhui-265038

La contribution de Henri de Saint-Simon à l’indépendance des États-Unis et à la libération de la France de ses « blocages »

Source: The Conversation – in French – By Patrick Gilormini, Economie & Management, ESDES – UCLy (Lyon Catholic University)

« Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon », gravure de Gottfried Engelmann d’après un portrait dessiné en 1825, quelques instants après la mort du philosophe. Godefroy Engelmann/Wikimedia Commons

Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825), pionnier du libéralisme et de la pensée industrielle, a marqué l’histoire des idées en France en posant les bases de la doctrine positiviste et en fondant l’école du saint-simonisme. Il prit les armes lors de la guerre d’indépendance des États-Unis (1775-1783) au sein de l’alliance franco-américaine et contribua à la victoire contre les Britanniques lors de la bataille de Yorktown. Ce texte revient sur ses expéditions en Amérique et leur influence sur la conception de son projet politique à son retour en France en 1783.


En 2026, les États-Unis commémoreront le 250e anniversaire de leur Déclaration d’indépendance. Un recueil des récits témoignant des jalons de cette histoire est déjà en cours.

La société de Cincinnati de France, fondée en 1784, perpétue à ce jour le souvenir des circonstances qui ont abouti à l’indépendance des États-Unis et de la fraternité d’armes qui unit officiers américains et français au cours des combats qu’ils menèrent ensemble. Gageons qu’elle pourra participer à cette commémoration alors que cette année 2025 marque le 200e anniversaire de la mort de Henri Saint-Simon.

En effet, le socialiste utopiste Henri Saint-Simon prit part sur mer, sous le commandement de l’amiral de Grasse, au succès décisif du corps de 1 000 hommes envoyé par le comte de Rochambeau (1725-1807) à Washington pour appuyer La Fayette et les troupes américaines envoyées en Virginie. Arrivés dans la baie de Chesapeake le 31 août 1781, les Français établissaient le blocus des rivières York et James, débarquaient puis appareillaient pour engager la bataille le 5 septembre et chasser les Anglais.

En pleine guerre des tarifs douaniers avec les États-Unis de Donald Trump, alors que des doutes persistent sur la solidité de l’alliance transatlantique, et en pleine crise budgétaire dans une France qui doute des vertus de la démocratie, il nous semble éclairant de rappeler dans quelle perspective le jeune Henri Saint-Simon apporta sa contribution à l’indépendance américaine et à l’économie politique française.

Saint-Simon s’écriant « Rochambeau me voilà ! »

Né en 1760, Henri Saint-Simon était un jeune homme au moment où éclata la révolution américaine en 1775 qui fut un conflit armé qui dura huit longues années.

Elle constitua également une guerre civile entre sujets britanniques et américains, ainsi qu’une rébellion contre les autorités coloniales, et une insurrection contre le roi d’Angleterre (George III) et le régime monarchique. Elle fut la première guerre de « libération nationale » de l’histoire moderne. Pour Saint-Simon, le monde marche vers un idéal d’égalité et de liberté, emporté par le plus généreux des rêves : le règne de la raison gouvernant un monde selon la justice.

S’il a le goût d’observer et la passion de savoir, Henri Saint-Simon aime plus encore agir. Saint-Simon avait commencé sa vie professionnelle comme officier dans l’armée. En 1777, son père lui a obtenu une sous-lieutenance au régiment de Touraine ; il devint deux ans plus tard capitaine dans le corps de cavalerie de ce régiment. Trois ans après la proclamation de l’indépendance des treize colonies insurgées (Massachusetts, New Hampshire, Connecticut, Rhode Island, New York, New Jersey, Pennsylvanie, Delaware, Maryland, Virginie, Caroline du Sud, Caroline du Nord et Géorgie), il part pour l’Amérique en 1779 pour servir sous les ordres de M. de Bouillé, gouverneur des îles du Vent, et sous ceux de Washington : « Je suis parti de France pour l’Amérique, à dix-huit ans ; j’ai combattu pendant cinq ans pour la liberté des Américains, et je suis revenu dans ma patrie dès l’instant que leur indépendance a été reconnue par l’Angleterre », écrira-t-il.

John Trumbull, « La reddition de Lord Cornwallis » (1820). Rotonde du Capitole. Washington D.C.
Wikimedia

La bataille de Yorktown, qui se déroule du 28 septembre au 19 octobre 1781, marque un tournant et signe la défaite de la Grande-Bretagne. Elle opposa les insurgés américains et leurs alliés français commandés par le comte de Rochambeau aux Britanniques commandés par Lord Cornwallis. Saint-Simon écrira un état détaillé décrivant « les troupes anglaises faites prisonnières à York en Virginie, le 19 octobre 1781 » dont le total s’élevait selon lui à 4550 prisonniers.

Après cette bataille, le régiment de Saint-Simon retournera à Fort Royal en Martinique (aujourd’hui Fort-de-France) avant de poursuivre sa navigation à Saint-Christophe puis à Basse-Terre en Guadeloupe et aux Saintes. Saint-Simon rentre en France en 1783 après le traité de Versailles du 3 septembre qui consacra l’indépendance des États-Unis. Quatre années leur seront encore nécessaires pour élaborer une Constitution et créer une véritable fédération. La France prend ainsi sa revanche sur l’Angleterre qui vingt ans plus tôt lui avait enlevé le Canada.

Avant de regagner la France, Henri Saint-Simon s’est rendu au Mexique pour présenter au vice-roi, administrateur colonial de la Nouvelle-Espagne, un projet de canal entre l’Atlantique et le Pacifique qui fut « froidement accueilli ». Ce projet préfigura l’implication de ses disciples dans la création de réseaux facilitant les flux de marchandises, de personnes, de capitaux et de connaissances tels que le canal de Suez. Saint-Simon quittera officiellement l’armée en mars 1790.

Les enseignements que Saint-Simon retint de son aventure américaine

Saint-Simon reviendra en France avec un dégoût pour le métier des armes qui le gagna pleinement quand il vit approcher la paix. Sa vocation est faite : il s’agit d’étudier la marche de l’esprit humain, pour travailler ensuite au perfectionnement de la civilisation. C’est ainsi que son projet scientifique contribuera à la création de la sociologie positiviste d’Auguste Comte, qui fut son secrétaire.

« En combattant pour l’indépendance de l’Amérique (il y a plus de quarante ans), j’ai conçu le projet de faire sentir aux Européens qu’ils mettaient la charrue avant les bœufs en faisant gouverner les producteurs par les consommateurs. Depuis ma vie entière est consacrée à ce projet… », se remémorera-t-il dans les années 1820.

Il s’inscrit ainsi au côté de son contemporain et maître Jean Baptiste Say dans une politique de l’offre qui pose le principe selon lequel « l’offre crée sa propre demande ». On retrouvera ces orientations dans les années 1980 avec le thatchérisme et les reaganomics, et aujourd’hui en France dans la politique économique des gouvernements successifs du président Emmanuel Macron : réductions fiscales considérables accordées aux grandes entreprises, lancement d’un programme de réindustrialisation notamment dans l’armement financé par l’endettement, déréglementation de l’activité économique…

Pour Henri Saint-Simon, la Révolution américaine signifia le commencement d’une nouvelle ère politique qui causera de grands changements dans l’ordre social en Europe. Il remarque avant tout que l’Amérique est un pays de tolérance puisqu’aucune religion n’y était dominante ni protégée d’une manière particulière ; qu’il n’y existe aucun corps privilégié, point de noblesse, nul reste de féodalité et que la nation n’est pas divisée en castes ; qu’aucune famille n’est en possession depuis plusieurs générations des principaux emplois publics et qu’aucun citoyen ne peut avoir de droit exclusif à gouverner l’État ; que le caractère dominant de la nation américaine est pacifique, industrieux et économe.

Cela permet à la jeune nation américaine d’établir un régime plus libéral et plus démocratique que celui des peuples européens encore marqués par l’esprit militaire. Pour Saint-Simon, le peuple français de 1789 était loin d’être capable de fonder un pareil ordre social :

« Le plus grand homme d’État, en Europe, celui du moins qui passe pour le plus habile, qu’on estime, qu’on avance, qu’on élève le plus c’est toujours celui qui trouve un moyen d’augmenter les revenus de l’impôt sans trop faire crier les imposés. Je sentis qu’en Amérique, le plus grand homme d’État serait celui qui trouverait le moyen de diminuer le plus possible les charges du peuple sans faire souffrir le service public. Le peuple ou les gouvernés de l’Ancien Monde se sont soumis à l’opinion qu’il fallait, pour le bien général, que les fonctionnaires fussent chèrement payés, de gros salaires étant supposés nécessaires pour la représentation. Je sentis que les Américains penseraient tout autrement, et que les fonctionnaires publics auraient d’autant plus de part à leur estime qu’ils étaleraient moins de luxe, qu’ils seraient d’un abord plus facile et plus simple dans leurs mœurs. »

À partir de cette expérience se dessinent déjà les principaux traits de ce que sera la doctrine de Saint-Simon et de ses héritiers jusqu’au Second Empire : le respect à la production et aux producteurs est infiniment plus fécond que le respect à la propriété et aux propriétaires ; le gouvernement nuit toujours à l’industrie quand il se mêle de ses affaires et qu’il nuit même dans le cas où il fait des efforts pour l’encourager ; les producteurs de choses utiles sont les seuls qui doivent concourir à sa marche et qu’étant les seuls qui paient réellement l’impôt ils sont les seuls qui aient de droit de voter ; les guerres, quel qu’en soit l’objet, nuisent à toute l’espèce humaine et nuisent même aux peuples qui restent vainqueurs ; le désir d’exercer un monopole est un désir mal conçu dans la mesure où ce monopole ne peut être acquis et maintenu que par la force ; l’instruction doit fortifier dans les esprits les idées qui tendent à augmenter la production et à respecter la production d’autrui ; et que toute l’espèce humaine ayant des buts communs, chaque homme doit se considérer dans les rapports sociaux comme engagé dans une compagnie de travailleurs.

C’est donc dans son expérience américaine qu’il conçoit son projet politique centré sur l’industrie. « La politique est pour me résumer en deux mots, la science de la production, c’est-à-dire la science qui a pour objet l’ordre des choses le plus favorable à tous les genres de production… Elle devient une science positive. »

Ce projet politique saint-simonien est favorable au libre-échange, comme en témoigna la signature d’un traité de libre-échange entre la France et le Royaume-Uni en 1860. Un aspect du libéralisme que les « MAGAnomics » ont oublié…

The Conversation

Patrick Gilormini est membre de la CFDT.

ref. La contribution de Henri de Saint-Simon à l’indépendance des États-Unis et à la libération de la France de ses « blocages » – https://theconversation.com/la-contribution-de-henri-de-saint-simon-a-lindependance-des-etats-unis-et-a-la-liberation-de-la-france-de-ses-blocages-265649

La diplomatie d’affaires, d’hier à aujourd’hui

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Martineau, Doctorant en Diplomatie des affaires, Centre d’études diplomatiques et stratégiques (CEDS)

_Le doge Marino Grimani reçoit les cadeaux des ambassadeurs perses en 1603_, de Gabriele Caliari, 1603-1604, huile sur toile, 367 x 527 cm, Salle des quatre portes, Palais Ducal de Venise (Italie) . Fondazione Musei Civici di Venezia

L’entreprise est une diplomate comme les autres, ou presque. Depuis l’âge du bronze, les échanges commerciaux ont été intrinsèquement liés aux relations interétatiques, les marchands pouvant parfois réussir là où les dirigeants politiques échouaient. Pour autant, le commerce n’est pas automatiquement synonyme de paix, bien des conflits ayant été déclenchés par des différends de nature économique…


Les sociétés civiles attendent aujourd’hui un engagement croissant des entreprises, perçues comme des acteurs capables de suppléer la puissance publique dans les transformations sociales, économiques et environnementales. En France, le baromètre Edelman 2025 révèle ainsi un degré de confiance plus élevé envers les entreprises qu’envers le gouvernement. Face à la baisse de l’efficacité de la diplomatie institutionnelle – un phénomène qui s’explique par des moyens réduits, des réseaux d’influence affaiblis, des intérêts divergents et des expertises dispersées –, les entreprises ont progressivement développé leurs propres solutions de gestion des risques géopolitiques et géoéconomiques. Car les marchés ne fonctionnent pas en autarcie, mais dans un contexte social, politique et culturel spécifique.

D’un domaine réservé à la puissance publique, la diplomatie est devenue un terrain stratégique pour le secteur privé. Ce dernier s’est engouffré dans l’espace libéré par la perte plus ou moins volontaire de souveraineté traditionnelle. Cette évolution a conduit à l’émergence du concept de diplomatie des affaires ou d’entreprise : une réponse adaptative des multinationales face à un avenir incertain, un environnement volatil, des risques protéiformes.

Cette diplomatie alternative utilise les moyens et les outils traditionnels pour maintenir des relations positives durables avec toutes les parties prenantes – internes et externes, commerciales et non commerciales. L’entreprise assure ainsi la préservation de sa légitimité et du droit d’opérer dans les pays hôtes, garantissant son développement économique et son rayonnement international. Cependant, les intérêts de la puissance publique restent dominants, et peuvent aller à l’encontre du désir de l’entreprise de maintenir des relations positives avec l’ensemble de ses parties prenantes. L’embargo européen sur une liste de produits et de services russes en est un exemple récent. Les sanctions unilatérales américaines prises contre l’Iran visent aussi les entreprises de son écosytème pétrolier ; certaines sont de nationalité chinoise !

L’implication du secteur privé dans les questions diplomatiques n’est pas nouvelle. Ses contours se dessinent dès que le commerce accompagne l’essor des territoires de l’âge du bronze, autour de 3000 av. J.-C., quand une relative autonomie des institutions marchandes fonctionnait déjà en Mésopotamie et en Égypte.

Le rôle fondateur des échanges commerciaux à l’âge du bronze

Bien que notre connaissance de l’organisation des échanges anciens demeure imparfaite en raison d’une mémoire imprégnée de mythologie et de transmission orale, les marchands, les voyageurs et autres agents mercantiles jouèrent un rôle majeur dans l’évolution des sociétés, dépassant la qualité de plénipotentiaire des royaumes, des empires ou des cités-États.

Le début du commerce international coïncide avec la circulation du cuivre, de l’étain, des textiles en laine et du sel, matières d’importance égale au pétrole et au gaz actuels.

L’épave d’un navire marchand découverte dans le site archéologique sous-marin d’Uluburun (sud de la Turquie) regorgeait de matières premières venues du monde connu : ambre scandinave, épée italienne, sceptre de la mer Noire, étain d’Ibérie ou d’Ouzbékistan. Cette cargaison révèle l’existence, dès la fin de l’âge du bronze, d’un vaste réseau commercial s’étendant de l’Asie centrale à l’Europe. Il était géré par de petites communautés locales indépendantes, pas uniquement soumises au pouvoir politique.

Reconstitution de l’intérieur de l’épave du site d’Uluburun (en actuelle Turquie), datant de l’âge du bronze (1330-1300 avant notre ère). Le navire a coulé au large des côtes de Lycie et contenait, entre autres marchandises, dix tonnes de lingots de cuivre, des lingots d’étain et des jarres de résine et de denrées alimentaires.
Musée d’archéologie sous-marine de Bodrum, Turquie

Des documents de Méditerranée orientale décrivent le négoce comme le fait d’entreprises privées et d’intermédiaires autonomes, de riches marchands dont Sinaranu, connu sous le nom de « tamkaru », constitue un exemple historique marquant. Il était une figure notable d’Ougarit, une ancienne cité-État située dans l’actuelle Syrie à la fin de l’âge du bronze. Le terme « tamkaru » désignait un marchand professionnel impliqué dans le commerce à longue distance.

Ces échanges permirent l’ouverture de nouvelles routes et la construction d’infrastructures (ponts, ports, caravansérails) procurant des revenus aux royaumes traversés. Les archives assyriennes de Kanesh inventorient les coûts engagés pour soutenir ce commerce transitaire. De surcroît, les échanges tissèrent des liens économiques, diplomatiques et sociaux entre territoires éloignés : traités, contrats et alliances sécurisaient un environnement favorable au négoce. Dans l’une des lettres d’Amarna, tablettes en argile d’ordre diplomatique, Burna-Buriyash II, le roi de Babylone, se plaint ainsi à Akhénaton que ses marchands ont été assassinés à Canaan par des sujets du pharaon. Il demande que les coupables soient punis.

Infatigables voyageurs, ces marchands jouaient déjà le rôle de diplomates, d’émissaires ou d’agents de renseignements, comme l’attestent la correspondance royale d’Alasiya ou les mémoires de César.

Impact socioculturel et premières multinationales

Au-delà des richesses matérielles, le commerce international modifia profondément les sociétés. Les marchands favorisèrent les transferts de technologies et de savoir-faire, renforçant la puissance des États qui les soutenaient. Leurs voyages répandaient coutumes et modes de vie qui influençaient l’organisation sociale des pays traversés.

Irad Malkin souligne le rôle des commerçants dans la diffusion du grec archaïque en Méditerranée. Ils participèrent au partage de récits, de la langue et d’une culture matérielle sans coordination gouvernementale. D’autres exemples confortent son travail : la diffusion du bouddhisme le long de la route de la soie, ou les valeurs véhiculées par les marchands hanséatiques plus tard en Europe.

Mais le développement des échanges produisit aussi des effets négatifs : concurrence accrue, jalousies, ambitions géostratégiques menant parfois à la guerre.

Parmi tous les dommages involontaires provoqués par le commerce international, la propagation des maladies a certainement été le plus terrible. La peste noire, causée par la bactérie Yersinia Pestis, aurait été transmise à Constantinople et en Europe depuis la Chine ou l’Inde peu après l’an 500 de notre ère.

Indépendants ou sous influence, les marchands ont dû s’adapter à un environnement social, politique et économique en constante évolution. Pour survivre, ils déployèrent des savoir-faire qui dépassaient la capacité à négocier le meilleur prix ou à maximiser les profits.

Au Moyen Âge, ceux qui voyageaient le long de la route de la soie faisaient montre de diplomatie pour obtenir leur passage en toute sécurité entre les multiples puissances régionales.

Au XVIIe siècle, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales fondée en 1602 par la république des Sept Provinces-Unies des Pays-Bas illustre l’institutionnalisation précoce de pratiques diplomatiques d’affaires pour atténuer les risques et les incertitudes tout en obtenant des positions avantageuses. Ces émanations de la volonté publique influençaient la promulgation de loi et la création d’organisations commerciales, et finançaient des guerres, en servant l’expansionnisme colonial.

Le développement des premières entreprises transnationales ne peut être évoqué en passant sous silence le commerce triangulaire, un système d’échanges entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique. Les navires européens embarquaient des marchandises vers l’Afrique où elles étaient échangées contre des captifs africains. Ces derniers étaient ensuite déportés de force vers les plantations des Amériques, où ils produisaient des biens coloniaux (sucre, coton, café, cacao, tabac), exportés vers l’Europe. Ce commerce a été particulièrement actif aux XVIIIe et XIXe siècles, même si l’esclavage existait depuis l’Antiquité. Les sociétés grecques et romaines, les civilisations arabes et asiatiques pratiquaient le commerce et la possession d’esclaves bien avant la traite atlantique.

Progressivement, davantage d’entreprises multinationales contribuèrent à façonner la politique étrangère, même sans autorité officielle déléguée. Bien que le terme « diplomatie » n’apparaisse qu’après la paix de Westphalie signée en 1648, les pratiques en cernaient déjà les contours. Codifié lors du Congrès de Vienne en 1815, il se rapportait principalement aux relations interétatiques et aux mécanismes visant à régler les différends et les conflits. De multiples conventions jusqu’en 1961 continueront de faire évoluer le cadre de l’activité diplomatique.

Ce n’est qu’en 1979 que les universitaires, et notamment Elmer Plischke, commencèrent à considérer que la diplomatie pouvait également s’appliquer aux particuliers et aux entreprises, même si la littérature commerciale aux États-Unis l’évoquait depuis 1950.

Vers une diplomatie d’entreprise moderne

Aujourd’hui, face à la fragmentation géopolitique et aux défis globaux (climat, santé, technologie), les entreprises négocient directement avec les États, participent aux forums internationaux, influencent les normes sectorielles. Cette évolution prolonge une tradition millénaire où commerce et diplomatie se mêlent pour construire les relations internationales.

La diplomatie d’affaires contemporaine hérite ainsi d’une longue histoire : celle de marchands qui, bien avant les diplomates modernes traditionnels, tissaient déjà les liens entre les peuples. Ces derniers n’hésitent plus à rejoindre le monde l’entreprise : Facebook a recruté en 2018 Nick Clegg, ancien vice-premier ministre du Royaume-Uni ; Al Gore, ancien vice-président des États-Unis, a rejoint le conseil d’administration d’Apple ; le Danemark a nommé un ambassadeur voué à l’industrie technologique. Début 2025, Huawei publiait une annonce de recrutement sur le réseau LinkedIn pour un poste de diplomate d’affaires !

The Conversation

Frédéric Martineau est Président de l’amicale des missions polaires et australes (AMAEPF).

ref. La diplomatie d’affaires, d’hier à aujourd’hui – https://theconversation.com/la-diplomatie-daffaires-dhier-a-aujourdhui-266319

Ablation du clitoris dans l’Angleterre victorienne : comment un scandale médical sur le « consentement éclairé », au XIXᵉ siècle, a ouvert un débat toujours actuel

Source: The Conversation – in French – By Véronique Molinari, Professeur en civilisation britannique, Université Grenoble Alpes (UGA)

Détail d’un dessin de Julius Adam (Photo d’illustration).

En Angleterre, au XIXe siècle, le milieu médical fut secoué par un scandale lié à des excisions du clitoris pratiquées par un chirurgien de renom. L’absence de consentement éclairé des patientes fut au cœur des débats, une question qui reste d’actualité concernant la santé des femmes, et au-delà.


En 2008, l’Assemblée mondiale de la santé de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) adoptait la résolution WHA61.16 sur l’élimination des mutilations génitales féminines (MGF), dans laquelle elle appelait à l’intervention concertée des gouvernements, des organismes internationaux et des organisations non gouvernementales.

Quand parle-t-on de mutilations génitales féminines ?

  • Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les mutilations génitales féminines (MGF) comprennent toutes les interventions qui impliquent l’ablation partielle ou totale des organes génitaux externes de la femme ou toute autre lésion des organes génitaux féminins, qui sont pratiquées pour des raisons non médicales.

État des lieux des mutilations génitales féminines dans le monde

L’OMS estimait à l’époque que 100 à 140 millions de femmes dans le monde avaient été victimes de telles mutilations, le plus souvent pratiquées entre la petite enfance et l’âge de 15 ans. En 2025, elles sont plus de 230 millions à avoir subi des mutilations génitales féminines dans 30 pays d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie et 3 autres millions sont exposées à en subir chaque année. Cette augmentation ne serait pas attribuable à une plus grande fréquence de mutilations génitales féminines mais à l’augmentation de la population dans les pays concernés.

Quatre grandes catégories de mutilations génitales féminines, selon l’OMS :

  • Type 1 : ablation partielle ou totale du gland clitoridien (petite partie externe et visible du clitoris et partie sensible des organes génitaux féminins) et/ou du prépuce/capuchon clitoridien (repli de peau qui entoure le clitoris).
  • Type 2 : ablation partielle ou totale du gland clitoridien et des petites lèvres (replis internes de la vulve), avec ou sans excision des grandes lèvres (replis cutanés externes de la vulve).
  • Type 3 : « infibulation », ou rétrécissement de l’orifice vaginal par recouvrement, en sectionnant et en repositionnant les petites lèvres, ou les grandes lèvres, parfois par suture, avec ou sans ablation du prépuce/capuchon et gland clitoridiens.
  • Type 4 : toutes les autres interventions néfastes au niveau des organes génitaux féminins à des fins non médicales, consistant par exemple à piquer, à percer, à inciser, à racler ou à cautériser les organes génitaux.

Des cas d’excisions du clitoris au XIXᵉ siècle en Angleterre

La pratique de la « clitoridectomie », à savoir l’excision du clitoris – et parfois des lèvres –, généralement associée aujourd’hui à certaines régions du monde et communautés religieuses et culturelles a, pendant un temps, au cours du XIXᵉ siècle, également été prônée en Europe comme « remède » à la masturbation, à la nymphomanie, à l’hystérie et autres « troubles nerveux » supposés.

Elle est, en Angleterre, associée au nom d’Isaac Baker Brown, chirurgien et obstétricien de renom qui, en publiant un compendium de ses opérations, suscita, en 1866, un scandale majeur au sein de la toute jeune profession de gynécologues et obstétriciens.

Ce scandale, qui illustre l’une des tristes rencontres entre chirurgie et aliénisme ainsi que la peur suscitée par la sexualité féminine à l’époque victorienne, nous donne de façon plus inattendue, l’occasion d’identifier l’une des toutes premières mentions, au sein de la profession médicale britannique, de la notion de « consentement éclairé » (selon la définition de l’article 6 de la Déclaration universelle sur la bioéthique et les droits de l’homme.

Un scandale associé au nom d’Isaac Baker Brown

Portrait du chirurgien anglais Isaac Baker Brown
Isaac Baker Brown (1811–1873), chirurgien anglais (portrait publié dans le Medical Circular and General Advertiser, Volume 1, 1852, p. 261).

La clitoridectomie, il est important de le souligner au détriment du sensationnalisme, a été, en Grande-Bretagne, essentiellement l’histoire d’un seul homme, Isaac Baker Brown. Alors au sommet de sa carrière, le médecin postule que le remède aux maladies nerveuses de ses patientes consisterait tout simplement à retirer la cause de l’excitation, à savoir le clitoris.

Il se base sur les liens alors établis par certains médecins entre lésions du système nerveux central et excitation des nerfs périphériques (dont le « nerf pudendal ») et, pour ce faire, se réfère notamment aux conférences de Charles Brown Séquart, « Lectures on the Physiology and Pathology of the Central Nervous System », dispensées au Royal College of Surgeons of England.

Entre 1858 et 1866, Isaac Baker Brown pratique 47 clitoridectomies sur des femmes âgées de 21 à 55 ans, qu’il relate en détail dans On the Curability of Certain Forms of Insanity, Epilepsy, and Hysteria in Females. Toutefois, au lieu de renforcer sa notoriété, la publication de cet ouvrage enflamme les esprits et les plumes.

La revue médicale le Lancet ouvre les hostilités en juin 1866 : un confrère, Harry Gage Moore, y dénonce l’opération subie par l’une de ses patientes de 26 ans, sans aucun bénéfice et au prix d’intenses douleurs.

Rapidement, d’autres témoignages affluent :

« Certaines patientes auraient été opérées à leur insu ; d’autres, persuadées que l’intervention était bénigne. »

L’affaire prend une telle ampleur que Baker Brown accepte la création d’une commission d’enquête et promet de suspendre ses pratiques. Accusé, quelques mois plus tard, d’avoir manqué à sa parole, il se voit contraint de se présenter, en avril 1867, devant le Conseil de la toute jeune Société d’obstétrique de Londres (London Obstetrical Society), qui décidera, à 194 voix contre 38, son expulsion.

Éthique et « consentement éclairé »

Si l’on situe généralement l’apparition de l’expression « consentement éclairé » aux années 1950 (la décision Schloendorff v. Society of New York Hospital de 1914 ne concernait quant à elle que le « consentement simple »), c’est pourtant bien de cela dont il est question dans les débats autour de la clitoridectomie auxquels on assiste entre juin 1866 et avril 1867.

La lecture des courriers et procès-verbaux des différentes réunions révèle en effet une évolution très rapide du débat de la question de l’efficacité de l’opération, dénoncée par de nombreux confrères comme « une mutilation abominable et inutile » (Henry MacCormac M.D., “Askesis”, Medical Times and Gazette, 23 mars 1867, p. 317), à celle du lien de confiance entre médecin et patiente ou patient.

Si les patientes de Baker Brown, célibataires et mariées, se sont souvent présentées de leur propre chef à la London Surgical Home où Brown opère, il s’avère en effet que le médecin a parfois pratiqué l’excision lors d’interventions annexes, sans consentement préalable, et que même lorsque celui-ci avait été obtenu, de nombreuses femmes ignoraient la véritable portée de l’acte chirurgical.

Charles West relate ainsi le cas d’une de ses patientes, amputée de son clitoris par I. Baker Brown lors d’une opération pour une fissure anale (British Medical Journal, 15 décembre 1866 : 679).

Dès décembre 1866, The Lancet soutient l’affirmation de Charles West pour qui

« l’ablation du clitoris pratiquée à l’insu de la patiente et de ses proches sans explication complète de la nature de l’intervention… est extrêmement inappropriée et mérite la plus ferme réprobation »

(« The operation of excision of the clitoris », The Lancet, 22 décembre 1866 : 698).

Quelques mois plus tard, la revue va plus loin : même si l’opération pouvait s’avérer utile, est-il « éthiquement correct, interroge-t-elle, de mutiler une femme atteinte de troubles mentaux qui ne peut légalement consentir à une telle opération, même si cette dernière pouvait s’avérer utile » (« The Surgical Home », The Lancet, 2 février 1867 : 156).

La question éthique, liée à celle du consentement éclairé, apparaît par la suite au premier rang des accusations portées à l’encontre de Baker Brown lors du débat qui mène à l’exclusion de ce dernier de la profession, en avril 1867. Un éditorial paru quelques jours plus tard dans le Medical Times and Gazette et intitulé « Clitoridectomy and Medical Ethics » mérite également d’être mentionné dans la mesure où s’y trouve dénoncé le processus de diagnostic lui-même.

De jeunes femmes, expliquait l’article, pouvaient être profondément ignorantes de la nature et de la portée des questions posées lors de la consultation (« Ressentez-vous une irritation dans certains organes ? », « Est-ce très grave ? », « Cela vous pousse-t-il à les frotter ? ») ; elles pouvaient aussi être enclines à exagérer leurs sensations afin d’aller dans le sens du médecin et répondre positivement à toute question suggestive. Le consentement ne devait donc pas, éthiquement, être un « consentement routinier ».

L’éthique médicale exigeait à la fois le consentement et l’information préalable de la patiente (ses proches ne sont pas mentionnés cette fois-ci) quant à la nature et aux conséquences d’une opération. Celle-ci impliquait non seulement l’information, mais une véritable compréhension de la « portée réelle », de la « nature » et des conséquences « morales » de l’opération.

De tels prérequis correspondent indubitablement à ce que l’on définit aujourd’hui comme le « consentement éclairé » et semblent indiquer que celui-ci, contrairement à ce qui a pu être affirmé jusqu’à une date récente, fut conceptualisé en Grande-Bretagne avant le XXe siècle, anticipant de façon étonnante les principes modernes de bioéthique.

De l’Angleterre victorienne aux enjeux contemporains

L’affaire Baker Brown marque un tournant. Après 1867, la clitoridectomie dite « thérapeutique » disparaît du paysage médical britannique (elle perdurera toutefois bien au-delà aux États-Unis). Quand elle est évoquée dans les revues professionnelles de l’époque, c’est uniquement pour dénoncer une pratique « odieuse et non scientifique ».

Cet épisode illustre la complexité de la médecine victorienne. Oui, les représentations misogynes ont pesé lourd dans l’imposition de traitements douloureux aux femmes, mais il existe aussi, dès le XIXe siècle, une résistance interne, qui ne doit pas être occultée.

Ce scandale permet également de mesurer l’ancienneté du consentement médical, et du consentement éclairé en particulier, dont les modalités continuent d’être explorées dans le cas de troubles cognitifs, des compétences du malade à consentir ou barrières linguistiques ainsi que face à l’impact de l’utilisation croissante de l’IA dans le processus diagnostique et la décision thérapeutique ; la loi de bioéthique de 2021 introduit ainsi une information obligatoire en cas de recours à l’intelligence artificielle en santé.

The Conversation

Véronique Molinari a reçu des financements dans le cadre du projet IDEX ANR-15-IDEX-02 « Genre, santé mentale et médecine de l’intime au XIXe siècle : discours, pratiques, résistances et circulations transatlantiques » GESAME-19) Université Grenoble Alpes, 2023-24.

ref. Ablation du clitoris dans l’Angleterre victorienne : comment un scandale médical sur le « consentement éclairé », au XIXᵉ siècle, a ouvert un débat toujours actuel – https://theconversation.com/ablation-du-clitoris-dans-langleterre-victorienne-comment-un-scandale-medical-sur-le-consentement-eclaire-au-xix-siecle-a-ouvert-un-debat-toujours-actuel-263839