Abstention, vote extrême : ce que la précarité fait à la politique

Source: The Conversation – France in French (3) – By Nonna Mayer, Directrice de recherche au CNRS/Centre d’études européennes, Sciences Po

La précarité progresse en France et touche désormais bien au-delà des plus pauvres. Plusieurs enquêtes électorales permettent d’étudier ses effets sur l’abstention, le rapport à la politique et les choix de vote. L’exclusion sociale contribue, de façon marquée, à l’éloignement des urnes et de la politique partisane. Analyse.


En France, la pauvreté atteint son niveau le plus élevé depuis 1996 : 15,4 % de la population vit sous le seuil de pauvreté monétaire, près de 13 % est en situation de privation matérielle et sociale, incapable de faire face à des dépenses courantes, comme chauffer son logement ou acheter des vêtements. Et l’emploi ne protège pas toujours de la pauvreté, puisqu’on compte un million de travailleurs sous le seuil de pauvreté, tout particulièrement chez les femmes et les jeunes. Plus largement, depuis les années 1970, on assiste au retour de la précarité ou de « l’insécurité sociale », au sens où la définissait le sociologue Robert Castel :

« Le fait d’être à la merci du moindre aléa de l’existence, par exemple une maladie, un accident, une interruption de travail qui rompent le cours de la vie ordinaire et risquent de vous faire basculer dans l’assistance, voire dans la déchéance sociale. »

Ce phénomène gagne du terrain et fragilise la démocratie.

De l’exclusion sociale à l’exclusion politique

Pour le mesurer, on dispose d’un instrument mis au point dans les années 1990 afin de détecter les personnes socialement vulnérables, le score Epices (pour Évaluation de la précarité et des inégalités de santé dans les centres d’examens de santé). Outre la pauvreté et les privations matérielles, l’indicateur repère l’isolement social et culturel des individus, à partir de 11 questions simples auxquelles les enquêtés doivent répondre par « oui » ou par « non ».

Les réponses permettent de les classer sur un gradient de précarité croissante allant de 0 à 100. Par convention, une personne est considérée comme précaire lorsque son score Epices est égal ou supérieur à 30.

En 2022, au lendemain du scrutin présidentiel, c’est le cas de 29 % d’un échantillon représentatif de la population inscrite sur les listes électorales, soit un chiffre nettement plus élevé que celui du chômage (7,7 %) ou de la pauvreté monétaire (14,4 %).

Cette précarité est en train de se diffuser, touchant même les tranches de revenus intermédiaires (22 %) et les diplômés du supérieur (14 %). Et elle a des conséquences politiques majeures.

Sur la base de cette même enquête, la conclusion est sans appel : l’exclusion sociale va de pair avec l’exclusion politique. En 2022, la propension à se désintéresser de la politique, à ne se sentir proche d’aucun parti et à bouder les urnes est deux fois plus fréquente chez les 20 % de la population les plus précaires (quintile 5) que chez les 20 % les moins exposés à la précarité (quintile 1).

Pareillement, la proportion d’abstentionnistes aux deux tours est trois fois plus importante dans le premier groupe, celui des plus précaires.

Et cet effet politique de la précarité se maintient, quels que soient le genre, l’âge, le niveau de diplôme et de revenu, la taille de la commune de résidence, la pratique religieuse ou l’origine des sondés.

L’insécurité sociale favorise avant tout le retrait du politique. S’inscrire ou aller voter passent au second plan quand la préoccupation première est de survivre. Du coup, la voix des plus précaires est inaudible. Un rapport de l’Association américaine de science politique (APSA) sur les conséquences politiques des inégalités sociales aux États-Unis le disait joliment, les riches ont l’oreille des dirigeants, parce qu’ils « rugissent », leur voix porte, tandis que les pauvres eux « chuchotent quand ils ne se taisent pas. On ne les entend que par intermittence, par exemple lors de la mobilisation des gilets jaunes que les ouvriers et les employés précarisés ont été les plus nombreux à soutenir, avec le sentiment de retrouver leur dignité dans cette colère.

Comment l’exclusion sociale influence les choix électoraux

L’effet de l’insécurité sociale sur les choix électoraux est plus complexe. Les précaires forment un groupe qui n’est ni socialement ni politiquement homogène, et leurs choix évoluent dans le temps.

Lors de la présidentielle de 2012, nous avions mené une enquête sur les effets de la précarité, mesurée par le même score Epices. Elle montre l’absence de relation statistiquement significative entre le vote pour Marine Le Pen au 1er tour et le degré de précarité sociale. Malgré sa popularité chez les plus démunis, c’est la gauche qui a leur faveur. Au 1er tour, les voix recueillies par les candidats et candidates écologistes, de gauche et d’extrême gauche passent de 43 % chez les moins précaires à 51 % chez les plus précaires. Au second tour, les scores de François Hollande passent de 49 % chez les moins précaires à 63 % chez les plus précaires.

Les entretiens menés parallèlement à l’enquête par sondage de 2012 auprès de personnes en situation de grande précarité dans les agglomérations de Paris, Grenoble (Isère) et Bordeaux (Gironde) montrent qu’entre Nicolas Sarkozy « le président des riches » et le candidat socialiste il n’y avait pas d’hésitation possible, pour elles la gauche c’était «&nbsple socialnbsp;», la gauche c’était «&nbsple cœur ».

Cinq ans après, la gauche a déçu l’électorat précaire, qui se tourne vers Marine Le Pen. À l’élection présidentielle de 2017, au 1er tour son score passe de 11 % chez les moins précaires à 36 % chez les plus précaires. Au second tour, c’est 19 % chez les moins précaires contre 53 % chez les plus précaires.

Il en va de même lors de l’élection présidentielle de 2022 : le score de Marine Le Pen au premier tour est trois fois plus élevé chez les personnes les plus précaires comparées aux moins précaires. Au second tour, il est trois fois et demi plus élevé.

Mais dans le contexte particulier des législatives anticipées de 2024, on observe chez les plus précaires un retour en grâce de la gauche, les chances qu’ils votent pour le Nouveau Front populaire égalant alors celles de voter pour le RN.

Contrairement aux idées reçues, le vote des précaires pour l’extrême droite n’est donc pas inéluctable. Il y a plutôt, en fonction du contexte politique, un vote de rejet du pouvoir en place, contre Nicolas Sarkozy hier, contre François Hollande en 2017, contre Emmanuel Macron depuis 2022.

Demain, il peut se traduire par un vote aussi bien pour Marine Le Pen que pour la gauche, comme ce fut le cas aux législatives de 2024, quand la gauche unie retrouvait grâce aux yeux de ces oubliés de la démocratie, en promettant d’en finir avec la brutalité des années Macron.

The Conversation

Nonna Mayer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Abstention, vote extrême : ce que la précarité fait à la politique – https://theconversation.com/abstention-vote-extreme-ce-que-la-precarite-fait-a-la-politique-271575

La transparence fiscale des entreprises commence dans les conseils d’administration

Source: The Conversation – France (in French) – By Domenico Campa, Full Professor of Accounting, International University of Monaco

La fiscalité des grandes entreprises semble parfois opaque en dépit des demandes de la société civile, des incitations ou des lois. Quel est le facteur déterminant qui incite une entreprise à être plus ou moins transparente en matière de fiscalité ?


Alors que la fiscalité des grandes entreprises cotées et les exigences de transparence liées aux critères de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) occupent une place croissante dans le débat public en France et en Europe, une question reste largement sous-estimée : qui décide concrètement de ce que ces entreprises révèlent sur leurs impôts ? Derrière les obligations réglementaires, la réponse se trouve souvent au cœur de la gouvernance des entreprises, dans les conseils d’administration.

Ces dernières années, les gouvernements européens ont multiplié les initiatives pour lutter contre l’évitement fiscal et renforcer la transparence. Reporting, pays par pays, obligations de publication extra-financière, nouvelles normes de durabilité : les entreprises doivent désormais expliquer non seulement combien d’impôts elles paient, mais aussi où et comment elles les paient. Cette évolution répond à une attente sociale forte. L’impôt sur les sociétés finance des services publics essentiels, et les révélations successives sur les pratiques fiscales de certaines multinationales ont durablement fragilisé la confiance du public.




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Pourtant, malgré des règles de plus en plus détaillées, la transparence fiscale reste très inégale. À obligations comparables, certaines entreprises publient des informations précises sur leur stratégie fiscale, leurs risques et leur contribution économique dans chaque pays, tandis que d’autres se limitent au strict minimum légal. Ces écarts ne s’expliquent pas uniquement par la réglementation.

La transparence fiscale, un choix de gouvernance

La transparence fiscale n’est pas seulement une affaire de conformité juridique : c’est aussi un choix de gouvernance. Lorsqu’un sujet est politiquement sensible et potentiellement coûteux en termes de réputation, comme la fiscalité, les décisions ne relèvent pas uniquement des experts techniques. Elles sont arbitrées au plus haut niveau de l’entreprise, celui du conseil d’administration.

Depuis une dizaine d’années, de nombreuses entreprises ont cherché à intégrer la fiscalité dans leur approche de la responsabilité sociale et environnementale. Dans ce contexte, un outil de gouvernance s’est largement diffusé : la création d’un comité du conseil d’administration consacré à la RSE, parfois appelé comité RSE ou comité durabilité. Chargés de superviser les enjeux sociaux, éthiques et environnementaux, ces comités sont souvent présentés comme la preuve de l’engagement des entreprises envers leurs parties prenantes.

Mais ces comités ont-ils un impact réel sur les pratiques, ou servent-ils surtout à afficher de bonnes intentions ? C’est précisément cette question qu’examine une étude récente.

Inscrire la fiscalité dans une stratégie globale

Notre étude académique, fondée sur une analyse quantitative de données européennes portant sur des grandes entreprises cotées, analyse le lien entre la présence de comités RSE au niveau du conseil d’administration et la qualité des informations fiscales publiées dans les rapports annuels, en utilisant le cadre fourni par PwC comme base de l’indice de divulgation fiscale. Plutôt que de s’appuyer sur des notations RSE globales, l’analyse se concentre sur ce que ces entreprises disent concrètement de leur fiscalité : stratégie fiscale, gestion des risques, impôts payés et contribution économique dans les pays où elles opèrent.

Les résultats sont nets. En moyenne, les entreprises dotées d’un comité RSE sont plus transparentes sur le plan fiscal. Elles expliquent davantage comment la fiscalité s’inscrit dans leur stratégie globale et comment elles contribuent aux finances publiques. Cela suggère que le fait d’attribuer explicitement la responsabilité des enjeux sociaux au niveau du conseil d’administration favorise une approche plus ouverte de la fiscalité. Les résultats de l’étude montrent que les entreprises disposant d’un comité RSE présentent un niveau de transparence fiscale significativement plus élevé que celles qui n’en ont pas.

Une question de composition et de fonctionnement

Tous les comités RSE ne produisent cependant pas les mêmes effets. Leur efficacité dépend fortement de leur composition et de leur fonctionnement. L’un des résultats les plus marquants concerne le rôle du dirigeant exécutif. Lorsque le directeur général siège au comité RSE, le niveau de transparence fiscale est significativement plus faible. Ces entreprises divulguent moins d’informations sur leurs stratégies fiscales et leurs risques.

Ce constat met en lumière une tension centrale de la gouvernance d’entreprise. Les dirigeants exécutifs ont de fortes incitations à maîtriser le risque réputationnel et à limiter l’exposition publique, en particulier sur des sujets politiquement sensibles comme l’impôt. Lorsque le pouvoir exécutif domine la gouvernance RSE, la transparence tend à reculer.

À l’inverse, certaines caractéristiques apparaissent favorables à l’ouverture. Les entreprises dont le comité RSE est présidé par une femme publient en moyenne davantage d’informations fiscales. De même, les comités comprenant une proportion plus élevée de membres disposant d’une formation avancée, comme un MBA ou un doctorat, sont associés à une transparence accrue. La fiscalité est un sujet complexe, et un manque d’expertise ou de confiance technique peut conduire les conseils d’administration à éviter la divulgation plutôt qu’à s’y confronter.

Un frein à l’évitement fiscal

La transparence fiscale ne se limite pas à un exercice de communication. Elle a des effets concrets sur les comportements. Les entreprises les plus transparentes sont aussi celles qui recourent le moins à des stratégies d’optimisation fiscale agressives. Expliquer en détail sa stratégie fiscale rend certaines pratiques plus difficiles à justifier et plus faciles à contester.

Lamy Liaisons Décembre 2024.

Pour les régulateurs, cet enseignement est central. La transparence n’est pas seulement un outil d’information à destination des investisseurs ou du public. Elle peut aussi jouer un rôle disciplinaire, en complément des mécanismes formels de contrôle et de sanction.

Des choix très concrets

Alors que la France et l’Union européenne misent de plus en plus sur des dispositifs fondés sur la transparence, qu’il s’agisse de fiscalité ou de durabilité, ces résultats invitent à élargir le regard. Imposer des obligations de publication est nécessaire mais insuffisant. La manière dont les entreprises organisent la gouvernance de ces sujets sensibles est tout aussi déterminante.

La transparence fiscale ne commence ni dans l’administration fiscale ni dans les annexes d’un rapport annuel. Elle prend forme dans les conseils d’administration, à travers des choix très concrets : qui supervise la fiscalité ? Avec quelle indépendance et avec quelles compétences ? De ces choix dépend la capacité des entreprises à traiter la fiscalité comme une composante à part entière de leur responsabilité sociale, et à convaincre durablement le public de la crédibilité de leurs engagements.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La transparence fiscale des entreprises commence dans les conseils d’administration – https://theconversation.com/la-transparence-fiscale-des-entreprises-commence-dans-les-conseils-dadministration-273909

Municipales 2026 : comprendre la gratuité des transports en graphiques

Source: The Conversation – France (in French) – By Félicien Boiron, Doctorant en science politique (LAET-ENTPE), ENTPE; Université Lumière Lyon 2

À Montpellier (Hérault), la gratuité des transports en commun est présentée par les élus comme un instrument pour améliorer le pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires. Rvillalon/Shutterstock

Dunkerque, Montpellier, Calais, Nantes… toutes ces villes ont mis en place la gratuité totale des transports en commun. Promue par certains candidats, conspuée par d’autres, cette mesure devient un élément central des campagnes électorales municipales de 2026. Mais qu’en disent les experts ? Quels sont ses effets bénéfiques et pernicieux ? Décryptage en graphique et en données.


La gratuité des transports en commun, rarement débattue aux élections municipales de 2014 et encore relativement discrète en 2020, se trouve désormais au cœur des campagnes municipales de 2026. Mobiliser une forme de gratuité semble être devenu un passage obligé des débats locaux.

À Lyon (Rhône), après avoir mis en place la gratuité pour les moins de 10 ans, le maire Bruno Bernard (Les Écologistes) fait campagne en mobilisant la gratuité des enfants abonnés TCL. De son côté Jean-Michel Aulas (LR, Ensemble) propose une gratuité pour les personnes gagnant moins de 2 500 euros.

Des débats similaires s’ouvrent dans des villes de tailles et de contexte variés comme Angers (Maine-et-Loire), Dijon (Côte-d’Or), Marseille (Bouches-du-Rhône), Paris.

Gratuité totale des transports

La gratuité est longtemps restée cantonnée à des territoires de petites tailles, avec des transports en commun peu utilisés et de faibles recettes de billetique. À présent, elle s’invite dans des territoires pluriels. Si elle reste principalement mise en œuvre à l’échelle territoriale des villes, elle se développe au sein de communautés urbaines, comme Poher Communauté en Bretagne, ou par les syndicats de transport comme dans le Douaisis, dans le nord de la France.

Après les records de mise en place de cette mesure dans les villes d’Aubagne (100 000 habitants, Bouches-du-Rhône) en 2009, puis de Dunkerque (200 000 habitants, Nord) en 2018, Montpellier (Hérault) a fait franchir un nouveau seuil à la gratuité à partir de 2021 en instaurant la mesure pour ses habitants sur un réseau comprenant plusieurs lignes de trams. Pour sa part, depuis janvier 2026, le syndicat de transports de l’Artois, dans le Nord, est devenu le plus grand territoire français aux transports totalement gratuits avec 650 000 habitants pouvant bénéficier d’une telle mesure.

Si certains partis ont fait de la gratuité des transports un élément fréquent dans leur programme comme le Parti communiste français (PCF), ou plus récemment La France insoumise (LFI), la gratuité n’est pas réservée aux politiques de gauche. Elle est mise en œuvre aussi bien par la droite, comme à Calais (Pas-de-Calais) ou à Châteauroux (Indre), que par la gauche, comme à Morlaix (Finistère) ou Libourne (Gironde). La mesure résiste aux alternances politiques, en étant rarement remise en question.

Report modal de la marche vers les transports en commun

Depuis plusieurs années, les rapports et positions sur la gratuité des transports en commun font légion. Alors que, jusque dans les années 2010, la mesure était peu étudiée, essentiellement par les services du ministère de l’environnement, de nombreuses évaluations se sont développées. Des études ont été commandées par la Ville de Paris, par l’Île-de-France Mobilités ou encore par le syndicat de transports lyonnais (Sytral).

Dans ces études, la gratuité des transports en commun est largement évaluée selon ses effets sur la répartition modale, comprise comme le pourcentage d’utilisation des différents modes de transports. La gratuité est jugée bonne si elle permet un bon report modal, c’est-à-dire d’un mode polluant vers un mode moins polluant – de la voiture au vélo, par exemple. Les rapports concluent que la gratuité est inefficace, puisqu’elle engendrerait un report modal, essentiellement depuis la marche et le vélo vers les transports en commun. Même la Cour des comptes a récemment pointé cette inefficacité à produire un bon report modal.




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Ce constat d’inefficacité est alors largement relayé au-delà de la sphère experte, notamment par des acteurs institutionnels et des groupes d’intérêts du transport, qui s’appuient sur ces évaluations pour structurer leur opposition à la gratuité. Les groupes d’intérêts du transport, comme le GART, qui regroupe les collectivités, ou l’UTPF, qui regroupe les entreprises de transport, s’appuient sur ces constats pour s’opposer à la mesure. Les groupes d’intérêts du transport mobilisent ces expertises pour s’opposer assez unanimement à la gratuité. La FNAUT qui représente les usagers et usagères des transports défend que « la gratuité totale, isolée de toute autre mesure, ne favorise pas un report modal ».

Politique publique de mobilité

Si la gratuité des transports est fréquemment étudiée comme une politique publique de mobilité, les élus qui la mobilisent le font au nom d’une grande variété d’objectifs. Nombreux sont les motifs évoqués pour défendre la gratuité, tels que réduction de la pollution de l’air, attractivité territoriale et des commerces, protection du pouvoir d’achat, etc.

À Aubagne, c’est la recherche de liberté et d’accessibilité sociale accrue aux transports qui sont mises en avant. À Dunkerque, on y voit un instrument d’aménagement urbain pour redynamiser le centre-ville. À Montpellier, la mesure est présentée comme un instrument de gouvernance territoriale, pour améliorer le pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires. À Calais, on souhaite répondre au mouvement des gilets jaunes et au coût des déplacements. À Nantes (Loire-Atlantique), la gratuité le week-end est associée à des objectifs sociaux et de réduction de l’autosolisme.

Une grande partie des effets prétendus à la gratuité des transports échappe à l’évaluation. Les effets sociaux de la mesure, notamment sur l’isolement de certaines populations, sur la facilité d’accès au transport, ont été encore peu étudiés. Même lorsque l’Observatoire des villes du transport gratuit s’intéresse aux conséquences sur les automobilistes ou sur les jeunes, ce sont essentiellement leurs chiffres sur le report modal qui sont repris dans les débats.

Financer les transports

En France, les transports en commun sont financés par trois sources principales :

  • le versement mobilité, impôt sur la masse salariale, payée par les entreprises, administrations et associations ;

  • les recettes tarifaires, payées par les usagers et usagères ;

  • les subventions des collectivités locales.

Les proportions de ces trois sources varient en fonction des territoires, mais le versement mobilité est souvent la source principale du financement. Les territoires denses et au réseau de transport bien structuré présentent en général des recettes tarifaires plus élevées. Aussi, si la gratuité totale des transports en commun supprime des coûts liés à la billetique (distributeurs automatiques de titres, valideurs, logiciels, application, contrôleurs, etc.), dans les grands réseaux, ces coûts sont généralement plus faibles que ce que rapportent les recettes commerciales.

Une politique totem

Si l’opposition à la gratuité totale des transports en commun est si forte, c’est que, pour beaucoup, la mesure dévaloriserait le transport. « Aucun service n’est réellement gratuit », « la gratuité n’existe pas » sont autant d’expressions révélant une valorisation d’un service par son prix.

Parler de gratuité des transports en commun est révélateur du caractère anormal de la mesure. Parlons-nous ainsi de « gratuité de la police » ? Dans un secteur plus proche, nous ne parlons pas non plus de gratuité des routes, alors que celles-ci sont très largement gratuites et que leur coût est largement supporté par les contribuables plutôt que les usagers et usagères. Comme pour les transports en commun, beaucoup d’économistes défendent pourtant une tarification de la route.

La gratuité des transports est une politique totem. Souvent intégrée à des projets de mobilités, l’intégralité des effets de la mesure demeure encore largement inconnue, tant les sens associés à la mesure sont divers. Les débats sur la gratuité des transports interrogent ainsi la légitimité d’un financement collectif renforcé des mobilités, mais aussi les cadres d’expertise à partir desquels les politiques publiques sont évaluées et jugées.

The Conversation

La thèse de Félicien Boiron est financée par le ministère de la Transition écologique.

ref. Municipales 2026 : comprendre la gratuité des transports en graphiques – https://theconversation.com/municipales-2026-comprendre-la-gratuite-des-transports-en-graphiques-273304

Comment Andrew Mountbatten-Windsor pourrait être retiré de la ligne de succession au trône

Source: The Conversation – France in French (3) – By Anne Twomey, Professor Emerita in Constitutional Law, University of Sydney

Le 30 octobre 2025, le roi Charles III retirait à son frère cadet Andrew le titre de prince, du fait de la révélation de l’étroite proximité entre ce dernier et le pédocriminel Jeffrey Epstein (Andrew avait notamment accepté de verser une forte somme à Virginia Giuffre, l’une des victimes du trafic sexuel mis en place par Epstein). L’ex-prince s’appelle donc désormais « simplement » Andrew Mountbatten-Windsor, mais reste à ce jour présent dans l’ordre de succession de la couronne britannique. De nouveaux documents relatifs à l’affaire Epstein récemment rendus publics poussent aujourd’hui la monarchie à l’exclure de cet ordre de succession, ce qui aurait aussi un impact direct sur les autres entités du royaume au sein du Commonwealth, à commencer par l’Australie.


La place d’Andrew Mountbatten-Windsor dans la succession au trône britannique semble être menacée.

Mountbatten-Windsor est actuellement huitième dans l’ordre de succession (après le prince William et ses trois enfants, puis le prince Harry et ses deux enfants) à la couronne du Royaume-Uni et de l’ensemble des quinze royaumes du Commonwealth. Il est donc assez improbable qu’il devienne un jour monarque, mais sa répudiation serait avant tout un acte symbolique.

Est-il possible de le retirer de l’ordre de succession ? La réponse est oui – mais cela demanderait du temps, et nécessiterait l’adoption de décisions en ce sens par de nombreux Parlements. Ce questionnement est particulièrement vivace aujourd’hui en Australie, l’un des quinze royaumes du Commonwealth.

Ordre de succession au trône actuel.

La ligne de succession s’applique-t-elle aux couronnes britannique et australienne ?

Quand l’Australie accède à l’indépendance, en 1901, la Couronne britannique est qualifiée d’ une et indivisible ». La reine Victoria exerce des pouvoirs constitutionnels sur toutes ses colonies, s’appuyant sur les conseils de ministres britanniques.

Mais après la Première Guerre mondiale, cette dynamique change, à la suite d’une série de conférences impériales. En 1930, les « dominions » autonomes (Australie, Canada, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, État libre d’Irlande et Terre-Neuve) obtiennent leurs propres couronnes. Ainsi, le premier ministre australien a désormais le droit de conseiller le monarque sur la nomination du gouverneur général d’Australie et sur d’autres questions fédérales australiennes.

Cependant, les lois de succession à ces diverses couronnes restent les mêmes. Il s’agit d’un mélange hétéroclite de lois anglaises, comprenant des règles générales relatives à l’héritage et des documents tels que la Charte des droits de 1689 et l’Acte d’établissement de 1701.

Ces lois sont devenues partie intégrante du droit australien au XVIIIe siècle mais, longtemps, les Parlements australiens n’avaient eu aucune possibilité de les modifier. L’adoption du Statut de Westminster en 1931 vient toutefois changer les choses. Cette charte donne aux dominions le pouvoir d’abroger ou de modifier les lois britanniques applicables dans leur pays.

Cependant, étant donné que cela pourrait engendrer des complications concernant la succession à la Couronne, un passage est inclus dans le préambule du texte, établissant que « toute modification du droit relatif à la succession au trône » devait recevoir l’assentiment des Parlements de tous les dominions ainsi que du Royaume-Uni. L’article 4 du Statut maintient le pouvoir du Parlement britannique de légiférer pour un dominion, mais uniquement à la demande et avec le consentement de celui-ci.

En 1936, lorsque le roi Édouard VIII abdique, le Parlement britannique adopte une loi modifiant les règles de succession afin d’en exclure tout enfant que le roi pourrait avoir. L’Australie consent à ce que cette loi britannique s’applique également sur son territoire.

Depuis l’adoption de l’article 1 de l’Australia Act de 1986, aucune loi du Parlement britannique ne peut désormais faire partie du droit du Commonwealth, d’un État ou d’un territoire australien. Toute modification de règles sur la succession à la Couronne d’Australie doit donc être effectuée en Australie.

Comment l’Australie pourrait-elle modifier la loi sur la succession ?

Lors de l’adoption de la Constitution du Commonwealth, la Couronne était encore considérée comme « une et indivisible ». Il n’a donc pas été prévu de disposition donnant au Parlement du Commonwealth le pouvoir de légiférer sur la succession à la Couronne. Toutefois, les rédacteurs de la Constitution ont prévu un mécanisme permettant de faire face à ce type d’évolution imprévue.

L’article 51(xxxviii) de la Constitution prévoit que le Parlement du Commonwealth australien peut exercer un pouvoir qui, en 1901, relevait uniquement du Parlement britannique, à condition d’en recevoir la demande ou l’accord de tous les États concernés. Cela signifie que les Parlements du Commonwealth et des États peuvent coopérer pour modifier les règles de succession à la Couronne d’Australie.

La question s’est posée en 2011, lorsque les différents royaumes du Commonwealth (c’est-à-dire les pays qui reconnaissaient toujours la reine Elizabeth II comme chef d’État) sont convenus de modifier les règles de succession afin de supprimer la préférence masculine et l’exclusion des héritiers ayant épousé un (ou une) catholique.

Le Parlement britannique a adopté le Succession to the Crown Act en 2013 pour donner effet à cette réforme. Il en a toutefois différé l’entrée en vigueur jusqu’à ce que les autres royaumes aient adopté des dispositions similaires. La loi britannique ne modifiait la succession que pour la Couronne du Royaume-Uni.

La princesse Charlotte, fille du prince William née en 2015, est troisième dans l’ordre de succession, après son père et son frère aîné George, né en 2013.
Jubilé de platine de la reine Élizabeth, 2022, CC BY-NC

Certains royaumes ont estimé devoir modifier leur propre droit interne. D’autres ont considéré que cela n’était pas nécessaire, leur Constitution désignant automatiquement comme souverain la personne qui est roi ou reine du Royaume-Uni. Finalement, des lois ont été adoptées en Australie, à la Barbade, au Canada, en Nouvelle-Zélande, à Saint-Christophe-et-Niévès et à Saint-Vincent-et-les-Grenadines.

En Australie, chacun des États fédérés a adopté une loi intitulée Succession to the Crown Act 2015. Le processus australien a été long, en raison de priorités législatives différentes, de calendriers parlementaires et de périodes électorales dans les États.

L’Australie a été le dernier pays à adopter sa loi. La modification de la succession est ensuite entrée en vigueur simultanément dans tous les royaumes concernés.

Comment le processus fonctionnerait-il aujourd’hui ?

Si l’on envisageait aujourd’hui de retirer Mountbatten-Windsor de l’ordre de succession, le gouvernement britannique chercherait probablement d’abord à obtenir l’accord des autres royaumes du Commonwealth. Même si ce n’est pas juridiquement obligatoire, une consultation est importante pour maintenir un monarque commun.

Le Parlement britannique préparerait ensuite un projet de loi servant de modèle aux autres juridictions, afin d’assurer l’uniformité des règles. Le texte préciserait si l’exclusion de Mountbatten-Windsor concernerait aussi bien ses héritières, les princesses Beatrice et Eugenie, ainsi que leurs enfants. Sous l’ancienne loi, une personne de la famille royale qui épousait un ou une catholique était considérée juridiquement « morte » afin que les droits héréditaires de ses descendants ne soient pas affectés. Une solution comparable pourrait être retenue dans le cas de Mountbatten-Windsor.

Les mêmes Parlements qui avaient adopté les lois lors de la précédente réforme (à l’exception de la Barbade, devenue république) devraient voter une loi équivalente s’ils souhaitent conserver des règles identiques. Toutefois, présenter un tel texte pourrait ouvrir un débat plus large sur le rôle de la monarchie dans ces différents États.

L’Australie pourrait-elle agir seule ?

L’Australie pourrait, en théorie, adopter seule une loi retirant Mountbatten-Windsor de la succession à la Couronne d’Australie. Il est cependant peu probable qu’elle le fasse.

D’abord, cela supposerait un processus législatif complexe, mobilisant sept Parlements pour adopter une mesure qui aurait probablement peu d’effet concret, compte tenu de la place éloignée de Mountbatten-Windsor dans l’ordre de succession.

Ensuite, la clause 2 des dispositions introductives de la Constitution du Commonwealth prévoit que les références à « la Reine » s’étendent à « ses héritiers et successeurs dans la souveraineté du Royaume-Uni ». Mais s’agit-il seulement d’une règle d’usage ou cette disposition produit-elle des effets juridiques substantiels ?

Pour beaucoup, maintenir les mêmes règles de succession en Australie et au Royaume-Uni évite d’ouvrir la boîte de Pandore.

The Conversation

Anne Twomey a reçu des financements de l’Australian Research Council et effectue occasionnellement des missions de conseil pour des gouvernements et des organismes intergouvernementaux.

ref. Comment Andrew Mountbatten-Windsor pourrait être retiré de la ligne de succession au trône – https://theconversation.com/comment-andrew-mountbatten-windsor-pourrait-etre-retire-de-la-ligne-de-succession-au-trone-276651

L’affaire Epstein et « la révolte des élites »

Source: The Conversation – France in French (3) – By Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

Ce qui transparaît à tort ou à raison derrière les révélations liées à l’affaire Epstein, c’est une forme de solidarité interne propre à l’ensemble des « élites mondialisées », et leur conviction d’exister au-dessus de la loi commune. Chaque nouvel élément de preuve renforce le sentiment, auprès de très nombreux citoyens de divers pays, que ces élites se seraient révoltées contre les règles censées s’imposer à tout un chacun, et auraient ainsi trahi le contrat démocratique – ce qui souligne une fois de plus la justesse de l’analyse formulée par Christopher Lasch dans la Révolte des élites et la trahison de la démocratie, un ouvrage paru il y a déjà près de trente ans…


L’affaire Epstein apparaît aujourd’hui comme le révélateur d’une crise profonde de légitimité des élites occidentales. Au-delà de l’horreur des crimes commis et du système de prédation sexuelle mis au jour, ce scandale a surtout exposé l’existence d’un entre-soi où richesse extrême, influence politique et prestige social semblent avoir constitué, sinon une protection absolue, du moins un amortisseur face aux mécanismes ordinaires de la justice.

L’image qui en résulte est celle d’une élite mondialisée évoluant dans des espaces séparés, disposant de ressources juridiques, relationnelles et symboliques inaccessibles au commun des citoyens.

Des personnalités de premier plan citées dans les archives Epstein

La déclassification de nouvelles pièces judiciaires le 30 janvier 2026 a ravivé cette perception. Dans ces documents, largement commentés mais juridiquement hétérogènes – témoignages, dépositions, correspondances, carnets d’adresses –, sont mentionnées de nombreuses personnalités issues du monde politique, économique et culturel. Il convient de rappeler que la simple présence d’un nom dans ces archives ne constitue pas en soi une preuve de culpabilité ni même d’implication criminelle : il s’agit souvent de personnes ayant croisé Epstein dans des contextes mondains ou professionnels. Néanmoins, l’effet symbolique est considérable, car il renforce l’idée d’une proximité structurelle entre les sphères du pouvoir et un individu devenu l’incarnation de la corruption morale.

Parmi les figures dont l’évocation est le plus commentée figurent l’ancien président des États-Unis Bill Clinton, dont les contacts avec Epstein étaient déjà connus et documentés, ainsi que l’ex-prince britannique Andrew, dont les liens avec le pédocriminel ont donné lieu à une procédure civile conclue par un accord financier en 2022, ce qui ne l’a pas empêché d’être brièvement arrêté par la justice de son pays ce 19 février.

Le nom de Donald Trump apparaît également dans certains témoignages historiques relatifs à la sociabilité mondaine new-yorkaise des années 1990 et 2000, sans que ces mentions n’aient débouché sur des poursuites. D’autres personnalités du monde des affaires et de la technologie, telles que Bill Gates, ont été citées pour des rencontres ou échanges passés, déjà reconnus publiquement par les intéressés. La médiatisation de ces noms contribue à construire une cartographie imaginaire du pouvoir global, où se croiseraient dirigeants politiques, magnats financiers et figures de la philanthropie.

L’image d’un « État profond » mondial

C’est dans ce contexte que s’est imposée, dans certains segments de l’opinion, l’idée d’un « deep state », c’est-à-dire d’un État parallèle informel composé de réseaux politiques, administratifs, financiers et sécuritaires capables d’échapper au contrôle démocratique. L’affaire Epstein apparaît dans cette vision des choses comme la preuve de l’existence d’un système de protection mutuelle au sommet, où les élites se préserveraient collectivement des conséquences judiciaires de leurs actions.

Si cette lecture relève souvent d’une extrapolation conspirationniste, elle traduit néanmoins une défiance radicale envers la transparence des institutions. L’absence perçue de responsabilités clairement établies alimente l’hypothèse d’un pouvoir occulte plutôt que celle, plus prosaïque, de dysfonctionnements institutionnels et judiciaires.

L’ouvrage est paru en France chez Flammarion. Couverture de la réédition de 2020.

Ce phénomène illustre la thèse développée par l’historien américain Christopher Lasch en 1995 dans un ouvrage qui a eu un important retentissement, la Révolte des élites : la sécession progressive des classes dirigeantes vis-à-vis du reste de la société. Selon Lasch, les élites contemporaines ne se définissent plus par leur responsabilité envers la nation ou la communauté, mais par leur capacité à circuler dans des réseaux transnationaux fondés sur la richesse, l’éducation et l’influence.

L’affaire Epstein incarne cette mondialisation des élites, dont les liens personnels transcendent les frontières politiques et idéologiques. La fréquentation d’un même individu par des responsables issus de camps opposés alimente l’idée d’une homogénéité sociale au sommet, par-delà les clivages publics.

Un soupçon généralisé à l’égard des dominants

L’impact sur l’opinion est majeur. La publication des documents a renforcé la conviction d’un système à deux vitesses, où les puissants bénéficieraient d’une indulgence structurelle. Même en l’absence de preuves pénales contre la plupart des personnalités citées, la simple association symbolique suffit à nourrir la défiance. Dans un contexte déjà marqué par les inégalités économiques et la crise de la représentation démocratique, l’affaire agit comme un catalyseur du ressentiment populaire. Elle offre un récit simple et puissant : celui d’élites perçues comme moralement corrompues, protégées par leurs réseaux et déconnectées des normes qu’elles imposent au reste de la société.

Dans les discours politiques populistes et sur les réseaux sociaux, l’affaire est ainsi devenue la preuve narrative d’une collusion entre pouvoir économique, appareil d’État et sphères d’influence internationales. Le « deep state » y est décrit comme un mécanisme d’autoprotection des élites, capable d’étouffer des scandales, de ralentir les enquêtes ou de discréditer les accusations. Pourtant, aucune démonstration empirique solide n’est venue confirmer l’existence d’une structure coordonnée de cette nature. Ce décalage entre absence de preuve et persistance de la croyance révèle surtout l’ampleur de la défiance envers les institutions représentatives et judiciaires. Lorsque la confiance disparaît, l’explication conspirationniste devient psychologiquement plus satisfaisante que l’hypothèse de dysfonctionnements bureaucratiques, d’erreurs humaines ou de contraintes procédurales.

L’affaire Epstein illustre ainsi un phénomène plus large : la transformation du soupçon en grille de lecture dominante du pouvoir. Dans un contexte de polarisation politique et de circulation accélérée de l’information, chaque zone d’ombre tend à être interprétée comme la trace d’une intention cachée. Les élites apparaissent alors non seulement comme privilégiées, mais comme fondamentalement étrangères au corps social, évoluant dans un univers de règles implicites distinctes.

En définitive, l’invocation du « deep state » dans le contexte de l’affaire Epstein fonctionne moins comme une description empirique du réel que comme un symptôme politique et culturel. Elle exprime l’angoisse d’un monde perçu comme gouverné par des forces invisibles et irresponsables, ainsi que la conviction que les mécanismes démocratiques ne suffisent plus à garantir l’égalité devant la loi. L’affaire agit donc comme un miroir grossissant des fractures contemporaines : fracture de confiance, fracture sociale et fracture cognitive entre ceux qui adhèrent encore aux explications institutionnelles et ceux qui privilégient une lecture systémique du pouvoir.

Cette perception est amplifiée par la logique médiatique contemporaine, où la circulation fragmentée des informations favorise les interprétations maximalistes. Les documents judiciaires, complexes et souvent ambigus, sont réduits à des listes de noms, transformées en preuves supposées de l’existence d’un système occulte. Ainsi se construit une vision quasi mythologique du pouvoir, où l’idée d’une collusion généralisée remplace l’analyse des responsabilités individuelles et des défaillances institutionnelles concrètes.

Un moment de vérité

L’affaire Epstein révèle en définitive moins une conspiration structurée qu’une crise de confiance radicale envers les élites. Elle met en lumière la fragilité de leur légitimité dans des sociétés où l’exigence d’exemplarité est devenue centrale.

Lorsque ceux qui incarnent la réussite économique, politique ou culturelle apparaissent liés – même indirectement – à des scandales majeurs, c’est l’ensemble du pacte social qui vacille. La perception d’élites immorales protégées par un système opaque devient alors un prisme interprétatif global, susceptible d’alimenter le populisme, la défiance institutionnelle et les théories complotistes.

En ce sens, le scandale Epstein dépasse largement la chronique judiciaire. Il constitue un moment de vérité sur la relation entre pouvoir et responsabilité dans les démocraties contemporaines. La question centrale n’est plus seulement celle des crimes d’un individu, mais celle des conditions sociales et politiques qui ont rendu possible sa longévité au cœur des réseaux d’influence. Tant que cette interrogation demeurera sans réponse pleinement satisfaisante, l’affaire continuera d’alimenter l’idée d’une fracture irréversible entre les élites et le reste de la société.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’affaire Epstein et « la révolte des élites » – https://theconversation.com/laffaire-epstein-et-la-revolte-des-elites-276219

Ce qu’un plat de la Renaissance révèle sur la bibliothèque d’Isabelle d’Este

Source: The Conversation – France (in French) – By Maria Clotilde Camboni, Honorary Research Fellow, Faculty of Medieval and Modern Languages, University of Oxford

Le plat en céramique fabriqué pour Isabelle d’Este-Gonzaga en 1524. Victoria-and-Albert Museum, CC BY-NC-ND

On a coutume de dire « servi sur un plateau d’argent ». Mais c’est grâce au décor peint d’un plat en céramique qu’a été résolue une petite énigme historique, en découvrant que la « première dame de la Renaissance », Isabelle d’Este, était la propriétaire d’un manuscrit aujourd’hui conservé à Paris.


Cette céramique, de style majolique, comporte trois imprese, c’est-à-dire des emblèmes qui étaient utilisés à la Renaissance comme insignes personnels. On voit, sous un blason, une partition musicale ; sur une balustrade au premier plan, on peut lire la devise latine Nec spe nec metu (« Ni par l’espoir ni par la crainte ») et, répété deux fois, un nombre latin, XXVII (27).

J’avais déjà vu ce numéro quelques années auparavant, dans une décoration figurant sur la première page d’un manuscrit à la Bibliothèque nationale de France à Paris, non loin de l’endroit où le plat en majolique était exposé, prêté temporairement par le Victoria-and-Albert Museum à la Fondation Al Thani Collection. Le manuscrit était une copie partielle d’un manuscrit perdu, et j’essayais de déterminer d’où il provenait.

Les armoiries et les différentes « imprese » étaient toutes celles d’Isabelle d’Este (1474-1539), marquise de Mantoue, fille d’Hercule Ier d’Este duc de Ferrare et d’Éléonore d’Aragon, fille du roi de Naples Ferdinand Ier. La réponse m’est soudain apparue comme une évidence : le manuscrit parisien se trouvait à l’origine dans sa bibliothèque personnelle.

Portrait au crayon d’Isabelle d’Este
Portrait d’Isabelle d’Este par Léonard de Vinci (1499).
Louvre

Bien qu’elle se soit mariée à seulement 16 ans, Isabelle était une femme extrêmement cultivée. Cela l’a probablement aidée à jouer son rôle dans la gouvernance de Mantoue, en particulier lorsque son mari Francesco Gonzaga (dit François II de Mantoue) partit combattre dans les guerres italiennes, puis fut fait prisonnier. Elle disposait également de ressources financières personnelles considérables et était libre de dépenser son argent comme elle le souhaitait, ce qui lui a permis de devenir la plus importante collectionneuse de la Renaissance italienne.

Mécène des arts, Isabelle a été représentée sur des médailles, des peintures et des dessins par plusieurs artistes, dont Léonard de Vinci. Pour abriter ses antiquités et ses œuvres d’art, elle a aménagé certaines pièces de ses appartements. L’une d’elles était connue sous le nom de studiolo, une pièce consacrée à la lecture et à l’écriture privées. De nombreux artistes de renom ont été chargés de réaliser des peintures pour le décorer, de même que son appartement à Mantoue, où elle s’est installée après la mort de son mari en 1519.

La vaste bibliothèque d’Isabelle y était également conservée. Un inventaire partiel dressé après sa mort révèle qu’elle ressemblait davantage aux bibliothèques des hommes de l’élite de la Renaissance qu’à celles des femmes nobles de son époque. Elle se composait principalement d’ouvrages contemporains et profanes, plutôt que de volumes hérités et de textes religieux, et contenait une proportion inhabituellement élevée de livres manuscrits.

Au cours de sa vie, Isabelle utilisa au moins huit imprese différentes. Il pouvait s’agir de marques de propriété, comme on le voit sur le manuscrit parisien et l’assiette du Victoria-and-Albert Museum, ainsi que sur les 23 autres pièces survivantes de son service de table. Cependant, elles étaient également destinées à transmettre des messages codés.

Une impresa de la Renaissance contenait une sorte de déclaration personnelle concernant la situation, la philosophie, les aspirations et les qualités personnelles de son titulaire. Contrairement aux armoiries, qui étaient héritées, elle n’exprimait rien en rapport avec la lignée familiale ou le statut social, pouvait être utilisée par toute personne qui décidait d’en concevoir une et pouvait être modifiée ou abandonnée à volonté.

Comme sa véritable signification nécessitait une interprétation, une impresa était souvent ambiguë. Les silences (pauses dans la musique) visibles sur la partition musicale représentés sur ce plat peuvent signifier le silence, une vertu associée aux femmes à l’époque. Par leur symétrie, ils peuvent aussi symboliser un principe d’équilibre, à l’instar de la devise latine. Quelle que soit sa signification, c’est celle qu’Isabelle a choisie pour orner les robes qu’elle portait lors d’occasions spéciales, notamment le mariage de son frère Alphonse avec Lucrezia Borgia en 1502.

Peinture représentant des dieux admirés par des hommes
L’une des nombreuses peintures commandées pour le studiolo d’Isabelle, Le Parnasse, d’Andrea Mantegna (1496-1497).
Louvre

La marquise n’appréciait pas les explications trop compliquées de ses imprese. En 1506, lorsque l’auteur Mario Equicola écrivit un livret sur sa devise latine, elle déclara dans une lettre à sa mécène, une femme de la noblesse, « nous ne l’avons pas créée avec autant de mystères qu’il lui en a attribués ».

La devise latine d’Isabelle fut, fait inhabituel, réutilisée par d’autres, notamment par l’un de ses fils et par un roi d’Espagne. Ce ne fut pas le cas de l’énigmatique nombre XXVII. Sa présence sur la première page du manuscrit parisien prouve donc qu’il appartenait à Isabelle.

Il existait déjà d’autres indices de cette appartenance. Le manuscrit parisien est une copie partielle de la Raccolta Aragonese, une anthologie de poèmes italiens anciens rares, offerte par l’homme d’État Lorenzo de Médicis à Federico d’Aragona, fils du roi de Naples, vers 1477. Dernier souverain de sa dynastie, Federico s’exila en France avec ses livres.

Après sa mort, la plupart de ses livres sont passés entre les mains de sa veuve, qui s’est installée à Ferrare sous la protection de la famille d’Isabelle. Ses lettres révèlent que, en janvier 1512, elle a réussi à emprunter la collection :

« Le livre des premiers poètes vernaculaires que Votre Majesté a eu la bonté de me prêter, je le conserverai avec tout le respect et la révérence qui lui sont dus, et il ne tombera entre les mains de personne d’autre. Dès que j’aurai fini de le lire, je le renverrai à Votre Majesté, que je remercie pour sa grande humanité à mon égard. »

Isabelle ne mentait pas. Elle voulait ce livre en raison de la rareté de son contenu, et elle aimait être la seule ou presque la seule propriétaire des textes. Nous pouvions déjà émettre l’hypothèse qu’elle en avait commandé une copie, et nous savons maintenant que c’est vrai. Grâce à son initiative, ces poèmes rares ont bénéficié d’une plus large diffusion, mais ni elle ni son correspondant n’auraient pu le prévoir.

The Conversation

Maria Clotilde Camboni ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ce qu’un plat de la Renaissance révèle sur la bibliothèque d’Isabelle d’Este – https://theconversation.com/ce-quun-plat-de-la-renaissance-revele-sur-la-bibliotheque-disabelle-deste-275735

Forgiveness isn’t always easy, but studies show it can help you flourish

Source: The Conversation – Africa – By Richard G. Cowden, Research Scientist, Harvard University

The Global Flourishing Study suggests that forgiveness is shaped by cultural and local influences. Raphael Brasileiro/Pexels, CC BY-SA

Being hurt by others is common and can be deeply painful. How we respond can affect our individual and collective well-being. Which raises the question of forgiveness.

In the last few decades, researchers have helped us better understand how people experience forgiveness and how it influences our lives. The Global Flourishing Study seeks to enrich this knowledge from a more global perspective. Launched in 2021, the study follows people over time to understand what a good life looks like in different parts of the world – including health, happiness, meaning, relationships, character, and financial security. It’s the first study to measure forgiveness in national samples from many different cultures and contexts.




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A large part of my work as a psychology scholar looks at human flourishing, including data from the Global Flourishing Study. In the first wave of data from more than 200,000 participants across 22 countries, my colleagues and I found that about 75% of individuals reported they had “often” or “always” forgiven those who had hurt them. Percentages varied across countries, ranging from 41% in Turkey to 92% in Nigeria.

All five African countries included in the study – Egypt, Kenya, Nigeria, South Africa and Tanzania – were ranked in the top six. This shouldn’t be interpreted as implying that one region “does forgiveness better” than another, but it does point to the central role of forgiveness as a human strength on the African continent.

The variation across countries around the world suggests that forgiveness is shaped by cultural and contextual influences, including norms for preserving social harmony and religious teachings about responding to wrongdoing.




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In a new longitudinal analysis using two waves of Global Flourishing Study data collected about one year apart, we looked at whether people who reported being more forgiving tended to report better well-being about a year later. We found that forgiveness predicted somewhat higher well-being on many of the 56 outcomes, including mental health, purpose in life, relationship satisfaction and hope.

Decades of research have pointed to similar links. But this new analysis is unique. Because of its cross-national scale and breadth of outcomes, it provides one of the most comprehensive tests of the connection between forgiveness and flourishing.

Forgiveness can be strengthened

We’re often drawn to stories of extraordinary forgiveness, such as when we read in the news about people forgiving perpetrators of extreme violence. But dramatic experiences of forgiveness aren’t part of everyone’s story. The reality is that forgiveness can be difficult for many people.

The hopeful news is that forgiveness isn’t a rare quality that some of us have and others lack. Studies have shown that forgiveness is like a muscle we can strengthen.




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Our large multisite, randomised trial with more than 4,500 individuals across Colombia, Indonesia, Hong Kong, South Africa and Ukraine used a three-hour forgiveness workbook (reflective exercises, writing activities, educational material and the like) that participants completed to help them forgive a specific hurt.

We found the workbook improved forgiveness, anxiety, depression and overall well-being. Although some situations may call for more support than a workbook can offer, these results indicate that even a brief do-it-yourself forgiveness workbook can be helpful to many people with unresolved hurts.

The workbook is based on the widely studied REACH Forgiveness model and is free to download and use. It’s also available in several languages, making it easier for many people to use in the language they’re most comfortable with.

Forgiveness is a process

People sometimes resist forgiveness because it can seem as though one is being asked to excuse the wrongdoing, abandon justice, or reopen the door to an unsafe relationship. But that’s not what forgiveness means.

Forgiveness is a process that involves choosing not to seek payback, working to release resentment, and moving towards greater compassion for the person who hurt us.

While many people in the first wave of the Global Flourishing Study endorsed a tendency to forgive others, about 25% of individuals across the countries reported that they had “rarely” or “never” forgiven those who had hurt them.

These results suggest there may be value in making resources available for those who want to forgive but find it difficult. This could empower people to pursue forgiveness on their own terms when it’s safe and appropriate.




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Initiatives like the Global Forgiveness Movement have been established with this in mind. However, scaling the reach and uptake of forgiveness resources requires partnerships and ongoing engagement across health systems, workplaces, schools, religious communities and civic organisations. This may be especially important in settings where mental health services are less available or accessible.

If we can expand opportunities for people to consider, access and engage with forgiveness tools in ways that preserve autonomy, safety and justice, the benefits to individual well-being may ripple outward into a more flourishing humanity.

That possibility invites each of us to consider how we can participate in making the world a more forgiving place.

The Conversation

Richard G. Cowden works for the Human Flourishing Program at Harvard University, which coordinates the Global Forgiveness Movement.

ref. Forgiveness isn’t always easy, but studies show it can help you flourish – https://theconversation.com/forgiveness-isnt-always-easy-but-studies-show-it-can-help-you-flourish-275868

What is Bluetooth and how does it work?

Source: The Conversation – USA – By Shreyas Sen, Associate Professor of Electrical and Computer Engineering, Purdue University

Her earbuds are connected to her tablet by radio waves. Olga Pankova/Moment via Getty Images

Curious Kids is a series for children of all ages. If you have a question you’d like an expert to answer, send it to CuriousKidsUS@theconversation.com.


What is Bluetooth? – Henry, age 13, Somerville, Massachusetts


How do headphones, toys, gadgets and other devices talk to each other without any wires? Many of them connect with Bluetooth. It’s a technology that allows different devices to communicate wirelessly. Think of it as a device’s voice that it uses to share information.

Bluetooth works by sending radio wave signals between devices. Radio waves are electromagnetic waves, which are a type of energy that moves from one place to another. Other kinds of electromagnetic waves include heat, light and X-rays. Radio waves can carry information, from the sights and sounds on a TV to data on a laptop. As an example, your music player sends the music through these invisible waves to your headphones.

I’m an electrical and computer engineer and I study wireless technologies. Every device that uses Bluetooth contains a set of computer chips that send and receive these radio waves.

Connecting through Bluetooth starts with a process called pairing. Pairing is like first introductions between two people, where they acknowledge each other and agree to talk to each other. Once paired, the devices remember each other and don’t have to be paired the next time.

Bluetooth is everywhere! Over 5 billion Bluetooth devices were sold worldwide in 2025. It’s in headphones for listening to wireless music and in video games that let you play with wireless controllers. Smartphones and tablets use Bluetooth to share photos, videos and files with friends. Smartwatches connect to your phone to get notifications and track your fitness. In cars, Bluetooth lets you play music from your phone and enables hands-free calls.

a vertical blue oval containing white lines forming a geometric pattern
The Bluetooth logo is based on the ancient Scandinavian symbols for the initials of a 10th-century Viking king, Harald ‘Bluetooth’ Gormsson.
Jnmasek/Wikimedia Commons

Bluetooth is named after a Scandinavian king, Harald Bluetooth Gormsson, who united parts of the Nordic region in the 900s, because the technology unites different devices. The symbol for Bluetooth comes from a combination of two ancient Nordic runes, or symbols, for the king’s initials.

Bluetooth vs. Wi-Fi

Bluetooth and Wi-Fi complement each other, serving different purposes in our everyday connected world.

Bluetooth is great for things that need moderate but not superfast speeds, such as streaming music or connecting devices. For faster needs, people use Wi-Fi. Bluetooth is not ideal for transferring large files or streaming high-definition video. But for most everyday tasks, it’s pretty capable.

Bluetooth is ideal for short-range connections up to 30 feet, so mostly when the two connected devices are in the same room. Wi-Fi, on the other hand, is designed for longer-range communication, up to 300 feet – for example, within a house or school building.

a pair of hands hold a game controller
Most wireless game controllers use Bluetooth to connect to game consoles.
Nikos Pekiaridis/NurPhoto via Getty Images

Bluetooth connects devices directly to each other without needing to connect to the internet. But if you need high-speed internet access or to create a local network of multiple devices, Wi-Fi is the way to go.

Bluetooth is good for when it’s important to use low amounts of power to connect devices, like for wireless devices that run on batteries. Wi-Fi consumes more power, so the Wi-Fi routers that connect devices to each other and the internet typically have to be plugged into an outlet.

From blasting music to tracking your steps or sharing a meme with a friend, Bluetooth makes it faster and easier. So the next time you use your wireless headphones, you’ll know the technology behind the magical flow of songs through the airwaves.


Hello, curious kids! Do you have a question you’d like an expert to answer? Ask an adult to send your question to CuriousKidsUS@theconversation.com. Please tell us your name, age and the city where you live.

And since curiosity has no age limit – adults, let us know what you’re wondering, too. We won’t be able to answer every question, but we will do our best.

The Conversation

Shreyas Sen is the Founder and CTO of Quasistatics, Inc. (dba Ixana), which develops Wi-R, a wireless body-area communication technology. He owns shares in the company.

ref. What is Bluetooth and how does it work? – https://theconversation.com/what-is-bluetooth-and-how-does-it-work-242892

Algorithms that customize marketing to your phone could also influence your views on warfare

Source: The Conversation – USA – By Justin Pelletier, Professor of Practice of Computing Security, Rochester Institute of Technology

Could AI algorithms sway the public mood? Paper Trident/iStock via Getty Images

When a coupon suddenly appears on your phone as you approach a store, you might find it convenient and even helpful. But the same AI systems that know where you are and try to influence your purchases can be used to infer what you fear, what you trust and which stories you are likely to believe. AI-fueled marketing algorithms are becoming increasingly good at influencing human behavior.

That raises concern about what various governments might do with these tools to influence citizens’ views about warfare. A clear-eyed look at how administrations are exploiting these systems may help people and their nations navigate an uncertain future.

I am a security researcher who studies ways to explore and characterize the risk technology poses to individuals and society. The rise of AI-mediated influence has raised questions about the erosion of people’s capacity to exercise free will and, by extension, society’s ability to distinguish a just war from an unjust war.

AI-powered marketing

The integration of AI with location-based services is pushing the marketing frontier. Location-based services use geographic data from indoor sensors, cellphone towers and satellites to promote goods and services that are tailored to your location, a capability called geofencing.

When marketing firms couple massive amounts of data about individuals’ behaviors – including information that people voluntarily or unknowingly share through mobile device applications – the firms can group, or segment, potential customers based on what they like, what they do and what they say.

Once an AI-powered marketing system knows where a user is and can make an informed guess about that person’s likes and dislikes, it can design targeted coupons and advertisements to influence the behavior of each person in a group, and possibly the group as a whole. This combination of AI with geofencing and segmentation makes hyperpersonalized marketing content possible at an unprecedented scale.

Real-time propaganda

What might this advance have to do with warfare? The use of psychology to win battles or obviate the need for war is as old as armed conflict itself. Sun Tzu, the Chinese military general and philosopher who died in 496 B.C., wrote: “Therefore the skillful leader subdues the enemy’s troops without any fighting; he captures their cities without laying siege to them; he overthrows their kingdom without lengthy operations in the field.”

From Sun Tzu’s era until today, skilled practitioners of military strategy have sought to reduce the risk in fighting through reflexive control: getting opponents to willingly perform actions that are best for the strategist’s empire or nation.

Today’s strategists increasingly rely on paid social media advertisements, influencers, AI-generated content and even fake social media accounts to sway popular opinion toward their goals. This power, and controversy surrounding it, has been implicated in recent national elections, domestic unrest and negotiations to end the conflict in Ukraine.

Jessica Brandt, former director of the Foreign Malign Influence Center at the Office of the Director of National Intelligence, discusses the role of AI in foreign influence operations.

Unlike propaganda during the Cold War between the U.S. and the Soviet Union, modern influencers don’t rely on a single message broadcast to the masses. Strategists test and deploy thousands of narrative variations simultaneously, monitor how different groups respond and refine their approach in near-real time. The purveyors don’t need to convince everyone. They just need to nudge enough people at the right moment to change election outcomes, pressure domestic policies or even trigger ethnic violence.

How much deception is tolerable?

As online influence becomes more automated and personalized, it is harder to determine where persuasion ends and coercion begins. If groups of people, or even a nation’s citizenry, can be guided toward certain beliefs or behaviors without overt force, democratic societies face a new problem: how to distinguish traditional attempts at influence from manipulation – especially during conflict.

Recent studies show that Americans trust local news sources more than national ones, although trust in both local and national news media has declined across all age groups in the U.S. Ironically, this trust deficit is being exploited by unscrupulous media in various ways, such as AI-generated, pink-slime news – online news stories that only appear to be from authentic local news outlets. The stories are often technically accurate but presented with veiled political bias.

AI-driven propaganda directly challenges how people typically evaluate claims that their nation has been wronged – that it is the “good guy” standing up for what is right. Just war theory assumes that citizens can reasonably consent to war. Legitimate political authority requires an informed public that can decide violence is both necessary and proportional to the offense. However, when influence operations sway people’s views without them being aware of it, these systems threaten to undermine the moral preconditions that make war just.

The question citizens have to answer is how they will allow their information environments to evolve. Do they assume that deception is ubiquitous and therefore governments must control information and even preempt the truth by weaponizing AI-driven narratives? Or should the public accept the risk of AI-generated influence as a regrettable but necessary part of openness, pluralism and the belief that truth emerges through transparent debate and not under tight controls?

The same systems that decide which coupon reaches your phone are starting to shape which narratives reach you, your community and a nation’s entire population during a crisis. Recognizing this connection is the first step toward deciding how much influence people are willing to accept from such algorithms and the propagandists who control them.

The Conversation

Justin Pelletier is affiliated with the United States Army Reserve. The views expressed are those of the author and do not reflect the official policy or position of the U.S. Army, Department of War, or the U.S. Government.

ref. Algorithms that customize marketing to your phone could also influence your views on warfare – https://theconversation.com/algorithms-that-customize-marketing-to-your-phone-could-also-influence-your-views-on-warfare-274817

How Homeland Security’s subpoenas and databases of protesters threaten the ‘uninhibited, robust, and wide-open’ free speech protected by Supreme Court precedent

Source: The Conversation – USA – By Stephanie A. (Sam) Martin, Frank and Bethine Church Endowed Chair of Public Affairs, Boise State University

The U.S. Department of Homeland Security is reportedly issuing administrative subpoenas to identify anonymous social media accounts that criticize U.S. Immigration and Customs Enforcement. Google, Meta and Reddit have complied with at least some of those requests, according to The New York Times.

These subpoenas appear alongside other recent steps by the Trump administration aimed at clamping down on its critics.

In Minneapolis and Chicago, ICE agents told protesters their faces were being recorded and identified using facial recognition technology. Tom Homan, the White House border czar, has also spoken publicly about creating a database of people arrested during protests against immigration enforcement operations.

One way to understand these government moves is by focusing on law enforcement and compliance. Some people may wonder about what legal authority DHS is using to demand identities and compile lists, how many accounts are involved, and whether prosecutions will follow. Those questions matter.

But they are not the most important ones.

To me, a professor of public service and vice chair of the National Communication Association’s Communication and Law Division, the more revealing question is why the government wants the names of critics in the first place, and what that choice signals about how dissent is being understood.

A large white sign with the name 'Meta' on it.
DHS has issued subpoenas to social media companies to identify anonymous accounts that criticize ICE; Meta is one of the companies that has complied.
Nicolas Economou/NurPhoto via Getty Images

Legality is wrong measure

The DHS subpoenas that target social media accounts may be perfectly legal.

Administrative subpoenas are authorized by statute and do not require a judge’s approval before issuance. The government’s use of facial recognition technology has survived constitutional challenge in certain investigative contexts. A president’s executive memoranda routinely set enforcement priorities.

But constitutionality does not turn on whether a tool exists. It turns on how that tool is used.

Power can be lawful in the abstract and antidemocratic in its application. The fundamental question in a democracy isn’t whether the government possesses investigative authority. Instead, the question to ask is what happens when that authority begins to focus on critics of a particular policy.

National Security Presidential Memorandum-7, issued in September 2025, makes the stakes even more stark. It directs agencies to prioritize efforts to counter what it calls “domestic terrorism” and organized political violence. It emphasizes threat assessment and intelligence sharing across departments. It frames certain forms of political conflict in security terms.

When protest and online criticism are characterized using a national security vocabulary, they begin to look less like disagreement and more like destabilization. And once dissent is understood as a potential threat, the gathering of names and data can feel ordinary rather than exceptional.

Same rules for everyone

The First Amendment draws its strongest protections around speech that challenges the state. Criticism of immigration enforcement concerns federal authority, borders and human rights. It is core political speech.

Viewpoint discrimination is among the borders the Supreme Court has guarded most carefully. A viewpoint-neutral law is one that applies to everyone, regardless of opinion. Racists have the same right to speech as do Catholic nuns.

Government may regulate conduct, and it may punish true threats and incitement. It may even enforce neutral laws that incidentally restrict speech.

What government may not do is single out one side of a political debate because officials disapprove of its perspective.

If opposition to immigration enforcement triggers subpoenas by the government to businesses to provide the identity of dissenters, that is a problem for the Constitution. The government would need to demonstrate a compelling and viewpoint-neutral justification for the requests. Broad appeals to public safety are rarely sufficient when the speech at issue lies at the center of public debate.

A Minnesota resident thinks federal agents identified her with facial recognition technology.

Anonymous speech makes the stakes clearer

In the 1958 case NAACP v. Alabama, the Supreme Court refused to allow the state to compel disclosure of civil rights membership lists because exposure invited retaliation. In McIntyre v. Ohio Elections Commission, in 1995, the court protected anonymous pamphleteering.

The reasoning in both cases was grounded in experience rather than theory. People speak differently when they believe their names may be recorded and stored by the state.

The risk in the present moment to the kind of dissent democracy needs and the Constitution protects may not lie in mass arrests. It may lie in narrowing – a narrowing of who feels safe criticizing federal policy. A narrowing of how sharply people speak. A narrowing of what feels worth the risk.

The First Amendment guards the right to express unpopular views. Chilling speech does not require prosecution. It requires uncertainty and asymmetry – a power imbalance. A person who believes online criticism could land them in a federal database may decide silence is the rational choice.

Supporters of the subpoenas will point to genuine safety concerns. Sharing agents’ locations can create real danger. True threats and incitement fall outside constitutional protection. Under the Supreme Court’s Brandenburg standard, advocacy loses protection when it is directed at and likely to produce imminent lawless action.

The Constitution leaves room to address such genuine danger. The harder question is what happens when tools designed for protecting against tangible harm migrate into ordinary political conflict.

American history offers reminders of how this unfolds. During the Red Scare, loyalty investigations reached into universities and civic organizations. After the Sept. 11 terrorist attacks, surveillance authorities expanded under the Patriot Act. Early provisions allowed the government to seek library borrowing records. Even limited use or constraints on how government could apply its powers for obtaining information may have chilled inquiry. The harm did not depend on mass prosecutions. It depended on normalization.

Measuring what is lost

It is easy to identify the harms that speech can cause. Hate speech can silence its targets. Dishonest rhetoric from public officials can erode trust in institutions. Marketing campaigns can deceive elderly citizens into surrendering their savings. We can see those injuries. We can name their harm. We can point to the damage.

The benefits of free speech are harder to make tangible.

It is difficult to measure what is lost when an opinion is never voiced. It is impossible to catalog the arguments that never quite form because a speaker calculates the risk and decides silence is safer. There is no headline announcing that a citizen chose not to post, not to protest, not to dissent.

Yet the Supreme Court has long understood that the value of free speech lies precisely in that unseen space.

In New York Times v. Sullivan in 1964, the court wrote that “the theory of our Constitution is that debate on public issues should be uninhibited, robust, and wide-open.” That theory assumes something demanding. It assumes that criticism of government will be sharp, uncomfortable and, at times, unfair. It assumes that the cure for bad speech is more speech, not surveillance.

When the government begins collecting the names of its critics, even through tools that are lawful in isolation, the question is not simply whether a statute permits it. The question is whether the conditions for uninhibited and robust debate are quietly narrowing.

Free speech rarely disappears in a dramatic moment. It erodes at the margins. It shrinks in the spaces where people decide the risk feels too high.

And by the time someone tries to measure what has been lost, the silence may already feel normal.

The Conversation

Stephanie A. (Sam) Martin does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. How Homeland Security’s subpoenas and databases of protesters threaten the ‘uninhibited, robust, and wide-open’ free speech protected by Supreme Court precedent – https://theconversation.com/how-homeland-securitys-subpoenas-and-databases-of-protesters-threaten-the-uninhibited-robust-and-wide-open-free-speech-protected-by-supreme-court-precedent-276151