Source: The Conversation – in French – By Fabien Théofilakis, Maître de conférences, histoire contemporaine, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946, 24 des principaux responsables du régime nazi allemand étaient jugés pour crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l’humanité à Nuremberg. Moment fondateur pour la justice internationale, ce procès a aussi fait entrer l’image dans le prétoire, en l’utilisant comme un outil central pour confondre les accusés. Mais l’enregistrement du procès pose un autre enjeu, celui de produire des archives pour l’avenir.
Les lumières s’éteignent dans le prétoire, ce 29 novembre 1945, à Nuremberg (Allemagne). La salle n’est bientôt plus éclairée que par l’écran placé face au public, dans l’axe de la presse, sur lequel sont projetés des films réalisés par les Alliés montrant les atrocités nazies.
Cette scène, qui a contribué à faire naître une mémoire visuelle de ce que l’on n’appelle pas encore la Shoah, constitue l’un des moments forts du film Nuremberg (2025), qui retrace le défi qu’a représenté le Tribunal militaire international (TMI) à travers l’affrontement psychologique entre Hermann Göring et le psychiatre américain Douglas Kelley, chargé par l’armée américaine de déterminer si les dirigeants nazis étaient aptes à être jugés.
Le film la recrée en intégrant les images historiques des camps de concentration, tels Ohrdruf, Dachau ou Bergen-Belsen, devenues depuis des références majeures de la mémoire du nazisme. Ces images montrant des survivants squelettiques et des amas de corps nus eurent un immense impact, comme le donne à voir la production hollywoodienne.
Bande-annonce du film de James Vanderbilt Nuremberg, sorti en 2025.
Mais ce moment spectaculaire n’est pas la seule manière dont le film de James Vanderbilt rappelle le rôle de l’image à Nuremberg et le précédent que ce procès a constitué. Car le procès de Nuremberg, il y a 80 ans, ne s’est pas seulement appuyé sur des documents et des témoignages : il a aussi fait entrer l’image dans le prétoire, posant une question nouvelle : filmer un procès permet-il d’écrire l’histoire ? Quelle valeur accorder à ces images judiciaires ?
Derrière cette interrogation se trouvent plusieurs enjeux : montrer les crimes, produire des archives pour l’avenir, mais aussi comprendre ce que l’image révèle – ou parfois dissimule – de la justice.
Un procès pour l’histoire, des images pour les générations futures
Le procès de Nuremberg (1945-1946) constitue un moment fondateur pour la justice internationale. Pour la première fois, les dirigeants d’un régime sont jugés par un tribunal international ; pour la première fois, les crimes contre la paix, le crime de guerre et les crimes contre l’humanité sont des chefs d’inculpation. Mais ce procès est aussi pensé comme un événement public, comme le souligne la déclaration du procureur Robert H. Jackson en ouverture, le 21 novembre 1945 :
« Les méfaits que nous avons à condamner et à punir font preuve d’une telle vilenie et ont été si nuisibles que la civilisation ne pouvait se permettre de passer outre, parce qu’elle ne pourrait continuer à exister si jamais ils devaient se répéter. […] Ce que ces hommes représentent, nous allons vous le dévoiler avec patience et modération, nous allons vous donner des preuves irréfutables des actes inqualifiables qu’ils ont commis. »
Les débats doivent être donc publics, connus de tous et faire mémoire.
L’image devient alors un instrument essentiel pour faire comprendre l’ampleur des crimes nazis à la population allemande comme l’opinion internationale. Cette volonté d’inscrire la justice dans l’histoire explique l’importance accordée au filmage du procès, soit environ deux cents heures réalisées par quatre caméras. Diffusé dans les actualités cinématographiques au cinéma, il marque les contemporains et inspirent l’idée de conserver certains procès pour la mémoire collective. À Nuremberg, l’objectif n’est pas seulement de juger les accusés, mais de documenter un moment historique, transformant le procès en événement pédagogique.
Avec le recul, ces images ont permis de créer des archives pour l’avenir. La documentation écrite d’un procès – comptes rendus, dossiers, jugements –, pour essentielle qu’elle soit, ne restitue pas toute l’audience. Les images permettent de conserver ce que les textes ne montrent pas : les gestes, les silences, les regards, les réactions de la salle. Ces captations restituent ainsi la dramaturgie du tribunal et les interactions entre ses acteurs. Elles révèlent parfois des stratégies de défense ou des dynamiques invisibles dans les archives écrites. Dès lors, l’image devient un indice qui invite à explorer ce qui se passe hors champ. L’image transforme le procès en source historique, ce qui permet à Nuremberg de paraître si authentique.
Toutefois, filmer un procès ne consiste pas seulement à enregistrer ce qui se passe tant la position de la caméra modifie la perception même de l’événement. Une image est en effet toujours le résultat d’un point de vue qui répond à certaines questions préalables (Où placer la caméra ? Qui filmer des juges, des témoins et/ou des accusés ?). Regarder le procès de Nuremberg, quatre-vingts ans après sa tenue, invite à lire ses images comme le récit d’un projet à la fois judiciaire et politique qui se veut l’une des premières interprétations du nazisme et de ses crimes.
L’image comme preuve judiciaire et ressort dramatique
À Nuremberg, l’image fut d’abord produite dans le prétoire alors que, fin 1945, les débats juridiques et l’abondance de documents écrits risquent de lasser le grand public. Le procureur américain Robert H. Jackson comprend que la preuve documentaire ne suffit pas. Les crimes nazis sont d’une telle ampleur que beaucoup pourraient les considérer comme exagérés ou relever de la propagande. L’image devient alors un outil central pour confondre les accusés.
Les procureurs américains décident alors d’avancer l’utilisation du film comme preuve, innovation majeure du procès. Des images tournées lors de l’ouverture des camps de concentration à l’Ouest et des centres de mise à mort à l’Est par les armées alliées sont projetées dans la salle d’audience. Cette pratique transforme profondément la manière d’administrer la preuve à côté des quelque 5 000 documents écrits tant les images produisent un choc visuel incontestable.
Le procès de Nuremberg (RTS Archives, 2023).
La configuration même de la salle d’audience est pensée pour cette démonstration visuelle : derrière la barre des témoins est installé un écran de cinéma, qui ne fait pas face aux juges, mais au public, à la presse internationale et, au-delà, à l’opinion mondiale. Une rangée de néons est également installée au-dessus du banc des accusés afin de rendre visibles leurs réactions.
Américains, puis Soviétiques projettent leurs productions documentaires : d’abord Nazi Concentration Camps, documentaire composé d’images tournées par l’US Army lors de la libération de l’Allemagne ; puis, le 19 février 1946, Film Documents on the Atrocities of the German-Fascist Invaders, réalisation de l’Armée rouge, notamment sur les crimes commis contre les populations soviétiques.
Cette stratégie répond à un problème précis : l’ampleur des crimes nazis dépasse l’imagination. L’image permet donc de les rendre visibles. Elle participe également à la légitimation du tribunal lui-même et renforce le rôle pédagogique du TMI.
Une influence durable sur la justice contemporaine
En France, le ministre de la justice Robert Badinter fait adopter une loi en 1985 – révisée en 2010 – qui autorise l’enregistrement audiovisuel de procès à caractère historique. Aujourd’hui encore, la question de filmer les procès continue de susciter des débats.
Certains y voient un moyen de préserver la mémoire des événements historiques ; d’autres s’inquiètent des effets possibles de la médiatisation (la justice pourrait-elle devenir un spectacle ?), notamment en Allemagne où le filmage n’est pas autorisé.
Ces interrogations montrent que le filmage des procès ne relève pas seulement de la technique, mais touche au cœur du fonctionnement démocratique. C’est sans doute un héritage de Nuremberg : la justice juge certes le passé, mais elle produit aussi les images qui permettront de s’en souvenir.
Fabien Théofilakis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By Justine Audebrand, Chercheuse associée au Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris (UMR 8589), post-doctorante à l’Institut Historique Allemand, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Moins étudiées par les historiens que les liens parentaux ou conjugaux, les relations entre frères et sœurs étaient un élément structurant des sociétés du haut Moyen Âge. Au-delà de rivalités et d’enjeux de patrimoine, des proximités émotionnelles fortes pouvaient se tisser dès l’enfance et durer tout au long de la vie.
Loin de délaisser leurs enfants, comme l’ont véhiculé certains stéréotypes, les parents du Moyen Âge s’investissaient dans leur éducation. Cette attention a des conséquences sur les autres membres de la famille : les liens forgés entre les enfants perdurent bien souvent tout au long de la vie, et jusque dans la mort.
Si les relations entre frères et sœurs sont sous-tendues par des enjeux de pouvoir dans les groupes aristocratiques, elles relèvent aussi de la sphère affective et peuvent être intenses, constituant même un idéal pour certains, dans la première moitié du Moyen Âge.
Des liens forgés dans l’enfance
Comme aujourd’hui, c’est dans l’enfance que se forment les liens adelphiques. Cet adjectif, formé sur le grec adelphos (né de la même matrice), est préféré à « fraternel » par les historiens de la famille, car il permet d’inclure pleinement les filles. La plupart du temps, les enfants grandissent en partie ensemble, au moins jusqu’à 7 ans, et sans qu’il y ait forcément de distinction entre les sexes : c’est le cas, semble-t-il, des fils et filles du futur empereur Charlemagne (768-814).
En cas de décès des parents, on essaie de faire en sorte de ne pas séparer frères et sœurs, qui peuvent alors rejoindre la maison d’un parent ou un monastère. Bien sûr, ces tendances ne sont qu’un choix parmi d’autres : passées les premières années, certains enfants sont aussi élevés loin de leur famille, soit dans une institution religieuse, soit en « fosterage » chez un parent.
La cohabitation forge probablement un lien durable, y compris entre des enfants issus d’unions différentes, car les remariages sont alors fréquents.
Mais les rivalités enfantines existent aussi. Les sources en parlent très peu, mais on peut parfois les reconstituer à partir de bribes. Ainsi, le biographe du roi anglo-saxon Alfred le Grand (871-899) raconte que sa mère les aurait mis en concurrence, ses frères et lui, pour apprendre par cœur un livre de poésie. Cette concurrence est annonciatrice de conflits ultérieurs entre eux, une fois adultes.
Des solidarités tout au long de la vie
Pour autant, si l’on regarde hors des familles royales, dans lesquelles les rivalités sont exacerbées, ce sont bien souvent les solidarités qui sont mises en avant dans les sources. L’amour fraternel (au masculin) constitue un idéal dans les sociétés chrétiennes, sans doute parce qu’il est le vecteur d’une idée d’aide et d’harmonie.
Les sources sont truffées d’exemples d’adultes qui entretiennent des relations étroites avec leurs frères et leurs sœurs. Pour les hommes entrés en religion, la sœur est même la seule femme au-dessus de tout soupçon, et il n’est pas rare de voir des évêques ou des moines continuer de voir leur sœur. L’exemple paradigmatique est celui de Benoît de Nursie (480-547) qui, selon le pape Grégoire le Grand (qui écrit au début des années 590), aurait consenti à rendre visite à sa sœur Scolastique une fois par an. Un jour, Scolastique supplie son frère de rester plus longtemps. Son vœu est exaucé par la volonté divine puisqu’un violent orage contraint Benoît à passer la nuit chez sa sœur. Dans ce récit, l’amour de la sœur pour son frère et la volonté de perpétuer le lien adelphique malgré les vœux monastiques sont considérés comme des éléments normaux et positifs.
Dans le même temps, l’exemple de Benoît et Scolastique illustre aussi les inégalités de genre qui existent dans toute société patriarcale. Dans plusieurs Vies de saintes femmes, l’amour inconditionnel de la sainte pour son frère – idéalement aussi saint – est mis en évidence. C’est aussi parce que le frère constitue un soutien important.
Ainsi, lorsque Baudouin est assassiné dans la seconde moitié des années 670, sa sœur Anstrude, abbesse de Saint-Jean de Laon, se lamente aussi bien de la perte de son frère que de celle de son protecteur. Cela s’applique particulièrement aux nonnes, mais les femmes laïques peuvent aussi se tourner vers leur frère en cas de besoin, soit au moment du veuvage soit en cas de conflit conjugal.
L’étroitesse de ce lien peut même se manifester au plan politique. Plusieurs rois du Xᵉ siècle, comme Athelstan (924-939) en Angleterre ou le souverain germanique Otton III (983-1002), célibataires, demandent en certaines occasions à une de leurs sœurs de jouer le rôle de la reine. Ainsi, Sophie, aînée d’Otton, l’accompagne lors de son couronnement impérial à Rome et elle intercède fréquemment pour des aristocrates auprès de son frère.
Cette substitution n’est, bien sûr, que purement cérémonielle et politique, et en aucun cas charnelle. À vrai dire, les cas d’inceste adelphique sont quasiment inexistants dans la documentation antérieure à l’An Mil. Cela ne veut pas dire que cela n’existe pas, mais plutôt que les auteurs du clergé survalorisent la relation adelphique et ne parle pas de ces phénomènes.
Face à la mort… et au-delà
La mort d’un membre de la famille constitue toujours un moment de crise qui permet, en creux, de révéler la force du lien adelphique. Lorsque les textes mettent en scène de longues périodes d’agonie avant le décès, les frères et sœurs sont souvent des figures récurrentes de soutien : l’archevêque Drogon de Metz assiste son frère, l’empereur Louis le Pieux, dans ses derniers instants en 840, et l’auteur du texte qui relate ces faits insiste sur le lien fraternel entre les deux hommes, et non sur les fonctions politiques de Drogon à la cour impériale.
Dans ce cadre, les frères et les sœurs (lorsqu’elles sont veuves ou nonnes) apparaissent comme des garants de la continuité familiale en recueillant les dernières volontés du mourant.
Les réactions à la mort traduisent aussi la puissance du lien adelphique ainsi que ses modalités : les sources d’avant l’An Mil ne décrivent presque jamais les deuils consécutifs à la mort des sœurs, ce sont presque toujours les frères que l’on met en avant. Le rôle des femmes, quant à lui, est celui de l’entretien de la mémoire des défunts, en particulier de leurs frères. Il est plus rare que les sources nous renseignent sur la perpétuation de la mémoire des sœurs, mais d’émouvants exemples existent.
Ainsi, au tout début du Xᵉ siècle, l’aristocrate anglaise Ælfflæd fait rédiger son testament, qui reprend une partie des dispositions de celui de sa sœur Æthelflæd. Leurs deux testaments sont copiés d’une même main, sur un même parchemin, peut-être commandé par Ælfflæd elle-même. Ces deux sœurs matérialisent ainsi leur proximité, tant émotionnelle que patrimoniale, pour les siècles à venir.
Justine Audebrand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – USA (3) – By Eranda Jayawickreme, Professor of Psychology & Senior Research Fellow, Program for Leadership and Character, Wake Forest University
Traditional dancers perform in front of the Buddhist Temple of the Tooth, celebrating the Buddhist festival of Esala Perahera, in Kandy, Sri Lanka, on Aug. 8, 2025.Ishara S. Kodikara/AFP via Getty Images
I grew up in Sri Lanka. Much of my adolescence was spent in Kandy, a city built around a lake, set amid the lush tea plantations of the hill country. Its northern shore houses the Temple of the Tooth, one of Buddhism’s most sacred sites. Each year, it came alive with drummers, dancers and elephants parading through the streets in a “perahera,” or procession, honoring the Buddha’s relic.
But Buddhism was only one part of Kandy’s mosaic of religious life. I went to a high school where students from different religious and ethnic backgrounds got along easily. Within walking distance stood Buddhist temples, Christian churches, brightly colored Hindu temples, or “kovils,” and Muslim mosques whose call to prayer echoed across the city multiple times a day. Religious observances filled the calendar; Sri Lanka has more holidays than almost any other country.
Our own home was a glimpse into the island’s diversity. I attended both churches and temples with ease. My mother regularly visited a Hindu kovil with a close friend – though she was Catholic and my father was Buddhist. Her family had emigrated from Kerala, the southwestern tip of India, at the turn of the 20th century. His was Sinhalese, Sri Lanka’s largest ethnic group.
I grew up during Sri Lanka’s civil war, which consumed the country from 1983 to 2009. The brutal conflict was fought between the Sinhalese-majority government and the Liberation Tigers of Tamil Eelam, a separatist group fighting to create an independent state for the Tamil minority. An estimated 80,000-100,000 people lost their lives, and the war divided the country along religious and ethnic lines. Meanwhile, a separate insurrection led by the Janatha Vimukthi Peramuna, a Marxist political party, tore through the southern part of the country in the late 1980s, killing tens of thousands of people.
As a child, I did not possess the vocabulary to describe my own personal experience during this tumultuous time. All I knew was that some people withdrew into their own groups and vilified Sri Lankans who were different from them. Others worked hard to maintain relationships. Ordinary people in extraordinary circumstances could still choose connection over anger.
Those experiences sparked enduring interest in a question that animates my work as a personality psychologist. What allows people to live together across deep religious differences, without sliding into hostility or dehumanization? What helps them commit to pluralism?
Over time, I have come to believe that pluralism requires more than laws and institutions, although such structures are important. It is a moral commitment: a virtue that we each have a responsibility to cultivate.
What pluralism is
The phrase “pluralism” is often used loosely. Sometimes it simply refers to diversity: people of many religions or ethnicities living in one society.
This can look quite ordinary: a Buddhist teacher attending a Christian colleague’s church wedding out of respect, or a Muslim shopkeeper and a Buddhist neighbor debating over tea, disagreeing sharply, but chatting again the following day. Many of the shopkeepers my family relied on every week were either Tamil or Muslim. One of my tutors – a Muslim man who had worked for the Sri Lankan foreign service in his youth – would sit with me over lessons and then linger to talk with me about politics, culture and the country.
Pluralism lives in these repeated, small acts: decisions to sustain relationships with people whose deepest convictions differ from your own. And it begins with tolerance.
True tolerance cannot exist without disapproval. If I fully agree with your beliefs, I do not need to tolerate them. Tolerance begins when you encounter a view or practice that you find mistaken, troubling or even morally wrong and choose not to interfere with it – because you recognize coercion is not the appropriate response.
Pluralism moves beyond tolerance. It’s not just permitting someone’s beliefs; it’s trying to understand them and getting to know them. This is not the absence of conviction. It is the determination to live out one’s deepest convictions within a shared civic space, and to treat other people not as a threat but as key contributors to the community.
It can help to think about pluralism as a continuum. At the opposite end is hate: “I do not accept your existence.” Next is indifference: “I do not care what you believe.” Indifference is followed by tolerance as patience or forbearance: “I disapprove, but I will not interfere.”
The deeper form of tolerance is based in respect: “I affirm your humanity, even while disagreeing.” Finally, the last space on the spectrum is what scholars label relational or covenantal pluralism: “I’m committed to our connection, even though we disagree.”
Historically, religious conflict often centered on theological disputes: questions about doctrine, salvation or authority. Enlightenment thinkers such as John Locke, Immanuel Kant and Jean-Jacques Rousseau grappled with a shared question: How can diverse societies hold together in the face of such differences?
One answer was that societies needed some form of shared civic framework to bind citizens. Two centuries later, the sociologist Robert Bellah argued that Americans had developed just such a framework: a “civil religion” of shared symbols, narratives and moral commitments – such as the American flag, the Constitution and Memorial Day – that transcended particular faiths while sustaining a sense of common purpose.
Often, though, religious pluralism is less about theological differences themselves. Instead, conflict frequently erupts over social and political differences emerging from foundational values and identities.
Sri Lanka provides vivid examples of this disagreement. Article 9 of the country’s constitution grants Buddhism the “foremost place” among religions. Many religious minorities feel that provision writes a hierarchy into law, granting special privileges to the majority religion.
Or think about the consequences of the devastating 2019 Easter bombings – coordinated attacks on churches and hotels in three Sri Lankan cities by members of the Islamist militant group National Thowheeth Jama’ath.
A relative of a victim of the Easter bombings prays at their burial site in Negombo, Sri Lanka, on April 28, 2019. AP Photo/Manish Swarup
The resulting wave of anti-Muslim sentiment was not really driven by theological differences but questions about identity, trust and political power. Social media misinformation and opportunistic political rhetoric cast Muslims as outsiders threatening a Sinhala-Buddhist national identity. The question at stake was not which religion was true but who “truly” belonged to the nation.
If societies cannot sustain engagement across differences, shared civic life becomes impossible. This challenge, in my view, is not only institutional but also personal: What habits of mind allow religious pluralism to flourish?
Psychology of disagreement
On a personal level, pluralism begins in a moment of objection. You hear a belief that conflicts with your own. You see a religious symbol you find troubling. You run into a policy grounded in values that you reject. Our first reaction is often intuitive and emotional: irritation, aversion, anger, discomfort. Moral psychology suggests that such reactions feel automatic, confirming our sense that our view is the obvious truth.
What matters is what happens next. Some people quickly dismiss ideas they don’t like, shutting down curiosity. Others pause to reflect: asking why they reacted as they did, what the other person might value, and whether broader principles like freedom of conscience or fairness should guide their response.
This is a hard standard to live up to and one which I’ve struggled with myself. In the wake of the Easter bombings, I found myself growing impatient with Sri Lankans who continued to defend the actions of the government, even as it was detaining about 2,000 Muslims, often on thin evidence; banning women’s religious head coverings; and pardoning the ultranationalist monk most associated with anti-Muslim mob violence. I sometimes caught myself doing exactly what I study, reducing complex people to the worst version of their position. I stopped asking what they were trying to protect or what fears were driving their stance.
It took deliberate effort to step back and try to understand their perspective charitably, even while continuing to disagree. I had to reflect on the fact that for Sinhalese Buddhists carrying the memory of decades of Tamil separatist violence, the government’s response in the wake of the bombings could seem like a way to take the country’s security seriously. The tragedy was that this fear of violence was directed at an entire community, rather than the fringe actors who had committed the crime.
A Muslim woman takes part in a remembrance ceremony in front of St. Anthony’s Church in Colombo, Sri Lanka, on May 21, 2019, a month after a series of deadly Easter Sunday blasts. Ishara S. Kodikara/AFP via Getty Images
Reflection does not guarantee tolerance; we may still conclude that a belief is too harmful to accept. But it could also lead to a “principled allowance,” which is what makes tolerance possible: deciding that others have a right to hold or express views we dislike.
From there, the path can diverge again. Some people settle for a minimal “live-and-let-live” coexistence, while others move toward deeper dialogue and cooperation.
In other words, pluralism is not a single decision. It’s a series of steps to uphold a relationship, shaped by virtues such as humility, empathy, patience, fairness and courage. We can strongly disagree with someone but still ask: What does this belief mean to them?
That said, I still wrestle with where the boundaries of pluralism lie. What about when someone’s convictions lead to clear harm to vulnerable people? I do not have a clean answer. Over the years, though, I’ve come to believe that the difficulty of the question is not a reason to abandon the commitment. Committing to pluralism is a sign of character – one that can be strengthened by practicing particular virtues.
Which virtues support pluralism?
One is intellectual humility: recognizing the limits of our knowledge. It does not mean abandoning conviction. It means acknowledging the possibility that we’re wrong.
Studies suggest that intellectual humility is associated with openness to opposing viewpoints, attempting to understand how another person sees the world. When combined with curiosity, it moves beyond strategic tolerance toward fostering genuine relationships.
Another key virtue is empathy – but a specific kind of empathy. As an emotion, empathy can be biased; it may pull us toward people who look like us, feel close to us, or whose suffering resonates with our own experience. Another form of empathy, though, is perspective-taking: trying to understand another person’s thoughts, feelings or point of view. Studies have found that perspective-taking can reduce prejudice against people with different views.
Similarly, the virtue of curiosity can help reframe disagreement. Instead of seeing difference as a threat to our own identity, it becomes an opportunity to learn. Higher levels of curiosity have been found to both increase people’s motivation to learn and reduce their desire to distant themselves from people with different views.
Pluralism is challenging when emotions run high. That means another virtue it requires is self-regulation, the ability to reflect before reacting. Without it, moral disagreement can quickly descend into condemnation.
Tamil war survivors pray for family members during a commemoration ceremony in Mullaitivu, Sri Lanka, on May 18, 2024. Buddhika Weerasinghe/Getty Images
Finally, pluralism takes courage. People sometimes confuse pluralism with moral relativism: the view that right and wrong are just matters of opinion, with no universal moral foundation. Pluralism doesn’t mean giving up your values, but it requires bravery to discuss them openly with people who strongly disagree.
It is still early, but the emerging picture is consistent with what I observed as a child: that the people around me who maintained friendships across ethnic and religious lines were not people without convictions. They were people who had cultivated specific habits of mind that made that pluralism possible, despite blowback from others within their own community.
Putting it into practice
One practical way to build these habits is to practice what some researchers call an “ideological Turing test.” The rule is straightforward: Before you criticize someone’s position, you first have to explain it so accurately and charitably that they would recognize themselves in your summary. They would say, “Yes, that’s what I believe.”
Doing this well is hard. You have to get curious about what the other person is actually trying to protect, what they fear, what trade-offs they’re willing to live with, and what experiences might have shaped their perspective in the first place. This exercise quietly changes the aim of the conversation: Instead of trying to defeat the other person, you try to understand them.
The process also tends to trigger intellectual humility, because when we make a serious attempt to represent opposing views fairly, we may notice faults in our own thinking. None of this requires agreement, but it does reduce our tendency to caricature the other side.
Pluralism can also be strengthened by reframing our sense of “we.” In polarized environments, “we” tends to shrink until it names only the people who pray, vote and live exactly like us. Pluralism pushes in the opposite direction: It asks us to include fellow citizens whose deepest convictions diverge from our own. Community is a shared civic fate – the responsibilities, institutions and hopes we share, despite enduring disagreement.
Many times over the years, I have thought of a story my father told me, a vivid example of “we.” In 1983, Tamil militants killed 13 government soldiers, and anti-Tamil riots swept across the country. Sinhalese mobs attacked Tamil homes, businesses and neighborhoods in what became known as Black July – days of violence orchestrated by the government that killed thousands of Tamils and displaced many more. The riots are widely regarded as the spark that turned simmering tensions into a full-scale civil war.
A woman holds a portrait of her missing relatives during a protest by Tamils demanding justice for their loved ones near mass graves in Jaffna, Sri Lanka, on July 26, 2025. AFP via Getty Images
My grandparents and uncle were living in Kandy. When violence reached their area, they hid Tamil neighbors in their home, sheltering them from the mobs outside. My father said it was a split-second decision, motivated by the recognition that the people next door were their neighbors rather than members of a different ethnic and religious group.
Their actions required courage and a moral clarity that cut against the chaos of the moment. This clarity doesn’t appear out of nowhere; it emerges from habits practiced long before the moment of crisis arrives.
To build that courage in ourselves, we can also build habits of praise, noticing and naming when others are respectful to people across a divide. Virtues grow where they are socially reinforced. Each person can build accountability by committing with a friend or colleague to one concrete practice of pluralism: asking clarifying questions before responding, summarizing an opposing view before critiquing it, or pausing before posting an incendiary comment online.
Thinking back to my childhood, I remember the evening in 1993 when neighbors gathered outside after news that Sri Lanka’s president at the time, Ranasinghe Premadasa, had been assassinated. We could hear faraway fireworks lit by others who were rejoicing in his passing. And yet we stood together quietly.
The silence of the people around us did not erase our differences; the sound of the fireworks in the distance was a callous reminder of the disagreements that did exist. But to me, our neighbors’ silence affirmed something deeper: that our disagreements did not cancel our shared humanity.
In an era when religious and moral differences often feel like threats to identity, cultivating an individual ethic of pluralism may be one of the most critical civic tasks before us. Pluralism is not who we are by default. But it can be who we become – slowly, deliberately and together.
Eranda Jayawickreme receives funding from the Templeton Religion Trust (grant ID TRT-2024-33487). He is a member of the Labour Party (UK).
Dans la constellation de Cassiopée, l’étoile Gamma Cassiopeiae intrigue les scientifiques depuis cent vingt ans et nous amène à découvrir des phénomènes inattendus du cosmos.Neil Michael Wyatt/Wikimedia Commons, CC BY
Découverte au début du XXe siècle, l’étoile Gamma Cassiopeiae a posé plusieurs énigmes aux astronomes. Si on comprend mieux aujourd’hui son fonctionnement, elle ouvre un pan insoupçonné du fonctionnement des astres.
Observer une étoile, voilà qui semble plutôt banal en astronomie. Aujourd’hui, on imagine davantage les énigmes cosmiques tapies dans les premiers instants de l’Univers ou sous les nuages des exoplanètes. Pourtant, une étoile visible chaque nuit recèle un mystère, enfin élucidé après cinquante ans de recherches !
Cet astre se cache au cœur de Cassiopée, une constellation en forme de W ou de M, selon son orientation cette nuit-là, et visible toute la nuit et toute l’année. Gamma Cassiopeiae – c’est son nom – est aussi appelée Navi, clin d’œil de l’astronaute Gus Grissom (Navi correspond à son deuxième prénom, Ivan à l’envers, qu’il utilisait pour la navigation). Peu connue du grand public, c’est pourtant une vedette pour les astronomes.
Il y a cent vingt ans, l’astronome italien Angelo Secchi pointe sa lunette vers cet astre pour en étudier le spectre. Le spectre d’une étoile, en général, ressemble à un arc-en-ciel, au sein duquel des raies noires apparaissent : elles correspondent aux couleurs absorbées par les différents éléments qui composent l’atmosphère de l’étoile. On peut donc retrouver sa composition en étudiant ces raies. Mais Secchi y repère une chose étrange : des raies brillantes, qui correspondent plutôt à la lumière émise, et non absorbée, par de l’hydrogène.
La plupart des étoiles présentent un spectre (ici, celui du Soleil) où certaines couleurs sont absentes, car absorbées par leur atmosphère. Gamma Cassiopeiae a surpris les astronomes puisqu’elle présente aussi des raies plus brillantes que le reste de son spectre. NOAO/AURA/NSF, CC BY
Une étoile pleine de mystères
Ce premier mystère a mis soixante-cinq ans à être résolu. L’astronome Otto Struve explique en 1931 que ces émissions inhabituelles naissent dans un disque de matière entourant l’étoile. On aurait pu croire observer ce que l’on appelle un disque d’accrétion, un disque de poussière et de gaz entourant les étoiles jeunes, à partir duquel se forment l’étoile et ses planètes. Mais ici, il s’agit en réalité d’un disque de décrétion, alimenté par de la matière éjectée par l’étoile ! Gamma Cassiopeiae (Gamma Cas) devint alors le prototype d’une nouvelle famille, celles des étoiles dites « Be », des étoiles chaudes qui émettent de la matière. Ce groupe rassemble en fait une bonne fraction des étoiles chaudes de type B. Beaucoup d’astronomes amateurs les prennent pour cible pour suivre leurs variations, au gré de l’évaporation ou de la reconstruction de leur disque.
Cependant, on découvrit il y a cinquante ans que Gamma Cas, le prototype, n’était pas si représentatif de sa famille ! En 1976, le satellite SAS-3, l’un des premiers télescopes spatiaux à observer dans le domaine des rayons X, détecta en effet une émission énergétique en provenance de Gamma Cas. Normalement, les émissions de rayons X des étoiles massives sont assez stables et peu intenses, représentant seulement un dix-millionième de leurs émissions totales. Elles proviennent de matière chauffée à seulement 5 millions de degrés. Gamma Cas, elle, brille 40 fois plus intensément, son émission de rayons X varie fortement en quelques minutes, voire en quelques secondes, et la température associée à ces émissions est estimée à 150 millions de degrés, provoquant une ionisation extrême de la matière.
L’étoile présente de plus des signatures de fluorescence, un phénomène qui se produit quand de la matière froide absorbe de la lumière (ici, des rayons X) puis la réémet à une fréquence légèrement différente – de nouveau, quelque chose de totalement inédit pour les étoiles massives.
Gamma Cas, la seule de son espèce ?
Au fil des ans, et surtout durant ces vingt dernières années, les télescopes spatiaux Chandra, XMM-Newton, et e-ROSITA ont repéré deux douzaines d’objets similaires à Gamma Cas : tous de type Be, tous dotés d’une émission X inhabituelle et parfaitement ordinaires par ailleurs. Environ 10 % des étoiles Be les plus massives semblent concernées. Ce n’est donc plus une curiosité, mais bien un phénomène astrophysique à part entière !
Bien sûr, les astronomes ont voulu expliquer ces propriétés étranges. Deux hypothèses principales ont été formulées : ces émissions, c’est soit de la faute de l’étoile, soit de celle d’un compagnon, c’est-à-dire un autre astre accompagnant l’étoile – ce qui ne serait pas surprenant, la plupart des étoiles massives vivant en couple ou en trio. Dans le premier cas, des rayons X naîtraient de l’interaction entre le champ magnétique de l’étoile et celui de son disque. Ce seraient des événements rapides et énergétiques, et la fluorescence serait alors provoquée par des rayons X se réfléchissant sur le disque autour de l’étoile.
Dans le second cas, il faut évidemment un compagnon. Or, les astronomes estiment aujourd’hui que les étoiles Be naissent justement à la suite d’interactions au sein de couples stellaires. D’ailleurs, Gamma Cas possède bien un compagnon, de masse similaire au Soleil. Au départ, Gamma Cas était une étoile bien moins massive, mais son compagnon lui a transféré de la matière, ce qui l’a fait grossir et tourner beaucoup plus vite. Dans le même temps, le compagnon, lui, est devenu compact. S’il s’agit d’un cœur stellaire dénudé (une stripped star, étoile ayant perdu ses couches externes lors du transfert de matière), il pourrait émettre un vent qui entrerait en collision avec le disque de décrétion, le choc générant des rayons X.
Hélas, les observations contredisent les prédictions de ce modèle, qui a dû être abandonné. Si le compagnon est une étoile à neutrons ou une naine blanche, il pourrait attirer la matière du disque et celle-ci, en tombant vers lui, générerait des émissions X. Pour le cas de l’étoile à neutrons, les calculs précis entrent ici aussi en conflit avec les observations. Restent donc deux scénarios : les rayons X sont produits près de l’étoile massive ou bien près du compagnon de type naine blanche.
Un nouveau satellite nous donne la clé du mystère
Pour trancher, il faut mesurer le mouvement imprimé dans l’émission X. En effet, dans un couple stellaire, aucun repos : les deux astres se tournent autour dans une valse (quasi) éternelle. L’un s’approche quand l’autre s’éloigne mais l’étoile, dix fois plus massive que son compagnon, bouge dix fois moins. L’émission X est soit liée à l’étoile Be et donc bouge comme elle, soit liée au compagnon et donc bouge comme lui. Facile par conséquent de faire la différence ? En théorie oui, mais en pratique, moins, car les instruments en rayons X manquaient jusqu’ici de précision.
C’est là qu’intervient XRISM, fleuron de l’Agence spatiale japonaise, JAXA. Lancé fin 2023, ce satellite embarque un instrument, baptisé Resolve, très particulier : il est capable de mesurer la lumière un photon à la fois et, ainsi, de fournir des caractéristiques sur sa cible, notamment sa vitesse, avec une précision inégalée.
XRISM a visé Gamma Cas trois fois, en décembre 2024, février et juin 2025, à chaque fois pendant une demi-journée environ. Trois mesures à trois moments clés du mouvement orbital. Verdict : les rayons X du gaz ultra chaud tout comme la fluorescence associée au gaz plus froid suivent le mouvement d’un compagnon stellaire. Après un demi-siècle, les astronomes percent donc enfin le secret de ces rayons X inattendus.
Gamma Cas comporte une étoile de type Be, entourée d’un disque de matière. Une partie de cette matière s’échappe vers son compagnon et un second disque se forme autour de ce dernier. La matière finit par couler vers les pôles, où elle émet des rayons X. Une partie de ces rayons X est réfléchie par la surface de la naine blanche. Yaël Nazé/Université de Liège, Fourni par l’auteur
Mystère résolu ? Oui et non. Depuis des décennies, on prévoit que des étoiles de type Be soient associées à des naines blanches, mais on n’en avait encore trouvé aucune qui ne fasse pas débat dans notre galaxie. XRISM révèle enfin où elles se cachent : chez Gamma Cas et ses semblables.
Cependant, les modèles prédisaient aussi que ces naines blanches devaient être non seulement nombreuses (elles accompagneraient de 30 à 50 % des étoiles Be), mais aussi préférentiellement associées aux étoiles Be de faible masse. On en trouve ici une fraction plus modeste (10 %) et plutôt chez des étoiles de masse élevée. Clairement, les interactions dans les systèmes binaires ne sont pas encore complètement comprises. Nous n’avons donc pas fini d’entendre parler de Gamma Cas et de ses cousines !
Yaël Nazé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Depuis des décennies, la psychologie et les neurosciences invitent à considérer que, si les humains et les animaux cherchent naturellement à faire le moins d’efforts possible, c’est parce que faire des efforts serait désagréable.
Envisageons ici une autre interprétation : ce n’est pas l’effort en lui-même que les individus évitent, mais l’effort gaspillé – celui qui ne mène à rien ou dont les bénéfices ne justifient pas l’investissement. Cette vision, nous l’exposons dans un article co-écrit avec Roy Baumeister de l’Université de Harvard, Guido Gendolla de l’Université de Genève et Michel Audiffren de l’Université de Poitiers et publié en 2026 dans Neuroscience & Biobehavioral Reviews. Explications.
Comment avons-nous mis en évidence que c’est le gaspillage d’efforts que les individus évitent, pas l’effort lui-même ?
Pour étayer notre thèse, nous avons réalisé une synthèse critique de la littérature scientifique selon deux axes principaux. Le premier s’est intéressé au développement de l’enfant. Nous nous sommes dit que, si l’effort était intrinsèquement désagréable, ce rejet de l’effort devrait s’observer très tôt au cours du développement.
Les nourrissons et jeunes enfants ne manifestent aucune aversion spontanée à l’effort : ils s’y engagent librement, y associent plaisir et satisfaction, et n’apprennent à l’économiser que progressivement. L’exemple des bébés de 10 mois est particulièrement frappant : après avoir observé un adulte persévérer face à une tâche difficile, ils redoublent eux-mêmes d’efforts pour résoudre un problème.
Plus tard, vers 6 ans, les enfants sourient davantage après avoir réussi quelque chose de difficile que quelque chose de facile – comme si la résistance elle-même ajoutait de la valeur à la réussite. Si l’effort était intrinsèquement aversif, rien de tout cela ne serait possible.
Le second axe s’est concentré sur les études portant sur le « principe du moindre effort » chez l’animal et l’adulte. La préférence pour la voie la moins coûteuse n’émerge que lorsque les récompenses sont strictement équivalentes – et s’efface dès que les bénéfices justifient l’investissement.
Mieux, plusieurs études montrent que les individus préfèrent activement s’engager dans une tâche plutôt que de rester passifs, et que les gens occupés sont plus heureux que les gens oisifs, même lorsqu’on les force à s’activer.
Pourquoi ce constat est-il si important ?
Ce changement de perspective transforme notre compréhension de la motivation humaine. Il permet de résoudre ce que certains appellent le « paradoxe de l’effort » : s’il existe bien une loi biologique du moindre effort, alors comment expliquer que des millions de personnes s’engagent volontairement dans des activités exigeantes – sport intensif, apprentissage d’un instrument, études longues – et y trouvent du plaisir ?
Si l’effort est compris comme un coût neutre, comparable à une dépense d’argent, alors il devient logique que les individus acceptent de l’investir lorsque les gains en valent la peine.
Cette approche repositionne l’être humain comme un agent capable d’évaluer et de décider, plutôt que comme un organisme en lutte permanente contre une répulsion biologique à l’action. Elle permet aussi de mieux distinguer les situations ordinaires de désengagement – qui relèvent d’un calcul défavorable – des cas pathologiques, où une véritable aversion à l’effort peut apparaître.
Dans ce deuxième cas, cette réticence à l’effort repose sur des mécanismes neurobiologiques bien identifiés, notamment un déficit du système dopaminergique. La dopamine joue en effet un rôle central dans la motivation : elle renforce le sentiment de récompense et stimule la poursuite d’objectifs. Lorsqu’elle est produite en quantité insuffisante, l’effort devient véritablement désagréable et le désir de s’engager s’érode.
Quelles suites donner à cette recherche ?
Plusieurs questions restent ouvertes.
On comprend encore mal dans quelles conditions certaines personnes développent une véritable aversion à l’effort et quels mécanismes neurobiologiques sont impliqués. Le rôle du système dopaminergique est souvent évoqué, mais les recherches se sont surtout concentrées sur des situations où les récompenses sont externes. Les motivations intrinsèques – lorsque l’effort est recherché pour lui-même – restent encore peu étudiées.
Surtout, une question pratique se profile : et si, plutôt que de chercher à rendre les tâches moins pénibles – à l’école, au travail, dans le soin –, on cherchait avant tout à les rendre plus justifiées aux yeux de ceux qui les accomplissent ? Ce n’est pas la même chose. Et la différence pourrait changer beaucoup.
Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.
Nathalie André ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Lutter contre la sédentarité, qu’il ne faut pas confondre avec l’inactivité physique, est un enjeu crucial de santé publique à tous les âges. Rester trop longtemps assis ou allongé dans la journée augmente en effet le risque de maladies chroniques et peut aussi affecter les capacités cognitives. Il existe des méthodes adaptées aux différents publics (étudiants, travailleurs…) pour rompre les mauvaises habitudes.
Jean et Samuel sont deux amis de longue date, ils ont grandi ensemble, ils ont fait leurs études dans la même école, ils étaient inscrits au même club d’athlétisme et ils travaillent dans la même entreprise. Pourtant, ils n’ont pas les mêmes risques face aux maladies chroniques et au déclin cognitif, du fait de leur mode de vie.(Jean et Samuel sont des personnes fictives. Toute ressemblance avec des personnes réelles serait fortuite, ndlr).
Jean, 45 ans, est un sportif occasionnel. Il court trois fois par semaine pour se sentir bien. Toutefois, dans le cadre de son travail d’agent comptable, il passe son temps assis devant son ordinateur plus de sept heures par jour. Les contraintes temporelles (les réunions s’enchaînent) et le manque de moyen dans son entreprise (il n’a pas de bureau amovible pour se mettre en position debout) l’empêchent de rompre cette sédentarité. Chez lui, Jean aime se reposer dans son canapé, devant la télévision.
Samuel, 46 ans, marche trente minutes quotidiennement (pour se rendre à son travail et se promener le week-end) et son travail lui permet de ne passer que trois heures assis par jour. De retour chez lui, Samuel aime passer du temps dans son jardin à cultiver son potager et à cuisiner.
Potentiellement, Jean a plus de risques que Samuel de développer des maladies chroniques et de réduire ses capacités cognitives, à cause d’une sédentarité accrue.
Ne pas confondre sédentarité et inactivité physique
Il est important de différencier la sédentarité, qui consiste à être assis ou allongé pendant la journée, de l’inactivité physique, qui est le fait de ne pas atteindre les recommandations d’activité physique formulées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Ces dernières sont, pour un adulte âgé de 18 à 65 ans, de 150 à 300 minutes d’activité physique d’intensité modérée par semaine, avec un ajout de renforcement musculaire et de travail d’équilibre 2 à 3 fois par semaine pour les plus de 65 ans.
Ainsi, une personne peut être considérée comme active mais sédentaire. Elle respecte les recommandations en termes d’activité physique, mais elle reste assise plus de 7 heures par jour au quotidien, comme Jean au début de notre histoire.
Les méfaits de la sédentarité sur la santé physiologique
« la chaise tue silencieusement et nous ment, car elle ne nous repose pas. »
En effet, notre organisme n’a quasiment pas évolué depuis l’époque de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs. Il est adapté pour bouger régulièrement et souffre lorsque nous ne l’activons pas.
Les autorités de santé considèrent que passer plus de 8 heures en position assise ou allongée dans la journée relève d’un comportement sédentaire et devient potentiellement délétère pour la santé. En revanche, limiter la sédentarité à quatre heures ou moins par jour permet de réduire de 32 % le risque de mortalité par maladie cardiovasculaire.
Les méfaits de la sédentarité sur la santé psychocognitive
Au-delà des effets aujourd’hui bien connus sur les capacités physiologiques et les maladies chroniques, la sédentarité peut également avoir des effets délétères sur nos capacités psychocognitives, et ce à tous les âges de la vie. Au niveau psychologique, on parle d’augmentation du risque d’anxiété et de dépression.
La santé mentale a été désignée « Grande Cause nationale » par le gouvernement, pour la deuxième année consécutive, et lutter contre la sédentarité peut jouer un rôle prépondérant dans cette lutte.
Concernant l’aspect cognitif, une récente étude française met en avant que la capacité à inhiber un mouvement dépend de l’âge mais aussi du taux de sédentarité. 78 personnes, âgées de 18 à 88 ans, ont passé un test sur ordinateur pour déterminer leur capacité à stopper une action qui était déjà enclenchée, comme si elles devaient s’arrêter de traverser la rue car une voiture arrivait trop vite alors que le feu piéton était passé au vert.
L’inhibition est essentielle dans la cognition car elle permet de résister aux distractions et aux impulsions automatiques afin de se concentrer, réfléchir et prendre des décisions adaptées. La recherche a montré que la capacité d’inhibition diminuait avec l’âge (ce qui était déjà connu), mais surtout que cette capacité diminuait également avec la sédentarité. Ainsi, plus une personne passe de temps assise ou allongée durant la journée, moins elle aura la capacité d’inhiber ses mouvements.
Plus intéressant encore, les méfaits de la sédentarité n’étaient pas contrecarrés par le niveau d’activité physique. En d’autres termes, même si une personne active atteignait les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé en réalisant plus de 150 min d’activité physique modérée par semaine, le fait qu’elle soit sédentaire pourrait réduire sa capacité d’inhibition, quel que soit son âge. Dans cette étude, des personnes âgées de 80 ans et non sédentaires avaient ainsi de meilleurs scores d’inhibition que des jeunes de 20 ans ayant un comportement sédentaire.
Concernant la sédentarité chez les jeunes et, plus particulièrement chez les étudiants, l’Observatoire national de l’activité physique et de la sédentarité (Onaps) et l’Association des étudiants en sciences et techniques des activités physiques et sportives (Anestaps) ont rendu en 2023 leur rapport suite à leur enquête nationale sur la pratique d’activité physique et sportive et la sédentarité en milieu universitaire en France.
Dans ce rapport, il est indiqué qu’en moyenne, « les étudiants passent huit heures par jour en position assise ou allongée. Ils sont plus sédentaires les jours de cours que les jours de repos. Ces comportements sont accentués en fonction de l’année d’étude ».
Il est donc primordial de trouver des solutions adaptées à chaque public pour réduire le taux de sédentarité.
Contrecarrer (simplement) la sédentarité
Afin de lutter contre les maladies chroniques, l’accent a été mis ces dernières années sur le respect des recommandations en termes d’activité physique. Tout en gardant à l’esprit qu’un mode de vie actif est indissociable d’une bonne santé physique et mentale, il est important de tourner également les projecteurs vers la sédentarité, qui est un mal un peu plus sournois, comme le souligne le professeur François Carré.
Il ne nous vient pas directement à l’esprit que rester sur sa chaise toute la journée au travail est néfaste pour notre santé, alors que l’on pratique occasionnellement une activité sportive.
L’Observatoire national de l’activité physique et de la sédentarité (Onaps) fournit des recommandations et des propositions simples pour rompre les comportements sédentaires.
Par exemple :
bouger 1 à 3 minutes toutes les 30 et 60 minutes ;
limiter les longues périodes assises, notamment pour le travail, est une routine à prendre au quotidien ;
la pause active aurait des effets bénéfiques sur l’efficacité et la fatigue au travail ;
pendant les loisirs, limiter les temps d’écran est indispensable chez les jeunes et moins jeunes pour réduire les comportements sédentaires.
La sédentarité n’est pas une fatalité. Il existe des méthodes simples et efficaces pour rompre les mauvaises habitudes. Éduquer et bouger tout au long de la vie reste un enjeu de santé publique majeur.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
Cléopâtre, incarnée par Linda Cristal, en tenue de danseuse orientale, dans le film *les Légions de Cléopâtre*, 1959. Capture d’écran.
Que sait-on des fêtes fastueuses organisées par la reine Cléopâtre dans son palais, à Alexandrie, ou dans son bateau lors de ses déplacements ? S’agissait-il de pure débauche comme le prétendent les auteurs antiques ou bien d’actes de piété religieuse ?
C’est pour éblouir Marc Antoine, écrit l’auteur antique Plutarque dans sa Vie d’Antoine, que Cléopâtre aurait orchestré une véritable stratégie de séduction, mêlant fête et luxe.
Marc Antoine se trouve en Asie Mineure, l’actuelle Turquie, dont il doit réorganiser l’administration. Il y convoque Cléopâtre en même temps que les autres souverains locaux, vassaux de l’Empire romain. Rome est alors la grande puissance dominant le monde méditerranéen et le Proche-Orient.
La reine décide de se faire attendre un peu, nous raconte Plutarque. Elle prend son temps, parce qu’elle souhaite arriver après tous les autres. Elle part finalement à la rencontre de Marc Antoine sur un luxueux navire. Un véritable palais flottant. Elle y prend place vêtue en déesse.
Elle est « telle qu’on peint Aphrodite », écrit Plutarque (Vie d’Antoine 26). L’auteur antique avait en tête les fresques, du type de celle retrouvée à Pompéi dans la maison dite « de la Vénus à la coquille », montrant la déesse de l’érotisme vêtue de ses seuls bijoux.
La déesse de l’amour et de la beauté, accompagnée d’Éros ailé. Fresque de maison de la Vénus à la coquille, Pompéi. Wikimedia
Cléopâtre arrive à Tarse entourée d’un grand nombre de figurants et de figurantes qu’elle a embarquées sur son navire : de belles filles et de beaux garçons. Les garçons ont des ailes accrochées dans le dos comme des Éros, petit dieu de l’amour, fils d’Aphrodite.
Les jeunes filles, elles, sont déguisées en divinités de la mer. Leurs corps dénudés ne sont couverts que d’algues marines.
Cette étonnante mise en scène s’inscrit dans la tradition des grandes manifestations orchestrées par les prédécesseurs de Cléopâtre dans le cadre de ce qu’on peut qualifier de « monarchie-spectacle » des Ptolémée. Les souverains ptolémaïques, à partir du règne de Ptolémée II et de sa sœur-épouse Arsinoé II, au IIIe siècle avant notre ère, organisaient d’impressionnantes processions à Alexandrie, comme le rappelle l’auteur antique Athénée de Naucratis (Deipnosophistes V, 196-200).
Fêtes et défilés grandioses permettaient aux rois et aux reines de se mettre en scène comme des souverains et des divinités vivantes.
La plus belle fête de l’Antiquité
Le spectacle de l’arrivée fastueuse de Cléopâtre à Tarse provoque un gigantesque attroupement. Toute la population de la ville se rue en direction du port pour voir arriver le somptueux navire royal. La reine invite alors Marc Antoine à la rejoindre à bord. Elle y a préparé un magnifique banquet.
Elle propose aussi à son invité de conclure un hiéros gamos, c’est-à-dire un « mariage sacré », entre la déesse Aphrodite dont elle se veut l’incarnation terrestre et Dionysos, dieu de la fête et du vin, auquel elle assimile Marc Antoine.
Le Romain aurait été subjugué par la reine, sa mise en scène et son déballage de luxe. Tous ses sens sont ravis : Cléopâtre fait brûler des parfums, les plats sont délicieux ; les éclats de la musique sont accompagnés d’étonnants jeux de lumière, produits par des torches accrochées au plafond et aux murs de la salle de banquet. « C’est pourquoi, conclut Plutarque, de toutes les fêtes dont il est fait mention dans l’histoire, n’en trouve-t-on aucune qui soit comparable à celle-là » (Vie d’Antoine 26).
À l’issue du banquet, la divine reine s’offre elle-même à Marc Antoine. Ils vont vivre leur première nuit d’amour sur le luxueux bateau.
La vie inimitable
Après avoir réglé, un peu rapidement, les affaires de l’Orient, le Romain va rejoindre la reine dans son palais à Alexandrie. Commence alors le fameux hiver 41-40 avant notre ère que les amants passent au milieu de divertissements fastueux. Ils forment une association dite des « Amimétobiens », c’est-à-dire de « Ceux qui mènent une vie inimitable ». Leurs modèles sont les divinités de l’Olympe. Ils se veulent « inimitables » par le commun des mortels.
Pendant plusieurs mois, nous raconte Plutarque, le palais royal vit au rythme de la fête permanente, tandis que Cléopâtre joue le rôle de la maîtresse de cérémonie. Elle prépare tous les jours le programme des réjouissances avec beaucoup d’imagination et un constant souci de varier les plaisirs. Il fallait surtout que Marc Antoine ne s’ennuie jamais. La reine cherche sans cesse à le tenir en haleine. Elle ne le quitte ni le jour ni la nuit.
Des plats succulents sont préparés en permanence pour ne jamais faire attendre la reine et son amant lorsqu’il passent commande. Uniquement pour Marc Antoine, huit sangliers à la broche rôtissent en même temps dans les cuisines du palais, mais à un degré différent de cuisson, parce que, comme l’explique le cuisinier en chef du palais, cité par Plutarque :
« Chaque mets doit être servi à un degré de perfection qui ne dure qu’un instant […]. C’est pourquoi, nous préparons, non pas un seul dîner, mais plusieurs dîners, ne pouvant deviner à quelle heure Marc Antoine voudra être servi. » (Vie d’Antoine 28, 2-4.)
Plutarque décrit aussi une succession de fêtes « au son des flûtes et des lyres » qui mettent le palais en ébullition. Parfois, Cléopâtre et Marc Antoine sortent du palais, déguisés en serviteurs. Ils vont s’amuser dans les tavernes et les cabarets du port d’Alexandrie.
La danse de Cléopâtre par Linda Cristal, 1959.
Ce thème sera repris dans le film les Légions de Cléopâtre du réalisateur italien Vittorio Cottafavi, en 1959. Cléopâtre y revêt une tenue de danseuse orientale avant de quitter sa résidence royale pour aller faire la fête dans une taverne populaire qu’elle apprécie. Incarnée par l’actrice Linda Cristal, la reine réalise une danse du ventre qui attire les regards d’un public presque exclusivement masculin. À travers cette scène, l’Égypte antique et l’Orient arabe moderne fusionnent en un seul et même fantasme.
L’union annuelle de la déesse Hathor et du dieu Horus
Pour mieux comprendre les fêtes de Cléopâtre, il faut les replacer dans le contexte religieux égyptien de l’époque de la reine. Une des grandes fêtes annuelles est alors celle de l’union entre la déesse Hathor et le dieu Horus. Hathor est une déesse de la fécondité, de la sexualité et de la joie. Elle était adorée à Dendérah, en Haute-Égypte, où se trouve le grand temple dont Cléopâtre a poursuivi, tout au long de son règne, les travaux commencés par son père, le roi Ptolémée XII.
La fête d’Hathor avait lieu chaque année, à partir de la fin du mois de mai et au mois de juin, juste avant le début de la crue du Nil. La statue de la déesse était sortie de son sanctuaire et placée sur une barque qui remontait le Nil jusqu’à Edfou, à 160 kilomètres plus au sud. C’est là que se trouve le grand temple consacré au dieu Horus. Hathor allait symboliquement rendre visite au dieu.
Les barques d’Hathor et d’Horus. Bas-relief de la cour intérieure du temple d’Horus à Edfou. : C.G Schwentzel, Fourni par l’auteur
Selon la tradition, Horus s’embarque lui aussi et va accueillir la déesse au nord d’Edfou. Leurs deux bateaux sont alors liés par des cordes et naviguent ensemble jusqu’au débarcadère du temple, comme on le voit sur un bas-relief gravé dans la cour intérieure du temple.
Le voyage des statues divines donnait lieu à de nombreuses réjouissances. Les fidèles attendaient sur le quai pour assister à l’arrivée du couple divin. C’était un intense moment festif. On peut voir sur un bas-relief du temple des prêtresses de la déesse agitant des sistres, c’est-à-dire des hochets métalliques, pour célébrer l’arrivée du cortège.
Hathor passait quatorze jours dans le sanctuaire, aux côtés d’Horus. Les deux divinités s’unissaient pour engendrer un fils nommé Harsomtous, c’est-à-dire « Horus unificateur des deux terres ».
La déesse se rembarquait ensuite. Elle pouvait rentrer chez elle, car elle avait accompli sa mission annuelle de procréation. Le retour avait lieu au milieu du mois de juin. Il correspondait au début de la période de la crue du Nil que la déesse ramenait symboliquement avec elle, en naviguant vers le nord.
Cléopâtre, nouvelle Hathor
Cléopâtre connaissait évidemment cette grande fête. Elle y a peut-être même participé, après avoir remonté elle aussi le Nil sur son somptueux navire jusqu’à Dendérah puis Edfou.
Quand elle va à la rencontre de Marc Antoine, à Tarse, elle reproduit un schéma comparable à la fête annuelle de la navigation d’Hathor. Elle est la déesse qui va, sur son navire, au-devant d’un dieu avec lequel elle doit s’unir pour avoir un enfant et assurer le bonheur de son royaume. Telle est la signification du « mariage sacré » qu’elle propose à Marc Antoine.
Comme Marc Antoine s’exprime en grec lors de sa tournée en Orient, la reine adapte les divinités évoquées à la langue de son amant. Elle est Aphrodite, équivalent grec d’Hathor. Quant à lui, il est son Dionysos, dieu très populaire dans le monde hellénique que, de surcroît, Marc Antoine affectionnait tout particulièrement.
La réalité des fêtes de Cléopâtre est donc bien différente de l’image de débauche et du pur jeu de séduction évoqués par Plutarque. C’est tout un programme politico-religieux et festif qu’imagine Cléopâtre, en s’inspirant des fêtes égyptiennes d’Hathor. Grâce aux qualités divines qu’elle met au service des peuples de l’Orient, et en association étroite avec Marc Antoine, elle affirme que le monde est entré dans une nouvelle période de paix, de prospérité et de joie, sous la bénédiction divine. La fête est pour Cléopâtre un instrument d’affirmation à la fois politique et religieuse.
Christian-Georges Schwentzel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Pour financer ses investissements dans l’IA, Meta a placé plus de 26 milliards d’euros d’obligations (sa dette) sur les marchés financiers.Sudarsan Thobias/Shutterstock
Alors que Meta a réalisé un chiffre d’affaires de 174,80 milliards d’euros en 2025, la maison mère d’Instagram, de WhatsApp et de Facebook, a emprunté 26 milliards d’euros sur les marchés financiers en octobre 2025. Pourquoi s’endetter avec de tels résultats ? Il faut chercher du côté de l’effet de levier, de la fiscalité et de stratégie d’entreprise.
Meta est un mastodonte de l’économie mondiale. Le groupe pèse 1 473 milliards d’euros en bourse et a réalisé un chiffre d’affaires proche de 52 milliards d’euros rien qu’au quatrième trimestre de 2025, elle possède une trésorerie de 71 milliards d’euros et une marge de 41 % au 31 décembre 2025. Ces chiffres donnent le tournis. Pourtant, l’entreprise annonce vouloir licencier 20 % de ses effectifs.
Cours de Meta depuis 2012. Le 12 août 2025, l’action est à 790 dollars états-uniens, soit 687,47 euros, à la fermeture de la bourse du Nasdaq. Boursorama
En parallèle, elle a finalisé en octobre dernier une émission obligataire de 26 milliards d’euros, la plus importante de l’année 2025 aux États-Unis. Concrètement, les actionnaires achètent de la dette du groupe de Facebook, Instagram ou WhatsApp, contre un intérêt. Car les besoins en financement de l’entreprise californienne sont gigantesques, notamment 23,50 milliards d’euros pour le développement d’infrastructures consacrées à l’intelligence artificielle.
Ce paradoxe n’est qu’apparent. Pour les grandes entreprises, le recours à l’endettement se révèle souvent plus rationnel que la mobilisation de leurs propres fonds. Comment l’expliquer ?
Avantage fiscal décisif
Même un géant comme Meta, disposant d’une valorisation boursière colossale et d’importantes liquidités, a intérêt à s’endetter. La raison est simple : tant que le coût de la dette reste inférieur au rendement des projets financés, la rentabilité des fonds propres augmente. C’est précisément ce que l’on appelle l’effet de levier, à savoir utiliser des ressources empruntées pour amplifier la performance financière au bénéfice des actionnaires.
L’effet de levier est renforcé par un avantage fiscal décisif. Les intérêts de la dette sont déductibles de l’impôt sur les sociétés, contrairement aux dividendes versés aux actionnaires. Pour Meta, dont les bénéfices se chiffrent en dizaines de milliards, cette déduction représente une économie d’impôt substantielle. Dans ce cadre, s’endetter n’est pas un signe de fragilité, mais un choix rationnel d’optimisation de la structure du capital.
Financer des investissements réellement productifs
Ce raisonnement dépasse les entreprises. Nos recherches sur la soutenabilité de la dette publique en Europe ou dans les pays en développement montrent que l’endettement n’est viable que si les ressources mobilisées servent des investissements réellement productifs, capables d’améliorer la croissance et le bien-être.
Lorsque la dette, publique ou privée, finance des dépenses sans effet sur la création de valeur, le levier se transforme en fardeau et devient un effet massue. La question pertinente n’est donc jamais s’il faut s’endetter, mais pourquoi et pour quoi faire.
La banque finance l’activité, le marché finance l’ambition
Pour exploiter pleinement ce levier, Meta doit accéder à des financements massifs, de longue maturité, à un coût prévisible. Le crédit bancaire, limité par les règles prudentielles, des covenants exigeants (clause d’un contrat de prêt permettant au prêteur d’exiger le remboursement anticipé du prêt) et des maturités plus courtes, ne peut offrir ce volume.
Les marchés obligataires, en revanche, réunissent des investisseurs mondiaux capables de prêter des dizaines de milliards allant jusqu’à 30 ans. Pour Meta, on parle de plus 30 milliards de dollars d’obligations sur le marché, avec des maturités comprises entre 2030 et 2065. Pour un émetteur noté Investment Grade – de AAA à BBB- –, les marchés permettent de lever des montants qu’aucune banque ne peut fournir seule, souvent à un taux très compétitif.
En résumé, si la banque finance l’activité, le marché finance l’ambition. L’effet de levier étant la stratégie de Meta, le marché obligataire en est l’instrument naturel.
Le bon moment pour s’endetter
Le moment choisi par Meta n’est pas anodin. Les taux longs états-uniens se sont stabilisés fin 2025 après une période de forte volatilité. Émettre des obligations permet de fixer un coût d’endettement attractif pour plusieurs décennies. L’entreprise Meta montre qu’elle s’endette pour accélérer sa croissance, non pour se renflouer. Cet arbitrage financier est cohérent avec une stratégie de long terme.
Cette levée de fonds vise à financer l’expansion des infrastructures d’intelligence artificielle du groupe. En 2026, Amazon, Google, Meta et Microsoft souhaitent investir plus de 522 milliards d’euros. La dette permet de financer ces investissements lourds sans puiser dans la trésorerie opérationnelle ni diluer l’actionnariat.
En effet, émettre de nouvelles actions pour lever des capitaux augmente le nombre de titres en circulation, ce qui réduit mécaniquement la part de chaque actionnaire dans les bénéfices de l’entreprise. Cette dilution érode la valeur de chaque titre existant et va à l’encontre des intérêts des investisseurs, qui voient leur droit aux profits futurs diminuer sans avoir reçu de contrepartie.
En dissociant financement et exploitation, Meta renforce sa capacité d’expansion tout en préservant la valeur de ses fonds propres. Au fond, un usage classique du levier chez les géants technologiques.
Suivi des agences de notation
Émettre de la dette sur les marchés n’apporte pas seulement du financement, cette logique impose une discipline de marché. Prospectus détaillé, suivi des agences de notation, rencontres avec les investisseurs, autant d’exigences qui forcent les grandes entreprises à une transparence régulière et à une gestion plus rigoureuse.
Pour Meta, la levée obligataire n’est pas qu’un levier financier, c’est l’acceptation d’un regard extérieur permanent, qui structure la gouvernance autant que le coût du capital.
Meta illustre ce que la finance d’entreprise a de plus rationnel : mobiliser l’effet de levier, optimiser la fiscalité et accepter la discipline du marché. Emprunter 30 milliards n’est pas un signal de fragilité. C’est la preuve que la dette demeure, pour les plus grandes entreprises, l’outil le plus puissant pour financer l’ambition sans diluer la valeur.
Wissem Ajili Ben Youssef ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Le 5 mars 2026, la cour d’appel de Versailles a ordonné que le policier qui avait abattu le jeune Nahel Merzouk, le 27 juin 2023, lors d’un contrôle routier à Nanterre, dans les Hauts-de-Seine, soit jugé pour « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner » et non pour meurtre, comme préconisé par les magistrats instructeurs. Cette requalification pénale s’inscrit dans une logique judiciaire favorisant la défense des policiers, estime le professeur de droit Olivier Cahn. Quels mécanismes expliquent ce traitement, et comment y remédier ?
The Conversation : Comment analysez-vous la décision de la cour d’appel de Versailles ?
Olivier Cahn : Le point de vue de la police, affirmé et répété, est que, dans l’affaire Nahel, le policier s’est conformé aux dispositions de l’article L435-1 (du Code de la sécurité intérieure, ndlr) qui permet aux agents de la force publique, sous certaines conditions restrictives, de faire feu en cas de refus d’obtempérer. Ce qui implique, selon le point de vue policier, que la chambre de l’instruction aurait dû reconnaître à ce policier le bénéfice de l’autorisation de la loi et le mettre hors de cause.
La chambre de l’instruction a décidé de renvoyer ce policier devant une cour criminelle, et non une cour d’assises. Il devrait être poursuivi pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner », et non pour « homicide volontaire », motif retenu par les juges d’instruction. L’homicide volontaire est puni de trente ans de réclusion, et les violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, seulement de quinze ans.
Or, j’observe que l’on a, de manière constante, une jurisprudence qui considère que l’intention homicide, donc ce qui caractérise le meurtre, peut être déduite des faits, et particulièrement du fait d’utiliser une arme à feu pour tirer sur une partie vitale du corps de l’individu. Le policier a toujours nié avoir voulu tirer au niveau du cœur de Nahel, mais il me semble qu’il appartenait à une cour d’assises d’en décider, plutôt qu’à la chambre de l’instruction. Cette interprétation peu habituelle de la législation relative au meurtre justifie peut-être la décision du parquet général de se pourvoir en cassation.
Cette décision est-elle surprenante au regard des décisions judiciaires relatives aux violences policières ?
O. C. : Cette décision est emblématique du traitement pénal des violences policières en France. Il serait faux de dire que l’État protège les policiers et qu’ils sont systématiquement couverts. En revanche, ils bénéficient d’une grande mansuétude dans la répression, qui se manifeste souvent par une sous-qualification des faits, comme il ressort de la décision de la chambre de l’instruction dans l’affaire Nahel.
En principe, en droit pénal, on poursuit toujours sur le fondement de ce qu’on appelle la plus haute expression pénale, c’est-à-dire la qualification la plus sévère, charge éventuellement au tribunal de retenir une qualification plus clémente à l’issue des débats. Or, ce que l’on constate dans les affaires de violences policières, c’est plutôt une pratique inverse, c’est-à-dire que les poursuites sont diligentées sur le fondement de la plus basse expression pénale et que les procédures sont extraordinairement respectueuses des droits de la défense et de la présomption d’innocence. Les acquittements et les relaxes ne sont pas exceptionnels. S’agissant du quantum des peines – lorsqu’ils sont déclarés coupables –, celles prononcées sont souvent extrêmement faibles et souvent assorties d’une non-inscription au casier judiciaire, ce qui permet aux fonctionnaires de continuer à exercer leurs fonctions.
Malheureusement, ni le ministère de la justice ni le ministère de l’intérieur ne publient de données sur ces condamnations. Mais il serait intéressant – et peut-être édifiant – que des travaux statistiques soient menés, particulièrement si des comparaisons étaient opérées avec le taux de condamnation et le quantum des peines prononcées pour des infractions équivalentes contre les personnes qui ne sont pas dépositaires de l’autorité publique.
Quels sont les types de violences policières constatées en France ?
Ainsi, par exemple, s’agissant du refus d’obtempérer, après la loi de 2017, on a constaté une augmentation substantielle des tirs qui a culminé en 2022, avec 13 morts, y compris parfois des passagers des véhicules ciblés. L’opinion, la presse et le Parlement ont alors pris conscience du problème. Une commission d’enquête parlementaire a été constituée et l’un des rapporteurs a proposé de modifier l’article L435-1 du Code de la sécurité intérieure, qui autorise, sous conditions, à tirer sur les véhicules en cas de refus d’obtempérer. Rappelons que ce type d’usage des armes est pratiquement interdit au Royaume-Uni ou en Allemagne. Par ailleurs, et surtout, le ministère a réagi et modifié les instructions relatives à l’usage des armes. Immédiatement, le nombre de tirs et de morts ont notablement diminué – ce qui, outre que la police est un corps discipliné, confirme qu’il existait bien une défaillance institutionnelle dans les consignes données aux agents.
De même, le nombre de procédures diligentées, comme la condamnation infligée à la France par la Cour européenne à la suite d’une « nasse » illégale mise en œuvre à Lyon (Rhône), suggèrent que l’usage de la force ou de la contrainte en maintien de l’ordre est problématique. Or, quand des agriculteurs commettent des exactions d’un niveau comparable à celui des autres manifestants, le ministre de l’intérieur demande aux policiers de ne pas réagir – et ils se conforment à cette injonction. Dans les manifestations organisées par d’autres professions ou pour d’autres revendications, les autorités demandent, au contraire, aux policiers d’aller au contact et d’interpeller les fauteurs de troubles.
Depuis les manifestations de 2016 (contre la loi « Travail », ndlr), des pratiques de maintien de l’ordre offensives ont été déployées – des brigades anti-ciminalité (BAC) ou des unités spécialement créées comme les brigade de répression de l’action violente motorisée (BRAV-M), soit des policiers qui sont spécialisés dans l’interpellation plutôt que dans le maintien de l’ordre, sont engagées et agissent avec peu de discernement, comme l’établit le nombre conséquent d’interpellations qui ne donnent pas lieu à des poursuites. Il est aussi fait un usage souvent juridiquement discutable des armes, qu’il s’agisse de grenades ou de lanceurs de balles de défense (LBD), au risque d’un recours excessif à la force, comme en témoigne le nombre important de blessures et de mutilations infligées aux manifestants.
Le temps où l’État montrait sa force pour ne pas avoir à l’utiliser est révolu. Et que dire de la mise à la disposition des préfets des procureurs, lorsque ces magistrats sont « invités » à mettre les réquisitions de contrôle d’identité, que la loi leur réserve, au service des dispositifs de maintien de l’ordre, voire à faire preuve de parcimonie dans l’exercice de leur mission de garants de la liberté des personnes interpellées.
Rappelons que la doctrine française se fondait auparavant sur le maintien à distance des manifestants, pour éviter les affrontements avec les forces de l’ordre, et la tolérance à l’égard de certaines formes d’exactions contre les biens. Cette approche s’était cristallisée après la mort de Malik Oussekine, tué par des policiers à l’occasion d’une manifestation contre le projet de loi Devaquet. L’argument selon lequel le changement de doctrine des forces de l’ordre serait la conséquence d’une évolution des pratiques violentes des manifestants est un argument d’autorité, que ne confirment pas les travaux des sociologues (Voir Olivier Fillieule et Fabien Jobard, Politiques du désordre. La police des manifestations en France, Seuil, 2020, ndlr). Désormais, la perte de compétence est telle que la France n’est plus un modèle de maintien de l’ordre pour ses partenaires européens.
Enfin, le maintien de l’ordre dans les quartiers défavorisés ne va pas sans poser question. Outre que l’application du qualificatif de « violences urbaines » permet de ne jamais s’interroger sur la cause des émeutes, le ministère a décidé d’engager des forces spécialisées dans la lutte contre le grand banditisme – RAID, BRI – dans des opérations de maintien de l’ordre. Surtout, il avait défini une doctrine tellement brutale – le schéma national des violences urbaines – qu’il a préféré le rapporter à un simple guide opérationnel, sans effet normatif, lorsqu’il a eu à en répondre devant le Conseil d’État, en septembre 2025.
L’influence de l’institution policière sur les gouvernements permet-elle d’expliquer ce type de comportements ?
O. C. : Cela contribue certainement à les expliquer. Depuis les manifestations de 2016 contre la réforme du Code du travail, et plus encore lors du mouvement des gilets jaunes (2018-2019, ndlr), les policiers sont parvenus à convaincre les gouvernements que leur maintien en fonction dépendrait du soutien de la police. Surtout, depuis 2017, les ministres de l’intérieur qui se sont succédé étaient – selon moi – soit incompétents, soit soucieux d’apparaître comme le « premier flic de France » pour servir leur ambition. Finalement, c’est aujourd’hui Laurent Nuñez, un membre du sérail policier, qui assume la fonction. S’est ainsi renforcée la conviction parmi les représentants des syndicats de police que les ministres passent et qu’eux demeurent. Surtout, par pusillanimité ou cynisme, les ministres de l’intérieur n’assument plus parfaitement leur mission politique de préserver l’équilibre entre la satisfaction des revendications policières et la préservation de l’équilibre essentiel en démocratie entre pouvoirs donnés à la force publique et protection des droits fondamentaux des citoyens.
Ainsi, les policiers décident largement de la doctrine qu’ils appliquent et la satisfaction de leurs exigences tient lieu de politique publique. La prudence de Roger Frey, ancien ministre de l’intérieur du général de Gaulle, qui estimait que le rôle du ministre était de savoir refuser les demandes incessantes des policiers n’est plus d’actualité. Ainsi, les revendications se succèdent et les gouvernements font chaque fois plus de concessions – comme l’illustre aujourd’hui la demande de créer au profit des policiers une « présomption de légitime défense » – idée qui n’a longtemps été soutenue que par l’extrême droite, et qui semble à présent suffisamment raisonnable au ministre de l’intérieur pour qu’il la soutienne. Cette mesure est révélatrice : elle n’empêcherait pas les poursuites et condamnations, puisque la présomption pourrait être renversée. Mais elle empêcherait généralement le placement en garde à vue des policiers, au moins le temps que se calme l’intérêt médiatique – ce qui est, juridiquement, une justification douteuse.
Dans quelle mesure la situation des magistrats explique-t-elle ce traitement des violences policières ?
O. C. : Le problème se situe au niveau du parquet qui, dans l’exercice de ses missions, est dépendant de la police. Ainsi, les policiers peuvent « sanctionner » un procureur qu’ils estiment mal disposé à leur égard en le plaçant dans une situation où le magistrat ne parviendra plus à satisfaire aux exigences de rendement dans le traitement des affaires pénales imposées par le ministère de la justice.
Il en résulte une « inversion hiérarchique ». Dans un État de droit, la police est un organe subordonné, elle exécute les ordres. Mais en pratique, l’autorité exercée par les procureurs est conditionnée à une sorte de servitude volontaire des policiers.
S’y ajoute un problème humain : le parquet travaille quotidiennement avec les policiers. Des sympathies et de la confiance se créent. Cela ne facilite pas le traitement impartial de cas de suspicion de violences policières par les magistrats.
Quelles sont vos préconisations ?
O. C. : Il me semble qu’il faudrait renforcer considérablement les effectifs et les moyens de l’Inspection générale de la police nationale. L’IGPN c’est une centaine d’enquêteurs pour 150 000 policiers. Par conséquent, elle n’intervient que dans environ 10 % des enquêtes et, souvent, pour des faits considérés comme prioritaires (la corruption, par exemple), au détriment des affaires d’usage illicite de la force. Ces dernières sont ainsi traitées principalement par des cellules de déontologie départementales, et ce sont des collègues directs de l’agent qui vont enquêter, sous l’autorité du procureur qui travaille tous les jours avec les policiers mis en cause. Cela pose des problèmes d’indépendance et d’impartialité évidents. On peut aussi imaginer que la tutelle sur l’IGPN soit exercée par le ministère de la justice, et non plus par le ministère de l’intérieur.
Une autre réforme pourrait être la délocalisation systématique des affaires. Les procureurs qui travaillent avec les policiers ne doivent pas être chargés du contrôle et de la supervision des enquêtes.
Il faudrait aussi un travail d’éducation, et certainement l’autorité d’un ministre, pour changer la culture policière et faire admettre aux agents que si l’un d’entre eux commet une infraction, il devient un délinquant et doit être traité comme tel.
Enfin, il faudrait que certaines politiques de sécurité soient repensées de manière à restaurer le sens de l’activité des policiers. Cela permettrait de mettre un terme à cet accord (tacite ?) aux termes duquel les agents acceptent de faire le « sale boulot » qu’on leur impose en échange d’un soutien indéfectible de l’institution en cas de « bavure ».
Propos recueillis par David Bornstein.
Olivier Cahn a reçu des financements de ANR, comme participant à des projets financés par l’agence.
En Belgique, l’échec du projet numérique « I-police » ainsi que les controverses récentes autour de l’intelligence artificielle ont ravivé les débats sur la place du numérique dans les institutions publiques. Longtemps présentée comme un levier de modernisation, la numérisation transforme le travail des tribunaux et met en lumière les fragilités de l’indépendance judiciaire. Derrière les promesses de rapidité et d’efficacité se dessinent de nouveaux enjeux pour la justice.
En Belgique, comme ailleurs, la numérisation de la justice est devenue un enjeu politique et budgétaire majeur. Les événements récents invitent pourtant à réexaminer la portée de ce chantier. L’arrêt du projet « I-police », après des investissements publics considérables, a rappelé la fragilité des grands projets numériques dans le secteur public. Le programme a été abandonné en raison de graves lacunes dans l’exécution du marché public et de résultats jugés très en deçà des attentes initiales.
Dans le même temps, l’arrivée en février 2025 à la tête du ministère de la justice d’Annelies Verlinden, auparavant ministre de l’intérieur, marque un déplacement des priorités. Après plusieurs années de modernisation numériquecontinue, ses premières mesures mettent plutôt l’accent sur les problèmes structurels du système judiciaire, tels que les conditions de travail, les infrastructures et la surpopulation carcérale. Le numérique n’est plus présenté comme la solution centrale, mais comme un élément parmi d’autres d’une réforme institutionnelle.
Parallèlement, l’intelligence artificielle suscite des controverses. La condamnation d’un avocat pour avoir remis des conclusions rédigées par une IA et les mises en garde contre une automatisation excessive de la décision judiciaire soulignent que les enjeux ne sont pas seulement techniques, mais aussi normatifs.
Ces signaux convergents montrent que la numérisation de la justice ne relève pas d’une évidence consensuelle. Elle engage des choix de gouvernance, de financement et de conception de la démocratie.
Une solution technique à des problèmes structurels ?
En Belgique, la numérisation des tribunaux s’inscrit dans une longue trajectoire de réformes. La fin des années 1990 est marquée par l’affaire Dutroux et la crise institutionnelle subséquente. Les gouvernements successifs ont alors cherché à restaurer la confiance des citoyens en essayant de rendre l’institution plus efficace, plus transparente et plus performante.
Mais ces technologies ne sont pas neutres. Comme tout instrument de gestion, elles organisent, hiérarchisent et encadrent l’activité. Elles s’inscrivent dans un discours d’urgence et de modernisation présenté comme inévitable. Le numérique s’est ainsi imposé non seulement comme un outil, mais aussi comme la meilleure réponse aux difficultés structurelles de la justice – la lenteur, la complexité, le manque de transparence et les coûts élevés.
Pourtant, la numérisation ne supprime pas les tensions : elle les déplace, les reformule et en fait émerger de nouvelles. Derrière les plateformes et les bases de données, ce sont des équilibres fondamentaux qui se redessinent.
Les enjeux derrière la « solution numérique »
Pour comprendre ce que la numérisation produit concrètement, il faut déplacer le regard. Trois points d’attention permettent d’en mesurer les effets.
Un travail judiciaire redéfini
La manière de penser évolue : les outils pré-classent les dossiers, automatisent certaines étapes et signalent des priorités. Il ne s’agit plus seulement d’interpréter et de trancher, mais de composer avec ce que le système permet, impose ou rend visible.
Les tableaux de bord, les indicateurs de performance et les champs standardisés valorisent la rapidité, la traçabilité et la conformité. Là où dominaient auparavant la délibération et la profondeur d’analyse, ces nouveaux critères s’imposent et redéfinissent, en pratique, les hiérarchies de valeur – par exemple en plaçant l’efficacité au-dessus de la réflexion – ainsi que ce qui est considéré comme un « bon » travail juridique.
Enfin, la manière dont les décisions sont prises, et par qui, évolue. Le fonctionnement des juridictions dépend désormais d’entreprises privées et de mises à jour logicielles dont les logiques ne sont pas toujours explicites ni alignées avec les normes judiciaires. L’autorité des juges demeure formellement intacte, mais leur capacité à agir dépend de plus en plus de ces infrastructures et des acteurs qui les font fonctionner.
Ces évolutions, souvent discrètes, recomposent progressivement les équilibres professionnels et la manière dont la justice est exercée.
L’indépendance judiciaire en question
Au-delà du travail judiciaire lui-même, la numérisation influence aussi l’indépendance de la justice. Celle-ci concerne les conditions matérielles et organisationnelles dans lesquelles les décisions sont prises.
Traditionnellement, les dossiers étaient gérés au sein des juridictions. Avec les plateformes numériques, la gestion des fichiers, des bases de données et des systèmes informatiques implique désormais d’autres acteurs : prestataires privés, ordres professionnels, services publics fédéraux. Certaines juridictions ont tenté de conserver la maîtrise de leurs outils, en développant leurs bases de données en interne. Mais ailleurs, les dépendances sont plus fortes, qu’elles lient l’institution à un prestataire privé pour la maintenance d’un système pénal, ou à l’Ordre des avocats pour une plate-forme de gestion des faillites.
La question devient plus sensible encore lorsque l’exécutif intervient dans la gouvernance des infrastructures. En novembre 2025, la Cour constitutionnelle a annulé une disposition relative au dossier pénal numérique. Le registre central, censé constituer la source authentique des dossiers de procédure, était géré par un comité institué auprès du Service public fédéral de justice, au sein duquel les représentants de l’ordre judiciaire ne disposaient ni d’une majorité ni d’une voix prépondérante. La Cour a estimé qu’une telle structure ne garantissait pas suffisamment l’indépendance judiciaire.
Une soutenabilité institutionnelle fragilisée
Sur le terrain, un paradoxe s’impose aux acteurs et aux observateurs : le numérique semble à la fois en retard – outils défaillants, connexions incertaines – et en accélération permanente, avec des projets qui se succèdent avant même que les précédents ne soient stabilisés. Dans ce contexte, les décalages et les imprévus ne sont pas toujours anticipés par les réformes. Ils sont absorbés au quotidien par les professionnels eux-mêmes : prendre en main un nouveau logiciel, contourner une étape bloquée, maintenir une cohérence alors que les catégories évoluent plus vite que les règles qu’elles sont censées servir.
À long terme, cette succession d’adaptations produit une forme d’usure institutionnelle. Les outils se suivent, les systèmes changent et les équipes doivent constamment apprendre, désapprendre, réapprendre et compenser des défauts de conception par du bricolage. Innovation et usure coexistent dans un même geste : maintenir la justice opérationnelle à travers des infrastructures fragiles.
Cette fatigue ne tient pas seulement aux outils eux-mêmes, mais au rythme auquel ils sont conçus et déployés. Les projets numériques sont souvent financés dans les cycles courts des législatures, des plans stratégiques, d’éventuels fonds européens du plan de relance. Ces financements privilégient le lancement et les échéances visibles. Mais la justice fonctionne dans la durée. Elle exige stabilité, continuité et réparabilité.
De plus, un système numérique ne vit pas seulement au moment de son déploiement. Il exige des mises à jour, des corrections et un support constant. Ces coûts de maintenance sont souvent sous-estimés, fragmentés ou financés de manière provisoire. Les juridictions se retrouvent alors à faire fonctionner des systèmes instables ou partiellement aboutis.
La numérisation de la justice ne peut être réduite à un simple chantier technique. Elle engage des choix de gouvernance, de financement, et de conception du service public. Présentée comme une réponse à la lenteur ou à la complexité de la justice, elle redessine en réalité les équilibres institutionnels et les conditions d’exercice du travail judiciaire.
L’enjeu n’est donc pas seulement celui de l’efficacité des outils. Il réside dans la manière dont ils sont conçus, gérés, financés, et maintenus dans le temps, et dans la vision de la justice qu’ils contribuent à instituer. Car derrière les plateformes et les registres numériques se jouent des questions plus fondamentales : quelles pratiques professionnelles, quelles formes d’indépendance et quelles temporalités institutionnelles ces dispositifs rendent-ils possibles – ou fragilisent-ils ? Et à quel prix ?
Lisa Pelssers a reçu des financements du Fond national de la recherche scientifique (FRS-FNRS).