Hausse de la demande de karité : un succès mondial qui ne profite pas aux femmes qui collectent les noix

Source: The Conversation – in French – By Francois Questiaux, Researcher, Department of Food and Resource Economics, University of Copenhagen

Le beurre de karité est devenu un ingrédient très recherché dans l’industrie mondiale des cosmétiques et de l’alimentation. Depuis le début des années 2000, son utilisation comme substitut au beurre de cacao a entraîné une augmentation spectaculaire de la demande internationale. L’industrie du beurre de karité a connu une croissance de plus de 600 % au cours des 20 dernières années.

Le karité pousse à l’état semi-domestiqué dans toute la région de la savane sèche, au sein de ce que l’on appelle une « ceinture du karité ». Celle-ci s’étend d’ouest en est, du Sénégal au Soudan du Sud, et sur environ 500 km du nord au sud. Il n’est pas planté, mais protégé au sein des terres agricoles et se trouve également dans les zones boisées communales.

On estime que 16 millions de femmes récoltent et transforment les fruits du karité dans les zones rurales d’Afrique de l’Ouest. Elles les transforment en amandes sèches destinées à la vente ou en beurre de karité.

Les entreprises mondiales, les agences de développement et les ONG présentent souvent l’industrie du karité comme un moyen d’autonomisation économique des femmes dans la région.

Pour approfondir cette idée, nous avons mené une étude sur la manière dont l’augmentation de la demande en beurre de karité a affecté les femmes cueilleuses au Burkina Faso et au Ghana. Ces deux pays figurent parmi les principaux exportateurs d’amandes de karité séchées.

Cette étude s’inscrit dans le cadre de nos travaux sur les changements agraires, l’écologie politique et les moyens de subsistance. Nous étudions les relations entre les producteurs et les autres acteurs des chaînes de valeur mondiales, ainsi que les impacts des changements induits par des facteurs externes sur les petits exploitants.

Nous avons combiné les données d’une enquête menée auprès de 1 046 collecteurs dans 24 communautés avec les données issues d’entretiens avec 18 collecteurs.

Nos résultats montrent que l’essor du karité a intensifié la concurrence pour l’accès aux arbres. Plus de 85 % des collecteurs interrogés ont signalé une augmentation du nombre de collecteurs de noix de karité dans leur communauté au cours des dix dernières années. Nous avons également documenté la manière dont l’accès aux arbres à karité devenait de plus en plus restreint, en particulier pour les femmes qui dépendent le plus du karité pour leur subsistance.

Nos résultats indiquent un accroissement des inégalités au sein de la population des collecteurs, alors même que la valeur globale du secteur du karité augmente.

La demande mondiale se heurte aux régimes fonciers locaux

Historiquement, l’accès aux noix était régi par un ensemble de règles coutumières et de normes sociales. Les femmes pouvaient généralement les récolter librement sur les terres communales, ainsi que sur les terres agricoles appartenant à leur foyer ou à leurs proches. Le karité était souvent considéré comme une ressource à accès semi-libre, accessible aux femmes de la communauté en fonction de leurs besoins.

Ce système est aujourd’hui remis en question.

Premièrement, comme les prix ont augmenté au cours des trois dernières décennies, le nombre de collectrices a également augmenté.

Ensuite, les terres communes se réduisent. L’expansion et la mécanisation de l’agriculture, la croissance démographique et le développement périurbain ont réduit les zones qui servaient autrefois d’espaces de cueillette partagés.

Plusieurs femmes que nous avons interrogées ont fait remarquer que des terres auparavant considérées comme des « broussailles » avaient été converties en champs, supprimant ainsi un important filet de sécurité pour ceux qui ne possèdent pas de terres agricoles.

En conséquence, l’accès au karité est de plus en plus lié à l’accès à des terres privées. Plus de 55 % des personnes interrogées dans le cadre de notre enquête ont déclaré que la cueillette sur les champs privés était devenue plus restrictive, les propriétaires fonciers imposant des limites plus strictes. Cette évolution reflète une tendance plus générale dans les deux pays à l’individualisation des droits fonciers à mesure que les ressources acquièrent une valeur marchande.




Read more:
Pourquoi les femmes souffrent davantage des catastrophes naturelles et des migrations


Troisièmement, la pression sur les ressources a donné lieu à de nouvelles formes de conflits, comme l’intrusion sur les terres. Les conflits renforcent l’exclusion, car les propriétaires fonciers deviennent de plus en plus réticents à autoriser des personnes extérieures à leur famille à pénétrer sur leurs champs.

Effets inégaux selon les groupes de collectrices

Notre recherche distingue trois types de collectrices :

  • les collectrices spécialisées, qui tirent la totalité de leurs revenus annuels de la collecte et de la vente de noix de karité

  • les collectrices qui diversifient : elles combinent la collecte de karité avec l’agriculture ou d’autres activités

  • les collectrices-commerçantes, qui non seulement collectent des noix, mais les achètent également à d’autres pour les revendre à des prix plus élevés plus tard dans l’année.

Ces groupes vivent l’essor du karité de différentes manières.

Les collectrices spécialisées ont l’accès le plus difficile aux terres privées. Seules 16 % d’entre elles récoltent dans leurs propres champs, contre 38 % à 43 % pour les autres groupes. Ils dépendent de la brousse communautaire.

Les collectrices qui diversifient ont un meilleur accès aux champs privés que les collectrices spécialisées, mais elles sont confrontées à des défis similaires en raison du rétrécissement des zones de brousse. De plus, elles ont moins de temps à consacrer à la collecte, ce qui limite leur capacité à compenser la concurrence croissante.

Les collectrices-commerçantes bénéficient d’un accès plus sûr aux champs privés et reçoivent davantage d’aide de la part des membres de leur famille. Plus de la moitié d’entre elles déclarent recevoir l’aide d’hommes, par exemple pour transporter les noix ou protéger les champs contre les intrus. C’est nettement plus élevé que les collectrices spécialisées ou diversifiées. Cette main-d’œuvre supplémentaire leur confère un avantage stratégique.

Plus de travail, mais pas plus de revenus

La hausse des prix pourrait laisser penser que les femmes gagnent aujourd’hui plus d’argent grâce au karité qu’il y a dix ans. Pourtant, ce n’est pas le cas pour la plupart des collectrices. Seules 48,7 % d’entre elles ont signalé une augmentation de leurs revenus liés au karité au cours des dix dernières années, malgré l’essor international de ce produit.

Le revenu annuel total tiré du karité reste très faible, avec une moyenne de seulement 174 dollars américains (parité de pouvoir d’achat) par an, avec des différences entre les collectrices.

Pour les collectrices les plus pauvres, plusieurs facteurs limitent l’augmentation des revenus :

  • l’accès limité aux karités restreint le volume de noix qu’elles peuvent récolter

  • beaucoup doivent vendre leurs noix tôt dans la saison, souvent à bas prix, pour répondre à leurs besoins immédiats en liquidités. Les collectrices-commerçantes plus aisées peuvent acheter les noix à bas prix, les stocker et profiter de prix plus élevés plus tard dans l’année.

Repenser le discours du « gagnant-gagnant »

Ces résultats remettent en question l’affirmation selon laquelle l’intégration des femmes dans la chaîne de valeur mondiale du karité leur donnerait plus d’autonomie et réduirait la pauvreté. L’essor de cette industrie a certes créé de nouvelles opportunités économiques, mais celles-ci sont réparties de manière inégale. L’expansion du marché a renforcé la position de celles qui ont un meilleur accès à la terre et au capital financier. Dans le même temps, elle a compromis les moyens de subsistance de celles qui dépendent exclusivement de cette ressource.

Notre étude ne prescrit pas de mesures politiques spécifiques, mais ses résultats indiquent plusieurs pistes d’intervention possibles.

Premièrement, les mesures qui renforcent les droits des femmes sur la terre et les arbres peuvent être essentielles. Des travaux récents sur la périphérie urbaine du Ghana, par exemple, préconisent l’élargissement des droits des femmes sur la terre et les arbres à karité dans le cadre des réformes politiques et foncières.

Deuxièmement, des études empiriques sur les femmes actives dans le secteur du karité au Ghana suggèrent que l’organisation collective, un meilleur accès au financement et à des infrastructures améliorées (notamment des installations de stockage) qui peuvent renforcer la position des femmes.

Enfin, des données provenant du nord du Ghana indiquent que les femmes elles-mêmes recommandent des changements dans les pratiques agricoles afin de préserver les ressources.

The Conversation

Ce projet a été financé par le Fonds danois pour la recherche indépendante (DFF – Obstacles, Grant 2102-00030B) et le Fonds de l’innovation danois (Innovationsfonden – Sheaine, Grant 9067-00030B)

Ce projet a été financé par le Fonds danois pour la recherche indépendante (DFF – Obstacles, Grant 2102-00030B) et le Fonds de l’innovation danois (Innovationsfonden – Sheaine, Grant 9067-00030B).

ref. Hausse de la demande de karité : un succès mondial qui ne profite pas aux femmes qui collectent les noix – https://theconversation.com/hausse-de-la-demande-de-karite-un-succes-mondial-qui-ne-profite-pas-aux-femmes-qui-collectent-les-noix-274294

Hausse de la demande de karité : un succès mondial qui ne profite pas aux femmes qui le collectent les noix

Source: The Conversation – in French – By Francois Questiaux, Researcher, Department of Food and Resource Economics, University of Copenhagen

Le beurre de karité est devenu un ingrédient très recherché dans l’industrie mondiale des cosmétiques et de l’alimentation. Depuis le début des années 2000, son utilisation comme substitut au beurre de cacao a entraîné une augmentation spectaculaire de la demande internationale. L’industrie du beurre de karité a connu une croissance de plus de 600 % au cours des 20 dernières années.

Le karité pousse à l’état semi-domestiqué dans toute la région de la savane sèche, au sein de ce que l’on appelle une « ceinture du karité ». Celle-ci s’étend d’ouest en est, du Sénégal au Soudan du Sud, et sur environ 500 km du nord au sud. Il n’est pas planté, mais protégé au sein des terres agricoles et se trouve également dans les zones boisées communales.

On estime que 16 millions de femmes récoltent et transforment les fruits du karité dans les zones rurales d’Afrique de l’Ouest. Elles les transforment en amandes sèches destinées à la vente ou en beurre de karité.

Les entreprises mondiales, les agences de développement et les ONG présentent souvent l’industrie du karité comme un moyen d’autonomisation économique des femmes dans la région.

Pour approfondir cette idée, nous avons mené une étude sur la manière dont l’augmentation de la demande en beurre de karité a affecté les femmes cueilleuses au Burkina Faso et au Ghana. Ces deux pays figurent parmi les principaux exportateurs d’amandes de karité séchées.

Cette étude s’inscrit dans le cadre de nos travaux sur les changements agraires, l’écologie politique et les moyens de subsistance. Nous étudions les relations entre les producteurs et les autres acteurs des chaînes de valeur mondiales, ainsi que les impacts des changements induits par des facteurs externes sur les petits exploitants.

Nous avons combiné les données d’une enquête menée auprès de 1 046 collecteurs dans 24 communautés avec les données issues d’entretiens avec 18 collecteurs.

Nos résultats montrent que l’essor du karité a intensifié la concurrence pour l’accès aux arbres. Plus de 85 % des collecteurs interrogés ont signalé une augmentation du nombre de collecteurs de noix de karité dans leur communauté au cours des dix dernières années. Nous avons également documenté la manière dont l’accès aux arbres à karité devenait de plus en plus restreint, en particulier pour les femmes qui dépendent le plus du karité pour leur subsistance.

Nos résultats indiquent un accroissement des inégalités au sein de la population des collecteurs, alors même que la valeur globale du secteur du karité augmente.

La demande mondiale se heurte aux régimes fonciers locaux

Historiquement, l’accès aux noix était régi par un ensemble de règles coutumières et de normes sociales. Les femmes pouvaient généralement les récolter librement sur les terres communales, ainsi que sur les terres agricoles appartenant à leur foyer ou à leurs proches. Le karité était souvent considéré comme une ressource à accès semi-libre, accessible aux femmes de la communauté en fonction de leurs besoins.

Ce système est aujourd’hui remis en question.

Premièrement, comme les prix ont augmenté au cours des trois dernières décennies, le nombre de collectrices a également augmenté.

Ensuite, les terres communes se réduisent. L’expansion et la mécanisation de l’agriculture, la croissance démographique et le développement périurbain ont réduit les zones qui servaient autrefois d’espaces de cueillette partagés.

Plusieurs femmes que nous avons interrogées ont fait remarquer que des terres auparavant considérées comme des « broussailles » avaient été converties en champs, supprimant ainsi un important filet de sécurité pour ceux qui ne possèdent pas de terres agricoles.

En conséquence, l’accès au karité est de plus en plus lié à l’accès à des terres privées. Plus de 55 % des personnes interrogées dans le cadre de notre enquête ont déclaré que la cueillette sur les champs privés était devenue plus restrictive, les propriétaires fonciers imposant des limites plus strictes. Cette évolution reflète une tendance plus générale dans les deux pays à l’individualisation des droits fonciers à mesure que les ressources acquièrent une valeur marchande.




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Troisièmement, la pression sur les ressources a donné lieu à de nouvelles formes de conflits, comme l’intrusion sur les terres. Les conflits renforcent l’exclusion, car les propriétaires fonciers deviennent de plus en plus réticents à autoriser des personnes extérieures à leur famille à pénétrer sur leurs champs.

Effets inégaux selon les groupes de collectrices

Notre recherche distingue trois types de collectrices :

  • les collectrices spécialisées, qui tirent la totalité de leurs revenus annuels de la collecte et de la vente de noix de karité

  • les collectrices qui diversifient : elles combinent la collecte de karité avec l’agriculture ou d’autres activités

  • les collectrices-commerçantes, qui non seulement collectent des noix, mais les achètent également à d’autres pour les revendre à des prix plus élevés plus tard dans l’année.

Ces groupes vivent l’essor du karité de différentes manières.

Les collectrices spécialisées ont l’accès le plus difficile aux terres privées. Seules 16 % d’entre elles récoltent dans leurs propres champs, contre 38 % à 43 % pour les autres groupes. Ils dépendent de la brousse communautaire.

Les collectrices qui diversifient ont un meilleur accès aux champs privés que les collectrices spécialisées, mais elles sont confrontées à des défis similaires en raison du rétrécissement des zones de brousse. De plus, elles ont moins de temps à consacrer à la collecte, ce qui limite leur capacité à compenser la concurrence croissante.

Les collectrices-commerçantes bénéficient d’un accès plus sûr aux champs privés et reçoivent davantage d’aide de la part des membres de leur famille. Plus de la moitié d’entre elles déclarent recevoir l’aide d’hommes, par exemple pour transporter les noix ou protéger les champs contre les intrus. C’est nettement plus élevé que les collectrices spécialisées ou diversifiées. Cette main-d’œuvre supplémentaire leur confère un avantage stratégique.

Plus de travail, mais pas plus de revenus

La hausse des prix pourrait laisser penser que les femmes gagnent aujourd’hui plus d’argent grâce au karité qu’il y a dix ans. Pourtant, ce n’est pas le cas pour la plupart des collectrices. Seules 48,7 % d’entre elles ont signalé une augmentation de leurs revenus liés au karité au cours des dix dernières années, malgré l’essor international de ce produit.

Le revenu annuel total tiré du karité reste très faible, avec une moyenne de seulement 174 dollars américains (parité de pouvoir d’achat) par an, avec des différences entre les collectrices.

Pour les collectrices les plus pauvres, plusieurs facteurs limitent l’augmentation des revenus :

  • l’accès limité aux karités restreint le volume de noix qu’elles peuvent récolter

  • beaucoup doivent vendre leurs noix tôt dans la saison, souvent à bas prix, pour répondre à leurs besoins immédiats en liquidités. Les collectrices-commerçantes plus aisées peuvent acheter les noix à bas prix, les stocker et profiter de prix plus élevés plus tard dans l’année.

Repenser le discours du « gagnant-gagnant »

Ces résultats remettent en question l’affirmation selon laquelle l’intégration des femmes dans la chaîne de valeur mondiale du karité leur donnerait plus d’autonomie et réduirait la pauvreté. L’essor de cette industrie a certes créé de nouvelles opportunités économiques, mais celles-ci sont réparties de manière inégale. L’expansion du marché a renforcé la position de celles qui ont un meilleur accès à la terre et au capital financier. Dans le même temps, elle a compromis les moyens de subsistance de celles qui dépendent exclusivement de cette ressource.

Notre étude ne prescrit pas de mesures politiques spécifiques, mais ses résultats indiquent plusieurs pistes d’intervention possibles.

Premièrement, les mesures qui renforcent les droits des femmes sur la terre et les arbres peuvent être essentielles. Des travaux récents sur la périphérie urbaine du Ghana, par exemple, préconisent l’élargissement des droits des femmes sur la terre et les arbres à karité dans le cadre des réformes politiques et foncières.

Deuxièmement, des études empiriques sur les femmes actives dans le secteur du karité au Ghana suggèrent que l’organisation collective, un meilleur accès au financement et à des infrastructures améliorées (notamment des installations de stockage) qui peuvent renforcer la position des femmes.

Enfin, des données provenant du nord du Ghana indiquent que les femmes elles-mêmes recommandent des changements dans les pratiques agricoles afin de préserver les ressources.

The Conversation

Ce projet a été financé par le Fonds danois pour la recherche indépendante (DFF – Obstacles, Grant 2102-00030B) et le Fonds de l’innovation danois (Innovationsfonden – Sheaine, Grant 9067-00030B)

Ce projet a été financé par le Fonds danois pour la recherche indépendante (DFF – Obstacles, Grant 2102-00030B) et le Fonds de l’innovation danois (Innovationsfonden – Sheaine, Grant 9067-00030B).

ref. Hausse de la demande de karité : un succès mondial qui ne profite pas aux femmes qui le collectent les noix – https://theconversation.com/hausse-de-la-demande-de-karite-un-succes-mondial-qui-ne-profite-pas-aux-femmes-qui-le-collectent-les-noix-274294

Quand le chaos management se distingue du KO management

Source: The Conversation – in French – By Sébastien Le Gall, Professeur des Universités en Stratégie et Management, Université Bretagne Sud (UBS)

Et si la réussite d’une entreprise venait du chaos ? Face à l’impératif d’agilité, il peut constituer un repère pertinent pour les dirigeants d’entreprise, à condition de ne pas mettre KO les équipes. Makasana/Shutterstock

En temps de crise, de guerre ou de pandémie, les entreprises n’ont d’autres choix que d’apprendre à danser dans un chaos permanent en s’adaptant. C’est le principe du « chaos management ». Pour autant, en 2025, des entrepreneurs, comme Elon Musk ou Mark Zukerbeg, le galvaudent avec une montée de l’autoritarisme et des licenciements massifs. Une préfiguration d’un nouveau « KO management » ?


Le chaos management a été popularisé par le consultant en management Tom Peters en 1988. Le constat énoncé par l’auteur pour en justifier la pertinence garde toute son actualité. « Plus rien n’est prévisible. Il est impossible de prévoir d’un jour à l’autre le prix de l’énergie […] de savoir si le protectionnisme entraînera la fermeture des frontières. »

Le chaos a un homophone qui nécessite de préciser son sens quand on l’applique au management. « Les leaders créent le chaos sur les lieux de travail » titre le journal Forbes en 2025. Le chaos management peut alors s’apparenter à un « KO (knock-out) management » : licenciements massifs avec une communication agressive, pression maximale et autoritarisme.

Les nouvelles tendances du chaos management seraient-elles désormais marquées par le culte du chef, la violence des propos et des actes des leaders, une forme de KO pour les collectifs ?

Cet article vise à analyser les principes du chaos management tels que présentés par Tom Peters. Nous avons étudié le cas de l’entreprise bretonne Socomore pour rendre compte de ce qui la distingue du « KO management » en revenant aux fondamentaux du management, à savoir la nécessité d’interroger les valeurs.

Principes du chaos management

Dans les années 1990, des chercheurs en management, comme Margaret Wheatkey, Ralph Stacey ou Kevin Dooley, se sont inspirés des enseignements de la théorie du chaos en reconnaissant les caractères chaotiques, incertains, dynamiques des entreprises et de leur environnement.

Le consultant Tom Peters a largement contribué à diffuser une pensée managériale « chaotique », fondée sur le changement permanent et l’adaptation. Les principes managériaux énoncés pour y faire face sont les suivants :

  • une réponse obsessionnelle aux besoins et attentes des clients,

  • une innovation constante dans tous les domaines de l’entreprise,

  • un esprit de partenariat entre tous pour gagner une totale adhésion aux objectifs,

  • chez les dirigeants, une passion du changement (au lieu d’un rejet acharné) et une capacité à rallier les individus autour d’une vision inspiratrice,

  • des tableaux de bord simples mais capables d’assurer un pilotage efficace.

Le chaos management dans l’entreprise Socomore

« Le principe même du chaos, c’est d’arriver à déclencher des actions qui permettent à tout système de ne jamais s’arrêter. Le but du jeu, c’est que la bille roule tout le temps. Dès que tu sens que la bille va perdre de la vitesse, tu organises quelque chose qui va permettre de maintenir le mouvement. »

Selon Frédéric Lescure, président de Socomore, une entreprise spécialisée dans la chimie, le chaos n’est pas funeste pour l’entreprise, mais bénéfique. Les données l’attestent. En vingt-cinq ans, le chiffre d’affaires de l’entreprise bretonne a été multiplié par plus de 20. Parmi les facteurs clés de succès : l’innovation.

Chaque pilier recensé par Tom Peters apparaît dans le projet stratégique et les pratiques managériales de Socomore. L’impératif d’innovation passe par la « capacité à être perçue par nos partenaires, nos clients, comme étant fiables pour qu’eux-mêmes optimisent leur impact carbone », rappelle Frédéric Lescure. Le partage est défendu comme un principe clé de la création de valeur : « On a accouché, dans le bonheur, de notre cinquième plan stratégique. Les gens qui sont présents, ce n’est pas que du hiérarchique, c’est du transversal, des experts. »

Laurent Sanchez souligne le rôle essentiel de Frédéric Lescure dans la croissance de Socomore : « L’ambition d’un homme est no limit. Tout est possible, sans altérer son intégrité physique, physiologique et psychlologique. » Et conformément aux recommandations de Tom Peters, le pilotage repose sur des indicateurs clés. « Les KPI que l’on doit se choisir doivent être des indicateurs simples. Des indicateurs qui mettent plus d’une demi-heure à être calculés, on ne les choisira pas », précise Frédéric Lescure.

Les dérives du KO management

Au sein de Socomore, le chaos management est essentiellement du ressort du président qui porte une attention « à ne jamais être là où on (l’)attend ». Cette pratique managériale peut être mal comprise et apparaître touchy.

La rupture actuelle du point de vue du management vient du fait que le chaos peut mettre à mal les collaborateurs. Il émane moins de l’environnement de l’entreprise que des dirigeants qui provoquent des perturbations pour servir des objectifs stratégiques principalement financiers et asseoir leur pouvoir. Selon le chercheur Laurent Taskin, ces logiques sont à la source d’un management déshumanisé qui implique « une dégradation importante de l’exercice même du travail, l’affaiblissement des liens sociaux entre collègues, la perte du sens au travail ».

Les provocations d’Elon Musk sont régulières et conduisent aux départs des collaborateurs, par exemple au sein des équipes dirigeantes de X. D’autres prises de position, celles de Mark Zukenberg, président-directeur général de Meta, considérant les vertus de « l’agressivité », ont pu interroger.




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Les formes de leadership mobilisées peuvent se révéler « destructives » selon la chercheuse Leïla Lakhdhdar : supervision abusive, leadership tyrannique, leadership intolérable, etc. Être chef ne signifie pas être manager !

À l’extrême, la chercheuse Isabelle Barth a mis en évidence un système, la kakistocratie, où la promotion par l’incompétence est la règle. Si le chaos n’est alors pas une intention managériale du dirigeant, le KO de ses équipes devient en revanche très probable.

Leadership congruent

Rappelons que le management a une mission essentielle, celle « de faire produire du résultat à collectif » comme l’explique le chercheur Maurice Thévenet. À ce titre, les valeurs incarnées par le dirigeant sont essentielles. « Le chaos management tel que je le pratique, il est plutôt chez Patagonia ou chez Gore. Un des principes fondateurs du chaos, c’est la congruence », précise Frédéric Lescure, le président de Socomore. Ce besoin de leadership congruent apparaît essentiel pour instaurer un climat de confiance.

Cela suppose « d’agir en homme de pensées et penser en homme d’action », indique Laurent Sanchez. Ce leadership s’appuie sur un alignement entre une vision, des valeurs et les pratiques managériales. Si la vision stratégique est basée essentiellement sur la croissance, les valeurs reposent sur le respect et le partage. Et la qualité des pratiques managériales est reconnue. En décembre 2025, Socomore est lauréate du prix QVT de l’Observatoire de la qualité de vie au travail.

Cette capacité à embarquer le collectif a été testée pendant la pandémie de Covid-19 où l’entreprise Socomore a basculé en un temps record son organisation vers la production de gel hydroalcoolique. « Le système Socomore est fait de telle façon qu’il a pu répondre à cela. Ce qui a été dur, c’est l’intensité et la coordination, mais elle s’est faite. » Dans des temps désormais plus sereins, Frédéric Lescure perçoit en définitive une condition pour la réussite du chaos management : « Le management par le chaos exige un environnement stable. »

The Conversation

Sébastien Le Gall ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand le chaos management se distingue du KO management – https://theconversation.com/quand-le-chaos-management-se-distingue-du-ko-management-257411

Mentions de divulgation : quand la clarté du vocabulaire rend la publicité plus lisible

Source: The Conversation – in French – By Juliette Passebois-Ducros, Professeure des Universités, IAE de Bordeaux, IAE Bordeaux

Les recommandations des influenceurs peuvent être, dans certaines conditions, assimilées à de la publicité. Pour y remédier, la loi a créé de nouvelles obligations pour mieux informer les consommateurs. Dans quelle mesure ces nouveaux outils sont-ils efficaces ?


La loi « Influence » votée en 2023 clarifie les obligations des influenceurs français quant aux mentions à utiliser lorsque leurs contenus relèvent d’une collaboration commerciale.

L’objectif est clair : mieux informer les internautes et rétablir la confiance. Toutefois, les effets de ces mentions sur les réactions des individus restent peu documentés. Sont-elles réellement efficaces pour alerter les internautes ? Certains termes sont-ils plus efficaces que d’autres ?

Une forme de publicité

Les publications d’influenceurs constituent une forme de publicité native. Elles adoptent les codes, le ton et les formats propres aux plates-formes sociales, ce qui brouille les repères entre contenu personnel et communication commerciale. Pour y remédier, les plates-formes et les régulateurs prévoient d’apposer des mentions explicites signalant la nature publicitaire du contenu.




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Cette information peut être librement formulée dans la légende d’une publication (avec, par exemple, des mentions comme « publicité », « sponsorisé », « produit offert ») ou prendre la forme d’une mention normalisée définie par la plate-forme (du type « collaboration commerciale avec » sur Instagram ou « contenu sponsorisé » sur YouTube). La présence de ces mentions est censée permettre aux internautes de comprendre qu’ils sont exposés à un message visant à les influencer, généralement à les faire acheter un produit. D’un point de vue théorique, ce mécanisme a été mis en évidence dans le modèle de persuasion de la connaissance publicitaire (Persuasion Knowledge Model). Il indique que lorsque l’individu comprend qu’il est exposé à un message publicitaire, il peut mobiliser sa « connaissance de la persuasion » et adopter alors une posture critique vis-à-vis du message. Les mentions facilitent l’activation de cette connaissance de la persuasion.

Conscience et transparence

De nombreuses études ont été menées pour étudier l’impact des mentions sur les réactions des internautes mais les résultats sont contradictoires. Si certaines études suggèrent que la présence d’une mention favorise l’éveil des mécanismes de défense des consommateurs, d’autres, au contraire, ne démontrent aucun effet, voire un effet inverse. Deux effets parallèles ont été mis en évidence.

Le premier, appelé « effet de conscience », indique que les mentions activent la connaissance de la persuasion et le scepticisme publicitaire. Conscients de la nature commerciale du contenu, les internautes s’en méfient, accordent moins de crédibilité à l’influenceur et ont des attitudes moins favorables vis-à-vis des produits et des marques. Inversement, la présence de mentions peut envoyer un « signal » aux internautes sur la transparence, la sincérité et l’honnêteté de l’influenceur. On parle alors d’« effet de transparence ».

Autrement dit, ces mentions amènent le public à porter un regard plus favorable sur les influenceurs mais aussi sur les produits et des marques qu’ils mettent en avant). Cao et Belo (2024) démontrent par exemple que la présence d’une mention conduit à une augmentation de 34 % de l’engagement des internautes vis-à-vis des publications d’influenceurs.

Performance du marketing d’influence

Une méta-analyse réalisée par Liu et Zhao (2025) conclut à l’existence de trois résultats. Premièrement, la mention aide l’internaute à comprendre qu’il s’agit d’une recommandation commerciale. Deuxièmement, la présence d’une mention diminue la confiance accordée à l’influenceur et au message. Enfin, la mention n’affecte pas les intentions d’achat des produits recommandés.

Malgré cette diminution de la crédibilité, l’effet global de la divulgation sur l’attitude et les intentions comportementales reste insignifiant, suggérant que l’effet positif de la divulgation puisse contre-balancer son impact négatif. En somme, la présence d’une mention ne diminuerait pas les performances du marketing d’influence.

Essentielles précisions

La France a choisi de clarifier le langage de la divulgation et précise dans l’ordonnance de 2024 d’utiliser des termes simples, lisibles et uniformisés : « publicité » ou « collaboration commerciale ». Cette précision est loin d’être anodine. Avant la loi, les formulations utilisées par les créateurs étaient soit absentes soit extrêmement variables allant de « partenariat » à « collab » (abréviation de collaboration) ou encore « merci pour l’invitation », en passant par des tournures très évasives comme « ad » (pour advertising) ou « sp » (pour sponsorisé).

Dans une première étude, menée en France en 2024, nous analysons les pratiques de divulgation de 40 influenceurs français (20 macroinfluenceurs et 20 micro, méso ou nano-influenceurs). À partir de l’analyse de 496 publications d’influenceurs français mentionnant une marque, nous montrons que cette normalisation commence à porter ses fruits. En effet, plus d’une publication sur deux (61 %) utilise désormais le terme « collaboration commerciale » (et ses dérivés), et 14 % la mention « publicité » (et ses dérivés).

Nous notons également que certains influenceurs vont même plus loin en précisant la nature du partenariat : « rémunéré », « non rémunéré », « produits offerts », « invitation ». Cette tendance traduit un effort d’ajustement aux attentes réglementaires et un souci croissant de transparence vis-à-vis du public.

Quand les mots façonnent la perception

Mais ces mots ne produisent pas les mêmes effets. Notre deuxième étude, conduite auprès de 169 internautes exposés à une publication sponsorisée sur Instagram, vise à comprendre comment les consommateurs interprètent les deux mentions les plus fréquentes : « collaboration commerciale » et « publicité ».

Les résultats sont éclairants. Le terme « collaboration commerciale » est mieux mémorisé (93 % des participants s’en souviennent contre 52 % pour « publicité ») et davantage associé à l’idée d’un partenariat entre la marque et l’influenceur. À l’inverse, le mot « publicité » évoque surtout la mise en avant d’un produit, mais sans nécessairement que l’internaute perçoive la relation contractuelle entre les deux acteurs.

Autrement dit, la mention « collaboration commerciale » semble plus pédagogique : elle aide le public à identifier le lien économique en jeu et facilite la mémorisation du caractère commercial.

Une familiarité nouvelle avec la transparence

Ces résultats suggèrent que la loi française, en fixant un vocabulaire précis, a contribué à créer une familiarité linguistique bénéfique. Plus les internautes rencontrent souvent un même terme, plus ils sont capables de reconnaître le caractère commercial du message qui l’accompagne.

Ministère de l’économie, 2024.

Cette transparence facilite la distinction entre contenu spontané et promotionnel, sans pour autant nuire aux performances du marketing d’influence, puisque les intentions d’achat ne baissent pas significativement, même lorsque la nature publicitaire du message est reconnue.

En d’autres termes, la transparence ne détruit pas la persuasion ; elle la transforme. Le succès d’un message repose désormais sur la crédibilité de l’influenceur, plutôt que sur la dissimulation de ses liens avec les marques.

De la transparence défensive à la transparence relationnelle

Cette évolution témoigne d’un changement de paradigme. Si la divulgation a été considérée par les influenceurs comme un simple moyen de se prémunir contre les critiques ou les sanctions ; elle peut devenir, dans ce nouveau contexte, un véritable outil relationnel, voire un marqueur d’authenticité. Un influenceur qui affiche clairement une collaboration peut être perçu comme plus honnête, donc plus digne de confiance. C’est sans doute là le paradoxe le plus intéressant du marketing d’influence contemporain : à mesure que les régulateurs imposent la transparence, celle-ci devient elle-même un levier de persuasion.

The Conversation

Juliette Passebois-Ducros a reçu des financements du département Ecor de l’Université de Bordeaux

ROBERT Christelle a reçu des financements du Département ECOr de l’Université de Bordeaux

Michael Flacandji a reçu des financements du département ECOr de l’Université de Bordeaux.

Stéphanie Mathey a reçu des financements du Département ECOr de l’Université de Bordeaux

Florence Euzéby ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Mentions de divulgation : quand la clarté du vocabulaire rend la publicité plus lisible – https://theconversation.com/mentions-de-divulgation-quand-la-clarte-du-vocabulaire-rend-la-publicite-plus-lisible-272449

L’impact de The Conversation en 2025 : comment notre média fait bouger les lignes

Source: The Conversation – in French – By Caroline Nourry, Directrice générale, The Conversation

En 2025, nos articles ont eu des répercussions bien concrètes sur le débat public et sur la société. Fourni par l’auteur

Auditions parlementaires, consultations par des organismes publics, connexions avec la société civile, conférences… En 2025, nos articles ont eu des répercussions bien concrètes sur le débat public et sur la société. L’audience ne fait pas tout : à quel degré se mesure l’impact de nos publications ?


La crise de confiance dans l’information est désormais un constat largement partagé. Mais à force d’être invoquée, elle finit parfois par masquer l’essentiel : ce qui est en jeu n’est pas tant la défiance que la difficulté croissante à identifier ce qui fait autorité ou non. Dans un paysage informationnel polarisé, menacé par des logiques algorithmiques et par l’essor de l’intelligence artificielle, la question n’est plus seulement de produire de l’information fiable, mais également de comprendre en quoi cette information est réellement utile.

C’est dans ce contexte que la notion d’impact s’impose. Or le définir,
le mesurer, le rendre visible suppose des choix : que considère-t-on
comme significatif ? Réduire l’impact à des indicateurs de visibilité
ou à des effets immédiats revient à ignorer une grande partie de ce
que l’information produit à moyen et long terme : des cadres de
compréhension, des références communes et des débats éclairés.

Le positionnement de The Conversation France s’inscrit précisément
dans cette tension. En faisant le choix d’une information produite
avec des enseignants-chercheurs, et adressée à un public le plus
large possible, notre média occupe une place singulière dans
l’écosystème informationnel. Ce positionnement exigeant ne vise ni
la réaction immédiate ni la prise de position partisane, mais la mise à
disposition d’une expertise contextualisée, capable de nourrir
durablement la compréhension du monde.

Nous défendons une conception de l’impact liée à la transmission
des connaissances, à la qualité du débat public et à la responsabilité
des médias dans un environnement informationnel saturé. Cette
deuxième édition de notre rapport d’impact marque donc une étape
importante pour mieux comprendre et assumer ce que produire de
l’information veut dire aujourd’hui.

Bonne lecture,

Caroline Nourry, directrice générale

The Conversation

ref. L’impact de The Conversation en 2025 : comment notre média fait bouger les lignes – https://theconversation.com/limpact-de-the-conversation-en-2025-comment-notre-media-fait-bouger-les-lignes-274696

Airbnb et Booking : deux récits du voyage pour une même bataille de l’hébergement touristique

Source: The Conversation – in French – By Victor Piganiol, Docteur en géographie du tourisme, rattaché au laboratoire UMR PASSAGES 5319 CNRS | enseignant d’histoire-géographie (Bordeaux), Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

En 2025, deux entreprises leaders de la réservation en ligne d’hébergement touristique ont produit des films publicitaires. Si l’objectif est de faire vendre, les deux marques ont révélé leurs conceptions du voyage et de la façon dont elles entendaient les faciliter. Valorisation de l’expérience singulière pour l’un, puissance du choix pour l’autre. Où il est vérifié que la concurrence est aussi une bataille de récits. Et vous, quel est le vôtre ?


À quelques mois d’intervalle, Airbnb et Booking, deux mastodontes de l’hébergement touristique, ont lancé des campagnes publicitaires d’envergure. Ces publicités cristallisent deux visions antagonistes du voyage : l’expérience singulière d’un côté, la puissance du choix de l’autre.

Ces deux mini-films de trente secondes chacun constituent un bon observatoire de leurs stratégies, sur fond de régulation accrue et de recomposition du marché hôtelier. Derrière ces récits se joue une rivalité asymétrique, non seulement en termes de résultats financiers, mais surtout de position dans l’écosystème touristique : Airbnb demeure un acteur différencié par l’expérience tandis que Booking s’impose comme une infrastructure centrale de la réservation hôtelière.

Les bénéfices d’Airbnb sont passés de 1,9 milliard de dollars (1,59 milliard d’euros) en 2022 à 3,3 milliards (2,76 milliards d’euros) en 2024 quand Booking est monté de 3,9 milliards (3,27 milliards d’euros) à 7,3 milliards de dollars (6,12 milliards d’euros). En septembre 2025, la valorisation boursière d’Airbnb atteignait 75,6 milliards de dollars contre 176,9 pour Booking.

Touriste ou visiteur ?

Airbnb critique le tourisme de masse et propose de « vivre » un lieu plutôt que de le visiter : l’hébergement devient un passeport vers une expérience personnelle avec une promesse de transformation. Booking, à l’inverse, met en avant l’exhaustivité de son catalogue et la sécurité de l’annulation gratuite, faisant de l’hébergement un élément d’un récit associant choix et flexibilité. La plateforme se représente comme le guichet unique, à même de répondre à tous les types de préférences, du séjour familial au départ improvisé.




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Si les moyens divergent, les deux plateformes poursuivent le même objectif, si on s’intéresse au client payeur. Il s’agit de gagner la bataille de l’attention. Pour cela, leur communication sature tous les écrans – TV, réseaux sociaux, streaming, affichage – avec des contenus très soignés.

Airbnb : du Grand Tour à l’évasion intime

Le film publicitaire La Grande Aventure (voir ci-dessous) date de mai 2025. Airbnb y déroule un abrégé de l’histoire du voyage, du Grand Tour du XVIIIᵉ siècle à une carte onirique mêlant tracés réalistes et territoires imaginaires. Un couple en calèche ouvre la séquence, repris en bateau à vapeur, croisant au crépuscule une créature marine. Le clin d’œil aux récits fantasmés du XIXe siècle est patent. Puis le récit bascule, de l’esthétique, de l’exploration à celle du « surtourisme ». Les protagonistes se retrouvent tassés au fond d’un bus à impériale. Devant un monument, les smartphones se lèvent en cadence. Le dernier tableau révèle un embouteillage au pied de la tour Eiffel, qui devient le symbole d’une surfréquentation devenue une habitude.

Face à cette situation, Airbnb se présente comme une véritable échappatoire, en proposant d’abandonner le « voyage check list » pour retrouver l’expérience authentique, centrée sur l’individu plus que sur le lieu. Le film enchaîne dans ce sens trois microvignettes afin d’incarner la promesse : « Don’t just see a place. Experience it » (en français : « Ne visitez pas un lieu, vivez-le »).

En filigrane, l’hébergement n’est plus qu’un moyen. La finalité réside dans le souvenir transformateur que chaque rencontre gravera chez le voyageur. En exaltant la singularité, l’émotion et la mémoire, Airbnb amplifie son credo initial « Belong anywhere ».

Un contrepied au tourisme de masse

Le spot prend ouvertement le contrepied du tourisme de masse. L’image d’un bus touristico impérial englué au pied d’une tour Eiffel congestionnée illustre ce qu’il faut éviter – finir, comme ce couple captif, par « subir » ses vacances. Le passé est ainsi magnifié à nouveau : après deux siècles d’évolution, Airbnb se place comme un l’aboutissement du voyage séculaire tout en s’en distinguant, proposant sa plateforme comme la solution pour ne pas répéter les travers du surtourisme.

Cette orientation stratégique s’inscrit dans un contexte tendu : en France, son deuxième marché mondial, la loi Le Meur (2024) encadre plus strictement la location de courte durée, et l’administration fiscale cible les usages intensifs des plateformes. En parallèle, Airbnb annonce vouloir développer son offre hôtelière, en relançant l’application de réservation d’hôtels HotelTonight, achetée avant la pandémie, en 2019.

Booking : la galaxie du choix illimité

Dans le Big Game Ad(voir ci-dessous), une publicité de janvier 2025, Booking adopte le format d’un show télévisé où acteurs et Muppets enchaînent, au rythme d’une sitcom, des scènes d’hébergement : boutique-hôtel feutrée, resort avec parc aquatique, fête à Las Vegas. Chaque rotation de plateau martèle l’argument de la publicité : « Tout désir peut être comblé. » La voix off répète « Free cancellation », véritable soupape cognitive qui abaisse le risque perçu.

Le ton utilitaire et ludique constitue un moyen d’unifier la pop culture et la promesse de trouver – et d’annuler – sans effort. Rien n’est extravagant, humains et marionnettes rendent la proposition universelle, présentant aussi bien un couple branché qu’un clan familial plus traditionnel. La marque se pose en guichet unique et fait de la réversibilité (annulation gratuite) le leitmotiv qui autorise l’impulsion. Dans cette publicité, Booking théâtralise l’exhaustivité : un site, d’innombrables possibles, sécurisés par la flexibilité.

Cette logique d’exhaustivité renforce la domination de Booking sur l’hôtellerie européenne – au prix d’une contestation croissante. En août 2025, plus de 10 000 hôteliers européens ont dénoncé ses clauses tarifaires restrictives, tandis que la direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) en France l’a épinglée pour « pratiques restrictives de concurrence ».

Deux publicités, deux approches

Airbnb magnifie l’expérience singulière, quand Booking célèbre la liberté de choisir – et de changer d’avis. Chez Airbnb, l’hébergement n’est qu’un moyen d’accès à l’« aventure », de vendre du sentiment,de se démarquer du tourisme de masse, et, in fine, de viser une transformation du voyageur. Booking adopte l’approche inverse : rassurer, simplifier, centraliser pour rester la porte d’entrée numéro 1.




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Deux récits coexistent donc dans un même segment : l’expérience intégrale (Airbnb) vs l’exhaustivité (Booking). Cette tension entre l’émotion et la rationalité structure la différenciation : valeur expérientielle chez Airbnb, valeur fonctionnelle chez Booking.

Au plan sémiotique, Airbnb réenchante le passé et critique le voyage standardisé tandis que Booking légitime toutes les préférences grâce à la plasticité de sa plateforme. Deux visions irréductibles : l’une promet la métamorphose émotionnelle, l’autre la quiétude d’un choix illimité.

2025 un tournant

Cette rivalité ne se limite pas au terrain symbolique. Airbnb vise désormais le marché hôtelier, jusqu’ici le bastion de Booking. Cette convergence accentue la compétition. La plateforme des locations veut séduire les hôteliers indépendants, souvent critiques face aux commissions de Booking.

À l’inverse, Booking élargit ses services avec une stratégie de « voyage connecté », intégrant vols, taxis et activités. Derrière cette guerre commerciale se joue une redéfinition du voyage. Sera-t-il demain un récit intime, inscrit dans la mémoire de l’individu, ou un catalogue infini, sécurisé par la flexibilité ?

L’analyse des campagnes 2025 montre que la concurrence entre Airbnb et Booking dépasse le marketing pour révéler deux visions du tourisme contemporain. L’une privilégie l’expérience comme moteur de différenciation, l’autre l’exhaustivité comme promesse de maîtrise. La question reste ouverte : dans un monde où régulation, crise du logement et critiques contre le « surtourisme » imposent de nouvelles contraintes, quel récit saura convaincre durablement voyageurs… et hôteliers ?

The Conversation

Victor Piganiol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Airbnb et Booking : deux récits du voyage pour une même bataille de l’hébergement touristique – https://theconversation.com/airbnb-et-booking-deux-recits-du-voyage-pour-une-meme-bataille-de-lhebergement-touristique-268789

Comment les organisations à but non lucratif se transforment face à la baisse des subventions publiques

Source: The Conversation – France in French (3) – By Angélique Chassy, Docteure en Sciences Economiques – EM-Normandie – Business School – Enseignante-Chercheure, EM Normandie

Le modèle économique d’Emmaüs comporte un volet marchand avec la vente d’objets récupérés et un volet non marchand consistant en actions de solidarité. Dan Shachar/Shutterstock

Plus de 186 000 emplois sont menacés dans les structures de l’économie sociale et solidaire (ESS), notamment les associations de loi 1901. Pour affronter ces défis, ces organisations à but non lucratif, ou à lucrativité limitée, doivent trouver de nouvelles sources de revenus. L’enjeu : redéfinir de nouveaux modèles économiques en diversifiant les sources de financement.


L’économie sociale et solidaire (ESS) occupe une place structurante dans le paysage économique français. Selon l’Observatoire national de l’ESS, elle représente 13,7 % des emplois privés et 10 % du produit intérieur brut (PIB) français en 2025.

Afin d’examiner les évolutions de leurs modèles économiques et les enjeux contemporains de performances sociale et territoriale, une journée dédiée à l’ESS a été organisée 26 novembre 2025 à l’EM Normandie.

Les échanges ont mis en évidence deux constats majeurs : le risque d’une dépendance accrue des structures lié au désengagement progressif de l’État, et la nécessité de développer des modèles d’affaires innovants pour assurer leur pérennité.

Deux questions centrales ont émergé : la recherche de viabilité économique risque-t-elle de masquer les atouts de long terme de l’ESS pour l’économie ? Comment penser le modèle économique d’acteurs engagés dans des activités non marchandes et socialement utiles dans un contexte de baisse des subventions ?

Plus de 186 000 emplois de l’ESS menacés

Depuis la loi du 31 juillet 2014, dite loi Hamon, l’ESS est définie par des critères spécifiques : un but autre que le seul partage des bénéfices, une gouvernance démocratique et une gestion fondée sur le réinvestissement des excédents et la constitution de réserves impartageables.

Le contexte économique actuel fragilise fortement le secteur. Plus de 186 000 emplois de l’ESS sont aujourd’hui menacés, sous l’effet combiné de la baisse des subventions publiques, de l’inflation durable et de tensions de trésorerie accrues. Parallèlement, les structures sont confrontées à une augmentation de la part des revenus d’activité, liée à la diversification de leurs sources de financement.

Diversification des sources de financement

Face à la baisse des subventions publiques, les associations renforcent la part de leurs revenus d’activité et cherchent à diversifier leurs sources de financement.

Cette évolution est clairement visible dans les données récentes : entre 2011 et 2020, les financements publics sont passés de 51 % à 48 % des ressources. Elles se basent sur un portage collectif du risque via des mécanismes coopératifs – fonds propres associatifs, financement participatif, adhésion des bénévoles, etc. – pour absorber les chocs économiques ce qui rompt avec l’autonomie économique des entreprises.




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Cette évolution des pratiques économiques des structures de l’ESS s’inscrit dans un environnement économique plus contraignant, sans pour autant remettre en cause les finalités sociales. En combinant diversification des ressources, recherche de viabilité et prise en compte explicite de leur impact social et territorial, ces organisations déplacent progressivement le débat de la seule maîtrise des coûts vers une interrogation plus large sur la valeur créée pour la société. La question n’est plus seulement « Combien cela coûte-t-il ? », mais bien « Quelle valeur cela crée-t-il ? ».

Redéfinir la performance

Dans ces conditions, repenser les modèles d’affaires de l’ESS devient un enjeu central, à la croisée de la viabilité économique, de l’ancrage territorial et de la finalité sociale. Car, loin d’être un modèle marginal, ce secteur offre un cadre d’analyse instructif pour comprendre comment performance économique et utilité sociale peuvent se renforcer plutôt que s’opposer.

L’ESS occupe un espace intermédiaire, là où ni le marché ni l’action publique ne suffisent à répondre durablement aux besoins sociaux. Les activités de l’ESS se caractérisent par une faible rentabilité directe, des publics souvent peu solvables et de fortes externalités positives – cohésion sociale, prévention sanitaire, insertion professionnelle – rarement prises en charge par les entreprises privées, faute de modèles économiques immédiatement viables.

Dans l’entreprise classique, la performance repose sur une logique individuelle de mesurabilité, d’efficience et de comparabilité, héritée de l’industrie. Les pratiques des organisations de l’ESS reposent sur un modèle protéiforme de performance, de plus en plus fondé sur l’associatif entrepreneurial. Par exemple, le modèle économique d’Emmaüs comporte un volet marchand – vente d’objets récupérés – qui permet de financer un volet social consistant en actions de solidarité et d’accompagnement.

Ce modèle performant constitue avant tout un mode d’entreprendre collectif, reposant sur l’implication et le financement des parties prenantes. Il conduit naturellement à des formes de gouvernance démocratique qui se traduisent notamment par le principe « Une personne, une voix », la représentation des usagers, salariés ou bénévoles dans les conseils d’administration, ainsi que par la limitation de la lucrativité individuelle et l’affectation prioritaire des excédents au projet collectif.

Cette logique a permis à l’ESS d’occuper une place structurante dans l’organisation des services sanitaires, sociaux et médico-sociaux, en complément durable de l’action publique dans de nombreux territoires.

Innovations sociales

Les formes juridiques de l’ESS, comme le statut d’association de loi 1901 ou la société coopérative et participative (SCOP), encadrent statutairement la lucrativité, l’affectation des excédents et la gouvernance multipartite. Elles créent un cadre propice à l’expérimentation de modèles économiques orientés vers l’impact, plutôt que vers la maximisation du profit.

Parmi les initiatives récentes, plusieurs illustrent des innovations sociales combinant impact territorial et modèles économiques hybrides. Dans l’éducation populaire, Synergie Family a créé le tiers‑lieu l’Épopée, mutualisant espaces de coworking, formation et animation culturelle pour favoriser la mixité sociale, financé par des locations, des prestations payantes et des subventions. Le projet Territoires zéro chômeur de longue durée (TZCLD) innove à l’échelle territoriale en créant des emplois durables pour les personnes éloignées du marché du travail, financés par une reconversion des aides sociales non dépensées et des partenariats avec collectivités et entreprises, transformant les coûts sociaux en emplois utiles au territoire. Pour les aidants, l’application AMI accompagne les proches fragiles via un service numérique en abonnement et un partenariat avec des mutuelles alors que Les Bobos à la ferme proposent des séjours de répit et des activités adaptées, financés par tarification, aides publiques et mécénat.

Condition essentielle de la pérennité de l’ESS

Ces principes ne relèvent pas d’un cadre théorique abstrait : ils se traduisent concrètement dans les pratiques développées par de nombreuses structures de l’ESS.

La Manufacture circulaire du Cotentin développe des prestations administratives et des logiciels de paie générant des revenus, tout en favorisant l’inclusion professionnelle de personnes en situation de handicap. L’association La Recyclette propose la location d’objets de seconde main et des ateliers manuels afin de financer ses actions de solidarité locale. La Fabrique à Yoops conçoit, quant à elle, des « tiny houses » modulables pour l’hébergement d’urgence, cherchant à renforcer la rentabilité de son modèle pour accroître son impact social.

Dans un contexte de raréfaction des financements publics, de crises économiques récurrentes et d’attentes sociétales accrues, la capacité à renouveler les modèles économiques apparaît désormais comme une condition essentielle de la pérennité et de l’impact des organisations de l’ESS. La question n’est peut-être plus seulement de savoir comment soutenir l’ESS, mais ce que l’économie dans son ensemble peut apprendre de ces formes d’innovation sociale.

The Conversation

Laré Amandine a reçu des financements de la Macif, Malakoff Humanis et la Fondation de l’EM Normandie pour l’organisation de la journée ESS du 26 Novembre

Angélique Chassy et Khaled Saadaoui ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Comment les organisations à but non lucratif se transforment face à la baisse des subventions publiques – https://theconversation.com/comment-les-organisations-a-but-non-lucratif-se-transforment-face-a-la-baisse-des-subventions-publiques-269840

¿Por qué las competencias digitales docentes no garantizan un buen uso de la tecnología?

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Juan Baltasar González de Anta, Profesor-Psicología Social, Universitat de València

María lleva 18 años enseñando Historia en un instituto público de Valencia. Antes de 2020, utilizaba presentaciones digitales ocasionalmente y gestionaba las notas en un excel que ella misma había elaborado. La pandemia lo cambió todo: tuvo que aprender, en muy pocas semanas, a utilizar herramientas de videoconferencia y de evaluación en línea, plataformas colaborativas y sistemas de comunicación con familias.

Cuatro años después, tras los últimos cambios legislativos, María ha completado su certificación en “competencia digital docente” nivel B2. Pero las nuevas tecnologías siguen apareciendo –ahora, la inteligencia artificial generativa– y el centro espera que las integre sin proporcionarle tiempo de formación ni apoyo técnico continuado: “Ya sabes…tenemos que adaptarnos”.

Una transformación profunda

Al hablar de transformación digital educativa nos referimos al proceso mediante el cual los centros educativos integran tecnologías y procesos digitales en sus prácticas pedagógicas y de gestión cotidianas. Y se ha acelerado en los últimos años.

Este proceso implica no solamente incorporar dispositivos tecnológicos en las aulas y la administración, sino transformar profundamente cómo se enseña, cómo se aprende y cómo se organizan los centros educativos.

Las administraciones educativas han establecido marcos de certificación de “competencias digitales” docentes que el profesorado debe acreditar progresivamente. Esta institucionalización de la digitalización convierte lo que fue una respuesta de emergencia en una expectativa permanente del desempeño profesional docente.

Junto a esto, nos enfrentamos a un nuevo desafío: la inteligencia artificial generativa, una tecnología que representa una oleada adicional de requerimientos para los docentes.

Marcha atrás con la tecnología en las aulas

Paradójicamente, ha surgido también una corriente crítica que cuestiona la efectividad de la digitalización educativa. Por ejemplo, Suecia redujo el uso de libros digitales en el aula y la UNESCO cuestiona la implementación acrítica de tecnología educativa, sugiriendo una falta de evidencia robusta sobre sus beneficios y el predominio de intereses comerciales sobre criterios pedagógicos.

Este giro crítico podría reducir la transformación digital de los centros educativos. Sin embargo, atribuir resultados pedagógicos negativos exclusivamente al uso de la tecnología constituye un error.




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Por ejemplo, la investigación demuestra que la tecnología educativa puede producir efectos positivos tanto en el profesorado como en el alumnado, pero estos dependen del apoyo institucional. Otros estudios destacan los múltiples factores que interactúan, destacando por ejemplo el efecto positivo de la tecnología en el aprendizaje cuando facilita apoyo cognitivo adecuado –retroalimentación continua, andamiaje pedagógico–.

En resumen, pensar que eliminar tecnología resolverá el agotamiento vinculado a su generalización ignora esta amplia complejidad organizacional.

Condiciones de implementación

A raíz de esto, la evidencia en el ámbito de la psicología organizacional apunta a que el problema no es la adopción o no de herramientas digitales, sino las condiciones estructurales en las que el profesorado se encuentra mientras se produce esta transformación digital.

La digitalización eficaz requiere dispositivos e infraestructura básica, por supuesto. Pero sirven de poco si no se acompañan del desarrollo continuado de las competencias digitales docentes que faciliten el adecuado uso de la tecnología.




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Este desequilibrio entre lo que se exige y lo que se proporciona genera estrés laboral, agotamiento y, paradójicamente, escepticismo hacia las mismas herramientas que supuestamente facilitarían el trabajo docente.

Para este segundo elemento, los docentes han de tener tiempo y un apoyo técnico y pedagógico sostenido. Más aún, el profesorado necesita recursos psicológicos que lo ayuden a adaptar su práctica profesional a las nuevas necesidades.

Acreditarse no es todo

Por ello, si recordamos a María, la profesora del inicio de este artículo, podemos comenzar a entender por qué se siente agotada y abrumada ante la transformación digital. Cuando su instituto implementó la plataforma educativa actual, María recibió una formación puntual de tres horas un viernes por la tarde.

Tras completar su certificación B2 en competencia digital docente mediante un curso en línea de 70 horas que realizó fuera de su horario laboral, el centro esperaba que dominara inmediatamente la nueva herramienta. Sin embargo, cuando surgían problemas técnicos durante sus clases o necesitaba adaptar la plataforma a sus necesidades pedagógicas específicas, carecía de apoyo técnico inmediato.

El coordinador TIC del centro, que atiende a 80 docentes, solo puede resolver consultas los martes y jueves en horario de recreo. María posee la certificación formal, pero las condiciones organizacionales de su centro impiden que aplique efectivamente esos conocimientos en su práctica cotidiana.

Recursos personales y organizacionales

Además de la percepción propia de eficacia digital y la actitud hacia la tecnología del propio docente, los recursos que despliegue el centro educativo son cruciales.

Por ejemplo, una cultura de centro abierta a la innovación, un liderazgo que apoye la experimentación y admita el error como parte del aprendizaje profesional, y la creación de redes de colaboración entre docentes, fomentará una digitalización más eficiente.

Cuando María puede consultar dudas técnicas a una compañera sin esperar al horario del coordinador TIC, resuelve problemas en tiempo real. Cuando experimentar con una herramienta nueva no penaliza su evaluación docente, el coste psicológico de aprender se reduce. Estos recursos no eliminan las demandas digitales, pero las hacen manejables.

Intervenciones eficaces: un enfoque integral

Considerando todo lo expuesto, ¿cómo podemos lograr que los centros educativos hagan un uso adecuado y positivo de las tecnologías? La investigación señala que, en primer lugar, la formación docente debe contextualizarse en problemas pedagógicos reales que enfrenta cada docente. Por ejemplo, situándose en la materia impartida, atendiendo a sus metodologías y en el propio contexto del aula.

Segundo, requiere apoyo sostenido en el tiempo: el citado informe también destaca que el aprendizaje profesional significativo no puede lograrse mediante talleres puntuales y que el enfoque tradicional, episódico y fragmentado, no permite el aprendizaje riguroso y acumulativo que transforma la práctica.

Tercero, los centros necesitan cambiar de manera global en la organización del tiempo, en las estructuras de coordinación y en los criterios de evaluación del desempeño docente. Por último, es necesaria una evaluación auténtica de la práctica pedagógica centrada en evidencias reales: aprendizaje del alumnado y desarrollo profesional docente.

Considerando todo ello, es esencial que estas intervenciones no se conviertan en sobrecarga laboral adicional. Cuando la formación en digitalización replica la misma lógica que genera el problema –más tareas, más evaluaciones, más presión sin modificar condiciones estructurales– perpetúa el ciclo de agotamiento que busca resolver.

The Conversation

Este artículo ha sido posible gracias al Proyecto DIGEDU (PID2021-126048OB-I00), financiado por MCIN/AEI/10.13039/501100011033/ y por FEDER Una manera de hacer Europa. Para más información https://proyectodigedu.es/

Virginia Orengo y Ana Zornoza son IPs y Baltasar González es miembro del equipo de investigación del Proyecto DIGEDU (PID2021-126048OB-I00). https://proyectodigedu.es/

Ana Zornoza Abad y Virginia Orengo Castellá no reciben salarios, ni ejercen labores de consultoría, ni poseen acciones, ni reciben financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y han declarado carecer de vínculos relevantes más allá del puesto académico citado.

ref. ¿Por qué las competencias digitales docentes no garantizan un buen uso de la tecnología? – https://theconversation.com/por-que-las-competencias-digitales-docentes-no-garantizan-un-buen-uso-de-la-tecnologia-269028

La selección: pensar sobre el mundo

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Claudia Lorenzo Rubiera, Editora de Cultura, The Conversation

Everett Collection/Shutterstock

En las películas de Gladiator siempre se hizo mucho hincapié en el “sueño de Roma” de Marco Aurelio, una idea de imperio más cercana a una democracia actual que a la Roma de entonces.

Sin embargo, ya hace un año José A. Delgado escribió que su gobierno no estuvo influido por sus preocupaciones éticas personales, sino por las tradiciones que había heredado. Fue emperador implacable en lo público y filósofo estoico en lo privado. No obstante, Delgado apuntaba que “sus convicciones ciertamente no dirigieron sus decisiones políticas, pero quizá sí prepararon su actitud para afrontarlas”.

Así que, como si fuésemos Marco Aurelio, seguimos sus pasos.

En este momento viene bien recurrir a Hannah Arendt. La “banalidad del mal” que ella detectó entre los funcionarios que llevaron a cabo el Holocausto continúa presente hoy en conflictos como el de Gaza. Más allá de eso, además, sus reflexiones sobre la mentira en política y el efecto que esta tenía en los ciudadanos siguen siendo pertinentes. Según Arendt, el peligro de las falacias no es solo conseguir que la gente desconfíe de quien engaña, sino que lo haga de los hechos que nos definen como sociedad, un relato que, al verse amenazado, pierde su sentido.

Estos días hablamos mucho de la acogida, tanto por las noticias recientes en España (luminosas) como por las que llegan desde Estados Unidos (brutales). Precisamente hace un tiempo tratamos la hospitalidad desde el punto de vista filosófico y nos fijamos en cómo había sido un tema central en la narrativa estadounidense. Los tiempos han cambiado un poco. Hace unos meses, hablando de los inmigrantes, Elon Musk dijo que la empatía iba a ser la perdición de Occidente. A pesar de sus teorías, la empatía es una fortaleza que define a la condición humana.

Además, hay pensadores que defienden que la verdadera hospitalidad no es solo abrir los brazos al extranjero sino también crear oportunidades para que quienes emigran obligados por las circunstancias puedan volver a sus casas y encuentren allí hogares justos y prósperos.

Lo bueno de los filósofos es que definen conceptos tras reflexionar, hablar y discutir. La Escuela de Salamanca, de la que se celebra este año el V centenario, atendió muchos de los dilemas de su tiempo, y algunas de sus conclusiones se pueden intentar extrapolar hasta conflictos actuales. Por ejemplo, la definición de lo que es una “guerra justa”. Como ellos, tenemos que mantener viva la capacidad de dialogar con quienes piensan distinto. Por eso está bien aprender de los antiguos griegos cuándo debemos alzar la voz, cuándo disentir y cuándo escuchar en foros públicos.

Después de todo, la esperanza es que, en el fondo, todos tengamos lo mismo en mente: el bien común.

The Conversation

ref. La selección: pensar sobre el mundo – https://theconversation.com/la-seleccion-pensar-sobre-el-mundo-274547

La selección: motivación y deseo

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Eva Catalán, Editora de Educación, The Conversation

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Nos ha pasado a todos: soñamos con algo especial, grande o pequeño (desde un abrigo precioso y carísimo que esperamos encontrar de rebajas a un viaje, pasando por un ascenso, un trabajo muy deseado, un premio o que determinada persona nos corresponda con su amistad o con su amor); durante semanas, meses, puede que años, es lo primero que pensamos al despertar.

Intuimos, sabemos, que nuestra vida cambiará cuando lo logremos. Y cuando lo logramos, es cierto: cambia. Durante unas horas, unos días, unos meses… pero en un momento dado aquel objetivo ideal pierde su brillo, se vuelve habitual, y ya no nos hace tan felices. Así estamos diseñados. Y tiene un nombre: adaptación hedónica.

Este fenómeno fue descrito por los expertos estadounidenses Philip Brickman y Donald T. Campbell en 1971. Deseamos algo, lo logramos; pasamos a desear otra cosa. El filósofo Spinoza ya consideraba en el siglo XVII el deseo como la expresión de la esencia humana.

Y como explica Juan Antonio Moreno Murcia de la Universidad Miguel Hernández en su artículo sobre los propósitos de año nuevo, desear, querer cosas que no tenemos, es lo que nos mueve, lo que nos empuja a actuar: el motor de nuestra existencia. Podemos existir sin deseo, desde luego. Pero es una existencia bien distinta. Con menos saborcillo, también con muchos menos sinsabores.

Hay distintas maneras de desear. A la hora de elegir objetivos, las motivaciones, es decir las razones por las que queremos algo, pueden marcar la diferencia entre perseverancia y procrastinación, satisfacción y frustración. De ahí que cuando nos marcamos propósitos de año nuevo, la clave del éxito no esté tanto en qué queremos lograr como en para qué o por qué lo queremos.

Esto tiene implicaciones no solo cuando nos apuntamos al gimnasio, sino también cuando elegimos un grado universitario, estudiamos para un examen, o decidimos nuestro destino de vacaciones. Si el objetivo es extrínseco y superficial (estar más delgado, sacarse un título, recibir un reconocimiento externo, lucirnos en redes sociales), curiosamente, la motivación puede flaquear antes.

Es una de las razones por las que algunos propósitos de año nuevo están condenados al fracaso o por la que cuando premiamos a un estudiante si saca buenas notas no estamos favoreciendo tanto sus ganas de aprender como sus ganas de recibir la recompensa. Además, este tipo de motivación extrínseca conduce más a menudo a la “adaptación hedónica” de la que hablaba al principio.

Sin quitar importancia a la satisfacción momentánea de llevar un abrigo bonito, estas lecturas nos enseñan que se puede ser intencional y estratégico incluso para desear cosas y encontrar la motivación en las que nos toca hacer, aunque no las hayamos deseado.

The Conversation

ref. La selección: motivación y deseo – https://theconversation.com/la-seleccion-motivacion-y-deseo-274228