Décoloniser les pratiques scientifiques : le cas du désert d’Atacama au Chili

Source: The Conversation – in French – By Adrien Tavernier, Scientist in environmental sciences, Universidad de Atacama

Est-il moral, éthique, voire tout simplement acceptable, que des projets de recherche soient menés dans des pays du « Sud global » sans qu’aucun scientifique local soit impliqué ? Une étude vient apporter une quantification de cette problématique dans la zone de la Puna sèche et du désert d’Atacama, en Amérique latine.


Tout travail de recherche scientifique implique, initialement, une revue bibliographique. Le but de ce travail préliminaire est de parcourir la littérature afin de compiler les informations susceptibles d’étayer la question principale à laquelle une équipe scientifique souhaite répondre.

C’est au cours de cette recherche bibliographique que notre équipe, travaillant sur la caractérisation environnementale de la Puna sèche et du désert d’Atacama, en Amérique du Sud, a eu l’impression que la plupart des travaux publiés jusqu’alors avaient été réalisés par des équipes étrangères, sans aucune implication de chercheurs appartenant à une institution locale.

Pour ramener la situation à la France, serait-il possible et acceptable que les Puys d’Auvergne ou la Mer de Glace soient étudiés exclusivement par des équipes issues d’organismes de recherche argentins, chiliens, péruviens ou boliviens sans participation de chercheurs appartenant à des institutions françaises ?

Localisation géographique de la Puna sèche (rouge) et du désert d’Atacama (jaune).
Fourni par l’auteur

La Puna sèche et le désert d’Atacama sont des régions du globe à cheval sur quatre pays (Argentine, Bolivie, Chili et Pérou). Ces zones géographiques particulières ont pour caractéristique principale une aridité extrême qui façonne des paysages que beaucoup qualifierait spontanément de « lunaires » ou de « martiens ». Ces deux régions correspondent en effet à ce que l’on appelle, dans le jargon scientifique, des analogues planétaires : des lieux géographiques présents sur Terre mais qui peuvent s’apparenter à des environnements extraterrestres.

La Puna sèche et le désert d’Atacama sont ainsi considérés comme de bons analogues terrestres de Mars et pourraient présenter, à l’heure actuelle, des conditions physico-chimiques proches de ce que la planète rouge aurait pu connaître au cours de son histoire géologique. Ce sont donc de formidables laboratoires naturels pour les domaines des sciences planétaires et de l’astrobiologie. Leur rareté suscite également l’intérêt des scientifiques du monde entier.

Comparaison entre un paysage terrestre dans le désert d’Atacama lors d’une campagne de recherche de météorites et un paysage martien capturé par le rover Curiosity.
Partie supérieure : Luigi Folco/Partie inférieure : NASA/JPL-Caltech/MSSS, CC BY

Comment passer d’une vague impression à une certitude de la prépondérance de travaux étrangers sur la zone géographique concernée ? Notre équipe francochilienne composée de géologues, de géophysiciens, d’astrophysiciens et de biologistes a mis en place une méthode systématique de comparaison des articles basés, d’une manière ou d’une autre, sur les caractéristiques exceptionnelles de la Puna sèche et du désert d’Atacama, dans les domaines des sciences planétaires et de l’astrobiologie.

Les résultats de cette étude ont été publiés en 2023 dans la revue Meteoritics and Planetary Science et notre impression a été confirmée : plus de 60 % des articles l’ont été sans impliquer un chercheur appartenant à une institution nationale d’un des pays abritant la Puna sèche et/ou le désert d’Atacama (5 369 articles analysés sur la sélection générale en sciences de la Terre, 161 pour les sciences planétaires et l’astrobiologie). Le déséquilibre mis en évidence est similaire à d’autres disciplines scientifiques et ne se limite pas à cette région.

La valorisation scientifique du patrimoine naturel de certains pays, sans contribution majeure des chercheurs locaux, suscite de plus en plus d’inquiétudes dans une partie de la communauté scientifique. Au cours de ce travail, nous avons découvert les termes relativement récents (depuis les années 2000) de sciences hélicoptères, sciences parachutes, sciences safari ou sciences néocoloniales (terme privilégié dans la suite de cet article) qui permettent de mettre des noms sur ces pratiques caractérisées par la mise en œuvre de projets de recherches scientifiques menées par des équipes de pays développés (Nord global) dans des pays en développement ou sous-développés (Sud global) sans aucune implication des chercheurs locaux.

Ces pratiques tendent à être considérées comme contraires à l’éthique et le sujet devient un thème de discussions et de publications au sein des sciences dures : le plus souvent sous forme de diagnostic général, mais aussi en termes de quantification.

Certaines revues scientifiques, dont Geoderma (référence du domaine en science du sol) a été l’un des pionniers à partir de 2020, ont pris l’initiative d’un positionnement sans équivoque contre les pratiques de sciences néocoloniales ouvrant la voie à la modification des lignes éditoriales afin de prendre en compte la nécessité d’impliquer les chercheurs locaux dans les publications scientifiques.

C’est le cas par exemple de l’ensemble des journaux PLOS qui exigent, depuis 2021, le remplissage d’un questionnaire d’inclusion de chercheurs locaux pour une recherche menée dans un pays tiers, exigence qui a depuis fait des émules au sein du monde de l’édition scientifique.

L’exigence éthique vis-à-vis des recherches menées dans des pays étrangers devient donc un standard éditorial important mais pas encore majeur. D’autres leviers pourraient cependant être activés comme des cadres législatifs nationaux ou internationaux restrictifs imposant la participation de chercheurs locaux dans des travaux de terrain menés par des scientifiques étrangers.

En France par exemple, la mise en place de programmes de recherche dans des territoires exceptionnels comme les îles Kerguelen (territoire subantarctique français de l’océan Indien) ou la terre Adélie en Antarctique nécessite que le projet soit porté par un scientifique, agent titulaire d’un organisme de recherche public français. Des modèles permettant d’éviter cette problématique d’appropriation culturelle d’un patrimoine naturel scientifique par des chercheurs appartenant à des institutions étrangères existent donc déjà et constituent autant de ressources sur lesquelles se fonder afin de limiter ces pratiques de sciences néocoloniales. Il nous semblerait cependant nécessaire que la communauté scientifique procède à une introspection de ces pratiques.

C’est tout l’enjeu de l’étude que nous avons menée et des travaux similaires qui se généralisent depuis quelques années : rendre ces pratiques de sciences néocoloniales visibles, notamment en quantifiant le phénomène, afin que cette problématique soit débattue au sein de la communauté. Cela a notamment permis à notre équipe de se poser des questions fondamentales sur ses pratiques scientifiques et de (re)découvrir les apports conséquents menés, depuis plus de 60 ans, par les sociologues et les épistémologues sur les racines profondes et historiques pouvant lier colonialisme, impérialisme et science et plus généralement des relations entre centre et périphérie (par exemple les déséquilibres, au sein d’un même pays, entre institutions métropolitaines ou centrales vis-à-vis des institutions régionales).

L’exemple des analogues terrestres de la Puna sèche et du désert d’Atacama illustre ainsi les écarts économique, scientifique et technologique creusés progressivement entre le Nord et le Sud global. Les sciences planétaires et l’astrobiologie, ont été historiquement liées au développement technologique de programmes spatiaux ambitieux et extrêmement coûteux dont souvent les principales ambitions n’étaient pas scientifiques. Les pays du Sud global n’ont ainsi pas eu l’opportunité de profiter de la conquête spatiale de la seconde moitié du XXe siècle pour développer une communauté scientifique locale en sciences planétaires et en astrobiologie.

Des efforts sont actuellement menés au sein du continent sud-américain afin de pallier cette situation et ainsi faciliter l’identification d’interlocuteurs scientifiques locaux par des chercheurs d’institutions étrangères souhaitant mener des recherches en sciences planétaires ou en astrobiologie en Amérique du Sud. Des démarches vertueuses entre certains chercheurs sud-américains et leurs homologues du Nord global ont aussi été menées afin de développer ex nihilo des initiatives de recherche locales dans des domaines spécifiques des sciences planétaires et de l’astrobiologie (par exemple, vis-à-vis d’un cas que notre équipe connaît bien, la recherche sur les météorites au Chili).

Dans le domaine de l’astronomie, à la marge donc des sciences planétaires et de l’astrobiologie, la mise en place des grands observatoires internationaux sur le sol chilien a permis la structuration d’une communauté locale d’astronomes et représente ainsi un bon exemple de début de coopération fructueuse entre le Nord et le Sud global. N’oublions pas de citer aussi le développement remarquable et exemplaire de l’astrobiologie au Mexique, dans les pas des scientifiques mexicains Antonio Lazcano et Rafael Navarro-González, qui démontre qu’une structuration locale indépendante reste possible et peut induire une dynamique positive pour l’ensemble du continent sud-américain.

Toutes ces initiatives restent cependant trop rares ou encore trop déséquilibrées au profit d’un leadership du Nord global et ne peuvent, selon nous, se substituer à une introspection profonde des pratiques de recherche scientifique. Dans un contexte où la légitimité des sciences est contestée, cet effort d’autocritique émanant de la communauté scientifique ne nous semblerait pas superflu.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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Santé mentale : en finir avec la stigmatisation des troubles psychiques

Source: The Conversation – in French – By Thibault Jaubert, Chercheur post-doctoral en psychologie sociale et de la santé, Université Savoie Mont Blanc; Université Paris Cité

Les personnes concernées par la dépression, la schizophrénie ou d’autres troubles liés à l’altération de la santé mentale sont victimes de stéréotypes et comportements discriminatoires en raison de leur maladie. La Journée mondiale de la santé mentale du 10 octobre, sous l’égide de l’Organisation mondiale de la santé, est l’occasion de décrypter les causes de cette stigmatisation et de présenter des pistes explorées par la recherche pour la combattre.


Les troubles mentaux correspondent à des altérations de la santé mentale affectant le fonctionnement émotionnel, cognitif et social. Alors qu’on estime que près de la moitié de la population mondiale sera concernée au cours de sa vie dans la prochaine décennie, il faut faire face à un fardeau supplémentaire : la stigmatisation liée aux troubles mentaux.




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Être la cible de stigmatisations, c’est faire face à des stéréotypes négatifs, des préjugés et des comportements discriminatoires. Ce sont des freins majeurs à l’accès aux soins et au rétablissement.

Comment expliquer cette stigmatisation ? Et surtout, comment y remédier ? Des pistes concrètes existent.

Troubles mentaux et stigmatisation : un phénomène préoccupant et impactant

La stigmatisation des troubles mentaux pousse de nombreuses personnes concernées à minimiser ou à dissimuler leur condition, par crainte d’être jugées ou rejetées.

Contrairement à d’autres formes de handicap qualifiées de visibles, les troubles mentaux sont souvent peu apparents, ce qui les rend faciles à dissimuler. En parallèle, cette stigmatisation peut s’intérioriser, et les personnes ayant un trouble mental peuvent parfois intégrer les stéréotypes qui les visent.

Connu sous le terme d’« auto-stigmatisation », cet effet « Why try » (« À quoi bon essayer ») amène les personnes à se sentir incapables de changer leur condition. Ses conséquences ont un coût important pour les personnes concernées en retardant le recours aux soins, le rétablissement, mais aussi en favorisant l’isolement social.

Lutter contre la stigmatisation des personnes ayant un trouble mental représente un levier stratégique pour la mise en œuvre d’interventions à large échelle. Ce combat participe donc d’un défi en santé publique, au même titre que l’amélioration des parcours de soins, l’innovation thérapeutique (non médicamenteuse comme pharmacologique) et la mise en place d’actions de promotion et de prévention (comme préconisée par la « Feuille de route Santé mentale et psychiatrie, 2018 »).

Cela s’inscrit dans un contexte où les coûts – autant humains (personnels et familiaux), sociaux qu’économiques – sont considérables. En France, le coût annuel direct et indirect des troubles mentaux avait ainsi été estimé à 163 milliards d’euros pour l’année 2018.

D’où vient la stigmatisation des troubles mentaux ?

Une première cause de stigmatisation réside dans l’ensemble des croyances que les individus entretiennent vis-à-vis des troubles mentaux. Deux prédominent dans l’opinion publique : l’idée selon laquelle les individus ayant un trouble mental seraient responsables de leur trouble ; et le fait que les troubles mentaux sont perçus comme plus dangereux.

Par exemple, les personnes concernées par des troubles de l’humeur comme la dépression sont perçues comme ne parvenant pas ou ne faisant pas suffisamment d’efforts pour contrôler leurs pensées, leurs émotions ou leurs actions. Les troubles psychotiques, tels que la schizophrénie, sont associés à un risque perçu de violence ou de comportement imprévisible.

Ces croyances favorisent des émotions négatives, comme la peur ou la colère, ce qui encourage les comportements discriminatoires à l’égard des personnes ayant un trouble mental.

Lutter contre les croyances et développer des compétences socioaffectives

Les interventions qui promeuvent une compréhension de la complexité des troubles – incluant des causes biologiques, psychologiques et sociales – peuvent contribuer à remettre en question ces croyances.

Ce levier permet de déconstruire le stéréotype selon lequel les individus seraient responsables de leur état de santé mentale ou pourraient en sortir par un simple effort de volonté. Sensibiliser sur le rôle des facteurs, tels que les traumatismes précoces, les vulnérabilités économiques et sociales et les causes génétiques, aide à déconstruire les idées erronées d’autoresponsabilité et de dangerosité.

Au-delà des croyances, une seconde cause de stigmatisation tient aux compétences socioaffectives. Entre autres, le fait de ressentir de l’anxiété, de ne pas percevoir suffisamment de similarité et d’empathie envers les personnes ayant des troubles mentaux sont des facteurs favorisant la stigmatisation. Cela traduit souvent une difficulté à se représenter l’expérience vécue par les personnes concernées, à reconnaître leurs émotions et leurs besoins.

Les interventions encourageant le contact direct ou indirect avec des personnes ayant un trouble mental s’avèrent efficaces à court et moyen terme pour diminuer la stigmatisation. Leur potentiel s’explique par le fait qu’elles favorisent le développement de ces compétences. Cependant, des recherches sont nécessaires pour en évaluer les effets à long terme.

Explorer les atouts de la réalité virtuelle

Enfin, la réalité virtuelle s’affiche comme un autre levier d’action innovant. Elle permet aux individus de s’immerger dans des simulations interactives qui reproduisent des expériences associées à certains troubles mentaux (hallucinations auditives, épisodes anxieux).

Des recherches sont encore nécessaires. Mais si ses atouts étaient confirmés, la réalité virtuelle pourrait renforcer la compréhension de ce que signifie vivre avec un trouble mental au quotidien. Ces environnements immersifs semblent en effet réduire la stigmatisation sans nécessiter un contact direct réel.

Adapter les interventions de déstigmatisation aux contextes et aux publics

Il est important de préciser que l’efficacité des interventions de lutte contre la stigmatisation dépend évidemment de plusieurs facteurs, dont leur adéquation au contexte et aux publics visés. Les programmes de sensibilisation combinant connaissances et savoirs sont adaptés aux plus jeunes puisqu’ils sont peu coûteux, facilement intégrables en contexte scolaire, et semblent produire des effets chez les 10-19 ans.

Pour assurer leur efficacité, ces initiatives doivent être menées par des professionnels de santé, ou bien des enseignants ou personnes concernées expertes dûment formées. Auprès des adultes en revanche, les approches fondées sur le contact direct et mobilisant l’empathie apparaissent plus pertinentes.

Alors que certaines représentations, notamment dans les œuvres de science-fiction ou les faits divers médiatisés, véhiculent des messages caricaturaux et alarmistes qui renforcent certaines croyances, les ressources numériques et culturelles peuvent jouer un rôle dans la diffusion de représentations plus nuancées et inclusives des troubles.

De plus, la prise de parole de personnalités participe à la normalisation du sujet dans l’espace public au travers d’initiatives, telles que Pop & Psy. Des plateformes d’information, comme Psycom ou Santé mentale-Info service, facilitent l’accès à des contenus informatifs et de premières ressources accessibles au plus grand nombre.

Un enjeu d’inclusion sociale et de santé publique

La stigmatisation de la santé mentale soulève des enjeux relatifs à l’inclusion des personnes confrontées à diverses formes de vulnérabilité, et interroge plus largement les conditions de notre vivre-ensemble. En ce sens, déstigmatiser les troubles mentaux ne relève pas d’une simple sensibilisation individuelle, mais constitue un enjeu d’inclusion sociale et de santé publique.

Pour être efficaces, les politiques de lutte contre la stigmatisation doivent adopter une approche combinant la diffusion de connaissances sur les déterminants de la santé mentale, les initiatives fondées sur l’expérience (comme le contact direct ou la réalité virtuelle), tout en impliquant l’action coordonnée des acteurs éducatifs, médiatiques, et ceux de la santé.


Nicolas Rainteau, psychiatre au Centre hospitalier spécialisé de la Savoie, spécialiste de la réhabilitation psycho-sociale, membre associé à l’Université Savoie-Mont-Blanc, est coauteur de cet article.

The Conversation

Thibault Jaubert a reçu des financements de Fondation ARHM et Chaire BEST Santé Mentale.

Arnaud Carre a reçu des financements de la Fondation Université Savoie Mont Blanc.

Annique Smeding ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Santé mentale : en finir avec la stigmatisation des troubles psychiques – https://theconversation.com/sante-mentale-en-finir-avec-la-stigmatisation-des-troubles-psychiques-266436

De Byzance à nos tables : l’étonnante histoire de la fourchette, entre moqueries, scandales et châtiment divin

Source: The Conversation – in French – By Darius von Guttner Sporzynski, Historian, Australian Catholic University

Banquet du duc de Lancaster Jean de Gand (1340-1399), prétendant au trône de Castille, (à gauche) et du roi de Portugal et de l’Algarve Jean&nbsp;I<sup>er</sup> (1385-1433) (au centre), lors des négociations qui aboutiront au traité de Windsor (_Chronique d’Angleterre_, vol. 3, fin du XIVᵉ siècle). Wikimedia Commons

Née dans l’Empire byzantin, adoptée en Italie puis diffusée en Europe grâce à des mariages royaux et à l’influence de grandes reines, comme Bonne Sforza (1494-1557) ou Catherine de Médicis (1519-1589), la fourchette est devenue au fil des siècles un symbole de propreté, de civilité et de raffinement.


Aujourd’hui, on prend à peine conscience de saisir une fourchette. Elle fait partie d’un service de couverts standard, aussi indispensable que l’assiette elle-même. Mais il n’y a pas si longtemps, cet ustensile désormais bien banal était accueilli avec méfiance et moquerie, allant jusqu’à causer un scandale.

Il a fallu des siècles, des mariages royaux et une pointe de rébellion culturelle pour que la fourchette passe des cuisines de Constantinople (l’actuelle Istanbul) aux tables d’Europe.

Un ustensile scandaleux

Les premières versions de la fourchette ont été retrouvées dans la Chine de l’âge du bronze et dans l’Égypte antique, bien qu’elles aient probablement servi surtout à la cuisson et au service des aliments. Les Romains disposaient de fourchettes élégantes en bronze et en argent, mais là encore principalement pour la préparation des repas.

Une fourchette verte à deux dents
Fourchette de service en bronze de la Rome antique, vers le IIᵉ et le IIIᵉ siècle de notre ère.
Metropolitan Museum of Art

Manger avec une fourchette – surtout une petite fourchette personnelle – restait rare. Au Xe siècle, les élites byzantines l’utilisaient librement, choquant leurs invités venus d’Europe occidentale. Et vers le XIe siècle, la fourchette de table commença à faire son apparition lors des repas à travers l’Empire byzantin.

Fourchettes en bronze fabriquées en Perse (VIIIᵉ-IXᵉ siècles).
Wikimedia

En 1004, Maria Argyropoulina (985–1007), sœur de l’empereur Romanos III Argyros, épousa le fils du Doge de Venise et provoqua un scandale en refusant de manger avec ses doigts. Elle se servait d’une fourchette en or. Plus tard, le théologien Pierre Damien (1007–1072) déclara que la vanité de Maria, qui utilisait des « fourchettes en métal artificiel » au lieu des doigts donnés par Dieu, avait provoqué le châtiment divin de sa mort prématurée, survenue dans sa vingtaine.

Pourtant, au XIVe siècle, la fourchette était devenue courante en Italie, en partie grâce à l’essor des pâtes. Il était beaucoup plus facile de manger des filaments glissants avec un instrument à dents qu’avec une cuillère ou un couteau. L’étiquette italienne adopta rapidement la fourchette, surtout parmi les riches marchands. Et c’est par cette classe aisée que la fourchette fut introduite dans le reste de l’Europe au XVIe siècle, grâce à deux femmes.

Le rôle de Bonne Sforza

Née dans les puissantes familles Sforza de Milan et d’Aragon de Naples, Bonne Sforza (1494–1557) grandit dans un monde où les fourchettes étaient utilisées et, mieux encore, à la mode. Sa famille était rompue aux raffinements de l’Italie de la Renaissance : l’étiquette de cour, le mécénat artistique, l’habillement ostentatoire pour hommes et femmes, et les repas élégants.

Lorsqu’elle épousa Sigismond Iᵉʳ, roi de Pologne et grand-duc de Lituanie en 1518, devenant reine, elle arriva dans une région où les usages à table étaient différents. L’usage des fourchettes y était largement inconnu.

Fourchettes, cuillères et bols fabriqués à Venise, au XVIᵉ siècle.
The Trustees of the British Museum, CC BY-NC-SA

Dans les cours de Lituanie et de Pologne, l’usage des couverts restait limité. Cuillères et couteaux servaient pour les soupes, les ragoûts et la découpe de la viande, mais la plupart des aliments étaient consommés avec les mains, aidés de pain ou de « tranchoirs » – de grosses tranches de pain rassis servant à absorber les jus des plats.

Cette méthode, à la fois économique et profondément ancrée dans les traditions culinaires de la noblesse, reflétait une étiquette sociale où les plats communs et le repas partagé étaient la norme. La cour de Bonne introduisit les manières italiennes dans la région, apportant davantage de légumes, du vin italien et, surtout, la fourchette de table.

Si son usage était probablement limité au départ aux occasions formelles ou aux cérémonies de cour, il fit forte impression. Au fil du temps, et surtout à partir du XVIIe siècle, la fourchette se généralisa parmi la noblesse de Lituanie et de Pologne.

Catherine de Medicis et la France

Catherine de Médicis (1519–1589) naquit au sein de la puissante famille florentine des Médicis, nièce du pape Clément VII. En 1533, à l’âge de 14 ans, elle épousa le futur Henri II de France dans le cadre d’une alliance politique entre la France et la papauté, quittant ainsi l’Italie pour rejoindre la cour de France.

Catherine de Médicis introduisit les fourchettes en argent et les usages culinaires italiens à la cour.

Comme pour Bonne Sforza, ces nouveautés faisaient partie de son trousseau. Elle arriva d’Italie avec des cuisiniers, des pâtissiers, des parfumeurs, mais aussi des artichauts, des truffes et une vaisselle raffinée. Son sens culinaire contribua à transformer les repas de cour en véritables spectacles.

Si la légende a sans doute amplifié son influence, de nombreux plats aujourd’hui considérés comme emblématiques de la cuisine française trouvent en réalité leur origine dans sa table italienne : la soupe à l’oignon, le canard à l’orange ou encore le sorbet.

Une fourchette italienne du XVᵉ siècle.
The Met

La « bonne façon » de manger

Voyageur insatiable, Thomas Coryate (1577–1617) rapporta au début du XVIIe siècle des récits d’Italiens utilisant des fourchettes, une pratique qui paraissait encore ridiculement affectée dans son pays.

En Angleterre, l’usage de la fourchette au début du XVIIe siècle passait pour un signe de prétention. Même au XVIIIe siècle, on considérait qu’il était plus viril et plus honnête de manger avec un couteau et les doigts.

Mais à travers l’Europe, le changement était en marche. La fourchette commença à être perçue non seulement comme un ustensile pratique, mais aussi comme un symbole de propreté et de raffinement.

En France, elle devint un reflet de la civilité de cour. En Allemagne, les fourchettes spécialisées se multiplièrent aux XVIIIe et XIXe siècles : pour le pain, les cornichons, la glace ou le poisson.

En Angleterre, son usage finit par devenir un marqueur social : la « bonne façon » de la tenir distinguait les gens polis des malappris.

Vieil homme assis sur un tabouret avec une poêle et une fourchette (1888), du peintre belge Jos Ratinckx (1860-1937).
Rijksmuseum

Avec l’essor de la production de masse au XIXe siècle, l’acier rendit les couverts abordables et la fourchette devint omniprésente. À cette époque, le débat ne portait plus sur la question d’en utiliser une, mais sur la manière correcte de s’en servir. Les manuels de savoir-vivre dictaient désormais les règles : pas question de ramasser les aliments comme avec une cuillère, ni de les piquer sauvagement, et toujours tenir la fourchette dents vers le bas.

Il fallut des scandales, des toquades royales et des siècles de résistance pour que la fourchette s’impose à table. Aujourd’hui, il est presque impossible d’imaginer manger sans elle.

The Conversation

Darius von Guttner Sporzynski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De Byzance à nos tables : l’étonnante histoire de la fourchette, entre moqueries, scandales et châtiment divin – https://theconversation.com/de-byzance-a-nos-tables-letonnante-histoire-de-la-fourchette-entre-moqueries-scandales-et-chatiment-divin-266608

Népal : La génération Z prend la rue et réinvente la contestation

Source: The Conversation – in French – By Elodie Gentina, Professeur à IESEG School of Management, Univ. Lille, CNRS, UMR 9221 – LEM – Lille, IÉSEG School of Management

À l’automne 2025, face à la censure numérique imposée par un régime népotique, des milliers de jeunes manifestants ont investi les rues de Katmandou, capitale du Népal. La répression a été brutale : au moins 72 morts, des dizaines de blessés. Porté par les réseaux sociaux, ce soulèvement s’inscrit dans une vague mondiale où les jeunesses connectées – du Maroc à Madagascar – réinventent la démocratie hors des cadres traditionnels et exigent d’être entendues.


Au Népal, l’histoire politique pourrait bien prendre un nouveau tournant. Dans ce pays de quelque 30 millions d’habitants accroché aux flancs de l’Himalaya, encore marqué par les cicatrices d’une guerre civile (1996-2006) qui a abouti à la mise en place d’une démocratie imparfaite et instable, une génération née après les combats s’affirme aujourd’hui.

Elle ne se range sous aucune bannière partisane, n’attend l’aval d’aucun chef et refuse les mots d’ordre venus d’en haut. Elle trace sa propre voie, connectée, autonome, soudée autour de ses codes et de ses écrans. Et cet automne 2025, cette jeunesse – la fameuse génération Z (personnes nées entre la fin des années 1990 et le début des années 2010) – a investi les rues, prenant tout le monde de court, à commencer par les dirigeants.

D’un royaume meurtri à une démocratie fragile

Pour mesurer ce qui se joue aujourd’hui, il faut d’abord se tourner vers le passé. Entre 1996 et 2006, le Népal a traversé une décennie de guerre civile d’une rare intensité, opposant les insurgés maoïstes au pouvoir monarchique. Ce conflit, qui a coûté la vie à plus de 13 000 personnes, s’est soldé par l’effondrement de la royauté et la naissance d’une République en 2008. Beaucoup y ont vu l’aube d’un nouvel avenir, fondé sur la justice, la stabilité et le développement.

Mais la réalité fut bien plus chaotique. En quinze ans, le pays a connu une succession de gouvernements sans lendemain, des institutions toujours fragiles et un pouvoir resté entre les mains des mêmes familles. La corruption, le favoritisme et l’absence d’horizons économiques ont peu à peu creusé un profond sentiment de désillusion. Jusque-là, la contestation prenait des formes attendues : syndicats, mouvements étudiants affiliés aux partis, mobilisations rurales ou actions maoïstes. Rien ne laissait imaginer l’irruption d’un soulèvement d’un tout autre visage.

Gen Z contre les « nepo kids » : la révolte d’une génération contre l’héritage du pouvoir

Environ 500 000 jeunes rejoignent chaque année la population active, bien plus que le nombre d’emplois disponibles. Le chômage des jeunes âgés de 15 à 24 ans au Népal est évalué à 20,8 %. Dans ces conditions, les opportunités sont rares, et des centaines de milliers de Népalais sont contraints de s’expatrier pour trouver du travail en Inde ou dans les pays du Moyen-Orient. L’idée d’un avenir meilleur dans leur propre pays leur semble de plus en plus inaccessible.




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Quelques jours avant que les rues ne s’embrasent, un flot d’images a envahi les réseaux sociaux népalais : on y voyait les enfants de responsables politiques exhiber voitures de luxe, séjours à l’étranger et train de vie fastueux. Ces publications, largement partagées sous les hashtags #NepoKid ou #NepoBaby, ont fait l’effet d’une étincelle dans un pays déjà traversé par une profonde frustration. Elles mettaient crûment en lumière le fossé qui sépare les élites de la population, révélant un système où privilèges et passe-droits semblent se transmettre de génération en génération.

Dans un contexte de chômage massif et d’exil forcé pour une grande partie de la jeunesse, ces images sont vite devenues le symbole d’un pouvoir déconnecté et d’une injustice profondément enracinée. Le mouvement né sur les écrans s’est alors transformé en colère dans les rues, accélérant l’éclatement d’un soulèvement populaire. Le mouvement au Népal a souvent été présenté comme une révolte de la Gen Z contre les « nepo-babies » qui s’est intensifiée à la suite de l’interdiction des réseaux sociaux et d’une répression sanglante.

La vague de vidéos dénonçant les « nepo-kids » a exprimé une colère populaire face à des décennies de népotisme enraciné au Népal. Héritage de la dynastie autoritaire des Rana (1846-1951), ce système s’est perpétué malgré la démocratisation amorcée en 1990 : les partis n’ont pas su instaurer des institutions équitables ni représentatives. Le pouvoir reste ainsi concentré entre quelques familles influentes et alliances claniques (la famille Koirala, la dynastie Rala et les dynasties « claniques »), qui continuent de contrôler partis, ressources et postes clés.

Les jeunes citoyens exigent la fin de la corruption, une gouvernance plus juste et une véritable équité économique. Fait inédit dans l’histoire politique du pays : le 9 septembre 2025, le premier ministre Khadga Prasad Sharma Oli a présenté sa démission, avant d’être remplacé par Sushila Karki, ancienne présidente de la Cour suprême, à l’issue d’un vote… organisé sur la plateforme Discord. Elle est à la tête d’une équipe transitoire chargée de préparer les élections prévues pour mars 2026.

Le manga « One Piece », emblème de révolte de la génération Z

Cette révolte est horizontale, spontanée, mouvante, en l’absence de leaders reconnus ou autoproclamés. Les messages circulent en ligne, les décisions se construisent collectivement, presque en temps réel. La culture de cette génération imprègne aussi le mouvement. Sur les pancartes, on voit des mèmes, des clins d’œil à des séries ou à des mangas. Le drapeau des Straw Hat Pirates de One Piece, symbole de liberté et de résistance, flotte parmi les manifestants. La colère s’exprime avec humour, ironie et inventivité. Loin des discours idéologiques d’antan, cette jeunesse parle un langage qui lui ressemble.

Ce symbole One Piece n’a rien d’anodin : dans l’univers du célèbre manga, Luffy incarne la lutte contre l’oppression et le rêve d’un monde plus juste. Hors des pages de fiction, ce drapeau est devenu un véritable marqueur générationnel à travers toute l’Asie. Il suffit d’y inscrire quelques mots d’ordre pour qu’il se transforme en cri de ralliement. « La génération Z ne se taira pas » ou encore « Votre luxe, notre misère », pouvaient ainsi se lire sur les banderoles brandies par des milliers de jeunes Népalais début septembre 2025, après la suspension de plates-formes comme Facebook, X ou YouTube.

Mais les revendications de la génération Z au Népal vont bien au-delà de la seule question de la censure. Elles s’attaquent à un système politique verrouillé, gangrené par les privilèges héréditaires et incapable d’offrir un avenir. Elles réclament des emplois, de la transparence, une démocratie réelle et vivante. Elles exigent surtout une chose : que leur voix compte enfin.

Une rupture générationnelle qui dépasse le Népal

La jeunesse népalaise a provoqué un séisme politique. Et cela, sans chef, sans parti, sans programme détaillé.

Reste à savoir ce que ce soulèvement va devenir. Au Népal, le gouvernement en place a même été contraint de céder, remplacé par une équipe transitoire chargée de préparer les élections prévues pour mars 2026. L’histoire montre que les mouvements sans organisation claire peuvent vite s’essouffler ou être récupérés. Reste à savoir si la jeunesse mobilisée choisira d’entrer dans l’arène électorale en présentant ses propres candidats – une perspective qui pourrait marquer un tournant majeur dans la vie politique du pays.

La nouvelle génération a pris conscience de sa force collective. Elle sait désormais qu’elle peut se mobiliser rapidement, en dehors des cadres traditionnels, et obliger le pouvoir à réagir. Elle a aussi redéfini le vocabulaire de la contestation : culture numérique, humour, pop culture, créativité… autant d’armes nouvelles pour faire passer des messages politiques.

Ce qui se joue au Népal n’est d’ailleurs pas un cas isolé. De l’Indonésie au Chili, de l’Iran aux États-Unis, ces jeunes « digital natives », nés pendant l’ère d’Internet, contestent les structures établies avec les mêmes outils et les mêmes réflexes. Le Népal s’inscrit dans ce vaste mouvement mondial d’une génération qui ne veut plus attendre et qui contribue à réinventer la démocratie à l’ère du numérique. La politique telle que nous la connaissions – organisée autour de partis, de leaders et de structures hiérarchiques – est de moins en moins adaptée aux formes d’engagement des nouvelles générations. Pour elles, la politique est une pratique fluide, horizontale, souvent ludique, toujours connectée.

The Conversation

Elodie Gentina ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Népal : La génération Z prend la rue et réinvente la contestation – https://theconversation.com/nepal-la-generation-z-prend-la-rue-et-reinvente-la-contestation-266944

Le marketing viral du chocolat de Dubaï

Source: The Conversation – France (in French) – By Anne Parizot, Professeur des universités en sciences de l’information et de la communication émérite, Université Bourgogne Europe

Le chocolat de Dubaï illustre les dilemmes contemporains&nbsp;: entre innovation culinaire et marketing viral, entre authenticité et imitation, entre inspiration et contrefaçon. KatMoys/Shutterstock

Une tablette de chocolat artisanal, née à Dubaï et popularisée sur TikTok, est devenue en quelques mois un phénomène mondial. Entre marketing viral, copies industrielles, le « chocolat de Dubaï » illustre les tensions contemporaines entre authenticité, imitation et contrefaçon dans l’alimentation mondialisée. Plus encore qu’un produit, c’est un nom qui fait vendre.


Chocolat de Dubaï ? Si vous n’en n’avez jamais entendu parler, peut-être n’êtes-vous ni gourmand ni accro aux réseaux sociaux. Pourtant, il fait le buzz depuis 2024.

Le « Dubai chocolate », créé par l’entrepreneuse anglo-égyptienne Sarah Hamouda, associe chocolat au lait, crème pistache-tahini et cheveux d’ange (kadayif). Ce qui frappe : son goût, sa texture onctueuse et croustillante, mais surtout la rapidité avec laquelle il s’est imposé comme un symbole culinaire de Dubaï. Baptisé « Can’t get knafeh of It » signifiant « On ne peut plus s’en passer », il a explosé en popularité après une vidéo TikTok devenue virale, de Maria Vehera (2023).

Sur les réseaux sociaux, le chocolat de Dubaï est conçu comme un spectacle visuel relevant du « food porn ». Gros plans, ralentis et zooms exaltent textures, couleurs et gestes rituels : ouverture de l’emballage, cassure de la tablette, coulants et craquants. L’esthétisation extrême transforme la dégustation en scène sensuelle, associée à l’exotisme d’une expérience rare, presque interdite.

Du luxe artisanal à la copie industrielle

Face à l’engouement de ce produit à l’origine artisanal, les marques se sont emparées du concept : en France, Lindt, la célèbre marque de chocolat suisse, Lidl propose sa propre version à prix bas, relayée sur TikTok ou Jeff de Bruges développe des déclinaisons de la tablette classique.

Une trajectoire typique : un produit culinaire innovant, viral et artisanal bascule vers une industrialisation massive, avec ses imitations et risques de contrefaçon. Si certains s’attachent à ces saveurs, d’autres ont senti un autre goût. « Ça a le goût de l’argent », a plaisanté le présentateur Al Roker dans l’émission « Today » après l’avoir goûté en direct. Plaisantait-il vraiment ?

Buzz ou tromperie ?

L’importance des mots du chocolat a été soulignée par les chercheurs Laurent Gautier, Angelica Leticia Cahuana Velasteguí et Olivier Méric, et ici c’est le nom de ce chocolat qui suscite le débat. « Chocolat de Dubaï » peut laisser croire que les tablettes sont produites aux Émirats. Or, beaucoup viennent en réalité de Turquie ou d’Europe et peuvent donc induire le consommateur en erreur.

La justice allemande a rendu deux jugements contradictoires. À Cologne, l’appellation « Dubai Chocolate » sur des tablettes turques a été jugée trompeuse. À Francfort, au contraire, les juges ont estimé qu’il renvoyait à une recette culinaire plus qu’à une origine géographique. En France, le Code de la consommation est clair : une pratique commerciale trompeuse est interdite si l’emballage suggère une origine fausse ou ambiguë. Pour éviter ce risque, certaines marques comme Lindt utilisent la formule prudente « Dubaï Style ».

Le buzz a engendré une économie parallèle avec des versions contrefaites ; les douanes autrichiennes saisissent plus de 2 500 tablettes lors de contrôles frontaliers. Ces copies exposent les consommateurs à des risques sanitaires que souligne la revue UFC-Que choisir. Le succès du produit repose plus sur le marketing viral des réseaux sociaux que sur ses qualités gustatives.

Quand le nom fait vendre

Au-delà des saveurs, c’est le nom qui alimente le succès – et parfois la confusion. « Dubaï » agit comme une marque imaginaire, synonyme de luxe, de prestige et d’exotisme. Le produit original mise sur un storytelling sophistiqué : mélange gourmand, raffiné, savoir-faire, texture fondante, masse de cacao… Chocolat Dubaï c’est partager un peu de la magie de Dubaï, une saveur nouvelle, expérience gustative.

Trois formulations circulent aujourd’hui, porteuses d’un sens implicite différent. Le jeu sur les prépositions et sur les adjectifs est au cœur du storytelling culinaire. Comme l’a montré le sémiologue Roland Barthes, la nourriture est aussi un discours.

« Dubaï » fonctionne comme une marque imaginaire :

  • « Chocolat de Dubaï » : la préposition « de » suggère une origine géographique et une authenticité. Comme pour « vin de Bordeaux », le consommateur attend un produit provenant effectivement des Émirats. Cette formulation pose des problèmes juridiques lorsque le chocolat est fabriqué ailleurs. Les marques doivent donc être déposées pour être protégées et l’indication géographique (IG) est essentielle.

  • « Chocolat Dubaï » (sans préposition) fonctionne comme un raccourci puissant associant un toponyme immédiatement reconnaissable à une catégorie universelle – chocolat. Le nom n’est pas une marque déposée, mais un surnom collectif, facile à retenir et à partager. On est dans l’onomastique – ou étude des noms propres – marketing, où la référence territoriale glisse vers l’imaginaire. La juxtaposition franco-anglaise – « Dubai chocolate » ↔ « Chocolat Dubaï » – crée un effet de résonance interlinguistique qui facilite la viralité.

  • « Chocolat Dubaï Style » insiste sur l’inspiration culinaire sans revendiquer l’origine. D’un point de vue linguistique, l’ajout de « style » signale l’inspiration culinaire et protège le fabricant du risque de tromperie, en signalant une imitation assumée. Mais le consommateur en est-il toujours conscient ?

Ces variations linguistiques révèlent un glissement métonymique : de la référence au lieu réel à un imaginaire global du luxe et de l’excès.

Le nom propre comme storytelling

L’onomastique alimentaire, ou étude des noms propres devient un instrument de storytelling, mais aussi un champ de bataille juridique et économique. Une entreprise joue clairement sur le nom sur un registre humoristique : la marque française Klaus et son « Doubs by Chocolate » détourne l’imaginaire du Golfe pour l’ancrer dans le terroir du Haut-Doubs.

L’entreprise franc-comtoise a bien compris le rôle essentiel de l’onomastique. Ce « Doubs by Chocolate » surfe sur la vague, mais le nom identifie clairement le chocolat comme un produit régional. L’origine signalée ne crée pas de risque juridique, tout en conservant une homophonie parfaite avec le fameux « Dubai chocolate ». En référence directe à Dubaï et à l’imaginaire idyllique de luxe et de volupté, avec toutes les précautions prises pour qu’il n’y ait pas mégarde, l’entreprise Klaus met en place un marketing déroutant évoquant le décalage.

Publicité pour la tablette Doubs By Chocolate de l’entreprise française Klaus.
Klaus, FAL

Du viral au patrimonial ?

Traditionnellement, les produits alimentaires deviennent patrimoine à travers le temps, consolidés par des générations d’usage, protégés par des labels (AOP, IGP). Le Dubai chocolate inverse la logique. Son patrimoine n’est pas hérité, mais produit par la viralité. Les millions de vues et de partages jouent le rôle de validation. Ce n’est pas l’État ni l’Unesco qui consacrent le produit, mais l’algorithme et les réseaux sociaux. Ce phénomène illustre une tendance nouvelle : la patrimonialisation accélérée.

Autre singularité : le Dubai chocolate n’est pas lié à un terroir rural, comme le vin de Bordeaux. Il est rattaché à une « ville-monde ». Il devient l’équivalent culinaire d’un gratte-ciel ou d’un centre commercial : un symbole urbain. Cette urbanisation du patrimoine alimentaire montre que les métropoles ne sont plus seulement consommatrices de traditions, mais aussi créatrices d’icônes gastronomiques.

Confrérie culinaire mondiale

Mais peut-on parler de patrimoine pour un produit si récent ?

Oui, si l’on considère le patrimoine comme un ensemble de signes partagés et valorisés par une communauté. Dans ce cas, TikTok joue le rôle de confrérie culinaire mondiale. Mais ce patrimoine est fragile. Ce qui est consacré par la viralité peut être supplanté demain par une nouvelle mode.

Le chocolat de Dubaï illustre parfaitement les dilemmes contemporains : entre innovation culinaire et marketing viral, entre authenticité et imitation, entre inspiration et contrefaçon.

The Conversation

Anne Parizot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le marketing viral du chocolat de Dubaï – https://theconversation.com/le-marketing-viral-du-chocolat-de-duba-264641

Pénuries, marges en berne, diversification difficile… Pourquoi les pharmacies françaises vacillent

Source: The Conversation – France (in French) – By Frédéric Jallat, Professor of Marketing and Academic Director of MSc. in Biopharmaceutical Management, ESCP Business School

Les pharmacies françaises se trouvent aujourd’hui au cœur d’un paradoxe : dernier maillon de proximité d’un système de santé sous tension, elles subissent de plein fouet les choix budgétaires et politiques liés au prix des médicaments. Entre fermetures accélérées, marges érodées, pénuries répétées, leur fragilité dit beaucoup des difficultés que traverse la politique de santé au plan national.


Au cœur de l’hiver 2024, de nombreux patients ont eu la désagréable surprise de se voir refuser à l’officine un antibiotique pourtant banal, l’amoxicilline. « Rupture de stock », expliquaient alors les pharmaciens, contraints de trouver des alternatives ou de renvoyer les malades vers leur médecin. Ces incidents, fréquemment répétés au niveau national, illustrent une réalité mal connue : les pharmacies, maillon de proximité du système de santé, se trouvent aujourd’hui aux prises avec un mouvement combinant politiques de prix, stratégies industrielles et arbitrages budgétaires dont elles ne maîtrisent pas les évolutions.

Derrière le comptoir, c’est un acteur économique et social qui subit directement les choix de l’État, les complexités de l’Assurance-maladie et certaines des contraintes auxquelles les laboratoires pharmaceutiques sont désormais confrontés. La pharmacie n’est pas seulement un commerce : elle est devenue le miroir des tensions qui traversent la politique du médicament en France.

Un système très régulé : le prix du médicament, une décision politique

Contrairement à d’autres produits, le prix des médicaments en France ne relève pas du marché, mais d’un arbitrage centralisé. C’est en effet le Comité économique des produits de santé (Ceps) qui fixe les tarifs, à l’issue de négociations complexes avec les laboratoires pharmaceutiques.

Cette régulation poursuit, en réalité, plusieurs objectifs contradictoires :

  • garantir l’accès aux traitements des patients par un remboursement de l’Assurance-maladie ;

  • maîtriser les dépenses publiques de santé, dans un contexte de déficit chronique de la Sécurité sociale ;

  • soutenir l’innovation des laboratoires, grâce au développement de thérapies coûteuses issues de la biotechnologie notamment.

L’équilibre est difficile à tenir. Favoriser l’innovation implique d’accepter des prix élevés pour certains médicaments, tout en imposant des baisses régulières sur les molécules plus anciennes ou les génériques. Ce mécanisme place les officines dans une position de dépendance totale : leur rentabilité est directement conditionnée par ces décisions politiques qu’elles ne contrôlent aucunement.




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Un jeu d’acteurs sous tension

La politique du médicament ne se joue donc pas seulement dans les antichambres du ministère de la santé ou dans les couloirs du Parlement, mais au cœur d’un rapport de forces permanent et plus ample entre acteurs :

  • l’État cherche à contenir le coût du médicament, en incitant la substitution des produits princeps par les génériques, notamment ;

  • les laboratoires mènent un lobbying intense pour préserver leurs marges, tout en menaçant parfois de délocaliser ou de réduire la production sur le territoire – plus encore dans un climat international délétère où le président Trump utilise les droits de douane comme une arme de déstabilisation massive des politiques de développement régional des laboratoires au profit des États-Unis ;

  • l’Assurance-maladie pousse à rationaliser la consommation, à réduire les volumes et à encadrer les prescriptions ;

  • les syndicats de pharmaciens défendent la survie du réseau officinal, dénonçant l’érosion continue des marges de la profession ;

  • les patients-citoyens, enfin, se retrouvent au centre de ce jeu d’influence : leurs perceptions des prix, du reste à charge et des génériques est régulièrement mobilisée comme argument par les uns et par les autres.

Chaque décision de baisse de prix ou de modification des taux de remboursement devient ainsi l’objet de conflits où se croisent intérêts économiques, enjeux budgétaires et considérations politiques que les pharmaciens ne maîtrisent nullement.

Les officines, révélateurs des contradictions du système

Dans ce contexte complexe et perturbé, les pharmacies apparaissent donc comme des victimes collatérales de la politique du médicament, et ce, d’un triple point de vue.

1. Des marges sous pression

Leur modèle économique est extrêmement encadré. Les marges sur les médicaments remboursables sont fixées par décision politique, non par une libre concurrence. Les baisses décidées par le Ceps se répercutent immédiatement sur la trésorerie des pharmaciens.

2. Une difficile gestion des pénuries

À cette contrainte financière s’ajoute la multiplication des ruptures de stock. Les pénuries ont été multipliées par 30 en dix ans, au point de devenir un phénomène structurel, selon la feuille de route ministérielle 2024–2027.

En 2023, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) recensait près de 5 000 ruptures de stock ou risques de rupture, soit un tiers de plus qu’en 2022 et six fois plus qu’en 2018.

À chaque fois, les pharmaciens sont contraints d’expliquer aux patients pourquoi certains produits sont indisponibles, et doivent improviser dans l’urgence en ayant parfois à gérer des situations psychologiquement difficiles. Une mission chronophage, source de frustration voire d’agressivité de la part de leurs patients-clients.

3. Une diversification insuffisante

Pour compenser ce manque à gagner, les pharmacies ont développé de nouvelles activités : vaccination, tests, conseils en prévention, vente de parapharmacie. Mais ces relais de croissance ne suffisent pas à stabiliser un modèle économique fragilisé par la régulation.

En France, en effet, le réseau officinal se délite d’année en année : au 1ᵉʳ janvier 2025, on comptait 20 242 pharmacies, soit 260 de moins qu’en 2024 et 1 349 de moins qu’en 2015. En une décennie, plus de 6 % des officines ont disparu…

Les territoires ruraux, déjà fragilisés par un ample phénomène de désertification médicale, sont les plus touchés. Faute de repreneur, de nombreuses officines ferment, accentuant les inégalités d’accès aux soins. Dans certains villages, la pharmacie peut souvent représenter le dernier service de santé disponible. Comme le bureau de poste ou l’épicerie locale, la fermeture d’une pharmacie est aussi un lieu de vie sociale qui disparaît.

Une dimension sociale, politique et symbolique

La pharmacie n’est pas un commerce comme les autres. Elle incarne un service de santé de proximité, accessible (car encore sans rendez-vous) présent dans de nombreux quartiers. Et c’est précisément cette valeur symbolique et sociale qui rend le débat explosif.

Chaque ajustement tarifaire est scruté par les syndicats, repris par les médias et discuté au Parlement. La récente décision du gouvernement de réduire le taux de remboursement des médicaments courants de 65 % à 60 % a suscité une vive inquiétude. Derrière ces chiffres, ce sont à la fois les patients (qui voient leur reste à charge augmenter) et les officines (qui anticipent une nouvelle pression sur leurs marges) qui sont concernés.

En 2024, la marge brute moyenne est passée sous les 30 % du chiffre d’affaires, un seuil historiquement bas, alors même qu’elle se situait encore à 32 % quelques années plus tôt. Si le chiffre d’affaires moyen des officines s’est élevé à plus de 2,5 millions d’euros, en hausse de 5 % par rapport à 2023, cette progression a surtout été portée par des médicaments coûteux à faible marge, représentant déjà 42 % des ventes remboursables. Dans le même temps, les charges ont bondi de près de 12 %.

Une enquête syndicale affirme que 75 % des pharmacies ont vu leurs disponibilités baisser en 2024, et qu’une sur cinq fonctionne désormais en déficit de trésorerie. Selon Philippe Besset, président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF), « les officines ne peuvent pas survivre si les pouvoirs publics continuent de rogner [les] marges [de celles-ci] tout en [leur] confiant de nouvelles missions ».

La colère des pharmaciens : un signal politique

En mai 2024, les pharmaciens ont décidé de faire entendre leur voix. Près de 90 % des pharmacies (de France hexagonale et ultramarine, ndlr) ont baissé le rideau le temps d’une journée, dans une mobilisation massive et inédite destinée à alerter les pouvoirs publics sur la dégradation de leurs conditions économiques.

Leur message était clair : dénoncer des marges insuffisantes, une explosion des charges et une gestion des pénuries devenue insupportable. Au-delà, s’exprimait aussi la peur d’une dérégulation accrue – via la vente en ligne ou l’arrivée de nouveaux acteurs de la distribution.

Plusieurs collectifs de pharmaciens ont exprimé l’idée de ne pas être relégués au rang de simples intermédiaires, mais bien d’être reconnus comme des acteurs de santé publique indispensables et spécifiques. Plusieurs actions ont été menées l’été dernier qui ont fait suite à la première mobilisation professionnelle inédite de 2024. À l’initiative de l’appel de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO) du 23 juin 2025, trois actions majeures ont été entreprises :

Grâce à cette mobilisation professionnelle sans précédent, les pharmaciens ont remporté une victoire symbolique importante. Le premier ministre d’alors, François Bayrou, a choisi de les écouter et a suspendu, pour un minimum de trois mois, l’arrêté sur le plafond des remises génériques, malgré l’opposition de Bercy.

Les officines françaises incarnent à elles seules le dilemme du système de santé national : concilier innovation pharmaceutique, maîtrise des dépenses publiques et équité d’accès aux soins. Elles sont à la fois le dernier commerce de proximité dans bien des territoires et le révélateur des contradictions d’une politique du médicament soumise à de multiples pressions, parfois contradictoires.

Leur fragilité croissante – marges érodées, fermetures multipliées en zone rurale, gestion quotidienne des pénuries – n’est pas une question marginale, mais un enjeu politique et social majeur. Comme l’a montré la mobilisation historique de mai 2024 et de l’été 2025, les pharmaciens refusent d’être réduits à de simples distributeurs. Leur avenir dépend désormais de la capacité des pouvoirs publics à inventer un compromis durable entre logiques économiques et exigences de santé publique.

On peut donc, à bon escient, se poser la question de savoir si la survie des officines n’est pas devenue le véritable baromètre de la santé démocratique de notre système de soins.

The Conversation

Frédéric Jallat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pénuries, marges en berne, diversification difficile… Pourquoi les pharmacies françaises vacillent – https://theconversation.com/penuries-marges-en-berne-diversification-difficile-pourquoi-les-pharmacies-francaises-vacillent-266258

In 1776, Thomas Paine made the best case for fighting kings − and for being skeptical

Source: The Conversation – USA – By Matthew Redmond, Lecturer, Université de Lille

Were these protesters in Washington, D.C., on Aug. 16, 2025, inspired by Thomas Paine? Alex Brandon/AP

In one of his stand-up sets, comedian David Cross rejects all political commentary that tries to answer the question, “What would America’s Founding Fathers think if they were alive today?”

For Cross, it is pointless to speculate about the present-day views of men who could not have imagined cotton candy, let alone the machine that makes it.

“What’s a machine? What’s a machine???” he screams in their collective voice, recoiling from the sorcery of the state fair.

The first time I saw this bit, something odd happened. Having just read the 1776 political pamphlet “Common Sense,” I could hear its author, one of America’s founders, laughing louder than anybody.

That would be Thomas Paine, the man credited with turning the American Revolution from a complicated Colonial fracas into a titanic struggle for the soul of liberty itself.

If Cross is skeptical that anything 250 years old still holds up, Paine, were he alive today, could probably name one thing: skepticism. Ways of thinking and being do not grow out of the ground; we make them ourselves, then hand them down as best we can. Paine would smile to see his favorite heirloom, the skeptical worldview, still intact.

Saying “no” – especially to those in power – is an underrated American pastime, and Paine was its Babe Ruth. If you plan on joining No Kings rallies and have yet to find a slogan for your sign, Paine’s got you covered: “In America, the law is king!” “No King! No Tyranny!” “Monarchy hath poisoned the republic.”

I could go on. Because he did.

A yellowed copy of a short publication with the title 'Common Sense.'
Published in 1776, Thomas Paine’s pamphlet ‘Common Sense’ inveighed against monarchy and hereditary privilege and in favor of independence for the Colonies.
Smithsonian National Museum of American History

Birth of a revolutionary

Where did all this anti-monarchical fire come from? Originally, from a small town in Norfolk, England, in 1737. Turning from his father’s trade of corset-making, Paine tried his hand at business, met and impressed Benjamin Franklin in London, sailed to America, and there found his true metier as a pamphleteer and radical.

Using simple yet incandescent prose, Paine renounced, repudiated and ridiculed at a clip seldom witnessed in print before or since. Hereditary privilege, colonialism, the supernatural: no, no, no.

But what Paine made his name lambasting – what he knocked out of the park with almost steroidal force – were kings. All of them, from the figures of ancient legend and Scripture to those who warmed England’s throne during his lifetime.

Common Sense,” his first major work, was an urgent wake-up call to every light-sleeping lover of liberty within earshot. In that pamphlet, Paine labels kingship “the most prosperous invention the Devil ever set on foot for the promotion of idolatry.” He never minced words; he wanted the right people to choke on them.

Lawn signs that quote 'No King! No Tyranny!' and 'In America, the Law is King!'
Thomas Paine quotes in Lexington, Mass., not far from where the American Revolution began.
Photo: Joel Abrams, CC BY

‘Simple facts, plain arguments’

Exactly what was Paine’s problem with kings?

The same problem you’ll have, “Common Sense” promises, when you examine the evidence.

This is partly the secret of Paine’s rhetorical power: It’s hard to imagine any wordsmith demanding more vigorously that you not take his word for it.

Paine was a student of history, and history is chock-full of receipts. It shows that abuses of kingly power extend back to the “early ages of monarchy,” when some “principal ruffian” first took power, and “it was very easy, after the lapse of a few generations, to trump up some superstitious tale, conveniently timed … to cram hereditary right down the throats of the vulgar.”

Since that time, says Paine, even those fortunate enough to live under benevolent rule have seldom been more than one generation away from yet another dreadful monarch.

“One of the strongest NATURAL proofs of the folly of hereditary right in kings, is, that nature disapproves it, otherwise she would not so frequently turn it into ridicule by giving mankind an ASS FOR A LION.” What a tweet this would have made, caps and all.

Bring the Paine

The only thing Paine liked less than monarchical rule was its enablers, anyone who relinquished their freedom willingly to an aspiring tyrant.

This is not only wrong, Paine insists, but against nature, since all of us are created equal.

A somewhat puckish-looking middle-aged man from the 18th century, holding a
A somewhat puckish-looking Thomas Paine – with the wrong first name and a different spelling of his last one.
National Portrait Gallery, Smithsonian Institution

But even that’s not the worst part. Those who sacrifice their own freedom on the altar of monarchy also sacrifice that of future generations. Their “unwise, unjust, unnatural compact might (perhaps) in the next succession put them under the government of a rogue or a fool.” Ouch.

“Most wise men,” Paine adds, “in their private sentiments, have ever treated hereditary right with contempt; yet it is one of those evils, which when once established is not easily removed; many submit from fear, others from superstition, and the more powerful part shares with the king the plunder of the rest.”

Federal worker firings, court settlements, a government shutdown. Paine would loathe how right the U.S. is proving him.

Besides criticizing both tradition and manipulative elites for their role in abetting monarchs, Paine’s writing gestures toward a more widely accessible sense of false freedom that comes with getting what you want from whoever happens to wear the crown.

This kind of pleasure obscures a painful reality: that the tyrant can strike as well as stroke.

The problem of unchecked power is not nearly counterbalanced by any number of indulgences the wielder of that power deigns to bestow. Freedom, Paine insists, is not transactional; whatever price you name, you’re getting fleeced.

Or, to put it his way: “O ye that love mankind! Ye that dare oppose, not only the tyranny, but the tyrant, stand forth!”

The Conversation

Matthew Redmond does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. In 1776, Thomas Paine made the best case for fighting kings − and for being skeptical – https://theconversation.com/in-1776-thomas-paine-made-the-best-case-for-fighting-kings-and-for-being-skeptical-266448

Refinery fires, other chemical disasters may no longer get safety investigations

Source: The Conversation – USA (2) – By Philip Steenstra, Ph.D. Candidate in Toxicology, University of Michigan

A Chevron refinery in El Segundo, Calif., burns on Oct. 3, 2025. Allen J. Schaben/Los Angeles Times via Getty Images

When fire erupted at the Intercontinental Terminals Co. bulk liquid petroleum storage terminal, large plumes of dark smoke billowed into the clear skies over Deer Park, Texas. Despite the efforts of site staff and local firefighters, more than 70 million gallons of petroleum products burned or were otherwise released into the environment over the following three days in March 2019.

Even while the fire was still burning, investigations began looking into what had happened and what was still happening. The Environmental Protection Agency tested air and water samples to determine how much pollution was being released – both to determine cleanup efforts and to assess fines. The Occupational Safety and Health Administration reviewed what had happened, but found that with no workers injured, there was no reason to investigate further or impose fines or other penalties on the company.

A third federal agency, the Chemical Safety and Hazard Investigation Board, often known as the CSB, got to work figuring out what had gone wrong, without assigning legal or financial responsibility, but rather seeking to learn from this disaster how to prevent future accidents. It’s an approach much like the National Transportation Safety Board takes toward airplane crashes, train derailments and other transportation-related tragedies: document what happened and identify every opportunity to prevent or reduce the chances of it happening again.

That deep investigative process reportedly will not happen in the wake of the October 2025 explosion and fire at a Chevron refinery in El Segundo, California, because of the federal government shutdown and lack of funding for the organization.

As scholars of chemical disasters, we believe this absence – and the potential for the board to be eliminated entirely under the proposed 2026 federal budget – raises the risk of more, and more serious, chemical disasters, not just in the U.S. but around the world.

A fire at several large round buildings sends dark black smoke into the sky.
A fire burns at Intercontinental Terminals Co. in Deer Park, Texas, in March 2019.
AP Photo/David J. Phillip

Many serious incidents

The CSB investigation of that 2019 fire that burned 15 petroleum tanks at the Intercontinental Terminals Co., near the Port of Houston, yielded key recommendations to the company, OSHA and the EPA. They included necessary updates to safety management systems, the need for flammable-gas detectors to identify leaks, and remotely operated emergency shutoff valves so workers could close tanks containing hazardous material without exposing themselves to danger. The company has addressed the first recommendation and is reportedly working on the next two.

The board also recommended to the petroleum industry that storage tanks be spaced farther apart so they would be less likely to catch each other on fire – a recommendation that is still under review.

And the Texas fire was just one of several disasters the Chemical Safety and Hazard Investigation Board investigated that year. Since its activation in 1998, the board has conducted in-depth investigations of 102 chemical disasters in the chemical and industrial sectors – an average of about four per year. And its reports are regularly used worldwide, including in France, South Korea and China.

A U.S. Chemical Safety and Hazard Investigation Board video summarizes the agency’s findings about a March 2019 petrochemical terminal fire in Texas.

Creation and goals of the CSB

The U.S. Chemical Safety and Hazard Investigation Board was created by Congress in a 1990 amendment to the Clean Air Act, in the wake of several high-profile chemical disasters around the world.

Those included the 1976 dioxin release in Seveso, Italy, which caused skin lesions on over 600 people and contaminated nearly 7 square miles of land; the deaths of thousands in Bhopal, India, from the 1984 release of methyl isocyanate from a Union Carbide pesticide plant; and the Chernobyl nuclear plant disaster in 1986 in what was then the Soviet Union. The goal was to prevent similar accidents from occurring on U.S. soil by investigating the causes of incidents and providing recommendations for improvement.

Specifically designed to be independent of other organizations and political influence, the CSB cannot be forced to modify its findings by other agencies, branches or political parties, ensuring its impartiality.

It has no power to issue regulations, nor any authority to impose fines or other punishments for wrongdoing. Rather, it is a fact-finding, investigative body designed to learn from past disasters and issue voluntary recommendations so chemical companies can improve their equipment and processes to prevent future tragedies. The vast majority of its recommendations are adopted by the industries affected, usually by the investigated company, though sometimes recommendations become industry standards. These recommendations can range from changes in procedure, the addition of safety devices or even overall facility design recommendations.

What does the board do?

There are several kinds of events companies must report to the federal government, including deaths and releases of particular chemicals, such as chlorine, naphthalene and vinyl chloride.

The board reviews those reports and decides on its own which to investigate. When an inquiry is opened, a group of experts who work for the board travel to the incident site to gather evidence to understand not only what happened in the big picture but a detailed view of how events unfolded.

After the investigation, the board issues a report detailing what it found and recommending specific changes to the company to reduce the risk of that sequence of events happening again. The board also delivers its information to other federal agencies, such as the EPA and OSHA, which can determine whether changes would be appropriate to federal regulations that apply to all companies in an industry.

The board’s value

The board had a US$14 million annual budget for 2025, which is a tiny part of the more than $6 trillion the U.S. government spends each year.

The current administration’s justification for eliminating the CSB is that its capabilities are duplicated by agencies such as the EPA and OSHA. But the EPA focuses specifically on environmental violations and potential threats to human life. OSHA investigates regulatory violations leading to personal injury.

In fact, the CSB has helped the EPA and OSHA evaluate and improve regulations, such as for the open burning of waste explosives, and improved methods of investigating accidental chemical releases and implementing new emergency response rules.

The CSB is the only organization that looks into improving processes to prevent future accidents instead of punishing past acts. It’s the difference between investigating who robbed a bank to hold the robbers accountable and improving bank security so another robbery can’t occur.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Refinery fires, other chemical disasters may no longer get safety investigations – https://theconversation.com/refinery-fires-other-chemical-disasters-may-no-longer-get-safety-investigations-265546

A Denver MD has spent 2 decades working with hospitalized patients experiencing homelessness − here’s what she fears and what gives her hope

Source: The Conversation – USA (3) – By Sarah Stella, Professor of Medicine, University of Colorado Anschutz Medical Campus

People experiencing homelessness are more likely to end up in the emergency room. Helen H. Richardson/The Denver Post via Getty Images

On a recent early fall morning, hope was in short supply.

My first patient was a regular. Mr. D was a man in his 50s with diabetes. He had been living on Denver’s streets for most of the past five years, two of them with a walker in tow. Without stable housing and reliable access to insulin, he’d come to the hospital that morning with another limb-threatening infection.

I examined the telltale ulceration on the sole of his foot. It had progressed to the underlying bone and would require another amputation. This time he would be dependent on a wheelchair. I asked him about his prospects for housing. He shook his head and said, “Doc, I just keep falling through the cracks.”

Mr. D is one of the 10,774 people who experienced homelessness on a single night in 2025 across metro Denver, according to a count conducted by the Metro Denver Homeless Initiative and partner organizations. Of these, 35% were experiencing a chronic form of homelessness.

A man kneels with a cell phone in his hand next to a person who is sitting and holding a cane.
Each year, homeless service organizations count how many people are experiencing homelessness on one night in January. The count helps service providers and government entities understand the trends and needs of people experiencing homelessness.
Joe Amon/Denver Post via Getty Images

As an internal medicine physician whose focus is caring for hospitalized patients, my experience suggests that this count is too low. People in hospitals and other institutional settings the day of the survey are not reflected in these numbers. Others are hard to spot, staying out of sight on couches or in creek beds, or hiding in plain sight while they serve our food or fix our roads. For these reasons, point-in-time counts underestimate the true prevalence of homelessness in the city.

I work at Denver Health, the region’s comprehensive safety net health system, where I’m on the front lines of Denver’s homelessness crisis. My perspectives on this issue have been shaped by nearly two decades of experience caring for some of the city’s most vulnerable patients.

I’ve helped create and oversee hospital partnerships that help people like Mr. D find housing. But recent federal actions will only worsen homelessness and weaken the response to it in Colorado and across the nation.

Falling through the cracks

When people like Mr. D fall through the cracks, my colleagues and I are there to catch them. In 2024, Denver Health served more than 16,000 patients experiencing homelessness who collectively had 78,000 visits to the integrated health system.

I’ve watched these cracks widen as Colorado has become one of the least affordable places in the country to live. According to a report by the National Low Income Housing Coalition, in 2025 a Coloradan can work more than 80 hours per week and still be unable to afford a one-bedroom apartment. This means that housing is woefully out of reach for many of my patients.

As physicians, we are trained to address the root causes of the diseases we treat. I care for elderly patients who are newly homeless following an eviction, as well as homeless veterans and Lyft drivers who sleep in their vehicles. Though their individual circumstances vary — loss of job or a loved one, an illness or a battle with addiction — the root cause of their homelessness is the same: a lack of affordable and available housing.

Because of an increased prevalence of serious health conditions and structural barriers – such as marginalization and discrimination – that prevent equitable access to primary and preventive health care, people experiencing homelessness often rely on hospitals like ours for care.

In 2024, roughly 1 in 6 adults admitted to Denver Health’s hospital for an illness or injury were experiencing homelessness, according to internal data. Like Mr. D, many are aging and have cognitive and mobility impairments, along with the frailty characteristic of much older patients.

Those living unsheltered suffer preventable harms such as frostbite and heatstroke in Colorado’s climate of extremes. And for many, homelessness is lethal. Last year at least 223 people died while living on Denver’s streets.

At Denver Health, homeless adults who are admitted to the hospital stay on average 2.4 days longer than housed patients, translating into 5,400 excess hospital days for Denver residents alone, according to internal data. And without a safe place to recover, they have significantly higher readmission rates.

Evidence of the negative impacts of homelessness on health and hospital resources is so compelling that the Center for Medicaid and Medicare Services has recognized homelessness as a comorbid condition. This designation gives homelessness a similar weight to chronic health conditions such as heart disease or diabetes.

Seeing the needless suffering brought about by patients’ lack of housing and feeling powerless to stop it also contributes to moral injury among health care providers. Moral injury refers to the psychological and emotional wounds that occur when one witnesses events that violate their moral and ethical beliefs.

I’ve certainly recognized these feelings in myself or in colleagues who’ve been at the bedside with me all these years. To me, treating the symptoms of homelessness without addressing the underlying cause feels like treating a gunshot wound with a Band-Aid.

Cure for homelessness

But unlike many of the conditions I treat, homelessness does have a cure.

Simply put, it’s deeply affordable and supportive housing. Evidence shows that Housing First – an approach that prioritizes housing as a critical foundation for engagement in health care services – results in high rates of housing stability and brings down high-cost health care utilization.

A woman sits in front of a hotel window next to a bike.
Roberta Ramirez stays at the Aspen, a noncongregate homelessness shelter in Denver.
Hyoung Chang/Denver Post via Getty Images

Yet many of the patients I treat, as one of my colleagues likes to say, “will never darken the door of a homeless service agency.”

In 2021, only 53% of patients on our health system’s homeless registry were using homeless services in the community. In a cruel irony, the chaos of homelessness that forces people to prioritize survival, combined with health conditions such as physical disabilities, dementia or serious mental illness, often collude to prevent patients from engaging with the very systems that could end their homelessness. Sometimes, like Mr. D, they give up trying.

This creates the heartbreaking situations I see in my daily work. Too often the patients with the greatest health care needs and vulnerability are the most underserved.

Over time, I’ve learned that improving health inside the hospital walls increasingly means working beyond them to build collaborations to address the myriad ways our systems are failing patients like Mr. D.

Housing and health partnerships

In Denver some progress has been made. In 2023 Mayor Mike Johnston issued an emergency declaration on homelessness. He subsequently enacted All in Mile High, a citywide strategy to address street homelessness. Through the collaborative efforts of the city and partnering agencies, on Aug. 27,2025, Denver announced a 45% reduction in unsheltered homelessness between January 2023 and January 2025.

Denver Health has aided these efforts by investing in strategic partnerships that provide alternatives to discharging hospitalized patients back to the streets.

An apartment building in Denver.
The Renaissance Legacy Lofts and John Parvensky Stout Street Recuperative Care Center in Denver offer medical respite and permanent supportive housing for people experiencing homelessness.
Hyoung Chang/Denver Post via Getty Images

Since 2023, Denver Health has discharged roughly 700 patients into medical respite beds through a partnership with the Colorado Coalition for the Homeless. The hospital helps fund a portion of beds at the John Parvensky Stout Street Recuperative Care Center to provide patients who are too ill or frail to recover in shelters or on the streets with a safe place and the right support to heal.

In another effort to offer housing to at-risk patients, the hospital system sold its former administration building to the Denver Housing Authority, which then redeveloped the property. The hospital now leases 14 apartments that it makes available to provide temporary housing and case management to elderly or disabled patients experiencing homelessness following a hospitalization. Most of the 39 patients who have been housed there have attained more permanent housing, according to internal data.

A 9News report on the office building converted into affordable housing in Denver.

Denver Health also partners on Denver’s Housing to Health Program, a permanent supportive housing program launched in 2022 that aims to reduce health care expenditures for people experiencing chronic homelessness. A hospital team identifies eligible patients and provides “warm handoffs” to directly connect them with the program’s housing service providers during hospitalizations or emergency room visits. While the evaluation is ongoing, it’s a promising partnership model for how hospitals might collaborate to address homelessness.

Impact of federal policies and funding cuts

With accompanying investments in proven solutions to homelessness, such partnerships have the potential to deliver better care at lower cost.

Actions taken by the federal government in 2025 that criminalize people experiencing homelessness, defund Housing First initiatives and dismantle Medicaid and other essential benefits threaten these partnerships and our progress. These policies will worsen homelessness, and patients will continue to be “housed” in the least appropriate and most expensive way – in the hospital.

In addition to harming patients, this trend is not sustainable for safety net hospitals like Denver Health that already provide millions of dollars annually in uncompensated care.

As a physician working at the intersection of housing and health, I believe hospitals are key partners in the fight to end homelessness. I’ve observed the hopelessness that homelessness can bring. But I’ve also seen how the right partnerships can transform a routine hospitalization into an unexpected opportunity for meaningful connection that puts patients on the path to housing and health.

Now when I see patients like Mr. D, I see possibility rather than another dead end for them. After all, for all their adversity, my patients’ stories are also stories of beauty, strength and resilience. While the “cracks” keep me up at night, their stories, and the partnerships we’ve created, bring me hope at a time when hope seems in short supply.

Note: Patient initials and other identifying details have been changed to protect confidentiality.

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The Conversation

Sarah A. Stella, MD, works for Denver Health and Hospital Authority. She receives funding from the City and County of Denver, the Caring for Denver Foundation, and the Colorado Health Foundation.

ref. A Denver MD has spent 2 decades working with hospitalized patients experiencing homelessness − here’s what she fears and what gives her hope – https://theconversation.com/a-denver-md-has-spent-2-decades-working-with-hospitalized-patients-experiencing-homelessness-heres-what-she-fears-and-what-gives-her-hope-261234

Mark Carney’s climate inaction is at odds with his awareness of climate change’s existential threat

Source: The Conversation – Canada – By Bruce Campbell, Senior Fellow, Centre for Free Expression, Toronto Metropolitan University; York University, Canada

Mark Carney has long been recognized as an authority on climate change. In 2015, as the governor of the Bank of England, he gave his famous “tragedy of the horizon” speech that introduced climate change to bankers as a threat to international financial stability.

In an interview shortly after he was appointed UN Special Envoy on Climate Action and Finance in 2019, Carney described climate change as “the world’s greatest existential threat.”




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Carney’s efforts to deal with the American-driven upheaval of the international order are critically important: strengthening the domestic economy by building international trade and security relationships. But climate doesn’t seem to be a priority for the prime minister.

His first actions cast seeds of doubt, including repealing the consumer carbon tax, delaying the implementation of the electric vehicle mandate on auto producers and the possible removal of the federal government’s emissions cap on petroleum producers.

‘Decarbonized’ oilsands?

The Carney government’s first five “nation-building” projects under review by its Major Projects Office included the doubling of production of a liquified natural gas facility in Kitimat, B.C.




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It also included building small modular reactors (SMRs) at the Darlington, Ont., nuclear power generating plant. Apart from risks associated with its construction, it can take many years before SMRs can become fully operational, meaning they’re unlikely to play a significant role in reducing carbon emissions.

Under consideration for a second round of projects is carbon capture, utilization and storage (CCUS) proposal from Pathways Alliance, a consortium of oilsands companies. The industry claims the project will allow the continued expansion of so-called decarbonized oilsands bitumen and natural gas.

But an Oxford University study concluded that regarding CCUS “as a way to compensate for ongoing fossil fuel burning is economically illiterate.”

In fact, the very term “decarbonized oil and gas” has been denounced as a falsehood by the co-chair of the federal Net-Zero Advisory Body (NZAB), climate scientist Simon Donner.

Canada’s GHG emissions reductions

Canada is the world’s 11th largest emitter of CO2 and the second largest emitter on a per capita basis.

Canada’s Nationally Determined Contributions (NDC) represent its commitment under the Paris Agreement to reduce emissions by 45 to 50 per cent below 2005 levels by 2035, building on its emissions’ reduction plan of 40 to 45 per cent by 2030.

A report from Canada’s Commissioner of the Environment and Sustainable Development found emissions have declined by just 7.1 per cent since 2005.

The fossil fuel industry has essentially guaranteed that Canada’s 2030 reduction targets will not be met due mainly to continued increases in oilsands production, now accounting for 31 per cent of the total Canadian emissions.

The 2025 climate change performance index ranks Canada among the worst — 62nd out of 67 countries — for its overall climate change performance, which involves a combination of emissions, renewable energy, energy use and policy.

Legal consequences

Canada’s commitment to reach net-zero by 2050 is codified by the Canadian Net-Zero Emissions Accountability Act. The federal government could be held liable for failing to meet the 2050 net-zero target. But the act doesn’t include a legal commitment to meet its interim targets.

Numerous climate litigation cases against governments and corporations are underway in Canada.

In Ontario, a lawsuit brought by seven young applicants is claiming the provincial government’s weakened carbon emissions reduction targets are forcing them to bear the brunt of future climate impacts. They argue their rights to life and security of the person under the Canadian Charter of Rights and Freedoms are under threat.

In response to a case initiated by climate-vulnerable small Pacific island states, the International Court of Justice issued an advisory opinion in July on state obligations on climate change. It ruled that the 1.5C Paris Agreement target is legally binding on states.

It ruled that failure to take appropriate measures to prevent foreseeable harm — including through allowing new fossil fuel production projects, granting fossil fuel subsidies or inadequate regulation — can constitute a breach of international law.

The ICJ also confirmed that states violating their international obligations can face a full range of legal consequences under the law of state responsibility.

Where is Carney?

Heatwaves, hurricanes, floods, droughts, wildfires, rising sea levels, growing ocean acidity and biodiversity loss are ravaging the planet, causing starvation, sickness and death.

The world is on track to exceed the 1.5C Paris Agreement warming limit with temperatures set to rise by more than 3C beyond the pre-industrial average. Canada’s climate is warming at twice the global average.

Yet Carney is avoiding answering whether Canada will meet its 2030 Paris Agreement target. His attendance at the upcoming COP30 Climate Summit in Brazil has not been confirmed, and he unexpectedly withdrew from the UN Secretary General’s recent climate summit — all of which suggests he’s not prioritizing climate action.

In this disturbing development, it’s worth noting the late Jane Goodall’s remarks about hope in her The Book of Hope: A Survival Guide for Trying Times:

“People tend to think that hope is simply passive wishful thinking: ‘I hope something will happen but I’m not going to do anything about it.’ This is indeed the opposite of real hope, which requires action and engagement.”

The Conversation

Bruce Campbell does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Mark Carney’s climate inaction is at odds with his awareness of climate change’s existential threat – https://theconversation.com/mark-carneys-climate-inaction-is-at-odds-with-his-awareness-of-climate-changes-existential-threat-266526