Décapitaliser le savoir scientifique et le rendre accessible à tous : des solutions existent

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Schmidt, Professeur, Planétologie, Université Paris-Saclay

À quand un accès libre et gratuit au savoir ? (En photo, la tour de livres de la bibliothèque Městská knihovna à Prague, République tchèque.) Lysander Yuen/Unsplash, CC BY

Publier et accéder à des articles scientifiques coûte très cher aux organismes de recherche. L’accès ouvert est-il la solution parfaite ? Découvrez des exemples concrets de publications qui allient gratuité, exigence et rigueur.


L’édition scientifique est une industrie particulièrement rentable. Les estimations les plus récentes suggèrent qu’elle génère environ 19 milliards de dollars US (soit 16,67 milliards d’euros) de chiffre d’affaires par an, avec des marges qui avoisinent les 40 %. Ces chiffres vertigineux reflètent en grande partie le fait que des maisons d’édition privées, telles qu’Elsevier, Springer Nature, Wiley, Taylor & Francis ou SAGE, capitalisent sur un travail largement financé par des fonds publics.

Cette monétisation se fait soit conditionnant l’accès à un article scientifique au paiement d’un droit ou d’un abonnement, soit en faisant payer les auteurs pour publier en libre accès pour le lecteur. Pourtant, la majeure partie du travail nécessaire à la publication, notamment la rédaction, l’évaluation par les pairs et une grande partie du travail éditorial, est fournie gratuitement par les chercheurs. La conséquence directe est que la richesse d’un institut ou d’un pays dicte encore en partie l’accès au savoir scientifique.

Les barrières payantes

Pendant des décennies, la vaste majorité de la recherche a été publiée derrière des barrières payantes (paywalls). Cela signifie que les scientifiques, leurs institutions et le grand public doivent payer pour accéder aux découvertes scientifiques. Une personne peut acheter l’accès à un article spécifique pour quelques dizaines ou parfois une centaine d’euros. Les instituts de recherche, quant à eux, paient des abonnements qui se chiffrent souvent en millions d’euros à des milliers de revues scientifiques afin que leurs chercheurs puissent accéder à ces articles.

Rétrospectivement, avant l’avènement d’Internet et la diffusion massive de revues au format électronique, il était compréhensible que la production d’articles scientifiques engendre des coûts très importants, notamment en raison de l’impression et de la distribution physique des revues dans les bibliothèques universitaires. Aujourd’hui, cette justification n’est plus fondée.

Alors même que les coûts de production ont fortement diminué grâce à la diffusion numérique des articles, les frais de publication ont drastiquement augmenté. En réponse à cette privatisation du savoir, Aaron Swartz a publié en 2008 le Guerilla Open Access Manifesto, qui a eu pour but d’alerter et d’insister sur le manque d’accès pour les pays du Sud global.

Dans ce contexte, Alexandra Elbakyan a créé Sci-Hub en 2011, une plateforme, qui permet de donner accès à un grand nombre de publications scientifiques, devenue l’une des plus grandes fuites de connaissances scientifiques de notre époque. Bien que cette initiative repose sur une revendication éthique d’accès universel au savoir, elle demeure illégale et condamnée dans de nombreux pays, et ne saurait être une solution pérenne au problème de l’accès à la connaissance scientifique.

L’accès ouvert est-il une solution ?

Face à la frustration croissante suscitée par le verrouillage des résultats de la recherche derrière des barrières payantes, et aux fortes inégalités d’accès à la science qui en découlent, l’Open Access (OA), ou accès ouvert, est de plus en plus souvent exigé par les agences de financement de la recherche, et parfois par les gouvernements eux-mêmes. L’objectif est simple : faire en sorte que la recherche, en particulier lorsqu’elle est financée par des fonds publics, soit accessible comme un bien commun.

Diagramme de Venn présentant les trois principales voies d’Open Access (OA) : vert, doré et diamant ainsi que leurs avantages et limites.
Modifié d’après Vaucher & Thomas, 2026 : « Diamond is the new Green—Why Green Open Access is not a sustainable long-term model for scientific publishing », CC BY

Aujourd’hui, si l’Open Access est devenu la norme, plusieurs modèles coexistent et ne répondent pas tous au problème de la même manière. Les trois principales voies sont l’OA verte, l’OA dorée et l’OA diamant.

L’OA verte consiste à publier dans une revue classique, souvent commerciale, puis à déposer une version acceptée mais non formatée du manuscrit dans une archive ouverte ou un dépôt institutionnel. L’OA dorée rend l’article final immédiatement accessible à tous, mais repose sur des frais de publication s’élevant à plusieurs milliers d’euros, payés par les auteurs ou leurs institutions. L’OA diamant, enfin, permet une publication gratuite pour les auteurs et une lecture gratuite pour les lecteurs, grâce à des revues portées par des communautés scientifiques, des bibliothèques universitaires ou des institutions sans but lucratif.

Les modèles d’OA verte et dorée restent dépendants des éditeurs commerciaux et entraînent souvent des coûts cachés pour les chercheurs, les institutions ou les financeurs. À l’inverse, l’OA diamant est porté par la communauté, gratuit à la fois pour les auteurs et pour les lecteurs, et maintient la recherche comme un bien public plutôt qu’une source de profit privé. Si l’OA verte améliore l’accès à court terme, elle peut aussi retarder des changements structurels plus profonds en préservant le système existant.

« Payer pour lire, payer pour publier… La science est-elle malade de ses revues ? », La Grande Conversation, The Conversation France.

Des exemples d’accès diamant

Grâce aux avancées techniques récentes, il est facile de partager du code informatique, et la communauté scientifique, soutenue par les financeurs publics, s’est organisée pour créer Open Journal System, qui est un logiciel clé en main permettant de gérer l’ensemble du processus éditorial d’une revue scientifique (de la soumission des manuscrits à l’évaluation par les pairs, l’édition, la publication et la diffusion).

Aujourd’hui le système est utilisé dans 148 pays dans le monde et permet la gestion éditoriale gratuite de journaux par les scientifiques eux-mêmes. Parmi ces journaux, Sedimentologika, créé en novembre 2022, qui va bientôt publier son cinquantième article dans le domaine de la sédimentologie, ou Planetary Research, qui va publier son premier article dans le domaine de la planétologie en juillet 2026, sont deux revues que nous avons contribué à fonder.

D’autres initiatives, structurées en plateforme, comme Sci|Post, historiquement ancré dans le domaine de la physique, ou Episciences, proposent désormais des modèles étendus à l’ensemble des domaines de la science, y compris les sciences humaines et sociales. À l’échelle plus locale des établissements et universités, de nouveaux projets de presse académique émergent, tel que POPS à l’Université Paris-Saclay.

Les scientifiques ont aussi proposé d’autres façons de publier, s’affranchissant des codes de conduites les plus courants. Par exemple, la publication dans arXiv de l’Université Cornell, un gigantesque dépôt gratuit de 2,4 millions d’articles, ou sur son équivalent français HAL, permettent le partage de manuscrit sans validation par les pairs (article de type « preprint »). Le seul critère d’accès est que le déposant doit avoir un e-mail institutionnel ou être coopté par ses pairs (critère récent, nécessaire pour filtrer les faux articles créés par intelligence artificielle). La garantie de qualité scientifique y reste donc relativement limitée, mais l’avantage réside dans l’immédiateté de la diffusion à tous. De nombreux travaux très influents et largement cités, par exemple dans le domaine de l’intelligence artificielle, sont ainsi accessibles sans n’avoir jamais été évalués par les pairs. Cependant, la plupart des articles déposés sur arXiv sont également publiés par la suite dans des revues scientifiques après processus d’évaluation. Dans ce cas, arXiv sert principalement de plateforme de diffusion rapide et d’échange scientifique venant compléter plutôt que remplacer le processus éditorial traditionnel.

Certaines sociétés savantes proposent depuis longtemps des revues en accès diamant, comme les Comptes Rendus de l’Académie des sciences ou certaines communications de la Société américaine de mathématique. Malheureusement, le modèle économique en accès diamant est parfois difficile à établir, mais des solutions innovantes sont proposées. Par exemple, le Bulletin de la Société mathématique de France propose un modèle d’inscription-pour-ouverture (Subscribe-to-Open, S2O). Il s’agit ici chaque année de payer un abonnement pour la lecture, mais lorsque le seuil de rentabilité est atteint, tous les articles publiés dans cette revue deviennent accessibles librement ad vitam aeternam. Chaque année, le compteur est remis à zéro.

Une autre façon de publier consiste à proposer une discussion libre à propos de l’article après publication. Ce type de solution a l’avantage d’évaluer l’article, mais, pour l’instant, aucune solution pérenne et de grande ampleur n’a émergé. Il existe néanmoins des solutions intéressantes. Par exemple, Peer Community In comporte aujourd’hui 21 journaux thématiques avec relecture, publie gratuitement à la fin de l’évaluation et laisse le choix aux auteurs de soumettre de nouveau dans un journal traditionnel ou non.

Des dangers futurs, mais aussi des opportunités

L’édition scientifique est, aujourd’hui, mise en péril par les logiques capitalistes des grands éditeurs privés, qui s’enrichissent grâce à une aura et une respectabilité pourtant produite par les scientifiques eux-mêmes. Briser ce système reste difficile, car les scientifiques les plus réputés sont sollicités par les journaux les plus en vue, contribuant à reproduire ce modèle. D’autre part, les grands groupes éditoriaux contrôlent une part importante des outils de recherche, d’indexation et de mise en relation des articles scientifiques, renforçant encore la visibilité de leurs propres revues.

Par ailleurs, ces acteurs participent activement à la production d’une pseudoscience scientométrique, en proposant des évaluations quantitatives, comme les nombres de citations, les facteurs d’impacts, etc. Bien que les limites et les dérives de ces métriques aient été largement documentées, et malgré l’existence d’initiatives, comme DORA, appelant à une réforme de l’évaluation de la recherche, de nombreuses politiques publiques restent cantonnées à ces indicateurs pour évaluer la science (on privilégie la quantité d’articles à la qualité). Les carrières des chercheurs restent ainsi largement évaluées à travers le prestige supposé des revues dans lesquelles ils publient.

À l’heure où les grandes puissances mondiales sont tentées par des virages autoritaires et la promotion des faits « alternatifs », la science doit plus que jamais préserver son indépendance et maintenir la confiance du grand public. Dans un contexte de disette budgétaire, reprendre collectivement la maîtrise des infrastructures de publication scientifique de manière plus efficiente, moins onéreuse et plus durable apparaît comme un enjeu majeur pour la communauté scientifique.

Au-delà du monde académique, l’ouverture des connaissances bénéficie également au grand public, aux enseignants, aux associations, aux décideurs et au secteur privé, en facilitant l’accès aux avancées scientifiques les plus récentes. Enfin, rendre la science plus accessible ne signifie pas seulement diffuser davantage de savoirs : cela contribue aussi à renforcer la transparence, l’esprit critique et la capacité collective à débattre et à répondre aux défis actuels de manière informée et raisonnée.

The Conversation

Frédéric Schmidt est Professeur à l’Université Paris-Saclay, membre de l’Institut Universitaire de France (IUF). Il a obtenu divers financements publics (Université Paris-Saclay, CNRS, CNES, ANR, UE, ESA, France 2030) ainsi que des financements privés (Airbus) pour ses recherches. Il est éditeur scientifique du journal Planetary Research et membre fondateur de l’association Planetary Research Cooperative, l’association loi 1901 qui détient le journal.

Camille Thomas est co-fondateur et membre du comité de direction de Sedimentologika. Il a reçu des financements du fonds pour la recherche scientifique Suisse. Il travaille bénévolement comme manager éditorial pour Sedimentologika et est co-président de l’association loi 1901 qui détient le journal.

Romain Vaucher est co-fondateur et membre du comité de direction de Sedimentologika. Il travaille bénévolement comme manager éditorial pour Sedimentologika et est vice-président de l’association loi 1901 qui détient le journal.

ref. Décapitaliser le savoir scientifique et le rendre accessible à tous : des solutions existent – https://theconversation.com/decapitaliser-le-savoir-scientifique-et-le-rendre-accessible-a-tous-des-solutions-existent-283930

« Je vais partir » plutôt que « je partirai » : comment le français parle de l’avenir

Source: The Conversation – in French – By Anne Parizot, Professeur des universités en sciences de l’information et de la communication émérite, Université Bourgogne Europe

À l’oral, le français privilégie souvent le futur proche ou le présent pour évoquer l’avenir. Onur Kurt/Unsplash, CC BY

Vous dites sans doute plus souvent « je vais partir » au lieu de « je partirai » et, comme « j’arrive dans deux heures » ou « on se voit demain », c’est une formulation très courante. Pourtant, le futur simple n’a pas disparu. Pourquoi certaines formes dominent-elles à l’oral tandis que d’autres restent privilégiées à l’écrit ?


Contrairement à une idée largement répandue, les linguistes n’observent pas une disparition du futur simple. Les grands corpus de français montrent surtout que le français mobilise depuis longtemps plusieurs façons d’exprimer l’avenir, dont l’usage varie selon que l’on parle ou que l’on écrit. Cette répartition, attestée de longue date dans les données, ne traduit donc pas une évolution récente de la langue.

Les langues ne se comportent pas comme des systèmes qui s’érodent : futur simple, futur proche et présent à valeur de futur ne sont pas en concurrence. Ces formes répondent à des contextes d’emploi différents et permettent d’exprimer diverses distances entre le présent et ce qui est à venir.

À l’oral, l’avenir est plus souvent présenté comme déjà engagé ou proche du présent ; à l’écrit, le futur simple conserve une place plus importante.

Dire l’avenir : plusieurs futurs, plusieurs distances

Le français ne dispose pas d’un seul futur, mais de plusieurs dispositifs temporels. Le futur simple (« je partirai »), le futur proche (« je vais partir »), le futur antérieur (« j’aurai fini ») ou encore le présent à valeur de futur (« je pars demain ») coexistent selon des logiques d’usage, sans être interchangeables.

Ces formes ne se distinguent pas uniquement par la chronologie. Elles expriment surtout des degrés de proximité, d’engagement, de certitude ou d’anticipation. Le futur simple construit souvent une projection relativement autonome du présent, comme une vue « depuis maintenant vers plus loin ». Le futur proche, en revanche, inscrit l’événement dans une continuité immédiate : il donne à voir un avenir déjà en cours de préparation, voire déjà enclenché.

Les temps verbaux ne sont pas de simples repères chronologiques, mais des formes d’inscription du sujet dans le discours. Dire « j’irai », c’est produire une projection distanciée ; dire « je vais partir », c’est manifester une continuité entre intention, décision et action, le futur est déjà engagé. Le futur n’est donc pas seulement un temps, mais une modalité de l’engagement énonciatif.

La différence entre « je partirai » et « je vais partir » est donc moins chronologique que relationnelle. Ces formes ne sont pas interchangeables, car elles construisent des avenirs différents.

Quand le présent suffit à dire le futur

Un trait du français contemporain est la capacité du présent à exprimer l’avenir sans marque morphologique de futur : « Je pars dans deux heures » ; « Le train arrive demain matin » ; « On se voit la semaine prochaine ». Ici, le présent ne décrit pas une action en cours à l’instant de l’énonciation, mais un événement projeté, déjà stabilisé dans un cadre temporel explicite.

Ce fonctionnement repose sur la combinaison du présent et de marqueurs temporels (« demain », « dans deux heures », « la semaine prochaine »), qui suffisent à lever toute ambiguïté. Le futur est alors présenté non comme une hypothèse, mais comme un événement inscrit dans un scénario validé par le contexte.

Le présent fonctionne ici comme une forme de « futur assuré » : il ne projette pas seulement, il programme. L’expression de l’avenir ne dépend donc pas uniquement de la morphologie verbale, mais d’un ensemble plus large de ressources discursives et contextuelles.

À l’oral, « je vais partir », 75 % du temps

Les données issues des grands corpus confirment une tendance bien documentée et qui semble exister dès les premières enquêtes du milieu du XXᵉ siècle : le futur proche (« je vais partir ») domine largement à l’oral spontané. Il représente souvent entre 60 % et 75 % des occurrences de futur (selon les situations d’interaction), contre 15 à 30 % pour le futur simple et 5 à 10 % pour le présent à valeur de futur.

Cette prédominance s’explique par la dynamique même de l’oral : l’interaction favorise les formes liées à l’intention immédiate, à la planification en cours ou à l’action imminente. Le futur proche s’adapte particulièrement bien à cette logique de co-construction du temps entre locuteurs.

À l’écrit, en revanche, le futur simple reste largement majoritaire dans les genres narratifs, argumentatifs ou institutionnels. Il permet de produire des énoncés détachés de la situation d’énonciation immédiate, plus aptes à exprimer des prévisions générales, des engagements abstraits ou des projections non contextualisées.

La langue ne supprime donc pas une forme : elle distribue les fonctions selon les contextes, les registres et les degrés de distance temporelle.

Penser le futur comme processus

En français oral, le futur ne s’éloigne pas : il se rapproche du présent. Les travaux de la linguiste Suzanne Fleischman montrent que les formes de futur émergent souvent de structures exprimant le mouvement, la volonté ou la trajectoire.

Le futur grammatical est ainsi le résultat d’une grammaticalisation progressive de structures orientées vers l’action. Dans de nombreuses langues, le futur provient de verbes de mouvement ou de modalité (want to, be going to en anglais). Cette origine explique sa dimension processuelle : le futur est d’abord ce qui est en train de se construire, avant d’être ce qui adviendra.

Dans cette perspective, le français oral ne simplifie pas le futur : il privilégie les formes qui présentent l’avenir comme un processus déjà engagé.

Apprendre le futur autrement

L’enseignement du français langue étrangère (FLE) reflète cette organisation. Le futur proche est généralement introduit très tôt, car sa structure (aller + infinitif) est transparente et rapidement mobilisable permettant aux apprenants de produire rapidement des énoncés orientés vers l’action.

Le futur simple intervient ensuite, une fois les bases communicatives stabilisées et que les besoins discursifs s’élargissent vers la narration, comme le rappellent des ressources pédagogiques de référence telles que le Point du FLE.

Cette progression pédagogique met en évidence une logique fondamentale : on n’enseigne pas d’abord des temps, mais des distances temporelles et discursives.

Une difficulté à se projeter ?

Certaines analyses associent la domination du futur proche à une forme de réduction de l’horizon temporel, voire à une difficulté à se projeter. En réalité, la langue enregistre les transformations du rapport au temps, mais ne les produit pas.

Aucune étude psychologique sérieuse n’a montré que dire moins souvent « je partirai » rendrait les individus moins capables de penser l’avenir. Les recherches en psychologie du temps montrent qu’il n’existe pas de lien direct entre formes grammaticales et capacité de projection dans l’avenir. Les représentations temporelles relèvent de constructions cognitives complexes, mobilisant mémoire, anticipation et contexte culturel.

Certaines études en sciences cognitives suggèrent néanmoins que les structures linguistiques peuvent influencer la manière dont le temps est conceptualisé, notamment à travers les métaphores spatiales (« avancer dans le temps », « laisser le passé derrière soi »). Ces expressions ne changent pas notre capacité à penser l’avenir, mais peuvent influencer la façon dont nous le représentons mentalement.

Différentes manières d’habiter le temps

À l’oral, le système verbal du français ne s’appauvrit pas : il s’organise autour d’un principe de proximité graduée de l’avenir. Entre « je partirai », « je vais partir » et « je pars demain », la langue ne choisit pas un seul futur, elle diversifie les manières de situe l’action à venir.

Ce qui distingue l’écrit de l’oral, ce n’est pas la capacité à se projeter, mais la manière de construire la distance entre le présent et ce qui vient. À l’oral, le futur n’est pas seulement une projection lointaine et autonome : il fonctionne comme un continuum allant de l’intention immédiate à l’hypothèse abstraite.

Le futur ne disparaît donc pas. Il s’exprime simplement autrement, en mobilisant plusieurs formes complémentaires qui permettent de nuancer notre manière de situer l’avenir dans le discours.

The Conversation

Anne Parizot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Je vais partir » plutôt que « je partirai » : comment le français parle de l’avenir – https://theconversation.com/je-vais-partir-plutot-que-je-partirai-comment-le-francais-parle-de-lavenir-285779

Prendre davantage en compte les femmes dans les essais cliniques et le développement des innovations thérapeutiques

Source: The Conversation – in French – By Clotilde Coron, Professeure des universités en Sciences de gestion à la Faculté Jean Monnet, Université Paris-Saclay


L’essentiel

  • La question du genre est peu abordée dans la recherche médicale et dans le développement des innovations thérapeutiques, au détriment des femmes.
  • Une étude, qui s’appuie sur plus de 52 000 essais cliniques, menés depuis les années 1990 dans le monde entier, montre une inclusion grandissante des femmes dans ces processus.
  • La hausse de la présence des femmes dans les études répondrait davantage à une mise en conformité avec les réglementations officielles qu’à une réelle prise en compte de leurs spécificités de santé.

Le genre a un effet sur la santé des individus (développement de maladies, symptômes, vécu des patientes et des patients…) – comme dans les recherches précédentes sur le sujet, nous employons le terme de « genre » pour faire référence aux catégories tant biologiques que sociales, « femmes » et « hommes », de manière à inclure les déterminants à la fois biologiques et sociaux.

Retards de diagnostics et de prises en charge des femmes

Certaines maladies, par exemple l’infarctus du myocarde, ne se traduisent pas par les mêmes symptômes chez les femmes et chez les hommes, et les symptômes typiquement féminins (grande fatigue, nausée…) sont moins bien connus. Cela peut donner lieu à un sous-diagnostic et à des pertes de chance chez les femmes.

Une étude britannique publiée dans European Heart Journal montre ainsi que le risque d’un mauvais diagnostic de l’infarctus pour les femmes est supérieur de 40 % à celui des hommes. Des données suisses font un constat identique ; les méconnaissances des différences liées au sexe mènent à un retard de consultation et de prise en charge. Celle-ci est en moyenne de 53 heures pour les femmes quand elle n’est que de 15 heures chez les hommes.

Conscients de ce problème, les pouvoirs publics incitent depuis quelques années les parties prenantes de la recherche et développement (R&D) en médecine et dans l’industrie à considérer la question du genre en amont, dès les phases d’idéation (processus d’innovation) et de test (test de concept, essai clinique).

Nous avons mené une recherche pour objectiver et apporter des éléments de réponse aux interrogations qui demeurent autour de la question du genre dans le processus d’innovation en santé. Nos résultats montrent une inclusion grandissante des femmes dans les essais cliniques, mais de manière artificielle et, donc, avec un impact qui semble limité sur la santé de femmes, à l’exception de certaines maladies typiquement féminines.

Androcentrisme dans la recherche médicale

Le sujet du genre reste très peu abordé en pratique dans la recherche médicale et dans le développement des innovations thérapeutiques autrement que sous l’angle de la maternité et des pathologies purement féminines (endométriose, santé gynécologique…).

Des études ont mis en avant l’androcentrisme prégnant dans la recherche médicale, à savoir le fait que la médecine est envisagée uniquement ou en majeure partie du point de vue des êtres humains de sexe masculin, les femmes étant perçues comme des variantes de la norme masculine. Ainsi, dans de nombreux manuels de médecine et de kinésithérapie, les représentations graphiques des membres « neutres » (bras, jambe…) correspondent en fait à des membres d’individus de sexe masculin.

Depuis plusieurs années, des recherches ont dénoncé la prise en compte très limitée des femmes dans l’innovation. Cette faible prise en compte se voit aussi dans l’innovation en santé, avec notamment la faible représentation des femmes dans les essais cliniques. En effet, le recrutement préférentiel, voire exclusif des hommes dans les essais cliniques a donné lieu à un corpus d’essais et de résultats portant majoritairement sur les hommes, au risque de mettre sur le marché des médicaments présentant plus d’effets secondaires ou une moindre efficacité pour les femmes, ou encore d’écarter des médicaments qui pourraient avoir un intérêt thérapeutique plus prononcé pour les femmes que pour les hommes. Par exemple, des études soulignent que les femmes ne métabolisent pas les médicaments de la même manière que les hommes.

Exclure les femmes des essais cliniques peut donc conduire à leur prescrire des médicaments moins efficaces. Cela a donné lieu à un mouvement et des réglementations visant une plus grande intégration des femmes dans les essais cliniques.

Dans les essais cliniques, les différences genrées invisibilisées

Cependant, d’autres études pointent que la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques ne représente que la face émergée de l’iceberg. En effet, des méta-analyses tendent à montrer que la plupart des chercheurs ne distinguent pas les résultats, par exemple en ce qui concerne les effets secondaires, en fonction du genre. En outre, en n’accordant pas d’importance aux différences biologiques (le système hormonal, par exemple) à travers les représentations des femmes dans les essais, les recherches menées conduisent à invisibiliser certaines différences genrées en matière de réaction aux médicaments.

Dans le même temps, d’autres différences sont au contraire surestimées, du fait de stéréotypes de genre. Par exemple, les médecins ont plus souvent tendance à attribuer les symptômes mentionnés par les femmes à des causes psychosociales, et ceux mentionnés par les hommes à des causes organiques.




À lire aussi :
Les stéréotypes de genre nuisent à la santé des femmes… et des hommes


Sous-représentation des femmes et essais cliniques : une étude est lancée

C’est précisément l’angle mort que constitue la question du genre dans le processus d’innovation en santé que nous avons étudié en nous intéressant aux toutes premières phases du processus d’innovation, à savoir la phase d’essai clinique. Quel type d’arguments est avancé pour considérer un protocole d’essai clinique valide ? Est-il question de genre ? Si oui, comment est-il traité ? Répondre à ces questions permet de mieux comprendre et qualifier l’impact de la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques sur les innovations en santé.

Notre étude s’est fondée sur une base de données contenant l’ensemble des essais cliniques enregistrés sur le site Clinicaltrials, premier site d’enregistrement d’essais cliniques (pour un total de plus de 52000 essais cliniques menés depuis les années 1990 dans le monde entier). Nous cherchons ainsi à étudier dans quelle mesure la sous-représentation des femmes dans les essais cliniques reste une réalité, mais aussi dans quelle mesure l’angle du genre est intégré dans les essais cliniques.

Fondée sur une base de données recensant, de façon exhaustive, les essais cliniques publiés sur le site Clinicaltrials, notre recherche a révélé une inclusion grandissante au fil du temps des femmes dans les essais cliniques, mais avec une exception notable pour la phase 1, qui sert à évaluer entre autres le degré de toxicité du médicament mais aussi à définir la dose et la fréquence d’administration recommandées pour les phases suivantes. De manière plus précise, nous avons montré qu’il existe une distorsion méthodologique à l’œuvre dans les essais cliniques (notamment pour la phase 1).

En effet, le taux de féminisation moyen dans les essais cliniques, même s’il est plus faible dans la phase 1 et dans une moindre mesure la phase 2, n’est en apparence pas alarmant. Mais nous avons montré qu’il est artificiellement tiré vers le haut, car il y a plus d’essais réservés à des volontaires femmes que d’essais réservés à des volontaires hommes de manière globale et dans la durée, notamment du fait de l’existence d’essais portant sur des maladies quasi exclusivement féminines, telles que le cancer du sein.

En outre, très peu d’études explicitent des effets différenciés pour les hommes et les femmes, et notamment relatifs à la présentation des effets secondaires. Par conséquent, la prise en compte, en hausse malgré tout, de femmes dans les essais cliniques, apparaît davantage liée à une logique de mise en conformité avec des réglementations européennes et nord-américaines qui l’exigent de plus en plus depuis quelques décennies.

Mais la réglementation n’exige pas de donner des résultats par genre. Finalement, la distorsion initiale produit ses effets sur la santé des femmes, lesquelles demeurent non considérées spécifiquement dans le champ de la santé, exceptées pour quelques pathologies qui leur sont propres.


À écouter : l’interview de Sandra Charreire Petit dans la Revue audiovisuelle de la valorisation des savoirs scientifiques_.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Prendre davantage en compte les femmes dans les essais cliniques et le développement des innovations thérapeutiques – https://theconversation.com/prendre-davantage-en-compte-les-femmes-dans-les-essais-cliniques-et-le-developpement-des-innovations-therapeutiques-285531

Lithium et rubidium : et si l’Europe s’approvisionnait en métaux stratégiques dans la vallée du Rhin ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Bernard Sanjuan, Géochimiste, BRGM

Le sous-sol du Fossé rhénan pourrait devenir une ressource stratégique majeure pour l’Europe. Une étude récente chiffre le potentiel en lithium et en rubidium de la région, qui est très prometteur. Et cela d’autant plus que ces éléments se trouvent dans des eaux chaudes très salées du sous-sol, déjà exploitées en géothermie profonde pour la production d’énergie. Mais, d’ici là, il restera à relever plusieurs défis techniques et environnementaux.


Dans le cadre de la transition énergétique, la demande en lithium liée aux batteries des véhicules électriques est en très forte hausse et devrait encore s’accélérer. Le rubidium, autre métal stratégique, est moins connu. Rattaché à un marché de niche, il est utilisé dans des technologies avancées, telles que l’optique (certaines cellules photovoltaïques, par exemple), l’électronique et les horloges atomiques.

Comment faire face à cette demande en métaux stratégiques tout en limitant la dépendance à la Chine ? Certains envisagent déjà de rouvrir des mines en Europe, mais la première étape reste d’estimer les ressources de nos sous-sols.

Le Fossé rhénan (URG sur la carte) se situe entre Bâle et Francfort.
San Jose, CC BY-SA

Et si une piste se trouvait déjà sous nos pieds en ce qui concerne le lithium et le rubidium ? Plus précisément dans le Fossé rhénan, entre la France et l’Allemagne, dans les eaux profondes déjà utilisées pour produire de la chaleur et de l’électricité géothermales.

Dans une étude récemment publiée, nous proposons une nouvelle estimation de ce potentiel ainsi qu’une mise à jour des connaissances quant au fonctionnement du système géothermique produisant ces éléments. Les résultats sont très encourageants, même s’ils demandent encore à être confirmés. Par ailleurs, des défis technologiques et environnementaux doivent encore être relevés, ce qui sera essentiel pour gagner la confiance des politiques et des riverains.

Des ressources naturellement présentes

Carte géologique de la région.
Sanjuan et al. 2026, Fourni par l’auteur

Contrairement aux gisements miniers classiques, ici, le lithium et le rubidium ne doivent pas être extraits des roches mais d’eaux chaudes, qui interagissent chimiquement avec les roches de leurs réservoirs géothermiques.

Dans le cas du Fossé rhénan, les saumures géothermales profondes (eaux très salées) sont issues d’un mélange entre d’anciennes eaux de mer – qui ont envahi la région par le passé et se sont fortement évaporées – et des eaux de pluie.

Ces saumures, qui se sont ensuite infiltrées dans le sous-sol, circulent aujourd’hui dans les principaux réservoirs géothermiques gréseux (Permien, Trias) et granitiques (Carbonifère) profonds.

Comment ces métaux se retrouvent dans les eaux géothermales ?

D’après leur composition chimique et isotopique, ces saumures semblent être à l’équilibre chimique avec les roches des réservoirs gréseux, mais restent en interaction avec les réservoirs granitiques.

Pour la plupart d’entre elles, les températures d’équilibre chimique sont estimées à environ 225 °C (± 25 °C), ce qui est compatible avec une provenance des saumures du centre du Fossé rhénan. En effet, les réservoirs gréseux peuvent y atteindre des profondeurs supérieures à 4 ou 5 kilomètres, avec des températures de plus de 200 °C.

Restait à comprendre pourquoi et comment ces éléments métalliques se retrouvent dans les saumures. Des analyses chimiques et isotopiques du lithium contenu dans des roches et des minéraux de forages profonds du Fossé rhénan faisaient jusqu’alors défaut. Nous avons couplé ces analyses à celles des saumures géothermales. De quoi mieux comprendre comment les saumures s’enrichissent en lithium.

L’illite est un groupe de minéraux argileux qui ne gonflent pas.
USGS

Les données semblent confirmer que l’altération des micas, qui se transforment en illite (minéral du groupe des argiles, communément observé dans les processus d’altération hydrothermale), est, très probablement, le principal mécanisme qui libère le lithium et le rubidium en solution et contrôle leurs concentrations dans les saumures géothermales.

Sur la base de ces résultats et des données de la littérature, nous proposons un modèle conceptuel révisé pour décrire le fonctionnement du système géothermique qui produit ces éléments. L’explication la plus réaliste est que ces saumures géothermales, portées jusqu’à des températures de l’ordre de 225 °C, proviendraient du centre du Fossé rhénan. Leur migration vers les bordures extérieures est et ouest de ce fossé serait permise par la circulation dans les grès et le granite, à travers un réseau complexe de failles et de fractures qui reste encore mal connu.




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Chiffrer le potentiel de la région

Les saumures géothermales très chaudes (température supérieure à 150 °C) et salées, qui circulent à plus de 2 500 mètres de profondeur dans le Fossé rhénan, sont ainsi riches en lithium et en rubidium. Elles contiennent, en moyenne, environ 174 milligrammes par litre (mg/l) de lithium et 25 mg/L de rubidium. Ces concentrations comptent parmi les plus élevées du monde, ce qui fait de cette zone une candidate majeure pour une extraction de ces éléments, couplée à la production d’énergie par géothermie profonde.

À partir de différents scénarios de calcul (pessimiste, moyen et optimiste) fondés sur des hypothèses simplifiées et avec les connaissances de l’époque (comme le choix de la superficie considérée pour faire l’estimation ou bien encore l’absence de prise en compte de la contribution en lithium des saumures géothermales du socle granitique, méconnue à l’époque), le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) avait estimé, en 1991, les ressources en lithium comprises entre 0,3 million et 2,2 millions de tonnes, soit environ un million de tonnes en moyenne.

Concentrations en rubidium (à gauche) et en lithium (à droite) des saumures géothermales dans le Fossé rhénan.
Sanjuan et al. 2026, Fourni par l’auteur

Nous avons mis à jour ces estimations en tenant compte des nouvelles données et connaissances acquises, et notamment en y ajoutant la contribution potentielle de lithium provenant des saumures géothermales du socle granitique.

Ceci a permis de réviser ces calculs à la hausse : les stocks de lithium du Fossé rhénan sont désormais évalués entre 1 million et 16 millions de tonnes de lithium, avec une estimation moyenne à 6,2 millions de tonnes. À titre de comparaison, la production mondiale, en 2023, était de 230 000 tonnes de lithium et pourrait atteindre autour de 800 000 tonnes de lithium par an d’ici à 2031. Le Fossé rhénan pourrait donc représenter une ressource stratégique majeure pour l’Europe.

Les ressources en rubidium, pour leur part, sont évaluées entre 150 000 et 2,3 millions de tonnes, pour une moyenne de 900 000 tonnes. C’est considérable : la production mondiale actuelle est estimée à un peu moins de 8 tonnes par an, ce qui pourrait renforcer l’intérêt économique à exploiter les ressources de la région.

Vers une extraction durable dans le temps ?

Un des points forts de cette approche est qu’elle repose sur un système d’exploitation déjà en fonctionnement : les centrales géothermiques. Concrètement, l’eau chaude y est pompée, exploitée pour produire de l’énergie, puis réinjectée dans le sous-sol.

Il serait possible d’y ajouter une étape d’extraction spécifique au lithium – voire au rubidium – avant la réinjection sans trop modifier le modèle initial d’exploitation.

Nos résultats sont plutôt encourageants et montrent qu’une telle exploitation pourrait être durable dans le temps, pour plusieurs raisons :

  • avec une vingtaine de puits géothermiques déjà en activité, on estime que 3 000 à 9 000 tonnes de lithium par an pourraient être produites. Cela correspond à 25-50 % des besoins français à l’horizon 2035, qui sont évalués à un maximum de 19 000 tonnes de lithium par an ;

  • à moyen terme, les différents exemples de simulation réalisés dans la littérature montrent que la production de lithium devrait rester relativement stable sur plusieurs décennies ;

  • à plus long terme, ces ressources ne devraient pas connaître d’épuisement rapide. L’exploitation pourrait durer plusieurs centaines, voire quelques milliers d’années.




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Premiers projets et plusieurs défis majeurs

Plusieurs initiatives industrielles, en France et en Allemagne, cherchent déjà à concrétiser ce potentiel pour produire du lithium. En Alsace, des projets pilotes ont permis de produire les premiers kilogrammes à partir d’eau géothermale de la centrale de Rittershoffen en 2022.

D’autres visent à atteindre, d’ici la prochaine décennie, des productions industrielles de plusieurs milliers de tonnes par an. L’ambition est claire : faire de la région Alsace un pôle européen du lithium « bas carbone », produit localement et en complément d’énergies renouvelables.

D’ici là, il reste plusieurs défis à relever :

  • d’abord des défis techniques liés à la nature du sous-sol. Pour éviter les échecs industriels, il s’agit de trouver les zones les plus productives. Pour cela, il faudra encore améliorer notre compréhension de la circulation profonde des fluides, qui peut varier fortement d’un site à l’autre du Fossé rhénan ;

  • puis des défis industriels. Il reste encore à améliorer les technologies d’extraction directe du lithium (DLE). La technologie en est aujourd’hui à l’étape des démonstrateurs, il s’agit, désormais, de passer à une production à l’échelle industrielle ;

  • les défis sont enfin d’ordre environnemental et sociétal. Le risque de séismicité induite, qui existe déjà avec la géothermie profonde, est l’un des principaux obstacles. Il sera essentiel de le maîtriser pour obtenir l’adhésion des populations locales et des autres parties prenantes.

En bref, la géothermie dans le Fossé rhénan pourrait bientôt devenir une source clé de lithium voire de rubidium en Europe, mais l’aventure ne fait que commencer.


Romain Millot, directeur scientifique de Lithium de France, et Albert Genter (Genter Geothermal), également co-auteurs de la publication scientifique décrite, ont participé à l’écriture de cet article.


Ces travaux ont été menés dans le cadre des projets ANR-GLITER, PEPR-Sous-sol et ANR-22-EXSS-0010, soutenus par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Bernard Sanjuan a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) via les projets ANR-GLITER (ANR-22-CE50-0027) et PC9 – Géothermie Profonde dans le Fossé rhénan du PEPR Sous-Sol, Bien commun (ANR-22-EXSS-0010).

Catherine Lerouge a reçu des financements de l’ANR via les projets ANR-GLITER (ANR-22-CE50-0027) et PC9 – Géothermie Profonde dans le Fossé rhénan du PEPR Sous-Sol, Bien commun (ANR-22-EXSS-0010) et de l’ADEME.

Chrystel Dezayes a reçu des financements de l’ANR, de l’ADEME et de l’Union européenne

ref. Lithium et rubidium : et si l’Europe s’approvisionnait en métaux stratégiques dans la vallée du Rhin ? – https://theconversation.com/lithium-et-rubidium-et-si-leurope-sapprovisionnait-en-metaux-strategiques-dans-la-vallee-du-rhin-285624

La formation des travailleurs indépendants en free-lance, angle mort des ressources humaines

Source: The Conversation – France (in French) – By Aneta Hamza-Orlinska, Professeure assistante en gestion des ressources humaines, EM Normandie

Les travailleurs indépendants sont en grande majorité des auto-entrepreneurs. Oleksandr Pidvalnyi (no reuse), CC BY

Si les travailleurs indépendants sont de plus en plus nombreux en France, les entreprises qui font appel à eux ont souvent tendance à se désintéresser de leur formation. Les free-lances seraient-ils les seuls responsables du développement de leurs compétences ? La recherche sur le management et les ressources humaines démontre les limites de cette approche.


La France compte plus de 4,8 millions de travailleurs indépendants. Qu’ils soient micro-entrepreneurs, gig workers ou en portage salarial, les travailleurs indépendants ne se ressemblent pas. Malgré des formes d’activité parfois similaires, ils ne relèvent pas tous du même statut juridique ni du même niveau d’autonomie.

Pourtant, une idée reçue persiste à leur sujet : ils seraient les seuls responsables du développement de leurs compétences. Mais il y a un vrai décalage entre ce qu’ils attendent et ce qui leur est proposé. Alors, qui doit investir dans leur formation ? Eux-mêmes, ou aussi les entreprises qui profitent de leur travail ? Quelles sont les attentes des travailleurs indépendants et comment les organisations peuvent-elles mieux les accompagner ?

Les travailleurs indépendants en quête de formation

Chaque année, à peine 40 % des travailleurs indépendants suivent une formation, selon l’Insee. Soit neuf points de moins que les salariés du privé. Cet écart limité confirme que les free-lances cherchent activement à se former, souvent de manière non formelle.

En parallèle, selon une étude de 2022 menée par le BCG et Malt (une plateforme spécialisée dans la mise en relation des entreprises avec les free-lances), seulement 3 % des travailleurs indépendants français souhaitent devenir salariés, et 22 % l’envisagent peut-être. Et ce, même si 91 % ont déjà été salariés dans le passé. Une partie d’entre eux a donc des attentes qui vont au-delà de la seule autonomie et de la seule responsabilité individuelle, ce que confirme la recherche en management.

Les free-lances travaillent sans contrat d’emploi traditionnel, ni lien de subordination, et proposent leurs services à plusieurs clients simultanément. Mais il y a un groupe encore peu visible, sur lequel il n’existe pas de statistiques : celui des free-lances qui travaillent aux côtés de salariés, en présentiel ou à distance, dans le cadre de missions temporaires ou de projets. Ils sont en communication régulière avec les équipes de salariés à temps plein, et l’on peut parler d’un vrai travail d’équipe.




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Présents dans les équipes, mais absents des politiques RH

Les free-lances participent de plus en plus aux réunions d’équipe, aux événements d’entreprise et aux projets collectifs. Ils ne sont ni des fantômes ni des solitaires invétérés. Depuis 2018, en France, les travailleurs non salariés peuvent cumuler des droits à la formation via le Compte personnel de formation (CPF).

Malgré cette progression des droits au financement de la formation, les travailleurs indépendants restent considérés comme des non salariés sans bénéfices : pas de formation interne, pas de politique de ressources humaines (RH), pas de suivi de carrière. Cette situation fragilise leurs trajectoires professionnelles dans un contexte économique et géopolitique de plus en plus instable.

Les ex-salariés, en particulier, apprécient leur autonomie et leur indépendance, mais regrettent souvent leurs avantages passés : budget formation, certifications, accès aux outils internes, entretiens de performance… Ils souhaitent, en quelque sorte, rester un pied en entreprise, un pied à l’extérieur. S’ils ne reçoivent pas ce soutien, ils iront travailler ailleurs.




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Pourquoi les RH ont tort de se désintéresser des free-lances

La logique dominante dans les ressources humaines repose sur le caractère purement transactionnel de la relation avec les travailleurs en free-lance : flexibilité du recrutement, absence de charges sociales et risque limité de transmission d’informations sensibles à des concurrents. D’où la règle implicite : les formations internes sont réservées aux salariés.

Pourtant, les free-lances hautement qualifiés font partie du capital humain des entreprises. Elles ont besoin de ces compétences pour innover ou combler des manques très spécifiques. La recherche suggère qu’investir dans leur formation, même de court-terme, permet de mieux accomplir les tâches en cours, de fidéliser les travailleurs indépendants, voire de les convertir en collaborateurs à temps plein. Ce qui aide les free-lances (ex-salariés) à retrouver l’équilibre entre leur passé et leur présent.

Quelles attentes des free-lances en matière de formation ?

La recherche a fait émerger le concept de carrière « protéenne », selon lequel les free-lances sont les seuls responsables de leur propre développement professionnel, via des communautés en ligne, des plates-formes d’apprentissage ou des agences externes. Mais cela ne veut pas dire que les travailleurs indépendants n’attendent rien des organisations clientes.

Leurs souhaits se déclinent en trois axes. D’abord, ils revendiquent un accès minimal aux plates-formes de formation interne, telles que des microformations ciblées, financées par l’entreprise, pour accomplir une tâche bien spécifique. Ensuite, ils attendent un apprentissage collectif au sein des équipes, notamment pour acquérir des compétences tacites propres à un secteur, ou simplement maintenir un lien social, particulièrement précieux pour ceux qui ont été salariés par le passé. Enfin, ils souhaitent des sessions de coaching ou de mentorat plus formelles avec leur manager, dans un cadre de développement interne dédié.

RH hybride : une solution pour les mieux accompagner

Comment réconcilier la logique d’indépendance avec le besoin de soutien exprimé par les free-lances ? D’une part, le manager peut agir comme intermédiaire entre les free-lances et les RH, un rôle pour lequel peu de managers sont aujourd’hui préparés. En appui des RH, le manager peut proposer des formations liées aux outils internes de l’entreprise ou à des compétences plus techniques ou plus transversales, comme les soft skills (c’est-à-dire des compétences comportementales ou des aptitudes relationnelles). Le manager peut également organiser des sessions pour aider les travailleurs indépendants à choisir les tâches pour soutenir leur carrière durable.

Jusqu’à présent, l’attention s’est surtout portée sur les plateformes algorithmiques, qui jouent un rôle d’intermédiaire en intégrant des services RH destinés aux free-lances, un peu à la manière d’une agence qui ferait le lien entre les entreprises et les indépendants. Mais cette approche reste limitée aux free-lances travaillant via des plates-formes, et elle convient moins à ceux qui interviennent ponctuellement en entreprise aux côtés des salariés.

La mise en place d’une politique RH hybride impliquerait de penser les RH dans un sens plus large, en intégrant la formation et l’accompagnement de carrière, afin d’aller au-delà d’une logique purement transactionnelle et de mieux répondre aux attentes liées au contrat psychologique qui lie le travailleur indépendant à l’entreprise.

The Conversation

Aneta Hamza-Orlinska ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La formation des travailleurs indépendants en free-lance, angle mort des ressources humaines – https://theconversation.com/la-formation-des-travailleurs-independants-en-free-lance-angle-mort-des-ressources-humaines-280940

Michel Rocard : quels héritages pour la politique française ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Matthieu Cabanis, Docteur en Histoire politique contemporaine, Université Bordeaux Montaigne

Il y a dix ans, le 2 juillet 2016, disparaissait Michel Rocard. Le décès du héraut de la « deuxième gauche » a fermé un chapitre de l’histoire de la gauche socialiste française. Que subsiste-t-il du rocardisme dans le paysage politique actuel ?


L’opposition entre Michel Rocard et François Mitterrand ne fut pas seulement un duel d’ambitieux. L’histoire de Michel Rocard est un combat pour une certaine idée de la gauche. Malgré une fluctuation dans le rapport de force contre les mitterrandistes et une mue idéologique évoluant de l’autogestion à la social-démocratie, jamais Michel Rocard et les rocardiens n’ont abjuré leur identité si particulière, celle de la « deuxième gauche ».




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La deuxième gauche

La naissance de cette idée remonte au congrès du PS organisé à Nantes en juin 1977. Michel Rocard y théorise l’existence de deux gauches, se plaçant lui-même dans la deuxième gauche réformiste contre la première gauche qu’il juge « archaïque ». Cette première gauche serait centralisatrice, inspirée par le jacobinisme et le marxisme-léninisme, privilégiant le rôle de l’État, la seconde, héritière de Jaurès et Proudhon, serait plus attachée aux forces sociales, plus décentralisatrice et privilégierait la transformation sociale par ceux qui sont concernés. Une transformation qui ne serait pas seulement l’œuvre de l’État mais aussi, des acteurs sociaux, notamment les syndicats. C’est cela qui explique, entre autres, la proximité entre Michel Rocard et Edmond Maire, meneur de la CFDT entre 1971 et 1988. On peut également citer l’influence intellectuelle de cette sphère syndicale réformiste, en premier lieu, l’ancien conseiller d’Edmond Maire, Pierre Rosanvallon, que l’on pourrait qualifier de cheville intellectuelle de la « rocardie ».

Dix ans après le décès de Michel Rocard, dans un contexte où la gauche socialiste, questionnée sur son rapport avec l’extrême gauche, fait face à des défis existentiels majeurs, se pose la question de son legs et de celui de son courant au patrimoine politique et, par conséquent, de la place du rocardisme dans la vie politique française, sous un avatar ou un autre.

Une réalité est indubitable. Michel Rocard s’est taillé une place au Panthéon de la gauche et dans la mémoire des Français, comme en atteste un sondage en octobre 2025. À la question « Pour régler les problèmes qui se posent aujourd’hui en France, lequel de ces premiers ministres de la Ve République, mort ou vivant, souhaiteriez-vous voir revenir aux responsabilités à Matignon ? », 25 % des Français ont cité Michel Rocard, derrière Lionel Jospin (30 %) et devant Alain Juppé (21 %).

Dans une époque politique troublée, avec une Assemblée nationale éclatée, des gouvernements vacillants et des repères effacés, le nom de Michel Rocard semble donc faire résonner le temps de la stabilité et des Hommes d’État.

Graphique montrant quels Premiers ministres les Français aimeraient voir revenir au pouvoir
D’après ce sondage mené en 2025, les Français aimeraient voir revenir des premiers ministres de gauche à Matignon. L’analyse conclut : « Derrière le souvenir des grands hommes, c’est une demande de stabilité et de clarté qui s’exprime. »
Verian/L’Hémicycle

Les derniers fidèles, gardiens de la mémoire rocardienne

L’aventure politique de Michel Rocard fut une aventure collective. La rocardie, comme organisation politique, s’étend sur plusieurs générations, des débuts de la décennie 1960 jusqu’à la fin des années 1990. Les lieutenants rocardiens emblématiques se retirent progressivement de la vie politique à partir des années 2000, tel Jean-Pierre Sueur quittant le Sénat en 2023. Par ailleurs, plusieurs fidèles rocardiens sont décédés, comme dernièrement l’ancien secrétaire d’État Tony Dreyfus ou Louis Besson, ancien ministre et maire de Chambéry. Par contre, on ne peut que souligner le retour spectaculaire de Catherine Trautman, figure de la rocardie des décennies 1980 et 1990. Elle est réélue maire de Strasbourg le 22 mars 2026 dans une alliance avec un candidat de centre-droit, battant la maire sortante écologiste alliée à LFI… 25 ans après avoir perdu son fauteuil de maire ! Les rocardiens encore en activité aujourd’hui sont globalement issus de la dernière génération, celle qui a milité pour Michel Rocard comme engagement de jeunesse, à l’instar d’Olivier Faure, premier secrétaire du PS depuis 2018.

Même si les rocardiens ne sont plus une force organisée capable d’influencer la vie politique, il existe encore un temple de la rocardie : l’association MichelRocard.org. Présidée par Jean-François Merle, ancien collaborateur du premier cercle de Michel Rocard, son conseil d’administration compte nombre de noms sans qui l’aventure rocardienne n’aurait pas été possible (Robert Chapuis, Gérard Lindeperg, Pierre Zémor, Alain Bergounioux…). Autant de parcours qui illustrent la pluralité des cheminements, avec des rocardiens demeurés au PS (Michel Destot…) et des rocardiens ayant évolué dans d’autres réseaux, comme Éric Lombard devenu ministre de l’Économie du gouvernement Bayrou. Ses collections numérisées sont une trace de l’héritage intellectuel, politique et philosophique de Michel Rocard.

De dissidence à référence

Dès leur entrée au PS en 1974, Michel Rocard et ses fidèles sont affublés d’une sombre réputation, celle d’être de faux socialistes. Leurs opposants internes ont fait preuve d’une certaine créativité pour dénoncer cette prétendue duplicité, ce « déviationnisme droitier », pour reprendre une expression de Jean-Pierre Chevènement, figure de l’aile gauche du PS. Ainsi, Michel Rocard reçut le corrosif surnom de « Rocard d’Estaing » par le député socialiste Jean Poperen, manière de dépeindre le héraut de la deuxième gauche comme le reflet raté du président Giscard d’Estaing. « Le rocardisme voilà l’ennemi », avait même clamé le député chevènementiste Pierre Guidoni.

Michel Rocard était donc, selon ses détracteurs, la synthèse de tout ce qui trahissait et affadissait la gauche : le réformisme, l’influence supposée de valeurs chrétiennes… L’idée de proximité entre Michel Rocard et une certaine droite fut alimentée par ce qu’on a appelé « l’ouverture », c’est-à-dire la nomination de ministres de centre-droit après la réélection de François Mitterrand en 1988. S’il est bien le premier chef de gouvernement à la réaliser, cette pratique a perduré dans les gouvernements dirigés par ses deux successeurs socialistes, Édith Cresson, puis Pierre Bérégovoy. En réalité, l’ouverture n’était pas le dessein personnel de Michel Rocard mais celui de François Mitterrand, qui a joué sa réélection de 1988 sur l’idée de dépasser les frontières de la gauche. C’est tout le sens de son slogan « La France unie » et de sa Lettre à tous les Français.

Après l’échec de Michel Rocard aux élections européennes de 1994 et son effacement de la scène politique nationale, le rocardisme s’est dilué dans d’autres clivages internes au PS. Pour Robert Chapuis, fidèle compagnon de route et secrétaire d’État au ministère de l’éducation nationale entre 1988 et 1991 :

« Après 1995, ça n’était plus possible. Le monde était différent. Il y avait bien des personnalités mais pas de référent possible. Le rocardisme, par définition, est mort avec Michel Rocard. »

Pour autant, certains rocardiens considèrent que Michel Rocard a remporté une victoire posthume. C’est le cas de Jean-François Merle, ancien collaborateur du premier cercle de Michel Rocard, qui estime que « la deuxième gauche a gagné une partie de la bataille culturelle ». Jean-Paul Huchon, ancien directeur de cabinet de Michel Rocard, souligne le paradoxe entre sa « quasi-disparition » et le fait que la ligne rocardienne soit devenue le « patrimoine commun de la gauche, socialiste et au-delà ». Il est vrai que les valeurs de la social-démocratie, dont Michel Rocard s’est précocement revendiqué à partir de 1991, ont irrigué une part croissante du PS au cours des dernières décennies.

Des réformes marquantes

Par ailleurs, les idées et l’action de Michel Rocard ont entraîné l’adoption de réformes soit encore en vigueur aujourd’hui, soit présentes sous une autre forme :

  • La contribution sociale généralisée (CSG), créée en décembre 1990 par le gouvernement de Michel Rocard pour contribuer au financement de la Sécurité sociale. Depuis 2018, elle sert aussi à financer l’assurance chômage.

  • La réforme des Postes, télégraphes et téléphones (PTT), adoptée par le Parlement en décembre 1990, qui sépare cette ancienne administration en deux entreprises : la Poste et France Télécom, renommée Orange en 2013.

  • Le revenu minimum d’insertion, instauré par la loi du 1er décembre 1988 à l’initiative du gouvernement de Michel Rocard. Il prévoyait de garantir à chacun un seuil de ressources minimum et d’obtenir une allocation minimum d’insertion en contrepartie d’un engagement à participer à des actions d’insertion. Il est remplacé en 2009 par le Revenu de solidarité active (RSA).

La consécration d’un homme d’État

Le dossier de la Nouvelle-Calédonie est probablement une des plus illustres réussites de Michel Rocard. Alors premier ministre, il est parvenu à pacifier les tensions violentes qui déchiraient l’île entre indépendantistes et loyalistes. Les accords de Matignon, signés le 26 juin 1988, complétés le 20 août par les accords d’Oudinot, ont jeté les bases d’une gestion applaudie, fondée sur la concertation et le dialogue. Les hommages rendus à Michel Rocard au moment de son décès sont particulièrement vifs sur le Caillou. Philippe Gomès, qui a occupé de très nombreuses fonctions dans l’exécutif local, publie un communiqué dans lequel il rend hommage à « l’homme de la renaissance calédonienne » et à « la méthode Rocard ». Encore aujourd’hui, les expressions « style Rocard » ou « méthode Rocard » sont utilisées, voire revendiquées, notamment par les figures politiques qui ont dû gérer les réminiscences de tensions en Nouvelle-Calédonie.

Pour les rocardiens, cette méthode, axée sur la modernisation de l’État et le sérieux de l’action publique, n’a pas vocation à s’appliquer exclusivement au cas de la Nouvelle-Calédonie mais doit être une attitude permanente, un héritage à saisir pour faire de la politique autrement.

Archives de l’INA dressant le bilan des accords de Matignon dix ans plus tard ; accords conclus grâce à la « mission de dialogue » envoyée par le gouvernement Rocard.

Emmanuel Macron et Édouard Philippe revendiquent l’héritage

La question de l’héritage en politique délicate, comme évoqué, Michel Rocard n’a jamais désigné de successeur. Cela n’a pas empêché des figures politiques nationales de se revendiquer, avec plus ou moins d’intensité, de Michel Rocard, ou au moins de s’en inspirer.

Au moment du décès de Michel Rocard, Emmanuel Macron, alors candidat à l’élection présidentielle, fait partie de ceux qui rendent hommage au héraut de la deuxième gauche. Il rend hommage à un « précurseur » dont il faut poursuivre l’action. En 2017, Jean-Paul Huchon publie un ouvrage en hommage à Michel Rocard. La préface est de la main d’Emmanuel Macron. Il y affirmer ressentir le « besoin » d’être fidèle à Michel Rocard, et « à ce qui lui survit, c’est-à-dire à sa façon d’aborder les enjeux de notre temps, à cette rectitude intellectuelle et morale, à ce souci qu’il avait de vouloir réconcilier la politique avec le réel ». Une profession de foi rocardienne que lui conteste Manuel Valls, à l’époque lui aussi tourné vers l’élection suprême, et engagé dans les réseaux rocardiens depuis 1980, et qui revendique toujours son attachement et sa filiation à Michel Rocard.

On pourrait citer également Édouard Philippe. Aujourd’hui candidat à l’élection présidentielle et représentant d’une certaine droite, il n’en assume pas moins un engagement de jeunesse rocardien et une fascination pour des figures de gauche comme Léon Blum, Pierre Mendès France, Michel Rocard, reliés selon lui par « l’exigence du niveau du discours public ». En dépit de cette évolution, Édouard Philippe reste très attaché à la figure de Michel Rocard et s’est efforcé de marcher dans ses pas lors de son passage à Matignon, surtout au moment de récupérer le dossier de la Nouvelle-Calédonie pour préparer la consultation de novembre 2018.

Ainsi, au-delà des différences de parcours, des évolutions personnelles, l’influence de Michel Rocard transcende les clivages contemporains. Encore aujourd’hui, dans un contexte difficile où les repères sont parfois flous, Michel Rocard demeure un modèle solide pouvant inspirer la politique moderne.


Matthieu Cabanis est l’auteur de la Galaxie rocardienne. Racines, odyssée et reliques d’une aventure politique, Presses universitaires de Bordeaux, mai 2026.

The Conversation

Matthieu Cabanis est adhérent du parti Horizons.

ref. Michel Rocard : quels héritages pour la politique française ? – https://theconversation.com/michel-rocard-quels-heritages-pour-la-politique-francaise-283918

Comment les jeux vidéo sont devenus un outil de soft power pour l’Ukraine

Source: The Conversation – France in French (3) – By Léo-Paul Barthélémy, Doctorant en sciences de l’information et de la communication, Université de Lorraine

Capture d’écran du jeu S.T.A.L.K.E.R. 2. Dans un immeuble abandonné, le joueur découvre cette fresque représentant le grand poète ukrainien Taras Chevtchenko, surmontée du titre d’un de ses textes les plus célèbres : « Aux morts, aux vivants et à ceux qui ne sont pas encore nés ».
Daitoou/Reddit

L’industrie vidéoludique ne cesse de croître partout dans le monde. Les productions en tout genre abondent et l’Ukraine n’échappe pas à la règle, y compris en temps de guerre. Entre adaptation des développeurs déplacés, mobilisation des joueurs pour lever des fonds et créations artistiques, les jeux vidéo témoignent de la guerre en cours, tout en participant à la diffusion de l’identité ukrainienne au plus grand nombre.


D’Admiral Sea Battles — premier jeu vidéo ukrainien, développé par le studio Meridian’93 à Louhansk — et Chasm : The Riftconcurrent renommé du jeu Quake — dans les années 1990 aux franchises plus récentes Metro et STALKER, l’Ukraine a vu l’apparition de divers jeux vidéo qui ont marqué leurs époques respectives. Depuis quelques années, de nombreuses productions sont influencées par la guerre et agissent de plus en plus comme des vitrines culturelles pour un pays désireux de faire connaître à la fois son passé et son présent.

De petits jeux indépendants ont vu le jour pour sensibiliser le public aux conséquences de la guerre — un objectif d’autant plus important pour leurs créateurs que certains d’entre eux ont directement subi l’impact des attaques russes. Ces créations s’inscrivent plus largement dans une forme de résistance dans le cyberespace, allant de la simple démonstration de résilience jusqu’à des jeux pouvant causer des cyberattaques visant la Russie, comme Play for Ukraine.

En 2022, les jeux développés dans l’urgence, souvent avec des moyens limités, s’appuyaient davantage sur les narratifs héroïques et les mobilisations citoyennes. Ukrainian fArmy, par exemple, propose aux joueurs de contrôler un tracteur qui doit remorquer des véhicules russes, en référence aux actions spontanées de certains agriculteurs ukrainiens.

(Re) construire l’Ukraine virtuellement

L’un des jeux les plus en vogue dans le monde est sans aucun doute Minecraft, qui compte autour de 200 millions de joueurs mensuels en 2026. De nombreux projets ont vu le jour dans ce jeu sandbox en faisant appel à la créativité des joueurs pour restaurer des lieux ukrainiens emblématiques, souvent détruits ou capturés, dans une logique culturelle et patrimoniale, à l’exemple de MINESALT.

Comparatif des lieux dans le jeu et en réalité.
UNITED24

Propulsé par la plate-forme gouvernementale ukrainienne de dons UNITED24 et les créateurs français de l’équipe Endorah, le projet a pour but d’enseigner aux joueurs l’histoire de l’une des plus grandes mines de sel au monde. Celle-ci est située dans l’oblast de Donetsk, à Soledar, une ville sous occupation russe depuis 2023 après avoir longtemps été une forteresse où se sont déroulés des combats intenses.

Les joueurs peuvent parcourir plus de 500 kilomètres de galeries tout en ramassant des cristaux de sel dissimulés. Tout au long du parcours, un travail de storytelling poussé a été pensé en insérant les avatars virtuels des ambassadeurs d’UNITED24. Soledar étant toujours occupée en 2026, cette patrimonialisation virtuelle constitue une alternative utile pour faire visiter les lieux à distance et en temps de guerre.

D’autres joueurs — ainsi que le conseil municipal de la ville, occupée par les Russes depuis mai 2022 après une terrible campagne de bombardements — ont planché sur la reconstruction de Marioupol, en s’appuyant sur des données en sources ouvertes telles que des images satellites, des cartes et des vues panoramiques. Ils se sont attelés à « rebâtir », entre autres, le théâtre dont le bombardement le 16 mars 2022 a causé la mort de centaines de civils, ainsi que la fresque murale Milana, créée en 2015 en hommage à une petite fille grièvement blessée, et démolie en 2022 par les Russes.

Pour les participants, il n’est pas seulement question de reconstruire dans le numérique, mais aussi et surtout de préserver l’identité d’une ville.

Conseil municipal de Marioupol, post Telegram, 7 janvier 2026.
Telegram

Un autre internaute a quant à lui passé près de quatre mois à reconstruire 8 rues principales et 93 bâtiments de Kharkiv, à l’échelle réelle (1 :1), par temps hivernal. Il explique avoir eu recours aux photographies sous de multiples angles ainsi qu’à Google Earth pour mener à bien son projet, démontrant l’apport de ces outils dans un format vidéoludique.

Un engagement communautaire

Dans un autre registre, tout aussi populaire, Counter-Strike fait partie des jeux les plus influents dans le monde depuis le début des années 2000. Ce jeu de tir, compétitif et omniprésent sur la scène e-sport, met en concurrence des équipes de terroristes et d’antiterroristes qui s’affrontent sur plusieurs cartes (ou maps, dans le jargon des joueurs).

L’une des plus grandes équipes de ce jeu, Natus Vincere (NAVI), s’est fait remarquer en remportant de nombreux tournois majeurs, notamment sur la version Counter-Strike : Global Offensive (CS :GO). En février 2022, l’équipe était composée de joueurs ukrainiens et russes, ce qui a provoqué des problèmes en interne pour la structure.

Par la suite, les joueurs russes ont progressivement quitté le roster jusqu’en 2023, laissant place à une internationalisation de l’équipe avec l’arrivée de nouvelles nationalités. Le joueur star ukrainien, Oleksandr « s1mple » Kostyliev, s’est positionné publiquement pour dénoncer l’invasion russe, tout en réalisant des dons, par exemple pour financer une ambulance. NAVI a en outre organisé des initiatives caritatives, comme, en 2022, le projet BORN TO BE BRAVE mis au point avec d’autres équipes, et a aussi réalisé un documentaire intitulé « Leaving Home », qui évoque la trajectoire de fans déplacés à cause de la guerre.

En 2023, le plus grand quotidien finlandais, Helsingin Sanomat, a créé la map « de_voyna » (« Voyna » signifiant « guerre » en russe) avec pour objectif de créer une newsroom virtuelle accessible aux joueurs russes. Cet environnement jouable est complété par un bunker au sein duquel sont affichées de multiples photographies de massacres ou de destructions en Ukraine. Trois ans après sa parution en mai 2023, la carte compte plus de 20 000 abonnés et plus de 58 000 visites.

Exemples d’images et de messages diffusés dans la salle secrète de la carte. Ici, « les Russes ont laissé derrière eux des fosses communes à Boutcha et à Irpin ».
Helsingin Sanomat

Dans la dernière version du jeu, une ancienne carte emblématique, « de_cache », a été mise à jour pour réintégrer la scène compétitive. Située en Ukraine, elle représente une cache d’armes à proximité immédiate de la centrale de Tchernobyl. La nouvelle version fait apparaître le monument aux liquidateurs, le réacteur n°4 de la centrale ou encore une horloge arrêtée à 1h26, trois minutes après l’explosion, horaire qui correspondrait au déclenchement de l’alarme incendie. On y aperçoit aussi les autobus utilisés alors pour évacuer les civils, des poupées abandonnées ou encore la fameuse grande roue de Pripyat, indiquant le souhait des développeurs d’ancrer davantage le décor ukrainien.

Mémorial aux liquidateurs de Tchernobyl avec en fond le réacteur n°4 de la centrale.
Counter-Strike Wiki — Fandom

Par ailleurs, certaines de ces cartes virtuelles ont parfois des effets financiers directs dans le monde réel, comme The Donation Map qui reprend la place de l’Indépendance (Maïdan) dans Fortnite. Celle-ci, pensée conjointement par l’agence de communication Havas Play et UNITED24, a permis de convertir le temps de jeu des joueurs en dons pour financer un dispensaire, dans l’oblast de Mykolaïv.

Entre histoire, littérature et culture

Ces dernières années, un réel engouement s’est formé autour des jeux consacrés à l’histoire de l’Ukraine. Toujours en développement, Bygoner et Sich promettent des aventures et des explorations aux XVIe et XVIIe siècles, avec la possibilité pour les joueurs d’incarner des Cosaques.

Quant au city-builder Ostriv, initié en 2014 à la suite du début de la guerre en Ukraine par un jeune natif de Kharkiv, il est question de gouverner une bourgade ukrainienne du XVIIIe siècle. Le créateur s’est inspiré de ses voyages dans les Carpates et de visites dans de nombreux lieux, y compris des musées ukrainiens, pour élaborer les bâtiments et textures du jeu. La bande-son du jeu est composée par trois musiciens, eux aussi de Kharkiv.

Capture d’écran partagée sur la page Steam d’Ostriv.
Ostriv/Steam

Studio réputé, GSC Game World, qui a vu le jour en 1995, est à l’origine des licences Cossacks et S.T.A.L.K.E.R. Les employés ont dû travailler dans des conditions complexes du fait de la guerre, une partie de leurs équipes ayant été déplacée et des membres ayant été mobilisés. L’un d’entre eux, Volodymyr Yezhov, est décédé dans la bataille de Bakhmout en décembre 2022. En dépit de ces circonstances, le studio est parvenu à sortir en 2024 S.T.A.L.K.E.R. 2 : Heart of Chornobyl, et y a glissé de nombreuses références à la culture ukrainienne mais aussi à la guerre en cours : on y retrouve des mosaïques et des tridents, le poème Kateryna de Taras Chevtchenko ou encore un endroit avec l’inscription « Укриття », soit « abri », en référence aux lieux sûrs où se réfugier lors des raids aériens. Le jeu est d’ailleurs apprécié par les soldats ukrainiens.

Arrêt de bus dans S.T.A.L.K.E.R. 2.
Andy Kelly/X

Le studio 4A Games reconnaît une influence significative de la guerre sur les thèmes du jeu Metro 2039, certains de ses développeurs ayant dû coder en se branchant sur des générateurs de secours. L’histoire est fortement inspirée du roman dystopique éponyme Metro 2033, de l’écrivain moscovite Dmitri Gloukhovski, lui-même en exil.

Un autre studio ukrainien, Frogwares, a sorti Sherlock Holmes : The Awakened et en a aussi profité pour communiquer sur les conditions de travail des développeurs, tout en insérant des références à la guerre dans le jeu. On y retrouve, entre autres, un bateau coulé du nom de Moskva, le même que portait le croiseur russe détruit en mer Noire en 2022.

Quant à l’agence de communication et d’édition ukrainienne Palaye, elle soutient la visibilité internationale de l’industrie vidéoludique du pays, notamment en organisant des événements réels ou virtuels tels que l’Ukrainian Games Festival. Elle réalise aussi des opérations caritatives, notamment avec la fondation Leleka, qui soutient les soignants au front.

Ces productions vidéoludiques prennent source, parfois, dans la littérature. The Hollow, situé dans une réalité alternative des années 1960, s’inspire fortement du roman Les Chasseurs de tigres de l’écrivain Ivan Bagrianyi, figure ukrainienne majeure du XXe siècle. Entre fiction assumée et emprunts historiques, le jeu promeut la résilience face à un système totalitaire, faisant écho au parcours de vie tumultueux de l’écrivain entre exil forcé, prison et camps soviétiques.

Une immersion dans la souffrance civile

Alors qu’une crise de santé mentale avérée par l’OMS sévit en Ukraine et que les traumatismes psychologiques inhérents à la guerre se décuplent, certains développeurs ont plutôt fait le choix de concentrer leurs créations sur le quotidien des civils.

Les créateurs d’Ukraine War Stories, jeu non commercial, ont été directement touchés par les événements puisque l’un d’entre eux s’est retrouvé pris au piège à Boutcha, lors de l’occupation russe. Les récits sont inspirés par de véritables témoignages oculaires. Les sources empruntées pour les trois histoires proposées (Hostomel, Boutcha et Marioupol) sont explicitement mentionnées. Cette volonté se retrouve également dans Twenty-second : Stories of Underground Kharkiv. Se voulant antimilitariste, ce jeu, à mi-chemin entre le roman visuel et un récit interactif, plonge le joueur dans le métro de Kharkiv, où il incarne un professeur d’histoire réfugié là avec ses compatriotes durant six jours.

Dans le même esprit, Hollow Home, jeu de rôle en perspective isométrique déjà primé plusieurs fois, invite le joueur à se placer dans la peau de Max, 14 ans, qui s’aventure dans une ville attaquée.

Parfois, ces contenus prennent une dimension transmédiatique, au service direct d’enjeux sécuritaires prééminents. Ainsi, le personnage iconique de S.T.A.L.K.E.R. 2 : Heart of Chornobyl, Skif, a été réutilisé dans une campagne de communication menée conjointement par le studio et le ministère des situations d’urgence d’Ukraine.

Ce spot a pour but d’informer les jeunes sur les dangers des mines, alors que l’Ukraine est aujourd’hui considérée comme le pays le plus miné au monde, près de 22 % du territoire étant contaminé selon les Nations unies.

Une industrie au service du soft power

Ces productions relaient des récits, des références, des faits ou des témoignages au travers de créations variées toutes plus différentes les unes des autres. Des pays comme la Chine ou les États-Unis ont depuis longtemps saisi l’importance des jeux vidéo et les incorporent dans leurs stratégies numériques de soft power pour atteindre des audiences internationales.

Aussi, ces jeux, qui incluent de nombreux narratifs visuels, revêtent des rôles variés en temps de guerre : échappatoire émotionnelle, aide à la reconstruction patrimoniale ou encore documentation historique. À l’instar du reste de la société civile, les acteurs de cette industrie s’investissent pour leur pays en optant pour des dispositifs caritatifs ou informationnels, destinés à financer des projets humanitaires, médicaux et militaires. Jouer avec les émotions et inciter à la créativité sont deux moyens de capter des audiences peu ou prou sensibles aux enjeux patrimoniaux et culturels, alors même que la culture ukrainienne a fait l’objet de répressions et d’effacements au fil des siècles.

En parcourant les commentaires relatifs à certains jeux susmentionnés, il est fréquent d’y lire des avis polarisés : certains se félicitent du recours aux jeux vidéo pour évoquer la guerre différemment, alors que d’autres y voient une certaine forme de propagande malvenue. L’appropriation se fera, comme pour toute œuvre culturelle, en fonction des sensibilités de chacun. Ceci étant, il est difficile d’ignorer leur rôle dans la diffusion de l’identité ukrainienne. De fait, ce travail vidéoludique et mémoriel se joue tant en Ukraine qu’à l’étranger.

The Conversation

Léo-Paul Barthélémy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment les jeux vidéo sont devenus un outil de soft power pour l’Ukraine – https://theconversation.com/comment-les-jeux-video-sont-devenus-un-outil-de-soft-power-pour-lukraine-285858

Comment vit-on en Russie et en Ukraine, quatre ans après le début de la guerre ?

Source: The Conversation – in French – By Grégory Rayko, Chef de rubrique International, The Conversation

La guerre a profondément transformé les sociétés ukrainienne et russe. Quatre ans après le début du conflit, comment vit-on en Russie et en Ukraine ?

Dans La Grande Conversation, une spécialiste de ces deux sociétés en mutation partage avec nous son expertise : Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférences à l’Université Paris-Nanterre.


Retrouvez ici toutes les émissions de La Grande Conversation.

Comment vit-on, côté ukrainien, lorsqu’une partie importante du territoire est occupée ou annexée, que des millions de personnes ont dû fuir leur foyer pour se réfugier à l’étranger, que la mobilisation militaire implique des rotations constantes sur le front et que les bombardements rythment le quotidien, exposant durablement la population aux violences de guerre ?

Et côté russe, comment les populations s’adaptent-elles à un durcissement progressif du régime politique, à la montée d’un nationalisme omniprésent et à des coûts humains, économiques et symboliques croissants, dans un contexte où la guerre est présentée par les autorités comme existentielle ?

À travers cette émission, coproduite par The Conversation France et CanalChat Grand Dialogue, Anna Colin Lebedev analyse les transformations profondes à l’œuvre dans les deux pays, les formes d’adaptation des populations, ainsi que les effets sociaux, politiques et psychologiques d’un conflit appelé à durer.

The Conversation

ref. Comment vit-on en Russie et en Ukraine, quatre ans après le début de la guerre ? – https://theconversation.com/comment-vit-on-en-russie-et-en-ukraine-quatre-ans-apres-le-debut-de-la-guerre-286458

250 ans après, les griefs de la Déclaration d’indépendance des États-Unis restent étonnamment actuels

Source: The Conversation – in French – By Robert Parkinson, Professor of History, Binghamton University, State University of New York

En relisant les 27 griefs de la Déclaration d’indépendance, on découvre une histoire de justice contestée, de pouvoir arbitraire, de mobilisation populaire et de conflits autour de l’immigration, des terres et de la citoyenneté. World Digital Library

Deux cent cinquante ans après la Déclaration d’indépendance, ses célèbres principes éclipsent souvent les 27 doléances adressées à George III. Pourtant, ces accusations racontent les peurs, les colères et les aspirations qui ont conduit les colons américains à rompre avec la Couronne britannique.


La Déclaration d’indépendance des États-Unis, avec son texte manuscrit en lettres cursives sur un parchemin, ressemble à une relique venue d’un passé lointain. De même, on pourrait penser que les 27 griefs formulés contre le roi George III, son gouvernement et le peuple britannique dans le corps du document n’ont guère de résonance aujourd’hui. Après tout, quel rapport les doléances précises des colons de 1776 pourraient-elles bien avoir avec l’année 2026 ? Les passages de la Déclaration qui méritent vraiment d’être connus seraient plutôt les phrases célèbres des premiers paragraphes, consacrées aux vérités tenues pour évidentes, à la quête du bonheur et à l’égalité de tous les êtres humains.

Je suis professeur d’histoire et j’étudie la Déclaration d’indépendance depuis près d’un quart de siècle. Ce texte occupe une place centrale dans les quatre ouvrages que j’ai consacrés à la fondation des États-Unis, en particulier dans mon livre récemment paru, Tyrants and Rogues: Understanding the Declaration of Independence (Tyrans et rebelles : comprendre la Déclaration d’indépendance, juin 2026, non traduit en français).

À mes yeux, les questions qui préoccupaient le plus les dirigeants de la révolution, en 1776, restent d’une étonnante actualité pour les Américains : une justice partisane, l’exercice arbitraire du pouvoir, des responsables publics qui ne rendent pas de comptes à leurs administrés, des citoyens privés de voix dans les décisions qui touchent leur famille, ou encore les politiques en matière d’immigration et de citoyenneté.

Plus encore, l’étude de ces doléances montre à quel point la révolution a reposé sur les citoyens ordinaires. Sans leur indignation politique et leur participation à la rébellion, l’indépendance américaine n’aurait jamais vu le jour.

D’où vient l’autorité ? Quelles sont les limites de la force, de la contrainte et du pouvoir ? À qui les responsables publics doivent-ils rendre des comptes, et qui décide de l’État de droit ? Que se passe-t-il lorsque ces tensions dégénèrent en violence, voire en guerre civile ? Ces questions sont tout aussi actuelles au XXIᵉ siècle qu’elles l’étaient au XVIIIᵉ.

Tyrans et colons

Les premières phrases de la Déclaration comptent parmi les plus célèbres jamais écrites. Mais on trouve aussi, plus loin dans le texte, des passages d’une grande force, qui énoncent clairement ce que les colons de 1776 jugeaient absolument inacceptable.

Les colons y dénoncent les efforts du roi pour rendre « l’armée indépendante du pouvoir civil et supérieure à celui-ci ». Ainsi, lorsque les habitants du Rhode Island se plaignirent que le navire britannique Gaspee s’en soit pris sans ménagement à leurs bâtiments dans sa traque des contrebandiers, la Royal Navy balaya les protestations du gouvernement colonial d’un revers de main.

La Déclaration d’indépendance dénonce également les atteintes portées à la justice : la volonté du roi de rendre « les juges dépendants de sa seule volonté » et celle du Parlement de « priver » les Américains « des avantages du procès devant un jury ». Les colons accusent aussi le Parlement de « supprimer [leurs] chartes, d’abolir [leurs] lois les plus précieuses et de modifier fondamentalement la forme de [leurs] gouvernements ».

Ainsi, en 1774, en réponse à la Boston Tea Party, le Parlement retira au Massachusetts sa charte coloniale et réforma en profondeur son gouvernement, en remplaçant de nombreux postes électifs par des fonctions pourvues par nomination. C’est sur ces fondements que reposait la révolution de 1776 : pour les colons, ils définissaient ce qu’était un tyran.

Les oubliés de l’histoire

L’étude des doléances fait également apparaître une galerie de personnages bien plus diverse que les 56 hommes blancs qui ont signé la Déclaration. Presque tous étaient riches, et la majorité d’entre eux possédaient des esclaves.

Lorsqu’on s’intéresse aux événements qui se cachent derrière les griefs de la Déclaration, on découvre que les personnes racisées sont présentes, bien que souvent invisibilisées – et pas seulement à travers la tristement célèbre référence de Thomas Jefferson aux « impitoyables sauvages indiens » dans le dernier grief. Dans les années qui ont précédé la guerre d’indépendance, les Afro-Américains et les peuples autochtones faisaient déjà entendre leur voix et affirmaient leur présence.

Par exemple, le dernier grief de la Déclaration évoque des « insurrections intérieures » (domestic insurrections). Au XVIIIᵉ siècle, le terme « domestic » était un euphémisme pour désigner les personnes réduites en esclavage. Le Congrès faisait ainsi référence à la proclamation d’émancipation de Lord Dunmore, qui promettait la liberté aux esclaves rejoignant les rangs britanniques. Les historiens estiment qu’au moins 1 000 personnes sont ainsi parvenues à rejoindre Lord Dunmore et à obtenir leur liberté. Beaucoup d’autres ont tenté leur chance.

D’autres critiques, qui semblent sans lien avec ces questions – comme le recours du roi au veto royal, la conscription forcée dans la marine britannique (impressment) ou encore l’affaiblissement du pouvoir judiciaire – portent, eux aussi, la marque de groupes minoritaires. Le septième grief, par exemple, reproche au roi d’avoir entravé l’immigration vers les colonies.

Mais lorsqu’il est question d’« élever les conditions des nouvelles concessions de terres », on s’intéresse en réalité aux peuples autochtones ; à l’époque, toute référence aux terres américaines renvoyait nécessairement à cette question. Ces « conditions » comprenaient notamment la ligne de proclamation de 1763, une mesure destinée à préserver les frontières des territoires autochtones. Cette politique était le résultat de plus de dix années de résistance des peuples autochtones, qui s’étaient battus pour défendre leurs terres.

La foule derrière la cause

Des hommes et des femmes ordinaires, dans les villes comme dans les campagnes des colonies, se trouvent également derrière la longue liste de griefs de la Déclaration. Sans leur mobilisation, le mouvement révolutionnaire n’aurait jamais pris son essor.

Un esprit de contestation populaire se cache derrière des formules qui peuvent aujourd’hui paraître désuètes. Ainsi, le dixième grief dénonce les « essaims de fonctionnaires » envoyés pour « dévorer les ressources » des colons. Cette expression, empruntée à la Bible, fait référence aux dizaines d’agents des douanes dépêchés à Boston à la fin des années 1760.

Aujourd’hui, la plupart des Américains connaissent certains de ces épisodes célèbres, comme les habitants de Boston jetant des cargaisons de thé dans le port (séquence appelée le Boston Tea Party) pour protester contre le Tea Act de 1773. Mais, à de nombreuses reprises, des citoyens ordinaires ont exprimé leur colère politique en lançant des pierres contre les représentants du pouvoir, en saccageant les maisons de responsables gouvernementaux, en incendiant des navires et des forts de la Couronne, avant de prendre finalement les armes et de marcher au combat.

Ces fameux « essaims » de fonctionnaires ? Leur présence a suscité une vive agitation à Boston, jusqu’à provoquer des jets de pavés contre des officiers britanniques et l’incendie de l’une de leurs embarcations sur le Boston Common.

Les griefs énoncés dans la Déclaration témoignent de la colère profonde et durable que les réformes impériales britanniques ont suscitée dans les colonies. Ils offrent aussi une vision plus complète – et plus complexe – des États-Unis au moment de leur naissance.

Des hommes derrière le roi

Deux cent cinquante ans plus tard, il est naturel que les Américains aient largement oublié les personnes que les colons tenaient pour responsables des injustices qu’ils dénonçaient. Dans la Déclaration, Thomas Jefferson et le Congrès concentrent leurs attaques sur un roi tyrannique. Mais, selon eux, George III était entouré de nombreux collaborateurs qui conspiraient contre le peuple américain.

Parmi eux figuraient des membres du gouvernement du roi, comme les lords North, Hillsborough et Mansfield ainsi que des officiers militaires, tels que le général Thomas Gage, le lieutenant William Dudingston et l’amiral Samuel Graves. Si la plupart des Américains d’aujourd’hui n’ont probablement jamais entendu parler de ces hommes, leurs noms étaient familiers à tous en 1776.

Ils comptaient également parmi eux des représentants de la Couronne nommés par le roi, comme les gouverneurs royaux Josiah Martin, Lord Dunmore et William Tryon, qui prit les armes contre des fermiers de Caroline du Nord révoltés contre les impôts et la corruption des autorités.

Pour les Américains d’aujourd’hui, ces griefs peuvent paraître abstraits et désincarnés. Mais, pour les colons, chacun d’eux avait un visage. Derrière chaque accusation se trouvait une personne chargée de mettre en œuvre la politique du roi. Les dirigeants de la révolution en vinrent à la conviction que les agissements de ces responsables rendaient impossible le maintien des Treize Colonies au sein de l’Empire britannique. Ils craignaient que, en renonçant à l’indépendance, les Américains ne perdent la possibilité d’obtenir justice, de faire entendre leur voix et de vivre sous un gouvernement représentatif.

En 1825, Thomas Jefferson décrivit la Déclaration d’indépendance comme « l’expression de l’esprit américain ». Les griefs en faisaient pleinement partie : ils reflétaient les difficultés auxquelles avaient été confrontés des hommes et des femmes ordinaires, issus de tous les horizons. Les Américains d’aujourd’hui peuvent encore tirer des enseignements de leur manière d’y répondre.

The Conversation

Robert Parkinson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. 250 ans après, les griefs de la Déclaration d’indépendance des États-Unis restent étonnamment actuels – https://theconversation.com/250-ans-apres-les-griefs-de-la-declaration-dindependance-des-etats-unis-restent-etonnamment-actuels-286322

La Fayette a aidé les Américains à renverser le cours de la guerre d’indépendance – et à forger un sentiment d’identité nationale

Source: The Conversation – in French – By Matthew Smith, Visiting Assistant Professor of History, Miami University

Représentation par Jean Marie Joseph Bove du retour de La Fayette aux États-Unis : « Un grand homme appartient à l’Univers tout entier. » Blancheteau Collection/Cornell University Library/Wikimedia Commons

Accueilli en héros de retour au pays, Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, effectua une grande tournée aux États-Unis en 1824-1825, juste avant le 50ᵉ anniversaire du pays.


Les États-Unis s’apprêtent à célébrer le 250ᵉ anniversaire de leur naissance révolutionnaire, la Déclaration d’indépendance. Le 4 juillet 2026 marquera une étape importante – et un moment de réflexion.

Pourtant, alors que la fascination pour la fondation des États-Unis perdure, la manière dont la révolution américaine (1775-1783) est enseignée à travers le pays fait l’objet de controverses. Des initiatives contestées du New York Times, comme le Projet 1619, visant à placer l’esclavage au cœur de l’histoire des États-Unis, jusqu’aux tentatives visant à restreindre les enseignements abordant les questions de racisme, la transmission de l’histoire américaine se retrouve au cœur de clivages partisans. Les anniversaires peuvent susciter l’enthousiasme du public, mais ils peuvent aussi rouvrir de vieilles blessures.

En tant qu’historien des États-Unis et citoyen états-unien naturalisé, je porte un intérêt à la fois personnel et professionnel à la Révolution américaine. Le fait que j’aie grandi au Royaume-Uni amuse énormément mes élèves chaque fois que nous parlons de la guerre d’indépendance. Parfois, avec mon anglais teinté d’accent britannique, je leur rappelle que je n’ai pas personnellement grandi sous le règne du roi George III. Enseigner l’histoire, c’est encourager les élèves à porter un regard critique sur le passé sans leur dicter les émotions qu’ils doivent ressentir – qu’elles soient patriotiques ou autres.

Malheureusement, le genre de savoir historique objectif qui allait autrefois de soi semble aujourd’hui perdre du terrain aux États-Unis. Selon le National Assessment of Educational Progress, seuls 13 % des élèves de quatrième en 2023 ont été jugés « compétents » en histoire américaine. Une enquête de 2010 a révélé que 26 % des adultes étaient incapables d’identifier par rapport à quel pays les États-Unis avaient déclaré leur indépendance, la Chine, le Mexique et la France figurant parmi les réponses données.

Entendre que les États-Unis se seraient « séparés » de la France aurait vraiment fait sursauter Gilbert du Motier, plus connu sous le nom de marquis de La Fayette (1757-1834). Son engagement envers ce pays naissant a non seulement contribué à garantir son indépendance, mais il a également contribué à consolider l’identité américaine plusieurs décennies plus tard.

Une alliance décisive

Aristocrate issu d’un milieu privilégié ayant pris part aux révolutions américaine et française, La Fayette est parti au combat à l’âge de 19 ans. Après avoir levé et équipé sa propre expédition pour traverser l’Atlantique en 1777, il a participé à de nombreuses batailles contre les Britanniques, notamment à la bataille décisive de Yorktown. Ayant gagné la confiance de George Washington, La Fayette atteignit le grade de général de division dans l’armée continentale.

A painting of two men in jackets, breeches and stockings greeting each other on a porch as women look on
La Fayette à Mount Vernon, accueilli par George Washington en sa demeure, peint par Herman Bencke vers 1875.
Bencke & Scott/Library of Congress

L’engagement de La Fayette dans l’armée américaine est antérieur à l’alliance de 1778 entre son pays natal et les États-Unis. Finalement, l’alliance avec la France a renversé le cours de la guerre contre la Grande-Bretagne, tant sur terre qu’en mer. À la fin de la guerre, les Français avaient envoyé quelque 12 000 soldats, 22 000 marins et des dizaines de navires de combat pour soutenir la cause américaine, et investi d’énormes ressources financières. À l’époque où La Fayette proposa ses services, il n’était toutefois qu’un des rares volontaires étrangers – et le plus acclamé.

« De nos jours », comme l’a [reconnu] l’historienne Sarah Vowell, les Américains considèrent La Fayette comme « un lieu, et non une personne ». Mais la multitude de villes, de comtés et de voies publiques portant le nom de ce héros de la révolution témoigne de sa renommée d’antan. Pendant la Première Guerre mondiale, les troupes américaines ont mis le cap sur la France sous le slogan « La Fayette, nous voilà ! », promettant de rembourser la dette de gratitude de l’Amérique envers la France.

Un pays en pleine croissance

Les Américains d’un certain âge se souviennent peut-être du bicentenaire des États-Unis en 1976, célébré en grande pompe et marqué notamment par une visite d’État de la reine Élisabeth II. Le 50ᵉ anniversaire de l’indépendance, cependant, a joué un rôle bien plus important dans la façon dont les citoyens se représentaient leur pays.

La Fayette a eu une place centrale dans les préparatifs de cette commémoration de 1826, la première du genre à l’échelle nationale. Le président James Monroe, lui-même ancien combattant de la guerre d’indépendance, le convia à être « l’invité de l’Amérique », honoré en tant que dernier général de division encore en vie de l’Armée continentale. À partir de juillet 1824, à l’âge de 66 ans, La Fayette entreprit une tournée triomphale à travers les 24 États qui composaient alors l’Union – soit près du double des 13 États d’origine.

A line of men in uniform stand in formation on a street as onlookers stand nearby
La Fayette saluant les membres de la Garde nationale à son arrivée à New York en 1825, tableau peint par Ken Riley.
The National Guard/Flickr via Wikimedia

Alors que La Fayette se dirigeait vers l’ouest, transporté tour à tour en calèche, en bateau à vapeur et en péniche, il traversa une Amérique en pleine mutation. Nulle part la croissance économique et démographique des États-Unis n’était plus évidente qu’à Cincinnati (Ohio), où une foule de 50 000 personnes l’accueillit en mai 1825. Autrefois petite ville de frontière, Cincinnati connaissait une croissance plus rapide que n’importe quelle autre ville de taille comparable du pays : sa population est passée d’environ 15 000 à environ 115 000 habitants au cours du quart de siècle qui a suivi la visite de La Fayette.

Il s’est adressé à son auditoire avec émotion :

« La plus grande récompense que l’on puisse accorder à un vétéran de la révolution est de lui faire découvrir les bienfaits qui ont découlé de notre lutte pour l’indépendance, la liberté et l’égalité des droits. »

La Fayette a donné un visage humain à la commémoration nationale américaine. Il a permis aux citoyens des États de la frontière, comme l’Ohio – jusqu’alors exclus du récit révolutionnaire –, de se mettre eux-mêmes à l’honneur. La forte affluence lors des étapes dans l’Ouest, comme à Cincinnati, reflétait l’enthousiasme pour ces grands spectacles. Elle témoignait également de l’essor de la presse écrite américaine, qui avait fait la promotion de sa visite, ainsi que de l’amélioration des moyens de transport dans des régions du pays autrefois isolées.

La tournée de La Fayette s’est achevée par un banquet d’État organisé le 18 septembre 1825 à Washington, D. C., donné par le nouveau président, John Quincy Adams. Adams – fils du deuxième président des États-Unis, John Adams – a rendu hommage à « ce lien d’amour, plus fort que la mort », qui unit La Fayette « pour l’éternité au nom de Washington ».

Des lunettes roses

L’enthousiasme avec lequel La Fayette a été accueilli il y a 200 ans était sincère. Mais comme dans toute bonne leçon d’histoire, l’héritage de La Fayette est sujet à interprétation.

A seated, brown-haired man in a suit jacket and khaki-colored pants sits in a glen with his cane beside him
Portrait de La Fayette dans ses vieux jours, par Louise-Adéone Drölling vers 1830.
Musée de l’Armée via Wikimedia

Son grand voyage a contribué à ancrer le mythe de « l’Ère des bons sentiments » : un âge d’or marqué par l’harmonie politique aux États-Unis. En réalité, les germes de la guerre civile américaine étaient déjà manifestes. L’adhésion du Missouri à l’Union en 1820 menaçait le fragile équilibre du pays entre les États opposés à l’esclavage et ceux qui l’autorisaient – une crise que Thomas Jefferson avait qualifiée de « sirène d’alarme dans la nuit ».

De même, la glorification de La Fayette dans l’ouest des États-Unis a coïncidé avec la poursuite de la déportation forcée des peuples autochtones. L’Ohio, par exemple, a déporté de force la dernière tribu amérindienne de son territoire en 1843.

Malgré les utilisations et les abus de la mémoire historique, ainsi que la réticence des historiens contemporains à l’égard du culte des héros, La Fayette reste une figure charismatique – un « citoyen de deux mondes » qui s’est fait le champion tant de l’abolitionnisme que des droits des femmes. Je pense que le fait qu’il tombe peu à peu dans l’oubli témoigne d’une amnésie inquiétante. Cet anniversaire américain offre l’occasion de réexaminer son héritage, aux côtés des récits révolutionnaires d’Américains de tous horizons.

Comme l’écrivait La Fayette dans une lettre à sa famille après la capitulation de l’armée britannique en 1781 : « L’humanité a remporté sa bataille. La liberté a désormais un pays. »

The Conversation

Matthew Smith ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La Fayette a aidé les Américains à renverser le cours de la guerre d’indépendance – et à forger un sentiment d’identité nationale – https://theconversation.com/la-fayette-a-aide-les-americains-a-renverser-le-cours-de-la-guerre-dindependance-et-a-forger-un-sentiment-didentite-nationale-285953