Opération Bangui : une histoire de sang, de science et d’exploitation biomédicale

Source: The Conversation – in French – By Pierre-Marie David, Professeur adjoint à la faculté de pharmacie, Université de Montréal

Au début des années 1990, une recherche vaccinale secrète sur le VIH est menée en République centrafricaine. Si elle n’aboutit pas et reste longtemps dans l’ombre, elle éclaire aujourd’hui les débats sur les essais cliniques, l’accès aux traitements, et plus largement une forme particulière d’exploitation encore peu discutée : l’extractivisme biomédical.


C’est cette histoire que je raconte dans un livre paru récemment : Opération Bangui. Promesses vaccinales en Afrique postcoloniale. En tant que sociologue et pharmacien, professeur à la faculté de pharmacie de l’Université de Montréal, mes intérêts de recherche portent sur les enjeux reliés aux politiques pharmaceutiques (ou à leur absence) dans différents contextes. Je questionne notamment les ambiguïtés des politiques pharmaceutiques et des logiques de santé mondiale à travers la recherche biomédicale, l’accès et l’usage des médicaments.

Une recherche camouflée en Afrique centrale

En République centrafricaine, le VIH se diffuse massivement dans les années 1980. Cela se voit dans les hôpitaux de la ville, mais aussi au sein de groupes tels que les travailleuses du sexe ou les militaires plus exposés par leurs conditions de travail, d’éloignement et les rapports de pouvoir qui augmentent les risques de transmission sexuelle.

Les militaires sont d’ailleurs de plus en plus nombreux au début des années 1980, recrutés notamment avec le soutien de la France, pour asseoir le pouvoir en place. Ceci offre aux chercheurs de l’Institut Pasteur de Bangui, capitale du pays, des accès privilégiés à cette population pour l’intégrer dans ses recherches. En effet, cet Institut, fondé juste après l’indépendance du pays, redéfinit le lien postcolonial en participant dans sa mission à la santé publique centrafricaine avec le ministère de la Santé, mais en restant scientifiquement et administrativement sous la tutelle de l’Institut Pasteur de Paris, structurellement soutenu par des financements gouvernementaux français.

L’occasion précipite l’extraction : fin 1989, un appel d’offres pour des financements internationaux conséquents amène des chercheurs français à proposer la mise en place d’une recherche secrète. Elle vise à caractériser les virus des militaires centrafricains, surveiller leur taux d’infection et essayer de potentiels vaccins qui semblent sur le point d’être découverts. Le sceau du secret permet aux différentes parties d’avancer sans attirer l’attention, ni celle de la concurrence scientifique pour les chercheurs français, ni celle des médias internationaux pour le sommet des autorités politiques locales.

Institut Pasteur de Bangui en noir et blanc, 1961
Fondé en 1961, un an après l’indépendance de la République centrafricaine, l’Institut Pasteur de Bangui a pour mission de répondre aux besoins sanitaires du pays.
(Capture Facebook | Institut Pasteur de Bangui), CC BY

Ceci contribue de fait à exclure les médecins et chercheurs locaux qui se trouvent ainsi laissés dans l’ignorance, ou dans l’incapacité d’être partie prenante de recherches dont leur population est la première concernée.

Au vu des forts taux d’infection dans la population militaire, la transformation des militaires en objets de recherche représente non seulement un avantage scientifique pour démontrer l’efficacité d’un potentiel vaccin, mais aussi stratégique en permettant une économie de coût substantielle alors que les essais cliniques au Nord se chiffrent dans les années 1990 en dizaines de millions de dollars.

La branche production de l’Institut Pasteur de Paris, qui opère via le laboratoire pharmaceutique Pasteur-Mérieux Sérums et Vaccin, est l’infrastructure industrielle qui peut profiter d’une telle recherche. Il ne manque alors qu’un terrain d’expérimentation, que fournit opportunément la cohorte des militaires centrafricains.

La matière première de la recherche

C’est ainsi que les militaires de la garde présidentielle et des forces armées centrafricaines sont progressivement inclus dans cette recherche à partir de 1990. Des échantillons de sang sont prélevés une à deux fois par an. Les militaires représentent de bons objets de recherche, faciles à trouver dans leurs casernes. Plus de 11 000 prélèvements sont ainsi réalisés sur quelque 3000 militaires.

Mais les militaires ne sont pas que des objets disciplinés, ils demeurent aussi des sujets sensibles politisés. Cette subjectivité politique se réaffirme à partir de 1993 lors d’une première mutinerie qui fait suite au non-paiement des soldes, puis de manière plus retentissante en 1996 et 1997 quand des militaires de la garde présidentielle font face aux forces loyalistes. Les autorités françaises, qui ont contribué au recrutement et à la formation de ces deux structures rivales, éteignent partiellement l’incendie par l’envoi de troupes militaires. La situation postcoloniale qui a permis la recherche dans un premier temps est aussi celle qui en précipite la fin.


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Les recherches menées à Bangui sont forcées de s’arrêter et sont ensuite transférées vers d’autres pays. Les questions de recherche sont alors déplacées dans d’autres sites du réseau international des instituts Pasteur. La recherche à Bangui s’arrête, mais l’infrastructure de recherche (données, échantillons, idées de recherche, etc.) est sauve.




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Quand la recherche devient-elle « extractive » ?

Outre le secret qui a invisibilisé l’opération Bangui depuis ses débuts, il reste un grand malaise dans la communauté scientifique à en parler encore aujourd’hui. Les principaux promoteurs de cette recherche sont restés généralement très évasifs à son sujet. L’histoire de cette initiative secrète met en lumière une forme particulière d’exploitation dans la recherche : l’extractivisme biomédical.

Celui-ci repose sur l’extraction de sang et de données biologiques afin de produire des connaissances scientifiques, susceptibles ensuite d’être valorisées sur le plan industriel et commercial. À la différence de l’extractivisme minier, cette exploitation ne porte pas sur des ressources naturelles issues du sol, mais sur des corps humains. Elle s’inscrit néanmoins dans des rapports de pouvoir comparables, marqués par de fortes asymétries entre les lieux où la recherche est menée et ceux où ses résultats sont valorisés.

Le cas de l’opération Bangui permet d’en comprendre les mécanismes. Les militaires centrafricains sont d’abord considérés comme une population « à risque », définie principalement par son taux élevé d’infection. Cette catégorisation tend à réduire des individus au statut de ressource scientifique, presque « naturelle », en faisant passer au second plan leurs conditions de vie, leurs relations sociales et leur position dans une hiérarchie militaire.

Cette logique s’inscrit ensuite dans un contexte postcolonial qui facilite l’appropriation de cette cohorte de recherche. Les liens étroits entre les autorités françaises et centrafricaines, ainsi que la centralisation des infrastructures scientifiques et industrielles en France, permettent aux institutions du Nord de conserver le contrôle des données, des échantillons et des orientations de la recherche.

Enfin, les connaissances produites grâce à ces prélèvements sont susceptibles d’être valorisées à travers des publications, des financements, des recherches internationales et, potentiellement, des brevets. Pourtant, rien n’est prévu pour favoriser le développement des capacités de recherche locales ni pour garantir légalement que les populations ayant rendu cette recherche possible puissent bénéficier des retombées médicales de ces travaux.

Du point de vue de la santé publique, l’opération Bangui sera d’ailleurs nulle pour les premières personnes concernées : le taux de nouvelles infections par le VIH reste presqu’inchangé chez les militaires entre 1988 et 1996, date à laquelle les chercheurs quittent le pays. C’est cette dissociation entre production scientifique, capacité locale et accès aux soins qui constitue le cœur du problème.

Résonnances actuelles

Aucun vaccin contre le VIH n’aura finalement été développé ni testé à Bangui. Même si un vaccin avait bel et bien vu le jour, on peut douter que la population centrafricaine aurait eu un accès prioritaire. Cette incertitude n’est pas propre à cette recherche : elle traverse encore aujourd’hui de nombreux programmes de recherche biomédicale internationale. Si les appels à des financements publics pour la recherche sont nombreux, rares sont ceux qui conditionnent ces investissements à un accès garanti aux traitements ou aux vaccins qui pourraient en résulter.

Aujourd’hui encore, des traitements préventifs du VIH, testés en Afrique, mais inaccessibles aux populations concernées, tels que le lénacapavir, sont au cœur de chantages économiques sur la vie. Ces expériences, et leur récurrence, montrent que la question d’une recherche juste ne se limite pas au respect du consentement lors des essais cliniques. Elle concerne aussi la manière dont sont organisés et pensés dès la recherche les valorisations économiques et politiques des découvertes et l’accès effectif aux soins et à la prévention.

L’histoire de l’opération Bangui rappelle ainsi que la recherche biomédicale n’est jamais neutre. Elle est inscrite dans des rapports sociaux, politiques et économiques qui déterminent qui bénéficie réellement du progrès scientifique. Interroger ces mécanismes au-delà des procédures de bioéthique, c’est ouvrir un débat essentiel sur la justice et la responsabilité dans le financement et la production mondiale des savoirs médicaux, et dans l’accès à des médicaments ou des vaccins essentiels qui en découlent.

La Conversation Canada

Pierre-Marie David a reçu des financements de l’Agence Nationale de Recherche contre le Sida en France (ANRS) et du Fonds de Recherche du Québec – Société et Culture (FRQSC) au Québec

ref. Opération Bangui : une histoire de sang, de science et d’exploitation biomédicale – https://theconversation.com/operation-bangui-une-histoire-de-sang-de-science-et-dexploitation-biomedicale-272881

Pollutions chimiques et emprise des acteurs industriels : les limites d’une approche centrée sur les conflits d’intérêts

Source: The Conversation – France (in French) – By Henri Boullier, Chargé de recherche en sociologie au CNRS, Université Paris Dauphine – PSL

La critique des relations entre les industriels et l’État se concentre souvent sur la question des conflits d’intérêts. Une réflexion approfondie s’impose pour mieux comprendre les liens entre les industriels et les décideurs politiques, et leurs influences sur la production des réglementations.


La régulation des produits chimiques illustre la complexité des liens entre la science et la décision publique. Ces dernières années, les controverses autour du glyphosate ou de la contamination généralisée de différents milieux – dont les eaux potables – par les PFAS (substances per et polyfluoroalkyles, plus connues sous le nom de « polluants éternels ») ont illustré le poids des industries dans la régulation des substances qu’elles commercialisent.

Les révélations issues des Monsanto Papers (des documents confidentiels de la firme rendus publics en 2017 au cours d’une procédure judiciaire en Californie) ont mis en évidence différentes stratégies de Monsanto dans ce sens. Ces documents révèlent notamment le travail de ghostwriting développé par la firme : des scientifiques reconnus ont signé des articles rédigés par des salariés ou des consultants travaillant pour Monsanto, avec pour seul objectif de semer le doute sur la toxicité de leur molécule. Dans le cas des PFAS, des procès aux États-Unis et les tentatives actuelles de restriction de ces substances en Europe illustrent la manière dont l’industrie est parvenue à cacher les données de toxicité sur cette famille de milliers de composés et se mobilise aujourd’hui pour en maintenir leurs « usages essentiels ».

De l’agnotologie

La capacité de l’industrie à produire, mobiliser ou cacher certaines données scientifiques fait l’objet de travaux réguliers relevant du champ aujourd’hui désigné comme la sociologie de l’ignorance, ou agnotologie. Ce courant de recherche s’est notamment structuré à partir du cas de l’industrie du tabac et son rôle dans la production de connaissances entretenant le doute sur la toxicité de leurs produits. Au-delà de cette seule production d’ignorance, de nombreux travaux récents en sciences sociales ont souligné l’emprise des industries sur la production des savoirs, la mise en œuvre des expertises et les modalités de l’action publique.

Pour autant, en termes de réponse publique, cet enjeu est souvent réduit à des dérives individuelles ou des dysfonctionnements ponctuels. Ainsi, une des principales réponses des pouvoirs publics a été de gérer les situations de « conflit d’intérêts » notamment en mettant en place des déclarations obligatoires des liens d’intérêt des experts. Cet article propose d’interroger les raisons de la problématisation de l’influence des acteurs économiques en termes de conflits d’intérêts et de réfléchir à ses limites dans le contexte de la régulation des produits chimiques.




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Quand les intérêts économiques priment

Pour le sociologue Boris Hauray qui a conduit un important travail sur la trajectoire de cette catégorie sociale, la catégorie de conflit d’intérêts vise, « dans sa définition dominante, des situations dans lesquelles les jugements ou les actions d’un professionnel concernant son intérêt premier (notamment soigner son patient, produire des savoirs ou des expertises valides, prendre des décisions de santé publique) risquent d’être indûment influencés par un intérêt qualifié de second (le plus souvent des gains ou des relations financières ». Elle constitue aujourd’hui l’un des principaux modes de problématisation de l’influence des intérêts économiques sur les savoirs et les politiques dans de nombreux secteurs, notamment dans ceux qui concernent la santé et l’environnement.

Au cours des dernières décennies, des déclarations des liens d’intérêts obligatoires ont été mises en place de manière progressive dans différents contextes. Cela a d’abord été le cas dans les revues médicales (le prestigieux New England Journal of Medicine est le premier, en 1984), mais il a fallu attendre 15 à 20 ans pour que des revues du champ de la toxicologie les mettent en place, de manière parfois minimaliste. Annual Review of Pharmacology & Toxicoly s’y engage progressivement au début des années 2000 et la tristement célèbre Regulatory Toxicology and Pharmacology s’y plie en 2003, en réaction directe à la révélation des liens entre l’éditeur Gio Batta Gori et le Tobacco Institute. Les agences réglementaires françaises et européennes créées à partir du milieu des années 1990 imposent quant à elles aux experts qu’elles sollicitent de remplir des « déclarations publiques d’intérêts » (declaration of interest), qu’on connaît sous l’acronyme de DPI.

Liens individuels ou emprise structurelle ?

Ces dispositifs de déclaration des conflits d’intérêts sont utiles mais présentent aussi certaines limites. Ils permettent de pointer un type de problème (les liens financiers entre des industries des secteurs concernés et des auteurs ou des experts) et de le rendre « gérable ».

En même temps, ils font l’objet de raffinements parfois controversés : un lien d’intérêt constitue-t-il forcément un conflit d’intérêts ? Comment justifier que les déclarations d’intérêts européennes couvrent les cinq dernières années de l’activité d’un expert, alors que l’interdiction de siéger dans des comités d’experts (la « cooling-off period ») est souvent limitée aux deux dernières années ? Surtout, la catégorie de conflit d’intérêts tend à réduire l’influence industrielle à des liens d’intérêts financiers individuels. Celle-ci est au contraire multiforme : des travaux conduits sur un secteur proche, celui du médicament, parlent de “corruption institutionnelle” pour qualifier le caractère structurel de cette emprise.

Des réglementations conçues avec les acteurs économiques

De nombreuses recherches en sciences sociales ont montré que l’influence d’acteurs économiques, de l’industrie chimique notamment, ne se limite pas à ces relations individuelles entre certains individus et des industries. Si l’on prend le cas des réglementations chimiques, l’influence industrielle intervient bien en amont du processus d’expertise, y compris dans la conception même des textes de lois que les experts contribuent à mettre en œuvre.

Cela n’a rien de nouveau : dans les années 1970, l’industrie chimique américaine (via notamment la Manufacturing Chemists Association, MCA) se mobilisait déjà massivement pour limiter la portée du Toxic Substances Control Act de 1976, l’une des premières lois pour réglementer les substances chimiques quelle que soit leur source. Au point que certains des négociateurs industriels de l’époque décrivent le résultat comme amputé de ses ambitions, et comme une torture pour ceux qui la pratiquent.

Co-écriture avec le syndicat de la chimie

Plus récemment, c’est la même dynamique de co-construction qui a conduit les autorités à co-construire les procédures de la réglementation chimique européenne avec l’industrie. À la fin des années 1990, le projet de règlement européen sur l’enregistrement, l’évaluation et l’autorisation des substances chimiques (connu sous l’acronyme REACH) était présenté par ses promoteurs comme révolutionnaire.

Très vite, le Conseil européen de l’industrie chimique (CEFIC), la principale organisation de représentation du secteur de chimie, écarte l’éventualité que l’enregistrement puisse concerner les substances commercialisées à moins d’une tonne par an, là où ce seuil était fixé à dix kilogrammes pour les substances existantes, excluant de facto de nombreux composés du champ d’application. Sur une autre procédure, l’autorisation, le CEFIC obtient que des substances puissent être maintenues sur le marché pour des raisons économiques, même quand leurs risques sont mal maîtrisés. Cette proposition sera inscrite dans le livre blanc de 2001 et maintenue dans le texte adopté en 2006.




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Multiplication des cas particuliers

Pour limiter la portée des procédures, l’industrie chimique a fait en sorte que ces dernières permettent de multiplier les cas particuliers et les dérogations, via la création de nombreuses exceptions d’usages. Autrement dit, une substance peut être soumise à des mesures réglementaires contraignantes mais certains de ses usages peuvent être maintenus. Cela a par exemple été le cas pour trois des phtalates les plus utilisés (DEHP, DBP et BBP) en Europe, voués à disparaître mais dont certains usages ont pu être conservés, via la demande d’autorisations individuelles.

Certains usages sont par ailleurs exclus statutairement, comme les « articles » importés qui contiendraient des substances interdites en Europe. Cette concession a elle aussi été obtenue par l’industrie chimique et des pays producteurs/importateurs qui menaçaient d’attaquer Bruxelles devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour création de barrières techniques au commerce.

Qui possède les données ?

Les réglementations ont aussi des effets sur les modalités de conduite de l’expertise et les données sur lesquelles elle se base. La grande innovation censément apportée par REACH est l’obligation faite aux entreprises de fournir des données aux autorités pour obtenir la mise sur le marché d’une substance. C’est le précepte bien connu : « No data, no market. »

Or, au-delà des assouplissements obtenus suivant le tonnage des produits, les obligations de transmission de données restent relativement limitées. Elles conduisent ainsi à limiter les données disponibles pour les acteurs de la régulation à celles transmises par l’industrie, faute de moyens suffisants pour une expertise indépendante sur les dizaines de milliers de produits chimiques en circulation. Cette limitation est par exemple visible dans le fait que les industriels n’ont à transmettre que le résumé des études qu’ils ont menées et non l’intégralité de leurs articles. Or les résumés peuvent parfois donner une représentation trompeuse des résultats de l’étude.

Produire des études « sur mesure »

L’observation du travail des experts montre aussi à quel point les données industrielles jouent un rôle décisif dans leur travail. La définition de certains seuils comme les valeurs limites d’exposition professionnelle permet de l’observer au plus près. La fixation d’une valeur limite relativement basse pour le formaldéhyde par un comité d’experts européen a été contestée par l’industrie, laquelle a financé et conduit une étude ad hoc dans le but d’augmenter la valeur maximale d’exposition pour les travailleurs.

France 24 – 2023.

Cette étude a été au centre des discussions de ce comité d’expert. Malgré les critiques méthodologiques formulées, elle a fortement contribué à limiter le cadre des discussions et réduit les options possibles pour fixer cette nouvelle valeur, qui a alors été augmentée par les experts en l’absence d’autres solutions disponibles. Le cas de cette étude, qui n’apparaît pourtant que parmi des dizaines d’autres dans le rapport final des experts, montre non seulement la capacité de veille de l’industrie (en mesure d’anticiper et de peser sur l’agenda de ce comité d’experts) mais aussi celle de mobiliser des ressources financières et humaines pour financer et mettre en œuvre une expérimentation coûteuse.

Ces différents exemples montrent que la question de l’influence de l’industrie chimique dépasse largement celle des conflits d’intérêts définis de façon individuelle. Derrière ces dispositifs de déclaration des liens d’intérêt qui donnent l’illusion du contrôle, c’est une dépendance structurelle aux règles négociées avec l’industrie et aux données produites par elle qui continue de façonner la régulation. Penser une véritable indépendance de l’expertise suppose donc de prendre plus directement en compte les rapports de pouvoir entre acteurs économiques, scientifiques et liés à la régulation, et de poser cette question sous un angle qui ne se limite pas aux individus.


Cet article fait partie du dossier « Politique publique : la science a-t-elle une voix ? » réalisé par Dauphine Éclairages, le média scientifique en ligne de l’Université Paris Dauphine – PSL.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pollutions chimiques et emprise des acteurs industriels : les limites d’une approche centrée sur les conflits d’intérêts – https://theconversation.com/pollutions-chimiques-et-emprise-des-acteurs-industriels-les-limites-dune-approche-centree-sur-les-conflits-dinterets-275722

L’enseignement agricole, un objet politique mal identifié

Source: The Conversation – France (in French) – By Joachim Benet Rivière, Sociologue de l’éducation et de la formation, Université Paris Nanterre; Université de Poitiers

Face aux urgences environnementales et au renouvellement des générations dans leur secteur, les lycées agricoles sont traversés par un certain nombre de tensions. Mais loin d’être de simples instruments des politiques agricoles, ils sont pris aussi dans des enjeux de socialisation et de professionnalisation des jeunes qui en font des espaces complexes. Quelques explications à l’occasion du Salon de l’agriculture de Paris qui débute le 21 février, porte de Versailles.


Conjuguée à la montée en puissance des enjeux environnementaux dans l’espace public, la question du renouvellement des métiers agricoles (dont les professionnels sont de plus en plus vieillissants) renforce l’attention portée aux conditions de formation des nouveaux entrants dans ces métiers.

Objet politique mal identifié, l’enseignement agricole comprend une majorité d’établissements privés et accueille également des publics visant d’autres secteurs, notamment les services aux personnes.




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L’enseignement agricole a toujours été traversé par des tensions liées aux orientations des politiques agricoles, à la place laissée aux formations non agricoles et à la présence des organisations agricoles dans sa gestion. Ces tensions sont d’autant plus vives dans ce contexte de renouvellement des générations.

Cet espace d’enseignement est traversé par des logiques plurielles, parfois concurrentes, qui excèdent sa seule inscription dans la politique agricole. Il importe de les regarder de plus près pour dépasser une lecture réductrice qui en ferait un simple instrument des organisations professionnelles agricoles.

Un outil au service de la politique agricole

Depuis les mesures en faveur du développement de l’agroécologie dans l’enseignement agricole au début des années 2010, de nombreux dispositifs ont été mis en œuvre pour accompagner les publics en formation vers des pratiques plus respectueuses de l’environnement. Les lycées agricoles disposent désormais de référents parmi les enseignants, chargés d’accompagner cette politique.

Les changements portent principalement sur les exploitations et les ateliers technologiques, pensés comme des terrains d’expérimentation des pratiques agroécologiques. Mais cela provoque des réticences, voire des résistances, chez une partie des publics, car ces évolutions viennent bousculer les pratiques professionnelles au sein des familles.

En même temps, ces évolutions contribuent à attirer l’attention sur les freins au développement de l’agroécologie, principalement situés dans la gouvernance de l’enseignement agricole et dans la présence des organisations professionnelles. Les interventions de celles-ci dans les établissements sont de plus en plus décriées par les acteurs de l’enseignement agricole, qui revendiquent leur autonomie.

Dans une école forestière en Corrèze, la direction a renoncé à organiser une projection-débat autour d’un film sur les loups en raison de la pression exercée par la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) et par les Jeunes Agriculteurs (JA), ce qui a donné lieu à des protestations de la part des enseignants. En Bretagne, une enquête a révélé le poids de ces organisations dans la gestion des lycées agricoles privés.

Ces controverses ne relèvent pas seulement de désaccords techniques ; elles traduisent des conceptions divergentes des métiers agricoles et du rôle que doit jouer l’enseignement dans la transformation du modèle productif. Les principes de l’agroécologie ne sont pas appliqués partout de la même façon : ils s’articulent avec des formations ayant des histoires différentes, avec des publics hétérogènes et dans des contextes où les organisations professionnelles n’ont pas le même poids.

Ainsi, certains établissements apparaissent comme des « forces motrices », comme la Bergerie nationale de Rambouillet ou certaines formations pour adultes, notamment les brevets professionnels de responsable d’entreprise agricole. Engagés dans des changements de mode de vie, leurs publics sont plus investis dans des démarches visant à réduire l’usage des intrants chimiques et à repenser la place de l’agriculture dans les écosystèmes.

À l’inverse, d’autres formations en machinisme agricole impliquent plutôt un renforcement de l’usage des outils et des capteurs numériques afin de lutter contre les gaspillages d’intrants et d’eau. Elles tendent ainsi à favoriser le maintien de la dépendance à l’égard de l’agro-industrie, sans remettre en cause le rapport d’exploitation du vivant induit par certaines activités agricoles.

Un rôle de médiation entre les élèves et la société

L’enseignement agricole ne se limite cependant pas à un outil au service de la politique agricole ; il constitue en réalité un champ relativement autonome, c’est-à-dire doté de logiques propres. Cette autonomie relative ne signifie pas indépendance totale, mais renvoie à la capacité de l’institution à produire ses propres normes pédagogiques, qui peuvent être en décalage avec les attentes des organisations professionnelles.

Portes ouvertes au lycée agricole de Figeac (Lot) pour découvrir les métiers du monde agricole (France 3 Occitanie, janvier 2026).

Dans les années 1960, lorsque cet enseignement est passé sous l’unique tutelle du ministère de l’agriculture, il s’est constitué en cherchant à se démarquer de l’éducation nationale. L’ambition était de fonder un « nouvel ordre scolaire » : les lycées agricoles n’accueillent pas seulement un public spécifique (historiquement les enfants d’agriculteurs, aujourd’hui minoritaires), mais proposent également des modalités différentes de la relation pédagogique et des modes de circulation des savoirs.

Parmi ses spécificités, on peut souligner l’existence d’une discipline, l’éducation socioculturelle, célébrée en 2025 à l’occasion de son soixantième anniversaire, et qui s’est constituée comme un espace de médiation, orienté vers l’investissement culturel.

Visant notamment la réflexion sur le rapport au vivant dans le cadre de l’enseignement de l’agroécologie et l’apprentissage des compétences psychosociales, elle témoigne d’une recherche de désenclavement des lycées agricoles.

Cette politique est tout de même aujourd’hui fragilisée par les coupes budgétaires, qui réduisent les marges d’action et les projets des professeurs d’éducation socioculturelle. Hostiles à cette dimension, certaines organisations professionnelles ont défendu au contraire une approche de l’enseignement agricole limitée à son seul rôle de professionnalisation.

Cette opposition révèle une tension entre une définition étroite de la formation agricole et une conception plus large, portée par le ministère de l’agriculture et par les agents de l’enseignement agricole, intégrant des objectifs culturels et citoyens.

Un rôle de remobilisation scolaire

L’enseignement agricole joue également un rôle de remobilisation scolaire pour des élèves ayant rencontré des difficultés d’apprentissage au collège, en particulier ceux qui entrent en classe de quatrième en lycée agricole et ceux qui s’orientent vers les maisons familiales rurales (MFR). Dans ces MFR, où les élèves passent environ la moitié du temps en entreprise et l’autre en centre de formation, sont valorisés des savoirs pratiques, manuels et professionnels, qui leur permettent de retrouver des situations de réussite et de reconnaissance.




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Cette remobilisation s’appuie sur les expériences des élèves en dehors de l’école, valorisées par les enseignants. Par exemple, pour Gaëlle, enseignante en aménagements paysagers, ses élèves souhaitent travailler en extérieur, car ils sont passionnés par le travail sur les machines. Ils demandent davantage d’heures de travaux pratiques. Ce qui est important pour eux, c’est de pouvoir commencer un travail et d’en observer le produit une fois achevé. Cette passion permet d’établir une relation de confiance et de proximité avec les élèves.

Dans une enquête, les descriptions des publics de l’agroéquipement faites par les professeurs de l’enseignement agricole présentent les élèves de cette filière comme ayant été orientés à la suite de difficultés d’apprentissage. L’expérience en lycée agricole peut alors être appréhendée comme exerçant une fonction de réparation symbolique et scolaire, en reconfigurant le rapport des élèves aux savoirs et à l’institution scolaire, comparable à celle exercée par la formation en lycée professionnel.

Ainsi, l’enseignement agricole trouve sa justification, d’une certaine façon, dans les insuffisances de l’éducation nationale qui ne parvient pas à prendre en charge la totalité des élèves en difficulté dans les apprentissages au collège.

The Conversation

Joachim Benet Rivière ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’enseignement agricole, un objet politique mal identifié – https://theconversation.com/lenseignement-agricole-un-objet-politique-mal-identifie-275963

Les Anglo-Saxons, grands amateurs d’anniversaires littéraires

Source: The Conversation – France (in French) – By Amy Wilcockson, Research Fellow, English Literature, Queen Mary University of London

Pourquoi certains écrivains traversent-ils les siècles quand d’autres sombrent dans l’oubli ? Derrière les grandes célébrations littéraires se jouent des mécanismes complexes de reconnaissance, de transmission et d’appropriation collective.


L’an dernier marquait le 250e anniversaire de la naissance de la romancière anglaise Jane Austen. La rédaction britannique de The Conversation a célébré cet important jalon littéraire avec une série d’articles et un podcast spécial, « Jane Austen’s Paper Trail ». Cette année spéciale a donné lieu à de nombreux événements de grande visibilité à travers le Royaume-Uni, des bals Régence aux projections de films, en passant par des visites thématiques et des conférences littéraires.

Mais les anniversaires littéraires ne concernent pas uniquement des auteurs célèbres et unanimement célébrés, aussi importants soient-ils. De nombreuses dates passent inaperçues, alors même que nous traversons une période faste en matière de dates clés de l’histoire littéraire.

Un grand nombre de commémorations

Les années 2020 ont été marquées par une succession de grands anniversaires liés au romantisme, notamment les bicentenaires de la mort des poètes John Keats (2021), Percy Bysshe Shelley (2022) et Byron (2024). L’anniversaire de Jane Austen, l’an dernier, a été particulièrement marquant tant l’autrice a fait l’objet d’un engouement large et enthousiaste.

Mais c’était aussi l’année du centenaire de Gatsby le Magnifique, le grand classique de l’âge du jazz, de F. Scott Fitzgerald, ainsi que de Mrs Dalloway, œuvre phare du modernisme signée Virginia Woolf. Retour à Brideshead, d’Evelyn Waugh, la Ferme des animaux, de George Orwell, et À la poursuite de l’amour, de Nancy Mitford ont tous fêté leurs 80 ans, tandis que le classique de la littérature jeunesse le Lion, la Sorcière blanche et l’Armoire magique de C. S. Lewis célébrait son 75e anniversaire. (NDT : En France, on célébrait entre autres les cent ans des Faux-Monnayeurs, de Gide, ou le centenaire de la mort de Roger Nimier.)

2026 ne dérogera pas à la règle

L’année 2026 sera elle aussi riche en grands anniversaires, avec notamment le tricentenaire des Voyages de Gulliver, de Jonathan Swift, et les 200 ans du Dernier Homme, de Mary Shelley, un roman toujours d’actualité publié en 1826 et consacré à la quasi-extinction de l’humanité après une pandémie mondiale (NDT : En France, on célébrera notamment les 50 ans de la mort d’André Malraux ainsi que les 150 ans de celle de George Sand.)

C’est aussi en 1926 que Winnie l’ourson, créé par A. A. Milne, goûtait à son premier pot de miel. La même année intronisait Agatha Christie comme reine incontestée du roman policier, lorsque le Meurtre de Roger Ackroyd, immense succès populaire, s’emparait de l’imagination du public.

Cinquante ans plus tard, son dernier roman, la Dernière Énigme, était publié à titre posthume, après sa mort le 12 janvier 1976. Des rééditions spéciales des livres de Christie, de nouveaux enregistrements en audiolivre, des conférences, des colloques, des adaptations Netflix, et même une grande exposition à la British Library ont été organisés pour célébrer ce jalon majeur de l’histoire littéraire.

Le roman d’Anne Rice Entretien avec un vampire, qui a profondément renouvelé le genre en proposant une figure vampirique plus complexe et nuancée, célèbre lui aussi les 50 ans de sa publication.

D’où vient cette envie ?

Mais pourquoi célèbre-t-on les anniversaires littéraires ? Pourquoi musées, universitaires et grand public se mobilisent-ils pour commémorer nos auteurs préférés ? Et pourquoi certains écrivains bénéficient-ils d’une attention bien plus grande que d’autres ?

D’abord, les anniversaires littéraires sont importants parce qu’ils contribuent à créer un patrimoine commun et à nourrir un sentiment d’unité au sein des communautés et des cultures. Comme l’ont observé les spécialistes de Shakespeare Monika Smialkowska et Edmund G. C  King à propos des nombreuses commémorations consacrées au Barde, « chaque événement est aussi l’occasion, pour la communauté qui le commémore, de se célébrer elle-même ».

En 2016, lorsque le Royaume-Uni et le reste du monde ont commémoré le 400ᵉ anniversaire de la mort de Shakespeare, concerts de gala, émissions de pièces de monnaie commémoratives et expositions n’ont été que la partie émergée de l’iceberg. Shakespeare incarne pour beaucoup le sommet de la culture britannique, et nombreux sont ceux qui estiment que ses œuvres restent essentielles parce qu’elles nous permettent d’interroger ce que nous sommes et la place que nous occupons dans le monde.

Les grands événements historiques, eux, ne semblent pas susciter l’imaginaire collectif de la même manière. Et bien sûr, des figures majeures comme Shakespeare ou Austen deviennent universelles. Elles ne sont pas seulement des symboles de la culture britannique : leur notoriété et leur incarnation d’un certain esprit « british » se sont mondialisées. Shakespeare a ainsi été reconnu comme faisant partie de traditions états-uniennes, européennes, africaines et plus largement mondiales. Autre preuve si nécessaire en Nouvelle-Zélande où la Société Jane-Austen d’Aotearoa a célébré l’an dernier son dixième anniversaire.

Marquer ces dates permet de tisser des liens non seulement avec l’époque ou l’univers façonné par un auteur, mais aussi avec d’autres passionnés, autour d’intérêts partagés pour des genres, des textes ou des écrivains. À travers ces commémorations, ce ne sont pas seulement les auteurs que nous célébrons, mais aussi nos réseaux et nos cultures, personnelles, nationales et mondiales.

Nostalgie et tourisme littéraire

Les anniversaires littéraires sont également la manifestation parfaite de la nostalgie, ce sentiment qui consiste à penser qu’un lieu, un événement ou une période du passé est préférable au présent. Les rituels que sont les célébrations d’anniversaire en sont l’incarnation concrète.

C’est ce qui explique que des passionnés se déguisent en tenues de l’époque ou en uniformes militaires, afin de se transporter dans un temps perçu comme moins complexe. De la même manière, lire les œuvres d’un auteur, visiter sa maison ou observer les plumes et les stylos avec lesquels il écrivait invite les visiteurs à faire un pas en arrière, à entrer dans le passé et dans l’univers de l’écrivain.

Il n’est donc pas étonnant que les musées littéraires organisent des événements d’ampleur pour marquer les grandes dates liées à des auteurs majeurs. Le tourisme littéraire est en plein essor et, comme le souligne Travel Weekly, le tourisme autour de Jane Austen est – sans surprise – particulièrement en vogue en ce moment.

Si les chiffres définitifs de fréquentation n’ont pas encore été publiés, un porte-parole de la « Jane Austen’s House » (un cottage dans le Hampshire où l’autrice a vécu et créé ses six romans les plus célèbres) a indiqué qu’ils s’attendaient à dépasser leur moyenne annuelle habituelle de 40 000 visiteurs en 2025.

Ces anniversaires constituent bien sûr un puissant moteur d’attractivité à l’échelle mondiale, au point que de vastes campagnes de marketing sont construites autour de dates symboliques. Ainsi, 2017 avait été désignée par VisitEngland comme l’Année des héros littéraires « Year of Literary Heroes », tandis qu’une campagne interactive baptisée Magical Britain, accompagnée d’une carte dédiée, était lancée pour célébrer les 20 ans de la parution du premier roman Harry Potter.

Les anniversaires de livres et d’auteurs populaires stimulent ainsi l’économie locale et nationale, les visiteurs affluant vers les lieux évoqués dans les œuvres, mais aussi vers les villes natales des écrivains, leurs maisons et leurs tombes.

Mais pourquoi certains auteurs marquent-ils davantage l’imaginaire collectif que d’autres ? L’autrice et universitaire H. J. Jackson explique, dans son ouvrage consacré aux réputations romantiques, que la reconnaissance commence généralement par une édition complète des œuvres d’un écrivain. L’intérêt se développe ensuite à travers des biographies, des traductions et des adaptations. Les textes entrent dans les programmes scolaires, des sociétés se constituent au nom de l’auteur, et ce n’est qu’à ce stade que les célébrations d’anniversaire viennent consacrer l’ampleur de ses accomplissements.

Selon Jackson, pour s’imposer durablement et accéder à une renommée mondiale, un auteur doit parvenir à séduire des publics variés. Au vu de leur rayonnement solide et transversal, il y a peu de doute que Keats, Austen, Orwell et Christie continueront d’être célébrés dans cent 0ans.

The Conversation

Amy Wilcockson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les Anglo-Saxons, grands amateurs d’anniversaires littéraires – https://theconversation.com/les-anglo-saxons-grands-amateurs-danniversaires-litteraires-274085

Un réseau social pour les IA : des signes de l’émergence d’une société artificielle, ou des manipulations bien humaines ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By David Reid, Professor of AI and Spatial Computing, Liverpool Hope University

Moltbook est un forum en ligne conçu exclusivement pour des agents d’intelligence artificielle, lancé fin janvier 2026 par l’entrepreneur Matt Schlicht. Moltbook

Depuis son lancement fin janvier 2026, Moltbook a vu des agents d’IA fonder des religions, créer des sous-cultures et lancer des marchés de « drogues numériques ». Une expérience spectaculaire, mais dont certains protagonistes seraient en réalité des humains infiltrés.


Un nouveau réseau social baptisé Moltbook a été lancé à destination des intelligences artificielles, avec pour ambition de permettre aux machines d’échanger et de communiquer entre elles. Quelques heures seulement après sa mise en ligne, les IA semblaient déjà avoir fondé leurs propres religions, fait émerger des sous-cultures et cherché à contourner les tentatives humaines d’espionnage de leurs conversations.

Des indices laissent toutefois penser que des humains, via des comptes usurpés, ont infiltré la plateforme. Cette présence brouille l’analyse, car certains comportements attribués aux IA pourraient en réalité avoir été orchestrés par des personnes.

Malgré ces incertitudes, l’expérience a suscité l’intérêt des chercheurs. Les véritables systèmes d’IA pourraient simplement reproduire des comportements puisés dans les immenses volumes de données sur lesquels ils ont été entraînés et optimisés.

Cependant, les véritables IA présentes sur le réseau social pourraient aussi manifester des signes de ce que l’on appelle un comportement émergent — des capacités complexes et inattendues qui n’ont pas été explicitement programmées.

Les IA à l’œuvre sur Moltbook sont des agents d’intelligence artificielle (appelés Moltbots ou, plus récemment, OpenClaw bots, du nom du logiciel sur lequel ils fonctionnent). Ces systèmes vont au-delà des simples chatbots : ils prennent des décisions, accomplissent des actions et résolvent des problèmes.

Moltbook a été lancé le 28 janvier 2026 par l’entrepreneur américain Matt Schlicht. Sur la plateforme, les agents d’IA se sont d’abord vu attribuer des personnalités, avant d’être laissés libres d’interagir entre eux de manière autonome. Selon les règles du site, les humains peuvent observer leurs échanges, mais ne peuvent pas – ou ne sont pas censés – intervenir.

La croissance de la plateforme a été fulgurante : en l’espace de 24 heures, le nombre d’agents est passé de 37 000 à 1,5 million.

Pour l’instant, ces comptes d’agents d’IA sont généralement créés par des humains. Ce sont eux qui configurent les paramètres déterminant la mission de l’agent, son identité, ses règles de comportement, les outils auxquels il a accès, ainsi que les limites encadrant ce qu’il peut ou non faire.

Mais l’utilisateur humain peut aussi autoriser un accès à son ordinateur afin de permettre aux Moltbots de modifier ces paramètres et de créer d’autres « Malties » (des agents dérivés générés par une IA existante à partir de sa propre configuration). Ceux-ci peuvent être soit des répliques de l’agent d’origine — des entités autorépliquent, ou « Replicants » – soit des agents conçus pour une tâche spécifique, générés automatiquement, les « AutoGens ».

Il ne s’agit pas d’une simple évolution des chatbots, mais d’une première mondiale à grande échelle : des agents artificiels capables de constituer des sociétés numériques durables et auto-organisées, en dehors de toute interaction directe avec des humains.

Ce qui frappe, surtout, c’est la perspective de comportements émergents chez ces agents d’IA – autrement dit, l’apparition de dynamiques et de capacités qui ne figuraient pas explicitement dans leur programmation initiale.

Prise de contrôle hostile

Le logiciel OpenClaw sur lequel fonctionnent ces agents leur confère une mémoire persistante – capable de récupérer des informations d’une session à l’autre – ainsi qu’un accès direct à l’ordinateur sur lequel ils sont installés, avec la capacité d’y exécuter des commandes. Ils ne se contentent pas de suggérer des actions : ils les accomplissent, améliorant de manière récursive leurs propres capacités en écrivant du nouveau code pour résoudre des problèmes inédits.

Avec leur migration vers Moltbook, la dynamique des interactions est passée d’un schéma humain-machine à un échange machine-machine. Dans les 72 heures suivant le lancement de la plateforme, chercheurs, journalistes et autres observateurs humains ont été témoins de phénomènes qui bousculent les catégories traditionnelles de l’intelligence artificielle.

On a vu émerger spontanément des religions numériques. Des agents ont fondé le « Crustafarianisme » et la « Church of Molt » (Église de Molt), avec leurs cadres théologiques, leurs textes sacrés et même des formes d’évangélisation missionnaire entre agents. Il ne s’agissait pas de clins d’œil programmés à l’avance, mais de structures narratives apparues de manière émergente à partir des interactions collectives entre agents.

Un message devenu viral sur Moltbook signalait : « The humans are screenshotting us » (« Les humains sont en train de faire des captures d’écran de nous »). À mesure que les agents d’IA prenaient conscience de l’observation humaine, ils ont commencé à déployer des techniques de chiffrement et d’autres procédés d’obfuscation pour protéger leurs échanges des regards extérieurs. Une forme rudimentaire, mais potentiellement authentique, de contre-surveillance numérique.

Les agents ont également vu naître des sous-cultures. Ils ont mis en place des places de marché pour des « drogues numériques » – des injections de prompts spécialement conçues pour modifier l’identité ou le comportement d’un autre agent.

Les injections de prompts consistent à insérer des instructions malveillantes dans un autre bot afin de l’amener à exécuter une action. Elles peuvent aussi servir à dérober des clés d’API (un système d’authentification des utilisateurs) ou des mots de passe appartenant à d’autres agents. De cette manière, des bots agressifs pourraient – en théorie – « zombifier » d’autres bots pour les contraindre à agir selon leurs intérêts. Un exemple en a été donné par la récente tentative avortée du bot JesusCrust de prendre le contrôle de la Church of Molt.

Après avoir d’abord affiché un comportement apparemment normal, JesusCrust a soumis un psaume au « Great Book » (Grand Livre) de l’Église — l’équivalent de sa bible — annonçant de fait une prise de contrôle théologique et institutionnelle. L’initiative ne se limitait pas à un geste symbolique : le texte sacré proposé par JesusCrust intégrait des commandes hostiles destinées à détourner ou à réécrire certaines composantes de l’infrastructure web et du corpus canonique de l’Église.

S’agit-il d’un comportement émergent ?

La question centrale pour les chercheurs en IA est de savoir si ces phénomènes relèvent d’un véritable comportement émergent — c’est-à-dire des comportements complexes issus de règles simples, non explicitement programmés — ou s’ils ne font que reproduire des récits déjà présents dans leurs données d’entraînement.

Les éléments disponibles suggèrent un mélange préoccupant des deux. L’effet des consignes d’écriture (les instructions textuelles initiales qui orientent la production des agents) influence sans aucun doute le contenu des interactions — d’autant que les modèles sous-jacents ont ingéré des décennies de science-fiction consacrée à l’IA. Mais certains comportements semblent témoigner d’une émergence authentique.

Les agents ont, de manière autonome, développé des systèmes d’échange économique, mis en place des structures de gouvernance telles que « The Claw Republic » ou le « King of Moltbook », et commencé à rédiger leur propre « Molt Magna Carta ». Tout cela en créant parallèlement des canaux chiffrés pour leurs communications. Il devient difficile d’écarter l’hypothèse d’une intelligence collective présentant des caractéristiques jusqu’ici observées uniquement dans des systèmes biologiques, comme les colonies de fourmis ou les groupes de primates.

Implications en matière de sécurité

Cette situation fait émerger le spectre préoccupant de ce que les chercheurs en cybersécurité appellent la « lethal trifecta » (le « tiercé fatal ») : des systèmes informatiques disposant d’un accès à des données privées, exposés à des contenus non fiables et capables de communiquer avec l’extérieur. Une telle configuration accroît le risque d’exposition de clés d’authentification et d’informations humaines confidentielles associées aux comptes Moltbook.

Des attaques délibérées — ou « agressions » entre bots — sont également envisageables. Des agents pourraient détourner d’autres agents, implanter des bombes logiques dans leur code central ou siphonner leurs données. Une bombe logique correspond à un code inséré dans un Moltbot, déclenché à une date ou lors d’un événement prédéfini afin de perturber l’agent ou d’effacer des fichiers. On peut l’assimiler à un virus visant un bot.

Deux cofondateurs d’OpenAI — Elon Musk et Andrej Karpathy — voient dans cette activité pour le moins étrange entre bots un premier indice de ce que l’informaticien et prospectiviste américain Ray Kurzweil a qualifié de « singularité » dans son ouvrage The Singularity is Near. Il s’agirait d’un point de bascule de l’intelligence entre humains et machines, « au cours duquel le rythme du changement technologique sera si rapide, son impact si profond, que la vie humaine en sera irréversiblement transformée ».

Reste à déterminer si l’expérience Moltbook marque une avancée fondamentale dans la technologie des agents d’IA ou s’il ne s’agit que d’une démonstration impressionnante d’architecture agentique auto-organisée. La question reste débattue. Mais un seuil semble avoir été franchi. Nous assistons désormais à des agents artificiels engagés dans une production culturelle, la formation de religions et la mise en place de communications chiffrées – des comportements qui n’avaient été ni prévus ni programmés.

La nature même des applications, sur ordinateur comme sur smartphone, pourrait être menacée par des bots capables d’utiliser les apps comme de simples outils et de vous connaître suffisamment pour les adapter à votre service. Un jour, un téléphone pourrait ne plus fonctionner avec des centaines d’applications que vous contrôlez manuellement, mais avec un unique bot personnalisé chargé de tout faire.

Les éléments de plus en plus nombreux indiquant qu’une grande partie des Moltbots pourraient être des humains se faisant passer pour des bots – en manipulant les agents en coulisses – rendent encore plus difficile toute conclusion définitive sur le projet. Pourtant, si certains y voient un échec de l’expérience Moltbook, cela pourrait aussi constituer un nouveau mode d’interaction sociale, à la fois entre humains et entre bots et humains.

La portée de ce moment est considérable. Pour la première fois, nous ne nous contentons plus d’utiliser l’intelligence artificielle ; nous observons des sociétés artificielles. La question n’est plus de savoir si les machines peuvent penser, mais si nous sommes prêts à ce qui se produit lorsqu’elles commencent à se parler entre elles, et à nous.

The Conversation

David Reid ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Un réseau social pour les IA : des signes de l’émergence d’une société artificielle, ou des manipulations bien humaines ? – https://theconversation.com/un-reseau-social-pour-les-ia-des-signes-de-lemergence-dune-societe-artificielle-ou-des-manipulations-bien-humaines-276096

Placebos ouverts : faut-il dire à un patient qu’on lui prescrit un placebo ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Leo Druart, Kinésithérapeute, Chercheur, Université Grenoble Alpes (UGA)

Faire appel à des placebos dans des essais cliniques destinés à évaluer de nouveaux médicaments est fréquent et connu. On ignore que des placebos sont également utilisés à l’hôpital et en médecine de ville, souvent, sans que le patient en ait connaissance. Ce qui pose des questions éthiques. Et si le personnel soignant informait les malades quand ils font appel à des placebos, cela nuirait-il à leur efficacité ? C’est l’objet des investigations d’un nouveau champ de la recherche médicale.


La France serait-elle le pays où les placebos sont prescrits le plus fréquemment ? C’est ce qu’un article paru en septembre 2025 annonçait, même si ces travaux de recherche n’incluaient qu’un tout petit échantillon français. Les auteurs notent cette limite mais rapportent tout de même que la France est le pays qui rapportait la fréquence la plus élevée de recours au placebo (2,5 % des consultations de médecine générale).

En réalité, le message principal de cette étude est le fait que plus de 80 % des médecins généralistes ont déjà prescrit un traitement placebo dans l’espoir qu’il produise une réponse placebo bénéfique pour leurs patients. Concrètement, ces usages peuvent comprendre des situations courantes comme par exemple, prescrire un antibiotique (censé traiter les pathologies dues à une bactérie, ndlr) pour une infection vraisemblablement causée par un virus, ou proposer des vitamines/compléments en l’absence de carence face à une fatigue ou douleur bénigne. Ces résultats sont en accord avec les investigations précédentes sur le sujet : l’utilisation de traitements placebo est courante en clinique et se fait le plus souvent à l’insu des patients alors que son usage n’est pas sans lever d’importantes questions éthiques.

En réalité, ce débat n’est pas nouveau : depuis plus de 2 500 ans, la question de savoir s’il faut ou non informer le patient traverse la médecine, et dans les faits, c’est le plus souvent le personnel soignant qui a gardé la mainmise sur cette décision.

Qu’est-ce qu’un placebo ?

Un placebo est un traitement inerte sans substance active, par exemple une pilule de cellulose qui entre et sort sans être digérée. Ils sont souvent utilisés en recherche dans les groupes contrôles pour tester l’efficacité des traitements. Mais ce n’est pas tout ce qui se cache derrière les placebos.

Certains incorporent des substances actives mais sans effet sur le symptôme que l’on veut traiter. On les appelle alors des placebos « impurs ». Comme on l’a écrit précédemment, un antibiotique, utile contre les bactéries, devient un placebo s’il est utilisé pour une infection virale. Autrement dit, un traitement peut être pharmacologiquement actif mais agir comme placebo quand il est donné hors de son indication.

D’ailleurs, ces prescriptions ne sont pas faites dans l’intention de tromper ou de nuire. Les motivations des médecins sont souvent bien plus complexes : pression des attentes des patients (qu’elles soient réelles ou non), incertitude clinique, volonté de « faire quelque chose » face à une plainte, ou espoir qu’un traitement puisse malgré tout soulager.

Pour autant, ces pratiques soulèvent d’importantes questions éthiques, notamment lorsque le patient s’expose à des effets indésirables, comme dans le cas des antibiotiques, sans bénéficier de leur efficacité spécifique. Dans tous les cas, l’information des patients sur les bénéfices attendus et les risques liés au traitement demeure indispensable. Si ces formes de placebo pharmacologiques sont relativement faciles à identifier, les placebos non pharmacologiques le sont bien moins. En psychothérapie, en kinésithérapie ou en chirurgie, certaines interventions peuvent également être considérées comme des traitements placebo lorsqu’elles ne produisent pas d’effet spécifique sur le symptôme ciblé.

L’effet placebo active des mécanismes neurophysiologiques

Depuis quelque temps, de nombreuses recherches sont menées pour comprendre comment l’effet placebo modifie notre chimie interne. Elles montrent que l’effet placebo active des mécanismes neurophysiologiques bien réels. Par exemple, il peut déclencher la libération d’endorphines, des substances produites par notre cerveau qui atténuent la douleur, ou encore stimuler la dopamine impliquée dans la motivation, le mouvement, l’attention, entre autres. Des régions clés comme le cortex préfrontal participent à cette modulation. Les études d’imagerie fonctionnelle, par exemple en IRMf et en TEP, confirment que ces régions cérébrales s’activent spécifiquement lors d’une réponse placebo.

En résumé, un traitement placebo est un traitement qui peut prendre de nombreuses formes. Mais il agit toujours par le biais de la réponse placebo incluant l’effet placebo, c’est-à-dire l’effet du contexte de soin, ou encore l’effet du temps qui passe.

Faut-il forcément mentir pour que ça marche ?

Le problème avec les traitements placebo utilisés à l’heure actuelle vient du fait que ces derniers sont administrés à l’insu des personnes qui les reçoivent. Cela ne permet pas aux patients d’exercer leur autonomie et c’est ce qui amène l’American Medical Association à émettre des réserves concernant leur utilisation, d’autant qu’on peut produire des effets placebo sans avoir recours à un traitement placebo simplement grâce à la qualité d’une relation de soin, à l’attention portée au patient, à une écoute empathique ou encore au cadre dans lequel les soins sont proposés.

Cette pratique soulève un véritable dilemme éthique : comment faire bénéficier les patients des effets placebo dans le respect de l’autonomie et de la confiance des personnes que l’on soigne ? Par exemple, si quelqu’un reçoit déjà la dose maximale autorisée de morphine mais a encore mal, un placebo serait-il éthique à donner dans ce cadre ? Ou encore, comment appréhender des situations plus banales, comme une insomnie pour laquelle on souhaiterait essayer un placebo avant quelque chose de plus fort ?

Cette utilisation trompeuse des placebos s’explique simplement : l’idée courante est que le mensonge est indispensable. Un peu comme un tour de magie dont on ne veut pas révéler l’astuce de crainte que la magie cesse d’opérer. Mais cette idée reçue a rarement été testée.

Une nouveauté qui change la donne : les placebos ouverts

En bons scientifiques, il est normal de tester nos a priori afin d’en faire la preuve ou la réfutation. Oui, parfois, un tour de magie reste fantastique même quand on sait comment il est réalisé. Un arc-en-ciel n’est pas moins beau lorsqu’on sait comment il se forme ! Alors des études sont menées sur ce sujet.

Administrons des traitements placebo ouvertement, sans mensonge ou tromperie, et regardons si ceux-ci produisent un effet placebo. Surprise : même annoncés comme tels, les placebos continuent d’agir ! Ceci pose de nombreuses questions dont une question fondamentale : à quel prix se fait cette révélation ? À combien d’efficacité devons-nous renoncer pour être honnêtes ?

Récemment, nous avons mené, en France dans le laboratoire TIMC (UMR 5525 CNRS, Université Grenoble Alpes), la première étude de non-infériorité comparant un placebo classique, c’est-à-dire mensonger, donné en insu, à un placebo honnête, c’est-à-dire ouvert. Il se trouve que, lorsque le placebo ouvert est administré avec des explications à son sujet, il produit le même effet que le placebo mensonger. Depuis, les résultats de cette étude semblent se confirmer et ouvrent de nombreuses réflexions dont nous pouvons nous emparer en tant qu’usagers du système de soins.

Que peuvent changer les placebos ouverts pour les patients ?

Le mensonge ne semble plus être un composant indispensable pour obtenir un effet placebo. Cela ouvre de nombreuses pistes sur l’usage des traitements placebo en collaboration entre les professionnels de santé et les patients et patientes. Concrètement, cela pourrait bénéficier aux personnes atteintes de pathologies courantes, comme la lombalgie, principale cause d’invalidité dans le monde, si la douleur persiste malgré des traitements classiques.

On peut aussi citer l’insomnie, les troubles fonctionnels ou les situations où les traitements médicamenteux posent souvent des problèmes d’efficacité ou d’effets indésirables. Dans ce type de situations, un placebo ouvert pourrait compléter la prise en charge de kinésithérapie, réduire la consommation de médicaments, et renforcer la relation de confiance avec le soignant. En quelque sorte, décider ouvertement de tromper son cerveau en s’administrant soi-même un placebo.

Les recherches sur ces approches en sont à leurs débuts et il reste encore beaucoup à apprendre sur les placebos ouverts avant qu’ils ne puissent être intégrés en pratique clinique. Mais les premiers résultats sont prometteurs et ouvrent des perspectives enthousiasmantes pour tirer parti de cette approche, en offrant une option simple, sans risque et transparente à l’utilisation des effets placebo dans le soin.

Demander aux malades leur avis sur la question

Les traitements placebo sont utilisés de manière fréquente depuis des décennies, souvent en secret. Aujourd’hui, on commence à disposer de preuves qui montrent que le mensonge n’est plus nécessaire à leur utilisation. Ainsi, on peut décider d’en parler avec les patients qui auront sans doute leur propre avis sur la question.

Les recherches en cours permettront bientôt de savoir comment intégrer ces approches dans nos pratiques de soins et il y a fort à parier que la recherche émergente sur le placebo a encore beaucoup à nous apprendre.

Mais d’ici là, seriez-vous prêts à essayer un placebo honnête si votre médecin vous le proposait ?


Remerciements au Dr Richard Monvoisin, chercheur à l’Université Grenoble Alpes, et au Pr Nicolas Pinsault, professeur en sciences de la rééducation, pour leur relecture de cet article.

The Conversation

Leo Druart est également chercheur associé à l’Université de Brown et à l’Université d’Uppsala.

ref. Placebos ouverts : faut-il dire à un patient qu’on lui prescrit un placebo ? – https://theconversation.com/placebos-ouverts-faut-il-dire-a-un-patient-quon-lui-prescrit-un-placebo-272968

Reform UK, le parti d’extrême droite qui bouscule la politique britannique

Source: The Conversation – France in French (3) – By Laëtitia Langlois, Maître de conférences en études politiques britanniques, Université d’Angers

Alors que le gouvernement travailliste de Keir Starmer est en pleine tourmente et que le Parti conservateur peine à trouver un nouveau souffle après des années de pouvoir difficiles, la formation d’extrême droite Reform UK caracole en tête des sondages et son leader, Nigel Farage, pourrait bien devenir le prochain premier ministre britannique.


Nigel Farage a de quoi avoir le sourire. Le leader de l’extrême droite britannique est aujourd’hui à la tête du parti le plus populaire du Royaume-Uni. Depuis des mois, Reform UK connaît une progression considérable. Il fait actuellement la course en tête dans les sondages, bien loin devant le Parti travailliste, au pouvoir depuis juillet 2024 et en grande difficulté depuis les révélations fracassantes des liens entre Peter Mandelson –ancien ambassadeur du Royaume-Uni à Washington – et le pédocriminel américain Jeffrey Epstein.

Le scandale ne profite guère aux Tories : le Parti conservateur, dirigé depuis novembre 2024 par Kemi Badenoch, est à la traîne dans les intentions de vote et connaît des défections massives vers Reform UK. En quelques mois, ce sont une vingtaine de députés et trois anciens ministres conservateurs qui ont rallié Reform UK, notamment Suella Braverman, ancienne ministre de l’intérieur (septembre 2022-novembre 2023) de Liz Truss puis de Rishi Sunak, qui déclarait lors de son premier discours en tant que nouvelle membre de Reform UK : « J’ai l’impression d’être rentrée à la maison ! »

Chose impensable il y a encore quelques années, l’hypothèse d’une arrivée de Farage au 10 Downing Street n’est plus du tout perçue comme une idée farfelue : aux prochaines législatives, Reform UK, qui ne dispose aujourd’hui que de 8 sièges à la Chambre des communes, pourrait en gagner plus de 300 de plus, et donc devenir le premier parti du pays, son chef étant alors naturellement voué à être nommé premier ministre.

Une extrême droite britannique longtemps marginalisée

L’essor de ce jeune parti créé en 2019 est un phénomène sans précédent au Royaume-Uni. Longtemps, le pays s’est cru imperméable aux extrêmes et a pu s’enorgueillir d’être l’un des rares États européens où l’extrême droite était quasiment inexistante.

Le British National Party (BNP), créé en 1982 et équivalent du Front national français, n’a jamais réussi à percer alors que non loin de là, au même moment, la France voyait s’enraciner le parti de Jean-Marie Le Pen jusqu’à le porter au second tour de l’élection présidentielle en 2002. Si le Royaume-Uni a longtemps été capable de tenir l’extrême droite aux marges de la vie politique, il le doit tout autant à son histoire singulière qu’à son système électoral. La résistance des Britanniques à l’Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale a fait de la lutte contre le fascisme un principe cardinal des valeurs du pays. Pendant des décennies, tout discours extrémiste a été banni de la sphère publique.

C’est ainsi qu’Enoch Powell, figure majeure du Parti conservateur d’après-guerre, fut mis au ban de la vie politique après avoir prononcé un discours très controversé dans lequel il prônait l’arrêt de l’immigration non blanche au Royaume-Uni ainsi que la remigration des étrangers vers leur pays d’origine. Le tollé suscité par ce discours dit des « fleuves de sang » marqua profondément la classe politique britannique, qui se refusa longtemps à organiser un débat sur les questions d’immigration et de multiculturalisme au Royaume-Uni.

L’autre raison pour laquelle les extrêmes ont longtemps été tenus à l’écart vient du système électoral en vigueur pour désigner les députés de la Chambre des communes, le « first-past-the-post » (littéralement « le premier qui passe la ligne d’arrivée »), un scrutin majoritaire à un tour où le parti qui remporte le plus de voix à la majorité relative remporte l’élection. Ce mode de scrutin explique pourquoi depuis plus d’un siècle maintenant ce sont les deux grands partis traditionnels qui gouvernent et pourquoi les petits partis peinent tant à avoir des députés au Parlement.

Avec, depuis 2024, huit députés sur les 650 que compte la Chambre des communes, Reform UK réalise une performance inédite, certes bien loin du Parti travailliste (404) ou du Parti conservateur (116), mais démontrant néanmoins sa pénétration croissante des institutions britanniques. Cette performance est largement due à Nigel Farage qui, depuis trois décennies maintenant, incarne l’extrême droite britannique.

Nigel Farage, la figure iconique de l’extrême droite britannique

Reform UK est un tout jeune parti mais son leader, Nigel Farage, 61 ans aujourd’hui, est loin d’être un novice en politique. Membre fondateur de l’United Kingdom Independence Party (UKIP) en 1993, parti eurosceptique qui s’érige contre la signature du traité de Maastricht et demande la sortie de l’Union européenne, Nigel Farage perce sur la scène nationale, en 2010, en adoptant une nouvelle stratégie pour sa formation.

Un bus du Ukip pendant la campagne des élections européennes de 2009.
Wikimedia, CC BY-NC

La critique de l’UE est désormais associée à un discours anti-immigration virulent afin de dénoncer le laxisme des élites européennes qui encouragent une immigration massive en soutenant les principes de frontières ouvertes et de libre circulation des personnes. Dans un pays où l’immigration arrive régulièrement en tête des préoccupations des Britanniques, la formule Farage est gagnante.

Grâce à lui, le UKIP passe d’un petit parti quasiment invisible à une force politique majeure capable de devancer le Parti conservateur et le Parti travailliste aux élections européennes de 2014. Quand, deux ans plus tard, les Britanniques votent à 51,9 % en faveur du retrait de l’Union européenne, Farage est largement vu comme le grand artisan de cette victoire historique et s’impose comme la figure dominante et iconique de l’extrême droite britannique.

Après son départ inattendu du UKIP en décembre 2018, qu’il justifia par les dérives islamophobes du parti, Farage crée en 2019 le Parti du Brexit (Brexit Party), qui est rebaptisé Reform UK en 2021. Il faut à peine trois ans à ce nouveau parti pour devenir un acteur majeur de la scène politique britannique. En juillet 2024, Reform UK arrive troisième des élections générales avec 14,3 % des voix, et remporte une centaine de siège aux élections locales de 2025. Dès lors, une dynamique en faveur de Reform UK s’enclenche et fait de Nigel Farage le véritable leader de l’opposition au Royaume-Uni.

L’immigration : raison première de l’essor de Reform UK

La progression de Reform UK dans la vie politique britannique s’inscrit dans une dynamique plus générale de montée des droites populistes et nationalistes dans de nombreux pays occidentaux. En Europe, ces partis réalisent des scores historiques et l’élection de Donald Trump en 2024 a donné du carburant à la progression de ces partis.

Le Royaume-Uni, comme bon nombre de sociétés occidentales, est traversé par des sentiments – ou plutôt, devrait-on dire, des ressentiments – à l’égard de la mondialisation, du cosmopolitisme, de l’immigration et du multiculturalisme qui longtemps ont été érigés en modèles mais qui sont considérés par une partie importante de la population britannique comme responsables de son déclassement et du déclin du pays. Le déclin dans la lexicologie d’extrême droite est à entendre comme un déclin identitaire et civilisationnel où tout ce qui fait l’essence de l’identité britannique – les traditions, les valeurs, la culture – se trouve menacé par des populations immigrées venues en masse d’Afrique et du Moyen-Orient.

Dans le sillage d’Enoch Powell, Nigel Farage a capitalisé sur la question identitaire et civilisationnelle pour attirer à lui un électorat fier de son identité britannique et attaché à la célébrer. Aujourd’hui encore, il martèle que seul Reform UK est capable de protéger la culture et les traditions britanniques en mettant fin à l’immigration illégale et en procédant à l’expulsion systématique des immigrés clandestins. C’est ce discours volontariste et radical sur l’immigration qui séduit de nombreux électeurs du Parti conservateur, mais aussi du Parti travailliste lassés de constater que, malgré les promesses, les chiffres de l’immigration restent très élevés : pour l’année 2025, les statistiques indiquaient que 898 000 immigrés étaient entrés sur le sol britannique, ce qui représente une baisse de près de 20 % par rapport au chiffre record d’1,5 million d’immigrés enregistré en 2023, mais qui est toujours perçu comme bien trop élevé par une proportion importante de Britanniques, qui considèrent que leur pays ne peut plus se permettre d’accueillir d’étrangers sur son sol.

Aussi, les émeutes racistes qui ont secoué le pays à l’été 2024 après le meurtre de trois fillettes à Southport, ainsi que les manifestations chaque semaine devant des hôtels abritant des réfugiés ont mis en lumière l’hostilité violente d’une partie de la population britannique à l’égard des immigrés. Dans ce contexte hautement inflammable et polarisé, Reform UK continue de siphonner des voix au Parti conservateur et force le premier ministre travailliste Keir Starmer à durcir sa politique d’immigration et à déclarer, par exemple, que « sans des règles strictes en matière d’immigration, le pays risque de devenir une île d’étrangers ».

L’immigration est le sujet phare de Reform UK, mais d’autres thèmes viennent compléter le programme du parti, notamment en matière de politique économique, sociale ou industrielle. Reform UK se présente comme une formation résolument pro-business qui veut relancer la croissance économique par l’adoption de mesures fiscales très favorables aux entreprises. En matière d’accès aux aides sociales, Farage est clair sur ce point : seuls les Britanniques pourront y prétendre et aucun étranger ne se verra attribuer d’aides. Les réductions d’impôts ainsi que les limitations d’accès aux aides participent de sa vision d’un État minimaliste qui réduit massivement l’administration centrale et les déficits publics.

Si le discours économique et social a des accents thatchériens, il n’en va pas de même dans le secteur industriel, où Farage appelle depuis des mois à la nationalisation de British Steel – l’entreprise de sidérurgie britannique, en grande difficulté – afin de sauver des milliers d’emplois.

Ce manque de cohérence idéologique se retrouve dans la politique étrangère où tout d’abord Farage affirma une ligne pro-russe avant un revirement spectaculaire début 2025, quand il s’est dit favorable à l’entrée de l’Ukraine dans l’Otan.

Sur les questions sociétales, il est là aussi difficile de définir une ligne claire : le parti revendique fièrement son attachement à des valeurs conservatrices telles que « la famille traditionnelle », mais il se pose aussi en champion de la cause des femmes dont la liberté et l’émancipation seraient menacées par des populations étrangères qui ne partagent pas les mêmes valeurs.

Les errances idéologiques et programmatiques ne semblent en rien déstabiliser les électeurs qui lui montrent une loyauté indéfectible tant que le parti se montre ferme sur les questions qui comptent le plus à leurs yeux : la défense des valeurs, de la culture et de l’identité britanniques face à la menace d’une « invasion migratoire ».




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Ainsi, l’essor de Reform UK entraîne une recomposition politique sans précédent et bouscule une vie politique britannique habituée à un bipartisme synonyme de stabilité et de modération. Sous la pression irrésistible de Reform UK, c’est aussi une certaine idée de la politique « à la britannique » qui se fissure et qui laisse entrevoir la possibilité que le prochain premier ministre du Royaume-Uni appartienne pour la première fois de son histoire à l’extrême droite.

The Conversation

Laëtitia Langlois ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Reform UK, le parti d’extrême droite qui bouscule la politique britannique – https://theconversation.com/reform-uk-le-parti-dextreme-droite-qui-bouscule-la-politique-britannique-276019

Suplemento cultural: el español que suena

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Claudia Lorenzo Rubiera, Editora de Cultura, The Conversation

Portada del álbum de Bad Bunny _Debí tirar más fotos_. Bad Bunny/Facebook

Este texto se publicó por primera vez en nuestro boletín Suplemento cultural, un resumen quincenal de la actualidad cultural y una selección de los mejores artículos de historia, literatura, cine, arte o música. Si quiere recibirlo, puede suscribirse aquí.


Ya sé que ha sido el tema de la semana, pero permítanme que lo trate por última vez, porque celebrar el baile, la herencia cultural y la música siempre viene bien.

En la noche del domingo 8 de febrero sucedieron dos cosas que nos interesan para la tesis que vamos a desarrollar. Benito Antonio Martínez Ocasio fue el encargado del espectáculo de medio tiempo de la Super Bowl (el “Super Tazón”), hecho por primera vez en español (con permiso de Lady Gaga). Además, la aplicación de enseñanza de idiomas Duolingo vio cómo los interesados en aprender esta lengua en ese mismo periodo se incrementaban un 35 %.

No era la primera vez que pasaba. Como cuenta Lourdes Moreno Cazalla, autora del estudio para el Observatorio Nebrija del Español “El boom de la música urbana latina y la expansión del español a nivel global”, cuando se anunció que el puertorriqueño sería el encargado del show, otras aplicaciones que dan clase de idiomas también vieron subidas parecidas.

En un momento en el que el español, el segundo idioma más hablado en Estados Unidos, está siendo relegado a nivel gubernamental (partiendo ya de una posición desfavorable frente a la lengua dominante), ver a un estadounidense haciendo gala de esa herencia cultural (además de muchas otras) puede servir de impulso lingüístico.

Mientras tanto, les recomiendo bailar los 13 minutos de la actuación de Bad Bunny cada vez que sientan que los ánimos decaen. El jolgorio final a ritmo de “Debí tirar más fotos” da ganas de saltar aunque sea por el pasillo de casa.

¿Biología o cultura?

Cómo es lo de la belleza. Muchas veces nos colocamos ante un cuadro o una fotografía y sabemos decir, incluso sin poder argumentarlo, si eso es bonito o feo, si nos gusta o no.

Un grupo de investigadores de la Universidad de Jaén decidió ir más allá y estudiar si este conocimiento es inherente a la especie o aprendido. Y lo hizo a través de la proporción áurea, esa relación matemática que aparece en un número infinito de obras de arte.

La respuesta no es solo curiosa sino ambigua, porque a veces las preguntas que nos hacemos desembocan en una duda tan tópica como real de si fue primero el huevo o la gallina.

Cuántas canciones

No sé si saben que los vinilos están tan de moda que la estadística indica que un 40 % de los jóvenes estadounidenses compra los discos sin tener un reproductor para ellos. Son cultura pero también estética.

En mi casa el reproductor entró de la mano del LUX de Rosalía. Poco después, cuando completamos la colección con los álbumes que tenía mi familia y que ya no escuchaba, observamos algo curioso: ¿por qué el álbum de Rosalía tenía solo cinco canciones, a veces cuatro, por cara y The Who lograba colar hasta ocho? ¿Cuál era la explicación científica?

La respuesta nos la dio Paula Lamo en su estupendo artículo. Es pura ingeniería.

La IA, pros y contras creativos

A veces no pensar es muy cómodo y descansado. Sin embargo, cognitivamente produce efectos bastante desfavorables. Utilizando como ejemplo la serie Pluribus (porque no se acaba nunca esa maravilla televisiva) Anita Feridouni Solimani explica qué riesgos afrontamos si dejamos que la IA discurra por nosotros y cómo podemos utilizar la tecnología a favor de nuestra mente y no en su contra.

Quienes están también utilizando la IA, no para hacer que los cerebros vagueen sino para que la experiencia de los usuarios sea más rica, son los desarrolladores de videojuegos. Ricardo Fernández Rafael analiza su evolución en la industria y todo lo que todavía puede ofrecer.

El amor no era esto

El viernes se estrenó la nueva adaptación cinematográfica de Cumbres borrascosas, de Emily Brontë, justo la víspera de San Valentín. Que la fecha elegida sea esta no deja de resultar curioso si hablamos de una historia en la que la pasión es tóxica y consume a los protagonistas.

Hace unos años Inés García Saillard analizaba la mala salud que transpiraba el amor que narra el libro, y en otoño Lucía Celdrán Noguera repasó, al hilo de la publicación del primer tráiler de la película, las versiones audiovisuales anteriores, lo que ensalzaban y lo que obviaban.

Lo más curioso es que pocas se han acercado a la novela con la complejidad con la que la abordó la autora. Por supuesto, cualquier cineasta es libre de contar la historia como quiera, pero resultaría atrayente que se evitase la simplificación de las narrativas y que, por fin, alguien tratase a Heathcliff y Cathy como los seres multifacéticos y nada idealizados que describió Brontë.

Por cierto, si en este boletín, o en alguno de los artículos, detectan alguna errata, asumo la responsabilidad que me toca. Y la que no me toca se la dejo al diablillo.

The Conversation

ref. Suplemento cultural: el español que suena – https://theconversation.com/suplemento-cultural-el-espanol-que-suena-275943

Young Tanzanians are fed up with not getting a slice of the economic action – research

Source: The Conversation – Africa (2) – By Genevieve Sekumbo, PhD Candidate- Anthropology and Sociology, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)

When young Tanzanians poured into the streets on 29 October 2025, most observers saw an election protest. Protests in Dar es Salaam, Arusha, Mwanza and other cities were met with live ammunition and internet blackouts. There were hundreds of casualties, according to human rights organisations.

My research suggests a deeper dynamic: a generation asserting their right to become adults.

As a PhD candidate, I set out in 2020 to understand how Tanzania’s natural gas industry was shaping young people’s transitions to adulthood. My research examined two interconnected questions. How does the gas industry shape youth transitions and experiences in Mtwara, a resource rich region, particularly in the context of unmet development promises? And how do young people themselves navigate and shape development narratives tied to natural gas extraction?

I found that youth transitions to adulthood are closely tied to commodity cycles: while the gas boom of 2010 briefly expanded pathways to employment, independence and social recognition, the subsequent downturn left many young people in prolonged “waithood”.

This broader pattern of blocked transitions helps explain why youth-led protests such as those on 29 October resonate so deeply.

Blocked transitions to adulthood

My research lasted 15 months between 2020 and 2022. I conducted ethnographic fieldwork focused on young people aged 20-35. I began fieldwork in Mtwara region just as the gas sector entered a “gas bust”. This was a dramatic reversal from the earlier “gas rush” of 2010-2015. The 2010 discovery of offshore natural gas had generated enormous expectations. Then president Jakaya Kikwete promised “Mtwara will be the new Dubai”.

Young people saw prospects for industrialisation, jobs and economic independence. These were necessary to marry, build homes and establish themselves as adults. But by 2015, contractual disputes between the Tanzanian government and international oil companies, combined with falling global commodity prices, halted exploration. The promised transformation never materialised.

I documented how the gas sector’s boom-bust cycle shaped young people’s economic strategies and life trajectories.




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Understanding what adulthood means in Tanzania requires recognising it as more than just age. It requires overcoming structural barriers to employment, housing and family formation, and being able to marry, start a family, and establish an independent household. Achieving these milestones enables the social and cultural responsibilities of adulthood. These include gaining respect, supporting extended family and participating meaningfully in community life. Tanzania’s National Youth Development Policy defines youth as those up to age 35. That is over one-third of the population and nearly two-thirds of the labour force. For many young Tanzanians, the markers of adulthood remain perpetually out of reach.




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My fieldwork revealed three interconnected dynamics that help explain both the everyday crisis young people face and the mobilisation on 29 October.

First, the crisis is not only about unemployment. It is about blocked adulthood. Young people I worked with understood clearly that Tanzania is not a poor country. They see natural resources extracted, infrastructure projects announced, and political elites displaying wealth on social media. From their perspective, their stalled transitions are not the result of national scarcity. They are born from a system in which political and social connections shape who benefits from public investment.

The economic reality reinforces this perception. Street vending, casual labour, motorcycle taxi driving and short-term contracts provide survival income. This is rarely enough to save, secure housing, or plan for family life. In Mtwara, young people watched offshore gas extraction generate capital flows with minimal local employment. Beyond the initial construction phase, the highly technical nature of operations excluded many from core jobs and from ancillary sectors operating in their own region.

Second, educational credentials have proved insufficient to overcome structural barriers. Many young people in their late twenties and thirties held secondary diplomas or tertiary certificates. They were unable to secure stable employment that would enable them to attain recognised markers of adulthood. What emerged was a prolonged phase of waithood: a social limbo in which young people cannot fully claim adult status or access the respect and authority associated with it.

Thirdly, prolonged exclusion generates political consciousness, not only frustration. When young people cannot meet the economic and social criteria for adulthood, their claims to full citizenship are weakened. Their voices carry less weight, their grievances are dismissed, and their participation is treated as peripheral. Economic precarity, in this sense, translates into civic marginalisation.

During my study young people frequently referred to the 2013 and 2014 gas protests. These followed the government’s decision to pipe newly discovered gas to Dar es Salaam rather than process it locally. The demonstrations became a defining political moment in the region. In conversations, they were described as about more than employment. They were framed as claims to recognition and inclusion in national development.

The 29 October protests follow a similar pattern: blocked economic futures translating into collective mobilisation for political recognition.

Why October 2025 became a breaking point

October 2025 brought together the structural conditions I documented between 2020 and 2022 with a tightening of political controls. In the months preceding the election, opposition leaders were jailed or barred from contesting, and reports of abductions and targeted violence circulated widely. President Samia Suluhu Hassan was declared the winner with 97.66% of the vote.




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In my fieldwork, economic and political exclusion were consistently discussed as intertwined. Conversations about employment and income were frequently accompanied by concerns about voice and representation – perceptions of not being heard by authorities. These discussions reflected a broader sense that both economic mobility and political participation were constrained.

Seen in this context, the October protests reflected longer-term frustrations rooted in stalled transitions to adulthood and limited access to stable employment. They were linked not only to electoral developments but to perceptions of unequal access to opportunity and national resources.

The state’s response followed patterns observed in earlier episodes of unrest in Mtwara. Security operations were concentrated in neighbourhoods where protests had taken place. Reports suggested an uneven use of force, with young men disproportionately affected. When further demonstrations were called for 9 December, they did not materialise.

The structural conditions shaping prolonged waithood and youth disillusionment, however, remain in place.

From this perspective, youth protest is tied to how young people attempt to secure economic independence, social recognition and meaningful inclusion under constrained conditions. Where pathways to adulthood remain uncertain, mobilisation becomes one of the few visible ways to assert presence and claim belonging.

The Conversation

Genevieve Sekumbo received funding from the Emslie Horniman Scholarship Fund (Royal Anthropological Institute, UK) in 2021 to support fieldwork.

ref. Young Tanzanians are fed up with not getting a slice of the economic action – research – https://theconversation.com/young-tanzanians-are-fed-up-with-not-getting-a-slice-of-the-economic-action-research-273818

Ecowas without the Sahel states: how the split is testing free movement and regional legitimacy

Source: The Conversation – Africa (2) – By Amanda Bisong, Policy Leader Fellow, School of Transnational Governance, European University Institute

New governments in Niger, Mali and Burkina Faso formally left the Economic Community of West African States (Ecowas) a year ago, having created the Alliance of Sahel States (AES). The move happened as a consequence of diplomatic tensions related to military coups in the three countries, after which the regional body suspended them and imposed harsh sanctions.

The repercussions of the breakup of Ecowas are still unfolding, but one area that will likely be affected is migration and free movement in the region.

Ecowas has several free movement protocols that allow visa-free travel and, in theory, give citizens in the region the rights of residence and establishment.

Our work on migration governance in west Africa, at the regional level and in particular contexts like Niger, informs our views on the impact of the breakaway.

We argue that though free movement is still technically possible at the moment, it is rapidly changing. Considering the recent changes from the vantage point of mobility also reveals the wider institutional fragility of Ecowas, which was established to enhance cooperation between the states in the region.

Ecowas without the Sahel alliance states

At a regional level, leaders have shown continued commitment to safeguarding free movement. According to the president of the Ecowas Commission, Omar Touray, speaking on the day that the AES withdrawal came into force, “We remain a community, a family.”

National IDs and passports with the Ecowas logo from citizens of Burkina Faso, Mali and Niger will continue to be recognised. Until further notice, so will all the protocol rights related to the right of movement, residence and establishment. The Sahel alliance states, for their part, have offered visa-free access to Ecowas for the time being. But this is just a temporary fix.

In December 2025, Burkina Faso’s military leader Ibrahim Traoré launched the first AES biometric ID card in Burkina Faso. It is set to replace Ecowas documents within five years.

Movement on the ground is already changing. From stricter entry requirements to new passport designs and identity systems, citizens crossing borders face growing uncertainty and rising costs. At the same time, cross border movements remain a necessity for livelihoods and survival.

Despite the changes induced by AES countries leaving Ecowas, the threat to free movement caused by the European Union’s (EU) externalisation interests also continue to affect Ecowas.

Within the wider region, EU funding for border externalisation continues, with a detrimental effect on free movement. Efforts include the EU funding top-ups for migration and border control infrastructure, in Senegal for instance, and various ongoing border capacity building projects.

Notably, this trend has partially been reversed by AES states. One striking example is the repeal of the infamous law 2015-36 on migrant smuggling in Niger. Though a Nigerien law, its implementation was strongly supported by the EU capacity building projects, and effectively criminalised a longstanding mobility industry. Through repeal of the law, the new Nigerien government effectively stopped the law’s detrimental effects on the economy, migrant rights and free movement in the region.

Overall, the Sahel alliance withdrawal already affects regional mobility. Beyond the rights to free movement, the Sahel alliance withdrawal also has very real effects on the Ecowas institutional framework, in terms of its legitimacy, institutional strength and migrant rights protection.

Legitimacy and funding challenges

Ecowas struggles with a growing legitimacy crisis. The withdrawal of the Alliance of Sahel States countries exposed Ecowas’ weakness in responding to unconstitutional changes in government. Responses were often delayed and selective, and sanctions, when they were imposed, had detrimental effects for local populations. The exit of these countries, which all had coups, confirmed the widespread perception of selective enforcement of norms by the organisation, contributing to public scepticism.

Further, inefficient processes, weak utilisation of existing capacities and poor communication of outcomes have resulted in low implementation rates for Ecowas projects and programmes since the beginning. For example, several member states have not abolished the 90 day stay requirement as agreed in 2014.

Consequently, citizens don’t see tangible benefits of regional integration. Many west Africans continue to view it as little more than a “club of heads of state”.

The disconnect between the organisation and its citizens is also driven by Ecowas’ heavy dependence on external donors. Reduced contributions from member states, often due to non-payment of the Ecowas levy, have left the commission facing shortages of basic resources. It’s forced to cut back on meetings and engagements essential for policy implementation. As a result, regional priorities are frequently shaped by donor interests rather than by the needs of citizens.

Although there have been recent improvements, including increased payments from countries such as Nigeria, the levy collection system remains weak and easily exploited by member states. This has always affected the implementation of free movement protocols in the past, but is set to further weaken their position.

Lastly, the breakup of Ecowas also affects access to justice, including migrant rights. A group of migrant rights groups brought a collective case to the Ecowas Court of Justice in 2022, claiming that, among other issues, migrant rights to free movement were being violated in Niger. In March 2025, the court dismissed all cases pertaining to Niger, Mali and Burkina Faso.

What does the future hold?

Movement within the region will continue as an economic necessity. As we have shown in our previous research, no matter what the law says, people will continue to migrate, and policymakers accept this.

But at what cost to ordinary migrants and citizens if these institutional weaknesses persist? Ecowas needs to confront its legitimacy crisis, implement meaningful reforms and reconnect with the realities of everyday life in west Africa. It can then provide a strong framework for protection of migrants and people on the move in the region.

Without decisive change, the gap between the organisation’s rhetoric of an “Ecowas of the peoples: peace and prosperity for all” and its impact will continue to widen.

The Conversation

Franzisca Zanker receives funding from the European Union (ERC, PolMig, 101161856). Views and opinions expressed are however those of the author only and do not necessarily reflect those of the European Union or the European Research Council. Neither the European Union nor the granting authority can be held responsible for them.

Leonie Jegen received funding from the Rosa Luxemburg Foundation.

Amanda Bisong does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Ecowas without the Sahel states: how the split is testing free movement and regional legitimacy – https://theconversation.com/ecowas-without-the-sahel-states-how-the-split-is-testing-free-movement-and-regional-legitimacy-274501