Iran : un nécessaire changement de régime ?

Source: The Conversation – in French – By Thierry Kellner, Chargé de cours (politique étrangère de la Chine), Université Libre de Bruxelles (ULB)

Si Donald Trump affirme régulièrement que le régime de Téhéran a déjà changé, puisque bon nombre de ses dirigeants ont été éliminés, il n’en est rien dans les faits. Au contraire, une aile encore plus dure s’est emparée du pouvoir. Le président américain, connu pour son penchant pour la tractation, vient d’annoncer un cessez-le-feu et pourrait bien finir par trouver un accord de long terme avec les nouveaux responsables. La population iranienne, dont une grande majorité abhorre le système en place, serait la grande perdante d’un tel scénario.


Depuis le début des opérations militaires lancées contre l’Iran par les États-Unis et Israël, le 28 février dernier, se pose la question des buts de ce conflit. Les objectifs mis en avant par le président Trump sont restés flous et changeants, si l’on se rapporte à ses déclarations successives. Ces derniers temps semble se dessiner l’idée que l’administration américaine pourrait trouver une sorte de terrain d’entente ou de sortie de crise avec le régime iranien. Ce dernier a d’ailleurs été présenté comme un « nouveau régime » par le président américain.

Il est vrai que le personnel dirigeant a changé, étant donné les assassinats ciblés – dont ceux du Guide suprême Ali Khamenei et d’Ali Larijani, l’un des principaux dignitaires de la République islamique – qui ont été effectués dès le début du conflit. Mais à en croire la Maison-Blanche, le changement de régime serait un fait accompli et la communauté internationale aurait désormais affaire à un autre régime, sous-entendu, plus « modéré ». Or, ce n’est aucunement le cas.

Le résultat des frappes américano-israéliennes : un durcissement du régime iranien

Les leaders qui semblent aujourd’hui en charge sont tout autant issus du régime que leurs prédécesseurs. Ils ne font pas partie d’un quelconque camp « réformiste » qui existerait au sein de l’élite dirigeante et s’inscrivent, en réalité, dans la continuité. C’est en effet l’aile dure des du Corps des gardiens de la révolution qui a pris le contrôle des fonctions clés de l’État et marginalisé l’administration civile du président Pezeshkian. Elle a, aussi, joué un rôle majeur dans la nomination du nouveau Guide, Mojtaba Khamenei.

Ce dernier ne répond pourtant guère aux qualités requises par la Constitution de la République islamique pour occuper cette fonction. C’est d’ailleurs ce qu’a déclaré à l’Assemblée des experts Ali Asghar Hejazi, un haut responsable de la sécurité du bureau de l’ex-Guide suprême, avant d’ajouter que la succession héréditaire était en outre incompatible avec les principes énoncés par Ali Khamenei lui-même. Résultat : Hejazi semble aujourd’hui être dans le collimateur des gardiens.

Mojtaba Khamenei, quant à lui, ne s’est pas montré publiquement depuis plusieurs semaines, si bien que certains émettent des doutes sur le fait qu’il soit en état de diriger le régime, voire en vie. Quoi qu’il en soit, un « conseil militaire » composé de hauts officiers des gardiens exercerait désormais un contrôle total sur la structure décisionnelle centrale, imposant un cordon de sécurité autour de Mojtaba Khamenei.

Un régime irréformable

Outre le fait que l’on n’ait donc pas, en réalité, affaire à des « réformistes » et que même si c’était le cas, il est douteux que la population iranienne – la grande absente des débats sur l’Iran – les accepterait étant donné le rejet massif de l’ensemble du régime qui s’est exprimé en décembre 2025/janvier 2026, la question de fond reste de savoir si ce régime qui s’inscrit dans la continuité, même s’il semble dériver vers une sorte de dictature islamo-militaire sous l’égide des gardiens de la révolution, est réellement « réformable », quels que soient les moyens utilisés. Il faut malheureusement répondre par la négative. C’est en tout cas l’enseignement que l’on peut tirer des 47 années d’existence de la République islamique.

Depuis 47 ans, des observateurs ont périodiquement évoqué de possibles « ouvertures » du régime iranien. Dès la disparition de Ruhollah Khomeyni en 1989 et l’arrivée d’Hachemi Rafsandjani au poste de président (1989 à 1997), a ainsi été évoquée l’idée d’un possible « Thermidor en Iran » pour reprendre le titre d’un ouvrage de Fariba Adelkhah, Jean-François Bayart et Olivier Roy publié en 1992. Il n’en a rien été.

Un peu plus tard, en 1997, l’élection à la présidence de Mohammad Khatami avait à nouveau suscité un espoir de réforme. L’homme était présenté comme un « réformateur », plus ouvert sur le monde. Ne mettait-il pas en avant officiellement le « dialogue des civilisations » ? Nombreux sont les observateurs à avoir pensé à ce moment qu’une évolution positive du régime était possible. Une fois encore, il a fallu déchanter.

Mohammad Khatami s’exprime lors du sommet de Davos en 2004.
World Economic Forum, CC BY-NC

Ses deux mandats consécutifs, de 1997 à 2005, ont été marqués non seulement par la persistance de la répression – plus de 150 titres de presse professionnels (hors presse estudiantine) ont par exemple été suspendus durant sa présidence et il a cautionné la politique de filtrage d’Internet qui s’est développée à cette période –, mais aussi par l’élimination d’intellectuels et d’opposants politiques dissidents dans ce qui a été qualifié d’« assassinats en chaîne ».

L’illusion réformiste de cette période s’est totalement dissipée avec le retour au pouvoir des « conservateurs » avec l’élection de Mahmoud Ahmadinejad en 2005 puis l’écrasement du Mouvement vert qui s’était développé à la suite de sa réélection très contestée en 2009 et avait vu des millions d’Iraniens descendre dans la rue.

Ahmadinejad restera au pouvoir jusqu’en 2013. Ses présidences seront marquées par un conservatisme radical, un isolement international accru, des difficultés économiques croissantes et la multiplication des exécutions. Les présidents suivants, quelle que soit leur étiquette – Hassan Rohani (2013-2021), considéré au départ comme un « réformateur », Ebrahim Raïssi (2021-2024), présenté comme un ultraconservateur, puis Massoud Pezeshkian (depuis 2024), qualifié de « réformateur modéré » –, n’ont pas fait évoluer le régime dans un quelconque sens de réforme, d’ouverture ou de modération.

Aucun des dirigeants actuels – tels Mohammad Ghalibaf, qui apparaît comme l’homme fort du moment, ou Ahmad Vahidi, le commandant en chef des Corps des gardiens de la révolution – n’a un profil de réformateur. L’auraient-ils que cela ne changerait rien si l’on s’appuie comme nous venons de le faire sur l’expérience de l’ensemble des présidents depuis la formation de la République islamique.

La réalité est simple : ce régime, s’il a su se monter souple à certains moments pour des raisons tactiques – comme l’avait, par exemple, bien sous-entendu Ali Khamenei au moment de la signature de l’accord de Vienne sur le nucléaire en 2015 –, est en réalité fondamentalement irréformable. Il ne peut en effet se transformer d’une quelconque manière sans perdre son essence « révolutionnaire » même. C’est ce que savent très bien les Iraniens et ce que de nombreux analystes, commentateurs ou décideurs se refusent d’admettre pour diverses raisons.

Que veulent les Iraniens ?

Et si on écoutait la voix des Iraniens ? Depuis l’hiver 2017-2018, on a vu apparaître de manière croissante lors des mouvements de protestation qui se sont multipliés dans le pays la référence à la dynastie Pahlavi. Cela a aussi été le cas de manière récurrente et étendue lors des vastes manifestations qui ont secoué tout l’Iran en décembre 2025 et janvier 2026 avant qu’une répression sanglante ne s’abatte sur les manifestants.

Comme l’ont bien analysé Oliver Bast et Pollet Samvelian dans un article récent publié dans la Croix, la popularité du fils de l’ancien shah d’Iran – dont le nom est le seul parmi d’autres personnalités possibles à avoir émergé lors des protestations de cet hiver – traduit non pas une quelconque « nostalgie », mais une forte défiance envers l’idée même de la possibilité d’une transition réformiste de la République islamique. Le camp dit réformateur est en effet aujourd’hui discrédité, notamment en raison de son impuissance au sein d’un système politique en réalité totalement verrouillé. Le nom de Reza Pahlavi fonctionne dans cette analyse comme un signal envoyé par la population iranienne : celui de la rupture. Il ne dit pas seulement « autre chose », il dit « autre monde », relèvent ces auteurs.

S’il n’est évidemment pas simple de sonder l’opinion publique dans l’un des pays les plus répressifs au monde, cette analyse rejoint néanmoins les études effectuées avant même la répression de janvier 2026 et la guerre actuelle par le Groupe d’analyse et de mesure des attitudes en Iran (Gamaan), une fondation de recherche indépendante à but non lucratif enregistrée aux Pays-Bas. Selon son rapport d’analyse sur les « préférences politiques des Iraniens en 2024 » publié en août 2025, toutes provinces confondues, qu’il s’agisse de zones rurales ou urbaines, de toutes les tranches d’âge et des deux sexes, environ 70 à 80 % des personnes interrogées déclaraient qu’elles ne voteraient pas pour ce régime, tandis que seuls 11 % des sondés lui exprimaient clairement leur soutien.

Depuis, le régime a mené une répression extrêmement violente et sanglante en début d’année 2026, faisant des dizaines de milliers de victimes et n’hésitant pas à faire appel à des milices étrangères pour cette basse besogne. Il s’agit de la pire répression de l’histoire de la République islamique. Elle ne peut que lui avoir aliéné encore davantage de citoyens.

Si l’on suit les enquêtes de Gamaan, de nombreux Iraniens faisaient déjà une distinction claire entre, d’une part, l’idée même de l’Iran et, d’autre part, la République islamique. Ils considéraient le régime comme un élément étranger, une force d’occupation. Une opinion exprimée à travers des slogans, tels que « Notre ennemi est ici même, ils mentent en disant que c’est l’Amérique » et « Ni Gaza, ni le Liban, je ne donnerai ma vie que pour l’Iran » – des positions soutenues respectivement par 73 % et 64 % des personnes interrogées lors de l’enquête menée par Gamaan en 2021. On remarquera d’ailleurs qu’en dépit des opérations militaires israélo-américaines qui ont immanquablement provoqué des destructions et fait des victimes civiles, et contrairement à ce qui se passe en général dans ce type de situation, on ne relève actuellement aucun « effet de ralliement » massif autour du régime.

Déjà lors de la « guerre des 12 jours » de juin 2025, environ 44 % de la population tenait la République islamique d’Iran pour responsable du déclenchement de la guerre. 33 % en attribuaient la responsabilité à Israël et 16 % estimaient que les deux parties étaient également responsables. Très inquiet de la situation actuelle, le régime, affaibli et divisé, a d’ailleurs à nouveau fait appel à ses supplétifs étrangers (notamment les milices irakiennes) pour l’aider à maintenir l’ordre — voire faire régner la terreur – face à sa propre population.

Les auteurs de cet article ont co-signé plusieurs ouvrages, dont Histoire de l’Iran contemporain, aux éditions La Découverte, Collection « Repères », dont la troisième édition actualisée est parue en 2024.

L’impératif de la clarté

Le constat d’un rejet massif de la population iranienne à l’égard du régime étant posé, reste à en tirer les conclusions, c’est-à-dire, essentiellement pour l’administration Trump, à déclarer clairement qu’un des objectifs majeurs de l’opération « Epic Fury » est de créer les conditions nécessaires pour permettre un véritable changement de régime. Un message clair et sans ambiguïté accompagné d’une mise en œuvre réelle de cet objectif – en ciblant par exemple spécialement l’aile la plus dure du régime tout en laissant des portes ouvertes à ceux qui sont le moins compromis – pourrait avoir de nombreuses vertus à la fois en direction de la population iranienne et aussi de ce qui reste de l’ancien régime.

Pour la population, ce signal pourrait apaiser l’incertitude actuelle liée aux ambiguïtés de l’administration Trump quant à ses objectifs et au risque que le président américain ne trouve finalement un terrain d’entente avec le régime iranien, comme il l’a fait dans le cas du Venezuela. C’est la plus grande crainte en Iran, étant donné que ce développement laisserait la population en tête-à-tête avec son bourreau de janvier, celui-ci étant avide de prendre sa revanche sur des citoyens qui ne l’ont guère soutenu dans le cadre du conflit. En revanche, la perspective, même plus lointaine, d’un changement répondant aux attentes exprimées par les Iraniens pourrait à la fois les aider à mieux supporter le coût des opérations militaires du fait de l’espoir d’un changement de régime, mais aussi ouvrir la voie à une mobilisation massive au moment opportun.

Par ailleurs, au sein d’un régime qui n’est pas monolithique et unitaire et qui a été affaibli par trente-huit jours de bombardements, ce positionnement clair pourrait avoir pour vertu d’accroître la pression et les divisions déjà visibles au stade actuel, d’instiller le doute et d’inciter aux défections. Comme le relevait récemment Mohsen Sazegara, l’un des fondateurs des gardiens de la révolution, aujourd’hui en exil, une évaluation interne menée par le ministère iranien du renseignement en 2025 indiquait en effet qu’environ la moitié des membres de base des gardiens de la révolution considéraient leur appartenance à l’organisation comme un simple emploi. Ce ne sont donc pas des « jusqu’au-boutistes », surtout si on leur offre une porte de sortie. Parmi l’autre moitié, animée par des convictions idéologiques ou politiques, une large majorité était, selon Sazegara, insatisfaite en raison de la corruption des commandants, des politiques erronées de la direction et du fait que leur organisation avait été dressée contre le peuple.

Ces conditions offrent un large éventail de possibilités et de stratégies pour faciliter un changement de régime et une transition politique. Sazegara note par exemple que les États-Unis pourraient exercer de fortes pressions pour que la création d’un Conseil national de réconciliation – et les étapes qui en découleraient – soit une condition sine qua non de la fin de la guerre. Cela accroîtrait considérablement la pression sur les tenants actuels du régime, non seulement de la part de la population, mais aussi d’une grande partie des structures gouvernementales et des forces armées. Des « figures de rassemblement » pourraient peut-être, dans ce scénario, également jouer un rôle – éventuellement transitoire – dans la mise en place d’un régime alternatif en Iran. Reza Pahlavi a exprimé son souhait de retourner en Iran, mais il a surtout déjà présenté en avril 2025 un plan de transition complet, l’Iran Prosperity Project (IPP), élaboré par une équipe de plus de 100 conseillers et experts. Ce dernier vise à la stabilisation du pays, au maintien des services essentiels ainsi qu’à la préparation à la transition vers un État laïque et démocratique. Les possibilités ne sont donc pas inexistantes.

Encore faudrait-il que Donald Trump choisisse de se montrer clair sur ce point – ce qui est loin d’être acquis. N’en déplaise à son instinct, à une partie de son électorat et à certains commentateurs, malgré les difficultés, les défis et les débats sur la manière d’atteindre cet objectif, il s’agit de la seule possibilité pour à la fois répondre aux attentes de la majorité de la population iranienne et espérer apaiser, à terme, une région qui en a bien besoin. L’autre terme de l’alternative est le maintien du régime actuel, avec sa dérive islamo-militaire. Ce dernier est certes affaibli à court terme. Mais il va demeurer problématique et pour sa population et pour son environnement régional. Il aura sans aucun doute compris que sa meilleure chance de survie est, en interne, de faire quelques concessions tactiques, tout en s’appuyant en réalité sur la force et le contrôle – voire sur des milices étrangères comme il l’a déjà fait – et, à l’international, de développer le plus rapidement possible des capacités nucléaires. Cela lui permettrait de renforcer ses moyens de pression et de contrôle sur le détroit d’Ormuz afin de mieux assurer, en cas de besoin, l’application renouvelée de la politique de prise d’otage de l’économie mondiale, qu’il vient d’expérimenter avec succès dans cette zone.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Iran : un nécessaire changement de régime ? – https://theconversation.com/iran-un-necessaire-changement-de-regime-279871

Comment l’Union européenne s’arme-t-elle face à la politique darwiniste de Trump ?

Source: The Conversation – in French – By Sylvie Lemasson, Politologue, membre du laboratoire Centre d’études sur la sécurité internationale et les coopérations européennes (CESICE), Sciences Po Grenoble – Université Grenoble Alpes

Dans la vision du monde du locataire de la Maison-Blanche, les prédateurs, à commencer par les États-Unis, ne font aucun cas de l’Union européenne. Or, à y regarder de plus près, l’UE manifeste de plus en plus sa capacité à résister aux appétits de Washington en se faisant le héraut du respect du droit international.


Au-delà de ses positions erratiques, le président américain n’en finit pas de déboussoler l’Union européenne (UE). Les coups de boutoir répétés de Donald Trump sont d’autant plus déstabilisants qu’ils visent les alliés historiques des États-Unis. Le renouvellement de ses menaces, le 1er avril 2026, de quitter l’Otan en réponse au refus des Européens d’aider militairement son armée à débloquer le détroit d’Ormuz est une nouvelle manifestation d’une désinvolture toxique dans l’usage des rapports de force.

Cette politique darwiniste faite de mépris et d’humiliation se prend à cartographier la scène internationale en « espèces étatiques ». D’un côté, des puissances prédatrices, chacune destinée à se reproduire. De l’autre, des proies soumises, toutes condamnées à disparaître. C’est ainsi que, de manière sidérante, le président a pu menacer, le 6 avril, de « faire disparaître la civilisation iranienne ».

Faiblesses et atouts de l’UE

Sur cette échelle de valeurs, l’UE n’a manifestement pas vocation à s’imposer. Alors que la guerre en Ukraine perdure et que les conflits s’enchaînent sur la planète, les discours de l’administration américaine ne cessent de dévaluer l’Europe. Si l’Union entend déjouer ce sombre sort, elle doit impérativement se pencher sur les écueils qui entravent sa pleine maturation.

Il est vrai que le nombre croissant des États membres rend périlleuse l’expression d’une seule voix dans les domaines régaliens, surtout en période de crises. Mais le mécanisme du vote à la majorité qualifiée pourrait s’appliquer plus largement, ainsi que le recours aux coopérations renforcées. Depuis plusieurs années déjà, Berlin et Paris proposent la constitution de différents groupes « pionniers », capables d’entraîner dans leur sillage d’autres partenaires.

La coalition des volontaires pour sécuriser l’Ukraine et le groupe « E6 », qui rassemble les six plus grandes économies de l’UE – Allemagne, France, Italie, Pays-Bas, Pologne et Espagne pour consolider les leviers économiques de l’UE attestent de cette volonté de doter l’espace communautaire d’une souveraineté stratégique. Trois phases récentes laissent croire à un réveil des consciences d’un certain nombre de pays pour travailler à une force de projection de l’UE sur la scène internationale.

Défense du Groenland, extension du parapluie nucléaire français et implication au Moyen-Orient

Primo, la séquence groenlandaise qui a opposé frontalement le Danemark à Donald Trump a largement mobilisé l’UE. Sur un front politique, les instances bruxelloises ont su faire bloc pour affirmer haut et fort la souveraineté danoise sur le territoire arctique autonome. Et sur un front militaire, l’envoi de contingents européens, organisé par Copenhague avec le ferme soutien de Paris, a ressuscité l’idée d’un pilier européen au sein de l’Otan.

Si l’opération « Arctic endurance » reste modeste en termes logistiques, elle souligne avant tout les velléités de résistance aux assauts américains. Malgré cela, les discussions en cours entre les États-Unis et le Danemark sur l’extension à quatre bases (contre une seule actuellement, la base spatiale de Pituffik) de la présence militaire au Groenland – ce qui permettrait au président Trump de prétendre à une sortie honorable de la crise groenlandaise – pourraient au contraire consolider la dépendance européenne.

D’autant que l’administration Trump donne régulièrement des signes d’autoritarisme. La politique de Washington se montre en effet poreuse aux théories du juriste allemand Carl Schmitt, qui dans les années 1930, développe le concept de libéralisme autoritaire. Aussi retrouve-t-on, dans le langage comme dans l’action des représentants américains, les principes d’un « État fort pour une économie saine », d’une dualité assumée entre « ami et ennemi » et d’une référence aux prises territoriales comme autant de gestes messianiques. En outre, le milliardaire Peter Thiel, appui constant de Trump, n’a aucun scrupule à faire valoir ses lectures bibliques pour évoquer des « guerres sacrées » lors de ses conférences en Europe. Quant à Pete Hegseth, dont le titre officiel de « secrétaire d’État à la défense » a été récemment modifié en « secrétaire à la guerre », il assume pleinement le terme de croisade. Arborant un tatouage de la Croix de Jérusalem et se prévalant d’un soutien de Dieu à son projet, il explique sans ambages que les États-Unis jouissent de l’« arsenal de la foi » : en d’autres termes, d’un magistère de la force.




À lire aussi :
États-Unis : quand les imaginaires religieux justifient (ou non) la guerre en Iran


Secundo, le discours très remarqué d’Emmanuel Macron sur l’ouverture du parapluie nucléaire français à des États membres de l’UE va dans le sens d’une autonomie européenne accrue. Tout en s’affranchissant de la doctrine de ses prédécesseurs relative à la « stricte suffisance » de l’arsenal français, le président Macron promeut l’idée d’un accroissement de moyens pour rendre crédible cette « dissuasion avancée ». La France prend donc l’initiative de penser la défense euro-européenne au plan continental à partir de ses propres atouts nationaux.




À lire aussi :
Dissuasion nucléaire : tournant majeur dans la stratégie française et européenne


Et, tertio dans le cadre du conflit iranien, Paris assume, là encore, le rôle d’une avant-garde stratégique avec le déploiement en Méditerranée d’une force navale qu’aucun autre pays de l’UE n’est en mesure d’aligner. En réponse au découplage politique croissant entre les États-Unis et l’UE, la réaction française à l’intervention américaine se prévaut du droit international. Tout en cherchant à contribuer au maintien d’un équilibre régional, la France entend rappeler l’ADN de l’Europe : le respect de valeurs normatives. Et c’est désormais une réponse relativement cohérente que l’UE apporte au conflit iranien basée sur la désescalade diplomatique.

Le refus d’un engagement militaire offensif et la défense des intérêts économiques et sécuritaires européens

Mais cet activisme français doit composer avec un certain nombre d’entraves venant principalement d’Allemagne. Outre la division spectaculaire entre Paris et Berlin sur l’accord avec le Mercosur, les divergences s’accumulent sur des sujets stratégiques comme l’énergie (Paris considérant, contrairement à son partenaire, que la production électrique passe par un parc nucléaire garant d’une indépendance géopolitique) ou sur l’industrie d’armement de l’UE (Berlin prenant ses distances de nombreux programmes lancés en commun avec Paris comme l’avion et le char du futur).

Enfin, la diplomatie apporte son lot de contrariétés sur l’échiquier moyen-oriental. Quand l’Allemagne décline la reconnaissance de la Palestine et modère sa position à l’égard d’Israël, hier à Gaza et aujourd’hui au Liban, la France, elle, adopte une posture des plus critiques à l’encontre du gouvernement israélien.

La refondation de l’UE n’est donc pas acquise. Pour autant, elle reste vitale. Car la rupture avec le monde d’hier, basé sur un système de règles internationales que les États-Unis bafouent après en avoir été eux-mêmes les garants, s’impose à tous. En clair, le logiciel européen n’est plus adapté aux déviances actuelles. Dans ce grand jeu de bascule, l’UE peut s’inspirer des résolutions d’un autre partenaire nord-américain qui l’invite à se repenser. Malmené lui aussi par Washington, le Canada propose une voie médiane d’inspiration gaullienne. Lors du dernier Forum de Davos, le premier ministre Mark Carney s’est posé en héraut des puissances moyennes, toutes celles que le darwinisme de Donald Trump verrait volontiers disparaître.

Cette voie alternative qui exige un projet politique, un dirigeant européen aurait pu la clamer. Encore faut-il commencer par le commencement : construire un leadership. Et la perspective de l’élection présidentielle française en 2027 rend le projet plus incertain encore. Sans timonier à la barre, tracer un chemin parait illusoire. Qui plus est en pleine tourmente.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Comment l’Union européenne s’arme-t-elle face à la politique darwiniste de Trump ? – https://theconversation.com/comment-lunion-europeenne-sarme-t-elle-face-a-la-politique-darwiniste-de-trump-279925

Nature et mouvement : un duo essentiel pour la santé mentale des jeunes

Source: The Conversation – in French – By Corentin Montiel, Chercheur postdoctoral, Université de Montréal; Université du Québec à Montréal (UQAM)

La combinaison d’une exposition élevée à la nature dans la vie quotidienne et dans le contexte de la pratique d’activité physique serait associée aux scores les plus élevés de santé mentale positive. (Pixabay)

Passer du temps en nature améliore la santé mentale, c’est prouvé. Mais peut-on aller plus loin ? Exposés à différents environnements naturels et en pratiquant une activité physique, les jeunes peuvent-ils vraiment renforcer leur bien‑être, alors que leur santé mentale est de plus en plus fragilisée ?


Au Canada, la prévalence des troubles anxieux et dépressifs chez les 19-24 ans a connu une hausse marquée entre 2011 et 2018. La pandémie de Covid-19 n’a fait qu’aggraver la situation : la proportion de jeunes Canadiens et Canadiennes qui rapportent une très grande satisfaction face à la vie est passée de 72 % en 2018 à seulement 26 % en juin 2020. C’est la chute la plus importante enregistrée parmi tous les groupes d’âge.

Dans ce contexte, identifier des leviers accessibles pour promouvoir le bien-être des jeunes adultes devient une priorité de santé publique. D’un côté, les bienfaits de l’activité physique pour la santé mentale sont bien établis ; la recherche démontre que l’activité physique réduit les symptômes dépressifs et anxieux, protège et renforce la santé mentale positive — c’est-à-dire le sentiment de bien-être psychologique, émotionnel et social.

D’un autre côté, il existe un intérêt grandissant pour les bénéfices que procure l’exposition à la nature. En effet, le temps en nature est lui aussi associé à une réduction du stress, des symptômes anxieux et dépressifs, et une augmentation de la santé mentale positive dans la littérature scientifique. Les bienfaits de l’exposition directe à la nature semblent avoir un effet plus marqué sur le renforcement des émotions positives que sur la diminution des émotions négatives.

Une combinaison gagnante

Une étude canadienne longitudinale récente que nous avons menée auprès de jeunes adultes suggère que la combinaison d’une exposition élevée à la nature dans la vie quotidienne et dans le contexte de la pratique d’activité physique serait associée aux scores les plus élevés de santé mentale positive. En plus de la présence de nature dans les milieux de vie, cela peut prendre la forme de déplacements quotidiens à pied ou à vélo en empruntant des rues bordées d’arbres ou des corridors verts, la course à pied le long du fleuve, des entraînements extérieurs ou encore des sports d’équipe au parc.

Dans une moindre mesure, une exposition élevée à la nature dans l’un ou l’autre de ces contextes est également associée à une meilleure santé mentale comparativement à une faible exposition dans l’ensemble de ces contextes. Ces résultats soulignent l’intérêt potentiel de promouvoir des environnements riches en nature dans plusieurs sphères de la vie, afin de soutenir le bien-être émotionnel, psychologique et social au début de l’âge adulte.

Des effets positifs sur l’humeur après 15 minutes d’exposition

Contrairement à la plupart des études qui s’appuient sur des mesures géospatiales, comme le couvert végétal ou la proximité d’un parc, notre équipe de recherche a choisi de mesurer la perception de la présence de la nature chez les jeunes, dans leur environnement quotidien et lors de la pratique d’activité physique, une dimension encore peu explorée. Comprendre comment les jeunes perçoivent, investissent et donnent du sens à leurs expériences en nature est essentiel pour maximiser les retombées de ces environnements sur leur bien-être.

Cette étude s’inscrit dans la continuité des travaux sur le sujet, qui montrent que l’activité physique pratiquée en milieu naturel, y compris dans les parcs urbains, bénéficie davantage à la santé mentale, comparativement à celle réalisée dans des environnements urbains non naturels. Certaines études suggèrent que l’activité physique pratiquée en nature entraîne des effets positifs sur l’humeur et l’attention dès 15 minutes d’exposition, et ce, quelle que soit l’intensité de l’effort.

Ces résultats s’inscrivent dans une hypothèse de synergie : l’activité physique facilite l’exposition aux espaces verts, ce qui rend les individus plus susceptibles de bénéficier des effets bénéfiques du contact avec la nature. À l’inverse, l’accès à des environnements naturels favorise également la pratique d’activité physique, augmentant ainsi la probabilité d’en retirer les bienfaits.

Les environnements naturels offrent des occasions uniques d’interaction, de défis physiques et d’expériences émotionnelles qui contribuent au bien-être. Les espaces naturels proposent une variété de stimuli et de défis qui mobilisent les individus sur les plans physique, émotionnel et social. Par exemple, monter une montagne en groupe ou nager dans un lac offre des occasions de mettre à l’épreuve ses capacités physiques et de vivre des émotions positives, tout en favorisant les liens sociaux.




À lire aussi :
Passer deux heures par semaine dans la nature est bon pour la santé et le bien-être



Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Un accès inégal aux bienfaits

Encourager la fréquentation régulière d’espaces naturels, que ce soit dans le cadre d’activités physiques structurées ou de la vie quotidienne, constitue une stratégie de promotion de la santé mentale fondée sur les données probantes. Une telle approche revêt une importance particulière chez les jeunes adultes, à un moment de la vie caractérisé par des transitions multiples et une plus grande vulnérabilité.

Cette accumulation de preuves scientifiques sur les bienfaits de la nature soulève tout de même une problématique de justice sociale importante : toutes et tous n’ont pas accès de manière équitable à la nature. Dans de nombreux pays, dont le Canada, les quartiers moins favorisés sur le plan socio-économique disposent de moins d’espaces verts.

Dans le Grand Montréal, par exemple, les quartiers économiquement défavorisés présentent une proportion de territoire couverte par les arbres environ 28 % plus faible que les autres secteurs. De plus, leurs résidents passent moins de temps en nature, par manque de temps, de mobilité ou de ressources financières. Ces inégalités d’accès contribuent à reproduire et aggraver des disparités sociales de santé mentale.

Une cible couramment utilisée en aménagement urbain consiste à assurer l’accès à un parc ou à un espace vert d’au moins un hectare à moins de 300 mètres du domicile (environ 5 minutes de marche). Or, la répartition des parcs montre que certains secteurs défavorisés ne disposent pas d’un tel accès à proximité.

Concevoir l’aménagement du territoire comme un levier de santé mentale permet d’agir en amont sur les déterminants sociaux. L’accès aux parcs, aux forêts, aux lacs et à d’autres espaces naturels favorise l’activité physique, la détente et le ressourcement, particulièrement dans les zones densément peuplées. Les décideuses et décideurs peuvent ainsi contribuer à réduire ces inégalités en intégrant des objectifs de santé dans les politiques d’aménagement.

La Conversation Canada

Corentin Montiel a reçu des financements de la Société canadienne du cancer.

Isabelle Doré a reçu des financements de carrière du Fond de recherche du Québec – Santé (Chercheur-boursier Junior 2).

– ref. Nature et mouvement : un duo essentiel pour la santé mentale des jeunes – https://theconversation.com/nature-et-mouvement-un-duo-essentiel-pour-la-sante-mentale-des-jeunes-277308

Les neurosciences permettent de comprendre ce que la nature provoque dans notre cerveau

Source: The Conversation – in French – By Mar Estarellas, Postdocotoral Researcher, Social and Transcultural Psychiatry, McGill University


Parc national Yoho, Field, Canada.
(Unsplash/Hendrik Cornelissen)

Vous est-il déjà arrivé de ressentir un apaisement dès que vous entrez dans une forêt ? Ou peut-être avez-vous remarqué que votre esprit se calme lorsque vous regardez la mer ?

Nous savons depuis un certain temps, et beaucoup d’entre nous le sentent intuitivement, que se retrouver dans la nature nous fait du bien. Les neurosciences nous permettent désormais de comprendre pourquoi, et ce qui se produit dans le cerveau dans ces moments-là.

J’ai récemment participé à la rédaction d’une revue exploratoire sur les aspects neuroscientifiques de l’exposition à la nature, publiée dans Neuroscience and Biobehavioral Reviews, en collaboration avec des collègues de l’Université Adolfo Ibáñez, au Chili, et de l’Imperial College de Londres, au Royaume-Uni.

Nous avons passé en revue 108 études de neuroimagerie évaluées par des pairs sur l’exposition à la nature et avons constaté que les résultats étaient cohérents. Lorsque les gens se retrouvent dans des environnements naturels (ou même s’ils regardent des photos de la nature), le cerveau présente des signes de réduction du stress, d’allègement de l’effort mental et d’une meilleure régulation émotionnelle.

Augmentation des ondes alpha et thêta

Nous sommes nombreux à vivre dans des environnements qui maintiennent notre cerveau en état d’alerte avec la circulation, les écrans, le bruit, l’agitation et une constante prise de décision. Si les villes sont de formidables créations humaines, elles sollicitent fortement notre attention et notre système de gestion du stress.

Une voiture dans une rue, la nuit
Le bruit, les lumières et l’agitation d’une rue urbaine fatiguent notre cerveau.
(Unsplash/Howei Wang), CC BY

La nature, en revanche, semble offrir un tout autre type de stimulation, auquel le cerveau réagit différemment.

L’une des conclusions les plus marquantes provient des études par électroencéphalographie (EEG), qui mesurent l’activité électrique du cerveau. Dans de nombreuses expériences que nous avons passées en revue, les environnements naturels causaient une augmentation des ondes alpha et thêta. Celles-ci sont associées à un état d’éveil détendu. Les études ont souvent mis en évidence une diminution de l’activité bêta, qui est davantage liée à un effort actif ou à une charge cognitive.

Pour résumer, le cerveau semble moins « surchargé » dans la nature.

Cela ne signifie pas pour autant qu’il devienne passif ou somnolent. Disons plutôt qu’il passe à une forme d’attention plus calme, qui nécessite moins d’efforts. Observer le mouvement des feuilles, écouter le bruit de l’eau ou remarquer les variations de lumière sollicite l’esprit de manière différente qu’une rue bondée ou un flot de notifications.

Certaines études indiquent que ces effets peuvent se manifester rapidement. Dans plusieurs expériences d’EEG, tant dans le monde réel qu’en réalité virtuelle, des changements sont apparus en l’espace de quelques minutes, parfois en seulement trois minutes.

Les effets sont généralement plus marqués lors d’une exposition plus longue, surtout si les participants passent au moins 15 minutes dans un environnement immersif.

Baisse de l’activité de l’amygdale

Nous avons également passé en revue des études basées sur l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). Ces techniques permettent de mesurer les variations du débit sanguin liées à l’activité neuronale et d’observer quelles régions deviennent plus ou moins actives.

Nous avons ainsi pu constater la diminution de l’activité dans les zones cérébrales impliquées dans le stress et la rumination chez une personne qui avait passé du temps dans la nature. L’amygdale, qui aide à détecter les menaces et à réagir au stress, devient alors moins active. Il en va de même pour le cortex préfrontal sous-génual, une région associée aux pensées négatives répétitives.

D’autres études basées sur l’IRMf ont mis en évidence des modifications dans les réseaux impliqués dans l’attention et les pensées axées sur soi, notamment dans certaines parties du réseau du mode par défaut. Ces zones sont engagées dans l’introspection, le vagabondage mental et ce que l’on pourrait appeler « le flux de fond de l’expérience intérieure ».

Dans la nature, ces régions se sont réorganisées de manière à favoriser un état mental plus calme et moins dispersé.

Des effets en cascade

En passant en revue ces 108 études, nous avons constaté une tendance largement cohérente, que nous présentons comme une cascade d’effets par laquelle la nature pourrait influencer le cerveau.

Tout d’abord, les environnements naturels sont généralement plus faciles à traiter pour le cerveau. Leurs formes et leurs rythmes suivent souvent des motifs fractals, comme ceux que l’on observe sur les côtes, dans les feuilles et les nuages, que le cerveau semble traiter facilement.

Cela peut réduire la charge sensorielle et perceptive. À mesure que cela se produit, les systèmes liés au stress se stabilisent et le corps peut sortir du mode « combat ou fuite ».

L’attention nécessite alors moins d’efforts et la gestion émotionnelle devient plus stable. Nous décrivons ce phénomène comme un circuit reliant la perception, la régulation du stress, l’attention et le traitement des informations liées à soi.

La nature peut-elle modeler l’anatomie du cerveau ?

Certaines études indiquent que, au-delà des effets immédiats de l’exposition, la nature pourrait également influencer le développement du cerveau à long terme. Des études d’IRM structurelle suggèrent que le fait de vivre dans des zones avec de la verdure est associé à des différences dans l’anatomie cérébrale avec, notamment, davantage de matière grise et une meilleure intégrité de la matière blanche chez certaines populations.

Ces études sont pour la plupart corrélationnelles, il convient donc de les interpréter avec prudence. Elles ne permettent pas de prouver que la nature est la seule responsable de ces différences, mais indiquent la possibilité que de petits effets réparateurs, répétés au fil des mois et des années, puissent s’accumuler pour favoriser la cognition et la résilience.

Ainsi, lorsque le temps passé en plein air vous procure une sensation de légèreté, de clarté ou vous aide à vous libérer l’esprit, sachez que cette sensation découle probablement du fait que votre cerveau est entré dans un autre état.

Si nous comprenions un peu mieux comment la nature agit sur nous et comment nous interagissons à notre tour avec elle, nous pourrions peut-être mieux la protéger. Prendre soin de la nature, c’est aussi prendre soin de soi-même et des autres.

La Conversation Canada

Mar Estarellas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les neurosciences permettent de comprendre ce que la nature provoque dans notre cerveau – https://theconversation.com/les-neurosciences-permettent-de-comprendre-ce-que-la-nature-provoque-dans-notre-cerveau-278707

Dick Van Dyke attribue sa longévité à son attitude positive – selon des études, les optimistes vivent plus longtemps

Source: The Conversation – in French – By Jolanta Burke, Associate Professor, Centre for Positive Health Sciences, RCSI University of Medicine and Health Sciences

Dick Van Dyke, célèbre acteur et humoriste américain qui a joué dans des classiques tels que Mary Poppins et Chitty Chitty Bang Bang, a soufflé ses 100 bougies le 13 décembre dernier. L’acteur attribue sa remarquable longévité à son attitude positive et au fait qu’il ne se met jamais en colère.


Si la longévité dépend de nombreux facteurs, notamment la génétique et le mode de vie, les propos de Van Dyke contiennent néanmoins une part de vérité. Plusieurs études ont en effet montré qu’un faible niveau de stress et une attitude positive et optimiste étaient associés à une meilleure longévité.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Les effets de la colère sur le cœur

Au début des années 1930, des chercheurs ont demandé à un groupe de 678 novices religieuses, âgées pour la plupart d’environ 22 ans, d’écrire une autobiographie au moment de leur entrée au couvent.

Soixante ans plus tard, des chercheurs ont analysé leurs textes. Ils les ont aussi comparés aux données relatives à la santé à long terme de ces femmes.

Ils ont constaté que celles qui exprimaient des émotions plus positives au début de leur vie (en déclarant par exemple ressentir de la gratitude plutôt que du ressentiment) avaient vécu en moyenne dix ans de plus que les autres.

Une étude britannique a également révélé que les optimistes vivaient de 11 à 15 % plus longtemps que les pessimistes.

En 2022, une étude portant sur quelque 160 000 femmes de différentes origines ethniques a révélé que celles qui se disaient optimistes avaient davantage de chances de vivre au-delà de 90 ans que les pessimistes.

Une explication possible de ces résultats réside dans les effets de la colère sur le cœur.

Les personnes qui ont une vision positive ou optimiste de la vie semblent mieux gérer ou maîtriser leur colère. Ce n’est pas anodin, car la colère peut avoir de nombreux effets néfastes sur l’organisme.

La colère provoque la libération d’adrénaline et de cortisol, les principales hormones du stress, et ce, en particulier chez les hommes. De brefs accès de colère suffisent à entraîner une détérioration de la santé cardiovasculaire.

La pression que le stress chronique et la colère exercent sur le système cardiovasculaire a été associée à un risque accru de développer des problèmes tels que les maladies cardiaques, les accidents vasculaires cérébraux et le diabète de type 2, qui sont responsables d’environ 75 % des décès prématurés. Si le stress et la colère ne sont pas les seules causes de ces maladies, ils y contribuent toutefois de manière significative.

Ainsi, lorsque Dick Van Dyke affirme qu’il ne se met pas en colère, cela pourrait bien expliquer en partie sa longévité.

Attention au stress

Une cause plus profonde, au niveau cellulaire, expliquerait l’influence du stress sur la longévité. Elle concerne les télomères, qui sont les parties protectrices situées à l’extrémité de nos chromosomes (les paquets d’ADN contenus dans nos cellules).

Dans les cellules jeunes et saines, les télomères sont longs et intacts. Avec l’âge, ils raccourcissent et s’effilochent progressivement. Lorsqu’ils sont trop usés, les cellules ont du mal à se diviser et à se réparer. C’est l’une des raisons pour lesquelles le vieillissement s’accélère avec le temps.

Le stress est associé à un raccourcissement rapide des télomères, ce qui rend la communication entre les cellules et leur renouvellement plus difficiles. En d’autres termes, les émotions stressantes, telles qu’une colère incontrôlée, peuvent accélérer le vieillissement.

Un homme vêtu d’une chemise et d’une cravate froisse deux boules de papier et crie de frustration ou de colère alors qu’il est assis devant son ordinateur
La colère est néfaste pour le cœur.
PeopleImages/Shutterstock

Une étude a aussi révélé que la méditation, qui permet de réduire le stress, était associée de manière positive à la longueur des télomères. Une meilleure gestion de la colère pourrait ainsi contribuer à prolonger la durée de vie.

De plus, les optimistes semblent plus enclins à adopter des habitudes saines, comme la pratique régulière d’une activité physique ou une alimentation équilibrée, qui peuvent également favoriser la santé et la longévité en diminuant le risque de maladies cardiovasculaires. Dick Van Dyke lui-même s’efforce de faire de l’exercice au moins trois fois par semaine.

Pour améliorer sa longévité

Si vous souhaitez vivre aussi longtemps que Dick Van Dyke, voici quelques conseils pour gérer le stress et la colère.

Contrairement à la croyance populaire, chercher à « évacuer » sa colère en frappant dans un sac, en criant dans un oreiller ou en courant jusqu’à ce que le sentiment disparaisse n’est pas efficace. Ces actions maintiennent le corps dans un état d’alerte qui affecte le système cardiovasculaire et peut prolonger la réponse au stress.

On recommande de privilégier plutôt une attitude calme. Ralentir sa respiration, compter ses inspirations et expirations ou pratiquer d’autres techniques de relaxation, comme le yoga, permettent d’apaiser le système cardiovasculaire plutôt que de le surstimuler. À long terme, cela réduit la pression sur le cœur et permet de vivre plus longtemps. Il est important de le faire chaque fois que l’on se sent particulièrement stressé ou en colère.

On peut également stimuler les émotions positives en essayant d’être plus présent dans sa vie au quotidien. La présence permet d’avoir davantage conscience de ce qui se passe autour de soi et en soi.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Si l’on planifie une sortie au restaurant avec son conjoint, on peut organiser la soirée avec soin en réservant, par exemple, une table dans un restaurant que les deux personnes aiment, en demandant une table dans un coin calme pour faciliter la discussion ou encore en ralentissant le rythme et en se concentrant sur l’instant présent de manière à prendre conscience des différentes sensations que l’on éprouve.

On peut également susciter des émotions positives en réservant du temps pour jouer. Pour des adultes, cela signifie faire quelque chose simplement parce que c’est agréable, sans but particulier. Le jeu procure des émotions positives, ce qui peut avoir des effets bénéfiques sur la santé.

Les conseils de Dick Van Dyke sont peut-être justes. Si l’on ne peut pas contrôler tous les facteurs influençant notre santé, apprendre à gérer sa colère et adopter une attitude positive dans la vie peuvent toutefois contribuer au bien-être et prolonger l’espérance de vie.

La Conversation Canada

Jolanta Burke ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Dick Van Dyke attribue sa longévité à son attitude positive – selon des études, les optimistes vivent plus longtemps – https://theconversation.com/dick-van-dyke-attribue-sa-longevite-a-son-attitude-positive-selon-des-etudes-les-optimistes-vivent-plus-longtemps-272141

Magic mushrooms: new African species sheds light on the history of the famous fungus

Source: The Conversation – Africa – By Breyten Van der Merwe, PhD student, Stellenbosch University

“Magic mushrooms” are consumed recreationally and for medicinal purposes around the world. These fungi gained their fame as “magic” because they produce chemical compounds (called psilocybin and psilocin) which have psychedelic effects.

The most famous species of these mushrooms, due to their global distribution and ease of cultivation, is Psilocybe cubensis, known primarily from its preferred habitat of dung-laden fields. It was first described from Cuba, but is found throughout the world.

However, there has been a long-standing question about its evolutionary history. Where did it originate, and how did it move around the globe?

We described a new species of magic mushroom in South Africa and Zimbabwe, now named Psilocybe ochraceocentrata, which has allowed us to investigate this question.

Our disciplines are mycology (the study of fungi) and evolutionary biology. In a recent paper, we report on what P. ochraceocentrata may tell us about the possible wild origins of Psilocybe cubensis.

Our findings used sophisticated methods to test whether P. cubensis could have arrived in the Americas along with European colonisation and cattle, a long standing hypothesis proposed by the Mexican mycologist and ethnomycologist Gastón Guzmán. We also investigated other possible scenarios, such as dispersal by environmental factors like wind, or ancient biological means such as large herbivore or insect migration.

Before this study, P. ochraceocentrata was already regularly collected. But it was assumed either to be P. cubensis or P. natalensis, sold under the name “Natal Super Strength”.

We have created a framework of unambiguous identification. Ultimately, our work does not fully resolve the evolutionary history question. But it provides a guide for future study to fully understand where these fungi evolved and how they may have travelled the world.

Knowing the origin of a species is important as it explains how historical, geological and climate factors shape the current distribution of life on Earth. This can be important for understanding how some traits evolved in response to their environment, where a species may become invasive, or possibly where to look for closely related species with traits of interest for medicinal research.

How was the study performed?

Fieldwork conducted over decades in Zimbabwe by researcher Cathy Sharp, and further observations in South Africa, yielded multiple collections of mushrooms similar to P. cubensis. All were associated with the dung of herbivores, including animals native to Africa. Some Psilocybe mushrooms use dung as a food source.

Our work showed that these “cubensis look-a-likes” were superficially similar but differed microscopically and at a molecular level. We chose to investigate this relationship further. Our approach involved:

  • field collection – studying specimens from the wild

  • genomics of museum specimens (museomics) – using molecular techniques on historically important specimens

  • phylogenetics – using genetic data to reconstruct how species are related through common ancestry

  • molecular dating – estimating a general time frame when two species may have diverged from one another

  • ecological niche modelling – predicting where a species can live based on environmental conditions.

This allowed us to study the natural history of P. cubensis and its close relative Psilocybe ochraceocentrata.

We found that P. ochraceocentrata and P. cubensis may have had a common ancestor living about 1.56 million years ago.

This corresponds with the global expansion of grasslands and the distribution of grazing herbivores. The world at this time would have been populated with migrating herbivores. Coprophilic fungi (fungi that grow on animal dung) could have moved with them globally, and then begun to evolve along independent paths.

Origin story

To complement our taxonomic and dating investigations, we wanted to see if we could find a plausible origin of P. cubensis. In previous studies, the lead author had identified that the closest relatives of P. cubensis all had native distributions across the Asian continent. There was very little overlap with species from the Americas.

With the addition of P. ochraceocentrata as the sister taxon (the closest relative), it became far more reasonable to suggest its evolutionary history is centred in Africa or Asia, not the Americas.

To test this, we used publicly available data from the popular public “citizen science” repository for biodiversity monitoring, iNaturalist. We then used mathematical modelling to hypothesise where these organisms might have occurred hundreds of thousands to millions of years ago.

Our work showed a lot of variability across time but partially favoured tropical and subtropical regions where large animals roamed. From this, we proposed a few scenarios of how P. cubensis split from the ancestor it shared with P. ochraceocentrata and became globally dispersed.

One theory is a natural disturbance via unknown animal or environmental vectors. In other words, something may have changed the environment and disrupted the population. For example, dung beetles could have eaten dung that had fungal spores in it, and could have crossed the ocean, taking the fungus with them. Or the spores may have been carried across the ocean on the wind. This is known to have happened with other fungi, such as Podospora.

Another possibility is migration via the Bering land bridge between Eurasia and the Americas. This is how many plants and animals moved between the continents.

Guzmán proposed that P. cubensis likely originated in Africa and was transported to the Americas via cattle transport during the colonisation events of the 1400s and 1500s. Our work suggests that this route was also possible.

The most likely scenario would be multiple introductions, and spore dispersal between populations in the Americas to retain genetic diversity.

What’s missing

Africa is one of the most biodiverse continents, and yet it is the most under-sampled for fungal diversity, due in part to a historical sampling bias of fungi from other parts of the world.

When it comes to Psilocybe, fewer than ten species are officially described from the African continent. Worldwide about 165 species are known.

Further studies are needed across the continent, to describe and map local fungal diversity and improve on current knowledge. Knowing more about the mushrooms that occur in a region tells us more about the ecology of the area, which is key to conservation efforts.

Natural history museums and herbariums were critical for this work and serve as an immeasurable biodiversity resource representing hundreds of years of scientific effort that both scientists and the general public can access.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Magic mushrooms: new African species sheds light on the history of the famous fungus – https://theconversation.com/magic-mushrooms-new-african-species-sheds-light-on-the-history-of-the-famous-fungus-279007

Designing cities: should we build from scratch or keep history alive?

Source: The Conversation – Africa – By Abeer Elshater, Professor of Urban Morphology, Ain Shams University

Cities are often described as living archives of human memory. Walk through an old neighbourhood in an Islamic city like Fez in Morocco or Cairo in Egypt, and you can see layers of history in its streets and buildings. Traces of the past remain visible in everyday life.

Urban historians sometimes call this a palimpsest – a place where layers of history remain visible, like old writing faintly showing beneath new text.

But in many parts of the world today, cities are being transformed so rapidly that these historical layers are disappearing. Entire neighbourhoods and older areas are demolished and replaced with new districts, infrastructure corridors, or megaprojects. It’s a process that might remind one of French civil servant Georges-Eugène Haussmann’s dramatic demolition and reshaping of Paris in the 1800s.

A grand mosque in the centre of a vast city.
In Cairo historical Muslim districts have been preserved.
Omar Elsharawy/Pexels, CC BY

Today’s speed and scale of development challenge the idea that cities grow slowly over time. Building places from scratch is often described as tabula rasa – a “blank slate” approach in which everything is cleared away and rebuilt as if nothing had existed before.

As scholars of architecture and urban design, we recently researched this tension between erasure and memory in urban design. We argue that urban transformation today cannot be understood simply as a choice between preserving the past or starting anew. Instead, cities are increasingly shaped by a complex interaction between the two.

Understanding this tension matters because it influences not only the identity and heritage of a city but also the social and cultural lives of the people who inhabit it. Our argument is grounded in the importance of understanding history to guide future development based on solutions that have been tested successfully in the past.

The myth of the blank slate

For centuries, planners and philosophers have been fascinated by the idea of the tabula rasa. In practice, however, urban space is never truly empty.

Even after buildings are demolished, the forces shaping the city remain: economic pressures, planning regulations, infrastructure networks, and political agendas. Clearing land often produces what French social theorist Henri Lefebvre described as “abstract space”. These are spaces designed mainly for efficiency, profit, or control – rather than for people’s memories or everyday life.

An old painting of a vast open walkway in a city, people strolling.
Napoleon III commissioned Haussmann to demolish overcrowded medieval neighbourhoods to open up and beautify Paris.
Camille Pissarro/Museum of Fine Arts of Reim

Modern urban renewal projects have often replaced historic districts with standardised environments such as large housing estates, business districts, or transport infrastructures. These environments can feel disconnected from local identity because the historical context that once gave the place meaning has been removed.

For example, Pruitt‑Igoe in St Louis in the US replaced dense, mixed-use neighbourhoods with high-rise public housing that ignored existing street patterns and community life. In Beirut in Lebanon, post-war reconstruction of the city centre prioritised modern commercial developments over the urban fabric and social networks that had defined it for decades.

An old black and white photo of large blocks of residential units as far as the eye can see, open walkways between them.
Pruitt-Igoe, a massive housing complex completed in 1954, was demolished by 1976, becoming a symbol of urban decay.
The Myth of Pruitt-Igoe/Flickr, CC BY

French anthropologist Marc Augé described many of these environments as “non-places”: spaces of transit and consumption, such as airports, highways, and anonymous commercial zones. People pass through without forming lasting attachments.

Cities as layered memory

At the opposite end of the spectrum lies the idea of cities as palimpsest. Historic districts, archaeological remains, street patterns, and even place names all contribute to a layered memory. Urban designers often create designs that draw from the history of a site.

But the palimpsest approach also has limits. Preserving historical layers does not necessarily guarantee meaningful engagement with the past. Sometimes heritage becomes a form of nostalgia –replicating historical styles without understanding their social or cultural significance.

A picturesque city square with old stately buildings and people at a market.
Warsaw’s Old Town, destroyed in the second world war, was rebuilt using paintings and historical evidence.
Egor Komarov/Pexels, CC BY

French philosopher Paul Ricoeur helps clarify this by distinguishing between two types of memory: repetition memory and reconstruction memory.

Repetition memory reproduces the past, often superficially. In Sydney, efforts to revitalise Indigenous neighbourhoods between 2005 and 2019 ended up repeating patterns of colonial land displacement.

Meanwhile, in Rio de Janeiro, the push to redevelop the waterfront for the 2014 Football World Cup and 2016 Olympics wiped out Afro-Brazilian cultural heritage. It replaced it with a sleek, futuristic vision of a global city.

More broadly, across cities in Africa, Asia and Latin America, speculative real-estate projects and investment-driven urban developments have turned land into a commodity. This has fuelled gentrification and pushed local communities to the margins.

Reconstruction memory, by contrast, uses fragments of the past to interpret and reinvent them for the present. For example, in Warsaw in Poland after the second world war, the Old Town was rebuilt. Not as an exact replica but as a carefully interpreted reconstruction, using historical paintings, archaeological evidence, and surviving fragments to evoke the city’s pre-war character. At the same time it accommodated modern needs.

A skeletal old structure with an intact turret and facade against a river and a city in the distance.
Hiroshima preserved ruins of war to create memorial spaces within the Japanese city.
Hoi Wai/Pexels, CC BY

Similarly, Hiroshima’s post-1945 reconstruction preserved certain ruins, such as the Genbaku Dome, while redesigning the surrounding urban fabric to create a memorial landscape. This both honours the past and supports a functional, modern city.

Moving beyond preservation vs demolition

Rather than choosing between total preservation and total erasure, urban design needs to recognise the dynamic relationship between memory and transformation.

We propose thinking about cities through what philosophers call a negative dialectic – a relationship in which two opposing forces, erasure and memory, continually reshape one another. We argue that:

  • Urban clearance does not create a neutral blank slate. It produces new forms of space shaped by political and economic power.

  • Historical memory is not a fixed archive. It is continually reconstructed through interpretation and design.

Understanding cities in this way opens the door to new design strategies. Instead of replicating historical forms or ignoring them entirely, designers can work with fragments, traces, and spatial relationships to generate new urban forms.

For example, in the historic centre of Lugano, Switzerland, the traditional public markets that take place on medieval streets and lake‑edge promenades have long shaped the city’s social life and spatial patterns. Today, these markets interact with contemporary cafés, restaurants and pedestrian routes. They knit together old street networks and new uses in a living urban tapestry rather than freezing them as static heritage relics.

This kind of layering, where everyday activities and historical paths inform modern public space design, shows how urban form can evolve by reintegrating historical traces into present-day life. But urban transformation today is largely driven by rapid development, erasure, and less visible forces.

This makes it essential to rethink how memory, preservation and design methods work together. It requires a shift in design practice away from established paradigms and toward more flexible, context-sensitive strategies.

Designers have tools to respond to rapidly changing urban environments in ways that remain meaningful to communities. These tools include cognitive mapping, which visualises how people perceive and move through a city; layered analysis, which examines overlapping aspects of urban life; and network thinking, which conceptualises cities as interconnected systems.

Designing cities in a rapidly changing world

The future of cities will likely involve even more rapid transformation. Urban sprawl, technological change, and shifting economic systems are already reshaping urban environments, challenging established planning models. For urban designers, this means learning to work in situations where historical precedents are incomplete or unstable.

Cities react to destruction and change in very different ways. Some take a tabula rasa approach. They wipe out communities and rebuilding from scratch, sometimes referencing the past in form or style. This happened in Warsaw’s Old Town. It was rebuilt to look like the prewar city, even though the original residents were gone. Brasília in Brazil, meanwhile, was planned entirely from scratch, clearing old settlements to create a modernist vision.

Others take a more layered, incremental approach, working with what’s already there and letting communities adapt over time.

In Harare’s Dzivarasekwa Extension, for instance, informal settlements were gradually formalised. Housing, services and land tenure were improved, but streets and social networks were preserved. Some cities mix both strategies, like Hiroshima did.

The challenge today is to design urban spaces that acknowledge history while remaining open to new possibilities. For us, the city is neither a blank slate nor a finished story but constantly rewritten through memory and change.

The Conversation

Abeer Elshater is a Full Professor of Urban Morphology at the Faculty of Engineering, Ain Shams University, Cairo, Egypt

Hisham Abusaada is an Emeritus Professor in the Department of Architecture at the Housing and Building National Research Center, Giza, Egypt.

– ref. Designing cities: should we build from scratch or keep history alive? – https://theconversation.com/designing-cities-should-we-build-from-scratch-or-keep-history-alive-280071

How our research led to a privacy complaint that pushed the World Anti‑Doping Agency to change its rules

Source: The Conversation – Canada – By Marcus Mazzucco, Adjunct Lecturer in Sports Law, University of Toronto

The Privacy Commissioner of Canada recently announced the outcome of its investigation into the World Anti-Doping Agency (WADA), concluding a years-long examination of the organization’s data-sharing practices.

The investigation followed a complaint that we filed with the Privacy Commissioner. We alleged WADA violated Canadian privacy law by disclosing athletes’ doping data to international sport federations for the purpose of sex testing.

In order to resolve the commissioner’s investigation, WADA has agreed to adopt remedial measures to ensure that doping data under WADA’s control is used only for anti-doping purposes.

While WADA agreed to the measures, it has maintained that it did not violate privacy laws. At the same time, it has signalled a willingness to work with regulators around data protection.

The decision is expected to have significant implications for sex-testing policies in women’s and girls’ sport, and the journey to reach it reveals a broader problem concerning data protection in international sport.

Complaint grounded in research

Our complaint was based on our own peer-reviewed research published in August 2024 showing that doping data under WADA’s control was being accessed by international sport federations to monitor athletes’ blood testosterone levels and determine their eligibility to compete in women’s sport.

These international federations have eligibility regulations banning women with sex variations and transgender women from women’s sport, unless their testosterone levels fall below certain thresholds.

Our study examined how WADA’s Anti-Doping Administration and Management System (ADAMS) — a database containing doping test results — enabled this data sharing.

We found that when international federations access doping data in ADAMS for sex-based eligibility determinations, there is a disclosure of that data by WADA that is subject to Canada’s Personal Information Protection and Electronic Documents Act (PIPEDA). WADA, a Montréal-based organization, became subject to PIPEDA in 2015 in respect of its collection, use and disclosure of personal information for interprovincial and international activities.

Legal and ethical concerns

In our view, WADA’s disclosure of doping data for sex testing violated PIPEDA in two ways.

First, the disclosures occurred without the knowledge or consent of athletes. Second, the disclosures were not for an appropriate purpose under the law. It was inappropriate due to the lack of scientific evidence and lack of consensus that women with testosterone levels above the thresholds have a competitive advantage.

In addition, the data disclosures could cause significant harms to women athletes, including stigma, humiliation and the loss of business and professional opportunities.

Concerns about such practices were already raised by human rights organizations and investigative journalists.

Nonetheless, WADA’s 2021 World Anti-Doping Code permitted international sport federations to use doping data for purposes unrelated to anti-doping, including monitoring the eligibility of transgender athletes.

This permissive stance enabled the expansion of sex-testing policies by international federations.

Response to the complaint and investigation

Initially, WADA’s response to the privacy complaint suggested it viewed the issue as relatively minor, both in comments to the media and in its own internal board meetings.

This position was reflected in early drafts of the 2027 World Anti-Doping Code, which maintained the ability of international sport federations to use doping data for purposes unrelated to anti-doping, including sex testing.

That approach shifted after the Privacy Commissioner of Canada, Philippe Dufresne, launched a 16-month investigation into WADA in November 2024.

The inquiry ultimately led WADA to agree to prohibit international sport federations and anti-doping organizations from using doping data stored in ADAMS for purposes other than anti-doping.

WADA has since revised the 2027 World Anti-Doping Code to include this prohibition. It must now communicate these changes to relevant organizations and develop mechanisms to ensure compliance.

This outcome is likely to force international sport federations that have relied on doping data in ADAMS for sex testing to rethink how they regulate eligibility in women’s and girls’ sport — including considering more gender-inclusive approaches for competitions.

A reactive approach to athletes’ rights

While the outcome of the investigation is a success for athletes’ data-protection rights, it’s disconcerting that it was needed in the first place.

Privacy experts and scholars have long criticized the global anti-doping system for not respecting athletes’ data-protection rights.

Too often, international sport organizations deprioritize the human rights of athletes in their quest to govern sport. This stems from their lack of accountability to athletes and the mistaken belief that they are outside the reach of national legal systems.

As a result, protections for athletes’ rights often occur only after an international sports organization is compelled or pressured to do so through legal processes.

Legal challenges ahead for global sport

These concerns are increasingly being tested through legal challenges.

The Court of Justice of the European Union is considering whether the mandatory public disclosure of athletes’ anti-doping rule violations complies with the EU’s General Data Protection Regulation.

A ruling against such practices will require significant changes to the anti-doping system — something WADA could have pursued years ago if greater attention was paid to athletes’ data protection rights.




Read more:
The return of sex testing in sport risks harming women athletes rather than protecting them


Similar issues are emerging elsewhere in sport. The International Olympic Committee’s recent decision to require genetic sex testing for women’s events likely violates the data protection laws of many jurisdictions. Despite this, the IOC is pushing ahead with its policy.

As a result, athletes and their advocates must continue to seek the intervention of courts and regulators to ensure athletes’ data protection rights are upheld.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. How our research led to a privacy complaint that pushed the World Anti‑Doping Agency to change its rules – https://theconversation.com/how-our-research-led-to-a-privacy-complaint-that-pushed-the-world-anti-doping-agency-to-change-its-rules-279315

La crise écologique est-elle vraiment le produit d’un excès d’humains sur Terre ? Relire « The Population Bomb »

Source: The Conversation – France (in French) – By Victor Bianchini, Maître de conférences en sciences économiques, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

*The Population bomb*, écrit en 1968, prédit une famine mondiale au cours des années 1970 et 1980. DrCarrrven/Shutterstock

La mort du biologiste Paul Ralph Ehrlich le 13 mars 2026, a remis en lumière The Population Bomb, un classique de la littérature écologique publié en 1968. Les auteurs rappellent ici que la « surpopulation » n’est pas un simple fait naturel, mais un objet profondément politique. Depuis Thomas Robert  Malthus, la restriction démographique reste un sujet d’actualité brûlant.


The Population Bomb est un ouvrage co-écrit par Paul R. et Anne H. Ehrlich.
Wikimedia

Pour la première fois en France depuis 1945, le nombre de naissances est devenu inférieur aux décès en 2025 ; l’indicateur de fécondité atteint 1,56 enfant par femme, son plus faible niveau depuis la Première Guerre mondiale.

Dès 2024, le président Emmanuel Macron appelait à un « réarmement démographique » pour répondre au vieillissement de la population. Dans le même temps, à propos de Mayotte, était soulevée la question de la « surpopulation » ou de la « pression démographique » sur l’île française.

Bien que ces diagnostics portent sur des échelles territoriales différentes, selon les contextes, la population peut être présentée comme une ressource à développer ou un problème à contenir. Le débat n’est pas nouveau. Coécrit par les biologistes américains Paul R. Ehrlich (1932-2026) et Anne H. Ehrlich, The Population Bomb reprend les principaux postulats malthusiens, en les replaçant dans le contexte de la crise écologique.

Alors que le malthusianisme classique fonde l’idée de surpopulation sur la rareté des ressources agricoles, le néo-malthusianisme du XXe siècle l’inscrit dans le cadre plus large des limites environnementales.

Trop d’humains

Anne et Paul Ehrlich coécrivent cet ouvrage dans un contexte marqué par le renouveau du néo-malthusianisme d’après-guerre et par l’affirmation d’une écologie attentive aux limites de la planète, dont témoignera notamment le rapport Meadows de 1972.

Très influent et polémique, l’ouvrage installe une idée devenue familière : les crises alimentaires et écologiques seraient d’abord le produit d’un excès d’humains sur Terre. Si le livre est connu pour ses prédictions catastrophistes, l’essentiel est ailleurs. The Population Bomb a transformé la manière de poser le problème, en présentant la surpopulation comme un fait scientifique, une réalité objective dictée par des contraintes naturelles, et appelant dès lors des réponses politiques fortes.

Leur point de départ est celui de la biologie des populations. Dès le premier chapitre de The Population Bomb – structuré autour « Trop d’humains », « Trop peu de nourriture » et « Une planète mourante » –, ils s’intéressent aux dynamiques de croissance, aux interactions entre population et environnement, ainsi qu’aux contraintes écologiques. L’ouvrage en donne d’emblée la clé de lecture :

« Les Américains commencent à prendre conscience que les pays en développement sont confrontés à une crise démographique et alimentaire inévitable. »

Parmi ces sections, « Trop d’humains » joue un rôle central. La population humaine y est d’abord traitée comme une variable naturelle à l’échelle mondiale, avant d’être envisagée dans ses dimensions sociales, économiques et politiques.

La bataille pour nourrir l’humanité est perdue

Dans The Population Bomb, le constat est sans appel : « la bataille pour nourrir toute l’humanité est perdue ».

Les crises alimentaires ne sont pas d’abord pensées comme des défaillances économiques, mais comme le rapport de l’homme à la nature ; la croissance démographique conduit à une pénurie de ressources. La hausse du prix de la nourriture résulterait de la mise en culture de terres moins fertiles, elles-mêmes conséquence de la croissance démographique :

« Nous savons déjà qu’il est impossible d’augmenter suffisamment la production alimentaire pour faire face à la croissance démographique continue. »

Anne et Paul Ehrlich déploient un registre catastrophiste, fait d’échéances rapprochées, de famines et d’effondrements sociaux. L’argument ne se limite pas aux pays en développement. Les sociétés riches sont aussi concernées, sous d’autres formes :

« Plutôt que de souffrir de pénuries alimentaires, ces pays en subissent les conséquences sous la forme d’une dégradation de l’environnement et d’une difficulté croissante à se procurer les ressources nécessaires pour maintenir leur niveau de vie. »

Cette approche ne signifie pas une absence du politique. La surpopulation est posée comme un fait objectif, quasi indiscutable, issu de lois naturelles, appelant ensuite des réponses politiques fortes. Le débat ne porte pas tant sur la définition du problème que sur les moyens d’y répondre.

Contrôle des naissances

Dans les derniers chapitres de l’ouvrage, Anne et Paul Ehrlich appellent explicitement à l’action coercitive de l’administration des États-Unis plutôt qu’à des mesures incitatives : contrôle des naissances grâce à la contraception, y compris la stérilisation forcée, droit à l’avortement ou réorientation de l’aide internationale.

Dans son discours de 1965, le président états-unien Lyndon Johnson appelait à traiter le problème de l’explosion démographique et de la rareté des ressources avec un contrôle des naissances. La réalité démographique contemporaine est loin d’être homogène. De nombreux pays développés font aujourd’hui face au vieillissement de leur population – Japon, France ou États-Unis –, tandis que d’autres régions concentrent l’essentiel de la croissance démographique mondiale et de la jeunesse. Le nombre d’habitants de l’Afrique subsaharienne pourrait dépasser les deux milliards en 2050.

Surtout, les pressions écologiques ne dépendent pas uniquement du nombre d’habitants, mais aussi des modes de production, de consommation, ainsi que de la concentration spatiale des activités économiques. Deux populations de taille comparable peuvent avoir des impacts très différents.

Effet Malthus

Parler de « surpopulation » ne renvoie jamais à une humanité indifférenciée. Cette catégorie suppose, implicitement, des écarts entre populations selon les territoires et les conditions sociales. Dès l’Essai sur le principe de population de Thomas Robert Malthus, la croissance démographique est pensée comme une loi naturelle. Elle s’accompagne d’une prise de position politique explicite : la critique des politiques d’assistance, notamment les « Poor Laws » accusées d’encourager la reproduction des plus pauvres.

Cette manière de poser le problème ne disparaît pas complètement avec le néo-malthusianisme. Dans The Population Bomb, Thomas Robert Malthus n’est pas mobilisé de manière explicite. Le problème est posé à l’échelle globale, sans désignation de groupes sociaux, tout en orientant implicitement le diagnostic vers certains territoires en développement. Aujourd’hui encore, cette logique se prolonge sous des formes plus diffuses, que certains travaux désignent comme un « effet Malthus ». Concrètement, les inégalités sociales et territoriales sont reformulées en termes apparemment naturalisés, à travers des diagnostics globaux qui évitent de nommer les populations concernées.

Parler d’un monde où il y aurait « trop d’humains » suppose donc, même tacitement, que certaines dynamiques démographiques sont plus problématiques que d’autres.

I = P × A × T

En 1971, Paul Ehrlich proposait avec le professeur de sciences de l’environnement John Holdren une formulation plus large de l’impact environnemental, souvent résumée par l’équation I = P × A × T. Impact environnemental (I) = taille de la population (P), richesse de la population (A) et technologie (T).

Cette équation fait dépendre l’impact environnemental du produit de la population, l’abondance – mesurée par la consommation par tête –, et de la technologie. Cette approche, reprise notamment dans The Population Explosion, reconnaît le rôle des choix économiques et techniques, que l’ouvrage de 1968 tendait à subordonner à la seule dynamique démographique.

Les débats se sont ensuite recentrés sur la mesure des contributions de ces facteurs au réchauffement climatique. Dans les années 1990, l’identité de Kaya permet de mesurer empiriquement les émissions de gaz à effet de serre en les reliant à la population, au produit intérieur brut par habitant, à l’intensité énergétique de la production et au contenu carbone de l’énergie. Plutôt que de se limiter au facteur démographique, elle met en évidence la nécessité de découpler la croissance de la consommation des émissions de gaz à effet de serre, notamment par la décarbonation.

La crise écologique impose des limites à l’exploitation des ressources, mais celles-ci tiennent moins à une supposée « surpopulation » qu’aux impacts environnementaux des modes de production et de consommation sur le climat. Autrement dit, l’enjeu n’est pas tant le nombre d’humains que la manière dont les sociétés organisent production, décarbonation, répartition et sobriété de la consommation des ressources.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. La crise écologique est-elle vraiment le produit d’un excès d’humains sur Terre ? Relire « The Population Bomb » – https://theconversation.com/la-crise-ecologique-est-elle-vraiment-le-produit-dun-exces-dhumains-sur-terre-relire-the-population-bomb-275450

Mais à quoi sert encore le Livret A ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-Marc Figuet, Professeur d’économie, ISG Lab, Université de Bordeaux

C’est un paradoxe : le taux de rémunération du Livret A est régulièrement l’objet de critiques pour sa faiblesse relative. Simultanément, il reste le placement préféré des Français, détenu par 8 sur 10 d’entre eux. Peut-être parce que ce n’est pas qu’une question de rendement financier. Et que ce livret plus que bicentenaire remplit des fonctions essentielles dans l’économie, avec un encours total de… 450 milliards d’euros.


Le Livret A est né le 22 mai 1818, à Paris, avec la création de la première Caisse d’épargne. Depuis, il est le produit d’épargne préféré des Français, puisqu’ils sont près de 57 millions (83 % de la population) à en posséder un aujourd’hui. Au début de 2026, l’encours total frôlait 450 milliards d’euros.

Une popularité sans égal

La popularité du Livret A s’explique par sa simplicité d’ouverture, sa parfaite liquidité, son absence de fiscalité et de risque.

Chaque Français, quel que soit son âge, peut ouvrir un Livret A (et un seul !) dans la banque de son choix avec un capital initial de 10 euros (1,50 euros à la Banque postale), soit le montant du solde minimum. Le plafond est fixé à 22 950 euros. Le Livret A a un quasi « jumeau », le Livret de développement durable et solidaire (LDDS) qui obéit aux mêmes règles, mais avec un plafond maximal de 12 000 euros. Le livret A est également accessible à certaines personnes morales (associations, syndicats de copropriétaires et organismes HLM), mais non aux entreprises.




À lire aussi :
Épargne : les Français toujours accro au livret A malgré des envies de risque et de rendement


Les fonds sont disponibles sans préavis à la différence d’autres supports d’épargne, tels que l’assurance vie, c’est dire que c’est un placement très liquide. Le retrait minimal est de 10 euros (1,50 euros à la Banque postale). Il est possible de retirer des espèces directement au guichet ou à un distributeur automatique de billets.

Pas d’impôt et peu de risques

Les intérêts perçus sont exonérés d’impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux. Autrement dit, le rendement nominal est strictement égal au rendement brut. Le taux d’intérêt servi à l’épargnant est fixe entre deux semestres. Chaque détenteur peut alors calculer le montant des intérêts (calculés par quinzaine et capitalisés au 31 décembre de chaque année).

Enfin, le Livret A est un actif sans risque, car l’épargne placée est protégée par le Fonds de garantie des dépôts et de résolution en cas de faillite de la banque.

Ces avantages font du Livret A le support privilégié pour l’épargne de précaution des ménages, c’est-à-dire un matelas de sécurité immédiatement mobilisable pour faire face à un imprévu. Pour de nombreux Français, il s’agit d’ailleurs du seul support d’épargne. D’où son caractère singulier. Bien évidemment, ces qualités indéniables sont contrebalancées par un rendement faible qui peut faire l’objet de polémiques.

Un faux débat récurrent

Le taux d’intérêt du Livret A est fixé par l’État qui se réfère au calcul effectué par la Banque de France deux fois par an. Depuis 2021, le taux est la moyenne semestrielle du taux d’inflation (hors prix du tabac) et des taux interbancaires à court terme (€STR), avec un arrondi au dixième de point le plus proche.

Cette formule implique que le taux d’intérêt plancher du Livret A est de 0,5 %. Elle implique également que, à certaines périodes, le rendement réel (taux nominal auquel on retranche l’inflation) du Livret A soit négatif : cela implique une perte de pouvoir d’achat de l’argent ainsi épargné. Ce fut le cas notamment lors de la période post-Covid (voir graphique).

Depuis le 1er février 2026, le taux nominal est ainsi fixé à 1,5 % (contre 1,7 % auparavant), ce qui implique un rendement réel d’environ à 0, 8 %. Du point du seul rendement, le Livret A n’est donc pas le produit le plus intéressant. En comparaison, les contrats d’assurance-vie en euros ont rapporté, en moyenne, 2,65 % en 2025.

Sur la même période, le CAC 40 a progressé de plus de 10 %. Rappelons toutefois qu’à l’inverse le rendement nominal des dépôts à vue est nul, donc toujours inférieur à celui du Livret A.

Une contrepartie

La faiblesse du rendement du Livret A n’est donc que la contrepartie de ses avantages. En détenant des encours parfaitement sécurisés, les épargnants doivent accepter un rendement réel faible. En finance, ce n’est pas vraiment une surprise. Plus de rendement implique nécessairement de prendre plus de risque, comme l’a souligné le Prix Nobel d’économie William Sharpe. Le Livret A est alors un support adéquat pour les épargnants manifestant une forte aversion pour le risque.

La faiblesse du rendement ne doit pas, non plus, occulter le rôle économique et social que joue le Livret A pour l’économie française par l’intermédiaire de la Caisse des dépôts et des banques.

Le rôle de la Caisse des dépôts

Les quelque 450 milliards d’euros placés sur le Livret A ne dorment pas paisiblement. Ils alimentent un circuit de financement de prêts à long terme qui doit simultanément rester liquide pour faire face aux demandes de retraits. Ainsi l’annonce de la baisse du taux au 1er février s’est-elle accompagnée d’une décollecte de 1,87 milliard d’euros en janvier 2026.

Près de 65 % des fonds sont centralisés à la Caisse des dépôts, qui transforme des dépôts liquides en financements longs, notamment par des prêts au logement social et à la politique de la ville. Le Livret A n’est donc pas une caisse fermée. C’est un dispositif de transformation des dépôts liquides en financements longs, sous contrainte de liquidité.

Pour la Caisse des dépôts et sa Banque des territoires, l’enjeu est massif puisque le stock de prêts sur fonds d’épargne atteint 202 milliards d’euros en 2024, dont 180 milliards consacrés au logement social et à la politique de la ville. Pour la seule année 2024, 28,5 milliards d’euros de prêts ont été accordés.

Une ressource structurante

Le Livret A est ainsi une ressource structurante pour le financement du logement social et d’investissements territoriaux de long terme. Concrètement, ces financements couvrent la construction et la réhabilitation de logements sociaux, mais aussi les résidences étudiantes et, dans certains cas, des équipements médico-sociaux, tels que les Ehpad, pour accompagner le vieillissement de la population française.

France Télévisions, 2026.

Mais l’effet du Livret A ne s’arrête pas à la sphère publique. La part non centralisée, soit 35 % des encours, reste au bilan des banques distributrices. Cet autre versant, plus discret, implique que l’épargne réglementée contribue aussi au financement de l’économie.

Le Livret A et le crédit bancaire

La part non centralisée demeure au passif du bilan des banques et constitue une ressource de financement. La loi impose que ces ressources soient orientées vers le financement des petites et moyennes entreprises (PME), de la transition énergétique et de l’économie sociale et solidaire, avec des obligations de reporting public.

La Banque de France chiffre à 245,6 milliards d’euros l’encours conservé au bilan fin 2024. Pour la même année, les prêts nouveaux aux PME atteignent 116,7 milliards d’euros et l’encours total de crédits aux PME 568,5 milliards d’euros. Il s’agit donc d’un fléchage par enveloppe plutôt qu’un « tuyau » euro-pour-euro. En effet, la part non centralisée alimente une enveloppe de ressources au bilan bancaire, et le fléchage se vérifie par des montants agrégés, non par une correspondance euro-pour-euro entre un dépôt et un prêt.

Le Livret A remplit donc une double fonction. D’un côté, il offre aux ménages une épargne de précaution simple et sécurisée. De l’autre, il alimente un circuit de financement collectif, du logement social au crédit bancaire aux PME. Cette ambivalence explique sa place particulière.

The Conversation

Jean-Marc Figuet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Mais à quoi sert encore le Livret A ? – https://theconversation.com/mais-a-quoi-sert-encore-le-livret-a-279811