Chiffrer l’immigration ou écouter les personnes ? Le pouvoir des récits de vie

Source: The Conversation – in French – By Consuelo Vasquez, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Les débats sur l’immigration qui défraient les manchettes québécoises et internationales abordent fréquemment le sujet à travers les chiffres. Comme tout dossier politique, l’immigration soulève bien entendu des défis logistiques, mais aussi des réalités humaines. Considérant la prévalence d’une approche technique de la question migratoire, nous déplorons le peu de place accordée collectivement aux humains derrière les indices numériques, à leurs parcours, à leurs histoires.

Derrière ces chiffres se trouvent des trajectoires particulières, faites d’espoirs, de ruptures et d’ajustements. C’est ce que nous cherchons à mettre en lumière dans le projet de recherche Entraide dans les marges, à l’Université du Québec à Montréal, qui documente les formes d’entraide émergentes dans des contextes de précarité, comme celui associé à l’immigration.

Pour réintroduire l’humain dans un débat largement dominé par des considérations quantitatives et objectives, nous nous appuyons notamment sur la notion d’escrevivência, qui désigne un acte d’auto-narration politique permettant aux personnes marginalisées de raconter elles-mêmes leur expérience depuis les marges, et ainsi de se réinscrire dans l’histoire.

L’escrevivência se distingue à cet égard de l’autobiographie classique en ce qu’elle porte explicitement une visée politique et collective : elle émane toujours de personnes subalternisées, dont la prise de parole vise à transformer le regard social envers leurs communautés et à revendiquer une place dans l’espace public.

Escrevivência : réhumaniser par l’auto-narration

L’escrevivência, concept forgé par la romancière brésilienne Conceição Evaristo en 1996, désigne l’acte d’« écrire-vivre » : une écriture où la vie devient affirmation politique et production de savoirs. Ancrée dans les traditions afrodiasporiques, elle souligne la mémoire collective, la réappropriation des racines et l’identité communautaire.

Écrire, ici, c’est résister à la « désmémoire » que les récits de ceux en situation de pouvoir imposent lorsqu’ils parlent en notre nom, nous instrumentalisent, ou tout simplement ne parlent jamais de nous. L’écriture vient dans ce contexte transformer la douleur en force créatrice, l’oubli en volonté de se faire entendre.

Née dans les marges, l’escrevivência permet aux sujets historiquement réduits au silence – notamment les femmes noires – de passer de l’objectité à la subjectivité. Par l’auto-narration, elle reconstitue le lien entre corps, mémoire et parole, redonnant humanité à celles et ceux que l’histoire a souvent effacés ou condamnés.

L’écrivaine afro-brésilienne Conceição Evaristo est une figure importante de l’escrevivência. Dans son conte « O espelho opaco de Seni », écrit en portugais et publié en 2022, Evaristo relate l’histoire de Seni, une femme noire incapable d’apercevoir son reflet dans le miroir. Au terme du récit, devant les miroirs dorés de sa petite-fille, elle parvient enfin à se reconnaître avec une clarté ancestrale. En saisissant son propre reflet – celui d’une lignée de femmes noires longtemps déniées – elle transforme l’image en mémoire vivante. Ce geste d’auto-reconnaissance, partagé par sa petite-fille et toutes leurs ascendantes, reconstitue le lien entre corps, temps et parole : un passage de l’objectivité imposée à la subjectivité réaffirmée.

L’écrivaine Conceição Evaristo parle au micro
L’écrivaine Conceição Evaristo lors d’un débat au Festival Latinidades en 2013.
(Wikimedia | Fora do Eixo), CC BY

Dans le contexte migratoire, cette pratique acquiert une portée universelle : raconter devient un acte de guérison et d’émancipation. Les auto-narrations se présentent comme des discours minoritaires assumés, mais revendiquant la possibilité de pouvoir « parler en retour » afin de réinscrire tant l’histoire subjective que collective.

L’escrevivência devient ainsi un geste collectif de reconstruction, un espace pour recréer le monde depuis les marges.


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« Je ne veux pas être traitée comme un numéro » – L’expérience de Cecilia

Parmi les récits oraux recueillis dans le cadre de notre projet Entraide dans les marges, celui de Cecilia (un pseudonyme), arrivée du Mexique il y a deux ans, illustre la portée de l’escrevivência dans le contexte migratoire.

Enseignante de mathématiques dans son pays, mère d’un jeune enfant, elle amorce au Québec une recherche d’emploi qui la confronte à de multiples obstacles linguistiques et administratifs. Elle raconte qu’un premier organisme d’aide lui aurait conseillé, allant à l’encontre des principes interculturalistes québécois, « d’oublier tout ce qu’elle savait », comme si son expérience, sa formation et son identité professionnelle n’avaient plus aucune valeur ici. « Une claque dans la figure », dira-t-elle plus tard

Heureusement, son parcours ne s’arrête pas à cette blessure. Une intervenante, elle-même migrante, puis un enseignant de français dans un centre communautaire – devenu depuis un ami proche – l’ont accueillie et soutenue. Lors de ces rencontres, dit-elle, j’ai été « traitée comme une personne, pas comme un numéro ». Peu à peu, elle reconstruit sa confiance et redéfinit sa trajectoire professionnelle. Aujourd’hui, elle travaille au sein d’un organisme communautaire, où elle accompagne des travailleurs internationaux temporaires en les informant de leurs droits et des ressources disponibles.

Pour Cecilia, raconter son histoire l’a amenée à réaliser que « le problème n’était pas en moi, mais en fait dans le regard des autres ». À son tour, elle souhaite soutenir d’autres femmes migrantes pour leur éviter, si possible, de traverser seules les mêmes épreuves.

Des initiatives inspirantes

D’autres initiatives s’inscrivent dans cette volonté de donner place aux autonarrations des personnes migrantes et réfugiées. C’est le cas de Jade Bédard et de Kristina Bastien, fondatrices de l’OBNL Histoires d’Espoir avec lequel nous collaborons dans le cadre du projet Entraide dans les marges. Par la diffusion de récits de personnes ayant immigré au Québec, elles offrent un espace d’expression où se croisent résilience, courage et espoir. Ces témoignages visent à rejoindre d’autres personnes ayant un vécu semblable tout en sensibilisant la société d’accueil à la pluralité des trajectoires.

De la même manière, Paul Tom, réalisateur du documentaire Bagages, avec qui nous collaborons aussi, explore le pouvoir de la narration collective à travers le récit de jeunes nouvellement arrivés au Québec. Provenant de pays aussi divers que le Brésil, la Chine, l’Ukraine, la Colombie, ces jeunes racontent leurs parcours migratoires et leur intégration via des ateliers d’art dramatique.

Ces deux initiatives, parmi tant d’autres, nous rappellent qu’au-delà des chiffres et des slogans, les histoires vécues, fragiles, puissantes et multiples, comptent également, et qu’elles ont le pouvoir de tisser des liens et de transformer les imaginaires.

La Conversation Canada

Le projet Entraide dans les marges est financé par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH).

Camila Goytisolo De Sainz et Hoang Kham NGUYEN ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Chiffrer l’immigration ou écouter les personnes ? Le pouvoir des récits de vie – https://theconversation.com/chiffrer-limmigration-ou-ecouter-les-personnes-le-pouvoir-des-recits-de-vie-267697

Why Iran keeps turning off the internet during mass protests

Source: The Conversation – Canada – By Niloofar Hooman, PhD candidate, Communication Studies and Media Arts, McMaster University

What began on Dec. 28 in Iran as a revolt against economic hardship and the collapse of the national currency quickly spread across dozens of other Iranian cities and provinces. People from diverse socioeconomic, religious and ethnic backgrounds joined what has become the largest anti-regime protest since the 1979 revolution.

Chants of “death to the dictator” and “death to Khamenei” echoed far beyond Tehran’s Grand Bazaar. As a response, the government shut off all internet services, leaving roughly 92 million Iranians in a digital blackout since Jan. 8.

The protests are not an isolated eruption but the latest chapter in a continuous cycle of uprisings from the 1999 student movement, the Green movement of 2009, the protests of 2017 and the bloody November of 2019, the “uprising of the thirsty” in 2021 and the Woman, Life, Freedom uprising of 2022. Each was driven by different grievances but united by a deepening crisis of legitimacy and governance.

For authoritarian regimes, internet blackouts are a powerful political tool of repression that conceal state violence.

Violence justified for ‘security’

As the protests spread, the regime responded by unleashing lethal violence on the streets. Security forces fired live ammunition and pellet guns at demonstrators, deployed tear gas, carried out mass arrests and raided medical facilities where injured protesters were being treated, including hospitals in Illam and Tehran.

Arrests have surpassed 40,000, while estimates of the death toll vary widely, with reports suggesting that tens of thousands have been killed during the most intense days of repression. In cities such as Rasht, witnesses documented massacres as protesters attempted to flee security forces.

At the same time, state media outlets and senior political and judicial officials labelled protesters “terrorist agents” serving the United States and Israel, rhetoric that helped legitimize extreme violence in the name of national security.

The internet blackout as political strategy

Plunging millions of people into digital darkness was not a security precaution but a deliberate strategy used to disrupt collective action, prevent the documentation of state violence and control what both domestic and international audiences could see.

Mobile data, broadband connections and even phone lines were cut across the country, leaving families unable to contact loved ones, protesters cut off from one another and the outside world largely blind to events inside Iran. This was neither an unprecedented move nor a temporary security response. Iranian authorities have repeatedly restricted or disabled internet and telephone access during periods of sociopolitical unrest.

Under blackout conditions, the internet is not simply a space for expression, it is vital infrastructure that allows for information to flow.

By fragmenting connectivity, the state does not need to erase every image or silence every voice. It only needs to prevent a shared public record from forming. Violence becomes harder to document, deaths harder to count and accountability easier to evade.

Diaspora activism under blackout conditions

Outside Iran, this enforced silence prompted a wave of digital mobilization.

Iranians in the diaspora and their allies turned to platforms such as X and Instagram, circulating the hashtag #DigitalBlackoutIran to draw global attention to the shutdown and the escalating repression inside Iran. The hashtag became a way to make absence visible, revealing that the lack of images, videos and updates was itself the product of deliberate regime suppression and crackdown.

As the blackout continues, what’s at stake is not simply connectivity but the ability to bear witness. The struggle over internet access in Iran is therefore a deeply political one: it’s a struggle over who’s allowed to narrate, who’s allowed to be seen and whose suffering is allowed to register as real.

This use of #DigitalBlackoutIran didn’t emerge in vaccuum. It drew on previous movements and uprisings in Iran, where independent journalists are tightly restricted and repressed, public dissent is criminalized and uprisings are often followed by violent crackdowns and information blackouts.

When people cannot safely gather, publish or speak openly, and when documentation is actively disrupted, hashtags become a way of speaking out and of preserving what might otherwise disappear.

They allow dispersed users to find one another and construct a shared narrative of what’s happening. In this sense, hashtags function as a tool for mobilization and advocacy and as living archives of protest, keeping a record of repression and resistance alive when the state seeks to fragment, deny or erase it.

Yet the very visibility that gives hashtag activism its power also makes it vulnerable under authoritarian rule.




Read more:
What Iran’s latest protests tell us about power, memory and resistance


In Iran, the regime does not rely solely on blocking platforms or cutting access. It also actively manipulates online conversations from within. Alongside internet shutdowns, blocking social media platforms and filtering news websites, the state deploys co-ordinated networks of pro-regime accounts, often referred to as a “cyber army,” to disrupt protest hashtags.

These accounts flood hashtags with abusive and degrading language, disinformation and conspiracy narratives. The aim is to make participation emotionally, psychologically and socially costly.

This strategy reflects a broader shift in how autocratic regimes manage dissent online. Rather than silencing opposition, they increasingly seek to dominate digital spaces by overwhelming them, blurring truth with falsehood, intimidation with debate and visibility with noise.

The communications blackout and the disruption of online space point to the same reality in Iran: both operate as deliberate strategies of repression embedded in the regime’s broader architecture of control and discipline.

Under these conditions, the role of Iranians in the diaspora, along with sustained international media coverage, becomes critical not only in countering the silencing of dissent within Iran, but also in resisting the systematic erasure, distortion and fragmentation of the country’s ongoing history of defiance.

The Conversation

Niloofar Hooman does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Why Iran keeps turning off the internet during mass protests – https://theconversation.com/why-iran-keeps-turning-off-the-internet-during-mass-protests-273793

L’enlèvement de Maduro, illustration du fonctionnement du nouvel ordre mondial

Source: The Conversation – in French – By Virginie Tisserant, Enseignante-Chercheure Histoire de la Politique (laboratoire Telemme-CNRS), Aix-Marseille Université (AMU)

Cette image générée par IA a été publiée par Donald Trump sur son compte TruthSocial le représente en compagnie de plusieurs leaders européens devant une carte où le Canada, le Groenland et le Venezuela sont couverts du drapeau des États-Unis. Le message est clair : les alliés, ou supposés tels, sont placés devant le fait accompli et doivent s’incliner devant la force de Washington.
@realDonaldTrump/TruthSocial

L’opération qui a permis aux États-Unis de capturer Nicolas Maduro n’a, en soi, pas grand-chose de nouveau : fondamentalement, Washington considère l’Amérique latine comme sa chasse gardée depuis deux cents ans, et ne s’est pas privé d’y intervenir par la force tout au long de cette période, y compris à de multiples reprises au XXᵉ siècle. Ce qui constitue un vrai changement, c’est le fait que le prétexte démocratique n’est pratiquement plus invoqué, Donald Trump assumant ouvertement que l’objectif premier de son opération est la prise de contrôle du pétrole vénézuélien. Cet épisode est révélateur de l’époque actuelle, où les grandes puissances ne s’embarrassent plus guère de prétendre agir au nom de la liberté des peuples et ne cachent plus que leurs intérêts bien compris sont leur unique moteur.


L’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro par les États-Unis, le 3 janvier 2025, et la réaction de la communauté internationale à cet événement illustrent un phénomène en cours depuis plusieurs années : le passage brutal de l’ordre mondial libéral vers un ordre réaliste, c’est-à-dire reposant avant tout sur la loi du plus fort.

Tout au long du XXᵉ siècle, l’ingérence historique et le rôle messianique des États-Unis en Amérique latine et ailleurs dans le monde ont permis d’asseoir l’hégémonie internationale de Washington. Cette hégémonie, devenue totale avec la chute du bloc soviétique à la fin des années 1980, est fortement remise en cause depuis les attentats de 2001. Des spécialistes comme Fareed Zakaria ou Hubert Védrine ont théorisé un monde « post-américain » : au XXIᵉ siècle, face à la montée des BRICS et la désoccidentalisation du monde, les États-Unis ne seraient plus leaders mais pivot des relations internationales.

Dans la Stratégie de sécurité nationale publiée en novembre 2025, l’administration Trump réaffirme la volonté des États-Unis de demeurer une puissance structurante de l’ordre international tout en dénonçant « la vision destructrice du mondialisme et du libre-échange » ainsi que la responsabilité des élites qui « ont lié la politique américaine à un réseau d’institutions internationales, dont certaines sont animées par un anti-américanisme pur et simple et beaucoup par un transnationalisme qui cherche explicitement à dissoudre la souveraineté des États individuels ». Le document s’en prend également à la Chine qui a su utiliser « l’ordre international fondé sur des règles » pour s’implanter en Amérique latine reléguée, dans le document, au rang de part de l’« hémisphère » destiné à être dominé par Washington.

Une brève histoire de la politique extérieure des États-Unis en Amérique latine

Dès le 2 décembre 1823, l’interventionnisme des États-Unis en Amérique latine est institutionnalisé par la doctrine Monroe qui affirme que « toute intervention dans les affaires du continent américain serait considérée comme une menace pour leur sécurité et pour la paix ».

En 1904, dans le « corollaire Roosevelt à la doctrine Monroe », le président Theodore Roosevelt déclare :

« L’injustice chronique ou l’impuissance qui résulte d’un relâchement général des règles de la société civilisée peut exiger, en fin de compte, en Amérique ou ailleurs, l’intervention d’une nation civilisée et, dans l’hémisphère occidental, l’adhésion des États-Unis à la doctrine de Monroe peut forcer les États-Unis, à contrecœur cependant, dans des cas flagrants d’injustice et d’impuissance, à exercer un pouvoir de police international. »

Les États-Unis s’autorisent ainsi le droit d’intervenir s’ils jugent que leurs intérêts commerciaux et politiques sont menacés. Tout au long du XXe siècle, sous couvert de moderniser les économies latino-américaines, ils mettent en place des chefs d’État compatibles avec leurs intérêts politiques et commerciaux.

L’implantation de la culture de la banane dans les Caraïbes permet à l’United Fruit Company (UFCO) de servir directement ses intérêts. Au Guatemala, en réaction aux réformes agraires qui auraient directement porté préjudice aux intérêts de la firme internationale, la CIA organise en 1954 un coup d’État contre le président Jacobo Arbenz.

Au Venezuela, la première loi nationale d’hydrocarbures est promulguée en 1920. Dès 1921-1922, des juristes états-uniens font pression pour la modifier. Les États-Unis maintiennent d’excellents rapports avec le dictateur en place, Juan Vicente Gomez, président du Venezuela de 1908 à 1913, de 1922 à 1929 puis de 1931 à 1935. Ils investissent alors massivement dans le pétrole vénézuélien, dont l’Europe a d’ailleurs également bien besoin. Et jusqu’en 1938, il n’y a ainsi pas de trace de comptabilité.

Par la suite, ça sera sous couvert de la défense du continent contre le communisme que Washington interviendra en Amérique latine en formant les militaires, par exemple au Chili en 1973, en contribuant au renversement du président socialiste Salvador Allende et à son remplacement par le dictateur Augusto Pinochet. On peut également mentionner la formation idéologique des élites latino-américaines à la pensée nord-américaine à travers la doctrine de Milton Friedman : les « Chicago Boys » vont mettre cette vision en pratique dans plusieurs pays du continent.

La structuration de l’ordre mondial libéral

Au début du XXᵉ siècle, la création des organisations internationales repose sur l’élaboration d’un ordre mondial qui assoit, par les institutions, un projet de société libéral. Le rôle prépondérant des normes et de la coopération permettent de pacifier les relations internationales mais également de défendre, par les institutions, les intérêts des grands industriels américains. L’objectif pour les États-Unis et leurs grands industriels est de pouvoir influencer l’élaboration des normes. C’est ce qu’il se passe avec la Société des Nations (1920-1946) : le gouvernement américain envoie des experts dans les différentes commissions.

Le phénomène d’ouverture des économies nationales sur le marché mondial entraîne une interdépendance croissante des pays entre eux qui évitent ainsi de se faire la guerre. Cette interdépendance permet également d’asseoir l’universalisation des enjeux et des cultures dans l’ordre mondial libéral et de solder la « brutalisation » de l’Histoire que représentent les deux guerres mondiales par la libéralisation des sociétés.

Dès lors, la paix repose sur la construction de réseaux de coopération et sur le libre-échange, s’inspirant du modèle porté par Montesquieu ou sur la diffusion du modèle politique démocratique développé par Kant. La liberté politique coïncide avec la liberté économique et le degré d’ouverture des sociétés. Les États libéralisés ont donc intérêt à développer le commerce pour renforcer le lien social entre les individus et assurer la protection des libertés individuelles, ce qui régule les excès de pouvoir. Entre 1945 et 1989, le conflit se déplace dans l’usage des institutions internationales. La guerre d’influence que se livrent les deux blocs antagonistes se manifeste par l’usage massif du droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU.

Alors que la construction de réseaux forts et durables a permis aux États-Unis de demeurer la superpuissance dominante et structurante dans l’ordre mondial du XXᵉ siècle, l’effondrement du mur de Berlin et l’éclatement de l’URSS consacrent le triomphe des valeurs libérales. Mais le nouveau siècle s’ouvre avec une remise en question profonde de l’hégémonie américaine, qui se matérialise par les attentats du 11 septembre 2001 et la large contestation ultérieure de l’intervention en Irak à partir de 2003. On se souvient à ce titre de la prise de parole d’Hugo Chavez à l’ONU en 2006 : à propos d’une intervention la veille de George W. Bush, il déclare : « Hier le diable était présent, dans ce lieu même, ça sent toujours le soufre. » Cette remise en cause prend également une dimension économique avec l’entrée de la Chine au sein de l’OMC en 2001 et la constitution des BRICS une dizaine d’années plus tard.

Une réécriture de la mondialisation et de l’universalisation des enjeux

Ce basculement de l’ordre mondial libéral vers un ordre mondial relatif sert la volonté des BRICS+. Le groupe, désormais composé d’une dizaine d’États, est dominé par le couple sino-russe, qui dans une déclaration commune publique du 4 février 2022 proclame que :

« […] La nature universelle des droits humains doit être vue à travers le prisme de la situation réelle de chaque pays particulier, et les droits humains doivent être protégés en fonction de la situation spécifique de chaque pays et des besoins de sa population. Selon cette perspective, les principes du droit international comme l’universalisme des droits humains doivent désormais être envisagés selon une définition relative aux critères de développement des États. »

Dans la Stratégie de sécurité nationale de l’administration Trump, l’usage de la notion d’« hémisphère » pour qualifier le continent hispanique réactive pleinement la doctrine Monroe :

« Nous affirmerons et appliquerons un “corollaire Trump” à la doctrine Monroe. »

Le texte pose ainsi un nouveau cadre diplomatique international qui envisage la paix à partir de la menace du recours à la force, faisant basculer la coopération à une relation d’obligés : le bandwagoning. C’est d’ailleurs ce que fait ouvertement Donald Trump lorsqu’il menace de surtaxer huit nations européennes, dont la France, si elles s’opposent à sa volonté d’annexer le Groenland. Cette perspective est d’ailleurs reconnue par Emmanuel Macron qui, dans ses vœux aux Français pour 2026, constate que « la loi du plus fort tente de s’imposer dans les affaires du monde ».

Cette évolution traduit à la fois une nouvelle phase de la mondialisation, un retour des empires dans les normes et un basculement des valeurs vers le relativisme qui consacre la régionalisation du monde envisagé désormais en sphères. Cette fin du monde de Yalta permet à trois blocs et zones d’influence de s’affirmer : la Chine, la Russie et l’Amérique. Mais au-delà des normes et des valeurs, au XXIᵉ siècle, comme dans l’histoire de l’humanité et des conflits, leur compétition demeurera principalement sur les ressources.

The Conversation

Virginie Tisserant ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’enlèvement de Maduro, illustration du fonctionnement du nouvel ordre mondial – https://theconversation.com/lenlevement-de-maduro-illustration-du-fonctionnement-du-nouvel-ordre-mondial-273197

Pourquoi les jeux de société sont-ils plus populaires que jamais ?

Source: The Conversation – in French – By Heike Baldauf-Quilliatre, analyse interactionnelles, interaction en situation de jeux, interaction avec des robots sociaux, interaction à travers des dispositifs technologiques, Université Lumière Lyon 2

Lors d’une banale partie de *Skyjo*, il se dit et se fait beaucoup de choses au prétexte du jeu. Isabel Colón de Carvajal, Fourni par l’auteur

Si l’on veut comprendre le jeu et sa place dans nos sociétés, il faut s’intéresser aux joueurs et à leurs interactions. Filmer les situations de jeu offre une lecture renouvelée qui en dévoile le potentiel d’expérimentation sociale.


Des rayons pleins, des ludothèques et magasins spécialisés, des associations, un festival international des jeux annuel en France, des revues scientifiques (Sciences du jeu, Board Games Studies Journal) et même un dictionnaire qui leur est consacré – les jeux sont loin d’être un simple passe-temps d’enfant. Et celui qui pense uniquement aux jeux vidéo ou aux jeux télévisés ou encore aux jeux d’argent, lorsqu’il est question des adultes, se trompe. Les jeux de société aussi occupent une place importante pour ces derniers.

Dans un article paru en 2021, Vincent Berry, sociologue et spécialiste du jeu, remarque une hausse continue du chiffre d’affaires dans ce secteur, un développement constant de nouveaux jeux et une hausse du temps consacré aux jeux en tant qu’activité de loisir. Mais que peut-on trouver dans cette activité pour qu’elle gagne autant en popularité ? Pourquoi des personnes de différents âges se réunissent-elles autour des jeux de société ?

Penser le jeu au cœur de la vie sociale

Un élément de réponse se trouve déjà dans cette dernière question. Le jeu est une activité sociale qui réunit des personnes, à travers les âges, autour d’une même activité. Cela ne va pas de soi, pour plusieurs raisons. D’une part, parce que le jeu n’est pas systématiquement lié à une activité ludique. Lorsqu’on est dans une situation de confrontation, ou en train de perdre, le jeu n’est pas principalement un plaisir. Le côté ludique est construit, par les joueurs et joueuses, pendant et à travers le jeu. Évidemment, le cadre du jeu favorise ce côté ludique, mais il ne l’implique pas obligatoirement.

D’autre part, le jeu n’existe pas en dehors de tout autre cadre ou activité sociale : on joue à la maison, dans un bar, au travail, en famille, entre collègues, avec des inconnus. Et, pendant qu’on joue, on boit, on mange, on répond au téléphone, on parle avec des gens qui passent, etc.

Enregistrer les situations de jeu

Si l’on veut comprendre le jeu et sa place dans nos sociétés, il faut donc s’intéresser au jeu en tant que tel, mais également aux joueurs et à ce qu’ils font dans une situation et à un moment précis. C’est sur ce point que débutent nos recherches.

Dans notre approche, on porte l’attention aux pratiques des joueurs et joueuses et on essaye de comprendre comment ils et elles construisent cette activité dans une situation sociale donnée. Pour cela, nous filmons et enregistrons des situations de jeu, dans leur cadre naturel. Les personnes qui jouent acceptent d’être filmées pendant des sessions de jeu de société, sans instruction particulière, dans des situations de jeu qui se seraient déroulées même sans l’enregistrement. Le tout sur la base d’un appel à une participation volontaire au projet de recherche.

Nous transcrivons par la suite tout ce que nous entendons et voyons, et analysons ces situations en prêtant attention à tous les détails (parole, gestes, mimique, manipulation d’objets). Nous nous appuyons sur la méthodologie de l’analyse conversationnelle, dont le but est de décrire comment nous organisons et construisons nos sociétés à travers les interactions.

Nous ne nous intéressons pas tant à ce que disent les personnes, mais plutôt à la manière dont elles agissent ensemble, les pratiques par lesquelles elles construisent leur activité. On peut ainsi observer comment les joueurs et joueuses construisent ensemble des (ou leurs) visions du monde, comment ils intègrent le jeu dans leurs pratiques du quotidien, comment ils (s’)expérimentent en transgressant des règles, en créant ou inversant des catégories. Nos différentes analyses apportent des briques d’éléments de réponse à la grande question : pourquoi les gens jouent-ils aux jeux de société ?

Apprendre, s’organiser et s’amuser

Différentes activités sociales sont associées au jeu. Autrement dit, que font les personnes lorsqu’elles jouent ? Dans nos données, qui contiennent essentiellement des jeux en famille et entre amis à la maison, ou bien entre collègues au travail, nous avons observé trois grands types d’activités : apprendre, s’organiser et s’amuser.

L’apprentissage dans un sens très large n’est pas limité aux jeux éducatifs ou aux enfants. En jouant, on se confronte à différentes visions du monde et on se construit en tant qu’individu et comme groupe, à travers des règles et des normes morales. Cela va de l’apprentissage de ce qui est accepté, souhaité ou recommandé dans un jeu particulier à la connaissance et aux pratiques sociétales de manière générale.

Dans l’extrait en ligne d’une famille jouant à Timeline Inventions, l’année de naissance de la mère a permis de construire des repères pour situer l’invention dans la ligne temporelle du jeu.

D’une part, les échanges autour de tout et de n’importe quoi permettent de découvrir d’autres façons de voir les choses, d’autres préoccupations, et ainsi d’élargir nos horizons. D’autre part, ces échanges participent à la construction discursive du groupe en tant que tel et, dans une perspective plus large, de nos sociétés. Pour donner un exemple, Emilie Hofstetter et Jessica Robles ont montré dans un article sur la manipulation stratégique dans le jeu, que les types de manipulation autorisés (jusqu’où peut-on aller pour gagner ?) sont constamment et négociés pendant le jeu sur la base de certaines valeurs d’équité et de moralité.

L’aspect organisationnel concerne la régulation du jeu, c’est-à-dire l’alternance des tours de jeu, le respect des règles, mais aussi la vie sociale qui se poursuit autour. Car, lorsqu’on joue, le monde ne s’arrête pas de tourner. Il y a des personnes et des activités autour des joueurs qui existent en dehors du jeu : d’autres personnes dans la même pièce, un téléphone qui sonne, des conversations entre certains joueurs, des activités parallèles comme manger et boire. L’analyse conversationnelle parle ici de multiactivité qui est gérée de différentes manières. Cependant, ce n’est pas la multiactivité en soi qui est recherchée dans le jeu, mais plutôt les possibilités qu’ouvre cette implication dans différentes activités :on ne joue pas pour pouvoir faire plusieurs activités en même temps, mais on utilise les opportunités qui s’offrent grâce à cela.

Ainsi, des activités parallèles permettent de gagner du temps dans le jeu ou bien, à l’inverse, le jeu permet d’adoucir une discussion sérieuse, un reproche ou une transgression des règles sociales du groupe. Par exemple, les pleurs d’une fille ouvrent pour les parents un moment éducatif tout en gardant le focus principal sur le jeu (et donc sur le plaisir partagé).

L’expérimentation de pratiques sociales peu appréciées, sans craindre de sanctions

Enfin, l’amusement paraît certainement le type d’activité le plus évident lorsqu’on parle du jeu. Nos données et nos analyses montrent de manière plus détaillée en quoi consiste cet amusement. Le jeu permet par exemple d’expérimenter des catégorisations sociales, bien évidemment en adossant des identités dans le jeu, mais également en jouant avec les ambiguïtés entre le monde du jeu et le monde des joueurs : être la princesse et donc solliciter l’aide des autres pour ranger ses cartes, être pauvre dans le jeu et dans la vie et demander de l’aide aux autres, être sérieux dans son rôle du jeu ou, au contraire, ne pas le prendre au sérieux et donc brouiller les pistes pour les autres.

Dans cet extrait en ligne, qui montre une partie du jeu Catane entre trois amis, Romain rappelle Marie à l’ordre pour ranger ses cartes. Elle refuse en se référant à ses cartes et en indiquant qu’une princesse a bien le droit de déléguer ces tâches.

Il permet aussi d’inverser les rôles entre parents et enfants (les enfants expliquent et applaudissent les parents), ou bien de jouer avec la compétition (renforcer le caractère compétitif ou bien collaboratif d’un jeu, indépendamment du type de jeu). Il permet d’expérimenter des pratiques sociales peu appréciées ou peu communes, sans la crainte d’une sanction sociale : dans le jeu, on peut se moquer des autres, on peut apprécier les attaques, et on peut même explicitement « détester » une personne présente, comme dans cet extrait en ligne, dans une partie de Splendor.

Cela ne situe pas le jeu en dehors du cadre social, comme on le pensait au début des études sur le jeu, mais comme un espace de la vie où l’on peut expérimenter.

Et si l’on n’aime pas le jeu ? Ce n’est évidemment pas bien grave. On le répète, le côté ludique n’est pas directement lié au jeu, on peut le trouver, le construire partout dans ses activités sociales. Faire du sport et même travailler peut également avoir des moments ludiques, autant que le jeu n’est pas ludique en soi. D’où notre intérêt pour les interactions qui permettent d’observer comment les joueurs et joueuses construisent ce côté ludique dans des situations concrètes.

The Conversation

Heike Baldauf-Quilliatre a reçu des financements de l’ENS de Lyon et du LabEx ASLAN (ANR).

Isabel Colon de Carvajal a reçu des financements de l’ENS de Lyon et du LabEx ASLAN (ANR).

ref. Pourquoi les jeux de société sont-ils plus populaires que jamais ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-jeux-de-societe-sont-ils-plus-populaires-que-jamais-272919

Rien ne dit que les ressources naturelles du Groenland se transformeront en superprofits

Source: The Conversation – in French – By Lukas Slothuus, Postdoctoral Research Fellow, School of Global Studies, University of Sussex

Le sous-sol du Groenland est riche. Mais peut-il être exploité dans de bonnes conditions économiques ? Sur la photo, une mine abandonnée. Dave Primov/Shutterstock

Le sous-sol du Groenland regorge de richesses, qui expliquent en partie la convoitise des États-Unis. Rien ne dit pourtant qu’il est possible pour le moment de les extraire, de les exploiter, puis de les exporter dans des conditions économiques satisfaisantes.


Les États-Unis renouent avec une rhétorique martiale concernant le Groenland. Les richesses naturelles de ce vaste territoire refont surface dans le débat, un an après que Michael Waltz, alors conseiller américain à la sécurité nationale, avait résumé l’enjeu ainsi : « Il est question de minéraux critiques. Il est question de ressources naturelles. »

Car l’île est dotée à la fois de combustibles fossiles et de matières premières essentielles. Elle possède au moins 25 des 34 matières premières considérées comme telles par l’Union européenne.

La loi européenne 2024 sur les matières premières critiques vise à améliorer la sécurité de l’approvisionnement européen pour ces matériaux. Le président des États-Unis, Donald Trump, comme l’UE souhaitent affaiblir la domination chinoise dans ce commerce. Parallèlement, d’immenses réserves de pétrole se trouvent au large dans l’est et l’ouest du Groenland. La valeur de ces ressources est difficile à estimer, car les prix du pétrole et des matières premières essentielles fluctuent énormément.




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Comme pour le pétrole vénézuélien, il faudra beaucoup d’argent pour construire les infrastructures nécessaires à l’exploitation des ressources naturelles au Groenland. Les projets miniers et de combustibles fossiles sont très consommateurs de capital, nécessitant d’importants investissements initiaux avec de longs délais avant que les projets ne génèrent des bénéfices.

Un manque de logistique portuaire

En dehors de sa capitale, Nuuk, le Groenland dispose de très peu d’infrastructures routières et de ports en eau profonde capables d’accueillir de grands pétroliers et des porte-conteneurs.

À travers le monde, les entreprises privées des secteurs minier et des énergies fossiles peuvent s’appuyer sur des infrastructures publiques – routes, ports, production d’électricité, logements et main-d’œuvre spécialisée – pour rendre leurs activités rentables.

Au Groenland, en revanche, d’énormes investissements en capital seraient nécessaires pour extraire la toute première cargaison de minerais et le premier baril de pétrole. Dans ce contexte, le gouvernement est confronté à un dilemme classique : laisser des multinationales privées exploiter les ressources au risque de perdre l’essentiel des revenus, ou bien imposer une propriété étatique tout en peinant à réunir les capitaux et les capacités publiques nécessaires pour lancer l’extraction.

Mines passées et présentes

La richesse minérale du Groenland est connue depuis longtemps. En avril 2025, le radiodiffuseur public danois DR a diffusé un documentaire montrant comment le Danemark avait, historiquement, capté les profits d’une mine de cryolite au Groenland. Cette émission avait provoqué une importante crise politique et médiatique, certains estimant qu’elle remettait en cause l’idée selon laquelle le Groenland serait financièrement dépendant du Danemark.

Les minerais constituent un enjeu majeur, mais aussi sensible, dans les relations du Groenland avec le reste du monde. Depuis des décennies, des entreprises étrangères tentent d’y développer une industrie minière viable… sans résultats probants. En réalité, contrairement aux affirmations du président américain Donald Trump, les entreprises américaines ont depuis longtemps la possibilité d’entrer sur le marché minier groenlandais. L’ampleur des investissements requis, conjuguée à des conditions climatiques extrêmement rigoureuses, a jusqu’à présent empêché toute entreprise de lancer une exploitation minière commerciale.

Dépendance à la pêche

La ministre groenlandaise des ressources naturelles Naaja Nathanielsen déclarait en 2025 souhaiter que l’exploitation minière devienne un « très bon complément stable » à la dépendance écrasante du pays à l’industrie de la pêche. Pourtant, en 2021, le nouveau gouvernement Inuit Ataqatigiit (d’orientation socialiste) groenlandais a interdit l’extraction de l’uranium pour des raisons environnementales. En 2023, l’entreprise australienne Energy Transitions Minerals (ETM) a poursuivi le Groenland et le Danemark pour un montant de 76 milliards de couronnes (environ 10 milliards d’euros), soit près de quatre fois le PIB du Groenland.

L’entreprise minière a affirmé avoir été privée de profits futurs après l’abandon de son projet d’uranium à Kuannersuit/Kvanefjeld. Les tribunaux danois ont rejeté la plupart des recours d’ETM, les jugeant infondés, et des inquiétudes ont été exprimées quant à la possibilité qu’ETM se déclare en faillite, ce qui lui permettrait potentiellement d’éviter le paiement de lourds frais de justice.

Dans un communiqué, ETM a affirmé que sa filiale GM avait « travaillé de bonne foi pendant plus d’une décennie, en étroite coopération avec les gouvernements groenlandais et danois ». L’entreprise a ajouté que ces deux gouvernements avaient utilisé GM pour promouvoir le Groenland comme une destination sûre pour les investisseurs miniers. Mais des travaux de recherche publiés en 2025 ont qualifié ce type de comportement de « victimisation feinte ». Il s’agit généralement de situations dans lesquelles des entreprises se perçoivent – ou se présentent – comme des victimes de procédures injustes, plutôt que comme des acteurs puissants avant tout soucieux de leurs profits.

Partage des profits

Forer dans le sous-sol groenlandais aurait des répercussions jusqu’à Copenhague, le Groenland ayant conclu avec le Danemark un accord de partage des profits miniers. Dans le cadre du transfert progressif de compétences du Danemark vers le Groenland, ce dernier détient désormais la propriété de ses ressources naturelles.

Toutefois, le Danemark verse chaque année une dotation globale de 3,9 milliards de couronnes (un peu plus de 500 millions d’euros) – soit environ la moitié du budget de l’État groenlandais – afin de soutenir l’économie intérieure, largement dominée par le secteur de la pêche.

Cette dotation est réduite à hauteur de 50 % des bénéfices miniers, ce qui signifie que, jusqu’à concurrence du montant de la subvention, les profits de l’exploitation minière sont en pratique partagés à parts égales entre le Groenland et le Danemark.

Récemment, le groupe australo-américain Critical Metals a obtenu l’autorisation de construire un bureau permanent pour son projet Tanbreez, destiné à fournir des terres rares – y compris des terres rares lourdes – dans le sud du Groenland.

Le lendemain, la société minière Amaroq a annoncé que les États-Unis envisageaient d’investir dans ses projets miniers dans le sud du Groenland par l’intermédiaire de l’EXIM, la banque américaine d’export-import. Si ce prêt public est approuvé, il s’agirait du premier financement accordé par l’administration Trump à un projet minier à l’étranger.

France 24, février 2025.

Cinq milliards de dollars

Un récent décret présidentiel de Donald Trump a par ailleurs réservé 5 milliards de dollars (4,2 milliards d’euros) au soutien de projets miniers jugés essentiels à la sécurité nationale. Cela illustre l’étroite imbrication entre les industries extractives et les enjeux militaires.

La production d’énergies fossiles, en revanche, a peu de chances de voir le jour à court terme. En 2021, pour des raisons environnementales, le gouvernement groenlandais a interdit l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures. Une majorité parlementaire continue de soutenir cette interdiction.

Compte tenu de la volatilité des prix du pétrole et du gaz, et des mêmes contraintes climatiques et d’infrastructures que pour les autres ressources naturelles, une production d’hydrocarbures au Groenland paraît peu plausible, même en cas de prise de contrôle totale par les États-Unis.

Les raisons pour lesquelles l’administration Trump pourrait chercher à renforcer sa domination dans l’Arctique sont nombreuses, notamment pour accroître son avantage stratégique face à la Russie et à la Chine. Mais l’extraction des ressources naturelles est peu susceptible d’y jouer un rôle central.

D’autant plus que les États-Unis disposent déjà de bases militaires au Groenland, en vertu d’un accord de défense conclu avec le Danemark. Les initiatives états-uniennes récentes semblent ainsi s’inscrire dans un nouvel épisode du retour de leurs ambitions impérialistes.

The Conversation

Lukas Slothuus a reçu des financements de l’Engineering and Physical Sciences Research Council.

ref. Rien ne dit que les ressources naturelles du Groenland se transformeront en superprofits – https://theconversation.com/rien-ne-dit-que-les-ressources-naturelles-du-groenland-se-transformeront-en-superprofits-273908

Face aux aléas climatiques, les îles du Pacifique mobilisent les savoirs locaux

Source: The Conversation – in French – By Maya Leclercq, Postdoctorante en anthropologie, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Parcelle cultivée d’un maraîcher de Tautira, en Polynésie française. Maya Leclercq, Fourni par l’auteur

Les îles du Pacifique sont parmi les plus exposées aux aléas climatiques. Leur histoire les rend aussi particulièrement dépendantes des importations pour se nourrir. Mobiliser les savoirs locaux pour renforcer la souveraineté alimentaire et la résilience des territoires insulaires face au changement climatique est donc crucial.


« Depuis deux ans, peut-être, on ressent quand même qu’il y a un changement au niveau climatique, au niveau de la pluie. Avant, c’était assez fixe. On sait que juillet, c’est [la] saison fraîche […]. Mais l’année dernière, on était en sécheresse depuis juin jusqu’à novembre », constate un homme sur la presqu’île de Taravao, en Polynésie.

Sur l’île de Moorea, à 70 km de là, une femme renchérit.

« C’est vrai qu’on a remarqué les changements climatiques, quand on était plus petit, tu voyais bien les saisons […]. Maintenant, même sur les abeilles, on le voit. Normalement, là, ça y est, on est en période d’hiver austral, de juin jusqu’à septembre, on n’a plus de [miel]. Là, elles continuent encore à produire. Même les abeilles, elles sentent qu’il y a eu un changement. »

Les îles du Pacifique ont régulièrement été confrontées à des événements météorologiques parfois violents : fortes chaleurs, sécheresses, cyclones… L’une des premières conséquences du changement climatique est l’augmentation de la fréquence et/ou de l’intensité de ces évènements, auxquels sont particulièrement exposées les îles du Pacifique.

En effet, de par leur nature insulaire, ces phénomènes affectent l’intégralité des terres, qui sont également plus sensibles à la montée du niveau des océans.

Une cultivatrice de Moorea (Polynésie française) qui vend le surplus de ses fruits en bord de route
Une cultivatrice de Moorea (Polynésie française) qui vend le surplus de ses fruits en bord de route.
Maya Leclercq, Fourni par l’auteur

L’agriculture est un secteur important pour ces îles. C’est à la fois une source de nourriture et de revenus pour les agriculteurs comme pour les personnes qui cultivent un jardin océanien. Ces jardins, qui regroupent une grande diversité d’espèces végétales (fruits, légumes, tubercules, plantes aromatiques et parfois médicinales), favorisant la biodiversité dans son ensemble, sont largement répandus dans les îles du Pacifique et particulièrement en Polynésie où ils constituent une part significative de l’identité polynésienne. Les surplus de productions sont régulièrement vendus au bord des routes.

Les impacts du changement climatique présents et à venir sur l’agriculture sont considérables et risquent d’affecter la sécurité alimentaire des îles du Pacifique, fragilisées entre autres par leur dépendance aux importations alimentaires. Les habitants s’y préparent déjà et ont déployé une culture du risque, nourrie de savoirs et de savoir-faire sans cesse renouvelés pour y faire face.

La place des savoirs autochtones et traditionnels dans l’agriculture en Polynésie française

Si les savoirs autochtones et locaux sont depuis longtemps identifiés par leurs détenteurs et par les chercheurs en sciences humaines et sociales pour leur potentiel d’adaptation à l’environnement, une attention particulière leur est portée depuis les accords de Paris en 2015. Ils sont depuis internationalement reconnus comme ressource pour comprendre le changement climatique et ses effets et également pour mettre au point des actions pertinentes pour l’adaptation.

Dans le cadre du projet CLIPSSA, notre équipe a mené des entretiens auprès des cultivateurs et cultivatrices des îles du Pacifique pour comprendre comment se construisent leurs cultures du risque, leurs savoirs et pratiques agricoles pour faire face aux effets du changement climatique.

Face aux fortes chaleurs ou aux fortes pluies qui comptent parmi les effets marquants du changement climatique dans la région, les cultivateurs du Pacifique combinent par exemple différentes techniques comme le paillage (protéger un sol avec de la paille, du fumier, ou de la bâche plastique), la diversification et l’adaptation des types de cultures et de plantations…

Ces différents savoirs et techniques sont parfois transmis par les aînés, parfois expérimentés par soi-même, parfois observés chez d’autres cultivateurs. À Tahiti et à Moorea, deux îles proches de l’archipel de la Société, en Polynésie française, les jardins océaniens (faaapu en tahitien) sont des lieux clés où ces savoirs circulent, s’échangent, s’expérimentent et s’hybrident.

Ces savoirs autochtones, locaux sont avant tout ancrés dans un territoire et adaptés à leur environnement et à ses changements : à ce titre, ils sont en constante évolution. Pourtant, on les désigne souvent comme des savoirs traditionnels ou ancestraux, ce qui peut sous-entendre qu’ils sont transmis à l’identique, de génération en génération. Mais comment ces savoirs ancestraux habitent et nourrissent les savoirs locaux aujourd’hui ?

La figure des Anciens (tupuna) est importante en Polynésie ; particulièrement en agriculture. En effet, le secteur agricole a connu d’importants changements dans les années 1970, avec l’arrivée du Centre d’expérimentation du Pacifique : la mise en œuvre des essais nucléaires a eu de nombreuses conséquences sanitaires, mais aussi économiques (tertiarisation de l’économie polynésienne), et agricoles (développement des importations, notamment alimentaires).

Si le secteur agricole n’a pas pour autant disparu, il a été marginalisé pendant cette période, créant ainsi une rupture dans la transmission des savoirs. Cette rupture a contribué à renforcer l’estime portée aux savoirs agricoles des Anciens qui ont commencé à cultiver avant cette période de changements et s’inscrit dans la continuité de la réappropriation culturelle de l’identité polynésienne, matérialisée, entre autres, par les liens et références à ses ancêtres.

Ainsi, la transmission des connaissances et pratiques des Anciens reste importante, dotée d’une valeur symbolique forte et largement citée par les Polynésiens ; au point où nous pouvons parler d’un socle de savoirs ancestraux.

Mais l’on ne cultive plus aujourd’hui en Polynésie comme l’on cultivait dans les années 1950 ; l’agriculture s’est modernisée, ouverte aux intrants et à de nouvelles cultures. Ce socle s’est donc enrichi de nombreuses influences (modernisation de l’enseignement agricole, tutoriels issus des réseaux sociaux…).

Observer la diversité des savoirs et les pratiques agricoles dans les jardins océaniens

Thierry nous montre une fleur qui annonce le changement de saison
Thierry nous montre une fleur qui annonce le changement de saison.
Maya Leclercq, Fourni par l’auteur

C’est ce que tâche de faire Thierry, qui s’occupe d’un faaapu depuis une quarantaine d’années sur la presqu’île de Tahiti. Cet habitant cultive sur quelques hectares plusieurs dizaines de variétés de bananes, tubercules, coco, agrumes, avocats, destinées à l’autoconsommation mais aussi à la vente.

Le socle de connaissances (savoirs et pratiques) principalement mobilisé par Thierry est celui des savoirs ancestraux, considérés comme une base de savoirs auxquels se référer. Par exemple, il mobilise des indicateurs environnementaux pour planifier ses activités, comme la floraison d’une Zingiberacée qui annonce une période d’abondance pour la pêche, signifiant aux agriculteurs qu’ils doivent se préparer à laisser leurs cultures quelques semaines pour se concentrer sur une activité complémentaire.

Sa parcelle est traversée par une rivière, principale source d’irrigation de ses cultures. Mais pour faire face aux périodes de fortes sécheresses qui peuvent assécher la rivière, ce qu’il observe depuis 2008, il utilise également des bidons en plastique dans lesquels il stocke de l’eau à proximité de ses cultures.

Le faaapu de Thierry : utilisation du paillage, de l’ombre des bananiers et de stockage d’eau en cas de forte sécheresse
Le faaapu de Thierry : utilisation du paillage, de l’ombre des bananiers et de stockage d’eau en cas de forte sécheresse.
Maya Leclercq, Fourni par l’auteur

Il utilise aussi le paillage, une technique de recouvrement des sols pour les protéger et garder l’humidité, en disposant des palmes de cocotiers, des troncs de bananiers qu’il complète avec des cartons depuis qu’il a constaté l’assèchement annuel de la rivière :

« Alors, moi, je ne vais pas aller par quatre chemins, nous raconte-t-il. Je vais mettre des cartons par autour. Je vais aller chez les commerçants, leur demander des cartons vides. Je vais mettre par autour parce que je n’ai pas envie de passer mon temps courbé. Après, tu lèves, tu retires. »

Plus globalement, d’une année sur l’autre, Thierry adapte ses cultures en fonction de l’évolution du climat qu’il ressent et décrit ; par exemple en plantant des tubercules, comme le taro, un tubercule tropical adapté au milieu humide.

« Avant, il n’y a jamais d’eau qui coulait ici. Jamais. Et depuis deux-trois ans… Avec cette pluie qui tombe à partir de février-mars, je veux planter des taros, là. Comme ça, je m’adapte, je tire pour le prix de cette eau qui tombe gratuitement. »

À travers l’exemple du faaapu de Thierry, nous pouvons observer que si les savoirs ancestraux restent le socle de références mobilisé pour cultiver, pour faire face aux aléas du changement climatique, il n’hésite pas à adapter ses pratiques, introduire des matériaux ou changer certaines de ses cultures.

Des « faisceaux de savoirs ordinaires » plutôt que des « savoirs ancestraux extra-ordinaires »

Évoquer les savoirs autochtones et locaux renvoie généralement aux notions de « savoirs traditionnels », de « savoirs ancestraux ». Ces savoirs peuvent effectivement avoir un ancrage temporel, beaucoup sont transmis depuis plusieurs générations par exemple. Mais il s’agit d’abord de savoirs ancrés localement, adaptés à leur environnement, qui, à ce titre, ont la capacité de se transformer, de s’hybrider avec d’autres types de savoirs mais aussi de se cumuler, comme nous avons pu le voir dans l’étude de cas présentée.

Face à l’urgence du changement climatique et de ses impacts en milieu insulaire, les politiques publiques locales, nationales ou globales recherchent souvent des solutions d’atténuation ou d’adaptation efficaces et radicales, en misant sur les innovations technologiques, l’ingénierie climatique, les énergies renouvelables…

Au-delà des changements importants et à grande échelle, qui peuvent aussi être complexes, longs et coûteux à mettre en place, les stratégies locales d’adaptation doivent également être envisagées comme des solutions. En revanche, ces solutions locales sont rarement des pratiques délimitées et liées à des savoirs « extraordinaires » (c’est-à-dire en dehors du cours ordinaire des règles et normes attendues). L’adaptation au changement climatique se fait plutôt par succession de petites adaptations, parfois invisibles, dont la configuration est presque unique à chaque agriculteur ou jardinier.

En Polynésie, c’est l’articulation d’un socle de savoirs ancestraux, combiné avec de nombreuses autres ressources, qui fait aujourd’hui la richesse des savoirs agricoles locaux et permet de s’adapter à certains effets du changement climatique. Ces savoirs sont une ressource précieuse à étudier et à mobiliser pour faire face aux risques systémiques du changement climatique qui pèsent sur les petits territoires du Pacifique et notamment sur l’agriculture et la souveraineté alimentaire.


Nous tenons à remercier à Alexi Payssan (anthropologue, Tahiti) pour les échanges inspirants concernant cet article.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a eu lieu du 3 au 13 octobre 2025), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Intelligence(s) ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Le postdoctorat de Maya Leclercq dans le cadre duquel cette recherche a été menée est financé par le projet CLIPSSA (dont les fonds proviennent de l’AFD, de l’IRD et de Météo-France).

Catherine Sabinot a reçu des financements de l’AFD pour réaliser le programme de recherche qui a permis de produire les résultats présentés dans l’article.

ref. Face aux aléas climatiques, les îles du Pacifique mobilisent les savoirs locaux – https://theconversation.com/face-aux-aleas-climatiques-les-iles-du-pacifique-mobilisent-les-savoirs-locaux-274306

La démocratie est-elle seulement une question de vérité ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Frank Chouraqui, Senior University Lecturer in Philosophy, Leiden University

Illustration tirée de l’édition par Ambroise et Jérôme Drouart, au XVII<sup>e</sup>&nbsp;siècle, du poème _Civitas veri sive morum_ (_la Cité de la vérité_), de Bartolomeo del Bene (1515-1595). University of Illinois

La crise de la démocratie est liée à une crise du rapport à la vérité mais aussi à une crise de sens, qu’il est important de distinguer de la première. La démocratie cherche à construire un monde porteur de sens, et pas seulement un univers de connaissances permettant la délibération. La rupture des liens sociaux, historiques ou culturels, qui donnent du sens à nos existences, est une aubaine pour les ennemis de la démocratie.


Nous sommes au cœur d’une crise de la vérité. La confiance dans les institutions publiques du savoir (les écoles, les médias traditionnels, les universités et les experts) n’a jamais été aussi faible, et des menteurs éhontés obtiennent des victoires politiques partout dans le monde. On pourrait penser que, collectivement, nous avons cessé de nous soucier de la vérité.

La fébrilité des démocrates face à cette crise repose en partie sur l’idée qu’il n’y a pas de démocratie sans vérité. Mais cette approche n’est pas sans conséquence. Surestimer la valeur de la vérité peut conduire à négliger d’autres exigences démocratiques, ce que ne manquent pas d’exploiter les ennemis de la démocratie. Les philosophes ont avancé plusieurs arguments en faveur d’un lien entre vérité et démocratie. Il semble que l’idée soit si répandue qu’on oublie de l’examiner : la démocratie représente tout ce que nous aimons, et la vérité en fait partie.

Mais il existe des manières plus sophistiquées d’exprimer cette conception. Le philosophe allemand Jürgen Habermas soutient qu’une démocratie en bonne santé possède une culture délibérative, et que la délibération exige des « prétentions à la validité ». Lorsque nous parlons de politique, nous devons nous donner la peine d’essayer de nous assurer que ce que nous disons est vrai.

Maria Ressa, journaliste philippine et lauréate du prix Nobel de la paix, soutient de manière similaire que la démocratie a besoin de la vérité parce que : « Sans faits, il ne peut y avoir de vérité. Sans vérité, il ne peut y avoir de confiance. Sans ces trois éléments, nous n’avons pas de réalité partagée, et la démocratie telle que nous la connaissons – ainsi que toute entreprise humaine porteuse de sens – disparaissent. »

Mais avons-nous vraiment besoin de la vérité pour partager la réalité ? En pratique, la plupart de nos expériences de réalités communes n’impliquent pas la vérité. Pensez aux mythes, au sentiment de voisinage, ou au sens de la communauté, peut-être même à la religion, et certainement à la réalité partagée ultime : la culture elle-même. On ne peut soutenir que nous partageons la culture de notre communauté parce qu’elle est vraie ou parce que nous la croyons vraie. Certains pourraient affirmer que la démocratie est liée à la vérité parce que la vérité serait en quelque sorte neutre : ceux qui cherchent à dire la vérité, contrairement aux menteurs ou aux populistes de l’ère de la post-vérité, doivent rendre des comptes. Ils sont soumis aux règles de la vérité. Concluons que le lien entre démocratie et vérité ne tient qu’à cela : la démocratie est sans doute plus liée à la responsabilité qu’elle ne l’est nécessairement à la vérité.

Une entreprise humaine porteuse de sens

Quoi qu’il en soit, le problème demeure : comme Ressa et Habermas le reconnaissent eux-mêmes, le but de la démocratie est de promouvoir des « entreprises humaines porteuses de sens ». La démocratie a pour vocation de construire un monde dans lequel les êtres humains peuvent vivre de manière pleinement humaine. Or, cela ne peut être assuré par la seule vérité. Une vie véritablement humaine exige non seulement la connaissance de faits concernant la réalité, mais aussi une compréhension subjective du monde et de la place que l’on y occupe. Nous oublions souvent que, bien qu’elles aillent fréquemment de pair, ces deux exigences peuvent aussi entrer en conflit. Cela tient au fait que la vérité relève des faits, tandis que le sens relève de la compréhension.

La compréhension, contrairement à la connaissance, relève de la manière dont nous regardons le monde, de nos habitudes de pensée et de nos constructions culturelles – principalement les identités, les valeurs et les institutions. Ces éléments remplissent leur fonction, qui est de nous faire sentir chez nous dans le monde, sans pour autant formuler la moindre prétention à la vérité. Selon la philosophe allemande Hannah Arendt, il s’agit là de la seule fonction de la politique, proprement entendue.

Trop souvent, l’esprit démocratique disqualifie ces éléments en les réduisant à des préjugés et à des superstitions. L’association populaire entre démocratie et vérité conduit à une dévalorisation du domaine du sens, qui demeure le but d’une politique humaniste. C’est ce qu’ont bien vu nombre de critiques de la modernité et du capitalisme quand ils critiquent la tendance des démocraties modernes à se soumettre a une « raison instrumentale » qui privilégie le prouvable sur le valable.

Les défenseurs de la vérité démocratique feraient bien de se souvenir que la démocratie cherche à construire un monde porteur de sens, et pas seulement un univers de connaissances arides et de recherche factuelle. L’actualité montre que négliger ce principe implique de lourdes conséquences politiques. L’insistance sur la vérité et la dévalorisation du sens ont conduit à la dépression moderne bien connue, souvent décrite comme un sentiment d’aliénation – une rupture des liens sociaux, historiques et traditionnels. Et cela a des répercussions politiques. Car le valable prendra sa revanche sur le prouvable, au risque de le sacrifier. C’est ce que l’on observe sous le néologisme de post-vérité ; un humanisme monstrueux et tordu mais qui trouve son succès dans le faiblesses de l’association entre démocratie et vérité. Car cette aliénation a également constitué un terrain fertile pour les populistes et les antidémocrates qui prétendent répondre à la crise du sens. Ce n’est pas un hasard si les thèmes récurrents du populisme contemporain sont ceux de l’appartenance, de la tradition, de l’identité, des origines et de la nostalgie.

Nous traversons une crise de la vérité, mais nous sommes aussi confrontés à une crise du sens. Lorsque nous accordons une importance excessive à la vérité au détriment du sens, nous nourrissons un sentiment d’aliénation et livrons les citoyens aux mains des ennemis de la démocratie. Nous ferions bien de construire nos démocraties en gardant à l’esprit que l’attachement à la vérité n’est qu’une condition parmi d’autres – et très partielle – d’une vie véritablement humaine.

The Conversation

Frank Chouraqui est membre (non actif) du parti politique néerlandais Groenlinks-PvdA (centre gauche).

ref. La démocratie est-elle seulement une question de vérité ? – https://theconversation.com/la-democratie-est-elle-seulement-une-question-de-verite-273685

Tanzania is losing fertile land to soil erosion: what’s happening and what can be done

Source: The Conversation – Africa – By Maarten Wynants, Marie Curie Global Postdoctoral Fellow, Ghent University

Across large parts of northern Tanzania, gully erosion – soil erosion caused by flowing water – is cutting deep scars through fertile farmland, grazing areas, roads and even villages. These gullies grow faster every year and what was once a slow environmental process has accelerated into a humanitarian threat. It has serious consequences for food and livelihood security, infrastructure and biodiversity.

Soil erosion is a natural process. Rainfall breaks soil into particles, and flowing water transports them downslope into rivers and lakes. In Tanzania, however, erosion has intensified dramatically over the past 120 years.

The region’s steep terrain, highly variable rainfall and fragile volcanic soils make it naturally vulnerable. What has turned this into a crisis is the change in how people interact with the land.

The Jali Ardhi (Swahili for “Care for the Land”) programme is an international collaboration of scientists from several universities. We use interdisciplinary tools to investigate what’s causing increased soil erosion and how communities can restore the land. Results from multiple projects over a decade point to runaway gully erosion as a key driver of land degradation in Tanzania. Urgent and widespread restoration programmes are needed.




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Soil erosion is tearing DRC cities apart: what’s causing urban gullies, and how to prevent them


From fertile volcanic soils to runaway gully erosion

The Tanzanian highlands are blanketed by soils formed from volcanic basalt erupted over millions of years as the East African Rift opened. These volcanic soils are rich in fine clay minerals with high levels of exchangeable sodium and calcium. Contact with water after a dry period can cause them to rapidly disperse into fine particles in the water.

Normally, these soils are covered by a stable topsoil layer protected by plant cover, roots and soil organic carbon. But land clearing – the removal of natural vegetation for agricultural purposes – and overgrazing remove the natural protection of these soils and increase runoff. When intense rainfall follows, water rapidly flows downhill, concentrating in valleys and carving out gullies.

Indigenous land conservation practices such as seasonal grazing and shifting cultivation recognised this vulnerability by allowing the vegetation and soil to recover. However, these were gradually eroded by colonial and postcolonial governance, which prioritised formal land tenure and permanent settlement but paid little attention to soil productivity and protection from erosion. In the meantime, Tanzania’s population has been growing fast, doubling roughly every 25 years for the past century, and is now exceeding 70 million.

Large areas of natural forests and savannahs have been cleared for agriculture. Pastoralist groups, such as the Maasai, were forced into permanent settlements, replacing their traditional practice of moving livestock seasonally to follow rainfall and fresh pasture. Livestock densities have tripled over the past half century and areas that were once allowed to recover are now farmed and grazed year-round, leaving soils permanently exposed to the elements.

Rainfall in these regions is naturally erratic, alternating between dry spells and wet years. We have not observed a long-term change in rainfall but wet conditions following drought can trigger massive erosion events.

Together, these pressures pushed the landscape past a critical threshold. Once gullies form in these volcanic soils, they are difficult to stop. Like a boulder pushed downhill, erosion accelerates once it starts. Gullies can continue growing even if the original trigger, such as deforestation or overgrazing, has ended. They form highly connected channels that quickly remove rainfall, nutrient-rich topsoil, and seeds away from the land. This makes it difficult for vegetation to recover and the landscape to stabilise.

The cost of losing land

We calculated that the erosion rates in Tanzania are about 20 times higher than they were a century ago. Over 50% of the total area of Tanzania is experiencing rapid land degradation. It is one of the fastest degrading areas in the world.

When land is lost to erosion, so too is food and income. Since roughly 70% of Tanzanians are smallholder farmers and they produce most of the country’s food intake, over 50% of the population has already experienced moderate to severe food insecurity. The consequences are potentially disastrous.

To make matters worse, we saw from repeat visits and photographs that these mega gullies undercut roads and bridges as quickly as a decade after construction. This is an enormous loss in a country working to develop basic services. Farmers tell us that they are cut off from market access and are forced to grow less-perishable or subsistence crops such as maize and beans, instead of higher-value agricultural production. This reinforces low-income and low-investment cycles.

The effects do not stop here, though.

Eroded sediments fill reservoirs and lakes, threatening water availability, fisheries, biodiversity and tourism. We found that Lake Manyara National Park, a Unesco Man and Biosphere Reserve, is filling up due to the enormous amounts of sediment coming from its catchment. This places pressure on an ecosystem that supports more than 350 bird species as well as iconic wildlife such as elephants and lions.

Working together to join the cracks

Despite the scale of the problem, solutions do exist. Across east Africa, communities have long used indigenous techniques such as earth bunds (banks), stepwise terraces, leaky dams, and re-establishment of grasses and trees. These work with natural processes and materials to slow water flow and capture soil.

NGOs such as the LEAD foundation and Justdiggit are revitalising these community-led approaches. We set up a soil and gully monitoring network combining scientific sampling and sensor technology with citizen science approaches to evaluate the evolution of gullies and success of restoration approaches.

In some cases, collective community action has successfully stabilised small gullies and improved soil quality. But many mega gullies are now too large for resource-poor communities to address alone. While the Tanzanian government has committed to the United Nations Convention to Combat Desertification’s Land Degradation Neutrality initiative, long‑term investment and action plans are lacking. This is partly due to the mismatch between national politics and local action needs.




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Ultimately, erosion control cannot be treated as a solely environmental problem. Halting this crisis will require coordinated and large-scale land restoration investment, while simultaneously addressing socio-economic issues linked to poverty, corruption, education and economic development. More than half of Tanzanians are under 18, growing up on landscapes already under strain. Whether these systems can continue to support a growing population will require action before the cracks in the earth widen any further.

The Conversation

Maarten Wynants receives funding from the European Union Marie Sklodowska Curie Fellowship – AsFoRESEEN – 101109315, and from the VLIR-UOS short initiative ‘From Monitoring to Managing Soil and Water Degradation in Tanzanian Gullies’.

ref. Tanzania is losing fertile land to soil erosion: what’s happening and what can be done – https://theconversation.com/tanzania-is-losing-fertile-land-to-soil-erosion-whats-happening-and-what-can-be-done-273283

Trump’s framing of Nigeria insurgency as a war on Christians risks undermining interfaith peacebuilding

Source: The Conversation – USA (3) – By Aili Mari Tripp, Vilas Research Professor of Political Science, University of Wisconsin-Madison

Mosques, as well as churches, in Nigeria are targets of insurgent groups.
Kola Sulaimon/AFP via Getty Images

Nigeria “must do more to protect Christians,” a senior U.S. State Department official demanded on Jan. 22, 2026, during a high-level security meeting in the African nation’s capital, Abuja.

The comment followed an attack just days earlier in which more than 160 worshipers were kidnapped from three churches in Nigeria’s northern Kaduna state.

The security meeting came a month after the United States, in cooperation with the Nigerian government, launched an airstrike from a U.S. Navy ship in the Gulf of Guinea on the northwest Sokoto state. During the Christmas Day incident, 16 Tomahawk missiles costing around US$32 million hit several locations the U.S. claimed were being used by extremist groups.

There were no verifiable casualties, although the strike did send a signal that the U.S. administration is willing to take military action when it is deemed necessary. President Donald Trump heralded the attack a “Christmas present” to Christians and later warned that there would be more strikes if the killings of Christians continued.

As a scholar of African politics, I know that calling the insurgency in Nigeria a persecution of Christians – as the U.S. administration has repeatedly done – is simplistic and ill-informed. Yes, Christians have been killed and kidnapped as part of the prolonged terrorism campaign by Boko Haram and other extremist groups. But so too have other groups in the country, including Muslims. Moreover, the religious identity of the victims masks other motives of the militant groups involved.

I recently carried out interviews in Maiduguri, Borno State – the epicenter of Boko Haram activities in northeast Nigeria – as part of research into interfaith efforts to counter threats from Islamic extremists. For many of those interviewed, the insurgency and violence have often served to unite Nigerians with different religious identities against a common enemy: the groups making their life a misery. The danger of Trump’s narrative of this being a war on Christians is that it could undermine such efforts to build cross-community trust.

A complex conflict

Since 2009 there have been 54,000 deaths related to the violence in Nigeria and the surrounding Lake Chad region, according to independent violence monitor ACLED.

The Christmas airstrike by the U.S. was in northwest Nigeria, targeting a small group of Lakurawa militants. But 85% of all incidents related to Islamic fighters in 2025 were in northeast Nigeria, according to ACLED.

Northern Nigeria is primarily populated by Muslims, in contrast to the whole of the country, whose 240 million people are split roughly 56%-43% between Muslims and Christians.

Many of those killed and abducted in the insurgency in the north have been Christian. But the exclusive focus on Christians by the U.S. administration overlooks the complex realities behind the violence in Nigeria, which incorporates not just extremist groups but also farmer-herder tensions, land and water disputes exacerbated by climate change, ethnic rivalries, poverty and organized criminal gangs referred to as “bandits.”

Boko Haram, which regards the Nigerian state as its main target, has killed both Christians and Muslims, as has the Ansaru, an al-Qaida affiliate. The Islamic State – West Africa Province, another major insurgency group, targets state forces and Christians.

While the most recent high-profile attacks have been on churches, Boko Haram also targets markets, mosques and homes. They are opportunistic attacks that don’t discriminate between Muslims and Christians.

To be sure, the Nigerian government’s response to the insurgency has been inadequate. But again, the reasons are complex and the result of a confluence of factors, including corruption in the security sector, negligence and the difficulty of targeting groups that employ guerrilla tactics outside of government control, which make them especially elusive. Political factors may also be at play, since elements within the Nigerian government may be complicit with northern politicians backing some of the land-grabbing and kidnapping bandits.

Even with these barriers, some progress has been made. According to the Africa Center for Strategic Studies, Boko Haram attacks have declined by 50% since 2014-2016, when they were most active, although rates have been increasing again since 2023.

Interfaith efforts

The Nigerian government itself has welcomed assistance from the U.S. targeting insurgents, but with the proviso that Nigeria’s sovereignty and territorial integrity be respected.

The concern is that military action on the part of the U.S. under the guise of protecting Christians in Nigeria could make matters worse. It risks exacerbating tensions within the country and giving credence to those in Nigeria and abroad who focus only on the killing of Christians for their own narrow purposes.

At the same time, it could undermine the efforts of civil society organizations and women’s associations, in particular, that have worked hard to build interfaith trust between Muslims and Christians to tackle the insurgency threat.

Some of these organizations, such as the Women of Faith Peacebuilding Network, have been at the forefront of the fight against militant groups. An interfaith movement founded in 2011, it now comprises over 10,000 Christian and Muslim women. It carries out vocational training and promotes interfaith dialogue and strategies to reduce conflict.

People stand in a street.
Residents gather near the scene of the explosion at a mosque in the Gamboru market in Maiduguri on Dec. 25, 2025.
Audu Marte/AFP via Getty Images

Following the abduction of over 300 schoolgirls by Boko Haram in Chibok, Borno State, in 2014, a coalition of women’s rights organizations – comprising both Christian and Muslim members – mobilized to protest the kidnappings.

The Federation of Muslim Women’s Associations in Nigeria, or FOMWAN, is another organization that is actively engaged in interfaith initiatives nationwide. In a January 2024 interview, a FOMWAN member based in Maiduguri told me that the Boko Haram crisis has united women across religious divides more than ever before.

Maryam, whose name I have changed along with other interviewees to protect their identity, explained: “FOMWAN has been in existence for many years before the insurgency. And in our activities we had been teaching our Muslim women religious tolerance in Borno. But the insurgency has made us put more efforts into making sure there is religious tolerance among Muslims and Christians.”

A Christian evangelist preacher, Mary, told me that working together had significantly reduced the mutual fear and mistrust between Muslims and Christians. Before the rise of Boko Haram, interfaith collaboration between the two groups was low. But today, she noted, it is far higher.

“We came to understand that this set of people doing this killing are neither Christian nor Muslim. They’re working for selfish interests, not for religious interests. We now strategize and come together to work as one. The key issue to (the conflict) is poverty. The only solution is for us is to speak with one voice. That’s the only way for us to survive.”

‘Each other’s keeper’

The U.S. administration would, I believe, do well to listen to the voices of these Christian and Muslim peacebuilders in northern Nigeria who live with the daily threat of violence.

Their lived experience has informed an approach to Nigeria’s insurgency based on shared purpose that cuts across religious divides.

In the words of activist Mama Pro, when asked why she was so keen to build interfaith bridges in Northern Nigeria: “We are always each other’s keeper.”

The Conversation

Aili Mari Tripp receives funding from National Science Foundation.

ref. Trump’s framing of Nigeria insurgency as a war on Christians risks undermining interfaith peacebuilding – https://theconversation.com/trumps-framing-of-nigeria-insurgency-as-a-war-on-christians-risks-undermining-interfaith-peacebuilding-272418

Not all mindfulness is the same – here’s why it matters for health and happiness

Source: The Conversation – USA (3) – By Ronald S. Green, Professor and Chair of the Department of Philosophy and Religious Studies, Coastal Carolina University

Mindfulness practices can take many forms, depending on tradition and intention. Dingzeyu Li dingzeyuli via Wikimedia Commons, CC BY

Over the past two decades, the concept of mindfulness has become hugely popular around the world. An increasingly ubiquitous part of society, it’s taught everywhere from workplaces and schools to sports programs and the military.

On social media, television and wellness apps, mindfulness is often shown as one simple thing – staying calm and paying attention to the moment.

Large companies like Google use mindfulness programs to help employees stay focused and less stressed. Hospitals use it to help people manage pain and improve mental health. Millions of people now use mindfulness apps that promise everything from lowering stress to sleeping better.

But as a professor of religious studies who has spent years examining how mindfulness is defined and practiced across different traditions and historical periods, I’ve noticed a surprising problem beneath the current surge of enthusiasm: Scientists, clinicians and educators still don’t agree on what mindfulness actually is – or how to measure it.

Because different researchers measure different things under the label “mindfulness,” two studies can give very different pictures of what the practice actually does. For someone choosing a meditation app or program based on research findings, this matters.

The study you’re relying on may be testing a skill like attention, emotional calm, or self-kindness that isn’t the one you’re hoping to develop. This makes it harder to compare results and can leave people unsure about which approach will genuinely help them in daily life.

From ancient traditions to modern science

Mindfulness has deep roots in Buddhist, Hindu, Jain, Sikh and other Asian contemplative lineages. The Buddhist “Satipatthana Sutta: The Foundations of Mindfulness” emphasizes moment-to-moment observation of body and mind.

The Hindu concept of “dhyāna,” or contemplation, cultivates steady focus on the breath or a mantra; Jain “samayika,” or practice of equanimity, develops calm balance toward all beings; and Sikh “simran,” or continuous remembrance, dissolves self-centered thought into a deeper awareness of the underlying reality in each moment.

In the late 20th century, teachers and clinicians began adapting these techniques for secular settings, most notably through mindfulness-based stress reduction and other therapeutic programs. Since then, mindfulness has migrated into psychology, medicine, education and even corporate wellness.

It has become a widely used – though often differently defined – tool across scientific and professional fields.

Why scientists disagree about mindfulness

In discussing the modern application of mindfulness in fields like psychology, the definitional challenge is front and center. Indeed, different researchers focus on different things and then design their tests around those ideas.

Some scientists see mindfulness mainly in terms of emphasizing attention and paying close attention to what’s happening right now.

Other researchers define the concept in terms of emotional management and staying calm when things get stressful.

Another cohort of mindfulness studies emphasizes self-compassion, meaning being kind to yourself when you make mistakes.

And still others focus on moral awareness, the idea that mindfulness should help people make wiser, more ethical choices.

These differences become obvious when you look at the tests researchers use to measure mindfulness. The Mindful Attention Awareness Scale, or MAAS, asks about how well someone stays focused on the present moment. The Freiburg Mindfulness Inventory – FMI – asks whether a person can notice thoughts and feelings as they come and accept them without judgment. The Comprehensive Inventory of Mindfulness Experiences – CHIME – adds something most other tests leave out: questions about ethical awareness and making wise, moral choices.

As a result, comparative research can be tricky, and it can also be confusing for people who want to be more mindful but aren’t sure which path to take. Different programs may rely on different definitions of mindfulness, so the skills they teach and the benefits they promise can vary a lot.

This means that someone choosing a mindfulness course or app might end up learning something very different from what they expected unless they understand how that particular program defines and measures mindfulness.

Why different scales measure different things

John Dunne, a Buddhist philosophy scholar at the University of Wisconsin–Madison, offers a helpful explanation if you’ve ever wondered why everyone seems to talk about mindfulness in a different way. Dunne says mindfulness isn’t one single thing, but a “family” of related practices shaped by different traditions, purposes and cultural backgrounds.

Three women sit on yoga mats, eyes closed, palms resting over their hearts in meditation.
Mindfulness isn’t just one thing, and that is why its practice can look different.
FG Trade Latin/E+ via Getty Images

This explains why scientists and people trying to be mindful often end up talking past each other. If one study measures attention and another measures compassion, their results won’t line up. And if you’re trying to practice mindfulness, it matters whether you’re following a path that focuses on calming your mind, being kind to yourself, or making ethically aware choices.

Why this matters

Because mindfulness isn’t just one thing, that affects how it’s studied, practiced and taught. That’s important both at the institutional and individual level.

Whether for places like schools and health care, a mindfulness program designed to reduce stress will look very different from one that teaches compassion or ethical awareness.

Without clarity, teachers, doctors and counselors may not know which approach works best for their goals. The same rough idea applies in business for organizational effectiveness and stress management.

Despite the disagreements, research does show that different forms of mindfulness can produce different kinds of benefits. Practices that sharpen attention to the moment are associated with improved focus and workplace performance.

Approaches oriented towards acceptance tend to help people better manage stress, anxiety and chronic pain. A focus on compassion-based methods can support emotional resilience. Programs that emphasize ethical awareness may promote more thoughtful, prosocial behavior.

These varied outcomes help explain why researchers continue to debate which definition of “mindfulness” should guide scientific study.

For anyone practicing mindfulness as an individual, this is a reminder to choose practices that fit your needs.

The Conversation

Ronald S. Green does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Not all mindfulness is the same – here’s why it matters for health and happiness – https://theconversation.com/not-all-mindfulness-is-the-same-heres-why-it-matters-for-health-and-happiness-264096