L’« outnovation », ou comment sortir de la course à l’innovation pour construire un avenir durable

Source: The Conversation – France (in French) – By Oihab Allal-Chérif, Business Professor, Neoma Business School

Face à la complexité croissante des smartphones, certaines entreprises proposent des téléphones minimalistes limités aux appels et aux messages, sans Internet ni fonctionnalités avancées. Caftor/Shutterstock

Dans une économie obsédée par la nouveauté, certaines entreprises font un pari contre-intuitif : innover moins mais mieux. Cette stratégie, appelée « outnovation », propose de rompre avec la surenchère technologique pour privilégier la simplicité, la réparabilité et la durabilité.


Dans un monde où l’innovation technologique est érigée en dogme absolu et où la nouveauté perpétuelle est souvent synonyme de progrès, une nouvelle approche stratégique émerge, bousculant les certitudes du management classique : l’outnovation. Loin d’être un synonyme de régression ou d’immobilisme, ce concept se définit comme une démarche intentionnelle, qui consiste à se désengager de la course effrénée à l’innovation superflue pour recentrer la valeur d’un produit ou d’un service sur l’essentiel.

Au cœur de cette philosophie se trouvent quatre piliers fondamentaux : la simplicité, l’authenticité, la nostalgie, et, de façon plus cruciale pour notre planète, la durabilité. Il ne s’agit plus d’ajouter des fonctionnalités complexes et énergivores qui génèrent plus de déchets, mais d’en retirer pour se concentrer sur une conception éthique, résiliente et intrinsèquement respectueuse de l’environnement.

L’exemple de la chaussure « Index.01 » de Salomon illustre parfaitement cette durabilité par la soustraction : en retirant les colles et le mélange habituel d’une dizaine de plastiques différents pour n’utiliser qu’un seul matériau, le TPU, la marque simplifie radicalement la structure de l’objet. Ce retrait volontaire de complexité technique permet de broyer intégralement la chaussure en fin de vie pour la recycler, là où les modèles standards finissent inévitablement en décharge à cause de leur assemblage trop sophistiqué.

Le coût caché de l’innovation permanente

Le paradigme de l’innovation constante, souvent poussée par le marketing ou l’obsolescence programmée, a généré d’immenses externalités négatives qui pèsent désormais sur l’économie globale et les écosystèmes. Chaque nouvelle itération d’un produit, qu’il s’agisse d’un smartphone, d’un appareil ménager ou d’un vêtement, mobilise des ressources premières rares, augmente la consommation d’énergie durant la fabrication et le cycle de vie, et génère inéluctablement des déchets complexes à traiter.

Ce cycle de sur-innovation conduit à une consommation irresponsable, où les produits sont remplacés non pas parce qu’ils sont cassés, mais parce qu’ils sont dépassés, une logique qui est aujourd’hui intenable face à l’urgence climatique. L’outnovation propose de rompre avec cette spirale en adoptant une posture stratégique de sobriété de la conception.

Peut-on sortir de la société d’hyperconsommation ?

L’objectif est de réévaluer chaque composante d’un produit à l’aune de sa nécessité fonctionnelle réelle et de son impact environnemental. L’innovation, lorsqu’elle est maintenue, doit être orientée vers la résilience et la longévité, et non vers la futilité technologique. C’est une démarche qui s’inscrit en droite ligne avec les principes de l’économie circulaire, mais qui opère à un stade bien plus précoce : celui de la conception.

La durabilité par la soustraction

Le pilier de la durabilité, au sein du concept d’outnovation, se traduit par des actions concrètes de soustraction et de simplification qui maximisent la vie utile du produit et minimisent son empreinte. Premièrement, l’outnovation exige une simplicité matérielle. Retirer les fonctionnalités électroniques non essentielles réduit le besoin en composants et matières rares, comme le cobalt ou le lithium, dont l’extraction est souvent destructrice et socialement conflictuelle.

En concevant des objets plus simples, on facilite leur recyclabilité et leur démontage en fin de vie. Un produit outnovant est un produit que l’utilisateur lui-même peut réparer, favorisant ainsi la longévité et l’autonomie. L’absence de micro-puces pour des fonctions secondaires, par exemple, permet de prolonger la durée de vie du produit bien au-delà de celle de ses concurrents sur-innovants.

Face à l’hyper-complexité des smartphones modernes, des entreprises ont choisi l’outnovation en proposant des téléphones mobiles d’entrée de gamme qui se concentrent uniquement sur les fonctions d’appel et de message, sans accès à Internet, ni caméras multiples, ni applications sophistiquées. Ces appareils, par leur minimalisme, consomment moins d’énergie, durent plus longtemps grâce à des batteries plus simples et sont exempts des composants les plus polluants, répondant ainsi à un besoin de déconnexion et de sobriété numérique tout en étant intrinsèquement plus durables. Cet argumentaire rencontre d’ailleurs son public. En effet, le marché des « dumbphones » connaît un rebond inattendu, notamment aux États-Unis où les ventes de téléphones à clapet augmentent, portées par une Génération Z soucieuse de sa santé mentale et désireuse de réduire son temps d’écran.

Deuxièmement, l’outnovation promeut la durabilité de l’usage. En se concentrant sur les fonctions d’usages initiales, elle permet d’atteindre une forme d’excellence fonctionnelle qui ne vieillit pas. Un produit mécanique simple et bien entretenu surpasse en durabilité une version électronique multifonctionnelle dont la complexité est la première source de panne et d’obsolescence. Le consommateur, libéré du besoin de constamment mettre à jour son équipement, réduit son taux de remplacement, contribuant directement à la diminution des flux de déchets et à la baisse de la consommation énergétique globale liée à la production.

Certaines marques d’électroménager ont adopté une stratégie d’outnovation en revenant à des designs modulaires et en garantissant la disponibilité des pièces détachées pendant dix ans, voire plus. Elles retirent les écrans tactiles superflus ou les connectivités wifi non essentielles sur certains modèles de lave-linge pour se concentrer sur la robustesse du moteur et la simplicité du panneau de contrôle. L’investissement est reporté de l’électronique de divertissement à la mécanique de précision, maximisant ainsi le cycle de vie du produit.

Bâtir un monde plus durable avec de l’électroménager fiable, réparable et évolutif.

Troisièmement, la démarche est une puissante réponse au concept de l’obsolescence perceptive. L’innovation incessante nous pousse à considérer nos biens actuels comme démodés. En misant sur l’authenticité des matériaux, un design intemporel, et la simplicité fonctionnelle, l’outnovation crée des produits qui transcendent les modes éphémères. Un produit outnovant gagne en valeur et en attrait émotionnel avec le temps, devenant un objet de transmission plutôt qu’un déchet jetable.

Une nouvelle proposition de valeur pour le consommateur responsable

L’adoption de l’outnovation n’est pas un sacrifice commercial ; c’est une réorientation de la proposition de valeur. Elle s’adresse directement au consommateur moderne, de plus en plus éduqué et préoccupé par l’impact environnemental de ses achats. Ce dernier cherche à investir dans des biens qui lui procurent un sentiment de contrôle, de qualité durable et d’alignement éthique avec des valeurs profondes.

L’outnovation permet aux entreprises de se positionner comme des acteurs responsables. Elle fournit un signal de sincérité : il est coûteux et structurellement difficile de retirer des fonctionnalités, de simplifier les chaînes de production et de privilégier la longévité sur les marges. Ce signal est bien plus crédible que de simples déclarations de responsabilité sociale des entreprises (RSE). Les entreprises outnovantes se distinguent en prouvant que leur modèle d’affaires est compatible avec la préservation des ressources.

Face aux jouets électroniques éphémères et gourmands en piles, des fabricants comme la marque thaïlandaise PlanToys, pionnière dans l’utilisation du bois d’hévéa recyclé, ou la maison française Janod, ont choisi l’outnovation en revenant à des jouets en bois ou en matériaux recyclés avec un design intemporel. Ils ont retiré les fonctionnalités sonores et lumineuses pour se concentrer sur l’aspect pédagogique et la qualité du matériau. Ces jouets, en plus d’être durables sur le plan physique, sont durables sur le plan psychologique, encourageant le jeu créatif sans la stimulation excessive de l’électronique. Cette approche valorise la transmission et l’héritage, des valeurs fortes pour les consommateurs.

Les jouets de Noël : la tendance écoresponsable.

Le succès des marques qui ont délibérément choisi de simplifier leurs gammes ou de réintroduire des modèles classiques en les basant sur des matériaux durables et des technologies robustes témoigne de la demande croissante pour cette forme de résilience du produit. Elles ne sont pas en faillite parce qu’elles n’innovent pas de manière spectaculaire ; elles prospèrent parce qu’elles offrent une réponse fiable et durable à un besoin fondamental. L’exemple de Dacia, devenue une référence en Europe en ne proposant que l’« essentiel » automobile, ou du Groupe SEB, dont le label « réparable 15 ans » est devenu un avantage concurrentiel majeur, illustrent parfaitement cette réussite commerciale.

Les leviers managériaux d’une stratégie d’outnovation

Pour les dirigeants et les chefs de produit, adopter l’« outnovation » nécessite un changement de mentalité radical, passant de la question « Que pouvons-nous ajouter ? » à « Que devons-nous absolument garder pour maximiser la durabilité et la fonction essentielle ? » Cela implique d’abord une analyse critique des processus d’innovation existants, visant à identifier et éliminer les innovations inutiles qui augmentent les coûts, la complexité et l’empreinte carbone sans améliorer significativement l’expérience utilisateur ou la durabilité.

Ensuite, cela requiert un investissement dans la recherche de matériaux biosourcés ou recyclés et de processus de fabrication à faible impact énergétique. Enfin, cela demande un engagement profond à garantir la réparabilité via des designs modulaires et la disponibilité de pièces détachées sur le long terme.

En conclusion, l’outnovation est bien plus qu’une simple tendance managériale ; c’est une stratégie de survie à long terme pour les entreprises et pour la planète. En choisissant de sortir de la course à l’innovation superflue, les entreprises ont la possibilité de rentrer dans le cercle vertueux de la durabilité, offrant aux consommateurs des produits qui durent, qui ont du sens, et qui contribuent positivement à l’impératif écologique global. C’est une invitation à repenser le progrès non plus comme une accumulation, mais comme une sagesse de la soustraction.

The Conversation

Oihab Allal-Chérif ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’« outnovation », ou comment sortir de la course à l’innovation pour construire un avenir durable – https://theconversation.com/l-outnovation-ou-comment-sortir-de-la-course-a-linnovation-pour-construire-un-avenir-durable-276082

Carmat, Ynsect… quand les pépites industrielles françaises tombent dans le gouffre de Moore

Source: The Conversation – France (in French) – By Norchene Ben Dahmane Mouelhi, Marketing, ESCE International Business School

Pour Geoffrey Moore, le moment particulier du cycle d’une innovation qu’est le passage à ne pas sous-estimer des premiers utilisateurs enthousiastes à la majorité du marché constitue un gouffre à franchir nécessairement. Matthew Osborn/Unsplash, CC BY

Deux jeunes pousses phares de la « Start-up Nation » – hautement médiatisées – rencontrent d’importantes difficultés économiques et financières. À quel moment l’idée disruptive n’a-t-elle pas été à la hauteur de ses promesses ? Et qui est le coupable : le mur des réalités ou le fameux gouffre de Moore ?


Carmat et Ynsect ont incarné l’innovation française, avec une capacité à créer des technologies de rupture et à faire émerger des champions industriels dans des secteurs stratégiques. Cœurs artificiels pour l’un, protéines d’insectes pour l’autre : deux projets ambitieux, soutenus par des investisseurs, des pouvoirs publics et un discours très positif sur la réindustrialisation. Les deux entreprises se caractérisent par une offre disruptive. Toutefois, ces deux exemples montrent que ces atouts ne suffisent pas pour briller sur le long terme. Elles se sont heurtées à la dure réalité du marché et à la nécessité de produire à grande échelle et de ne pas se contenter d’avoir un bon prototype.

Carmat et Ynsect illustrent ainsi un paradoxe. En effet, même si elles sont considérées comme des symboles de la réussite industrielle française, sur lesquels les investisseurs avaient misé gros, elles se sont heurtées à des difficultés financières et opérationnelles.




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Paris ratés et naïveté collective

Ynsect a été placée en liquidation judiciaire le 2 décembre 2025. Quant à Carmat, l’entreprise traverse actuellement une situation financière critique depuis son redressement judiciaire, prononcé le 1er juillet 2025. Sauvée de justesse de la liquidation judiciaire en décembre 2025, elle a néanmoins dû procéder à 39 licenciements économiques (sur 127 salariés).

C’est la chute de deux promesses d’innovations de rupture. Ceci est la preuve qu’un produit innovant ne suffit pas pour réussir. Dans les médias, on parle d’échecs, de paris ratés, parfois de naïveté collective. Mais limiter ces trajectoires à de simples erreurs de gestion serait réducteur. Ces deux cas illustrent un phénomène bien connu dans le monde de l’innovation :le gouffre de Moore.

Un moment clé

Le concept est proposé au début des années 1990 par Geoffrey Moore. Il décrit un moment clé dans le cycle d’une innovation : qui est celui du passage des premiers utilisateurs enthousiastes (les novateurs et les premiers adoptants) à la majorité du marché. Entre les deux, il existe un abîme, un gouffre.

Les premiers adoptants ont un fort goût pour la découverte et ont généralement des ressources financières. Ils n’ont pas peur du risque et acceptent les imperfections tant qu’ils sont les premiers à tester des nouveautés.

Les attentes d’une clientèle plus vaste ne sont pas les mêmes. La majorité souhaite des produits fiables, accessibles, faciles à utiliser et à un prix raisonnable. Ainsi, parier sur l’avenir ne l’intéresse pas. Elle veut avant tout des preuves immédiates. Elle est prudente et n’adopte les innovations que si elles sont utiles au quotidien. Et c’est là que beaucoup de projets trébuchent.

Moins spectaculaire mais plus crucial

Convaincre des experts, des investisseurs ou des institutions est une chose. Convaincre un marché et les clients en est une autre. Et surtout, réussir un prototype ne signifie pas savoir produire à grande échelle ou communiquer avec le marché.

Franchir le gouffre suppose de maîtriser l’industrialisation, les coûts, la logistique, les usages réels, et le modèle économique d’une part ; et de l’autre, réussir sa stratégie marketing. C’est souvent moins spectaculaire que l’innovation elle-même, mais tout aussi crucial.

Par exemple, une recherche sur le rôle du positionnement et de la communication dans l’adoption de la fibre optique en France montre comment franchir le gouffre de Moore en adaptant son discours en fonction du cycle d’adoption.

Difficile production de masse

Carmat et Ynsect se caractérisaient par une offre innovante, audacieuse, et révolutionnaire. Carmat est une prouesse technologique. L’entreprise a réalisé l’exploit scientifique de concevoir un cœur artificiel. Mais face à des coûts élevés, des volumes faibles, des procédures longues, et un marché étroit, elle a rapidement fait face au défi de rendre viable son produit.

Ynsect, de son côté, portait une promesse forte qui était de proposer une alternative durable aux protéines animales traditionnelles. Des chercheuses en marketing se sont intéressées en 2019 à ce sujet et ont étudié « Les mécanismes cognitifs d’acceptation d’une innovation alimentaire de discontinuité : le cas des insectes en France ». Le projet Ynsect cochait toutes les cases du moment : écologie, souveraineté alimentaire, innovation. Les financements ont afflué avec 600 millions d’euros levés et les usines ont été lancées. Mais produire massivement, à un coût compétitif, tout en créant une vraie demande s’est révélé bien plus compliqué que prévu. Là encore, l’innovation était réelle mais le passage à l’échelle beaucoup moins évident.

Dans les deux cas, on observe le même schéma : une idée audacieuse, un soutien initial important, puis une confrontation brutale à la réalité du marché. Ce ne sont pas des accidents isolés. C’est un problème structurel avec des attentes du marché de masse différentes de celles des premiers soutiens. C’est précisément à ce moment que le gouffre de Moore se situe.

Un contexte français et européen peu favorable

Ce gouffre est d’autant plus difficile à franchir dans le contexte actuel, puisque la crise économique, les arbitrages budgétaires permanents et la dépendance aux subventions rendent les trajectoires industrielles fragiles. Effectivement, beaucoup de start-up « deep tech » vivent longtemps sous perfusion financière, sans atteindre rapidement l’autonomie.

Les Échos 2025.

À l’échelle européenne, le marché reste fragmenté, les normes sont multiples, si bien que la capacité d’attendre plusieurs années avant un retour sur investissement demeure rare. En outre, le contexte géopolitique tendu, la guerre en Ukraine, la concurrence industrielle avec les États-Unis et la Chine ainsi que les enjeux de souveraineté technologique mettent une pression supplémentaire sur des entreprises encore en phase de construction.

Ainsi, nous assistons à une contradiction frappante puisque l’on appelle à la réindustrialisation, on célèbre les innovations de rupture, mais on peine à accompagner le moment le plus critique : celui où il faut passer du laboratoire à l’usine, puis de l’usine au marché. Une question se pose alors : investit-on au bon moment ? Les start-up innovantes parviennent à lever des fonds pour développer un prototype et valider une technologie. Mais le rythme change souvent lorsque vient le moment d’industrialiser. Les montants deviennent plus élevés, les retours sur investissements plus incertains. À ce stade, les financements se raréfient et deviennent plus prudents. Or, c’est précisément ce moment qui conditionne le franchissement du fameux gouffre. Investir beaucoup au début ne suffit pas si l’effort ralentit au moment le plus stratégique.

Sortir du mythe de la disruption

Les cas Carmat et Ynsect invitent à revoir notre manière de penser l’innovation. Les sociétés valorisent beaucoup les idées « révolutionnaires », qui sont d’autant plus abordées par les médias, toujours à l’affût de nouveauté. Nous parlons de disruption, de technologies de rupture, de pépites mais nous sous-estimons souvent ce qui fait réellement le succès sur le long terme. Effectivement, la viabilité d’un produit repose sur un modèle économique robuste et sur la capacité à produire, à livrer et à convaincre les clients ordinaires. Le constat est que l’innovation ne suffit pas.

Si la France veut faire émerger de véritables champions industriels, elle devra regarder au-delà des prototypes et des levées de fonds. Le rôle du marketing est alors de soutenir l’industrialisation et le passage à l’échelle afin de favoriser l’adoption du produit par le marché.

En 2026, la société Carmat semble vouloir relancer sa production et reconquérir le marché. À elle désormais d’apprendre de ses erreurs pour tenter de surpasser le gouffre de Moore. Car le vrai défi n’est pas d’inventer mais de durer…

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Carmat, Ynsect… quand les pépites industrielles françaises tombent dans le gouffre de Moore – https://theconversation.com/carmat-ynsect-quand-les-pepites-industrielles-francaises-tombent-dans-le-gouffre-de-moore-275757

Les caïds, ces managers toxiques promoteurs d’univers de travail pathogènes

Source: The Conversation – France in French (3) – By Michel Rocca, Professeur d’économie politique, Université Grenoble Alpes (UGA)

Selon une étude, 43 % des salariés constatent des faits toxiques, mais seuls 33 % les signalent. DanielMErnst/Shutterstock

Une crise au sein l’organisation peut offrir des conditions favorables à l’émergence d’un management toxique. Elle peut aller jusqu’à installer un « caïdat », ce système organisationnel où les règles de fonctionnement habituelles sont remplacées par des lois officieuses, décidées par un manager « caïd ». Comment se défaire de cet environnement pathogène ?


Malgré la médiatisation d’exemples de management toxique conduisant à un harcèlement avéré, comme chez Michelin, aucun recul sensible du phénomène n’est aujourd’hui constaté dans les organisations.

Selon « The worforce view in Europe » publiée en 2019, 23 % des personnes interrogées dans huit pays d’Europe, dont la France, son impactées par un management toxique. Un milieu de travail toxique augmente de 300 % le risque de dépression.

Pas toujours précisément défini, le management toxique englobe un vaste ensemble de pratiques managériales qui, par leur nature ou leur répétition, dégradent la santé psychologique des agents. En 2023, la Fédération des intervenants de risques psychosociaux (FIRPS) recense ainsi 250 enquêtes de harcèlement, soit une hausse de + 21 % en un an.

Nous avions commencé à identifier cette toxicité induite par certaines techniques de management dès 2005 lors d’une enquête menée dans deux grandes multinationales françaises, à la suite de vagues de burn out et de suicides. En 2009, un ouvrage consacré à la performance du travail nous amenait d’ailleurs à conclure que « des dispositifs managériaux structurés et d’envergure apparaissaient profondément pathogènes tant ils mettaient en échec les salariés ».

Loin de s’expliquer par le seul prisme de cadres aux profils psychologiques particuliers (narcissisme notamment), la dérive toxique du management ne s’expliquerait-elle pas davantage par l’existence d’univers de travail pathogènes, fruit vénéneux d’une « culture organisationnelle toxique » ?

La loi du « caïdat »

Promoteur en France de la psychopathologie du travail, le psychiatre Christophe Dejours avance dès 1985 une idée féconde au sujet de cette crise des organisations. Selon lui, au moment où le conflit surgit dans l’organisation, comme de fortes tensions interindividuelles, il est fréquent « qu’une seconde loi prenne le dessus sur la loi officielle ».

La loi officielle comprend les règles de fonctionnement reconnues qui régissent, d’une part, l’organisation du travail – la distribution des tâches, par exemple – et, d’autre part, son management – les méthodes de gestion des individus par les objectifs, par exemple. Officieuse mais effective, cette seconde loi est opportunément qualifiée par Christophe Dejours de « caïdat », en référence aux lois qui prévalent dans les prisons et dans toutes les microsociétés.




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En pratique, le caïdat s’installe comme un nouveau système de règles appuyé sur une distribution du pouvoir spécifique pour faire vivre ce système dans le temps. Ce nouveau référentiel s’avère très favorable à l’expression de la toxicité du management… voire même porteur de cette toxicité. Selon Christophe Dejours :

« Ce système de légalité parallèle n’est jamais indemne de violence – la partialité, l’inégalité, l’arbitraire, sont objets de démonstrations répétées à tous les niveaux de la hiérarchie –, de sorte qu’il est impossible d’y échapper, quel que soit son statut. »

Avec moi ou contre moi

Un clivage entre les positions des acteurs s’institue assez mécaniquement dans ce système parallèle. Trois positions sont possibles :

  • Être « moteur ou soutien » dans l’exercice de cette violence – mouchard, membre du groupe de pression, relais dans un service, etc.

  • Être « bénéficiaires ou clients » de cette violence – bénéfices d’avantages portant sur la rémunération, la promotion, le choix des postes, etc.

  • Être « victimes » – brimades diverses portant sur les affectations de poste, sur les possibilités de mutation, sur les augmentations de salaire, sur les possibilités de développement professionnel, etc.

La conception même du management toxique est questionnée : s’agit-il seulement d’une mauvaise pratique de certains cadres qu’il faudrait repérer pour pouvoir la corriger ou s’en prémunir à l’avenir ? Pas seulement. Peut-on « se sortir » d’un management toxique, en adoptant des astuces en vue de « l’apprivoiser », comme le suggère le titre de l’ouvrage d’Adeline Perez Managers toxiques : mode d’emploi. Les clés pour les apprivoiser ? Pas vraiment.

Le « caïdat » ouvre une nouvelle perspective en pensant la toxicité du management comme une composante systémique du système organisationnel qui entre en crise forte. Au-delà des interactions individuelles, les deux premiers groupes instituent, profitent et relaient des logiques arbitraires, les membres du dernier groupe subissent cette loi qui peut les détruire ou les faire fuir.

Près de 51 % des signalements restés sans suite

Ce fonctionnement systémique du management toxique suppose, assez souvent, l’existence d’un clan formé autour d’un chef qu’est le « caïd », promoteur politique du système toxique.

Parfois étendu, ce clan est fait des « soutiens » et des « bénéficiares », véritables « clients », les gagnants du système. Tous travaillent logiquement à la perpétuation du système, quand bien même l’efficacité économique baisse, les départs se multiplient et les problèmes de santé s’aggravent chez les salariés. Le manager toxique sera assez naturellement « couvert » dans cet univers si un collaborateur proteste face à un système systématiquement violent et injuste.

Même quand des audits sont déployés face à des faits préoccupants, rien ne change vraiment, comme dans le cas de suspicion de management toxique au Service d’information du gouvernement en 2022. Dans ce service placé sous l’autorité du premier ministre, un audit est confié à un cabinet externe à la suite de faits graves de management toxique entraînant des atteintes à la santé. De l’avis général des salariés, cet audit s’avèrera « pipé » tant il limite par avance les sujets abordés et les possibilités pour les salariés de s’exprimer en sécurité. L’audit rendu, tout continuera comme avant.




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L’enquête menée par l’éditeur de logiciel Capterra en 2022 montre l’ampleur des effets induits par une culture organisationnelle toxique : 43 % des salariés constatent des faits toxiques (à leur égard ou à l’encontre de quelqu’un d’autre) mais seuls 33 % les signalent. À la fin, 51 % des signalements de comportements professionnels toxiques restent sans suite : pas de prise en compte véritable des troubles psychiques ou pas de changements constatés quand le statu quo pathogène est instauré par la loi du « caïdat ».

L’infernale et l’hypocrite « surutilisation des règles »

Parce qu’il en a génétiquement besoin, le « caïdat » appelle les méthodes contemporaines du manager toxique et, en particulier, son habileté perverse dans l’usage des règles.

Comme rappelé très justement par le site Souffrance et Travail, le manageur toxique n’invente rien d’original. Il ne peut seulement procéder par violence pure mais par une surutilisation des règles propres aux différents registres habituels de l’action managériale. Un dévoiement, le plus souvent conscient, qui s’avère aussi terrible que destructeur.

Surutilisation du lien de subordination

Le manager toxique ira d’abord jusqu’à le transformer en un strict lien de pouvoir oppressant la personne : on cherche à lui montrer que l’on peut tout lui appliquer de manière discrétionnaire. Si la panoplie des actes concrets est très vaste, ils se complètent toujours dans une architecture originale pour isoler, stigmatiser, injurier, ignorer, humilier…

Surutilisation des règles disciplinaires

Parties intégrantes des prérogatives de l’employeur, ces règles « surutilisées » peuvent servir à persécuter par des contrôles, des surveillances ou des reportings incessants, à refuser de valider ou bloquer une promotion, une action ou encore à blâmer et soumettre les victimes à des procédures non fondées.

Surutilisation du pouvoir de direction

Il est ici possible de construire la perte du sens du travail, rendre « invisible » le salarié et l’épuiser. La fixation d’objectifs irréalistes ou la multiplication d’injonctions paradoxales constituent les manifestations les plus fréquentes de cet excès.

L’influence des traits psychologiques des manageurs toxiques

Il n’est pas possible de complètement nier l’influence de traits psychologiques particuliers qui, là encore, influenceraient le recours du cadre à un management toxique.

Même s’il convient de ne pas chercher des causalités trop strictes, « les individus ayant un besoin compulsif de dominer et de contrôler leur entourage sont plus susceptibles d’adopter des comportements harcelants, surtout sous forte pression. Ce besoin excessif de contrôle peut se traduire par du micromanagement et de la manipulation », rappelle Jean-Claude Delgènes, fondateur d’un cabinet spécialisé dans le dialogue social.

Alors, comment se défaire de cette alchimie où fusionnent dans un processus obscur et terrible les effets d’une crise de l’organisation, les traits psychologiques problématiques du cadre et parfois, aussi, son incompétence ? Cette question reste malheureusement aussi essentielle qu’insondable. Le salarié harcelé se la pose pourtant en boucle lorsqu’il pense au manageur toxique qui détruit méthodiquement sa vie.

The Conversation

Michel Rocca ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les caïds, ces managers toxiques promoteurs d’univers de travail pathogènes – https://theconversation.com/les-ca-ds-ces-managers-toxiques-promoteurs-dunivers-de-travail-pathogenes-274758

South Africa’s move to greener energy is creating new jobs, but benefits aren’t evenly spread

Source: The Conversation – Africa – By Jessika Bohlmann, Research Specialist, Faculty of Economic and Management Sciences, University of Pretoria

South Africa’s green transition is creating jobs. But not for everyone.

The country’s economy has historically been heavily reliant on coal. Around 70% of its energy is generated from coal. This makes it one of the world’s most carbon-intensive economies.

To reduce greenhouse gas emissions and modernise the energy system, the government is advancing a transition towards renewable energy, improved energy efficiency, and the development of low-carbon industries. This shift forms part of South Africa’s commitment to a just energy transition, supported by international partners through the Just Energy Transition Partnership.

The transition is unfolding in a context of persistently high unemployment. The official rate is 30%. Youth unemployment is particularly severe. In response, policymakers and international organisations have promoted green industrial development and investment in renewable energy as potential drivers of job creation and inclusive growth.

But the extent to which these opportunities will be equitably distributed remains an open question.

South Africa’s move towards a greener economy is often presented by policymakers, international development institutions and energy transition strategies as achieving two objectives: lower carbon emissions and more jobs.

But does the data support this claim?

We are economists working on labour markets, structural change and the just energy transition. In a recent research paper we set about answering the question. In the study we combined South Africa’s labour force survey data with occupational information that identifies environmentally related work activities – green occupations. This allowed us to track green employment trends over time and examine which sectors and workers benefit most from the transition.

Our research findings show that green employment is indeed growing. However, the benefits are uneven. Some sectors and groups of workers are gaining ground. Others risk being left behind.

South Africa’s commitment to a just energy transition implies that workers and communities affected by structural change should not bear disproportionate costs.

But justice is not only about protecting workers in declining sectors. It is also about ensuring that new opportunities are broadly accessible.

Where jobs are being created, and where they’re not

What counts as a “green job”?

One of the first challenges is defining what a green job is. According to the International Labour Organisation, green jobs are decent jobs that contribute to preserve or restore the environment. They can be in traditional sectors such as manufacturing and construction. Or they can be in new emerging green sectors such as renewable energy and energy efficiency.

In our research, we developed a method to classify green employment in South Africa. We combined South Africa’s occupational classification system, which groups jobs according to tasks and skills, with international data linking specific work activities to environmental sustainability.

These jobs include work directly connected to renewable energy, energy efficiency, environmental management, waste reduction and sustainable finance.

This approach allowed us to move beyond broad assumptions and measure where green employment is actually happening in the labour market.

Our findings showed that the share of green jobs has increased gradually over time from 12.4% in 2022 to 14.8% in 2024. That suggests the transition to a greener economy is underway. But it’s not happening evenly across the economy.

Green jobs are concentrated in a handful of sectors:

  • utilities, particularly electricity and water

  • mining, including environmental rehabilitation and renewable energy components

  • construction, especially green buildings and energy-efficient infrastructure

  • finance. Here jobs are being created through sustainability reporting and environmental, social and governance investment activities.

These patterns reflect where regulation, investment and policy signals have been strongest. Government-led initiatives act as major catalysts. Examples include:

  • renewable energy procurement

  • environmental compliance requirements – including stricter environmental governance – force firms to invest in greener technologies and compliance measures. This creates a direct demand for environmental, technical, and engineering roles.

  • sustainable finance initiatives. These are shaping labour demand.

Other sectors show far less green penetration.

The demographic profile of green employment also reveals important patterns.
Green jobs are more likely to be:

  • held by younger workers

  • located in the formal sector; informal workers are underrepresented

  • associated with moderate levels of education (including post-secondary or technical qualifications rather than highly specialised professional degrees)

  • dominated by men. Gender disparities are noticeable.

This suggests that green growth does not automatically translate into inclusive growth.

Without deliberate policy intervention, existing inequalities may simply be reproduced within new sectors.

What needs to be done

Our findings highlight four policy implications.

Firstly, skills policy is central.

Many green jobs require specific technical or regulatory competencies. These range from renewable energy engineering and environmental auditing to sustainable finance and compliance expertise.

If the education and training system does not respond quickly enough, skill shortages could limit job creation. At the same time, workers without access to training may be excluded.

Active labour market policies, vocational training reforms and targeted upskilling programmes are therefore critical.

Secondly, the transition needs sectoral depth.

Green employment is concentrated in a few industries. Expanding the transition into manufacturing, services and small-scale enterprises could broaden employment effects.

This requires coordinated industrial, energy and trade policy. Localisation strategies in renewable energy value chains, for example, could deepen job creation beyond installation and maintenance.

Thirdly, informal workers must not be ignored. South Africa’s informal economy employs millions of people. Yet green employment, as currently structured, is largely formal.

Waste pickers, small-scale recyclers and informal repair services already contribute to environmental sustainability. Integrating and supporting these workers through policy and municipal systems could strengthen both environmental and social outcomes.

Fourthly, measurement matters.

Green transitions are often discussed in aspirational terms. But policy making requires evidence.

Developing robust methods to identify and track green employment allows government and stakeholders to monitor progress, assess distributional impacts and adjust policy accordingly. Without data, the idea of a just transition remains rhetorical.

A green economy can support employment – with the right choices.

South Africa’s statistical system could also improve measurement of green employment. Statistics South Africa could incorporate questions in the labour force survey that capture environmentally related work tasks, skills and training. It could also develop a national classification of green occupations and industries aligned with international standards. Better data would allow policymakers to monitor the employment effects of the transition more accurately.

Our findings do not undermine the case for green growth. On the contrary, they show that the transition is already reshaping South Africa’s labour market.
But the process is uneven and path-dependent. It reflects where incentives exist, where investment flows and where regulatory frameworks create demand.

If policymakers want the green transition to reduce unemployment and inequality, design matters. A greener economy will not automatically be a fairer one. Ensuring that it is requires deliberate, coordinated action.

Darlington Mushongera, manager for research and development at the South African Qualifications Authority, contributed to this article.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. South Africa’s move to greener energy is creating new jobs, but benefits aren’t evenly spread – https://theconversation.com/south-africas-move-to-greener-energy-is-creating-new-jobs-but-benefits-arent-evenly-spread-276495

Les finances publiques en Afrique en crise : un nouvel ouvrage explique pourquoi

Source: The Conversation – in French – By Lyla Latif, Co-Founder & Research Lead, Committee on Fiscal Studies, University of Nairobi

_Les finances publiques, c’est-à-dire la manière dont les gouvernements collectent et allouent l’argent public, sont visibles partout autour de nous. Ce nid-de-poule qui abîme votre voiture, une clinique sans médicament, une école délabrée. L’argent public n’est pas l’argent du gouvernement. C’est le vôtre, écrit la spécialiste kenyane des finances Lyla Latif dans son nouveau livre Governing Public Money. S’appuyant sur une décennie d’expérience dans 32 pays, l’auteure expose les maux dont souffrent les finances publiques africaines et les pistes en faveur du changement. The Conversation Africa l’a interrogée sur les grands thèmes de son livre.

Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire ce livre ?

La plupart des ouvrages sur les finances publiques sont écrits par des hommes, issus d’institutions du Nord, et traitent de systèmes conçus dans le Nord. Il n’existe pas un seul ouvrage complet sur les lois de finances consacré au Kenya ou, d’ailleurs, à un quelconque pays africain. Je voulais changer cela.

Mais ma motivation profonde était une question qui m’habitait depuis plus de dix ans de travail au sein des systèmes fiscaux. En tant qu’experte et universitaire en fiscalité internationale, j’ai passé des années à observer comment l’argent public circule réellement : à travers les administrations fiscales et les ministères des Finances, à travers les unions douanières régionales et les négociations de traités internationaux, les gouvernements locaux et les marchés de la dette souveraine.

Ce qui m’a frappé, c’est que tout le monde croit savoir ce que sont les finances publiques. Peu de gens comprennent comment elles sont gérées, et encore moins apprécient à quel point leurs différents éléments sont profondément interconnectés. C’est cette interconnexion que les 11 chapitres du livre tentent de saisir. La politique fiscale détermine la viabilité de la dette. La viabilité de la dette impose des limites à la programmation budgétaire. Celle-ci détermine à son tour ce que la décentralisation peut apporter. L’intégration régionale redessine les choix fiscaux. Les régimes des traités internationaux limitent la marge de manœuvre politique nationale. La technologie transforme l’administration. La corruption ronge tout.

Aucun chapitre ne peut être compris isolément, tout comme aucun défi budgétaire ne peut être résolu isolément.

Le dernier chapitre examine les finances publiques islamiques. J’y aborde les thèmes suivants :

  • la zakat, une contribution obligatoire basée sur la richesse et utilisée pour soutenir la protection sociale

  • le waqf, une dotation dédiée à des causes d’intérêt public telles que l’éducation ou la santé

  • le sukuk, des certificats financiers islamiques adossés à des actifs, souvent comparés à des obligations, mais structurés sans intérêt.

Je soutiens que ces institutions fiscales s’inscrivent dans une tradition juridique que l’administration coloniale a réprimée, mais jamais remplacée. Écrire ce chapitre m’a donné l’impression d’accomplir un acte de justice intellectuelle.

Quels sont les messages clés sur les finances publiques ?

Le livre s’ouvre sur un souvenir. Pendant les fréquentes coupures d’électricité de mon enfance à Nairobi, mon père nous rassemblait autour de bougies et dessinait. Un soir, il a esquissé une femme portant de l’eau sur la tête et un enfant sur le dos, marchant vers un horizon lointain.

Je ne comprenais pas alors que l’obscurité elle-même était liée au budget : la conséquence d’un sous-investissement, d’un entretien différé et de choix politiques qui ont privé des communautés entières d’électricité fiable.

Cette image résume l’argument central du livre. Les finances publiques ne sont pas un sujet technique réservé aux fonctionnaires du Trésor et aux économistes. Elles sont le moyen par lequel les sociétés améliorent le niveau de vie ou entretiennent la dépendance.

Chaque école non construite, chaque clinique sous-financée, chaque route effondrée est avant tout un échec budgétaire. Et chaque acte de gouvernance, de la défense des frontières d’une nation à l’approvisionnement en eau potable, se ramène au fond à une question budgétaire.

Le livre soutient que le droit ne se contente pas de réglementer les finances publiques. Il en est le fondement. Le pouvoir de taxer, d’emprunter, de dépenser et de demander des comptes aux fonctionnaires découle d’instruments juridiques. La Constitution kenyane de 2010 consacre un chapitre entier aux finances publiques, établissant les principes d’équité, de transparence et de participation publique. Il ne s’agit pas de dispositions symboliques. Elles constituent l’architecture à travers laquelle le pouvoir fiscal est autorisé, encadré et contesté.

Pourtant, le livre insiste également sur le fait que les cadres juridiques ne déterminent pas les résultats. L’écart entre ce que promettent les constitutions et ce que vivent les citoyens est façonné par l’économie politique : par ceux qui détiennent le pouvoir, par les intérêts qui prévalent et par les forces internationales qui limitent les choix nationaux.

En quoi l’Afrique est-elle désavantagée par la fiscalité internationale ?

Le désavantage de l’Afrique n’est ni accidentel ni temporaire. Il est le reflet d’une structure ancienne, forgée par l’histoire et perpétuée par les règles internationales modernes. Les systèmes fiscaux coloniaux ont été conçus pour l’exploitation, et non pour le développement.

Au Kenya, la Native Hut and Poll Tax Ordinance (ordonnance sur les huttes indigènes et l’impôt par tête) de 1910 a contraint les populations africaines à travailler comme salariés pour payer des impôts en monnaie coloniale. Ces impôts ont permis de financer les chemins de fer vers l’Ouganda et les corridors d’exportation vers Londres au détriment de l’éducation et de la santé en Afrique.

Comme l’ont documenté les chercheurs kenyans George Ndege, Ahmed Mohiddin et I, les administrations coloniales s’appuyaient sur des impôts indirects qui pesaient le plus lourdement sur les populations africaines. Elles consacraient les dépenses aux infrastructures d’exportation desservant les marchés métropolitains et concentraient le pouvoir entre les mains de l’exécutif, avec un minimum de responsabilité.

L’indépendance a apporté une souveraineté formelle, mais n’a pas démantelé l’architecture internationale dans laquelle s’inscrit la gouvernance fiscale africaine. Les conventions fiscales, négociées principalement entre pays développés, répartissent les droits d’imposition de manière à favoriser systématiquement les exportateurs de capitaux. Le maintien du statu quo permet aux entreprises multinationales de tirer des revenus substantiels des marchés africains sans être être imposées dans le pays d’origine.

Les traités d’investissement exposent les États africains à des procédures d’arbitrage pouvant se chiffrer à des milliards de dollars lorsqu’ils modifient leur politique fiscale. Les accords commerciaux limitent les choix tarifaires susceptibles de soutenir le développement industriel. Les pays africains ont été positionnés comme des destinataires passifs des règles plutôt que comme leurs auteurs. Les cadres qui régissent la fiscalité transfrontalière, la restructuration de la dette souveraine et la protection des investissements ont été conçus dans des forums où les États africains n’avaient que peu ou pas voix au chapitre.

Depuis plus de 60 ans, les règles régissant la fiscalité transfrontalière ont été rédigées principalement au sein de l’OCDE, un organisme regroupant des États riches exportateurs de capitaux où les pays africains n’avaient pas leur place.

Grâce au plaidoyer africain, une nouvelle Convention-cadre des Nations unies sur la coopération fiscale internationale adoptée en 2023 est en train de changer la donne. La convention ouvre la voie à des obligations contraignantes en matière de services transfrontaliers, de fiscalité de l’économie numérique et de flux financiers illicites. Ce sont là des domaines dans lesquels les cadres juridiques volontaristes ont toujours échoué sur le continent.

Il s’agit du changement le plus important dans la gouvernance fiscale internationale depuis des décennies.

Les États africains commencent à rédiger des règles plutôt que de se contenter de les subir.

Que pourraient changer les pays et les citoyens ?

Le changement le plus important serait que les pays africains se tournent vers l’intérieur. Ce qui implique qu’ils doivent s’attaquer au déficit budgétaire chronique qui gangrène la gouvernance budgétaire africaine. Le ratio moyen des recettes fiscales par rapport au PIB du continent reste inférieur à 16 %, bien en deçà de ce qui est nécessaire pour financer les services publics de base sans dépendre de manière chronique des financements extérieurs.

Cela nécessite la mise en place d’administrations fiscales indépendantes et professionnelles. Il faut aussi une gestion transparente des finances publiques et la volonté politique de taxer la richesse et les rentes longtemps protégées par les élites. Autrement dit, il faut développer une expertise fiscale locale plutôt que d’importer des politiques publiques conçues à Washington, Paris et Genève.

Se tourner vers l’intérieur n’est pas synonyme d’autarcie, c’est-à-dire se suffire à sa propre activité économique et se désengager des échanges internationaux. Il s’agit plutôt de consolider les choix économiques clairs et les capacités internes afin que l’engagement vers l’extérieur se fasse selon les conditions fixées par l’Afrique. Mon collègue Daniel Nuer, haut fonctionnaire à l’administration fiscale ghanéenne, m’a dit un jour :

Si l’Afrique commence à se tourner vers l’intérieur, tous les États non africains seront contraints de se conformer aux approches africaines.

Cette observation repose sur une logique discrète mais puissante. Lorsque les pays africains renforcent la mobilisation des recettes nationales, ils réduisent leur dépendance à l’égard de l’aide et des emprunts sur les marchés internationaux aux conditions fixées par les créanciers. Lorsqu’ils mettent en place des administrations fiscales efficaces, ils forgent la capacité institutionnelle qui sous-tend la légitimité de l’État.

Lorsqu’ils coordonnent leurs efforts au niveau régional, par exemple dans le cadre de la Communauté de l’Afrique de l’Est ou de la Zone de libre-échange continentale africaine, ils créent des économies d’échelle qu’aucun pays seul ne peut atteindre. À mesure que les systèmes fiscaux africains gagnent en efficacité, l’architecture internationale actuelle, fondée sur l’hypothèse que les pays en développement resteront des preneurs de règles, devient insoutenable.

Un continent qui mobilise ses propres ressources, gère sa propre dette et taxe sa propre économie numérique n’a pas besoin d’accepter des cadres conçus ailleurs au profit d’autres pays. Ce n’est pas seulement un espoir. En 2024, les États africains ont voté en faveur d’une convention fiscale multilatérale malgré l’opposition des pays les plus riches du monde. La Zone de libre-échange continentale africaine est en train de mettre en place un marché coordonné qu’aucune économie africaine ne peut soutenir à elle seule.

Mais la souveraineté fiscale ne se développe pas dans des conditions idéales. Elle doit faire face à des pressions structurelles qui continuent de réduire la marge de manœuvre politique. Le remboursement de la dette souveraine absorbe des ressources qui devraient financer le développement, tandis que les flux financiers illicites privent chaque année le continent plus que ce qu’il reçoit en aide.

Ce qui détermine l’avenir budgétaire de l’Afrique n’est donc pas la logique abstraite du marché souvent associée à Adam Smith, mais des choix politiques assumés sur la manière dont les fonds publics sont gérés et dont le pouvoir sur ceux-ci est exercé.

Par conséquent, le rôle des citoyens va au-delà du simple respect des règles. Le contrat budgétaire entre l’État et les citoyens dépend des deux parties. Les gouvernements doivent mobiliser les ressources de manière équitable et les déployer de manière transparente. Les citoyens doivent exiger la reddition de comptes et participer aux processus budgétaires que les constitutions, comme celle du Kenya, exigent désormais.

Les organisations de la société civile et les journalistes d’investigation se sont révélés essentiels en révélant les défaillances budgétaires que les institutions officielles n’avaient pas détectées. La tâche qui nous attend n’est ni simple ni rapide. Mais la direction à suivre est claire. La gouvernance budgétaire africaine doit être construite à partir de fondations africaines, éclairée par les besoins africains et responsable devant les citoyens africains. Voilà ce que signifie véritablement la gestion des deniers publics.

The Conversation

Lyla Latif does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Les finances publiques en Afrique en crise : un nouvel ouvrage explique pourquoi – https://theconversation.com/les-finances-publiques-en-afrique-en-crise-un-nouvel-ouvrage-explique-pourquoi-276908

Estudiantes ‘autónomos’: una meta que ha de construirse por etapas y con acompañamiento

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Fernando Díez Ruiz, Associate professor, Universidad de Deusto

AnnaStills/Shutterstock

La autonomía del alumnado se ha convertido en una de las grandes promesas del sistema educativo contemporáneo. Metodologías activas, aprendizaje basado en proyectos, evaluación formativa o trabajo cooperativo comparten un mismo trasfondo: formar estudiantes capaces de gestionar su propio aprendizaje.

Sin embargo, en las aulas aparece con frecuencia una paradoja incómoda. Pedimos autonomía a estudiantes que, en realidad, aún no han tenido la oportunidad de aprender a ser autónomos. Y esa contradicción tiene consecuencias educativas, emocionales y organizativas.

¿Qué es la autonomía?

La autonomía es la capacidad del alumnado para actuar de manera autodeterminada: fijarse metas, tomar decisiones sobre las tareas, supervisar y evaluar su aprendizaje. En primaria y secundaria, esto abarca desde trabajar de forma independiente en tareas establecidas por el profesorado hasta participar activamente en la definición de objetivos, contenidos o ritmos.

En muchos centros educativos, docentes de secundaria expresan una sensación recurrente: el alumnado “no se organiza”, “no planifica”, “no es responsable”. Al mismo tiempo, desde etapas anteriores se ha asumido que fomentar la autonomía significa, en gran medida, “dejar hacer”. El resultado es un desfase entre lo que esperamos del alumnado y las herramientas reales que le hemos proporcionado para llegar hasta ahí.




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Autonomía no es dejar solo

Conviene aclararlo desde el principio: autonomía no equivale a ausencia de acompañamiento. Ser autónomo no es aprender en solitario, sino desarrollar progresivamente la capacidad de tomar decisiones ajustadas sobre el propio aprendizaje: qué hacer, cómo hacerlo, cuándo pedir ayuda y cómo evaluar el propio progreso.

Desde la psicología educativa, la autonomía del alumnado se ha conceptualizado clásicamente como aprendizaje autorregulado. En el enfoque sociocognitivo del experto estadounidense Barry J. Zimmerman, la autorregulación no es una competencia innata que el alumnado posea o no: se aprende mediante instrucción, práctica guiada y retroalimentación progresiva.

Evitar la retirada prematura de la ayuda

Esta confusión entre autonomía y trabajo independiente conduce a una exigencia prematura que penaliza especialmente a quienes no han aprendido aún a planificar, supervisar y evaluar su propio aprendizaje.

Estos alumnos encuentran dificultades con las metodologías activas no porque no quieran aprender, sino por una retirada prematura del apoyo adulto. Cuando el andamiaje desaparece antes de tiempo, la autonomía no emerge; lo que aparece es desorientación.

Construir la autonomía por etapas

En la educación primaria, la autonomía es necesariamente guiada. El alumnado aprende a través de rutinas estables, modelos claros y decisiones pequeñas pero significativas: elegir el orden de una tarea, responsabilizarse de un material o revisar el propio trabajo con ayuda del docente.

El primer ciclo de educación secundaria es, probablemente, el tramo más delicado. Aquí se espera un salto cualitativo en la capacidad de autorregulación, pero no siempre se acompaña del apoyo necesario. Se amplían las tareas, se diversifican los profesores y se incrementa la exigencia, mientras que el acompañamiento se reduce de forma brusca. En muchos casos, el mensaje implícito es claro: “ya deberías saber hacerlo”. No todos pueden.




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Modular el apoyo

¿Qué hacer entonces con los que no pueden? La respuesta no pasa por reducir la exigencia, sino por modular el apoyo. Algunos estudiantes necesitan que se haga explícito lo que otros han aprendido de manera implícita: cómo planificar una tarea larga, cómo dividir un proyecto en pasos manejables, cómo anticipar dificultades o cómo revisar el propio trabajo antes de entregarlo. La autonomía no se impone: se entrena. Y ese entrenamiento requiere instrucciones claras desde el principio, práctica acompañada después y retirada progresiva del apoyo cuando las estrategias ya están consolidadas.

En los últimos cursos de secundaria, la autonomía debería consolidarse en forma de responsabilidad: planificación del tiempo, gestión emocional ante la evaluación, toma de decisiones académicas. Pero esta fase solo funciona cuando las anteriores han sido cuidadosamente construidas. Sin cimientos, la autonomía se convierte en una expectativa irreal.

Cuánta autonomía y para quién

Uno de los mayores retos para el profesorado es determinar cuánta autonomía dar y a quién. No todo el alumnado necesita el mismo nivel de apoyo, ni al mismo tiempo. Tratar la autonomía como un requisito uniforme puede generar desigualdades silenciosas.

Un mismo proyecto puede requerir distintos grados de estructura: más pautas para unos estudiantes, más libertad para otros. La autonomía eficaz es diferenciada, no homogénea. Ajustarla exige observación, criterio pedagógico y, sobre todo, tiempo para conocer al alumnado.

Cuando este ajuste no se produce, las consecuencias son claras: ansiedad, bloqueo, sensación de incompetencia e incluso abandono. La autonomía mal calibrada no empodera; desgasta.

Lo que necesitan los docentes

Paradójicamente, gran parte del debate sobre autonomía se ha centrado en el alumnado, cuando quizá deberíamos mirar antes al profesorado. Construir autonomía no es intuitivo: requiere formación específica, espacios de coordinación y una cultura compartida en los centros.

Un estudio realizado en Países Bajos mostró que incluso entre el profesorado no existe una definición compartida de lo que significa fomentar la autonomía del alumnado. Los varían desde instrucciones muy estructuradas hasta proyectos diseñados por los propios estudiantes.

Los docentes necesitan criterios claros sobre qué significa ser autónomo en cada etapa, cómo acompañar sin sobreproteger y cómo retirar la ayuda sin abandonar. Especialmente importante es la coordinación entre primaria y secundaria, para evitar rupturas bruscas que penalizan al alumnado.

Autonomía como resultado, no como punto de partida

Fomentar la autonomía del alumnado sigue siendo un objetivo irrenunciable. Pero conviene recordar algo esencial: la autonomía no es el punto de partida del aprendizaje, sino uno de sus mejores resultados.

Pedir autonomía sin haberla enseñado no es exigir más; es exigir antes de tiempo. Si queremos estudiantes capaces de aprender por sí mismos, primero debemos acompañarlos en el proceso de llegar a serlo.

The Conversation

Las personas firmantes no son asalariadas, ni consultoras, ni poseen acciones, ni reciben financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y han declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado anteriormente.

ref. Estudiantes ‘autónomos’: una meta que ha de construirse por etapas y con acompañamiento – https://theconversation.com/estudiantes-autonomos-una-meta-que-ha-de-construirse-por-etapas-y-con-acompanamiento-274770

U.S.-Israeli strikes against Iran may succeed on a military basis, but at what cost?

Source: The Conversation – Canada – By James Horncastle, Assistant Professor and Edward and Emily McWhinney Professor in International Relations, Simon Fraser University

Israel and the United States have launched combat operations against Iran via Operation Epic Fury. The air campaign appears aimed at three targets: Iran’s military bases and command structure, its air defences and strategic missile sites and its leadership.

Early strikes were successful in killing Iran’s Supreme Leader Ali Khamanei and several key members of the leadership.




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The strikes themselves are likely to be successful from a strictly military standpoint. Israeli and American forces are quickly establishing air superiority over Iran and disabling Iran’s anti-air capabilities.

These attacks occur at a moment when Iran is weakened both domestically and internationally.

The Iranian regime is still recovering from the December and January protests that were the greatest challenge to the Iranian government since the 1979 Iranian Revolution.

Internationally, key members of Iran’s “ring of fire,” like the Houthis in Yemen and Hezbollah in Lebanon, are in a vulnerable position. Furthermore, the domestic unrest have emboldened people around the world to challenge the Iranian regime’s legitimacy.

Nevertheless, the U.S. and Israel are unlikely to be successful in their stated goal of regime change. Historically, air power alone is insufficient. Furthermore, even if they succeed in regime change, they may create an even more volatile geopolitical situation.

Escalating tensions

The tensions between the U.S.-Israel and Iran are nothing new. Their foundations go back to the birth of the Islamic Republic.

There’s been a significant escalation of tensions, however, over the past few years. The Oct. 7, 2023, Hamas attack against Israeli citizens and Iran’s role in supporting Hamas and other paramilitary groups opposed to the Israeli state resulted in Israel launching extensive strikes against Iranian assets in the region.

These strikes culminated in last year’s Twelve Day War between Israel and Iran, with the U.S. playing an auxilliary role. American and Israeli strikes inflicted significant damage on Iranian infrastructure. But they didn’t achieve the American goal of eliminating Iran’s nuclear program, despite President Donald Trump’s claims to the contrary.

Iranian protests

Against this backdrop of rising tensions between Israel/the United States and Iran, the economic situation in Iran deteriorated, resulting in shopkeepers and merchants in Tehran going on strike. These protests served as a spark for what became the largest public demonstrations against the Iranian regime that it had encountered since the birth of the Islamic Republic.

This latest uprising by the Iranian people presented an opportunity for the U.S. and Israel. Israeli Prime Minister Benjamin Netanyahu has never backed down from his goal of regime change in Iran. Trump actively encouraged the protesters to fight for regime change.

The protesters, however, needed material support that only the U.S. could provide. But with American military assets in the Caribbean challenging Venezuela, there were insufficient forces available.




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The result was that the U.S. was not able to intervene, and the Iranian regime succeeded in quashing the protests. Total deaths from the government’s crackdown are estimated to be in the thousands.

The U.S., having missed its ideal opportunity for regime change due to its fixation on Venezuela earlier in the year, nevertheless went through with pursuing its goal on Feb. 28.

An uncertain end

The problem now faced by Israel and the U.S. s the stated goal of regime change and the long-term stability of Iran. Not only is regime change uncertain due to the limitations of a strictly air campaign, but it could also create a scenario where more radicalized forces come to power.

This comes from the fact that, while the Iranian regime is often equated with prominent figures like the Ayatollah, it operates as more than a system centred on a single individual.

Unlike other authoritarian countries where key individuals or families have power, Iran is a complex state with a complex governance structure. At its heart is the Islamic Revolutionary Guard Corps (IRGC). Far from merely a military unit or secret police, the IRGC is a vast institution integrated within the security, economy and governance of Iran.

This is where the difference between “regime change” and “regime building” comes to light. Removing key leaders may destabilize Iran and change who wields power, but that usually means power is then consolidated by people already in place. That’s not the citizens Iran, who Trump urged to rise up, but the vast infrastructure of the IRGC.




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Conflict could spread

This outcome is more likely given the instability of Iran over the past few weeks. If the regime were stable, Iranian political and military leaders wouldn’t view the current attacks as posing a threat to their control. But under the current volatile domestic circumstances, these leaders are likely to respond more forcefully and broadly because they believe their own future — and lives — are at stake.

The IRGC isn’t likely to be a more conciliatory or ideologically permissive interlocutor. In fact, the opposite is probably true.

Faced with the threat of further American and Israeli attacks and nascent discontent at home, the IRGC may move quickly to further lock down its own power and respond aggressively. This power struggle could not only result in significant Iranian deaths, but cause the war to spread throughout Middle East.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. U.S.-Israeli strikes against Iran may succeed on a military basis, but at what cost? – https://theconversation.com/u-s-israeli-strikes-against-iran-may-succeed-on-a-military-basis-but-at-what-cost-277182

Strong opinions matter: Why some birds refuse to follow the flock

Source: The Conversation – Canada – By Lauren Guillette, Associate Professor & Canada Research Chair in Cognitive Ecology, Department of Psychology, University of Alberta, University of Alberta

We like to think that animals, including humans, follow the crowd. Think of a flock of pigeons taking off from the city square together or the recent frenzy over labubus. If most of the group does something, surely the individual will copy.

a zebra finch on a branch
Researchers found that finches with strong preferences largely ignored what the majority of a flock was doing.
(Unsplash/Robert Schwarz)

This process has given rise to human culture, from our diets and the tools we use to eat to language and art.

But what if it’s more complicated? What if the deciding factor isn’t just what the majority is doing, but how strongly you already feel about it?

That’s the question our team, the Animal Cognition Research Group in the Department of Psychology at the University of Alberta, set out to test in zebra finches. Zebra finches are small, highly social songbirds that breed in colonies in the Australian outback. In our laboratory, they build dome-shaped nests year-round using coloured string.

Sometimes obsessive colours preferences

Individual males, the nest builders in the species, show stable colour preferences. Some strongly prefer blue. Others lean yellow. Some are almost obsessive about it.

However, if a male who prefers one colour enters a population where most nests are built from another colour, will he conform? And more specifically, does the strength of his original preference matter?

To answer that, we ran a three-phase experiment. First, we measured each male’s colour preference by presenting him with blue and yellow strings and recording how long he interacted with each. This allowed us to calculate which colour he preferred and how strongly. A bird spending 95 per cent of his time with a blue string is very different from one splitting his time 60/40.

Next, we placed that male and his female partner into a population where four other pairs were incubating eggs in completed nests. These nests varied systematically. In some groups, all four nests matched the male’s preferred colour. In others, most, or all, contradicted it. The observer male could watch these nests and their occupants for several days. Finally, we returned him to his own cage, provided both colours of string and allowed him to build.

Here’s what we found

Males with weak initial preferences were more likely to conform. If most nests they observed were built from their non-preferred colour, they were more likely to switch and use that colour themselves. Males with strong initial preferences largely ignored the majority. They saw the same information. They had the same opportunity to copy, but they didn’t.

Interestingly, many birds did notice the social information. When the majority of the population used a focal male’s non-preferred colour, these males were more likely to first touch that colour when they began building. They paid attention. But noticing is not the same as changing.

In building his nest, what mattered most was the interaction between the social environment and the strength of the male’s original bias. This distinction, between acquiring social information and actually using it, is critical. Animals may observe what others are doing without necessarily acting on it. That gap may help explain why evidence for conformity in animals has been mixed.

In human psychology, we see something similar. People with strong pre-existing beliefs are less susceptible to social influence. Present the same evidence to two individuals with different prior convictions and you may get very different outcomes. The stronger the initial attitude, the more resistant it tends to be.

We found the same pattern in birds. The stronger the bias, the less likely the individual was to conform. Zebra finches are not forming political opinions about string colour. But the underlying mechanism is strikingly similar: strong preferences can act as filters, buffering individuals against social influence. That has important implications for how culture forms and persists.

Individual choices build culture

Conformity is one of the processes that stabilizes cultural traditions. If newcomers reliably adopt the majority behaviour, group patterns become entrenched. But if some individuals resist, because their personal biases are strong, traditions may spread more slowly or fail to take hold.

This suggests that individual variation is not just background noise. It may actively structure how information moves through a population.

Most animal conformity studies have focused on foraging. We examined nest construction, an ecologically important, fitness-relevant behaviour. Nest design influences reproductive success, so the balance between personal preference and social information likely carries real consequences.

Even in this high-stakes context, birds did not blindly follow the crowd. Some conformed. Some didn’t. And the difference depended, in part, on how strongly they felt to begin with.

One of the most powerful aspects of this project was seeing how a seemingly simple question — whether the birds would copy others — unfolded into something much more nuanced. We had to distinguish between seeing, learning and doing. And we had to account for bias strength, not just bias direction.

Culture emerges at the group level, but it is built from individual decisions. Each bird chooses which string to pick up and whether to add it to the nest. Sometimes, even when the entire room is blue, a yellow-loving bird sticks with yellow.

That tension, between the pull of the group and the pull of the self, turns out to be central to understanding how traditions form, persist and sometimes fail. And it may help us think about conformity in our own species, too.

The Conversation

Lauren Guillette receives funding from the Natural Sciences and Engineering Council of Canada (NSERC RGPIN-2019-04733) and the Canada Research Chairs Program (CRCTIER2 00418).

Julia Self received funding from NSERC CSG-M 2023-2024.

Julia Lauren Self has received funding from the Natural Sciences and Engineering Research Council of Canada.

ref. Strong opinions matter: Why some birds refuse to follow the flock – https://theconversation.com/strong-opinions-matter-why-some-birds-refuse-to-follow-the-flock-275905

Failure of US-Iran talks was all-too predictable – but Trump could still have stuck with diplomacy over strikes

Source: The Conversation – USA – By Nina Srinivasan Rathbun, Professor of International Relations, Munk School of Global Affairs & Public Policy, University of Toronto; USC Dornsife College of Letters, Arts and Sciences

When it came to U.S.-Iran talks, the writing was on the wall. Morteza Nikoubazl/NurPhoto via Getty Images

Three rounds of nuclear talks between the U.S. and Iran failed to persuade President Donald Trump that a solution to the two country’s nuclear impasse lay in diplomacy, rather than military action. A perceived lack of progress in the last of those indirect negotiations on Feb 26, 2026, was enough to prompt Trump to green-light a massive onslaught of missiles that has degraded Iran’s offensive capabilities and killed Ayatollah Ali Khamenei and several members of Iran’s senior military leadership.

In response, Tehran has launched strikes across the Middle East, targeting Israel as well as Gulf states that host U.S. airbases. At least three Americans have been killed.

While the scale of the U.S., Israeli and Iranian strikes has taken some observers by surprise, the failure of the talks that led to them was all too predictable.

For diplomacy to be successful, both sides need to agree on the issues subject to negotiation and also believe that peaceful resolution is more valuable than military engagement. This clearly was not the case in the U.S.-Iran nuclear talks of 2025 and 2026.

An arm holds aloft a photo of a man with a long beard.
A demonstrator holds a portrait of Ayatollah Ali Khamenei in Los Angeles on Feb. 28, 2026.
Qian Weizhong/VCG via Getty Images

As someone who has researched nonproliferation and U.S. national security for two decades and was involved in State Department nuclear diplomacy, I know that even under more favorable conditions, negotiations often fail. And the chances for success in the Iran-U.S. talks were always slim. In fact, publicly stated red lines by both sides were incompatible with each other – meaning negotiations were always likely to fail.

Iran wanted the talks confined only to guarantees about the civilian purpose of its nuclear program, not its missile program, support of regional proxy groups or human rights abuses. Essentially it wanted a return to 2015’s Joint Comprehensive Plan of Action, which halted Iran’s development of nuclear technology and stockpiling of nuclear material in exchange for lifting multiple international economic sanctions placed on Iran.

Meanwhile, Trump insisted on limits to Iran’s ballistic missiles and the cutting of Tehran’s support for regional militias. These were not included in the 2015 agreement, with parties ultimately deciding that a nuclear deal was better than the alternative of no deal at all.

False hope

Nevertheless, there had been a slim chance for a breakthrough of late.

While the positions of both the U.S. and Iranian governments had ossified since May 8, 2018 – the date when the first Trump administration withdrew the United States from the Obama-era Iran nuclear deal – there had been some recent movement by Iran, according to former U.S. diplomats involved in negotiations during the Obama and Biden administrations.

With U.S. military building up in the region, Iran appeared more willing to negotiate within the nuclear arena than before. There were plausible solutions to the issue of Iran’s enrichment of uranium capabilities, including maintaining a minimum domestic capacity to develop medical isotopes and a removal of Iran’s stockpile of enriched uranium necessary to build a nuclear bomb.

There was less openness on other points of contention. Notably, there was no movement on ballistic missiles, which had always been a red line. On the eve of the round of discussions held in Geneva on Feb. 17, Trump stated: “I think they want to make a deal.” Iran’s foreign minister, Abbas Araghchi, noted progress over the “guiding principles” of the talks.

But a lot of this optimism appeared to have dissipated by the time the two sides held another round of talks on Feb. 26. While mediator Oman’s negotiators continued to talk of progress, the U.S. side was noticeably silent. Reporting since has suggested that Trump was displeased with the way the talks had gone, setting the stage for the Feb. 28 attack.

Military brinkmanship

The threat of military action was, of course, a continued backdrop to the talks.

The USS Abraham Lincoln carrier group was deployed near Iranian waters in January as a signal of support to the Iranian protesters. The USS Gerald R Ford carrier group joined the buildup before the last round of talks.

Trump warned Iran that “if they don’t make a deal, the consequences are very steep.”

The thinking may have been that Iran, weakened by both the June 2025 U.S.-Israeli strikes and diminished capabilities of Tehran proxies Hamas and Hezbollah, was playing a weak hand in the talks.

Yet Iran also signaled a willingness to engage in military action. In the run-up to the last round of talks, Iran held military exercises and closed the Strait of Hormuz for a live-fire drill. Leaders in Tehran also declared that they would not restrain its response to another attack. The world is seeing that now, with a response that has seen Iran launch missiles across the Middle East and at rival Gulf nations.

Optimism has fallen before

Trump isn’t the first president to fail to secure a nuclear deal, although he is the first to respond to that failure with military action.

The Biden administration publicly pledged to strengthen and renew the Obama-era nuclear deal in 2021. However, Iran had significantly increased its nuclear technical capability during the years that had passed since the Joint Comprehensive Plan of Action collapsed. That increased the difficulty – just to return to the previous deal would have required Iran to give up the new technical capability it had achieved for no new benefits.

That window closed in 2022 after Iran removed all of the International Atomic Energy Agency’s surveillance and monitoring under the deal and started enriching uranium to near-weapons levels and stockpiling sufficient amounts for several nuclear weapons. The IAEA, the United Nations’ nuclear watchdog, maintains only normal safeguards that Iran had agreed to before the plan of action.

Optimism also existed for a short time in spring 2025 during five rounds of indirect talks that preceded the United States bombing Iran’s nuclear infrastructure in June as part of a broader Israeli attack.

A more unstable Middle East

When I worked in multilateral nuclear diplomacy for the U.S. State Department, we saw talks fail in 2009 regarding North Korea’s nuclear weapons program, after six years of on-and-off progress. The consequence of that failure is a more unstable East Asia and renewed interest by South Korea in developing nuclear weapons.

Unfortunately, the same dynamic appears to be playing out in the Middle East.

Military strikes have already killed more than 200 in Iran and across the region. A wider war in the Middle East is a possibility, and should the Iranian regime survive, it may commit to developing nuclear weapons given that the lack of them proved no deterrent to U.S. and Israeli military action.

Talks do not necessarily need an end point – in the shape of a deal – for them to have purpose. Under situations of increased military brinkmanship, talks could have helped the U.S. and Iran step back from the edge, build trust and perhaps develop better political relations – even if an actual deal remained out of reach.

Instead, Trump opted to go a different route.

This article includes sections originally published by The Conversation U.S. on Feb. 17, 2026.

The Conversation

Nina Srinivasan Rathbun does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Failure of US-Iran talks was all-too predictable – but Trump could still have stuck with diplomacy over strikes – https://theconversation.com/failure-of-us-iran-talks-was-all-too-predictable-but-trump-could-still-have-stuck-with-diplomacy-over-strikes-277209

Reconstruire la démocratie par les communes : le projet radical de Murray Bookchin

Source: The Conversation – France in French (3) – By Pierre Sauvêtre, Maître de conférence en sociologie, Université Paris Nanterre

Alors que de nombreux Français se sentent dépossédés de leur voix et de leur capacité d’agir sur le politique, la pensée du théoricien états-unien Murray Bookchin offre une alternative radicale : reconstruire la démocratie à partir de confédérations de communes autonomes organisées sur la base d’assemblées populaires de démocratie directe. Au Rojava (Kurdistan syrien) ou à Barcelone en Espagne, certains se sont déjà inspirés de ce « communalisme ».


Murray Bookchin (1921-2006) propose une compréhension nouvelle de la démocratie qu’il appelle « communalisme ». Dans cette acception, la démocratie désigne à la fois la pratique de la démocratie directe d’assemblée et un régime politique à atteindre, qui consisterait en une confédération de communes démocratiques autonomes.

Pour Bookchin, on ne peut pas introduire dans les systèmes représentatifs existants des améliorations pour les rendre « plus démocratiques », et ce, quelle que soit la forme de ces améliorations (démocratie représentative, participative, délibérative, directe, etc.). Au contraire, la démocratie signifie une sortie radicale du système représentatif et des institutions de l’État-nation. Elle implique un processus de création institutionnelle.

Le problème de la démocratie dans les principaux courants socialistes

La théorie de Bookchin s’enracine dans un dialogue critique avec le marxisme et l’anarchisme. Selon lui, ces courants ont échoué à mettre au cœur de l’action révolutionnaire l’institution de l’autogouvernement démocratique. Or, c’est cette sphère qui doit permettre aux classes populaires de s’émanciper politiquement de l’État. En acceptant le modèle de l’État centralisé, les marxistes du XXᵉ siècle ont subordonné l’émancipation sociale des travailleurs à l’existence d’une bureaucratie centralisée et autoritaire. Quant aux anarchistes, en visant l’objectif de l’abolition de tout pouvoir, ils se sont retiré la possibilité de construire un pouvoir populaire capable d’inquiéter le pouvoir de l’État.

Bookchin estime au contraire que le pouvoir ne peut être extirpé de la vie sociale. Il n’y a pas de milieu : soit le pouvoir est entre les mains de l’État sous la forme de la domination gouvernementale des élites, soit il se trouve entre les mains du peuple sous la forme de la démocratie.

Le régime démocratique de la confédération des communes

En quoi consiste alors pour Bookchin le régime démocratique désirable qu’il appelle « communalisme » ? Il s’agit d’une confédération de communes autonomes organisées politiquement sur la base d’assemblées populaires de démocratie directe.

La confédération doit être distinguée de la fédération. Cette dernière renvoie à un État fédéral, c’est-à-dire à une instance souveraine qui prend les décisions concernant les fonctions essentielles auxquelles doit se soumettre l’ensemble des États particuliers de la fédération (les États-Unis, le Canada ou l’Allemagne en sont des exemples). La confédération désigne au contraire un ensemble de communes, dont chacune est souveraine sur son territoire, mais qui se réunissent en une confédération pour administrer certaines fonctions dépassant l’échelle de la commune, en particulier des services publics (voies de communication, système monétaire, système de santé ou d’éducation, etc.).

Chez Bookchin, l’ensemble des personnes majeures habitant un territoire se voit attribuer la citoyenneté, définie comme le droit de délibérer et de participer directement au vote des lois qui sont adoptées suivant le principe de la majorité. Les citoyens prennent donc toutes les décisions, dès lors qu’elles concernent le territoire où ils vivent, y compris lorsque leur champ d’application s’étend aux échelles plus grandes de la région et de la nation.

Ces assemblées populaires politiques sont complétées par des conseils confédéraux qui jouent un rôle purement administratif, c’est-à-dire exécutoire. Ces conseils interviennent lorsque la mise en œuvre dépasse les capacités d’une seule commune, par exemple à l’échelle régionale ou nationale. Les citoyens restent toutefois les seuls à prendre toutes les décisions à la base, dans les communes, dès lors qu’elles s’appliquent au territoire où ils vivent, y compris lorsqu’elles concernent les échelles plus grandes de la région et de la nation.

Un système politique inspiré de Bookchin au Kurdistan de Syrie

Après avoir pris l’initiative d’un dialogue avec Murray Bookchin en 2004, le leader kurde de Turquie Abdullah Öcalan s’est inspiré de son communalisme pour élaborer un projet politique très proche, le confédéralisme démocratique. En 2012 (au cours de la guerre civile en Syrie, ndlr), les partisanes et partisans de ce dernier en Syrie, réunis dans le Partiya Yekîtiya Demokrat (PYD, Parti de l’union démocratique) ont pris le contrôle d’une partie du territoire syrien et ont mis en application le confédéralisme démocratique sur les trois cantons d’Afrin, de Jazira et de Kobané. En 2016, le nouveau système est officialisé sous l’appellation de Fédération démocratique de la Syrie du Nord (dite aussi Rojava), un conseil élu du peuple est ainsi constitué pour coordonner l’administration des trois cantons. Conformément à la pensée d’Öcalan, elles et ils ont mis au centre de leur action la lutte contre le patriarcat, faisant de la participation égalitaire des femmes à toutes les organisations sociales et politiques la condition de l’émancipation populaire.

« Le confédéralisme démocratique des Kurdes, au nord de la Syrie », Orient XXI.

Au Rojava, le système du confédéralisme démocratique a pour base la commune, qui désigne une assemblée de voisinage réunissant entre 100 et 150 familles, dont toutes et tous les membres, y compris les plus jeunes, ont accès à l’assemblée. L’assemblée délibère, prend les décisions concernant la vie du voisinage et élit à parité huit représentants : deux coprésidents (toujours une femme et un homme) et un représentant pour chacune des six commissions citoyennes de la commune (femmes, défense, économie, société civile, justice et éducation. Ces élus siègent ensuite au conseil de quartier, qui rassemble les représentants de toutes les communes et prend les décisions à l’échelle du quartier. Tous les conseils des échelons supérieurs (ville, district et canton) sont organisés de la même façon, réunissant les conseils formés des huit membres élus à l’échelon inférieur. En outre, à chacun de ces échelons, les assemblées de représentants coexistent avec des conseils de femmes, dont les représentantes sont exclusivement élues par des femmes.

La tendance historique des assemblées de démocratie directe

On le voit, ce régime d’autogouvernement démocratique n’est pas une projection abstraite. Pour Bookchin, c’est même la généralisation théorique d’une tendance historique à l’œuvre dans des sociétés très différentes : celle de la pratique de la démocratie directe d’assemblée de villes ou de villages. On trouve par exemple celle-ci à l’œuvre dans la démocratie grecque du IVᵉ siècle ou dans la Suisse confédérale du XVIᵉ siècle et, souvent, dans les révolutions de l’époque des Lumières.

Le pouvoir des classes populaires se construit alors dans la forme des assemblées de démocratie directe. C’est le cas pendant la Révolution française de 1789, pendant laquelle les assemblées sectionnaires de sans-culottes se réunissent quotidiennement, que ce soit pour gérer directement les subsistances ou faire pression sur l’Assemblée nationale des représentants.

Une stratégie pour mettre en place ce régime

Sur la base de ces références historiques, Bookchin échafaude une stratégie, le « municipalisme libertaire » dont le but est la mise en place d’une confédération démocratique de communes dans le contexte contemporain des républiques représentatives.

Elle repose sur l’idée de « double pouvoir », au sens d’une situation de conflit de légitimité entre deux titulaires possibles du pouvoir politique. Il s’agit de constituer un réseau d’assemblées populaires communales qui se fédèrent entre elles et entrent en tension avec l’État-nation. Bookchin propose pour cela de présenter des candidats aux élections municipales et, si celles-ci sont remportées, de mettre sur pied des assemblées de démocratie directe prenant les décisions en lieu et place du conseil municipal.

Dans le cas où les élections seraient perdues, les citoyens peuvent constituer des assemblées de démocratie directe ad hoc manifestant dans des décisions symboliques leur divergence vis-à-vis de la municipalité élue afin d’être reconnues comme des centres authentiques du pouvoir populaire. Dans les deux cas, il s’agirait de constituer un contre-pouvoir à l’État d’envergure nationale pour parvenir à une situation de double pouvoir où un soutien citoyen massif se déplacerait du gouvernement officiel à la confédération des assemblées populaires communales. La stratégie de Bookchin peut se résumer finalement dans la méthode de l’assemblée, c’est-à-dire la mise sur pied d’assemblées de démocratie directe comme préfiguration du pouvoir devant remplacer l’État.

L’influence partielle de Bookchin en Espagne et en France

Plusieurs expériences contemporaines se sont partiellement inspirées de cette stratégie du municipalisme libertaire. À Barcelone, en 2015, des assemblées de quartier ont été mises sur pied par le mouvement Barcelona en Comu pour que les habitants élaborent le programme électoral des listes « municipalistes ». On retrouve sur ce point la méthode de l’assemblée de Bookchin. Mais l’inspiration fondamentale de cette expérience, comme son nom l’indique, reste le « municipalisme » stricto sensu, qui désigne un courant de l’histoire politique espagnole prônant l’autonomie politique de la commune vis-à-vis de l’État, c’est-à-dire sans la portée révolutionnaire d’une substitution des communes à l’État, comme chez Bookchin.

Les listes municipalistes se sont constituées – au départ – à l’écart des partis politiques. Plusieurs partis politiques de gauche (hormis le Parti socialiste espagnol, PSOE) ont ensuite rejoint ces listes en y faisant figurer des membres qui renonçaient à se présenter sous leur étiquette habituelle (une pratique qui a été désignée par le terme de « confluence »). Plusieurs candidatures municipalistes ont alors remporté ces élections dans des villes comme Barcelone, Madrid, La Corogne, Saint-Jacques-de-Compostelle ou Cadix. Un mouvement dit des « villes sans peur », sous l’impulsion de Barcelone, s’est alors constitué pour coordonner des politiques municipales en contradiction avec celles menées par l’État central, par exemple sur la question de l’accueil des réfugiés et des migrants. Sur cet aspect, on peut reconnaître à nouveau la stratégie du « double pouvoir » de Bookchin. Cependant, les villes municipalistes n’ont pas mis en place la démocratie directe d’assemblées et en sont restées à un gouvernement représentatif avec un supplément de participation.

Cette stratégie serait-elle possible en France ? Elle a en tout cas déjà fait des émules sur le territoire. En 2019, l’organisation de rencontres dites « assemblée des assemblées » (ADA) rassemblant des délégués des groupes de gilets jaunes en contrepoint du « grand débat », lancé par le président Emmanuel Macron, a été inspiré par Bookchin. Plusieurs militants connaissaient en effet la pensée de Bookchin par l’entremise de la lecture du livre traduit en français en 2015 que Janet Biehl a consacré à son « municipalisme libertaire ».

De même, le groupe des gilets jaunes de Commercy, dans la Meuse, a construit une assemblée populaire de démocratie directe comme base de sa campagne pour les élections municipales de 2020. Ils ont échoué à quatre voix près. Mais ailleurs dans le même département, dans le petit village de Ménil-La-Horgne, le maire a instauré un mode de gouvernance où les projets et les décisions municipales sont débattus et tranchés par l’assemblée des habitants, en démocratie directe.

Dans quelques mois, la France connaîtra les élections municipales. Bookchin pourrait être une source d’inspiration pour ceux qui voudraient radicaliser la démocratie en partant des communes. Au-delà, tout un autre pan de la pensée de Bookchin, celui de l’« écologie sociale », inspire déjà bien d’autres mouvements par le monde).


Pierre Sauvêtre est l’auteur de Murray Bookchin ou l’objectif communocène. Écologie sociale et libération planétaire (Éditions de l’Atelier, 2024).

The Conversation

Pierre Sauvêtre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Reconstruire la démocratie par les communes : le projet radical de Murray Bookchin – https://theconversation.com/reconstruire-la-democratie-par-les-communes-le-projet-radical-de-murray-bookchin-265306