Pourquoi les forêts françaises sont-elles si peu assurées ?

Source: The Conversation – in French – By Marielle Brunette, Directrice de recherche, Inrae


L’ESSENTIEL

  • Seuls 7,5 % de la forêt privée française sont assurés contre l’incendie et/ou la tempête.

  • Ce faible taux s’explique notamment par la présence d’aides publiques et d’assurances jugées trop chères ou incomplètes.

  • Les modèles d’assurance étrangers pourraient offrir des pistes de réflexion pour faire évoluer le modèle français.


Sécheresses, incendies, attaques d’insectes… les forêts françaises sont de plus en plus exposées aux aléas climatiques. Les grands incendies de l’été 2026 nous le rappellent brutalement. En août, environ 47 000 hectares ont brûlé dans les Landes et en Gironde.

Pourtant, les forêts françaises sont encore peu assurées. Cet état de fait reste peu connu, mais il est primordial de se pencher sur cette réalité si l’on veut penser un modèle durable de gestion des forêts.

Seulement 7,5 % des forêts privées assurées

Cette question de l’assurance ne concerne pas les forêts publiques, car l’État est son propre assureur. Il faut donc plutôt regarder les 75 % de la surface forestière qui appartiennent à 3,5 millions de propriétaires forestiers privés.

En 2023, le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) indiquait que seulement 7,5 % de la forêt privée française étaient assurés contre l’incendie et/ou la tempête. Les surfaces assurées et le nombre de contrats souscrits sont cependant en augmentation d’environ 7 % par an depuis 2011, comme l’atteste le graphique ci-dessous.


H. Yphassorho, C. Ghesquières, C. de Menthière et X. Ory, « Valorisation des bois de crise et résilience de la filière forêt-bois : vers une culture du risque », Rapport CGAAER n°24073, IGEDD n°015817-01, p.38, 2025., Fourni par l’auteur

Une lente évolution

Plusieurs raisons expliquent cet accroissement. Tout d’abord, la mise en place en 2010 du DEFI Assurance, un dispositif de défiscalisation pour les propriétaires privés. Ils peuvent ainsi déduire de leur impôt sur le revenu 76 % du montant des cotisations payées (voir schéma ci-dessous).

Ensuite, les pouvoirs publics français ont annoncé qu’à partir de janvier 2017, il n’y aurait plus de programmes publics d’aide à la reconstitution des peuplements post-tempête (article L351-2 du Code forestier). Ces programmes finançaient en partie le nettoyage et la reconstitution des peuplements, ou encore le stockage des bois. Dans un contexte de restriction budgétaire, l’État a ainsi cherché à inciter davantage les propriétaires forestiers à se tourner vers l’assurance privée.


Fourni par l’auteur

Malgré ces évolutions, dans un contexte de risques croissants sous l’effet du changement climatique, et d’encouragement à l’assurance comme outil d’adaptation et de résilience par les organisations internationales (Organisation de coopération et de développement économiques, Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, protocole de Kyoto, etc.), ce faible taux de couverture assurantielle interpelle.

Car l’assurance couvre les frais liés à la reconstitution du peuplement et assure ainsi une continuité dans la fourniture de services écosystémiques dont la société peut bénéficier comme le stockage de carbone ou la préservation de la biodiversité. Mieux protéger les propriétaires contre les pertes liées aux aléas peut ainsi contribuer à préserver ces bénéfices collectifs.

Pour comprendre comment l’on pourrait remédier à cela, commençons par voir pourquoi si peu de propriétaires forestiers sont assurés.

L’effet « charity hazard »

Une littérature abondante a mis en évidence dans les années 2000 un effet de charity hazard (qu’on pourrait traduire en français par « solidarité post-catastrophe ») qui a également été prouvé en contexte forestier français. Ce phénomène implique que les propriétaires ont tendance à ne pas s’assurer et à se reposer sur les aides gouvernementales post-catastrophe.

Par exemple, le plan chablis (nom donné au bois endommagé par le vent dans une forêt) mis en place après les tempêtes Lothar et Martin en 1999 (920 millions d’euros) et celui instauré après la tempête Klaus en 2009 (475 millions d’euros) auraient ainsi tendance à désinciter les propriétaires forestiers à s’assurer. Toutefois, l’État a annoncé renoncer à ces aides depuis janvier 2017.

Des différences en fonction de la région et de la gestion forestière

Une enquête menée par l’Inrae fin 2024 auprès de plus de 300 propriétaires forestiers privés de toute la France hexagonale tente également d’expliquer ce faible taux d’assurance.

L’étude met notamment en évidence des différences régionales. En Nouvelle-Aquitaine, par exemple, les propriétaires sont davantage susceptibles de souscrire une assurance. Cette particularité s’explique notamment par le fait que cette région est la première productrice de bois en France. La valeur économique des peuplements sur pieds est donc importante. De plus, dans cette région, les forêts sont des monocultures de pins maritimes, ce qui accroît la vulnérabilité des peuplements aux multiples aléas.

Certaines caractéristiques de la gestion forestière sont également associées à une plus forte probabilité de souscrire une assurance, particulièrement l’adhésion à des certifications forestières attestant d’une gestion durable, comme le Forest Steewardship Council (FSC) ou le Programme for the Endorsement of Forest Certification Schemes (PEFC). Ces labels reposent sur le respect d’un cahier des charges et témoignent d’un engagement du propriétaire vis-à-vis de sa forêt. Il en est de même de la présence de documents de gestion forestière (Plan simple de gestion, Code des bonnes pratiques sylvicoles ou Réglement-type de gestion) qui ont un impact positif sur la souscription d’un contrat.

Ces résultats suggèrent que l’assurance s’inscrit dans un ensemble plus large de pratiques de gestion. Enfin, le niveau de compréhension de l’assurance forestière, mesurée par une échelle d’auto-évaluation, est fortement corrélé à la demande d’assurance. Ce résultat suggère que des campagnes d’information pourraient s’avérer utiles afin d’améliorer cette compréhension.

Des assurances jugées trop chères et incomplètes

Mais les raisons de ne pas s’assurer restent multiples, comme en atteste le graphique ci-dessous. 32 % des propriétaires interrogés préfèrent par exemple assurer d’autres types de biens que la forêt, 29 % estiment que l’assurance est trop chère et enfin près de 22 % n’y voient pas d’intérêt. Concernant ce dernier point, les campagnes d’information évoquées précédemment pourraient également être bénéfiques (F. Claise et M. Brunette, « Analyse des déterminants de la souscription à une assurance par les propriétaires forestiers en France, Revue économique, 2026).

Enfin, l’étude montre que les propriétaires souhaiteraient pouvoir bénéficier de contrats multirisques couvrant l’ensemble des principaux aléas (tempête, incendie, pathogènes et sécheresse) plutôt que des aléas seuls ou d’autres combinaisons d’aléas plus limitées. Ils aimeraient ainsi privilégier une couverture complète des risques, alors qu’en France, les contrats disponibles reposent encore largement sur des couvertures distinctes, comme l’incendie seul ou la tempête seule. L’étude montre également que les propriétaires sont peu sensibles au niveau de franchise ainsi qu’à la durée du contrat d’assurance.

Les modèles scandinaves

Pour faire évoluer le modèle assurantiel français, plusieurs pistes peuvent être envisagées.

On pourrait tout d’abord s’inspirer des pratiques mises en œuvre dans certains pays européens. En Suède, plus de 80 % des surfaces forestières privées sont ainsi assurées, tandis qu’en Finlande, ce taux dépasse 50 %. Cette hétérogénéité peut s’expliquer par des différences en matière de gestion forestière, d’essences, et de culture forestière mais aussi peut-être par des différences de contrats car ces deux pays proposent des contrats d’assurance multirisques couvrant les dommages liés aux attaques de pathogènes et, en Suède, ceux résultant également de la sécheresse.

Changer le fonctionnement de l’assurance

Ensuite, l’assurance indemnise actuellement les dommages mais elle pourrait aussi encourager les bonnes pratiques en matière de gestion des risques. Par exemple, certaines pratiques sylvicoles permettent de contribuer à réduire le risque d’incendie. À terme, on pourrait imaginer des contrats tenant compte des efforts réalisés par le propriétaire, comme cela commence à être mis en place en Californie. Ainsi, les parcelles forestières présentant des risques plus faibles pourraient bénéficier de primes d’assurance moins élevées.

Enfin, d’autres innovations pourraient être envisagées comme le recours à de l’assurance indicielle (ou paramétrique). Contrairement à une assurance classique, l’indemnisation ne dépend pas de l’évaluation des dégâts après un sinistre, mais d’un indice prédéterminé (comme le niveau de pluie, une vitesse de vent, un seuil de température, etc.). L’indemnisation d’assurance se déclenche automatiquement dès lors que l’indice franchit un seuil convenu, sans avoir besoin d’une expertise sur place. Ce type de contrat pourrait permettre de simplifier et d’accélérer l’indemnisation après la survenue d’aléas climatiques.

The Conversation

Marielle Brunette est chercheur associé à la Chaire Economie du Climat (CEC), Paris. Elle a reçu des financements du projet Horizon Europe eco2adapt (numéro de subvention 101059498) et du projet X-RISKS du PEPR FORESTT (référence ANR-24-PEFO-0005).

Fanny Claise a reçu des financements du projet Horizon Europe eco2adapt (numéro de subvention 101059498) et du projet X-RISKS du PEPR FORESTT (référence ANR-24-PEFO-0005).

– ref. Pourquoi les forêts françaises sont-elles si peu assurées ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-forets-francaises-sont-elles-si-peu-assurees-291005

Incendies en Algérie : l’exceptionnelle résilience du peuple comme ressource politique du pouvoir

Source: The Conversation – in French – By Nacima Ourahmoune, Professeur / Chercheur/ Consultant en marketing et sociologie de la consommation, Kedge Business School


L’ESSENTIEL

  • Face à la catastrophe, les dirigeants algériens focalisent l’attention sur leur double réaction : la promesse d’une indemnisation rapide des victimes et la décision de rétablir la peine de mort pour les pyromanes.

  • Les défaillances structurelles de prévention et de gestion des feux sont pourtant largement en cause : le phénomène est devenu récurrent en Algérie.

  • En exaltant la « résilience » dont a fait preuve la société, le pouvoir tente de récupérer à son profit le large mouvement de solidarité déployé par les Algériens pour venir en aide aux sinistrés.


La planète brûle, et la Méditerranée avec elle. L’Algérie n’échappe pas à cette nouvelle géographie du feu. Sécheresses prolongées, températures extrêmes et dégradation des sols favorisent des incendies plus rapides et plus destructeurs. Entre 1985 et 2022, plus de 75 000 feux de forêt ont été enregistrés, soit 35 000 hectares brûlés par an en moyenne. Fin août 2026, près de 200 foyers sont recensés en une journée, avec plus de 45 °C et des vents violents.

À Jijel, épicentre de la catastrophe, le feu balaie en quelques heures la bande côtière et montagneuse. Villages encerclés, routes coupées, hôpitaux saturés. Le dernier bilan officiel reste fixé à 12 morts et 54 blessés, tandis qu’avis de décès, listes communales et données hospitalières dessinent une réalité beaucoup plus lourde. À El Djemaa Beni Habibi, plus de 70 victimes figureraient déjà sur la page officielle de la commune ; un décompte indépendant cité par le Monde estime à 200 le nombre de morts dans la wilaya de Jijel. Le bilan reste à consolider ; l’information devient un enjeu.

Parallèlement, la recherche des causes prend rapidement une tournure pénale. Le 27 août, le ministre de l’intérieur annonce « des enquêtes approfondies ». Le 29, le président Abdelmadjid Tebboune affirme qu’« il y a quelque chose de criminel » dans ces incendies. Le lendemain, il demande un durcissement du code pénal allant jusqu’au retour de l’application de la peine capitale pour les auteurs d’incendies volontaires alors que l’Algérie n’exécute plus depuis la mise en place d’un moratoire en 1993.

La piste criminelle peut coexister avec des conditions climatiques extrêmes. Mais rechercher une intention ne dit rien des conditions qui transforment un départ de feu en catastrophe humaine et écologique.

Or celles-ci étaient documentées avant les faits. En juin 2026, la Banque mondiale soulignait plusieurs faiblesses propres à l’Algérie – plans forestiers à actualiser, données fragmentées, coordination insuffisante et gestion trop réactive – et appelait à renforcer les systèmes d’alerte, les capacités locales et l’implication des municipalités et communautés.

Depuis 2021, l’Algérie a développé ses moyens de lutte contre les incendies et acquis des bombardiers d’eau. Leur faible emploi durant les heures critiques ne traduit pas une simple absence d’équipement : selon l’exécutif, des vents atteignant 100 km/h rendaient les interventions aériennes impossibles.

Quand la solidarité change de fonction politique

En 2021, j’avais analysé l’extraordinaire mobilisation qui avait accompagné les incendies : convois venus de tout le pays, collectes diasporiques, villages organisant la réception et la distribution des aides, réseaux numériques permettant d’identifier rapidement les besoins et réseaux de confiance limitant désorganisation et gaspillage.

Cette capacité d’organisation vient de loin. Les solidarités villageoises du nord de l’Algérie ont notamment nourri les travaux de Pierre Bourdieu. Elles avaient trouvé une autre expression, explicitement politique, avec le Hirak, en 2019. Pendant plus d’un an, des millions d’Algériens ont occupé pacifiquement l’espace public pour demander le départ d’un système de pouvoir jugé verrouillé. Le Hirak avait rendu visibles des formes d’organisation horizontales capables de faire circuler information, images et mobilisations sans direction centralisée.

Mais, en 2020, la pandémie suspend les marches, puis l’espace politique se referme peu à peu. Ces capacités, elles, resurgissent régulièrement notamment en août 2026 : dons acheminés nuit et jour depuis différentes wilayas, groupes électrogènes, nourriture, médicaments, mobilisation de psychologues, initiatives pour les animaux touchés…

Des chansons et slogans associés au Hirak réapparaissent aussi. « Un seul héros, le peuple », scandé pendant le mouvement, revient dans des vidéos de solidarité, parfois accompagné de « Liberté » (Soolking Ouled el Bahdja), l’un de ses hymnes.

Le slogan « Ghir binatna » (« Juste entre nous ») traduit un refus de l’ingérence internationale et que l’on ne peut compter que sur nous-mêmes.

Ce registre est ancien : refus de la domination, endurance, sacrifice et solidarité face à l’épreuve appartiennent à l’imaginaire national façonné par la guerre d’indépendance. Le Hirak avait réinvesti cette mémoire en retournant la souveraineté populaire contre le pouvoir en place. En août 2026, Abdelmadjid Tebboune puise à son tour dans ce répertoire : il célèbre « l’élan de solidarité du peuple algérien » et martèle : « Nous sommes un pays très résilient. »

Il y a là une lutte symbolique pour la captation d’une valeur produite concrètement par la société. Le « nous » présidentiel rassemble sinistrés, secouristes, institutions et détenteurs des ressources publiques dans un même récit national.

Ce déplacement rappelle le « rapt symbolique » que j’avais analysé après le Hirak : on avait alors assisté à une reprise de ses marqueurs par le camp présidentiel alors que sa demande de transformation systémique, elle, restait insatisfaite.

Le gant de velours ne remplace pas la main de fer

Depuis le début des incendies, le pouvoir combine une dialectique du soin et une fermeté sécuritaire assumée.

Ici, le même calendrier rapproché, centré sur la date du 15 septembre, entend frapper les esprits : le premier ministre a déclaré, citant le président de la République, que « le moindre objet détruit, même un seul clou, devra être indemnisé » d’ici au 15 septembre, et le président de la république a défait le moratoire sur la peine de mort pour l’appliquer aux pyromanes à la même date.

De cette façon, l’exécutif sature l’espace de deuil et de choc émotionnel à travers des annonces d’actions rapides et extrêmes, faciles et lisibles. Le levier est avant tout symbolique et spectaculaire : à un choc extrême, le pouvoir apporte une réponse extrême susceptible de générer de la communion ou du consensus en période de deuil.

La réponse à la fois sécuritaire et distributive sert à clore le débat plutôt et de déplacer la focale vers des responsables individualisés, alors même que l’examen des défaillances supposerait de remonter des chaînes beaucoup plus longues. Quelques médias s’y sont d’ailleurs risqués.

À chaque crise, on assiste à un même processus : à la pluralité des causes et possibles répond une concentration de la faute sur des individus. À la corruption décriée par le Hirak, la réponse fut une série de procès individualisés qui peinent à de démanteler des mécanismes profonds.

Le coût politique d’une solidarité devenue chronique

Alors que le bilan humain, matériel et écologique reste incertain, l’après-feu est déjà mis en calendrier : indemnisation, réseaux, reconstruction, reboisement. Ces mesures sont indispensables, mais leur temporalité contraste avec celle des pertes. Des vies, des exploitations, des cheptels, des paysages et des écosystèmes ne se rétablissent pas par décret, pas davantage que l’épuisement de ceux qui prennent en charge une large part de la douleur et des dégâts.

Entre catastrophe et réparation administrative, un espace immense est occupé par la société : collecter, transporter, héberger, nourrir, soigner, mobiliser la diaspora, faire circuler information et compétences. Face à la pandémie comme face aux incendies, les citoyens sont les principaux leviers de la solidarité célébrée par le pouvoir.

Ce caractère chronique déplace la question : la participation citoyenne est célébrée lorsqu’elle soigne et compense ; elle est soupçonnée et, souvent, contenue lorsqu’elle prétend délibérer, contester ou peser sur la décision.

Le vocabulaire présidentiel reprend volontiers à son compte les valeurs de résilience et de solidarité chères à la société ; pour autant, cette rhétorique empruntée ne se convertit pas en légitimité politique, comme le montre le taux de participation très bas aux élections.

En réalité, la résilience est une notion bien moins consensuelle qu’il n’y paraît. Sa célébration est, certes, unanime ; mais si elle offre au pouvoir une ressource de discours de proximité, son exercice rend visible l’autonomie du peuple qui, durant les crises, n’attend pas les instructions venues du centre pour se mettre en mouvement.

Par effet de miroir, la solidarité appuie là où elle est chroniquement attendue du fait du manque d’anticipation du pouvoir. En célébrant ce que la société algérienne sait faire lorsqu’elle est libre de se mobiliser, le pouvoir rappelle aussi ce qu’elle continue d’espérer en matière de liberté politique…

The Conversation

Nacima Ourahmoune ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Incendies en Algérie : l’exceptionnelle résilience du peuple comme ressource politique du pouvoir – https://theconversation.com/incendies-en-algerie-lexceptionnelle-resilience-du-peuple-comme-ressource-politique-du-pouvoir-291087

En 50 ans, comment ont évolué les positions des médecins sur l’avortement

Source: The Conversation – in French – By Raphaël Perrin, Docteur en sociologie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

En quelque cinquante ans – de la période qui a précédé l’adoption de la loi Veil jusqu’à aujourd’hui après que l’interruption volontaire de grossesse a été inscrite dans la Constitution –, les positions des médecins ont évolué concernant l’interruption volontaire de grossesse. Si les oppositions des années 1970 se sont affaiblies et que le corps médical est plus favorable que jamais au droit à l’avortement, des réticences demeurent.


En 2018, les médias s’étaient fait le relais de la difficulté à avorter pour les habitantes de la Sarthe : l’activité d’interruption volontaire de grossesse (IVG) de l’hôpital du Bailleul, dans la Sarthe, avait été interrompue lorsque le seul des quatre gynécologues qui acceptait de la pratiquer avait pris sa retraite.

Cette situation trouvait un écho dans la déclaration de Bertrand de Rochambeau, président du Syndicat national des gynécologues-obstétriciens (Syngof), principal syndicat de gynécologues, au micro de l’émission Quotidien, le 11 septembre de cette année-là : « Nous ne sommes pas là pour retirer des vies. »

Il n’existe pas de données françaises précises concernant l’usage de la « clause de conscience » – ce droit des médecins de ne pas réaliser d’IVG qui s’appuie sur l’article L2212-8 du Code de la santé publique et qui stipule qu’« un médecin ou une sage-femme n’est jamais tenu de pratiquer une interruption volontaire de grossesse ». Mais en Europe, la situation de l’Italie inquiète : la « clause de conscience » y est invoquée par 70 % des gynécologues, ce qui cause d’importants problèmes d’accessibilité.

Les médecins seraient-ils et elles si massivement anti-IVG ? Étonnant, dans la mesure où, en France, le soutien au droit à l’avortement n’a cessé de progresser dans la population depuis cinquante ans.

Une enquête sociologique auprès de différentes générations de médecins

Pour y répondre, j’ai mené une enquête sociologique portant sur le rapport des médecins à l’avortement et ses effets sur l’accès à l’IVG. Elle s’est appuyée sur six mois d’observation dans trois centres d’IVG et sur des entretiens menés auprès de 133 professionnel·les de santé. Cette recherche a donné lieu à un ouvrage publié en 2025 aux éditions Agone.

Au début des années 1970, la revendication d’une libéralisation de l’avortement prend forme dans différentes parties de l’espace public, portées par des mouvements féministes. Au sein du corps médical, la question divise. En 1973, 81 % des médecins sont favorables à une modification de la loi, jugée trop répressive, mais 73 % refusent l’idée d’une libéralisation totale.

Quand l’Association des médecins pour le respect de la vie lance un appel qui décrit l’avortement comme participant d’un « génocide », il est signé par 10 031 des 68 000 médecins en exercice. C’est un argument récurrent des opposant·es à la loi.

Pour le Conseil de l’Ordre des médecins, à l’époque, la pratique des avortements serait contraire au serment d’Hippocrate. Mais certain·es médecins se mobilisent pour une évolution de la loi et une fraction de la profession s’engage dans la pratique illégale de l’avortement.

La loi Veil de 1975 autorise l’interruption volontaire de grossesse qu’elle soumet à plusieurs conditions ; et parmi celles-ci, la pratique exclusive de l’IVG par les médecins et dans les établissements de santé : l’avortement sera médical ou ne sera pas. La loi repose donc sur une profession qui alors, dans l’ensemble, n’a aucune envie l’appliquer. Beaucoup des chefs de gynécologie et d’obstétrique refusent d’y prendre part voire s’opposent à ce que l’activité s’organise dans leur service.

Dans un département rural (pour lequel l’anonymat est requis, ndlr) au sein duquel s’est concentrée une partie de mon enquête, il faut attendre 1982, soit sept ans après le vote de la loi, avant qu’une médecin accepte et soit autorisée par un hôpital à pratiquer les premières IVG. Ailleurs, des gynécologues appliquent la loi à leur façon, acceptant ou refusant les demandes d’IVG au cas par cas, interdisant toute forme d’anesthésie ou compliquant à outrance la procédure médicale.

Retours d’entretiens avec des spécialistes de l’avortement

Les entretiens réalisés avec des professionnel·les de santé de différentes générations m’ont permis de retracer la constitution d’un espace professionnel de l’avortement après le vote de la loi Veil. Face au refus des gynécologues, la prise en charge de l’IVG s’organise initialement dans des centres d’IVG hospitaliers autonomes.

Les équipes sont formées de jeunes médecins volontaires, principalement généralistes et, pour une partie, politisé·es à l’extrême gauche, qui appliquent la loi avec libéralité en ne respectant pas toujours le terme légal limite de l’IVG, la semaine d’attente obligatoire (dite « de réflexion »), en permettant aux étrangères ou aux mineures sans autorisation parentale d’avorter.

Ces médecins en font leur spécialité : ils et elles y consacrent une part importante, voire la totalité de leur temps de travail, développent des savoirs spécifiques autour de l’avortement et une maîtrise technique du geste, se mobilisent et se forment dans des organisations professionnelles dédiées. Certain·es développent une identité professionnelle d’« avorteur » ou « avorteuse ».

Ce segment professionnel de médecins qui se spécialisent dans l’IVG s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui, avec quelques évolutions. L’engagement partisan des avorteurs et avorteuses à l’extrême gauche s’est atténué bien que cette orientation professionnelle minoritaire s’ancre toujours dans une socialisation politique ou féministe.

Elle est surtout une manière pour des médecins en crise vocationnelle, qui ont un sentiment de désajustement social, politique, éthique avec leur profession et sa culture, de trouver des collègues qui leur ressemblent, des pratiques professionnelles qu’ils et elles valorisent et des conditions matérielles d’exercice aujourd’hui intéressantes.

L’IVG permet en effet à des généralistes d’accéder à une activité médicale collective à l’hôpital, de développer une activité en gynécologie. Elle peut leur ouvrir la porte du bloc opératoire et d’une activité chirurgicale. En libéral, il s’agit d’une activité relativement lucrative pour des généralistes ou des sages-femmes.

L’avortement devient une « mission » du gynécologue

En cinquante ans, la prise en charge de l’avortement se banalise progressivement au sein du champ médical et se « gynécologise » : en 1993, l’entrave à l’IVG devient un délit, les chefs de service de gynécologie acceptent le rattachement des centres à leur service, et l’IVG, premier geste pratiqué en autonomie au bloc opératoire, devient un élément central de l’apprentissage du métier par les internes.

Quand il n’y a pas, ou pas assez, de médecins spécialistes pour le faire, ce sont désormais les gynécologues obstétriciens et obstétriciennes des maternités qui pratiquent les IVG, ponctuellement, à la marge du reste de leur activité.

Le droit à l’avortement fait l’objet d’un soutien croissant et largement majoritaire parmi les médecins aujourd’hui. Désormais, les gynécologues, qui ont redéfini leur rôle professionnel au cours des cinquante dernières années autour de la santé des femmes (et plus seulement en référence à la naissance), considèrent souvent l’avortement comme une de leurs « missions », qu’ils et elles assurent dans un « esprit de service public ».

Contrairement à d’autres pays comme les États-Unis, l’Australie, l’Italie ou l’Espagne, il n’existe plus vraiment de « stigmate de l’avorteur » portant atteinte à la carrière professionnelle en France.

Le droit à l’avortement, mais à quel avortement ?

En l’espace de quelques décennies, les oppositions médicales se sont donc considérablement affaiblies et les médecins français sont plus favorables que jamais au droit à l’avortement. Mais le « droit à l’avortement » peut recouvrir différentes réalités plus ou moins propices à l’autonomie des femmes. L’avortement, oui, mais comment, jusqu’à quand, combien de fois ou à quelles conditions ?

L’Ordre des médecins, l’Académie de médecine, le Collège national des gynécologues et obstétriciens français, le Syndicat des gynécologues et obstétriciens de France avaient publiquement pris position contre la proposition de loi visant à allonger de deux semaines le terme légal limite de réalisation de l’IVG, votée en 2022. Des médecins rencontré·es en centre d’IVG dans le cadre de mes travaux de recherche regrettent la suppression de la semaine d’attente ou de l’entretien psychosocial obligatoire.

Au fond, reconnaître que les médecins, en France, ne sont plus que rarement anti-IVG permet de poser une question sociologique intéressante et, dans un pays où l’avortement est légal, un enjeu politique important : pourquoi et comment est-ce que des médecins favorables au droit à l’avortement peuvent néanmoins maintenir certaines barrières d’accès à l’IVG ?

The Conversation

Raphaël Perrin a reçu des financements de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne.

– ref. En 50 ans, comment ont évolué les positions des médecins sur l’avortement – https://theconversation.com/en-50-ans-comment-ont-evolue-les-positions-des-medecins-sur-lavortement-268461

Assurés, mais pas couverts contre certaines catastrophes naturelles, ce que nous enseignent les leçons tirées des incendies en Gironde

Source: The Conversation – in French – By Jean-Louis Bertrand, Professeur de Finance, ESSCA School of Management


L’ESSENTIEL

  • Les incendies de l’été 2026 ne relèvent pas du régime CatNat et font peser un risque sur les particuliers et les assureurs privés.

  • Si l’assurance indemnise les dommages matériels, elle ne couvre pas encore les pertes d’activité pour 15 000 entreprises girondines.

  • Le spectre d’une augmentation des primes, d’une réduction des garanties et de l’arrêt de couverture de certains risques est à craindre. Une seule solution : l’adaptation.


Le bâtiment de Bénédicte Baggio, interviewée par l’AFP, n’a pas brûlé. C’est précisément pour cela qu’elle ne sera probablement pas indemnisée. Cogérante d’un fumoir artisanal à Lège-Cap-Ferret (Gironde), elle a vu les flammes s’arrêter avant son établissement. Mais celui-ci se trouvait en zone d’évacuation : impossible d’y accéder ou de surveiller la chaîne du froid dont dépendait un tiers de son chiffre d’affaires annuel.

Son cas n’est pas isolé. L’incendie de Saumos a parcouru 42 000 hectares et provoqué 220 000 évacuations. Selon la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Gironde environ 14 500 entreprises se sont retrouvées à l’arrêt. Pour l’essentiel, sans dommage matériel direct.

C’est là qu’apparaît une faille majeure de notre système assurantiel. L’assurance indemnise d’abord le dommage matériel. Mais une catastrophe climatique produit aussi des pertes indirectes : interruption d’activité, marchandises perdues, frais de redémarrage ou clientèle perdue. Ces pertes ne sont couvertes que lorsqu’elles entrent explicitement dans le contrat. Une entreprise fermée par décision préfectorale peut donc subir un sinistre économique majeur sans avoir droit à une indemnisation.

Explication des mécanismes d’assurance de catastrophe naturelle en France, notamment pour les entreprises.

L’assurance couvre une partie du risque, pas le risque

Le régime français reste pourtant l’un des plus protecteurs au monde. Depuis 1982, la garantie CatNat organise une mutualisation nationale des dommages, financée par une surprime portée de 12 % à 20 % en 2025 et adossée à la Caisse centrale de réassurance (CCR) puis à l’État.

Tous les périls n’en relèvent pas ; les autres reposent sur le contrat privé, et donc sur l’assureur.

Plusieurs de ces périls exclus pèsent déjà lourd. En 2025, la grêle a coûté 2,2 milliards d’euros aux assureurs français, contre 1,6 milliard pour l’ensemble des périls du régime. L’incendie est, selon Swiss Re, le péril dont les indemnisations progressent le plus vite au monde, d’environ 12 % par an. Les feux de l’été 2026 sont hors régime CatNat ; le risque repose sur les assureurs privés.

Pour fixer les ordres de grandeur, prenons une entreprise touristique évacuée subissant cent euros de pertes économiques. D’après les témoignages recueillis en Gironde et les conditions contractuelles usuelles, 45 euros relèvent de pertes d’exploitation sans dommage matériel, 8 de marchandises périssables et 17 de frais de redémarrage et de clientèle perdue. Restent 30 euros de dommages matériels potentiellement indemnisables, encore soumis aux franchises, plafonds et règles de vétusté.

C’est ce que j’illustre dans le schéma ci-dessous :


Fourni par l’auteur

L’entreprise reste ainsi exposée à l’essentiel de la perte économique, bien qu’elle soit assurée.

L’Autorité européenne des assurances (EIOPA), une agence de l’Union européenne, parle d’« illusion d’assurance », à savoir l’écart entre la protection que l’assuré croit avoir achetée et celle qu’il découvre après le sinistre. En Europe, un quart seulement des pertes liées aux événements extrêmes ont été assurées entre 1980 et 2024. Et moins de 10 % de la forêt privée française est assurée.

Ce qui a brûlé cet été n’était, pour l’essentiel, assuré par personne.

Augmenter les primes ne réduit pas le risque

Demander aux assureurs de couvrir davantage semble naturel. Mais l’assurance ne fait pas disparaître le risque : elle organise son financement. Or, celui-ci est déjà tendu.

Sur la branche dommages aux biens des particuliers, le ratio combiné, qui rapporte sinistres et frais aux cotisations, s’établissait à 106,7 % en 2023 et dépassait 137 % après réassurance pour les seules catastrophes naturelles.

Lorsqu’une branche devient durablement déficitaire, l’assureur dispose de trois leviers :

  • augmenter les primes :

  • réduire les garanties ;

  • cesser de couvrir certains risques.

Pour l’assuré, les trois leviers conduisent au même résultat : davantage de risque sur son bilan. Tarifer chaque bien à son « vrai » risque ne résout pas davantage le problème. Les assureurs savent déjà tarifer assez finement pour identifier ce qu’ils ne veulent plus porter. La Banque des règlements internationaux évoque des territoires approchant leur « point de bascule d’assurabilité ».

La question pertinente devient alors moins « Comment assurer davantage ? » que « Comment avoir moins de risque à assurer ? ».

De l’assurance à l’assurabilité

C’est le rôle de l’adaptation. Encore faut-il savoir ce que le climat coûte réellement à l’entreprise.

La première étape consiste à chiffrer le coût de l’inaction. Les risques climatiques s’expriment en degrés, en millimètres de pluie, en kilomètres-heure. Ces grandeurs décrivent l’aléa mais ne permettent pas d’arbitrer un investissement. Il faut les traduire en euros : perte maximale probable lors d’un événement extrême et perte moyenne attendue chaque année. L’exposition des actifs de l’entreprise aux risques climatiques ne se limite pas aux extrêmes. Un été trop chaud ou un automne trop humide pèsent sur les résultats sans déclencher le moindre sinistre.

La deuxième étape consiste à isoler le risque net, en soustrayant ce que l’assurance prend effectivement en charge. Franchises, exclusions, plafonds, vétusté et pertes non garanties font apparaître ce que l’entreprise conserve réellement sur son bilan. Presque aucune entreprise française ne connaît ce montant.

La troisième consiste à réduire ce risque net.

Un système d’alerte anticipée permet de déplacer des stocks ou d’interrompre un chantier. Un plan de continuité, un site de repli ou des fournisseurs redondants réduisent la durée d’interruption, principal poste de perte pour une entreprise évacuée sans dommage. Des investissements physiques (batardeaux, surélévation des équipements, débroussaillement) diminuent la vulnérabilité. Assurance, lignes de crédit et trésorerie financent enfin le risque résiduel.

L’assurance reprend ainsi sa juste place : celle d’un outil de transfert du risque résiduel après prévention et adaptation.

Investir avant plutôt que payer après

Cette logique vaut aussi pour l’action publique : une digue, un urbanisme qui évite les zones exposées ou une politique de débroussaillement réduisent le risque que chacun doit financer seul. L’adaptation collective rend l’adaptation individuelle économiquement supportable.

Selon la CCR, un euro investi à travers le Fonds de prévention des risques naturels majeurs (FPRNM), ou fonds Barnier, permet d’éviter jusqu’à 8 euros de dommages. Pourtant, le fonds est plafonné à 300 millions d’euros par an, quand plusieurs milliards sont consacrés à l’indemnisation ; nous dépensons beaucoup plus pour réparer le risque que pour le réduire.

La proposition de loi portée par le député Fabrice Barusseau, adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale en avril 2026, remet en cause la reconstruction systématique à l’identique. Car reconstruire à l’identique revient à financer la prochaine catastrophe.

Bénédicte Baggio rouvrira son fumoir. Sécuriser sa chaîne du froid, préparer un site de repli ou chiffrer le coût d’une fermeture réduira sa dépendance à l’assurance. L’action de sa commune et de l’État déterminera combien d’autres pourront en faire autant. Mais, aujourd’hui, une entreprise qui réduit son risque ne voit, le plus souvent, ni sa prime diminuer ni un assureur revenir.

Reconnaître l’adaptation, c’est mettre la mesure du risque au service de sa réduction : si les assureurs savent identifier les risques qu’ils ne peuvent plus porter, ils doivent aussi reconnaître ceux que l’adaptation rend à nouveau assurables.

The Conversation

Professeur de finance à l’ESSCA School of Management, Jean-Louis Bertrand est engagé dans l’analyse des vulnérabilités climatiques des entreprises et des collectivités territoriales chez Tardigrade AI et en tant que vice-président du GIEC des Pays de la Loire.

– ref. Assurés, mais pas couverts contre certaines catastrophes naturelles, ce que nous enseignent les leçons tirées des incendies en Gironde – https://theconversation.com/assures-mais-pas-couverts-contre-certaines-catastrophes-naturelles-ce-que-nous-enseignent-les-lecons-tirees-des-incendies-en-gironde-289257

États-Unis, Arabie saoudite, Russie : à chacun sa manière de vaciller pour les trois grands du pétrole

Source: The Conversation – in French – By Patrice Geoffron, Professeur d’Economie, Université Paris Dauphine – PSL


L’ESSENTIEL

  • C’est un paradoxe : malgré la flambée des prix, les trois principaux producteurs de pétrole sont ébranlés.

  • La crise révèle qu’être un « gros » producteur ne suffit pas pour être puissant, dès lors que les flux sont entravés.

  • Et, si le pétrole reste indispensable, la transition énergétique affaiblit progressivement la puissance de ces trois pays leaders.


L’été 2026 a mis à l’épreuve les trois piliers de l’offre pétrolière mondiale, États-Unis, Arabie saoudite et Russie. Aucun n’a pu jouer le rôle d’amortisseur. Ce n’est pas encore l’ère post-pétrolière, mais les conditions de la puissance pétrolière ont changé. Pour les pays consommateurs, l’Europe au premier chef, l’enseignement est clair. Ils ne peuvent plus compter sur un producteur bienveillant, ou a minima fiable, pour absorber les chocs à leur place, et la sobriété, l’électrification et la diversification cessent d’être des politiques climatiques pour devenir, littéralement, des politiques de sécurité.

Le 6 septembre 2026, le brent s’échangeait autour de 95 dollars le baril, après un pic à 126 dollars le 30 avril et un creux à 69 dollars, le 2 juillet. Washington a annoncé les sanctions les plus dures jamais prises contre l’Iran, tandis que Téhéran menace toujours de bloquer intégralement le détroit d’Ormuz. Six mois après le début du conflit irano-américain, le marché mondial vit au rythme des revirements diplomatiques.

Les ordres de grandeur donnent la mesure du choc. Selon l’Energy Information Administration états-unienne, les volumes de brut et de liquides transitant par Ormuz sont tombés à 5 millions de barils par jour (Mb/j) au deuxième trimestre 2026, contre 21 Mb/j fin 2025. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) relève des stocks mondiaux passés sous 8 milliards de barils, en recul de plus de 400 millions depuis fin février. L’offre mondiale de liquides devrait tomber à 101 Mb/j sur l’année 2026, contre 106 en 2025, avant un rebond à 109 Mb/j en 2027 si le détroit rouvre. Le brent, aux alentours de 90 dollars en moyenne cette année, retomberait alors vers 70 dollars.

Derrière ces fluctuations, cette nouvelle crise révèle surtout la déstabilisation des trois premiers producteurs mondiaux, États-Unis, Arabie saoudite et Russie. Chacun se trouve ébranlé selon une logique spécifique, et ces logiques étaient à l’œuvre bien avant Ormuz.

Washington, une puissance sur tapis roulant

Les États-Unis restent de loin le premier producteur mondial, avec un record de 13,6 Mb/j de brut en 2025, et fournissent aujourd’hui, avec le reste du continent américain, la quasi-totalité de la croissance disponible, soit 1,4 Mb/j supplémentaires en 2026, selon l’AIE.

Mais cette domination repose sur un mécanisme fragile, celui du tapis roulant. Un puits de schiste perd autour de 70 % de sa production dès la première année, contre environ 15 % par an pour un gisement conventionnel. L’écrasante majorité des puits forés chaque année ne sert donc pas à croître, mais à compenser le déclin des précédents. Il faut donc courir pour rester immobile.




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C’est ici que le comportement du secteur en 2026 devient théoriquement intrigant. La littérature empirique avait établi que le schiste américain répondait vivement au prix. Richard Newell et Brian Prest estimaient l’« élasticité prix » nette de l’offre non conventionnelle autour de 1,2, et Hilde Bjørnland, Frode Nordvik et Maximilian Rohrer, à partir de plus de 16 000 uits du Dakota du Nord, mesuraient une élasticité de 0,3 à 0,9. Cette réactivité avait fait du schiste, dans les années 2010, le nouveau régulateur du marché mondial.

Rien de tel cette année. Les budgets d’investissement des principaux exploitants américains ont été fixés en baisse d’environ 5 % pour 2026, et le nombre d’appareils de forage actifs dans le bassin permien est resté stable, alors même que le brut dépassait 100 dollars. L’explication n’est pas géologique.

Après une décennie de croissance à tout prix soldée par des destructions de capital massives, les actionnaires exigent des dividendes plutôt que du volume, la consolidation a remplacé des dizaines d’indépendants agressifs par quelques majors prudentes, et les meilleures surfaces s’épuisent. Un producteur qui ne peut pas moduler son offre à volonté n’est pas un swing producer, mais un preneur de prix particulièrement gros.

Pour preuve, le prix la pompe aux États-Unis bat actuellement des records. Et les récentes annonces concernant le pétrole vénézuélien,présenté par Donald Trump comme un eldorado, n’y changeront rien : son exploitation va requérir des dizaines de milliards de dollars et ne sera rentable qu’avec des prix du baril élevés, à l’encontre de la promesse faite à la base MAGA.

Riyad, une capacité que la géographie confisque

Le cas saoudien est le plus contre-intuitif. Sur le papier, le royaume détient l’arme absolue du marché, une capacité soutenable estimée par l’AIE à 12 Mb/j. C’est elle qui fonde, depuis les années 1980, son statut de « banquier central » du pétrole. Or, il n’a produit que 8 Mb/j en juillet, très loin d’un quota que l’Opep+ a encore relevé, le 2 août, à 10,5 Mb/j pour septembre.

Ce n’est pas un choix stratégique. Les barils que Riyad pourrait extraire ne trouvent pas tous de chemin vers le marché. L’oléoduc est-ouest, qui contourne Ormuz vers le port de Yanbu, sur la mer Rouge, tourne à sa capacité maximale de 7 Mb/j, ce qui a fait passer les flux de Bab el-Mandeb de 5 à 8 Mb/j.

Mais ce contournement est à son tour menacé de blocus par les houtistes, alliés de l’Iran, et les routes de repli par Suez ou par l’oléoduc Sumed sont plus lentes, plus chères et de capacité limitée. La leçon de 2026 tient en une phrase : la capacité de production ne vaut que ce que valent les infrastructures d’évacuation, et une réserve stratégique enfermée derrière un détroit hostile n’est pas un instrument de puissance, mais un actif entravé, d’une valeur perçue incertaine dans les années prochaines.

Autrement dit, importer du pétrole et ses dérivés du Moyen-Orient sera perçu comme présentant une prime de risque élevée et probablement durable.

Paradoxe saoudien

S’y ajoute une contrainte budgétaire structurelle. Le Fonds monétaire international situe le prix d’équilibre budgétaire saoudien autour de 86 dollars, davantage encore si l’on intègre les dépenses du fonds souverain (Public Investment Fund, PIF). Le déficit du seul premier trimestre de 2026, 125 milliards de riyals (soit 29 milliards d’euros), a consommé les trois quarts de la cible annuelle, tandis qu’Aramco maintenait un dividende de base de 22 milliards de dollars par trimestre au prix d’un recours croissant à la dette.

On retrouve la logique de l’État rentier, décrite par Hazem Beblawi et Giacomo Luciani, où la légitimité se construit sur la capacité de redistribution plutôt que sur l’impôt, ce qui rend la dépense publique très rigide. Bassam Fattouh, Rahmatallah Poudineh et Rob West illustrent la difficulté propre à notre période. Pour un exportateur, la diversification est la seule protection contre la transition énergétique, mais elle doit être financée par la rente que cette transition menace.

Diversifier coûte cher, et cela se paie en pétrole. Autrement dit, la sortie de la dépendance pétrolière exige, pendant la transition, une dépendance pétrolière renforcée.

Moscou, le ciseau des volumes et de la valeur

Quant à la Russie, elle subit une érosion sur trois fronts. Le premier est productif. L’AIE évalue sa capacité soutenable actuellement à 9,5 Mb/j, très en deçà des standards historiques. Les champs de Sibérie occidentale déclinent naturellement, et les projets censés prendre le relais (Arctique, formation de Bajenov, offshore profond) sont précisément ceux qui exigent les technologies occidentales sous sanctions depuis 2014, avec des contraintes encore durcies après 2022.

Le deuxième front est le raffinage. Les infrastructures russes ont traité environ 3,6 Mb/j en juillet, le niveau le plus bas depuis mai 2002, après une campagne de frappes de drones ukrainiens visant les installations à près de 200 reprises, depuis janvier. Il en résulte des restrictions de carburant sur une large part du territoire, et l’obligation d’exporter davantage de brut faute de pouvoir le raffiner, c’est-à-dire d’exporter moins de valeur ajoutée.

Arte, 2026.

Le troisième front est le plus instructif. Henry Farrell et Abraham Newman ont montré que les réseaux économiques mondiaux produisent des goulots d’étranglement que les États qui les occupent transforment en instruments de coercition.

La réorientation vers l’Asie après 2022 visait à échapper aux nœuds occidentaux. Elle a réussi, mais en reconstituant une vulnérabilité symétrique. Deux acheteurs, la Chine et l’Inde, concentrent l’essentiel des exportations maritimes russes. Le Centre de recherche sur l’énergie et l’air pur chiffre la décote de l’Oural à environ 20 dollars le baril, soit près de 25 %. Plus de la moitié du brut transporté par mer l’est par une flotte fantôme dont les coûts rognent la recette nette. Même si les volumes sont préservés, la valeur s’échappe.

Ce que la décarbonation change déjà

Il serait tentant de lire cette convergence comme l’entrée dans l’ère post-pétrolière. Ce serait très prématuré. Si la consommation mondiale recule bien en 2026, de 1,6 Mb/j selon l’AIE, l’Agence prévoit un rebond de + 2,7 Mb/j en 2027.

Ce recul de 2026 est avant tout une destruction de demande, résultat conjugué de prix élevés et de ruptures logistiques, et non d’une substitution technologique seulement. Une demande qui repartirait aussi vite qu’elle s’est contractée ne traduirait pas une demande en voie d’attrition rapide.

Ce que la crise révèle est plus subtil. La puissance pétrolière n’est pas une propriété du sous-sol, mais un assemblage de quatre éléments, à savoir des réserves accessibles, du capital patient, des voies d’évacuation sûres et des acheteurs qui ne dictent pas leurs conditions.

Chacun des trois grands a vu l’un de ces piliers s’affaisser, le capital pour les États-Unis, la logistique pour l’Arabie saoudite, la technologie et les débouchés pour la Russie. Aucun n’a perdu de baril dans le sol. Tous ont perdu en capacité d’action, avec une fragilisation des bénéfices socio-économiques du pétrole en leur sein.

Une reformulation de l’équation

La transition énergétique intervient bien comme facteur qui modifie les termes du problème. Elle amortit d’abord, modestement mais réellement. L’électrification du transport routier a évité environ 1,7 Mb/j de consommation en 2025, et l’AIE situe la part des véhicules électriques autour de 30 % des ventes mondiales de voitures neuves en 2026. Cette proportion atteindrait même près de 60 % en Chine. Ce sont autant de barils que la crise d’Ormuz n’a pas eu à faire disparaître par le prix.

Elle raccourcit ensuite l’horizon. Depuis Harold Hotelling, on sait que le détenteur d’un stock fini arbitre entre extraire aujourd’hui et extraire demain, selon le prix anticipé. Si la demande de carburants routiers culmine en fin de décennie, la fenêtre de monétisation se restreindra ensuite, et certains travaux donnent un aperçu des capitaux menacés par ce basculement. Cela explique, autant que la discipline actionnariale, la prudence de l’industrie pétrolière américaine face à un baril à 100 dollars.




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Enfin, elle complique les perspectives. Hans-Werner Sinn a nommé « paradoxe vert » la réaction des détenteurs de ressources qui, anticipant la contrainte climatique, accélèrent l’extraction présente. Appliqué aux États rentiers, ce raisonnement impose de défendre les parts de marché (donc de produire) et de financer une diversification coûteuse (donc de soutenir les prix). Ces deux impératifs sont incompatibles. Ils expliquent que l’Opep+, qui achève en septembre le retrait des coupes volontaires décidées en 2023, se réunisse désormais tous les mois sans parvenir à fixer un cap crédible au-delà de quelques semaines.

Un monde moins dépendant, mais non moins vulnérable

Deux récits symétriques sont également fragiles. Le premier annonce la fin du pétrole, et 2026 démontre l’inverse, puisque quelques millions de barils manquants ont suffi à déstabiliser l’économie mondiale. Le second annonce l’éternité de la rente, alors que les trois plus grands producteurs viennent de montrer qu’ils n’en maîtrisent plus les conditions.

La configuration réelle est plus inconfortable. La dépendance structurelle au pétrole décline lentement, tandis que les amortisseurs du système, capacité de réserve, stocks, investissement de long terme, redondance des routes maritimes, se dégradent plus vite. Moins de pétrole dans l’économie, mais un pétrole plus difficile à remplacer en cas de choc.

Ce qui s’achève n’est donc pas l’ère du pétrole, mais celle de la puissance pétrolière confortable, où l’on convertissait des barils en influence par simple ouverture ou fermeture d’une vanne, et selon les lois du commerce. La rente demeure, l’autorité qui l’accompagnait s’effrite.

Faute de stabilisateur extérieur, les pays consommateurs devront internaliser au plus vite cette fonction d’assureur. Ce que l’Europe présentait comme son agenda climatique s’impose ainsi comme un agenda de sécurité.

The Conversation

Patrice Geoffron est membre fondateur de l’Alliance pour la Décarbonation de la Route. Il siège dans différents conseils scientifiques: CEA, CRE, Engie.

– ref. États-Unis, Arabie saoudite, Russie : à chacun sa manière de vaciller pour les trois grands du pétrole – https://theconversation.com/etats-unis-arabie-saoudite-russie-a-chacun-sa-maniere-de-vaciller-pour-les-trois-grands-du-petrole-291056

Gloria Steinem, l’art de mettre un mouvement en marche

Source: The Conversation – France (in French) – By Catherine Morgan-Proux, Lecturer in English studies, Université Clermont Auvergne (UCA)

Les trajets en taxi permettaient à Gloria Steinem d’accéder, le temps d’un trajet, à des univers sociaux souvent invisibles. apture d’écran/Youtube

Icône américaine de la deuxième vague féministe, Gloria Steinem, décédée le 2 septembre 2026 à l’âge de 92 ans, est l’autrice de My Life on the Road (2015). Entre autobiographie, récit de voyage et manifeste politique, ses Mémoires révèlent comment une « vie en mouvement » a contribué à faire émerger un mouvement social.


Dans My Life on the Road, publié à l’âge de 81 ans (la traduction française est parue en 2019), Gloria Steinem revient sur les déplacements qui ont rythmé sa vie militante et façonné sa pensée. Si les récits de voyage mettent souvent en scène un « sujet errant » et un « moi vagabond », Steinem fait de la route un espace de réflexion politique et collective autant qu’un lieu d’accomplissement de soi.

Sa philosophie nomade, ou on-the-road state of mind comme elle la nomme, repose sur une disposition d’esprit ouverte au monde, à l’imprévu et aux rencontres. Le voyage devient alors un espace d’écoute et de lien. Là où Jack Kerouac célèbre, dans son On the Road (1957), une quête essentiellement individuelle de liberté, Steinem fait de la route un lieu d’échanges et de construction collective.

Fille d’un antiquaire peu conventionnel qui sillonne la Floride ou la Californie chaque hiver, la jeune Gloria passe une partie de son enfance dans une caravane familiale. Cette existence nomade, qu’elle décrit avec une certaine tendresse, la tient pourtant régulièrement éloignée de l’école. Elle apprend à lire grâce aux panneaux de signalisation routière.

D’autres chapitres décrivent son expérience fondatrice d’activisme social dans sa jeunesse parmi les femmes en Inde où elle a vécu pendant deux ans et où elle se déplaçait avec d’autres activistes de village en village, « une communauté mobile » comme elle la décrit. Cette forme de militantisme itinérant, inaugurée à cette époque, ne la quittera plus.

Prendre le pouls du pays

Tout au long de l’ouvrage, Steinem relate ses voyages en tant que journaliste engagée, par exemple ses voyages sur la route avec des militantes politiques cofondatrices de Ms. Magazine, son voyage à Huston pour la Conférence nationale des femmes de 1977, événement historique, ou encore ses nombreux déplacements entre campus universitaires, et communautés amérindiennes à travers les États-Unis.

Un chapitre intitulé « Pourquoi je ne conduis pas » est consacré aux chauffeurs de taxi rencontrés au fil de ses voyages. Steinem affectionne particulièrement ces conversations improvisées. Elles lui permettent certes de prendre le pouls du pays, mais surtout d’accéder, le temps d’un trajet, à des univers sociaux souvent invisibles. Chaque rencontre révèle ainsi l’un de ces « mondes sur roues » (worlds on wheels).

L’intérêt de cette autobiographie de Steinem tient principalement à sa lecture genrée du récit de voyage. Longtemps dominé par des figures masculines, ce genre littéraire a fait de la route un espace privilégié de liberté et d’aventure pour les hommes.

L’imaginaire du voyage s’est beaucoup construit autour de l’expérience de l’homme blanc mobile, où les femmes restent souvent cantonnées à l’espace privé, à l’image de Pénélope attendant le retour d’Ulysse. Aujourd’hui, des chercheurs et chercheuses féministes interrogent cette tradition en explorant la possibilité de réinventer le road narrative à partir d’expériences autres. La fin tragique de Thelma et Louise (1991) dont le scénario est signé Callie Khouri rappelle toutefois combien l’accès des femmes au « road trip au féminin » demeure problématique face aux représentations culturelles largement façonnées par des schémas patriarcaux.

Cultiver l’empathie

À travers un regard féministe, Steinem invite à repenser le langage du voyage et les stéréotypes qui l’accompagnent. Elle rappelle, par exemple, qu’une « aventurière » ne bénéficie pas des mêmes connotations positives qu’un « aventurier ».

Elle déconstruit également l’idée du foyer comme refuge naturel des femmes. Des violences domestiques aux États-Unis aux meurtres liés à la dot en Inde, elle souligne que les dangers auxquels les femmes sont confrontées proviennent souvent de leur entourage. Pour elles, la maison peut s’avérer plus dangereuse que la route.

Steinem nous invite à voir la route comme un espace de mobilisation autant que de déplacement. Dans My Life on the Road, elle inscrit son militantisme itinérant dans l’héritage des abolitionnistes et des suffragettes, qui parcouraient le pays pour porter leurs revendications. Cette filiation lui permet de rappeler une conviction centrale : aucun mouvement social ne peut reposer uniquement sur les médias ou les technologies de communication. La rencontre directe demeure au cœur de l’action collective :

« Alors et maintenant, nous prenons la route pour tenir des réunions communautaires où les auditeurs peuvent parler, les orateurs peuvent écouter, les faits peuvent être débattus, et l’empathie peut créer la confiance et la compréhension. »

Selon Steinem, l’empathie, celle qu’on cultive en voyageant, est l’émotion humaine la plus radicale et la plus puissante. Elle nous rappelle aussi que le « mouvement » et « se mouvoir » vibrent ensemble. Aspirer à un changement collectif suppose de mettre son corps en mouvement et de prendre activement la parole.

Son récit dessine un chemin vers la révolution, tout en faisant du cheminement lui-même une pratique révolutionnaire, un pas après l’autre. Ce livre offre dès lors un portrait fascinant du roadscape de Steinem, de sa vie sur la route et des rencontres qui ont nourri sa conviction qu’un monde meilleur est possible. Au cœur de cette trajectoire se trouve un « moi » itinérant mis au service d’un « nous » révolutionnaire.

The Conversation

Catherine Morgan-Proux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Gloria Steinem, l’art de mettre un mouvement en marche – https://theconversation.com/gloria-steinem-lart-de-mettre-un-mouvement-en-marche-291299

Fournitures scolaires : petite mythologie de la liste, de l’Antiquité à Roland Barthes

Source: The Conversation – France (in French) – By Benjamin Demassieux, Docteur en langues et littératures anciennes, Université de Lille


L’ESSENTIEL

  • Cadrée chaque rentrée par des listes, la recherche des fournitures scolaires peut virer au casse-tête.

  • Dans un langage neutre, la liste de fournitures se présente comme un service rendu tout en fixant un carcan.

  • Relire Quintilien, pédagogue romain du Ier de notre ère, et Roland Barthes aide à en questionner les rapports de pouvoir et les enjeux économiques sous-jacents.


Chaque année, avec la rentrée scolaire, un petit rectangle de papier circule dans les familles : la liste de fournitures. Elle arrive de l’école, imprimée sur une feuille A4 souvent photocopiée à la va-vite, parfois envoyée par mail, de plus en plus scannée et partagée sur les groupes WhatsApp de parents d’élèves.

Elle énumère, par exemple : deux cahiers 24×32, un paquet de crayons de couleur, une calculatrice – parfois avec une marque précise, alors même que le ministère de l’éducation nationale publie chaque année une liste-modèle censée cadrer ce type de demandes et en limiter le nombre. Cette liste-modèle existe bel et bien (elle est consultable sur le site du ministère de l’éducation nationale), mais rien n’oblige les enseignants à s’y tenir : la liste qui parvient réellement aux familles peut s’en écarter librement.

Personne ne questionne cet ensemble. C’est « la » liste. Elle a toujours existé, elle existera toujours. Et c’est là que commence le mythe.

Effacer les marques de la prescription

Ce que Barthes appelait la fonction du mythe, c’est exactement ce tour de passe-passe : transformer une histoire – une décision d’enseignant, une habitude d’établissement, parfois une entente locale avec telle papeterie – en un fait de nature.

La liste de fournitures ne se présente jamais comme un choix. Elle se présente comme ce qui est nécessaire. Le verbe employé est révélateur : on ne dit pas « l’école recommande », on dit « il faut prendre » ou, plus simplement, la liste elle-même parle à l’impératif nu, sans sujet :

« 1 cahier de brouillon.
1 boîte de mouchoirs.
1 ardoise Velleda. »

Le signifiant grammatical de la prescription a disparu, mais l’ordre, lui, demeure entier. C’est un langage qui se fait passer pour une simple énumération, un inventaire neutre, quand il est en réalité un ordre.

Derrière le service rendu, un carcan ?

Il y a près de deux mille ans, le rhéteur et pédagogue romain Quintilien décrivait déjà, sans le savoir, ce même geste, celui de la prescription qui se présente comme une aide. Dans son Institution oratoire, il explique comment faire apprendre l’écriture aux tout-petits :

« Je n’exclus pas non plus ce moyen bien connu, pour aiguiser l’envie d’apprendre chez le tout-petit, de lui offrir à jouer des lettres façonnées en ivoire, ou tout autre objet, pourvu qu’on en trouve, dont cet âge-là se réjouisse davantage, qu’il soit agréable de toucher, de regarder, de nommer. Mais dès qu’il commencera à suivre le tracé des lettres, il ne sera pas inutile de les faire graver le mieux possible sur une tablette, pour que le stylet se laisse guider comme par des sillons. Ainsi, l’enfant ne s’égarera pas comme sur la cire, car il sera contenu de chaque côté par des bords sans pouvoir s’écarter de ce qui est prescrit et, en suivant plus vite et plus souvent des empreintes bien fixées, il affermira ses doigts sans avoir besoin qu’on pose sa main sur la sienne pour la guider. »
(Traduction de l’auteur)

Ce passage est un petit chef-d’œuvre involontaire de mythologie pédagogique. La tablette gravée n’est jamais présentée comme une contrainte, elle est un jeu, un objet « agréable à toucher, à regarder, à nommer ». Et pourtant, sa fonction technique est très exactement celle d’un carcan : elle contient de chaque côté par des bords, elle empêche l’enfant de s’écarter de ce qui est prescrit.

Quintilien dit lui-même, avec une franchise presque désarmante, que le sillon dispense de la main qui guide, l’objet a intériorisé la contrainte à la place du maître.

C’est le geste exact de la liste de fournitures : un texte qui canalise entièrement le comportement, mais qui se présente sous les traits du service rendu, de l’aide à l’apprentissage, du simple outil.

La liste comme rituel de classement social

Mais le mythe ne s’arrête pas à l’objet, il travaille aussi sur les familles elles-mêmes. La liste de fournitures, en énumérant avec précision ce qui est requis, produit un butoir invisible : elle sépare silencieusement celles et ceux pour qui cette liste est une formalité de celles et ceux pour qui elle est un mur.

Le baromètre annuel du panier moyen, d’environ 180 euros cette rentrée, en sixième, n’est jamais mentionné sur la liste elle-même. La liste ne dit jamais son prix. C’est précisément cette omission qui fait tout le travail idéologique : en se présentant comme un simple inventaire pédagogique, elle efface la question économique qu’elle pose pourtant à chaque famille qui la lit.

« Fournitures scolaires : initiatives et revendications pour la gratuité » (INA Actu, 2021).

Le geste barthésien consiste précisément à retourner l’objet pour voir sa doublure. Ce que la liste de fournitures ne dit jamais, c’est qu’elle est un texte de pouvoir, pas un texte d’information – même dans ses détails les plus anodins, comme le format d’un cahier, l’arbitrage entre cahiers et classeurs fait par l’enseignant sans jamais être justifiés, et pourtant transmis comme des évidences.

Elle prescrit sans jamais se donner comme prescriptive. Et comme la tablette gravée de Quintilien, elle y parvient précisément parce que son support, une feuille A4, un peu grise, glissée dans le cahier de liaison, a toute l’apparence de la neutralité la plus plate, du service rendu, de l’aide à l’apprentissage. C’est un texte qui n’a l’air de rien. C’est exactement pour cela qu’il faut le lire.

The Conversation

Benjamin Demassieux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Fournitures scolaires : petite mythologie de la liste, de l’Antiquité à Roland Barthes – https://theconversation.com/fournitures-scolaires-petite-mythologie-de-la-liste-de-lantiquite-a-roland-barthes-291191

Aunque no llegue a formar Gobierno, el partido ultraderechista AfD sacude el tablero de la política alemana

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Matt Fitzpatrick, Professor in International History, Flinders University

El partido de extrema derecha Alternativa para Alemania (AfD) ha causado conmoción en toda Alemania –y en el mundo entero– al arrasar a la oposición en unas elecciones regionales celebradas este fin de semana. Pero ¿será realmente capaz este partido de gobernar?

En unas elecciones que registraron una participación récord, la AfD obtuvo más del 44 % de los votos en el estado oriental de Sajonia-Anhalt. Esto supone más del doble del resultado en las elecciones regionales de 2021.

Sin embargo, como es habitual en la política alemana, la AfD no ha alcanzado la mayoría absoluta y necesitaría formar una coalición con otro partido para gobernar, aunque por un margen muy estrecho.

Tradicionalmente, los principales partidos políticos alemanes, tanto de izquierda como de derecha, se han comprometido a mantener un “cortafuegos” o “cordón sanitario” entre la AfD y el Gobierno. Esto significa que ninguno de ellos formaría una coalición con el partido de extrema derecha.

No obstante, el resultado ha amenazado con dar un vuelco a la política alemana, que desde la Segunda Guerra Mundial había logrado impedir que un partido de extrema derecha volviera al poder.

La AfD ha obtenido más votos que cualquier otro partido en Sajonia-Anhalt en más de diez años. Se trata de la misma formación que el organismo gubernamental encargado de salvaguardar la democracia alemana ha calificado oficialmente de partido de extrema derecha debido a sus “numerosas declaraciones antimusulmanas, racistas y antisemitas”.

La preocupación ahora es qué presagia esta elección regional para futuros éxitos de la ultraderecha.

¿Por qué le ha ido tan bien a la AfD?

Los analistas políticos llevan mucho tiempo tratando de presentar a la AfD como un fenómeno de Alemania Oriental (y siguen haciéndolo). Pero esto es solo una parte de la historia.

En las últimas elecciones federales de 2025, la AfD fue el segundo partido más votado en muchas circunscripciones alemanas. Y en casi todas las encuestas nacionales de este año, se ha situado en cabeza como la formación política más popular del país.

Incluso una coalición de los partidos históricamente más fuertes de Alemania –la Unión Demócrata Cristiana (CDU), el Partido Socialdemócrata (SPD) y los Verdes– tendría dificultades, según las encuestas actuales, para formar un Gobierno federal en la actualidad.

Es revelador que este giro hacia la extrema derecha en Sajonia-Anhalt se haya producido a expensas de la CDU, que lidera el actual Gobierno federal alemán bajo el mandato del canciller Friedrich Merz. Como dejó claro una encuesta a pie de urna realizada tras las elecciones, el 88 % de los votantes del estado consideraba que, si el Gobierno de Merz hubiera aplicado mejores políticas, la AfD no tendría tanta fuerza en el estado.

Por su parte, Merz ha cometido el error de intentar llevar a un partido de centro-derecha que gozaba de gran popularidad bajo el liderazgo de Angela Merkel mucho más hacia la derecha, en un intento por ganarse a los votantes descontentos. Sin embargo, en lugar de apaciguar a los votantes desilusionados de la AfD, Merz simplemente ha incorporado los argumentos de la extrema derecha a la corriente principal, lo que ha llevado a algunos votantes conservadores a apoyar a la AfD.

A pesar de la clara postura antimigratoria de la AfD, estas elecciones no fueron meramente un referéndum sobre la inmigración, como algunos querrían presentarlas.

De hecho, solo el 16 % de los votantes en las encuestas a pie de urna afirmó que era su principal preocupación. La economía y la educación ocupaban los primeros puestos en la lista, y a la inmigración le seguían de cerca la falta de infraestructuras y servicios básicos y la falta de oportunidades laborales.

Los votantes de Sajonia-Anhalt sentían que su calidad de vida se estaba deteriorando y culpaban no solo a los migrantes, sino también a los políticos del establishment y a aquellos a quienes denominan colectivamente die Bonzen —los “peces gordos” que se han enriquecido durante la crisis del coste de la vida—.

¿Es posible una coalición?

El único partido que podría formar una coalición con la AfD sería el partido minoritario Alianza Sahra Wagenknecht (BSW). El BSW es una formación fundada por un antiguo miembro de Die Linke (La Izquierda), aparentemente un partido socialista democrático.

Sin embargo, desde que abandonaron La Izquierda, los integrantes del BSW han relegado casi por completo sus anteriores convicciones socialistas democráticas y se han vuelto cada vez más nacionalistas.

De hecho, se han desplazado tanto hacia la derecha que, tras las elecciones de Sajonia-Anhalt, el BSW planteó inmediatamente la posibilidad de una coalición con la AfD, haciendo hincapié en sus
“puntos en común”.

Por su parte, la AfD se mantiene firme en su negativa a aceptar cualquier gobierno de coalición. En su lugar, amenaza con obligar al estado de Sajonia-Anhalt a convocar nuevas elecciones en un intento por conseguir una mayoría absoluta.

Esto no es del todo descabellado, ahora que el partido está a un paso de lograrlo: bastaría con que un partido menor, como el BSW, quedara por debajo del umbral electoral del 5 % necesario para obtener un escaño en el Parlamento regional para que la AfD consiguiera la mayoría absoluta.

¿Un resultado exclusivamente alemán?

Aunque las oscuras sombras del pasado nazi siguen marcando la percepción exterior del comportamiento de los votantes en Alemania, su giro hacia la derecha no se produce en el vacío. La desilusión con la democracia liberal está creciendo en otros lugares de Europa y más allá.

En Italia, la ya de por sí derechista primera ministra, Giorgia Meloni, se encuentra actualmente bajo la presión de partidos aún más extremistas. Reform UK, contrario a la inmigración, sigue obteniendo buenos resultados en las encuestas en el Reino Unido. Y la eterna amenaza para la democracia liberal en Francia, Marine Le Pen, es la favorita para las elecciones presidenciales del año que viene.

Las condiciones que han permitido el auge de la AfD en Alemania no son, por tanto, en absoluto únicas. Se está produciendo a escala mundial una erosión más profunda de las normas democráticas que está permitiendo que las formas más extremas de nacionalismo ultraderechista se conviertan en opciones elegibles.

Queda por ver qué podría significar esto para cuestiones de importancia mundial como la unidad de la Unión Europea, la guerra en Ucrania y el futuro de la OTAN en Europa.

The Conversation

Matt Fitzpatrick recibe financiación del Australian Research Council.

– ref. Aunque no llegue a formar Gobierno, el partido ultraderechista AfD sacude el tablero de la política alemana – https://theconversation.com/aunque-no-llegue-a-formar-gobierno-el-partido-ultraderechista-afd-sacude-el-tablero-de-la-politica-alemana-291397

Et si ne pas grandir était la meilleure stratégie pour une entreprise ? Éloge du « no-growth »

Source: The Conversation – in French – By Marion Polge, Maitre de conférences HDR en sciences de gestion, Université de Montpellier

Plutôt que de croître, croître et encore croître, certains entreprises choisissent de ne pas grandir. Et c’est un signe de maturité ! Andrydi/Shutterstock (no reuse)

La course effrénée à la croissance ne convainc pas tous les entrepreneurs. Les sceptiques ? Les micro-entreprises, cœur du tissu économique français. Une étude met en lumière les raisons qui poussent certaines entreprises à ne pas croître.


Dans l’imaginaire économique, une entreprise qui ne grandit pas est une entreprise qui dépérit. Les politiques publiques comme les discours d’experts présentent la croissance comme un impératif.

Dans une étude auprès de 13 micro-entreprises, issues de secteurs variés
– artisanat, production, services ou numérique –, observées pendant douze ans, nous explorons une réalité contre-intuitive : ne pas croître peut devenir une stratégie pleinement assumée.

Dans un pays comme la France, où le tissu productif est composé à 96 % de micro-entreprises, et à 99,9 % de très petites, petites et moyennes entreprises (TPE-PME), cette conclusion invite à un véritable renversement de perspective.

Non-croissance choisie

Les entreprises étudiées partagent un trait commun : après avoir augmenté leurs effectifs, elles ont délibérément choisi de revenir à une taille proche de leur situation initiale. Non par contrainte, ni à la suite d’un accident de parcours, mais par détermination stratégique. Le plus étonnant ? Cette décision s’est accompagnée d’une amélioration de leurs marges, de leur efficacité et surtout de leur bien-être au travail.

À rebours des scénarios habituels, ces entrepreneurs ne cherchent ni à conquérir des parts de marché ni à empiler les recrutements. Ils cherchent autre chose : la maîtrise de leur cœur de métier, la qualité de la relation avec leurs clients et la possibilité de continuer à exercer un métier qui fait sens.

Par exemple, un dirigeant d’atelier bois interrogé a développé son entreprise avant de faire machine arrière. En cherchant de nouveaux clients, il s’est éloigné du sens de son projet. Il choisit alors de revenir à une taille plus maîtrisée :

« En quittant l’atelier pour développer la clientèle, je me perdais. L’entreprise n’était plus ce que je voulais qu’elle soit. Désormais, nous refusons les projets qui ne correspondent pas à notre logique. »

La croissance leur apparaît moins comme un horizon désirable que comme une menace, celle de diluer leur savoir-faire et de s’enliser dans des responsabilités managériales devenues écrasantes. Préserver une taille réduite devient synonyme de rester fidèle à son projet entrepreneurial.

La spirale de l’innovation discrète

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle seules les entreprises en expansion innovent, les micro-entreprises observées innovent… en se recentrant sur leur cœur de métier pour mieux en extraire le potentiel. Cette innovation discrète fonctionne en mouvement de spirale.

Par exemple, un ferronnier interviewé modernise son atelier avec des outils de pointe. Loin de standardiser son activité, ces investissements lui permettent de revisiter des techniques traditionnelles sans chercher à augmenter ses effectifs :

« Je perfectionne des techniques traditionnelles en les combinant avec de nouvelles technologies. Grâce à ces outils, nous avons revisité nos anciennes techniques et encore progressé. »

Leur développement ne procède pas par rupture, mais par un processus itératif qui les conduit à explorer leurs domaines d’excellence. Un ferronnier revisite les techniques anciennes grâce aux outils numériques ; un menuisier redéfinit sa pratique en mêlant matériaux traditionnels et procédés contemporains ; une artisane de cosmétiques biologiques élabore des formules inédites en s’appuyant sur des collaborations locales.

Ce travail d’approfondissement confère à ces entreprises un bénéfice inattendu : plus elles se recentrent sur un noyau étroit d’excellence, plus elles deviennent inimitables et donc essentielles.

Vivre « l’entreprendre »

L’autre pilier de leur stratégie est relationnel. Lorsqu’un projet dépasse leur périmètre, ils le mènent avec des partenaires de proximité plutôt que d’embaucher. Et lorsqu’une activité s’éloigne de leur cœur de métier, ils la confient à des pairs.

Cette logique de réseau n’est pas une tactique défensive, mais une philosophie d’équilibre. Elle répond aux demandes sans démultiplier les charges fixes de préserver la qualité et d’absorber les aléas économiques grâce à l’immersion dans un écosystème de compétences complémentaires. Dans cette géographie relationnelle, l’entreprise reste petite, mais son influence territoriale, voire stratégique, s’étend.

Un parqueteur choisit de ne plus tout faire lui-même. Quand l’activité déborde ou s’éloigne de son cœur de métier, il la confie à des collègues de confiance. La coopération devient un levier pour stabiliser l’entreprise sans recruter :

« Je ne veux plus courir après l’argent… Il est important que les collègues se transmettent du travail les uns aux autres. Je fais ce que je sais faire, et je partage le reste. »

Les dirigeantes et dirigeants interrogés racontent avec une grande transparence les raisons qui les ont conduits à cette approche : ne pas s’obstiner à la recherche de contrats, mais se donner le temps de travailler consciencieusement et de vivre « l’entreprendre ».

Du cœur de métier comme ancrage stratégique

Si ces micro-entreprises parviennent à se développer sans grandir, c’est qu’elles s’appuient sur un élément central : leur cœur de métier, qui n’est pas une simple catégorie technique, mais un espace d’identité. Il est façonné par la sensibilité du dirigeant, ses valeurs, ses rencontres, son histoire personnelle, mais surtout ses compétences distinctives.

Notre étude révèle que le cœur de métier n’est pas fixe. Il se construit, se précise, se renforce au fil des années. Il agit comme une boussole qui oriente les choix d’innovation, les collaborations possibles et les refus assumés. Ce cœur de métier protège l’entreprise contre les tentations de diversification hasardeuse et lui donne la profondeur qui compense l’absence de croissance en taille.

En réalité, la croissance se déplace de l’horizontale (plus large) vers la verticale (plus profonde).

Sortir de l’obsession de la taille

Les résultats de cette recherche posent une question bouleversante : Faut-il continuer à structurer notre politique économique sur la seule logique du « toujours plus » ? Si l’essentiel du tissu entrepreneurial ne souhaite pas croître, à quoi sert de lui proposer un accompagnement systématiquement orienté vers l’expansion, l’export ou le recrutement ?

Peut-être conviendrait-il plutôt :

  • de soutenir l’innovation de précision, celle qui renforce le savoir-faire expertal ;

  • de dynamiser les réseaux territoriaux qui permettent aux petites entreprises de coopérer plutôt que de grossir ;

  • d’accompagner les entrepreneurs non par « silo » (numérique, qualité, export…), mais selon la cohérence globale de leur trajectoire ;

  • de reconnaître que la performance peut s’exprimer autrement que par la taille.

Et si ne pas grandir traduisait une forme de progrès ?

La stratégie de no-growth n’a rien à voir avec la stagnation ou la résignation. Elle relève au contraire d’une démarche exigeante : raffiner, choisir, renoncer, s’entourer, innover sans se disperser. Ces entreprises ne veulent pas croître, car elles veulent mieux faire. Elles refusent de devenir plus grandes pour devenir plus fortes.

À l’heure où l’économie française cherche de nouveaux moteurs, les micro-entreprises rappellent une vérité essentielle : la valeur ne se mesure pas seulement en effectifs, mais aussi en excellence, en maîtrise et en sens.

Et si l’avenir de l’entrepreneuriat résidait justement dans cette audace tranquille, celle de croître autrement ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Et si ne pas grandir était la meilleure stratégie pour une entreprise ? Éloge du « no-growth » – https://theconversation.com/et-si-ne-pas-grandir-etait-la-meilleure-strategie-pour-une-entreprise-eloge-du-no-growth-279282

Le bore-out : quand l’ennui au travail devient une souffrance invisible

Source: The Conversation – in French – By Catherine Pourquier, Professeur de Conduite du Changement, Burgundy School of Business

À l’opposé du burn out, le bore-out résulte d’un manque d’activité, de stimulation ou de sens au travail. Pourtant, ses effets psychologiques peuvent être tout aussi importants. Une étude qualitative permet d’analyser les manifestations du bore-out, ses causes organisationnelles et l’invisibilisation persistante de l’ennui au travail.


Alors que le burn out occupe désormais une place centrale dans les débats sur la santé mentale au travail, une autre forme de souffrance reste largement invisibilisée : le bore-out syndrom.

Moins spectaculaire que l’épuisement professionnel, il renvoie à une réalité profonde : celle d’un ennui chronique, d’un sentiment d’inutilité et d’une perte de sens dans le travail. Selon la chercheuse Ruth Maria Stock, le bore-out syndrom réduit l’innovation, diminue l’engagement et augmente le désengagement psychologique.

Longtemps considéré comme un simple inconfort ou comme un « privilège » comparé à la surcharge de travail, le bore-out – reconnu par le gouvernement français – apparaît comme un véritable risque psychosocial.

Les témoignages recueillis auprès de salariés de différents secteurs d’activités dans le cadre d’une étude qualitative menée par Charlotte Almeras pour sa thèse professionnelle en 2024 montrent que cet ennui n’est ni marginal ni anodin.

De quoi parle-t-on ?

Le bore-out désigne une forme d’épuisement psychologique liée non à l’excès de travail, mais à son insuffisance, à sa monotonie ou à sa perte de sens. Les premiers travaux sur le sujet définissent le phénomène autour de trois dimensions principales : l’ennui, le manque de défis et le désintérêt professionnel.

Ruth Maria Stock le décrit comme « un état psychologique négatif de faible stimulation professionnelle » caractérisé par une crise de sens, une crise de croissance et l’ennui au travail.

Contrairement aux idées reçues, l’ennui au travail n’est pas nécessairement synonyme de confort. Plusieurs salariés interrogés évoquent au contraire un profond malaise. Une secrétaire du secteur automobile explique vivre :

« Un mal-être […] Quand je vais au travail, c’est pour effectuer une tâche, être rémunéré pour effectuer une mission. »

Une ancienne infirmière devenue conseillère funéraire décrit un sentiment d’inutilité :

« Je me sens inutile, j’ai l’impression de perdre mon temps et je me dis que je serais mieux chez moi qu’au travail à attendre. »

Ces témoignages rejoignent les analyses montrant que le travail ne constitue pas seulement une source de revenus, mais également un espace de reconnaissance sociale et d’utilité symbolique. Lorsque ces dimensions disparaissent, l’ennui peut progressivement devenir une véritable souffrance psychique.

Bore-out et burn out

Le burn out et le bore-out semblent, à première vue, opposés. Le premier résulte d’une surcharge de travail ; le second d’un manque d’activité ou de stimulation. Pourtant, leurs conséquences psychologiques présentent de nombreuses similitudes.

Dans les deux cas, les salariés évoquent une fatigue émotionnelle, une perte de motivation, de l’anxiété et, parfois, des symptômes dépressifs. Plusieurs personnes interrogées associent directement l’ennui professionnel à une détérioration de la santé mentale. Un contrôleur de gestion estime que le bore-out :

« Génère de l’anxiété, la journée étant très longue, la personne y va à reculons avec la boule au ventre en se demandant ce qu’elle va faire. »

Ces résultats rejoignent des travaux de recherche. Ces derniers montrent que le manque de stimulation professionnelle peut produire des effets comparables à ceux du surinvestissement professionnel, notamment en matière d’épuisement émotionnel et de désengagement.

Un autre point commun entre burn out et bore-out réside dans la culpabilité ressentie par les salariés. Là où le burn out peut conduire à culpabiliser de ne plus réussir à « tenir », le bore-out conduit souvent à culpabiliser… de ne pas avoir assez à faire. Un salarié explique :

« De la culpabilité, je dirais, parce que j’ai l’impression de pas faire ce que je devrais faire ou d’oublier quelque chose. »

Cette culpabilité contribue largement à invisibiliser le phénomène. Beaucoup de salariés hésitent à parler de leur ennui, par peur d’être perçus comme paresseux, démotivés ou privilégiés. Un chef de secteur dans la grande distribution affirme :

« Non, je n’oserais pas en parler. Je pense que mon supérieur le prendrait très mal et j’aurais honte face à mes collègues. »

Le bore-out apparaît comme une souffrance silencieuse : difficile à exprimer dans des organisations où la surcharge de travail demeure souvent valorisée.

Les manifestations du bore-out

Nos entretiens soulignent que le bore-out prend des formes variées dans les organisations. Les manifestations observées sont souvent discrètes : déambulation sur Internet, multiplication des pauses, discussions prolongées avec les collègues ou encore sentiment de vide durant certaines plages horaires.

Une assistante chef de produit reconnaît :

« Oui, parfois je flâne sur mon téléphone, sur les réseaux sociaux, je fais mes courses en ligne. »

Ces comportements sont souvent interprétés comme un manque d’implication individuelle. Pourtant, nos entretiens montrent qu’ils trouvent fréquemment leur origine dans des causes organisationnelles.

Causes organisationnelles

Le premier facteur évoqué : la sous-charge de travail. Plusieurs salariés décrivent une activité irrégulière, marquée par des pics suivis de longues périodes creuses. Une salariée parle d’un travail « par épisodes » tandis qu’un autre évoque « des semaines très chargées et d’autres très calmes ».

Le management apparaît comme un élément central. Une salariée estime que l’ennui vient principalement « du manager, et de la charge de travail qu’il confie ».

Ces résultats rejoignent les analyses des chercheurs Christian Bourion et Stéphane Trébucq. Ils appuient la thèse que le bore-out est étroitement lié aux modes d’organisation du travail et à la manière dont les entreprises absorbent l’inactivité professionnelle.

Plusieurs témoignages soulignent les transformations contemporaines du travail. Une commerciale critique notamment des horaires fixes parfois déconnectés de l’activité réelle : « Nous sommes encore trop sur un modèle de travail avec des horaires fixes. »

Plusieurs facteurs organisationnels récurrents sont identifiés : la sous-charge de travail, les tâches répétitives, le management inadéquat, l’absence de reconnaissance ou encore l’inadéquation entre les compétences du salarié et les missions confiées.

Le bore-out reste fréquemment associé aux métiers administratifs et tertiaires, marqués par des tâches répétitives, une forte bureaucratisation ou des périodes récurrentes de faible activité.

Un décalage entre compétence et poste

Au-delà des causes organisationnelles, certains profils semblent plus vulnérables au bore-out en raison d’un décalage entre leurs compétences, leurs attentes et le contenu réel de leur travail.

Les salariés surqualifiés apparaissent particulièrement exposés. Lorsque les compétences d’un individu dépassent les exigences du poste, un sentiment de sous-utilisation peut favoriser ennui, perte de sens et désengagement. Les profils à haut potentiel intellectuel ou à forte recherche de stimulation cognitive peuvent également souffrir davantage des situations de sous-stimulation et de répétitivité des tâches.

Les jeunes diplômés constituent aussi une population à risque lorsque leurs attentes professionnelles se heurtent à des tâches routinières ou peu responsabilisantes.

Nos entretiens reflètent une réalité plus nuancée. Le bore-out touche également des salariés qui ne se considèrent pas surqualifiés, mais qui expriment un fort besoin d’utilité ou de stimulation professionnelle. Un assistant-gestionnaire de copropriétés explique :

« Comme j’allais assez vite, je demandais plus de choses pour ne pas m’ennuyer et apprendre plus. »

Le bore-out ne renvoie pas uniquement à un « problème individuel ». Il interroge plus largement la capacité des organisations à distribuer le travail, reconnaître les compétences et à donner du sens à l’activité quotidienne.

L’ennui est un enjeu organisationnel

L’un des enseignements majeurs de ces entretiens ? L’ennui au travail reste socialement difficile à reconnaître. Dans de nombreuses organisations, manquer de travail demeure moins légitime que d’en avoir trop. Les conséquences peuvent être pourtant importantes, tant pour les salariés que pour les entreprises avec, à la clé, désengagement, absentéisme, perte de sens, anxiété ou baisse de performances.

Reconnaître le bore-out suppose de dépasser une vision uniquement quantitative du travail. Il ne s’agit pas seulement de « donner du travail » aux salariés, mais aussi de leur permettre de se sentir utiles, stimulés et reconnus dans leur activité.

À l’heure où les transformations du travail – télétravail, automatisation, fragmentation des tâches ou intensification des procédures – redéfinissent les rapports au temps et à l’activité, le bore-out pourrait bien devenir l’un des grands angles morts des risques psychosociaux contemporains.

The Conversation

Catherine Pourquier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le bore-out : quand l’ennui au travail devient une souffrance invisible – https://theconversation.com/le-bore-out-quand-lennui-au-travail-devient-une-souffrance-invisible-283293